R A F A L E S
TROISIEME PARTIE m I
NE jeune fille blonde avec des minces sourcils noirs... des yeux bleus frangés de noir... — Monsieur, je vous ennuie ? demandait anxieusement le petit Laurent
— Mais non, Laurent, mais non. Il ne faut pas m'en vouloir de quelques distractions... Voyons, reprenons ce texte.
C'est lui-même qui s'en voulait et ne se pardonnait pas.
La lutte qu'il dut mener, il y a deux ans, irecommençait, aussi rude. « Mais comment se fait-il que Janine .soit ici ? D'abord y est-elle encore ? Elle a dû repartir pour le Périgord. Elle est repartie, j'en suis sûr. Elle n'aura pas longtemps abandonné sa sœur. Guiral est prisonnier. D'ailleurs, repartie ou non cela ne change rien à rien. Et j'espère beaucoup ne pas la rencontrer. » Cependant, — tout en continuant à voix haute ses explications,
— il marchait vers la fenêtre, soulevait le rideau, épiait les pas- santes.
« Une très jolie jeune fille », avait dit M"" Nevreux. Une des plus jolies jeunes filles de Paris, précisait-on « dans le monde >
alors que celui-ci existait encore. Mais qu'est-ce qu'elle attend donc pour se marier ?... Janine Desronys sortait beaucoup, avait fait seule deux croisières et affectait une indifférence qui s'expli- quait assez mal. A Didier seul elle consentit à donner ses raisons quand il tenta, comme d'autres, d'aller au-delà de la camara- derie.
Orpheline de père deux mois après sa naissance et de mère (1) Voyez la Revue des 15 décembre 1942 et lf janvier 1943.
TOME LXXIII. — 15 JANVIER 1943.
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à quinze ans Janine Desronys avait vécu chez sa sœur, plus âgée qu'elle, mariée depuis plusieurs années et qu'elle adorait. Ce que Sabine Guiral avait pu jusqu'au dernier j o u r cacher à sa mère, l'enfer de son ménage, il lui fut difficile de le dissimuler à l'en- fant qui vivait sous son toit. La tragédie véritable toutefois Janine ne devait la connaître que plus tard et quand elle-même se connut mieux. Que Jean-Paul Guiral trompât sa femme et l'obligeât à recevoir ses maîtresses ce n'était que l'aspect le plus simple du drame. L'autre face, c'était l'asservissement de Sabine, ce que Janine, à vingt ans, appelait en secret son abjec- tion.
— Quitte-le, je t'en supplie.
— J e n'en ai pas la force.
— Mais ce qu'il est en train de faire de toi tu ne t'en rends pas compte.
— Bien mieux compte que toi, ma pauvre petite. Va laisse- moi. Ne pense plus à tout ça dont la laideur n'est pas pour toi.
— Te laisser, quand tu pleures à te tuer !
— Non, cela ne tue pas. Rien ne tue... >
De toute sa chair innocente et de tout son dégoût, Janine cherchait à comprendre. Ce qui la rebutait le plus ce n'étaient pas les repas muets qui suivaient les grandes scènes,, mais après les réconciliations brèves qu'elle se défendait d'imaginer, le regard battu et tendre de sa sœur, les sourires de Jean-Paul.
...— J e ne puis vous parler qu'à demi-mots, Didier. Tout cela me fait horreur. Une horreur dont je crois que je ne guérirai jamais... On a toujours trouvé que je ressemblais de visage à Sabine. Nos caractères non plus ne sont pas très différents. Alors, si j'avais le malheur de lui ressembler aussi de cette autre façon... Je ne puis pas le savoir. Mais j ' a u r a i s peur... oui... d'ac- cepler un jour ce qu'elle accepte, de souffrir comme elle le fait, de cette basse façon, de... me dégrader. Et je préfère ne jamais me marier. J'ai suffisamment d'argent. Et il y a l'art, les voya- ges, la charité...
C'était un dimanche. Le grand appartement de l'avenue Foch était vide. Jean-Paul Guiral, qui plaidait le lendemain à PoilifTs, avait au dernier moment proposé à Sabine de l'accom- pagner. « ...C'est une autre sûrement qu'il voulait emmener...
mais il doit y avoir un mari dont mioux vaut endormir les soup- çons... » La jeune femme ne se faisait pas d'illusion. Elle accepta cependant avec un pénible empressement. Janine en écoutant Didier était moins attentive au pathétique visage de ce garçon de vingt-six ans qu'à cet autre visage qu'elle embrassait tout à
l'heure, marqué d'une joie fiévreuse et désabusée. Enlevés par un vent rageur, les dernières feuilles volaient jusqu'au troisième étage. La femme de chambre dressa une petite table, apporta le thé qui devint noir et refroidit sans que personne y louchât.
— Comprenez-moi, Didier.
— Je le voudrais.
— Essayez.
— Mais j'essaye.
Ce qu'il eût voulu dire, qu'elle lui était plus chère, qu'elle le troublait davantage, ainsi cabrée, pleine d'orgueil et défaillante cependant, ne concevant l'amour qu'avec cette toute puissance dont elle s'épouvantait, il ne l'osa pas. Elle-même se garda d'ajouter : « ...Je vous redoute plus que tout autre, Didier... J u s - tement parce que vous me plaispz, parce que vous êtes celui que je serais le plus près d'aimer... » Ainsi, maladroitement, ces deux enfants à vif turent l'essentiel. Chacun demeurait avec sa meur- trissure, ses naïvetés, sa persuasion cependant que de tout ce qui était à connaître de la vie ou d'eux-mêmes n'ignorait rien.
C'est en s'apercevant dans une glace quand enfin, las de supplier, il se détourna que Didier mesura la souffrance dont il avait, lui aussi par orgueil, la prétention de se défendre. Il la masqua comme il put, d'une main enveloppant et pétrissant ses joues, d'un sourire dont il ignorait la crispation et auquel ses nerfs tendus commandaient de n'exprimer, avec l'apaisement, que la condescendance.
— Oui, j'essaye... Et je vous plains.
— Je ne souhaitais que cela. Maintenant ce qui a été dit ici, nous allons tous les deux l'oublier. Assurez-moi seulement que noire camaraderie, à laquelle je tiens beaucoup, n'en sera pas atteinte.
— • Il est classique et même de la plus triste banalité que vous me demandiez cela et que je réponde ; je vous l'assure.
— La banalité m'est parfaitement indifférente, ce qui compte c'est que votre assurance soit sincère.
- Elle l'est.
Alors Janine s'était levée pour allumer les lampes. Tranquil- lement ils avaient croqué des petits gâteaux, pris rendez-vous pour visiter ensemble une exposition de peinture. Didier ne vou- lait pas se rappeler que rentré chez lui, la tête dans les coussins de son divan, il avait sangloté.
C'était la fin de juillet 1939. Un mois plus tard, dans un fortin de la ligne Maginot, le lieutenant de réserve Didier Champ-
sert découvrit le plaisir qu'il jugea par instants supérieur à l'amour, d'entraîner des jeunes hommes, de les dominer. Pen- dant les mois stagnants d'avant la grande bataille tous ceux qui l'entouraient furent p a r lui arrachés à cette manière d'enlise- ment qui en détruisit tant d'autres. Plus tard, q u a n d il retrouva sa pensée après ces sombres jours où l'on ne pensait plus, il crut bien que Janine en demeurait absente. « ...Cette guerre m'a libéré... » Mais il avait suffi qu'une étrangère, q u ' u n e Danièle Nevreux nommât la jeune fille. Et celle-ci était là comme quel- qu'un qui n'ayant j a m a i s quitté la place n'a même pas à y reve- nir. Elle était là !... Lui-même redevenait u n enfant vaincu. Le bouleversement du monde c'était en ce q u i concernait sa pauvre et petite histoire comme si rien ne se fût passé.
« ...Est-elle repartie ? Elle a dû repartir ! J e suis s û r qu'elle est repartie. » L'incertitude anxieuse et harcelante dura six j o u r s après lesquels, traversant la vieille rue des Minimes, Didier se trouva face à face avec Janine Desronys qui sut ne témoi- gner p a s plus de surprise que lui-même.
— Bonjour. ,
— Bonjour Janine.
— Je vois à votre tête que vous m e saviez ici.
— Et je vois à la vôtre que vous n'étiez pas moins bien ren- seignée.
— Moi, c'est par le fiancé de Madeleine Louvie-Juzon, Pierre Leymarie qui a été sous vos ordres.
— Moi, c'est p a r je ne sais plus qui...
Il serra les dents comme pour mordre sa voix, pour la punir de sa sécheresse. Mais lui seul avait pu s'en apercevoir, comme la jeune fille ayant remarqué : « On rencontre tout le monde en ce moment », fut la iseule à s'inquiéter de ce que souhaitait cacher cette banalité. Tous les deux s'observaient avec une curiosité qui s'avouait et entendait prouver, en s'avouant, qu'elle ne dissi- mulait rien.
— Il paraît, Didier, que vous avez été très chic, extraordi- naire. Est-ce q u e vous voudrez bien u n j o u r me raconter ?
— Rien d u tout. C'est vous q u i avez des t a s de choses à me dire. Vous avez donc quitté le Périgord ? Est-ce que votre s œ u r est avec vous ? Où êtes-vous installées ? Mais ne restons pas au milieu de la r u e . Voulez-vous que nous allions u n instant nous asseoir dans un thé, un café ?
— J'aimerais mieux le tram j u s q u ' à la montagne. Les bois de pins sont tout près.
« Que c'est bête ! rageait-il aussitôt, d'avoir consenti à
cette promenade. Qu'est-ce que nous allons nous raconter ? Une bravade de sa part. De la mienne aussi... Elle s'en rend compte à présent, jugea-t-il en remarquant l'air de iatigue qu'avait la jeune fille q u a n d il l'aida à descendre. Tant pis ! »
Un escalier entre deux m u r s d'hôtels débouchait sur la route. Bientôt on cessait de voir les maisons. Au premier tour- nant elles reparaissaient, déjà plus basses et lointaines, tachées de rouge et de blanc trop vif à leur bord où s'élargissait la laideur des quartiers neufs, mais doucement grises a u t o u r de la cathé- drale aux longues flèches aiguës, faite d'une pierre sans trans- parence qui repoussait hargneusement tous les reflets du ciel.
— Florica Lefébure trouve qu'on dirait de cette cathédrale un âne aux grandes oreilles, dans un troupeau de moutons, plai- santa Janine.
— La comparaison est drôle. Qui est cette Florica ?
— Une Roumaine, mariée avec un lieutenant aviateur, une amie de Sabine Gorce chez qui j'habite ici.
— Sabine Gorce. Est-ce qu'elle ne s'appelait pas autrefois Sabine Vemeuil ? Je l'ai rencontrée chez vous. Elle discutait avec votre beau-frère du féminisme et des questions sociales sans la moindre simplicité. Alors elle est mariée. Le pauvre homme !
— Pourquoi ? Elle a beaucoup changé.
— E n bien... naturellement !
— E n bien, oui... Vous êtes caustique, Didier, un peu plus qu'autrefois. Moi aussi j ' a i changé.
— Et c'est aussi en bien ?
— Je le voudrais.
— ...Alors le Tout-Paris ne vous manque pas t r o p ? pour- suivit-il après un petit effort pour trouver une réponse qui ne fut pas directe.
— Je crois que le Tout-Paris est mort depuis beaucoup plus longtemps que nous ne le savions, et qu'il ne s'en doutait lui- même...
Le jeune homme siffla d'admiration.
— Vous, m a petite Janine, vous devez lire beaucoup en ce moment.
— C'est vrai, reconnut-elle bravement. J'essaye de réfléchir. . Et vous ? demanda-t-elle trop vite, qu'est-ce que vous faites ?
— Pas grand chose. Et cependant des tas de choses. Moi aussi j'essaye...
— De réfléchir ?... Pourtant vous, vous en avez l'habitude.
Entre les vignes dépouillées et les pins toujours verts ils s'élevaient rapidement moins d'un pas de promenade que d'un
pas de fuite. Ce qui les menait ainsi, ni l'un ni l'autre ne s'en rendait compte. Ils allaient et déjà ils dépassaient les vignes.
Les bois seuls étaient là, et les champs de fougères où s'attarde l'automne. Leur saveur, leurs odeurs, la forme d'un nuage, celle d'un tronc qui se lord, rose d'un rose de chair et doucement écuilleux, les jeunes gens essayaient de tous les secours. Et puis il fallait bien revenir à eux-mêmes, précisément pour affir- mer que cela n'était aucunement redoutable.
— Racontez-moi, Didier.
— Mais quoi donc ? Je n'ai rien d'intéressant à raconter.
C'est vous qui devez me dire comment vous êtes ici.
— De la façon la plus simple. Sabine Gorce qui a hérité de ses beaux-parents une assez belle maison sur la route de D..., m'a invitée à passer quelques jours chez elle. Son mari est pri- sonnier comme mon beau-frère. Elle s'ennuie.
— Et votre sœur ?
— Sabine est restée en Périgord. Elle est très brave. J'ai pu méconnaître sa nature, maintenant je l'admire.
Le petit coin de joue qu'apercevait Didier entre le feutre baissé et la grosse écharpe devint d'un rose plus vif que celui des pins quand les touchait le soleil. La jeune fille s'arrêta brus- quement, un peu haletante.
— Asseyons-nous un instant.
De ce tournant de la côte où ils étaient arrivés, la ville, vue de plus haut, ne s'étale plus : elle se ramasse. Bleu d'un bleu compact et dur, minéral, un immense horizon surgit derrière elle, opposant ses vapeurs, son éclat, aux austérités lourdes du premier plan roux et noir. Des bruyères, parmi quelques roches éparses, finissaient de se dessécher.
— Vous n'allez pas avoir froid ?
— Non.
Ils s'installèrent. Et Janine de nouveau insista.
—'Voyons, Didier, ne vous faites pas prier. Je voudrais tant quelques détails sur ces derniers jours où vous vous êtes si merveilleusement battu... Et puis votre petit groupe a été encer- clé, mais votre captivité n'a duré que trois jours ; vous vous êtes évadé.
— C'est l'histoire d'un Pi grand nombre d'entre nous. Aucun intérêt, je vous le répète. Mais, demanda-t-il curieux, ce que vous en savez de cette histoire-là, comment le savez-vous ?
— Par Madeleine Lotivie-Juzon ou plutôt par son fiancé.
— Ah ! oui, Pierre Leymarie... « Ce qui est affreux, pensait- il en répondant distraitement, c'est cette impossibilité de se
taire... » Est-ce qu'elle n'entendait pas elle aussi, comme lui- même, quand tous les deux, à bout de recherches et d'efforts ne pouvaient pus accepter le silence, cette voix, un certain diman- che dans l'appartement déserté de l'avenue Foch, cette voix qui suppliait, qui voulait persuader, sourde, brève, soudain traver- sée d'éclats brusques ? Peut-être l'osait-elle, mais lui ne le per- mettrait pas. Comme un caillou dans une mare dont s'inter- rompent les cris, ce fut le nom de Leymarie qu'il répéta, qu'il lança pour faire taire tout le reste.
— ...Leymarie ! En voilà un qui s'est chiquement conduit.
Les bombes dégringolaient en chapelets sur sa batterie, il riait et faisait rire ses hommes. Mais si votre amie Madeleine vous a parlé de moi, elle a dû vous parler de lui bien davantage. C'est la belle-fille n'est-ce pas d'une très jolie femme qui s'appelle Florence ? J'ai dîné avec elle, dans ce monde qui selon vous n'est plus, deux ou trois fois je crois, chez les Crozon, les du Theil. La jeune fille, je ne l'ai jamais vue. Elle est bien ?
— Oui.
— Mais, me suis-je laissé dire, de caractère difficile.
— Plus maintenant. Elle est charmante.
— Encore une qui a beaucoup gagné ! Décidément, Janine, vous avez de la chance avec vos relations. Plaisanterie à part qu'esl-ce qui s'est donc passé avant que la jeune Madeleine ne soit devenue charmante ? Cette rosse de Pierrette Lorgeil qui était ma voisine à l'un de ces dîners m'avait chuchoté je ne sais trop quoi. Mme Louvie-Juzon n'avait-elle pas un amant ?
— Non, protesta Janine, je vous jure que non.
— Vous voyez bien que vous savez.
— Ah ! s'inipatienta-t-elle, vous en restez curieux de ces potins de Paris !
Il haussa les épaules ; leurs regards s'effleurèrent, aussitôt détournés.
Non, non, ni le silence, ni le seul entrelien qui importât n'étaient acceptables. Didier feignit donc de s'intéresser.
Après Pierrette Lorgueil d'autres surgirent, des hommes, des femmes, des noms. Tout occupé d'agiter ces pantins pour écarter le vol des grands oiseaux obsédants, il ne sut pas que Janine, après lui avoir vaguement donné la réplique, ne parlait plus. Il ne l'entendit pas soupirer doucement. Enfin elle se leva.
— Il faut que je rentre. Le Roc-Vert, chez Sabine, c'est de l'autre côté de la ville. Et la nuit vient si vite.
Encore assis, Didier contemplant la jeune fille de bas en haut sentit que cela donnait à son regard quelque chose d'implo- rant. Alors-lui aussi se leva, d'un bond. Et il rit.
— Pour aussi peu de temps, et pour dire ce que nous avons dit, croyez-vous Janine que c'était bien utile de grimper jusqu'ici ?
La jeune fille rattachait son écharpe, boutonnait sa jaquette, reprenait la route.
— Oh ! ce n'est pas le temps passé ensemble, ni ce que nous avons dit... Mais j ' a i beaucoup pensé à vous pendant que vous vous battiez... J'ai été très heureuse d'apprendre q u e vous étiez sauf... Après ces grandes émotions, plaisanta-t-elle, il ne me plaisait pas d'avoir notre premier tête-à-tête dans u n café, ou un thé, comme vous me le proposiez. Nous avons toujours été de bons... de vrais amis...
Une phrase corrigeait l'autre, retenait en suspens la vague brusquement soulevée, la grande joie effarante : « Quel imbécile je suis d'aller chercher derrière les mots tout ce qui n'y est pas... » — Ça, remarqua-t-il avec une banalité misérable mais paisible, c'est gentil.
En bas, derrière les arbres et les premières maisons, un aigre petit sifflet déchira l'air.
— Le t r a m ! Je ne voudrais pas le manquer.
Ils coururent, attrapèrent la voiture au premier arrêt, et haletants, bousculés, pressés par une foule enveloppée de ses lai- nages d'hiver qui sentait la naphtaline, goûtèrent l'un et l'autre le soulagement d'être déjà séparés.
— Adieu Didier. A bientôt.
— ...A bientôt. Vous n'aurez qu'à m'écrire, ou à me télé- phoner...
« Ainsi, pensait-il en s'éloignant, c'est elle q u i fera les pre- miers pas... pas moi ! Dussé-je attendre un mois... six mois... la fin de la guerre... Oh ! je sais bien que ma vie en sera empoi- sonnée... Je ne pourrai plus entendre la sonnerie, ni ouvrir la boîte aux lettres... Empoisonnée » is'affirma-t-il, opposant ce mot à l'absurde et' faible joie .qui malgré lui commençait à s'ins- taller, à creuser son trou.
Tachée ça et là p a r les lumières que dispensaient funèbre- ment les lampadaires encapuchonnés, la ville se préparait comme chaque soir à mourir. Les rideaux s'abaissaient sur les boutiques obscures. Devant lui, sortant d'une librairie, Didier aperçut Pierre Leymarie et il allait l'aborder. Mais Pierre n'était pas seul.
Une femme l'accdmpagnait. Sa fiancée ? Elle se tourna à demi.
RAFALES
Dans la pénombre le jeune homme reconnut ce profil pur et par- fait qui ne s'oubliait pas. « Non, c'est la belle Florence. » Il marcha plus lentement pour ne pas les dépasser. Les deux autres parlaient gaiement et se tenaient p a r le b r a s ; leurs épaules se touchaient. Un homme qui les avait croisés se retourna avec un vague sourire d'admiration et d'envio. Bien- tôt ils tournèrent dans une ruelle plus noire où se cachait la grosse voiture. Pierre ouvrit la portière et Didier entendit le petit rire de Florence.
« Est-ce que cette Madeleine Louvie-Juzon, que je n'ai jamais vue, ne se montre tout de même pas un peu i m p r u - dente. ? » Mais cette histoire, ces gens, ne l'avaient que t r o p ennuyé. II dépassa la cathédrale. Trébuchant sur les pavés des étroites rues ténébreuses, il dut sortir sa lampe électrique. Elle lui permit de reconnaître sa maison. Et tout à coup au moment d'en pousser la porte, il retrouva cette petite joie inexplicable qu'il rejetait tout à l'heure. Faite de quoi ? Née de quoi ? Il ne cherchait plus à le savoir. II ne cherchait plus à se défendre d'elle, à l'enfouir. Au contraire, il creusait la terre et douce- ment, la retrouvant où elle était blottie, il la prenait dans sa main, toute chaude, encore informe.
II
Trop prudemment nourri, à bout de souffle, le chauffage central ne se donnait plus la peine d'atteindre jusqu'au premier étage. Les chambres devenaient glaciales. Leur toilette expédiée, les pensionnaires des Fougères se réfugiaient au salon, contre le radiateur. Danièle Nevreux tricotait. M*' Servières reprisait les chaussettes de ses fils. P o u r faire une belote, Motiron et Nieder- bronn disputaient le jeu de cartes à M°" Motiron q u i voulait faire des réussites.
Une voix s'élevait : — A propos, on m'a dit ce matin au bureau de tabac... Les livres, les ouvrages retombaient aussitôt.
Les têtes se rapprochaient comme autour d'un morceau de pain se pressent pour former un seul bloc frémissant les poissons rouges d'un bassin. Toutes les espérances se jetaient sur cette proie. — Vous croyez ? — Oh ! pour moi vous savez, je l'ai tou- jours pensé. — Mais cela vient de qui ?... — M™e Motiron aban- donnait la première; elle haussait les épaules : * Un faux tuyau de plus. Ah ! Vous êtes tous bien bons d'aller vous imaginer... »
— Elle humait l'air et sa figure tendue s'épanouissait : « Ce soir, déclarait-elle d'un ton qui imposait silence à tout autre prophétie, il y aura de la dorade au vin blanc. »
La porte s'entr'ouvrait ; M1" de Lespinouze jetant un coup d'œil sévère sur le troupeau grelottant et plein d'ennui, dénom- brait les manquants avec inquiétude, refermait aussitôt, passait à la cuisine.
— Où sont les fils Servières ? demandait-elle à Maria.
— A courir bien sûr. Ils se sont fait amis avec tout ce qu'il y a de plus voyou.
— Et Régine Nevreux ?
— Ah ! je voulais vous dire, justement, la Régine... Tout à l'heure je redescendais de ma chambre. Elle sortait de chez Bertrand.
— Encore !
— Depuis trois j o u r s qu'il est enrhumé et ne peut pas des- cendre, c'est pareil. Elle vient vers les trois heures. Aujourd'hui elle est ressortie avec une lettre. Je l'ai vue en me penchant sur la r a m p e qui la fourrait dans son corsage.
— T a n t mieux que ce soit pour faire ses commissions et pas pour autre chose.
Delphine de Lespinouze décrochait son vieux manteau. Du haut du perron elle pénétrait le parc de ce long regard dout on prend possession d'un être aimé avant de se jeter dans ses bras. Les gouttelettes de pluie que secouaient les branches sur sa tête nue la faisaient en même temps frissonner et sourire.
La terre lui plaisait mieux quand grasse et collant à ses semelles elle semblait vouloir la retenir.
Lentement elle atteignit le m u r de clôture à l'endroit où quatre barreaux de fer remplaçant les pierres permettent d'apercevoir la lourde campagne sombrement bleue au loin et dans les bois immédiats tachée de noir et de feu. La route encore pleine d'eau miroitait, plus lumineuse que le ciel. Parmi
les flaques là-bas, le vent tordait une flottante cape noire, retirait, la dressait. « Régine, qui emporte à la poste le cour- rier de Bertrand... Cette lettre... « Delphine allait s'en inquiéter plus sérieusement que tout à l'heure. Mais la découverte d'une craquelure déjà profonde dans le vieux m u r la tourmenta davantage. Elle passait le doigt sur cette plaie et, regardant l'heure, s'inquiétait avec la même angoisse que s'il se fût agi du médecin de penser que le maçon ne pourrait être averti que le lendemain.
III
Ce temps de fin d'automne avec ses coups de ciel cru qui tout à coup se recouvre, ses menaces noires, tous ces lambeaux qui volent et qui furent vivants, ce temps qui méritait vraiment d'être appelé mauvais temps plaisait toujours à Régine Nevreux.
Ce qu'il y avait de destructeur en elle s'y délivrait. Marchant vite et respirant vite avec une espèce de frénésie, elle riait en frap- pant du pied les flaques qui l'éclaboussaient et les giffles du vent la faisaient rire. Ses mains, en ramenant la cape sur sa poitrine, éveillaient là où était la lettre des froissements, des craquements, une présence, dont elle se délectait d'être seule à connaître le venin. Elle atteignit le bourg au moment de l'an- gélus, traversa la place où des vaches, rouillées commes les bois et les champs, s'en allaient nonchalamment vers l'abreu- voir et prit une petite rue qui après dix maisons et quelques Us de fumier devenait un chemin plein d'herbe, entre des haies. La dernière maison n'avait qu'une seule fenêtre et une lucarne au- dessus. La porte s'ouvrit.
— Je vous guettais, Régine.
On entrait tout de suite dans la salle, comme chez les pay- sans. La cheminée projetait tel un fruit au bout de sa branche, au bout d'un tuyau noir un petit poêle de fonte noire. Le lit sous son édredon, la table lustrée de graisse, les chaises de paille sentaient aussi leur paysannerie ; mais le désordre n'était pas ce désordre de sabots, de barattes et de volailles errantes auquel de tels intérieurs sont accoutumés. Il y avait sur la table, fraî- chement repassées, des chemises de soie rose. Les souliers qui traînaient montraient de hauts talons. Des livres chargeaient une chaise. L'odeur qui flottait n'était pas celle du chou m a is de l'œillet blanc.
— Vous m'apportez ma lettre ?
— Mais oui... mais oui...
Régine ne la donnait pas tout de suite pour le plaisir de voir trembler d'impatience une petite main tendue aux ongles couleur de sang. « Je la déteste », pensait-elle en examinant la jeune et jolie femme qui se tenait devant elle. Ce choc du premier jour, à chaque rencontre elle en retrouvait la dureté. Il lui fallait une ou deux minutes pour s'habituer, pour se rappeler aussi quels conseils lui soufflait son démon intérieur. Alors l'apaisement se faisait. Eli? tolérait que l'autre fît la gentille et remerciât le destin de leur « amitié ».
Elles s'étaient connues à la fin de juin en venant se faire
REVUE DES DEUX MONDES
inscrire à la mairie. Tous ces gens harassés, fripés, a u x faces grises, s'étonnaient en regardant Antoinette Grosbois d'une créa- ture que la grande vague monstrueuse avait roulée comme eux, mais abandonnait sans dommages, peinte délicieusement, le tailleur sans un pli, le feutre bien posé sur les luisantes bou- cles noires. Tout de suite Régine avait été blessée p a r ces recherches, cette netteté, surtout par la délicatesse du visage, l'attirante langueur des yeux. Mais Danièle ayant tout bas remarqué : « Quel déplorable genre a cette jeune femme », la mauvaise fille aussitôt manœuvrait pour s'approcher de l'in- connue et lui adresser la parole.
Le hasard les fit se retrouver à la poste le lendemain. Il n'était pas nécessaire d'autrement se connaître. Les détresses, toutes vives et semblables n'éprouvaient de soulagement qu'à se confronter, à mesurer entre elles les degrés de l'horreur.
« Moi... » raconta tout de suite Antoinette en léchant le coin d'une enveloppe pour y coller des timbres. La panique l'avait surprise au bord de la Loire où elle prenait les quinze jours de vacances que lui octroyait la Société Fix and C°, chez des cou- sins qui constituaient toute sa famille. « Ils n'ont pas voulu quitter leur maison ; mais j'avais le trac. J'ai profité d'une
place q u ' u n monsieur qui passait m'offrait dans sa voiture, j u s q u ' à Guéret où il allait rejoindre sa famille. Après je suis montée dans un camion. Il y avait dedans une bonne femme qui venait ici, attendue par sa sœur laquelle avait p a r miracle à louer une toute petite maison. Moi, j'avais deux cauchemars : le fossé et l'hôtel. L'hôtel parce que trop cher. A p a r t ça n'im- porte où pourvu qu'il y ait un toit et que les gros oiseaux là- h a u t ne viennent pas pondre leurs œufs dessus. Alors j ' a i loué
la maison. Si vous voulez bien rire vous viendrez la voir. Une vraie niche à cochons.
Régine y était allée. Elle prit l'habitude d'y revenir. Ce qui l'attirait chez cette délurée à peine plus âgée qu'elle, cette P a n - góte qui à vingt-six ans avait déjà tâté de bien des métiers :
vendeuse, mannequin, dactylo, c'était d'abord la réalité d'un milieu, d'une vie que seuls jusqu'ici lui avaient fait connaître les r o m a n s dits populistes. Trois ou quatre aventures dont l'au- tre ne se cachait pas ajoutaient au piment de la découverte. Très vite il y eut autre chose.
— Qu'est-ce que c'est que cette ravissante femme avec qui je vous ai rencontrée tantôt ? lui demanda un beau soir Ber- trand de Lespinouze.
Il suffit que Delphine traversât le vestibule où ils chuchot-
1251 taient ; il suffit de son regard. < Je vais te donner bien d'an- tres raisons de me redouter... » pensa Régine, éblouie aussitôt d'un projet si parfait que le plus âpre effort n'y eût ajouté rien, c Voulez-vous, proposa-t-elle au jeune homme, que j e vous pré- sente ? Elle m ' a demandé votre nom, elle aussi. »
Le danger fut que si le garçon s'enflammât vite, Antoinette était pauvre en raisons de lui résister. « Je n'ai personne en ce moment. Je ne sais même pas ce qu'est devenu Gaston... mon ami. D'ailleurs on s'était brouillés huit jours avant son départ.
On ne s'est pas écrit une seule fois. Je suis bien libre. Et j ' a i - merais autant ça, je vous assure, que de m'en aller à Lyon ou à Marseille essayer de trouver quelque chose, ou quelqu'un, quand j ' a u r a i claqué le dernier de mes pauvres billets.
— Que vous êtes donc maladroite ! protestait Régine, au lieu de tenir bon pour qu'il vous épouse.
— M'épouser !...
— Je sais ce qu'il me dit. Vous le rendez fou. Les hom- mes... déclarait-elle avec un aplomb dont l'autre, malgré ses expériences, demeurait ébahie.
— Les hommes, vous avez l'air de les connaître aussi bien que moi.
Les maigres joues osseuses s'enflammaient d'une espèce de honte, de fureur, toutes mêlées d'un singulier plaisir.
— Il suffit d'observer.
— Croyez-vous ?
— Enfin pour celui-là, si vous savez manœuvrer...
— Oh ! mais vous pensez bien que je ne demande pas mieux.
Ce rôle de jeune fille sage qui lui était conseillé (de jeune fille sage qui pourtant avait eu u n malheur, il ne fallait pas exagérer) — Antoinette le joua très bien. Elle y prit goût. Le désir de réussir stimulait le très peu de cervelle qu'elle avait.
Et puis l'amour de Bertrand, ce que le jeune homme avait de maladif, d'asservi, de malheureux, la touchaient vraiment. « On l'enverra promener, la vieille sœur, et comment ! » Ce pro- gramme qui déjà inquiétait moins Bertrand et même commen- çait à lui plaire, enchantait Régine, « La demoiselle de Lespinouze est capable d'en devenir folle, ou d'en mourir », pensait-elle sauvagement. Et elle surveillait l'intrigue de peur que Delphine, avertie trop tôt, n'intervînt. Inlassable, transmettant les lettres, les messages, organisant les rendez- vous à condition que ceux-ci ne fussent pas trop fréquents et que les amoureux se rencontrassent loin du bourg, elle jouis-
sait aussi de garder sous sa dépendance ces deux faibles trop frémissants de ses promesses et de ses menaces pour oser de maladroites révoltes. Ainsi les maintenait-elle d'une poigne sûre jusqu'au jour où elle jugerait bon de leur lâcher la bride et où la passion, l'impatience, parvenues à l'extrême, emporte- raient tout.
« Ce jour-là... on rira... » La jeune fille en riait d'avance, assise au coin de la table et balançant sa jambe maigre pen- dant qu'Antoinette debout contre la fenêtre dévorait sa lettre.
Elle la replia avec une gravité, une tendresse, que Régine jugea comiques.
— Il est gentil, vous savez.
— Je le pense bien qu'il est gentil, ce sera un mari com- me on n'en voit pas.
Ensemble elles regardaient la pluie délayer le fumier dans la boue de la ruelle. « Quel patelin ! soupira la Parigote. J'es- père que quand on sera mariés Bertrand et moi on mettra les voiles... Tiens, ce monsieur qui passe. C'est celui de l'autre jour, vous savez bien.. »
— Ah, oui ! dit Régine s'éloignant un peu de la vitre pour n'être pas vue, le professeur, l'écrivain, le saint, l'apôtre, le...
tout ce qu'on voudra, surtout le fils à papa qui fait semblant d'avoir plusieurs métiers pour mieux cacher qu'il vit tout bon- nement de ses rentes.
— Peut-être qu'il retourne aux Fougères.
— Sûrement. Où pourrait-il aller ?... Il avait promis à Bri- gitte Masclou de lui apporter un morceau de musique, qu'il aimerait lui entendre jouer, à cette espèce de goûter.
— Quel goûter ?
— La veille de Noël. Je ne vous en ai pas parlé 2 C'est vrai que nous avons des choses plus intéressantes... Eh bien ce charmant garçon qui ne daigne honorer ses parents d'une visite que deux ou trois fois par mois, fait tout de même en leur nom des invitations. Il est donc venu l'autre jour ; ça, vous le savez. Quand vous m'avez dit : j ' a i vu passer un monsieur, un vrai, qui portait une canadienne beige, des bottes, un feutre mou, je vous ai répondu : « C'est Didier Champsert. Il venait chez nous. » Il y venait d'abord pour voir Brigitte Masclou qu'il aime depuis l'enfance, en tout bien tout honneur paraît-il.
F.t pour lui demander de venir exaspérer les invités de sa mère comme elle exaspère tout le monde aux Fougères avec son violon.
— Vous n'aimez pas la musique ?
— Je la déteste... Tous les bruits me font mal... tous,
déclara-t-elle avec violence. Mais ne m'interrompez donc pas.
Vous êtes insupportable. Èt rien que parler de ce garçon me met les nerfs en pelote. Je vous préviens que je vais rester très tard ici. Je ne veux pas risquer quand je rentrerai aux Fou- gères de l'y trouver encore.
— l i a été mal poli avec vous ?
— Au contraire. Il nous a invitées.
Elle haussa les épaules, s'emporta.
— Comme si c'était le moment... Ah ! les prisonniers ont bon dos ! Sous le prétexte d'une tombola qui permettra de leur envoyer un peu d'argent, on se réunit, on s'amuse, comme si rien ne s'était passé. Je trouve ça répugnant. Moi je voulais refuser. Mais ma mère ne m'en a même pas laissé le temps.
Elle s'est jetée là-dessus comme le mois dernier elle s'était jetée à la tête de ce garçon qu'elle n'avait jamais vu.
— Elle a pourtant l'air sérieuse votre mère, remarqua Antoinette, et ça n'est plus une jeunesse.
— Mais ce n'est pas pour lui... c'est à cause... Oh ! peut- être bien qu'un jour je vous raconterai...
La perfidie envahissait Régine comme une fièvre ; elle eu brûlait. Quelle tentation horrible la possédait tout à coup, quelle chose monstrueuse, quel aveu, quel secret étaient prêts à jaillir ? Régine tout à coup respirait d'une façon saccadée. Elle éten- dait le bras, cherchant un point d'appui et promenait autour d'elle le regard trouble et lourd de quelqu'un qui est ivre. Enfin elle se calma.
— ... Un autre jour... peut-être... oui, oui, un autre jour.
Mais qu'est-ce que nous disions ? demanda-t-elle épuisée*.
Antoinette ne l'aida pas à se retrouver. Elle-même suivait une pensée qui venait d'apparaître, vague encore, singulière.
— C'est drôle, remarqua-t-elle.
— Qu'est-ce qui est drôle ? ce que nous disions ?
— Non. L'impression que j ' a i eue l'autre jour et qui recommence. Il me semble que je l'ai déjà rencontré, ce mon- sieur. Je voudrais bien savoir où...
— D'habitude il habite Paris.
— Ce n'est pas à Paris.
— En rêve, peut-être ?
— Ah ! vous blaguez toujours. C'était... oui... peut-être pas lui... mais son portrait... une photographie.
— T a n t mieux pour vous. Le personnage à voir de près
esl exaspérant. L'autre j o u r j'étais partagée entre l'envie de le giffler et celle de me tordre de rire. C'était après le déjeuner.
Il arrivait à pied de chez lui, d'Ardeloup.
— Ardeloup, le château ?
— E h ! bien oui.
— Avec des tours et tout ?
— Avec des tours et tout. Vous avez le sens de l'euphonie Antoinette.
— De quoi ?
— De rien.
— Ardeloup, rêvait la jeune femme. Je me suis promenée par là. J'ai même failli claquer tant c'était loin. Beau, par exem- ple, beau ! Y en a des toits et des arbres ! Ce qu'il doit être riche !
— Le père a gagné gros. Il continue d'ailleurs. Tout ça me dégoûte.
— Moi ça ne me dégoûterait pas.
— Un propre à rien, continuait Régine sans l'entendre. C'est du fils que je parle, même pas bon à entrer dans les affaires du père, ni à écrire u n livre, quoiqu'il se pique de fréquenter les gens de lettres, ni à faire un vrai cours malgré son doctorat.
Monsieur cherche... Quoi ?... Lui !... Sa voie, l'art de désinfecter u n monde décomposé. C'est Brigitte Masclou qui m'a parlé de loi.
La pauvre en reste béate, la bouche ouverte. Le plus crevant c'est qu'elle n'est pas la seule. Comme nous étions tous au salon q u a n d il est arrivé, il a bien fallu qu'elle le présente. Alors, quand ils ont eu fini leurs chuchotements, on a formé le cercle. Oh ! je puis vous j u r e r qu'il n'a rien dit d'extraordinaire. Et même, il n'a pas dit grand'chose. Les mots de tout le monde.
— A propos de quoi ?
— Hé ! de ce qui se passe. Nos malheurs, nos souffrances...
ce qui nous a perdus ,ce qui nous sauvera. Les rengaines quoi, ce qui traîne. E h ! bien les gens l'écoutaient comme s'il leur découvrait je ne sais quoi d'extraordinaire. Les f e m m es avan- çaient leurs chaises. Et pas seulement les femmes. J u s q u ' à ce gros imbécile de Motiron, qui ne sait pas lever le nez plus haut que son assiette et qui déclarait dans la soirée que ce < Mos- sieur » Champsert l'avait réconforté. Mais comment ? ai-je crié.
Alors Brigitte Masclou s'est mise à parler du magnétisme secret de la valeur humaine. Elle eût été bien en peine d'expliquer ce qu'elle entendait p a r là.
— Moi aussi, reconnut humblement Antoinette.
129
— Oui, mais vous au moins vous vous taisez. Tandis que ces imbéciles !...
— Quand on s'ennuie bien, vous savez, et qu'on est comme en oe moment bien malheureux. Pourvu que ça soit une tête qui vcns change des autres... Si je ne vous avais pas vous et Bertrand, peut-être qu'à moi aussi il ferait passer un bout de temps, ce Didier. C'est égal, je voudrais bien me rappeler. Pas à P a r i s - non. Dans le Cantal peut-être... cet été que j ' y ai passé quand j'avais dix-huit ans...
Elle pressait de son front la vitre sale. Régine, pour se calmer, arpentait la chambre, prenait un livre sur la chaise, le
feuilletait, le rejettait avec mépris : « Des romans pour boni- cbes... ou des policiers... » Elle ouvrait l'armoire, inspectait les deux robes, le manteau usagé, s'approchait du fourneau, soule- vait èe couvercle de l'unique casserole.
— Votre eau bout. Qu'est-ce que vous allez faire cuire là- dedans ?
— J'ai trouvé ! cria Antoinette en se retournant.
— Votre dîner ?
— ...Où j ' a i rencontré le monsieur. Ça par exemple... ça ! Tout me revient maintenant. Figurez-vous...
— Je vous avertis q u e si c'est pour me faire entendre son éloge...
— Oh ! mais non. An contraire. L'histoire n'est pas trop belle. C'est même tordant après ce que vous venez de m e dire que les gens pensent de l u i . Asseyons-nous près du poêle que je vous raconte...
IV
Cette même pluie, qui pénétrait par la cheminée et, derrière le petit poêle, délayait la suie sur le carreau rouge, ruisselait à cinquante kilomètres de là sur la maison sans meubles des dames Louvie-Juzon. Celles-ci avaient déjeuné de bonne heure.
Madeleine à belles dents, Florence avec un dégoût qu'elle sur- montait de moins en moins, t J'en ai assez de ce pain gris... de ces légumes... J'en ai assez de tout. » Elle le pensait seulement, gardait son beau sourire, assurait q u ' u n peu de migraine lui enlevait l'appétit. Déjà, chaussée de bottes, la jeune fille passait son imperméable.
— J'ai u n e journée terrible. Nous préparons le rapatrie- ment de trente réfugiés... Ah ! si Pierre passait avant que je ne sois rentrée, envoie-le moi bien vite. Il me trouvera au village, à la Permanence.
La porte refermée, il y eut encore .le bruit que Jeanne fai- sait dans sa cuisine. Mais elle sortit peu après pour aller voir ses cousins dans leur ferme sur la route de liesse. Seule dans la maison que pressaient les arbres nus, qu'ils griffaient, secouant leur bave sur elle, même quand cessait la pluie, s'acharnant com- me des bêtes à dégrader ses murs, écailler ses volets, la jeune femme s'assit près de la table où elle s'accouda, le menton sur ses deux poings rapprochés.
Pendant longtemps, dans la torpeur du dépaysement, elle avait cessé d'être Florence Louvie-Juzon pour devenir cette chose, ce produit de l'immense convulsion vomi par la fournaise comme la lave de volcans : une réfugiée. Maintenant les souve- nirs, les regrets commençaient à s'abattre. L'ennui y mêlait toutes sortes de réflexions dangereuses, et de dangereuses curiosités : « J'ai peur de m'être crue meilleure que je ne le suis v... A Paris, quotidiennement distraite par cette poussière de plaisirs qui comblait ses journées, elle eut assez longtemps, peut-être même toujours, continué de se faire illusion. Mais ainsi dépouillée et réduite à soi-même : « Qu'est-ce qui va m'ar- river V... Nous arriver ? > se demandait-elle.
...Et Jean Pléaux sortait de l'ombre avec ses grands traits durs, ses yeux, durs aussi quelquefois, qui s'éclairaient plus souvent d'une adolescente naïveté. Le danger, la solitude, le con- tact avec une humanité dont les complications ne sont pas les nôtres, avaient suscité chez ce jeune et déjà célèbre explorateur des forêts sud-américaines, une espèce de savoureuse sagesse très secourable pendant les marches dans la forêt vierge ou la des- cente des rapides mais que mettait mal à l'aise la civilisation retrouvée. Cela n'était pas sans charme. Florence jugea plus charmant encore de voir ce garçon s'éprendre d'elle, brusque- ment, en sauvage, disait-il.
Par honnêteté, par prudence, d'abord elle se défendit d'ai- mer et quand elle aima continua de se défendre. Toutefois elle réunit plus souvent à l'heure du thé quelques amis pour le plaisir de recevoir avec eux Jean Pléaux. El puis elle le reçut seul. Enfin elle accepta de visiter avec lui les salles ethnogra- phiques du Trocadéro. Ses distractions à l'heure des repas, ce qu'avait de plus vivant, de plus éclatant, son trop parfait visage, échappaient à Louvie-Juzon absorbé par ses affaires, obsédé.
Mais un autre témoin était là qui épiait les signes.
Madeleine avait dix-sept ans. La plénitude de l'âge ingrat.
Quand son père, deux ans auparavant, lui annonça son mariage, la révolte de la petite bouleversa la maison. Elle criait, suppliait.
RAFALES
Elle eut des crises de nerfs. Matée, elle ne feignit même pas de se résigner. L'hostilité crevait en elle, empoisonnait ses regards.
Florence, quoique excédée, sut mieux dissimuler. Son mari la louait d'efforts quelquefois surhumains. « Sais-tu, ma petite Flo, que tu es quelqu'un de tout à fait exceptionnel ! » Avec de tels mots on l'eût menée au martyre. Nullement vaine de son beau visage, de son corps, heureuse très simplement qu'ils fussent ainsi, elle s'enorgueillissait d'une certaine force intérieure, de réactions assez hautes, de tout ce personnage que la première découverte des philosophes et des classiques incite l'extrême jeunesse à composer de soi-même. Son originalité était d'avoir, l'adolescence dépassée, conservé le goût de certains perfection- nements. I] lui plaisait assez qu'on sût le voir en elle. Ses habi- tudes méditatives l'aidèrent à se roidir quand son premier fiancé rompit en avouant qu'il avait cru à une dot assez ronde. Or, Florence était sans fortune. Son désenchantement, qui sut n'avoir pas d'aigreur, dura plusieurs années. La jeune fille se méfiait des hommes ; mais c'est à la misère qu'elle ne pardon- nait pas. Son mariage avec Louvie-Juzon, de trente ans plus âgé qu'elle et puissamment riche, fut une manière de défi. A soi-même et à quelques amis, elle jugea nécessaire de prouver, et le fil avec une totale sincérité, que le monde n'avait pas à so montrer sévère. La laideur eût été dans certaines intentions. Or les siennes étaient de rester fidèle à son mari et de le rendre heureux.
Ainsi en fut-il pendant deux pleines années. Et puis Georges Louvie-Juzon, tout en continuant d'adorer sa femme, se pas- sionna pour le plaisir de gagner plus d'argent encore. Il rentrait tard de son bureau, voyageait, donnait au restaurant des dîners d'affaires. Ce fut vers ce temps-là que parut Jean Pléaux. Made- leine, à l'affût, connut le premier trouble de Florence bien avanl que celle-ci n'ait admis de le ressentir.
La guerre fut sans merci. Avertie par la femme de chambre qui l'avait élevée, la petite s'arrangeait les jours de thés intimes pour rentrer tôt de ses cours et ne bougeait plus du salon. Même partant le dernier, Peaux était volé de son tète-à-tête. Il l'obtint le premier jour où Florence l'invita seul. Ce fut sans lendemain.
La seconde, fois Madeleine surgit trois minutes après son arrivée, attirée, disait-elle, par l'odeur des gâteaux ; la troisième, elle convia secrètement quelques amies dont Janine Desronys, qui envahirent la pièce. Le jeune homme ne revenant plus, elle soup- çonna que sa belle-mère le voyait hors de la maison, en devint folle de rage, faillit avertir son père. Mais les preuves lui mau-
quaient. M. Louvie-Juzon l'eût envoyée promener et réclamé le docteur que les troubles circulatoires et nerveux de l'adolescente obligeaient à de fréquentes visites. Heureusement les vacances étaient proches. Après six semaines à Deauville, on s'installait fin août en Touraine, au Hêtre-à-l'Image. « Est-ce que ce char- mant M. Pléaux ne sera pas des nôtres ? » demanda sournoise- ment Madeleine quand il s'agit d'établir les listes d'invités à l'ou- verture de la chasse. Ce fut Louvie-Juzon qui répondit : mais ni ! Le petit rire de sa fille, l'ironique façon dont elle 1« regarda, il s'en étonna bien un peu mais ne prit pas la peine de chercher à comprendre.
Pour Florence, elle ne se surveillait plus qu'à l'égard de l'insupportable créature et pour éviter tout éclat. Hors ce cons- tant souci elle demeurait sans force. L'amour l'avait détruite.
Misérable et magnifique, dépouillée de ses sagesses, de sa raison, et comblée cependant, elle ne vécut ce bel automne au Hêtre que pour entendre une voix, pour presser, à l'heure du bonjour et du bonsoir, une grande main sèche et chaude. Certes, dans cette maison pleine de monde, l'isolement à deux était plus difficile encore q u ' à Paris. Mais il y avait les cueillettes au potager, les promenades en bande où l'on ralentit le pas pour marcher der- rière les autres, les causeries, le soir, dans la salle de billard où il faut bien parler bas à cause des joueurs d'échecs ou de bridge.
Pléaux habitait depuis quinze a n s quai Bourbon, n osait main- tenant dire : « ...Quand vous viendrez chez moi, cet hiver™ >
Florence se détournait parce qu'elle voyait le grand garçon pâlir en même temps qu'elle sentait son propre sang abandonner son visage.
— ...Hélas !... vous repartirez...
— Au printemps seulement... et pour pas plus de q u a t r e mois, je vous le promets.
Us se séparaient vite parce qu'on les regardait. Ah ! ça mais !... commençaient à dire les invités. La tactique de Made- leine fut de partir en guerre contre ces soupçons que quelques- uns — quelques-unes surtout — eurent l'indélicatesse de ne pas lui cacher.
— M. Pléaux et Flo ! Mais c'est idiot !». La preuve...
— Quelle preuve ?...
— Vous verrez, vous verrez.
Ce qu'on vit un beau jour ce fut une petite jeune femme qui débarqua sans que personne l'attendît, une vague nièce de la première M"1* Louvie-Juzon, délurée, divorcée et qu'on ne recevait guère dans la famille parce que sa cou-
duite laissait à désirer. Elle arrêta sa voiture devant la douzaine de personnes qui prenaient le thé sous les marronniers, déclara que, traversant le pays, elle s'était sentie un peu souffrante, embrassa Madeleine, appela Flo « ma tante > et demanda pour quelques jours l'hospitalité. Refuser eût été d u même coup dénoncer à tout le monde la brebis galeuse. Louvie-Juzon, furieux, et sa femme mécontente, durent cependant sourire. Le soir, Gillette Baume, retirée dans sa chambre, ne s'entretint qu'avec Madeleine. Le lendemain, après le déjeuner, elle pro- posa à Pléaux que Florence justement emmenait cueillir des pêches, une partie d'échecs. La petite curiosité amusée qui sus- pendit une seconde les conversations, le jeune homme la sur- prit : il vit que Louvie-Juzon paraissait étonné de certains vagues sourires. »« Très volontiers, Madame. C'est un jeu pas- sionnant ». Florence s'en alla seule vers le potager. Suffocante, prête aux larmes, elle méditait d'expédier l'intruse au plus tôt quand surgit une Madeleine pleine de sournoise douceur.
— Qu'est-ce que tu as ?... Tu pleures ! Essuie bien vite tes yeux. Je crois que papa te cherche. Ecoute et pardonne-moi de me mêler... Mais je t'assure que tu es bien imprudente avec ce M. Pléaux. J'ai toutes les peines du monde à te défendre de ce que nos amis commencent à chuchoter. Gillette est coquette, odieuse, c'est une affaire entendue. Mais peut-être est-ce un bonheur pour toi qu'elle soit venue. Je te conseille même de ne pas trop vite l'obliger à repartir. Elle détournera les soupçons...
Ceux de papa... oh ! je ne dis pas qu'il en ait encore... Mais quand il commencera à se douter, ce sera terrible...
L'ombre épaisse du bosquet qui longe les framboisiers la reprit avant que la jeune femme n'ait trouvé de riposte. Le soleil accablant plaquait une main de feu entre ses épaules. La fièvre venait aussi de ces piqûres reçues, de ce poison... Jean Pléaux, le soir, s'étonna d'un éloignement, d'une froideur qu'il attribuait à une jalousie un peu sotte. Et Gillette, qui avait été battue aux échecs, exigea sa revanche.
« Qu'est-ce qui est venu tout aggraver ? Qu'est-ce qui s'est passé au juste ? se demandait Florence emmêlant à deux mains ses ondulations cependant que deux branches trop rapprochées faisaient dans le grand vent un bruit de poulie, un grincement qui évoquait le poids trop lourd, la corde tendue, l'effort déses- péré. « ...D'abord l'impossibilité de nous expliquer, d'être seuls.
J'avais pu tout juste lui souffler : soyons prudents ! Mais pru- dent, lui ne savait l'être avec constance que pour avancer dans la brousse. Tout de suite il s'impatientait. Tandis que moi...
ah ! Moi !... » La peur du divorce, de la misère retrouvée... une peur panique, sordide. Si discrète que se montrât désormais Madeleine il suffisait de ce qu'elle avait dit, d r e e qu'elle connais- sait. Une ou deux réflexions un peu brusques de Louvie-Juzon à propos de Jean Pleaux dont les de Breuil faisaient un excessif éloge achevèrent de la mettre en état d'alerte. Elle refusa de prendre part à des charades, des pique-niques ,à l'organisation desquels l'explorateur applaudissait un peu naïvement dans l'es- pérance de trouver là des occasions de rapprochement. L'autre, la Gillette Beaume, la coquine, avait beau jeu.
<e J'aimais Jean, cependant... je l'aimais. » La souffrance oubliée remontait du fond d'elle-même avec une violence qui lui mouilla les yeux. « Je l'aimais. Quand il nous a quittés le lende- main du départ de cette fille pour aller la retrouver... Déjà il tenait le volant de ses deux mains... Nous nous sommes regar- dés... compris... Mais il n'était plus temps... » Au moment de quitter la France il lui avait écrit une lettre humble et belle où il s'accusait avec une espèce de haine : « Pardonnez au misérable fou que j'ai été pendant quelques mois. Ne m'abandonnez pas... » Tout de suite elle lui avait répondu. Une autre lettre encore, vieilli; celle-là de deux mois, était arrivée du fin fond de la brousse brésilienne : « Bientôt », disait-il avec ses beaux élans, son espèce de sauvage certitude du bonheur, « quand je revien- drai... » Mais il n'était pas revenu. Florence avait appris sa mort, par hasard, au cours d'un déjeuner aux Affaires Etrangères.
C'est peu après que Madeleine s'était confessée à elle, une Madeleine en qui rien ne demeurait de l'enfant détestable qui la persécuta.
— Il faut que je t'avoue...
— A quoi bon ?
— Si... si, j'en ai besoin. Cette Gillette, c'est moi qui lui avais écrit en cachette de venir...
— Oh ! je le savais bien.
— Pour t'enlever Jean Pléaux. On disait qu'elle faisait des hommes ce qu'elle voulait.
— Je l'ai bien vu tout de suite.
— ...Et... et je ne crois pas... je suis même bien sûre que mon père ne t'a jamais soupçonnée. Il t'adore. Il te met au-dessus de tout. Mais je voulais te rendre prisonnière du soupçon... t'in- terdire à l'égard de ton flirt... pardon ! de l'homme que tu aimais, toute espèce de liberté...
— Tu es folle de supposer que je l'ai aimé... Vraiment pour une jeune fille... Tais-toi !... Laisse-moi !
— Tu me pardonnes ?
— Je n'ai rien à te pardonner.
— Je te supplie... Maintenant j ' a i repris mon équilibre.
Mes nerfs sont guéris. Soyons amies.
— Mais nous le sommes.
— Pas encore... cela viendra.
Et cela était venu, en effet. Cela commençait à venir quand la mort subite de Louvie-Juzon les avait jetées dans les bras l'une de l'autre. Florence, endeuillée, n'eût pas accepté de Made- leine un dévouement supérieur à celui qu'elle-même prodiguait.
Ce fut un assaut dont l'exagération se calma en même temps que le chagrin, mais laissa après elle quelque chose de solide.
« Les commencements ont été durs, disaient leurs amies, mais Florence n'a jamais cessé d'être parfaite, et Madeleine a gagné d'une façon extraordinaire. Deux sœurs qui s'entendent bien ne.
s'entendraient pas mieux. »
« Etais-je sincère ?... Je l'ai cru... Il y a encore des moments... Tout le reste du temps... » Avec colère elle examine aujourd'hui l es murs sales et craquelés, l'ameublement misé- rable. « C'est de leur faute. C'est la faute de cette maison, de ce pays où je n'ai rien à faire qu'à me dévorer. Alors le rongemeut finit par atteindre ce qui était le mieux enfoui, le plus mort... » C'est sur cette cendre qu'elle se penche et elle s'épouvante de s'y brûler les doigts. « Est-ce que j ' a i pardonné vraiment, pardonné du fond de mon cœur ?... Je ne crois pas », s'avoue-t-elle après une longue et dure méditation.
Elle appuie ses deux mains sur ses yeux refermés d'épuise- ment, de découragement. Errante à travers la vie fouaillée, déracinée qu'elle mène à présent, elle se demande encore, d'une façon plus aiguë qu'elle ne l'a jamais fait : « Pourquoi suis-je venue ici ? Surtout pourquoi y rester ? Qu'est-ce que j ' a i voulu. Qu'est-ce que je veux encore me prouver à moi-même ? Rien, absolument rien. Nous sommes parties devant nous, comme tout le monde... D'accord. Mais à présent ? Madeleine n'a pas plus besoin de moi que moi d'elle. Seule elle s'installerait chez les Leymarie, où elle serait beaucoup mieux. Et je serais mieux aussi à Cannes... Alors pourquoi ?... oui... pourquoi ? »... deman- de-t-elle tout haut. Ses main? sont retombées. Elle regarde en face d'elle le mur dont tout à coup elle se détourne comme si venaient d'y surgir une phrase, une réponse. « Non !... non !... » proteste-t-elle. Et c'est encore tout haut. Brusquement elle se lève.
— Je vais aller me faire une tasse de thé.
REVUE DES DEUX MONDES
...Le petit réveil boiteux, saccadé comme un pauvre cœur malade, qui battait sur une planche à côté du fourneau mar- quait près de cinq heures quand Florence entra dans la cuisine.
— Pierre ne va plus tarder... s'il vient. Et ce serait gentil de l'attendre. Madeleine m'a recommandé de le lui envoyer tout de suite, mais il aura bien le temps de prendre quelque chose de chaud.
Elle prépara deux tasses, constata qu'il n'y avait plus ni pain ni beurre et que très peu de sucre restait dans le sucrier.
« A la Fauvie, il goûterait mieux. Rien ne l'empêchera de recommencer... » La jeune femme allait monter dans sa cham- bre pour mettre un collier d'or s u r sa robe de laine sombre et
se donner un coup de peigne quand elle entendit sur les mar- ches du perron un grand pas solide. La porte fut ouverte et rabattue joyeusement.
— C'est vous, Pierre ?
— Oui, ma chérie, c'est moi.
— C'est vous... mais ça n'est pas votre chérie... Je m'ex- cuse...
Le jeune homme commençait à rire comme riait Florence apparue dans le vestibule. Mais elle tournait aussitôt le com- mutateur. L'ampoule pitoyable éclairait, dans de beaux cheveux en désordre, le pathétique visage d'une femme inconnue.
— Oh !... qu'est-ce qui vous est arrivé ? Comment êtes-vous coiffée ?
— Plutôt mal. Ça n'a aucune importance. Ne me regardez pas... Je vous ai attendu pour prendre du thé... Maintenant si Maddie doit vous faine une scène...
— Où est-elle donc, Maddie ?
— A la permanence.
— Et pourquoi voulez-vous qu'elle me fasse une scène ? Parce que vous me sauvez de la bronchite ? D'ailleurs elle n'aura pas le temps de s'inquiéter. Il est plus tôt que d'habitude.
Il se débarrassa de son feutre, de son imperméable, et s'ex- cusa de ses souliers boueux. « Bah ! tout est déjà tellement sale... » murmura-t-elle d'un ton qui étonnait autant que son visage. Non, non, ce n'était plus Florence Louvie-Juzon. Florence Louvie-Juzon ne se laissait pas aller à ces petites amertumes, elle ne marchait pas avec cette nonchalance accablée. Installé en face d'elle dans la salle à manger où la lumière était plus nette PieTre observait cette créature nouvelle avec une curiosité qu'e'le ne remarquait même pas. Elle versait le thé, ajoutait de l'eau chaude.
137
— Je dispose, par miracle, d'un petit citron.
— C'est singulier, remarqua le jeune homme, tout ce que peut révéler la coiffure d'une femme.
— Mais ça n'est pas une coiffure, Pierre, c'est...
— Enfin la façon dont sont arrangés, ou dérangés, vos cheveux. J'y lis votre journée. Elle n'a pas été gaie. Vous avez pensé à toutes les choses défendues.
— Quelles sont les choses défendues ?
— Le passé... le présent...
— ...Et l'avenir, plaisanta Florence. Evidemment ce qui reste permis me parait assez limité. Peut-être ai-je en effet dépassé ces limites.
— Mais pas dans le domaine des idées générales. Je suis tout prêt à affirmer que vos méditations n'ont rien eu de poli- tique, de social, ou d'international. Votre peine, vous ne l'avez tirée que de vous.
— Cela m'a plus que suffi.
— J e m'en doute... moi qui jusqu'à présent ne me serais pas douté...
— Pas douté de quoi ?
— De ce que vous devez être. Je vous ai toujours vue si pareille à vous-même, un peu trop pareille, d'une égalité d'humeur qui en y réfléchissant bien ne pouvait pas êtTe tout-à- fait sincère. Seulement on ne se donnait pas la peine d'y réflé- chir. Alors ce soir, dans votre ébouriffement, vous qui êtes tou- jours si correcte,, si bien coiffée, avec vos ondulations qui laissent juste passer les petits bouts d'oreilles et les deux grosses perles, votre maquillage défait, vos yeux... cette espèce de... oui, dp désordre dans lequel vous ne vous êtes jamais montrée... du moins à moi... il me semble... Voyez-vous Flo, moi je suis u n simple, u n direct, ce qui ne m'empêche p a s de deviner, ou de sentir des choses trop subtiles pour que j e sache les exprimer.
Tenez, u n homme comme Didier Champsert saurait non seule- ment voir autant que moi-même .que vous êtes malheureuse mais vous parler comme il faudrait.
— Champsert ! Décidément ce garçon vous obsède.
— C'est que je l'ai revu.
— Quand ?
— Hier... Je ne sais si Madeleine vous a dit qu'appelé par téléphone, j ' a i dû me rendre à C... pour même p a s deux heures.
Ces deux heures en sont devenues quatre parce que je suis tombé sur Didier en sortant de l'Havas où j ' a v a i s un renseignement à demander. Nous avons été prendre un porto. Et je ne pouvais
plus le quitter. C'est véritablement un être d'exception. Je m'en suis presque mieux rendu compte dans ce café q u ' a u x moments de pagaïe où chacun était tout hors de soi. Lui, on sent très bien qu'il n'a pas besoin de sentir passer les obus et la mort et tout le tremblement pour donner le meilleur de lui-même ?
— Et ça consiste en quoi le meilleur de lui-même ?
— Je ne saurais le dire... Je viens de vous avouer que je m'exprime mal. Une impression de force intérieure, une espèce de... de tranquillité ardente, un rayonnement... un travail qui se fait par... oui, par le dedans... par là où tous tant que nous som- mes nous avions pourri... Nous sommes du même âge et je le s e ns tellement plus m û r que moi, tellement plus avancé vers...
vers je ne sais quoi... qui doit être ce que nous cherchons, ce que nous attendons tous. On peut lui conlier n'importe quelle turpi- tude ou quel chagrin. Le conseil qu'il donnera sera toujours excellent. Alors pour vous...
— Pour moi !...
Florence haussa les épaules. Elle traversait ces heures noires dont le plus tragique est qu'on finit par se complaire à l'excès même des ténèbres. La moindre lumière blesserait, ferait jeter un cri. Pierre de nouveau la regarda, de cette façon, avec cette attention qu'il n'avait jamais eues.
— Moi, voyez-vous, moi je crois en ce moment que je vous comprends un peu. Mais je ne sais que vous dire : ça vous va joliment bien d'être malheureuse ! Et aussi : « Mon pauvre petit chou ! »
Il lui glissa un bras autour des épaules. Une fois déjà en voiture pendant l'arrêt devant un passage à niveau il avait par plaisanterie tenté ce geste. En plaisantant aussi Florence le repoussa : « Vous êtes un trop grand fils pour faire le bébé câlin ». Aujourd'hui elle acceptait sur elle ce bras lourd dont la chaleur dissipait enfin le grand froid qui toute la journée la fit grelotter. Et celte chaleur elle prenait même le temps d'en goûter la pénétration, l'engourdissement.
— Etre plainte quand on en a besoin, mon vieux Pierre — sa désinvolture sonnait un peu faux — c'est encore le plus sûr soulagement. Et votre « pauvre petit chou » est plus réconfor- tant [lie toute la psychologique science de ce Didier Champ- sert. Je suis sûre qu'il m'ennuierait.
Kl\e soupira, la tète un peu renversée.
— J'en ai tellement assez de ceux qu'on voit ici !
— Ce sont les mêmes qu'à Paris.
— A Paris on n'avait ni le temps ni le besoin de les très bien connaître. Tout le charme de la vie mondaine était dans cette aimable indifférence.
— Pas pour vous.
— Mais si...
— Non. Oh ! c'est à l'instant que je le découvre. Pendant longtemps... enfin depuis que je suis fiancé, j ' a i vu surtout en vous la jolie femme qui savait parfaitement s'habiller, recevoir ou dîner en ville. Cela faisait plus que de remplir vos journées ; cela les débordait. Pour s'en rendre compte il n'était que de vous voir tirer, avec un gros soupir, votre petit carnet. Et puis le désastre est arrivé. Vous ne pouvez pas savoir à quel point cela m'a indigné, choqué, de vous retrouver ici, dans ce décor, ni comme je vous ai admirée d'en prendre si bravement, si gai- ment les laideurs et les incommodités. Je pensais cependant que cela ne pourrait durer plus de deux ou trois semaines. Je me demandais où vous alliez vous en aller. Et puis vous restez là.
Et ce soir vous êtes à bout. Tout ça est bien compliqué. Vous me laites peur... un peu, vous que je trouvais jusqu'ici telle- ment reposante... Si je vous disais que jamais je ne me suis encore demandé si vous aviez été heureusa avec votre mari !...
— Persévérez dans cet.te discrétion, je vous en prie.
— C'est comme avec Maddie, continua-t-il, Maddie déjà grande fille alors que vous étiez une si jeune belle-nière. Je sais bien qu'elle a la plus généreuse nature. Mais elle-même m'a avoué qu'autrefois elle n'était pas commode. Vous avez dû en souffrir... Que c'est drôle de commencer à penser à tout ça...
d'en parler... simplement parce que vous n'avez pas refait votre maquillage, ni lissé vos cheveux ! Nous plaisantions... nous bla- guions... Si nous devenions sérieux, c'était à propos d'un article
de journal, d'une nouvelle concernant la tragique actualité, celle du pays, pas la nôtre... la nôtre bien sûr en tant que mem- bres de ce pauvre corps déchiré... mais celle qui n'appartient qu'à nous nous n'y touchions pas, l'idée ne nous serait même pas venue d'y toucher. Vous étiez la belle-mère de ma fiancée.
Je trouvais amusant de penser qu'à votre âge, avec votre ligure, vous deviendriez un peu la mienne. Vous vous moquerez Je moi si je vous avoue que quand nous marchons dans les rues de C... à côté l'un de l'autre, certains regards que je surprends et qui me flattent, me choquent en même temps.
De phrase en phrase le jeune homme s'empêtrait davan- tage. Florence souriait vaguement. Enfin gênée, à son tour, elle voulut se redresser. Mais le bras était plus lourd et au bout de
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ce bras une forte main à présent lui pressait l'épaule. Elle ne lutta q u ' à peine. Dans les tasses où le thé refroidissait les t r a n - ches du petit citron sentaient bon. L'électricité tressautait parce que les branches affolées par le vent devaient toucher les fils. Derrière la porte de la cuisine le triste petit réveil conti- nuait à battre trop fort et à s'essouffler.
— E h bien, Pierre ?
— E h bien ! quoi... Vous ne me répondez même pas.
— Ça m'amuse que vous essayiez de deviner des tas de choses. Continuez.
— Vous le voyez que vous vous moquez. E h bien, tant pis ! jeta-t-il irrité, tant pis pour vous ! Je ne suis pas u n compliqué, c'est une affaire entendue. Mais les autres ne le sont dans cer- taines circonstances... essentielles, pas plus que moi. Toutes les finesses du monde ne changent rien, au fond, à des sentiments qui sont toujours les mêmes. La vie est simple aussi, d'une extrême simplicité. Ainsi vous, vous ne me ferez pas croire qu«
jamais un autre homme que le père, de Maddie, qui aurait pu être votre propre père...
— Mais vous devenez fou !
C'est avec brusquerie cette fois qu'elle voulut se dégager, et c'est brutalement qu'il la retint. Leurs visages se touchèrent.
« Pierre ! » protesta Florence, roidie. P e n d a n t presque une minute la lumière qui palpitait plus fort mourut. Quand elle se ralluma, trop vive, le jeune homme était debout et la main de Florence/ avec un tremblement léger tâtonnait vers sa tasse. Elle la saisit. Elle but.
— Ce thé est glacé.
— On y sent mieux, dit Pierre, l'arôme du citron.
— Voulez-vous que je fasse chauffer u n peu d'eau ? . — Non, merci... Je m'en va|s... Bonsoir... Flo...
— Bonsoir.
Sans bouger de sa place elle l'entendit décrocher son imper- méable, le mettre, ouvrir et refermer la porte. De nouveau la lumière s'éteignit. Cela dura plus longtemps. Mais il n'y eut per- sonne q u a n d elle reparut, personne pour observer cette femme défaite et dure qui de nouveau regardait le m u r en face d'elie et cette fois ne disait pas non à ce qu'elle y lisait.
ANDRÉ CORTHIS.
(La quatrième partie au prochain numéro).