Extrait de la publication
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FAMEUSE
L'AUBERGE
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DU MÊME AUTEUR
Xirf
L'AGE INGRAT
L'AUBERGE
FAMEUSE
GALLIMARD
5« édition roman
JOSÉ CABANIS
Il a été tiré de l'édition originale de cet ouvrage soixante-trois exemplaires sur velin pur f il des Pape- teries Lafuma-Navarre, savoir cinquante-huit exem- plaires numérotés de 1 à 588 et cinq, hors commerce,
marqués de A à E.
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adap- tation réservés pour tous pays, y compris la Russie.
Copyright by Librairie Gallimard, 1953..
C'est la Mort qui console, hélas! et qui fait vivre.
C'est l'auberge fameuse inscrite sur le livre, Où l'on pourra manger, et dormir, et s'asseoir.
GÉRARD ESCAT
à
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LE CANAL
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De nuit, il n'y a pas une âme sur ces terrains écartés. Des chiens errent, qui fouillent les ordures, ou se battent et hurlent à l'époque des amours. Si le vent vient du nord, on entend le haut-parleur de la Gare de Marchandises, mo-
notone et inlassable.
Bernard suivait ses camarades. Ils venaient
de traverser le canal. Ils avaient pris un sen- tier qui tournait, et semblait ne devoir jamais finir. Un garçon crut voir un chien. Il lança des pierres, qui se perdirent dans la nuit. Tous s'étaient arrêtés. Le vent était tiède et sentait le goudron.
« Il faut revenir, dit la fille. Qu'est-ce qu'on dira chez moi ? »
Armand, qui était le plus grand, lui donnait le bras. Il se dégagea, la prit par les mains, et voulut l'entraîner. Elle résistait, secouant les
bras.
« Tenez-la » cria-t-il.
L'AUBERGE FAMEUSE
Bernard ne bougea pas. Les trois autres se précipitèrent sur Yvette. Elle recula, tomba par terre, et se mit à crier. On lui tint les jam- bes et les bras. La tête levée, elle criait tou- jours. Armand lui rabattit la tête, la main sur la bouche. Il respira profondément et tous se turent quelques minutes. Bernard était seul debout, et restait à l'écart.
« Viens donc, dit Armand. Viens voir com- ment c'est fait. »
Il avait tourné la tête pour parler. Yvette libéra brusquement un de ses bras et lui donna un coup dans la nuque. Il jura et la saisit à
nouveau.
« Vous ne pouvez pas la tenir ? » fit-il avec
avec colère.
Un garçon s'était levé
« J'entends marcher. »
Ils lâchèrent la fille qui resta couchée, mais
releva la tête pour écouter. Armand était à genoux près d'elle. Tous les autres étaient debout.« Allons-nous en, fit l'un d'eux. Il y a quel-
qu'un. »
Ils partirent en courant vers le pont. On les entendit quelques instants, puis le silence.
« Quels idiots dit Armand à voix basse. Il n'y a personne. Et ça se dit affranchis Merde
alors. »
LE CANAL
Yvette se releva.
« Tu es brute », fit-elle, sans insister.
Elle arrangea sa robe et ses cheveux. Ils
revinrent vers la ville. Armand marchait avec la fille. Il lui avait repris le bras et lui tripotait le corsage de l'autre main. Elle riait. Bernard les suivait à quelques pas. Au bord du canal,
ils s'arrêtèrent. La nuit était très noire.
Yvette s'était appuyée à une borne, à l'en- trée du pont. Armand lui parlait à l'oreille.
« Maintenant que vous êtes deux, finit-elle par dire, je veux bien. »
Elle mit les mains sous sa robe. Bernard s'éloigna et s'assit au bord de l'eau. Le sang battait à ses tempes. Il lui sembla voir de l'au- tre côté du canal une forme sombre qui avan- çait imperceptiblement. Il se dressa, prêt à fuir. Il entendit alors le rire d'Yvette, puis Armand qui l'appelait
« A toi, viens »
Il s'approcha. Yvette était toujours debout*·
contre la borne. Armand était à côté d'elle, mais Bernard ne vit pas ce qu'il faisait.
« Rentrons, dit-il. Il est tard.
Quel crétin fit Armand. Tu ne vois pas qu'elle attend ? »
Il vint chercher Bernard et le poussa vers
la fille. Mais elle se rhabillait
« Et puis, merde, dit-elle.
L'AUBERGE FAMEUSE
Tu vois, dit Armand. Tu ne l'as pas volé »
Ils traversèrent le pont. Bernard n'osait pas dire qu'il avait la colique, et marchait à petits pas. Il n'osait pas s'arrêter non plus, pour ne pas rester seul dans l'obscurité. Bientôt Yvette et Armand eurent une telle avance qu'il les perdit de vue. Il courut. Mais ils avaient dû tourner quelque part pour le semer il ne les retrouva pas. Il courut plus vite, suivit les bou- levards, et parvint enfin rue d'Embarthe.
Il dut s'arrêter aux cabinets, dans la cour, où le mal au cœur le prit. Il vomit. Il sortit de là, couvert de sueur, chancelant. Il monta l'es- calier en s'accrochant à la rampe. La clef était au clou sa mère n'était» donc pas rentrée. Il ouvrit la porte, se déshabilla en hâte et se glissa dans son lit. Il devrait faire semblant de dor- mir quand sa mère reviendrait.
Au petit matin, Mme Sire, qui habitait juste au-dessous, descendit l'escalier pour aller vider son seau. Elle parvint lentement jusqu'aux cabinets, puis souffla avant d'ouvrir la porte.
Elle leva la tête pour voir le soleil qui éclai- rait déjà le sommet de la maison, et vit des hirondelles glissant dans le ciel. Elle tira la
porte.
« Encore des salauds, dit-elle tout haut, qui ont chié partout. Et vomi, par-dessus le mar-
ché. »
Mais il n'y avait aucune indignation dans sa
voix. Elle tenta de vider son seau sans franchir
la porte son geste maladroit en fit se répan- dre le contenu. Elle ne s'en soucia pas, et
retourna chez elle.
Elle remonta, s'arrêtant à chaque marche, la tête courbée, d'une main tenant la rampe,
de l'autre le seau. Pour cacher ses cheveux
rares, elle portait une casquette d'homme. Elle avait mis, comme chaque matin, le manteau de son défunt mari, qui descendait jusqu'à ses pieds. Par-dessus, un châle noir. Elle s'arrêta
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L'AUBERGE fameuse
au premier palier, et s'assit sur le seau. Elle sen-
tait les battements de son coeur. Elle se dit tristement « Voilà encore mon cœur qui raffole ». Mme Sire avait soixante-seize ans passés. Quand le mouvement de son cœur se fut ralenti, elle continua sa montée. De cet escalier, elle connaissait toutes les marches là un trou, là une tache de vin, là une marche usée, plus haut, une autre qui branlait depuis des années. Et le mur Frotté, griffonné par des générations de gamins des raies au char- bon, à la craie, au couteau, et à certains en- droits, sans doute possible, des personnages dessinés par un doigt merdeux.
Mme Sire occupait une chambre au second étage. Près de la cheminée, il y avait un grand fauteuil, couvert d'un drap, où elle se laissa tomber. Elle essaya de rattraper sa respiration, un peu repliée sur elle-même, les yeux fermés.
Elle entendait le martèlement de son cœur.
Cette descente dans la cour, chaque matin, l'épuisait. Sans ouvrir les yeux, sans bouger, elle cherchait son chapelet pour ne pas perdre complètement son temps, lorsqu'on frappa.
Un homme entra. Il portait un béret et un cuir serré à la taille. Dès qu'il eut fermé la porte, il remit les mains dans ses poches, et parut chercher qui pouvait se trouver là. Il aperçut la vieille
LE CANAL
« Drôlement noir chez vous. »
Il s'assit. Mme Sire s'agitait dans son fau- teuil l'homme n'avait pas bonne mine.
« Je viens pour un renseignement, dit-il.
Vous permettez ? »
Il sortit une blague à tabac en caoutchouc et se mit à bourrer une pipe. Il ne regardait pas ses doigts, mais, la tête levée, inspectait la pièce.
« Il y a longtemps que vous êtes ici ? Vingt-sept ans.
Vous n'êtes pas dégoûtée. » Il montra le plafond.
« Le plâtre tombe, dit Mme Sire. Tout s'en va. Regardez par terre le long du mur. Il faut que j'y mette des planches il y a une rigole qui passe de l'autre côté et tout le bas du mur est pourri. Il vient une odeur
Il faut attaquer le propriétaire.
Pour le. plafond, c'est la locataire d'en haut qui casse son bois. Un jour qu'elle tapait, je suis montée et je lui ai dit « Tout de même », mais elle a continué. Quand je suis redescendue, un morceau de plafond m'est tombé près de la tête. Mais il ne faut pas le dire, ajouta-t-elle. Il ne faut pas manquer à la charité. »
L'homme ôta sa pipe de sa bouche, soudain
intéressé
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L'AUBERGE FAMEUSE
« Qui habite au-dessus ? Mme Gaby.
Seule ?
Son mari n'est pas là. »
Il approcha sa chaise. Il enleva son béret, qu'il posa sur un de ses genoux, et parla à voix plus basse, presque sous le nez de Mme Sire, qui eut un mouvement de recul
« Je voudrais quelques renseignements.
Cette femme a un enfant, un garçon de douze
à treize ans ?
Oui. »
Il se redressa avec un sourire, se frottant les mains. Mme Sire se rendit compte que son cœur battait à nouveau plus vite. Elle sentit sur ses joues une bouffée brusque de chaleur.
Elle ouvrit la bouche pour parler, et sa mâ- choire inférieure ballotta sans qu'elle dit un
mot.
« Ne vous inquiétez pas, dit l'homme. Je ne lui veux aucun mal. Je veux l'aider. »
Il tira sur sa pipe d'un air bon enfant et cli- gna de l'œil. La vieille fut immédiatement ras-
surée.
« Vous êtes de Saint-Vincent de Paul, peut-
être ? demanda-t-elle.
Qu'est-ce que c'est ?
Je pensais que vous les connaissiez. Ils m'apportent cent francs par semaine. Encore,
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