La Finance participative : Contexte, risques et perspectives
Hier réservé à des citoyens militants engagés localement, l'outil numérique permet aujourd'hui au financement participatif de toucher un public plus large tant du point de vue des investisseurs que de celui des porteurs de projets. Tout le monde peut maintenant soutenir en ligne des projets et en suivre l'histoire (storytelling).
Encore en émergence en France, la finance participative bénéficie depuis Avril 2013 de l'intérêt de l’État, François Hollande promettant un cadre juridique sécurisé pour le secteur d'ici Septembre. En réponse à cet engagement, les principaux acteurs du financement participatif on organisé le 30 Septembre en partenariat avec le ministère du redressement productif, la Caisse des Dépôts et la BPI les premières assises nationales du financement participatif.
Cette journée a été l'occasion d'échanges riches autour de l'évolution de ce secteur en pleine expansion, de ses avantages, de ses risques et de ses enjeux. Respectant les engagement pris en Avril, Fleur Pellerin a affermis le positionnement de l’État sur le sujet en annonçant une série de mesures prise en sa faveur : création du statut de Conseiller en Investissement Participatif, simplification des procédures juridiques, possibilité de contracter des prêts rémunérés pour particuliers et lancement du site www.toutnosprojets.fr supervisé par BpiFrance.
Porteurs d'un projet de création d'une plate-forme locale de financement participatif, nous avons réalisé un travail de collecte et d'analyse des données disponibles sur le sujet en vue de juger de la pertinence d'une telle plate-forme. Ce document s’appuie sur les travaux menés par plusieurs acteurs locaux (groupe de travail, veille, conférences, publications nationales et internationales), tous impliqués dans la création d'un Pôle Territorial de Coopération Économique (PTCE) : CoopAxis.
1. Le financement participatif : une voie d'avenir en pleine expansion
Les plate-formes Françaises de financement participatif connaissent une forte expansion depuis quelques années, les fonds collectés ayant plus que doublé en deux ans, pour atteindre 33 M€
au premier semestre 2013. Parmi les différents types de plate-formes (don avec contrepartie, prêt et investissement en capital), c'est le prêt qui connaît la plus forte croissance en ayant vu les montant collectés passer de 4M€ en 2011 à plus de 18M€ en Juin 20131.
Concernant le nombre de contributeurs, la tendance se confirme, le financement participatif mobilisant plus de 500 000 contributeurs en 2013 (contre 130 000 en 2011) : les fonds investis par chaque contributeurs n'évoluent pas de manière conséquente, mais nous assistons à un réel engouement des citoyens pour ce nouveau type de financement. Ce sursaut d'intérêt s'explique également par la diversité des plate-formes développées, qui permettent aujourd'hui de soutenir un panel d'activités complet (projets solidaire, art, audiovisuel, musique, environnement, entreprises, édition . . .).
Le financement participatif : un nouveau modèle
Le concept même du financement participatif pourrait laisser à penser d'une relation de concurrence entre les plate-formes et les institutions financières classiques. Bernard Cohen Hadad2 réfute cette hypothèse : en permettant aux investisseurs de faire le choix de placements transparents, le financement participatif incite les banques à suivre cette voie en répondant ainsi aux attentes actuelles de leurs clients. Selon lui, le financement participatif montre donc l'exemple et vient même souvent suppléer aux banques en finançant des projets qui n'ont pas trouver de financeurs auprès des circuits classiques, concernant notamment des secteurs innovants sur lesquels les banques n'ont que peu d'expertise.
Lorsqu'il s'agit de projets pouvant être financé par les banques, Laurent Thuvignon3 démontre en s'appuyant sur son expérience que le financement participatif devient complémentaire puisqu’il a également un effet levier donnant accès aux porteurs de projets à un crédit bancaire classique.
Le financement participatif s'appuie donc sur des valeurs de coopération et un engagement citoyen en s'inscrivant au sein de la chaîne de financement comme un acteur à part entière. Pour Philippe Lemoine4, le financement participatif a alors trois types impacts sur notre société : médiatiques, Économiques et Sociologiques.
1 Association Finance Participative France, premier baromètre de la Finance Participative, 2 Président du Think Tank Etienne Marcel
3 Créateur de CyclHollande, entreprise ayant eu recours au financement participatif, 4 Président du Forum d'Action Modernité
Des impacts Médiatiques :
L'impact du financement participatif tient, selon Philippe Lemoine, à la nature du média utilisé par les plate-formes : internet. L'implantation en ligne des plate formes permet des modes de raisonnement et d'engagement plus adaptés à la société actuelle, très adossés aux réseaux sociaux et reposant notamment sur l'empathie. Il donne par exemple le cas des campagne d'appel aux dons dans les ONG humanitaires, pour lesquelles le support papier (ne touchant plus que les plus de 65 ans) laisse peu à peu sa place aux campagnes en ligne, facilités par les plate-formes de financement participatif. Son analyse met également en avant le rôle prépondérant des réseaux sociaux, qui permettent pour les porteurs de projet d'aller au delà du premier cercle (amis et famille) et de toucher plus facilement leur deuxième cercle (amis des amis) voir parfois d'atteindre le troisième si le projet à un fort potentiel empathique (les effets de mode et d'engouement étant deux leviers supplémentaires).
Bernard Cohen Hadad complète ce point en affirmant que le numérique en tant qu'outil facilite un engagement citoyen en faveur de structures locales puisqu'aucune démarche physique ni compétences spécifiques ne sont nécessaires pour choisir et financer un porteur de projet. Les plate-forme endossent alors un rôle que l'on pourrait qualifier de médiateur entre citoyens et entrepreneurs, augmentant ainsi le nombre d'investisseurs potentiels.
Des impacts Économique
Pour Philippe Lemoine, un des avantages majeurs du financement participatif est de permettre à chacun des citoyens de s'engager pour l'économie locale (à hauteur de ses moyens et compétences) en s'appropriant l'économie par la transparence inhérente à ce mode d'investissement. Le financement participatif augmente de manière importante le montant et l'accessibilité des fonds mobilisables par les porteurs de projets. Au lieu de laisser à un organisme le soin de décider des projets qui seront financé, chacun se réapproprie sa richesse en choisissant sa destination de manière autonome.
Ce constat est étayé par l’expérience de Mélanie Péron5 qui explique que le financement participatif finance une économie ancrée dans le réel et généralement locale. De plus, le fait d'être financé par ses futurs clients permet de mieux juger de la viabilité du projet, vérifiant ainsi l'étude de marché préalablement effectuée.
Bernard Cohen Hadad met quant à lui en avant le fait que chacun peut certes financer un projet, mais que chacun peut également soumettre son projet allant au delà des limites habituelles.
Ainsi, un projet ayant eu des difficultés de démarrage peut y trouver un nouvel élan, ce qui est plus difficile auprès des financeurs classiques. C'est également le cas des projet très innovants, qui ne trouvent pas de réponses positives auprès des banques, mais peuvent en trouver auprès de ce public plus réactif sur ce secteur et mieux à même d'évaluer le potentiel de ces projets.
Des impacts Sociologique
Le financement participatif, c'est aussi favoriser l'implication des clients ou investisseurs puisque, finançant la structure, ils sont amenés à la porter collectivement. C'est ainsi que pour Philippe Lemoine et Bernard Cohen Hadad, de nouveaux rapports « financeurs/financés » apparaissent. Les rapports verticaux au sein desquels les financeurs dictent une ligne de conduite au porteur de projet laissent la place à des rapports plus horizontaux basés sur un sentiment d'empathie et des relations d'accompagnement bienveillant.
5 Fondatrice de l'Effet Papillon, entreprise sociale, coordinatrice de mieux être en milieu hospitalier
Chacun pouvant participer à la hauteur de ses moyens, nous pouvons faire émerger une nouvelle typologie d'investisseurs d'après Rosa Tandjaoui6, notamment en démocratisant le financement participatif via des pôles de quartiers. Cela présente un double intérêt : permettre à des publics écartés du monde de l'entreprise de se réapproprier l'économie tout en retrouvant une place valorisante au sein de la société(en favorisant un retour des commerces de proximité par exemple).
Pour conclure, Catalina Briceno7 nous propose une synthèse intéressante : le financement participatif fédère des volontés d'action locales ou individuelles pour leur permettre d'atteindre un objectif globale et collectif.
2. Il existe des freins au développement du financement participatif
Un cadre réglementaire encore inadapté
Pour Reid Feldman, « on ne peut effectivement pas faire confiance au marché pour se réguler, mais dans le cas du financement participatif, les régimes réglementaires sont encore trop lourds ». Ainsi, même si certaines avancées sont indéniables (création du statut de Conseiller en Investissement Participatif notamment), il reste de gros efforts à accomplir pour parvenir à un cadre réglementaire favorable, comme on en trouve dans d'autres pays européens. Le plate-formes peinent donc à se lancer et à trouver leur place du fait d'une réglementation qui ne fait que peu de cas de leurs situations spécifiques et les astreignant à des régimes existants et inadaptés. Au delà d'avancées sur une simple réglementation, les acteurs du secteurs attendent de l’État des signaux forts d'engagement, qui pourraient par exemple également se manifester par une aide au démarrage des plate-formes comme c'est le cas dans d'autres pays, précise Geoffroy Guigou.
Le cadre réglementaire ne permettant pas encore de bien différencier financements traditionnels et financements participatifs, il est légitime pour les acteurs historiques de la finance de faire preuve d'une certaine méfiance à leur égard. C'est ici le risque d'ostracisme que met en avant Thierry Merquiol : la manière dont les autres acteurs du financement de projets perçoivent les plate-formes constitue un risque pour leur développement. Il faut selon lui co-investir afin que ces acteurs puissent se retrouver partenaires et non concurrent. Il est donc ici uniquement question de perception : il faut que chacun des acteurs prennent conscience de la complémentarité et de la légitimité des autres.
D'un point de vue du public, l'enjeu est proche : il faut permettre au financement participatif de se revendiquer différent des banques. Geoffroy Guigou suggère alors de créer des labels, tels que finansol afin d'identifier plus facilement les plate formes en lequels on peut avoir confiance. Un pas a été fait dans ce sens avec le lancement du site www.tousnosprojets.fr , qui ne recense que des plate-formes respectant une charte stricte.
Lors des Assises du financement Participatif, certains acteurs ont également souligné que, s'il se développe via des plate-formes internet, la finance participative peut également revêtir des formes non-numérique. Se pose alors encore une fois la question réglementaire, aucun statut n'étant réellement adapté à l'investissement participatif dé-numérisé (montants d'investissement inadéquate, nombre de contributeurs limités,...).
6 Fondatrice de la librairie des orgues, utilisatrice de plate-formes de financement participatif 7 Représentante du Fond des Médias du Canada
Une analyse des risques encore fragile
L'analyse du risque (évaluation de la viabilité des projets) est une étape essentielle pour sécuriser les investissements et rassurer les investisseurs. Or, selon André Jaunay les plate-formes n'ont pas encore les moyens d'évaluer la solidité d'un projet suffisamment pour garantir un risque acceptable aux investisseurs. De plus, le support internet favorise les investissement
« amateurs » où des citoyens peuvent investir sans réellement comprendre les risques et le fonctionnement des plate-formes qui n'existent que depuis peu. Ce positionnement est affermi par Pierre Valentin qui confirme que l'analyse des risques reste une compétence encore réservée aux banques.
La gestion des contentieux reste également problématique dans le cas du financement participatif puisque peu encadrée. Pierre Valentin affirme qu'elle ne peut se faire de façon désintermédiée, et l'argument des plate-formes selon lesquelles il n'y a pas encore eu de litiges ne sera pas longtemps valable au regard de la forte croissance du secteur. Thierry Merquiol met en lien ces risques à la notion d'Ostracisme : les investisseurs en capital ne feront pas facilement confiance aux plate-formes tant que la question des contentieux ne trouvera pas de réponse satisfaisante.
Le problème de la confiance est également repris par Bernard Cohen Hadad qui relève une certaine euphorie basée sur des « Success Story » et qui contribue à camoufler les véritables problématiques du financement participatif. Selon lui, un bon développement des plate-formes passe nécessairement par une relation de confiance établie via la multiplication des échanges entre porteurs de projet et investisseurs. Le développement des « communauté d'utilisateurs » est un début de solution, et l'organisation des rencontres physiques en serait l'aboutissement. Néanmoins, ce rapprochement physique est complexe à organiser dans le cas de projets financés par des investisseurs partout en France, et est facilité lorsqu'il s'agit de projets plus locaux (épicerie de quartier, boulangerie, librairie, . . .).
La pérennité des projets dépend du niveau d'accompagnement
La moment de la création est la phase la plus risquée dans la vie d'un projet, et c'est souvent des projets en démarrage qui demande un soutien sur les plate-formes de financement participatif, comme le souligne Pierre Valentin. De plus, pour Michael Goldman, il est vital pour la solidité d'un projet de dépasser rapidement le premier (famille et amis) et second cercle (amis d'amis) pour toucher le troisième cercle, ce que ne permet pas à chaque fois le support numérique, et ce même s'il améliore la portée du projet.
La pérennité des projets (notamment ceux qui se situent en phase d’émergence) dépend directement de la qualité de l'accompagnement des porteurs de projets. Le rôle des plate-formes étant de faire le lien entre investisseurs et créateurs d'activité, il est indispensable de faire entrer un troisième intermédiaire ayant en charge l'accompagnement. Catherine Barbaroux et Karen Le Chanadec incitent fortement les plate-formes à aller vers un rapprochement des différents acteurs pour permettre une pérennité. Nous pouvons alors imaginer des rapprochement entre des structures d'accompagnement existantes (ADIE, BGE,...), les projets présents sur les plate-formes pouvant alors avoir une crédibilité supplémentaire si ils ont été validés par l'expertise de ces structures.
Ainsi, des projets non-accompagnés peuvent toujours être proposés (il n'y a donc pas de frein à l’innovation), mais d'autres peuvent bénéficier d'un appuie de structures reconnues.