DEUXIEME PARTIE
[*1][*2] ESPACES NARRATIFS ET ENJEUX
RELATIONNELS
Si tu entends par aimer, vouloir prendre de ce double contact la mousse qui flotte dessus sans remuer la lie qui peut être au fond, s’unir avec un mélange de tendresse et de plaisir, se voir avec charme et se quitter sans désespoir (alors qu’on n’était pas désespéré non plus quand on embrassait dans leur bière ses plus tendrement chéris), pouvoir vivre l’un sans l’autre, puisqu’on vit bien sevré de tout ce qu’on convoite, orphelin de tout ce qu’on a aimé, veuf de tout ce qu’on rêve, mais éprouver pourtant à ces rapprochements des défaillances qui font sourire comme par des chatouillements étranges, sentir enfin que cela est venu parce que ça devait venir et que ça se passera parce que tout passe, en se jurant d’avance de n’accuser ni l’autre ni soi-même, et, au milieu de cette joie, vivre comme on vit, si ce n’est un peu mieux, avec un fauteuil de plus pour y poser notre coeur les jours de fatigue, sans que pour cela on n’en soit pas beaucoup amusé de se lever tous les matins; si tu admets qu’on puisse aimer et en même temps être pris d’une pitié démesurée en comparant les admirations de l’amour aux admirations de l’art, ayant pour tout ce qui vous fait rentrer dans l’organisme d’ici-bas un dédain facétieux et amer; si tu admets qu’on puisse aimer quand on sent qu’un vers de Théocrite vous fait plus rêver que vos meilleurs souvenirs, quand il vous semble en même temps que les grands sacrifices (j’entends ce à quoi on tient le plus, la vie, l’argent) ne vous coûteraient rien et que les petits vous coûtent : oui. (1 - C., 30 avril 1847, Corr. I, p. 453)
L’écriture épistolaire de Flaubert est la construction progressive d’un texte et d’une relation.
Des arrangements de mots naissent sous la contrainte de ce qui doit être verbalisé. Des formes s’imposent en fonction des significations assignées aux phrases. Des ajustements interpersonnels adviennent en fonction de ce qui est déclaré. Le 24 mars 1853, l’écrivain dévoile à Colet une facette de sa poétique épistolaire :
Ce n’était pas par délicatesse que je t’ai envoyé cachetée la lettre. Mais il me semblait qu’elle a dû te faire plus de plaisir ainsi : il y a dans l’action matérielle de décacheter une lettre un certain charme, un plaisir des nerfs que je n’ai pas voulu t’enlever; Si j’avais à te transmettre un fruit, ce ne serait pas par délicatesse que je tâcherais de n’en pas enlever la fleur, mais pour qu’il restât plus propre1.
Voilà pourquoi les espaces narratifs et les enjeux relationnels de la lettre à l’amante et à l’amie reposent sur une rhétorique, une pragmatique et une symbolique.
1. L’intention pragmatique
... considérer la communication comme la fonction linguistique fondamentale, c’est admettre que la parole, par vocation naturelle, est parole pour autrui, et que la langue s’accomplit elle-même dans la mesure seulement où elle fournit un lieu de rencontre aux individus. (275 -
DUCROT, O., Dire et ne pas dire : principes de sémantique linguistique.
Troisième édition corrigée et augmentée. Paris : Hermann, 1991. - 326 p.
- p. 1. - (Collection savoir : sciences))
L’énoncé épistolaire équivaut à une action lorsqu’il y a affirmation d’une action consécutive à cet énoncé. Beaucoup de phrases de la Correspondance affirment l’existence d’un fait ou d’un désir. Et peut-être est-ce pour cela que la lettre a connu dans l’histoire les faveurs d’une exploitation romanesque. La lettre « fait » vrai. Elle acquiert les apparences de l’authenticité dans la maïeutique d’une subjectivité. En elle se définissent le genre et les formes spécifiques du pragmatisme relationnel de Flaubert avec trois types de correspondantes et de féminité : la femme menaçante, la femme faible, la femme masculine.
1.1 - Le rapport à la femme fatale
Dans le cas d’hystérie des jeunes garçons, ce qu’il faut faire, c’est les séparer de leurs mères. Tant qu’ils sont avec leurs mères, il n’y a rien à faire ... (229 - CHARCOT, Dr, Leçons sur l’Hystérie virile. Paris : S.F.I.E.D, 1984. - 316 p. - p.147)
La relation entre homme et femme s’établit dans et par une asymétrie n’excluant pas la réciprocité. Flaubert perçoit le rapport à l’autre comme une confrontation. Son écriture épistolaire est par conséquent placée sous le signe du pragmatisme. Cette dissemblance repose selon Lévinas sur deux présupposés. D’une part, le registre éthique de la responsabilité - peur d’entraîner Colet dans le malheur et la souffrance, prise en charge morale de Leroyer de Chantepie, attention continue à Sand - et le régime de la relation amoureuse : les déchirements passionnels avec la Muse. A.
Finkielkraut médite sur ces régimes relationnels : « Il existe entre la conscience amoureuse et la conscience morale une secrète affinité »2. Ce point de vue répond à une idéologie affective. De par ses a priori et ses exigences morales, l’écrivain met sa relation amoureuse dans l’impasse.
Lévinas explique l’asymétrie relationnelle par une entreprise implicite d’enseignement. Selon lui, il n’y a pas de communication sans intention pédagogique, ce qui caractérise précisément les relations de l’épistolier à Colet et Leroyer de Chantepie - toutes tissées qu’elles sont de conseils, prescriptions, et infinies séances de correction. Pour reprendre les termes de M. Buber3, Flaubert est un « maître » dont Colet et Leroyer de Chantepie sont les « disciples » et Sand le « Chère Maître ». Cette prédilection pour une relation verticale n’est pas sans mobiles. Elle est liée à une peur de la femme castratrice. A l’image de Des Esseintes, le héros de A Rebours de Huysmans mais aussi du Théophile Gautier de Une nuit de Cléopâtre, l’écrivain est fasciné par le fantasme oriental de la femme fatale. Comme le peintre symboliste Gustave Moreau, hanté par Salomé, il est poursuivi par
1(1 - C., 24 mars 1853, Corr. II , p. 276)
2(214 - FINKIELKRAUT , A., La sagesse de l’amour. Paris : Gallimard, 1984. - pp. 76-77)
3(306 - BUBER, M., La Vie en dialogue. Paris : Aubier, 1959. - p. 240)
des chimères destructrices. « Quel irrésistible penchant m’a donc poussé vers toi ? J’ai vu le gouffre un instant, j’en ai compris l’abîme, puis le vertige m’a entraîné »4 confie-t-il à son amante.
L’écrivain est à la fois attiré et effrayé par la femme. Intemporelle, cette peur est inscrite dans la structure même de l’homme. La femme est origine et mystère. L’homme naît de son corps. Il y connaît une phase d’indétermination sexuelle. Aussi garde-t-il peut-être de ce préalable un ressentiment inconscient. Il appréhenderait alors le rapport à la femme et au féminin comme une possible régression à une période antérieure à sa masculinité ou une menace sur son identité. Selon Freud, les femmes n’ont pas de sur-moi - au sens d’instance provoquant l’apparition d’un idéal du moi et d’un moi idéal. Elles échappent à la norme phallocrate. En dehors du connu, elles représentent une déviance. Flaubert craint d’être absorbé par ce contraire dont il est issu. Hasard ou filiation, cet élan antithétique préfigure un des leitmotive majeurs de la poétique baudelairienne. Le rapport de l’écrivain à sa mère explique en partie sa difficulté à s’investir dans une relation féminine épanouie.
Madame Flaubert est le point de départ et d’arrivée de sa sociabilité paralysée. Ouvert sur l’infini, le sexe de la femme est la voie d’accès à un désir illimité. Cette idée menace l’équilibre masculin. Mère ou séductrice, la femme n’est jamais qu’un élément corrupteur pour l’épistolier. La lutte contre la polarité des sexes, l’activité critique et l’entreprise de déféminisation, la hantise de l’aliénation et la sublimation de l’instinct sexuel scellent par conséquent le sens de la Correspondance.
V
Flaubert cherche une alternative au concept binaire de différence sexuelle. Séparation des sexes, pouvoir androcentré, subordination sociale ont de tous temps influé sur les rapports entre homme et femme. Anarchistes et socialistes ont contesté cette hiérarchie arbitraire avec la même énergie déployée par les chrétiens pour imaginer une humanité égalitaire. Au carrefour de ces idéologies, où situer l’écrivain, libre-penseur et réfractaire aux systèmes politiques ? Riches de réflexions sur l’homme, la femme, leurs relations et leurs rôles, sa correspondance et son oeuvre apportent des éléments de réponse. Le rêve de Bouvard n’est-il pas celui d’un monde « harmonien » où « tout se produit par la conjonction des deux fluides mâle et femelle, jaillissant des pôles, et les aurores boréales sont un symptôme du rut de la planète, une émission prolifique »5. Flaubert s’interroge sur les « conditionnements » culturels et sociaux présidant aux discriminations sexuelles. Il voudrait niveler ces différences. Mais une question se pose. L’identité des principes masculins et
4(1 - C., 9 août 1846 , Corr. I, p. 285)
5(33 - FLAUBERT, G., Bouvard et Pécuchet (Dictionnaire des idées reçues). Paris : Garnier-Flammarion, 1966. - 378 p. - p. 198)
féminins saurait-elle faire éclore l’égalité entre les sexes ? En fait, comme le remarque G. Falconnet et N. Lefaucheur :
L’idéologie masculine s’articule autour de trois « valeurs » (...) : PUISSANCE, POUVOIR, POSSESSION. La puissance est censée permettre et justifier le pouvoir, et celui-ci à son tour assurer la possession. L’univers masculin est régi par un concept creux et mythique : la virilité. Ce mythe sert surtout à distinguer les hommes des femmes, à rejeter celles-ci dans un rôle social inférieur et à justifier ce rejet au nom de prétendues qualités masculines naturelles, dont l’ensemble formerait justement cette virilité6.
La polarité des sexes est un lieu commun de la littérature universelle. F.-J.-J. Buytendijk7 explique ce processus par la correspondance d’une représentation culturelle de la femme et d’une métaphysique cosmologique régie par des principes antagonistes. Ce déterminisme différencie la nature de la femme de celle de l’homme, polarise leur relation, et divise l’humanité en deux genres aux attributs spécifiques - masculin VS féminin. Flaubert évoque ce schéma dans ses lettres à Colet.
Il identifie les principes antagonistes caractérisant à ses yeux la personnalité de la Muse :
Il y a en toi (et souvent visibles dans la même action) deux principes plus nets l’un de l’autre et plus opposés que le sont Ormuzd et Ahriman dans la cosmogonie persane. Repasse ta vie, tes aventures intérieures et les événements externes. Relis même tes oeuvres, et tu t’apercevras que tu as en toi un ennemi, un je ne sais quoi qui, en dépit des plus excellentes qualités, du meilleur sentiment, et de la plus parfaite conception, t’a rendue ou fait paraître le contraire juste de ce qu’il fallait8.
Dans les mentalités collectives comme dans l’esprit de l’écrivain, la force est corollaire de l’action. Il s’agit d’une valeur masculine. La faiblesse - péché de passivité - est dévolue à la femme.
Jankélévitch observe combien « La polarité fondamentale de la Beauté et de la Force donne le mot de toutes les antithèses qui opposent le masculin et le féminin »9. Les responsabilités échoient à l’homme en vertu de ces attributions dichotomiques - en particulier au dix-neuvième siècle. Les basses tâches sont réservées à la femme - individu plaintif, vain et inconstant. Cette image n’est que très partiellement rejetée par Flaubert. L’épistolier s’ingénie à enferrer Colet dans la réceptivité sexuelle et le renoncement relationnel. Il réfléchit sur les crises et les épanouissements contradictoires de leur liaison :
Les atomes crochus, comme auraient dit les philosophes du siècle passé, qui sont en nous, sont les uns répulsifs, les autres attractifs. Les quelques-uns d’attractifs qu’il y avait dans nos
6(234 - FALCONNET, G., LEFAUCHEUR, N., La fabrication des mâles. Paris : Seuil, 1975. - 186 p. - p. 65. - (Collection Actuels))
7(216 - BUYTENDIJK, F.-J.-J., La femme, ses modes d’être, de paraître, d’exister. Paris : Desclée de Brouwer, 1956. - pp. 41-45)
8(1 -- C., 12 avril 1854, Corr. II, pp. 548-549)
9(309 - JANKELEVITCH, V., Les vertus et l’amour (Traité des vertus II). Paris : Flammarion, 1986. - 402 p. - p. 156)
deux êtres ont tourbillonné d’abord et se sont rencontrés les premiers. Puis les répulsifs sont venus, ils ont monté comme une avalanche interne10.
Le constat est amer. Il éclaire la guerre des sexes déchirant les amants. Le désaccord est un mot-clé de la personnalité de l’écrivain et par conséquent de sa sociabilité. L’épistolier renseigne sa maîtresse sur sa conception de la séparation des sexes. Il lutte contre cette bipartition souffrante. Mais en la cernant ainsi, il contribue paradoxalement à l’entretenir. Colet réagit à ses provocations. La surenchère de féminité est la première de ses réponses :
De notre côté est la franchise, sinon la délicatesse; et nous avons tort pourtant, car cette franchise est une dureté. Si j’avais omis d’écrire mes impressions féminines, rien ne t’eût blessée ! Les femmes gardent tout dans leur sac, elles. On n’en tire jamais une confidence entière. Le plus qu’elles font, c’est de laisser deviner et, quand elles vous racontent les choses, c’est avec une telle sauce que la viande en disparaît. Mais nous, pour deux ou trois méchants coups tirés et où le coeur même n’était pas, voilà le leur qui gémit ! Etrange ! étrange ! Moi je me casse la tête à comprendre tout cela; et j’y ai pourtant bien réfléchi dans ma vie. Enfin (je parle ici à ton cerveau, chère et bonne femme), pourquoi ce petit monopole du sentiment ? Tu es jalouse du sable où j’ai posé mes pieds, sans qu’il m’en soit entré un grain dans la peau, tandis que je porte au coeur une large entaille que tu y as faite ?11 Secret, allusion et futilité de propos, les attributs conférés par Flaubert à la femme rejoignent ceux de la société. Dans Totalité et infini, Lévinas fait écho à ces prétendues infériorités : « Le visage, tout droiture et franchise, dissimule dans son épiphanie féminine des allusions, des sous-entendus. Il rit sous cape de sa propre expression, sans conduire vers aucun sens précis, en faisant allusion dans le vide, en signalant le moins que rien »12. La vision stéréotypée de Flaubert est partie prenante de la mentalité collective. M.-C. Grassi remarque combien l’espace public français, dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, est le « lieu d’un rigide marquage sexuel » : « En effet, toujours dans la lignée de l’effacement, du gommage, de la transparence, l’espace s’ordonne en un ensemble de sphères autorisées ou interdites au féminin »13. Cette partition sexuelle de l’espace public est à l’origine d’une polarisation du langage. La femme n’occupe pas la même place que l’homme ni dans la société, ni dans le discours. F. Collin confirme cette hypothèse:
La différence des sexes est mise en oeuvre dans le rapport effectif des femmes et des hommes. Elle ne peut être traitée à la troisième personne. Elle ne peut être dite autrement que dans l’épreuve du dialogue - et de sa part conflictuelle - qui affronte un homme et une
10(1 - C., 7 mars 1847, Corr. I, p. 198)
11(1 - C., 27 mars 1853, Corr. II, p. 281)
12(310 - LEVINAS, E., Totalité et infini - Essai sur l’extériorité. Paris : Librairie Générale Française, 1971. - 343 p. - p. 296. - (Collection Biblio Essais, Le Livre de poche))
13(GRASSI, M.-C., « Le savoir - vivre au féminin » In 202 - MONTANDON, A., Du goût, de la conversation et des femmes.
Centre de recherches sur les littératures modernes et contemporaines. Association des publications de la faculté des Lettres et Sciences Humaines de Clermont-Ferrand : 1994. - 232 p. - p. 228. - (Collection Littératures))
femme, des hommes et des femmes, dans l’espace privé ou public. La différence des sexes, et son noeud de différend, est de l’ordre de l’adresse. Nul ne sait ce que femme (ou homme) veut dire, sinon dans l’écoute de ce que dit une femme. Celle qui parle ne sait pas qui elle est (ni qui est l’autre) mais elle parle, elle est celle qui parle et veut être entendue dans ce qu’elle dit. La différence est théoriquement indécidable mais elle se décide et se redécide dans tout rapport14.
Une troisième répartition sexuelle intervient dans la Correspondance au niveau affectif. L’épistolier dresse ici et là le procès-verbal des divergences séparant les hommes des femmes en amour. Sa réflexion croise paradoxalement celle de Jankélévitch:
La polarité des sexes consiste en ceci que chacun entretient avec son hétérogène un rapport non point de corrélation dialectique, ni même de complémentarité, mais de tension contradictoire et d’ambivalence : aussi leur symbiose est-elle une sorte d’impossible- nécessaire. (...) La femme est plus que l’homme intéressée à la stabilité, et amour signifie pour elle bonheur, foyer et quotidienneté, au lieu que pour l’homme il signifie trop souvent plaisir-éclair et volupté de l’instant fugitif. La vérité de l’homme est une vérité dynamique, une vérité infidèle et qu’on accuse non sans raison d’être volage, - car il est vite épris et vite dépris; plus lent à naître, le sentiment féminin résiste aussi bien plus longtemps à la désaffection15.
Dans les lettres à Colet, Flaubert est davantage marqué par l’apparence de la femme - et le souvenir ému qu’il en garde - que par son être propre. Il apprécie sa maîtresse dans la mesure où elle coïncide avec une certaine image et idée qu’il a d’elle. La Muse lui pose problème sitôt qu’elle se refuse à être traitée comme une fiction et une représentation épistolaires. Elle l’irrite dès lors qu’elle revendique la nécessité d’être pensée et aimée in vivo et non in abstracto. Ce point de vue de Jankélévitch sur les modes d’existence de l’homme et de la femme participe de cette problématique : ... le féminin trouve son expression sensible dans une présence physique, dans un corps; un vêtement, l’insistance discrète d’un parfum, la singularité appuyée d’une écriture; la femme, quand elle est purement féminine, est là tout entière et coïncide avec son apparence. (...) Et le masculin, au contraire, est informe, c’est-à-dire inachevé et en voie de continuel achèvement : lesté de promesses et de possibles menaçants, il se complète dans le devenir spasmodique du courage. Telle est du moins l’antithèse exemplaire et traditionnelle16.
La difficulté à interagir avec la femme amoureuse réside dans l’écart et l’inadéquation de l’écrivain à vivre sa relation amoureuse en dehors de la fiction et à se confronter avec la matérialité de l’amante. Mais quels sont dès lors les moyens mis en oeuvre pour parer à cette impossibilité ?
V
14(223 - COLLIN, Fr., « Praxis de la différence ». Les Cahiers du Grif, printemps 1992, n°46. - p. 137)
15(309 - JANKELEVITCH, V., Les vertus et l’amour (Traité des vertus II), op. cit., pp. 160-161)
16(Ibid., p. 158)
Les beaux-arts et la religion, la philosophie et la littérature ont attribué à toute époque des valeurs spécifiques à la femme et à la féminité. Le femme s’y révèle tour à tour agent créatif et obstacle, creuset de vertus et facteur de perdition. Colet affirme haut et fort son droit à l’écriture, sa vocation de poétesse et d’écrivain. Elle soumet à Flaubert ses créations bien qu’elle le sache attaché à une certaine conception de la femme comme être hors de l’art. Aussi déploie-t-il un lourd arsenal de correction à l’encontre de celle qui empiète sur les plates-bandes de son génie viril. Certaines de ses boutades incisives envers Leroyer de Chantepie et Sand relèvent également de ce pragmatisme critique, mais dans une moindre mesure. Reconnaître à l’écrit féminin une quelconque valeur consiste avant tout pour Flaubert à le masculiniser, et par conséquent à le déféminiser.
Esthétique et amour sont liés dans la relation avec la Muse. L’épistolier souligne à loisir les valeurs et les non-valeurs de la femme et - à travers elles - celles de sa maîtresse. Mollesse et attendrissement sont définis comme les premiers écueils du style féminin. Flaubert leur oppose la rigueur et la dureté masculines. J. Beizer désigne ainsi ce processus : « l’ascendant d’une thématique littéraire n’amène pas l’éclipse de l’amour et du sexe : au contraire. C’est justement sous le signe de l’anatomie et de la physiologie que Flaubert développe sa théorie et sa praxis littéraires »17. Colet est le prototype de tout ce que l’écrivain réprouve en littérature. C’est pourquoi il s’ingénie sans relâche à disséquer, diagnostiquer, et établir le procès-verbal des féminités de son écriture.
Ironique, il souligne les solutions à apporter aux manquements stylistiques de la Muse. Après le refus absolu des lettres d’amour par le Théâtre-Français quatre jours plus tôt, il conseille à Colet : « fais ton drame jouable, et tu sais ce que j’entends par là (...) il faut que tu prennes l’habitude, que de lire tous les jours (comme un bréviaire) quelque chose de bon »18. « Tu as le vers souvent philosophique ou vide, coloré à outrance et un peu empêtré » poursuit-il avant d’asséner à sa maîtresse - par l’intermédiaire de quatre impératifs juxtaposés et d’une construction présentative - les références mâles à même de la sauver : « Lis, relis, dissèque, creuse La Fontaine qui n’a aucune de ces qualités ni de ces défauts. (...) Il y a par-ci par-là Grandeur et décadence des R(omains) des phrases qui sont tendues comme des biceps d’athlète »19.Cette sanction épistolaire resurgit ici et là. Le 24 avril 1852, l’écrivain confie à Colet ses impressions de lecture concernant Graziella de Lamartine. La pilosité - attribut fondamental de la virilité - lui permet de formuler son mépris de la littérature romantique : « la vérité demande des mâles plus velus que M. de
17(39 - DEBRAY-GENETTE, R., NEEFS, J., L’oeuvre de l’oeuvre : études sur la Correspondance de Flaubert. Saint-Denis : Presses universitaires de Vincennes, 1993. - 188 p. - p. 60. - (Collection Essais et Savoirs) )
18(1 - C., 6 juin 1853, Corr. II, p. 346-348)
19(Ibid.)
Lamartine »20. Il explique ainsi cette sensibilité littéraire par le manque du goût du lectorat féminin :
« Il faut que les dames vous lisent »21. Aussi se risque-t-il à une métaphore mâle vibrante de force et d’énergie lorsqu’il regrette « ces vieilles phrases à muscles saillants, cambrées, et dont le talon sonne »22 ou analyse la prédisposition des femmes à la poétisation :
Ce que je leur reproche surtout, c’est leur besoin de poétisation. Un homme aimera sa lingère, et il saura qu’elle est bête qu’il n’en jouira pas moins. Mais si une femme aime un goujat, c’est un génie méconnu, une âme d’élite, etc., si bien que, par cette disposition naturelle à loucher, elles ne voient pas le vrai quand il se rencontre, ni la beauté là où elle se trouve. Cette infériorité (qui est au point de vue de l’amour en soi une supériorité) est la cause des déceptions dont elles se plaignent tant ! Demander des oranges aux pommiers leur est une maladie commune23.
L’écrivain déféminise sa correspondante pour élever sa pensée au dessus du coeur et du corps et conférer à son écriture une plus-value de raisonnement et de cérébralité. Il s’insurge contre les dérives de la littérature autobiographique. Le 16 novembre 1852, dans une lettre à Colet, il représente Sand comme un contre-modèle de ses principes littéraires :
Tu arriveras à la plénitude de ton talent en dépouillant ton sexe, qui doit te servir comme science et non comme expansion. Dans G(eorge Sand), on sent les fleurs blanches; cela suinte, et l’idée coule entre les mots, comme entre des cuisses sans muscles. C’est avec la tête qu’on écrit. Si le coeur la chauffe, tant mieux, mais il ne faut pas le dire. Ce doit être un four invisible. - Et nous évitons par là d’amuser le public avec nous-mêmes, ce que je trouve hideux, ou trop naïf. - Et la personnalité d’écrivain qui rétrécit toujours une oeuvre24.
Le 15 janvier 1854, Flaubert se fait encore plus explicite. Il refuse toute compromission avec l’école romantique. Il oppose la virilité - symbolique de la vitalité et de la puissance de l’élément mâle - aux attributs négatifs de la femme - « fer » VS « relâchement », « humide », « larmes », « bavardage »,
« laitage », « règles » :
Ne sens-tu pas que tout se dissout, maintenant, par le relâchement, par l’élément humide, par les larmes, par le bavardage, par le laitage. La littérature contemporaine est noyée dans les règles de femme. Il nous faut à tous prendre du fer pour nous faire passer les chloroses gothiques que Rousseau, Chateaubriand et Lamartine nous ont transmises25.
Ce désaveu du romantisme et des romantiques s’accompagne d’un discours sur la littérature efféminée. Le 6 avril 1853, l’écrivain assoiffé de réalisme exprime son antipathie de Lamartine par ces désignations génitales : « Il ne restera pas de Lamartine de quoi faire un demi-volume de pièces
20(1 - C., 24 avril 1852, Corr. II, p. 77)
21(Ibid., p. 78)
22(Ibid., p. 79)
23(1 - C., 24 avril 1852, Corr. II, p. 80)
24(1 - C., 16 novembre 1852, Corr. II, p. 177)
détachées. C’est un esprit eunuque, la couille lui manque, il n’a jamais pissé que de l’eau claire »26.
En esthétique comme en sociabilité, il conteste les indices stylistiques ou les comportements féminins.
Et Colet est si femme que l’agacement n’est jamais loin dans ses prises de position. Le 7 mars 1847, il reproche à sa maîtresse ses excès et son anormalité. Pour ce faire, il édulcore sa critique par ces habiles hypothèses : « Si gardant ton corps qui est beau, ton esprit qui est charmant, tu avais été une femme comme les autres, aimant dans la mesure qu’il faut pour épicer la vie et non pour la brûler, tu n’aurais pas tant souffert, ni moi non plus »27. L’écrivain veut altérer l’identité sexuelle de sa maîtresse, restreindre ses débordements caractériels et une partie de sa pensée. Il exerce une contrainte symbolique sur sa féminité : « Tu as un côté de l’esprit fin, délié, et perspicace, relativement au comique, que tu ne cultives pas assez, de même qu’un autre, sanguin, gueulard, passionné et débordant quelquefois, auquel il faut mettre un corset et qu’il faut durcir du dedans »28.
Il plébiscite les créations de sa maîtresse dés lors qu’elle laisse moins libre cours à sa sensibilité, autrement dit à sa faiblesse. Le 1er septembre 1852, il la congratule : « Voilà que tu deviens homme.
Ce qui t’est personnel est plus faible maintenant que ce qui est imaginé (tu as été moins large en parlant de la femme que de l’homme). J’aime ça, que l’on comprenne ce qui n’est pas nous »29. Dans le même élan, Flaubert veut étonner le lectorat de sa maîtresse par l’adoption d’un style masculin. Le 13 avril 1853, il lui assure :
C’est là ce qu’a voulu dire Villemain en trouvant que ce n’étaient pas des vers de femme. Ah
! fie-toi à moi, va. - Et je te jure bien qu’il n’y aura pas un hémistiche faible dans tout ton drame, et que nous pouvons pour le style les ébahir, tous ces mâles-là, dont la culotte est si légère30.
Dans la même lettre, il entérine ce propos énergique en sanctionnant des défaut prêtés à la Muse - « tendro-manie » et « vague » féminins - et motivant son fantasme d’automutilation du sexe faible :
Il ne faut pas, quand on est arrivé à ton degré, que le linge sente le lait. Coupe donc moi la Verrue montagnarde, et rentre, resserre, comprime les seins de ton coeur, qu’on y voie des muscles et non une glande. - Toutes tes oeuvres jusqu’à présent, à la manière de Mélusine (femme par en haut et serpent par en bas), n’étaient belles que jusqu’à une certaine place, et puis le reste traînait en replis mous31.
25(1 - C., 15 janvier 1854, Corr. II, pp. 508-509)
26(1 - C., 6 avril 1853, Corr. II, p. 299)
27(1 - C., 7 mars 1847, Corr. I, p. 446)
28(1 - C., 24 avril 1852, Corr. II, p. 79)
29(1 - C., 1er septembre 1852, Corr. II, p. 145)
30(1 - C., 13 avril 1853, Corr. II, p. 303)
31(Ibid., p. 304)
L’épistolier reproche à Colet l’intimisme de son écriture. Dans La Servante, il conteste le caractère de l’héroïne du second récit du Poème de la femme, trop proche à ses yeux de sa créatrice. Les 9- 10 janvier 1854, il écrit à la poétesse :
L’élément particulier, relatif, le petit fait qui t’avait frappée, a nui à la conception du caractère de Mariette elle-même. En acceptant les caractères tels que tu les donnes, ils sont faits sans art ! Tu as écrit tout cela avec une passion personnelle qui t’a troublé la vue sur les conditions fondamentales de toute oeuvre imaginée. L’esthétique est absente. - Je t’assure qu’à part des morceaux et quelques descriptions ce poème est faible, et ennuyeux surtout32.
Le 18 décembre 1853, en regard de certains passages de La Servante ayant trait à Musset, Flaubert développe son refus de la confidence : « Ici, tu t’es un peu ressentie de l’homme que tu voulais peindre. Le lyrisme, la fantaisie, l’individualité, le parti pris, les passions de l’auteur s’entortillent trop autour de ton sujet »33. Cet énoncé doctrinaire sur l’anti-passion littéraire est scandé à longueur de lettres. « Tu as bien tort de causer littérature avec des gens qui ne parlent pas notre langue. Il faut avec ces poissons d’eau douce leur fermer l’océan, c’est à dire notre coeur, et rester avec eux dans les ruisseaux communs »34 reproche-t-il à Colet le 20 août 1853.
Critique et déféminisation structurent le rapport de l’écrivain avec la Muse et ses écrits. Epris de perfection formelle, enraciné dans ses principes esthétiques, Flaubert veut façonner l’esprit et le style féminins pour faire de sa correspondante un alter ego. Mais de la fiction à la réalité, l’abîme est trop grand. Colet s’insurge contre son despotisme et son immobilisme. Rendons lui justice. Une femme peut-elle supporter sans mots dire une dépersonnalisation aussi active que celle exercée par Flaubert ? Est-il agréable de se voir reprocher des traits de caractère qui vous sont aussi arbitrairement attribués ?
Tu as en toi deux facultés auxquelles il faut donner du jeu. - Une raillerie aiguë, non, une manière déliée de voir, je veux dire, et une ardeur méridionale de passion vitale, quelque chose de tes épaules dans l’esprit. - Tu t’es gâté le reste avec tes lectures et tes sentiments qui sont venus encombrer de leurs phrases incidentes cette bonne compagnie qui parlait clair35.
Corriger Colet apporte à l’épistolier une jouissance confinant parfois au sadisme. « Je crois être dans le vrai, ma pauvre chérie. - Tant mieux si mes coups d’étrivières t’excitent, tant pis ( pour moi ) s’ils sont donnés intempestivement »36 lui déclare-t-il. Lorsque la Muse respecte scrupuleusement ses
32(1 - C., 9-10 janvier 1854, Corr. II, p. 502)
33(1 - C., 18 décembre 1853, Corr. II, p. 480)
34(1 - C., 20 août 1853, Corr. II, p. 407)
35(1 - C., 27 mars 1852, Corr. II, p. 62)
36(1 - C., 15 avril 1852, Corr. II, p. 71)
corrections et masculinise son écriture, il se montre plus affable. Le 27 décembre 1852, à l’heure de La Paysanne, il lui adresse ce compliment désavouant par l’adverbe sa féminité littéraire : « Ah ! enfin ! voilà ta Paysanne bonne. Sois-en sûre. J’avais bien raison d’être sévère. J’étais convaincue que tu y arriverais. C’est maintenant irréprochable de dessin, et virilement mené »37. L’écrivain engage Colet à déserter le sentier des oeuvres molles. Seule la virilité est garante de succès médite-t-il : « Tu as vu ce que Villemain en a dit : pas une femme n’en serait capable. Ça a en effet un grand caractère de virilité, de force. Sois tranquille, ça fera son trou »38. Colet, c’est l’« à peu près » bon que Flaubert se réjouit de transformer en « très bon » par sa critique39. Il n’économise pas ses railleries sur ses capacités littéraires. Le 18 décembre 1853, il lui précise un brin misogyne :
« D’abord, je ne te sais nul gré de faire de beaux vers. Tu les ponds comme une poule les oeufs, sans en avoir conscience (c’est dans ta nature, c’est le bon Dieu qui t’a faite comme ça) »40.
Physiologisation de l’esthétique littéraire, pragmatique à visée thérapeutique, idéal de masculinité intellectuelle comme repoussoir de la faiblesse féminine constituent les axes majeurs de la déféminisation épistolaire de Flaubert. Cette tentative de modeler le psychisme et l’intellect féminins relève peut-être d’une revanche de l’écrivain sur la personnalité castratrice de sa mère. Ce n’est pas sans raison si l’idée et le sentiment d’aliénation sont aussi présents dans la Correspondance.
V
A toute époque de son histoire, l’écrivain assimile la femme à un élément dérangeant. Ses lettres sont ponctuées de récits de perturbations psychologiques et de nuisances créatives mettant plus ou moins directement en accusation la femme et la féminité. Dès les 8-9 août 1846, il fait part à la Muse de cette fracture. Il emploie pour ce faire des imparfaits figurant un passé serein mais aboli :
« Avant de (te) connaître j’étais calme, je l’étais devenu. J’entrais dans une période virile de santé morale »41. A sa maîtresse toujours, le 9 juin 1852, il représente le sentiment antithétique qui a été le sien après leur rencontre des 3 et 4 juin :
Tu te les rappelleras nos 48 heures de Mantes, ma chère . Ca a été de bonnes heures. Je ne t’ai jamais tant aimée ! J’avais dans l’âme des océans de crème. Toute la soirée ton image m’a poursuivi comme une hallucination. Il n’y a que depuis hier au soir que je me suis remis à travailler. Jusque-là j’ai passé mon temps dans le désoeuvrement et la rumination des moments écoulés. J’ai besoin de me calmer42.
37(1 - C., 27 décembre 1852, Corr. II, p. 220)
38(1 - C., 10 avril 1853, Corr. II, p. 300)
39(Ibid., p. 304)
40(1 - C., 18 décembre 1853, Corr. II, p. 480)
41(1 - C., 8-9 août 1846, Corr. I, p. 281)
42(1 - C., 9 juin 1852, Corr. II, p. 102)
La femme est le premier danger de Flaubert. Sa vie et son oeuvre sont minés par la relation fatale avec Colet. « Le plus sûr, dis-tu, quand on craint le feu c’est de s’en tenir à distance. Voilà qui est juste au moins »43 lui écrit-il en février 1847. Cette évocation du feu est hautement symbolique.
Comme le précise J. Chevalier, le feu à un aspect négatif, « il obscurcit et étouffe par sa fumée; il brûle, dévore, détruit : le feu des passions, du châtiment, de la guerre »44. La relation amoureuse entraîne dans la passion, et ce faisant dans le conflit. La femme détache l’homme de lui-même. Elle l’éloigne de sa conscience véritable et porte atteinte à son épanouissement créatif. Fréquenter une femme confine à être troublé, désorienté, apeuré, exploité et aliéné. Désirant trouver une alternative à cette menace et à ce mal-être, l’écrivain a recours à l’épistolaire pour sublimer son instinct sexuel et celui de sa correspondante.
Dans l’esthétique relationnelle de Flaubert, le rapport amoureux ne se réduit pas à une pure attraction physique. L’écrivain demeure fortement marqué par son amour adolescent et platonique pour Elisa Schlésinger, cette passion qui le laissa trois ans sans sentir son sexe. Adulte, il est plus enclin à aimer une abstraction féminine qu’une figure concrète. Aussi scinde-t-il sa vie entre les amours de l’âme et les élans sensuels. Mais Colet veut être plus qu’un amour de tête. Et il a beau prêcher lettre après lettre son idée de la sublimation de l’instinct sexuel, elle se refuse à entendre raison.
« On appelle capacité de sublimation cette capacité d’échanger le but qui est à l’origine sexuel contre un autre qui n’est plus sexuel mais qui est psychiquement parent avec le premier »45 précise Freud. La sublimation repose sur un complexe processus de substitution propre à certains tempéraments créatifs. Le psychanalyste détaille les différents effets de la sublimation :
Les excitations excessives découlant des différentes sources de la sexualité trouvent une dérivation et une utilisation dans d’autres domaines, de sorte que les dispositions dangereuses au début produiront une augmentation appréciable dans les aptitudes et activités psychiques. C’est là une des sources de la production artistique, et l’analyse du caractère d’individus curieusement doués en tant qu’artistes indiquera des rapports variables entre la création, la perversion et la névrose, selon que la sublimation aura été complète ou incomplète46.
Ces rapports entre la création, la perversion et la névrose structurent la relation de Flaubert à Colet.
Le 20 mars 1852, l’écrivain dévoile à sa maîtresse le rôle métaphorique qu’il lui assigne : « Tu seras
43(1 - C., Début février 1847, Corr. II, p. 436)
44(320 - CHEVALIER, J., Gheerbrant, A., Dictionnaire des symboles. Paris : Robert Laffont, 1982. - 1060 p. - p. 438)
45(218 - FREUD, S., La vie sexuelle. Paris : PUF, 1969. - 159 p. - p. 33)
46(219 - FREUD, S., Trois essais sur la théorie de la sexualité. Paris : Gallimard, 1942. - 180 p. - p. 41)
un carrefour, un point d’intersection de plusieurs entrecroisements »47. Agé d’une trentaine d’années, il imprime à sa sociabilité féminine une très forte tension métaphysique Il est fasciné par l’idée d’un au-delà du rapport physique. Le 11 décembre 1852, il déclare à Colet :
...tu n’as (pas) besoin pour plaire de rentrer dans les conditions de la femme. Et je t’aime au contraire parce que tu es très peu une femme, que tu n’en as ni les hypocrisies mondaines, ni la faiblesse d’esprit. - Ne sens-tu pas qu’il y a entre nous deux une attache supérieure à celle de la chair, et indépendante même de la tendresse amoureuse ?48
Flaubert entretient un rapport paradoxal à la sensualité. Hédoniste et spiritualiste, il développe une éthique relationnelle où la sublimation de l’instinct sexuel prime sur les réalisations de la chair. Le 29 novembre 1853, il précise à la Muse :
Je ne hais pas Vénus, mais quel abus ! J’aime dans ce monde-là deux choses : la chose d’abord, en elle-même, la chair; puis la passion, violente, haute, rare, la grande corde pour les grands jours. C’est pourquoi le cynisme me plaît tout comme l’ascétisme. Mais j’exècre la galanterie. On peut bien vivre sans cela, parbleu ! Cette perpétuelle confusion de la culotte et du coeur me fait vomir. - Quand il se rencontre des affections complexes et qui s’entrelacent par tous les bouts de l’Être, comme la nôtre, cela sort de l’amour, et rentre dans une physiologie supérieure, à laquelle, contre laquelle et pour laquelle rien ne fait. Elle est réglée comme le battement de votre sang, et co-éternelle à vous, comme votre conscience49.
Flaubert recherche avant tout la compréhension et le partage des sensibilités. Ainsi l’amour confine- t-il pour lui à une mystique : « Quelque chose de plus subtil qu’une nuée et de plus consistant qu’une cuirasse doit envelopper ces natures qu’un rien déchire et qui vibrent de toute leur longueur au moindre frottement qui se fait sur eux »50. L’écrivain a un absolu sentimental des plus singuliers.
Idéaliste, il clame à sa maîtresse ses spécificités affectives :
J’ai voulu t’aimer, et je t’aime d’une façon qui n’est pas celle des amants. Nous eussions mis tout sexe, toute décence, toute jalousie, toute politesse (tout ce qui est comme ce serait avec un autre), à nos pieds, bien en bas, pour nous faire un socle, et, montés sur cette base, nous eussions, ensemble, plané au-dessus de nous-mêmes51.
Cette assise spirituelle rêvée participe d’une volonté de sublimation sexuelle. Mais le dialogue des esprits n’est pas la priorité de Colet : l’intellectualisation amoureuse est loin de lui convenir. Et si Flaubert exerce une autorité littéraire sur elle, il n’en est pas de même en amour. L’issue de leur liaison n’en sera que plus difficile. L’amitié avec Leroyer de Chantepie ne repose pas sur les mêmes
47(1 - C., 20 mars 1852, Corr. II, p. 57)
48(1 - C., 11 décembre 1852, Corr. II, p. 206)
49(1 - C., 29 novembre 1853, Corr. II, p. 471)
50(1 - C., 18 janvier 1854, Corr. II, p. 511)
51(1 - C., 12 avril 1854 , Corr. II, p. 549)
enjeux. Le rapport au sexe faible offre à l’épistolier une alternative relationnelle à la menace représentée par la femme fatale.
1.2 - Le rapport au sexe faible
La rencontre d’Autrui est d’emblée ma responsabilité pour lui. La responsabilité pour le prochain qui est, sans doute, le nom sévère de ce qu’on appelle l’amour du prochain, amour sans Eros, charité, amour où le moment éthique domine le moment passionnel, amour sans concupiscence. Je n’aime pas beaucoup le mot amour qui est usé et frelaté. Parlons d’une prise sur soi du destin d’autrui. (312 - LEVINAS, E., Entre-nous - Essais sur le penser à l’autre. Paris : Grasset, 1991. - 269 p. - p. 121. - (Collection Figures))
Le sentiment de responsabilité est un mot-clé de l’amitié liant Flaubert à Leroyer de Chantepie. Jamais autant qu’avec elle, l’écrivain n’exprime sa grande compréhension de la femme.
« La faiblesse de la féminité invite à la pitié pour ce qui, en un sens, n’est pas encore »52 précise Lévinas. Peut-être est-ce pour cela que Flaubert déploie tant de bonne volonté à l’égard d’une femme reconnaissant les travers de son sexe. Leroyer de Chantepie voit en lui une référence
52(310 - LEVINAS, E., Totalité et infini - Essai sur l’extériorité, op. cit. p. 294)
salvatrice et un rempart contre l’adversité. Les lettres de l’écrivain à cette femme déséquilibrée interrogent les problématiques de la direction de conscience et de l’autorité morale.
La relation des deux amis est celle de deux êtres que tout sépare et rapproche à la fois.
Séparés par le sexe mais proches par la sensibilité nerveuse, distants par le talent et voisins par la passion littéraire, éloignés par la distance géographique mais proches dans l’épistolaire. Leroyer de Chantepie distribue dès sa première lettre les rôles de cette relation. L’écrivain est un maître auquel elle voue une admiration sans bornes. Elle est une femme faible, rongée d’inquiétudes, en quête d’une tutelle morale et littéraire. Flaubert se voit invité à administrer la vie de son amie, apaiser ses angoisses existentielles, régir ses pensées, conduire ses états d’âme, gérer ses psychoses, minorer ses névroses, mener ses activités, organiser son écriture, pousser ses capacités, orienter ses sentiments, guider ses points de vue, diriger ses jugements.
Epistolier pragmatique, il accomplit à longueur de lettres des actes illocutoires. Il fait de ses phrases des outils de transformation de la situation relationnelle - en créant ainsi nombre d’obligations chez Leroyer de Chantepie. Sa correspondance est une suite d’énoncés jussifs entrecoupée d’assertions emphatiques et de postulats. Le 4 septembre 1858, il veut mettre fin aux atermoiements psychologiques de son amie : « Pourquoi ne travaillez-vous pas davantage ? Le seul moyen de supporter l’existence, c’est de s’étourdir dans la littérature comme dans une orgie perpétuelle. Le vin de l’Art cause une longue ivresse et il est inépuisable. C’est de penser à soi qui rend malheureux »53. Directeur de conscience, il rassure sa correspondante en se mettant à son écoute, en faisant preuve de compréhension, en lui apportant son soutien. Il associe les apaisements aux dénégations, les remises en cause aux préceptes thérapeutiques. Le 8 septembre 1860, fatigué des contradictions de son amie, il fait de la lettre un procès-verbal oscillant entre stigmatisation des principes de pensée de Leroyer de Chantepie et promotion de ses convictions personnelles :
Je vous assure que je vous aime beaucoup et que je voudrais vous savoir, sinon heureuse, du moins tranquille. mais il n’est pas possible d’avoir la moindre sérénité avec l’habitude que vous avez de creuser incessamment les plus grands mystères. Vous vous tuez le corps et l’âme à vouloir concilier deux choses contradictoires : la religion et la philosophie. Le libéralisme de votre esprit se cabre contre les vieilleries du dogme, et votre mysticisme naturel s’effarouche des conséquences extrêmes où la raison vous conduit. Tâchez de vous cramponner à la science, à la science pure; aimez les faits pour eux-mêmes. Etudiez les idées comme les naturalistes étudient les mouches. La contemplation peut être pleine de tendresses. Les muses ont la poitrine pleine de lait. Ce liquide-là est la boisson des forts54.
53(1 - L.d.C, 4 septembre 1858, Corr. II, p. 832)
54(1 - L.d.C, 8 septembre 1860, Corr. III, p. 110)
Par la direction de conscience exercée sur sa correspondante, l’écrivain se révèle soucieux d’action et de réussite de l’action. Pour lui, l’épistolaire n’est pas seulement un exercice de style, c’est un réseau d’influences. Corollaires de cette tutelle psychique, ses manifestations d’autorité morale jalonnent les lettres à Leroyer de Chantepie.
V
Le rapport à l’Autre, c’est selon Lévinas le rapport à « l’absolument faible - à ce qui est absolument exposé, ce qui est nu et ce qui dénué, c’est le rapport avec le dénuement et par conséquent avec ce qui est seul »55. Ecoute, compassion, et secours au sexe « faible » par l’exercice de l’autorité morale : tels sont précisément les enjeux de la relation de Flaubert avec Leroyer de Chantepie.
A l’image de son amie, Flaubert est inadapté au bonheur. C’est pourquoi il s’est forgé des principes personnels pour parer à l’adversité. Des lignes de conduite qu’il érige en modèles dans ses lettres. « Faites comme moi, lisez, écrivez et surtout ne pensez pas à votre guenille. Si je vous parle tant de volonté , c’est que je suis sûr que cela seul vous manque. Ayez un idéal de vous-même et conformez-y votre personne »56 profère-t-il à son amie. Dans cette correspondance, le champ lexical du commandement est omniprésent. « On doit se demander si dans tous les genres de discours la formation et l’enchaînement des phrases ne sont pas soumis à des prescriptions hypothétiques, à des stratégies visant à remporter un succès »57 observe J.-F. Lyotard. Idéal et volonté sont décisifs dans la pragmatique épistolaire de Flaubert. Ils traduisent son attachement aux idées de force intérieure et de souveraineté de l’esprit. Modalité jussive et négation servent cette réforme psychologique. Le 8 septembre 1860, l’écrivain adresse à son amie cette violente sommation :
Il en est temps encore, prenez une bonne résolution. Ne continuez pas à mourir sur pied comme vous faites. Arrachez-vous de là. Voyagez ! Vous mourrez en route, croyez-vous, eh bien qu’importe ! Non ! d’abord, je vous réponds que vous vous porterez mieux, physiquement et moralement. Vous auriez besoin d’un maître quelconque qui vous ordonnât de partir, vous y forçât ! Je vous connais, comme si j’étais près de vous depuis vingt ans.
C’est peut-être une présomption de ma part, ou l’excès de la sympathie que j’ai pour vous58.
Il se prononce contre la stagnation et le renfermement de sa correspondante. Agitateur de mode de vie, sa liberté de parole est inouïe. Il fait montre de son empire sur cette femme fragile auprès de laquelle il déchaîne les forces vives de son charisme. Il multiplie ses professions de foi mais elle reste
55(312 - LEVINAS, E., Entre-nous - Essais sur le penser à l’autre. Paris : Grasset, 1991. - 269 p. - p. 122.)
56(1 - L.d.C, 11 juillet 1858, Corr. II, p. 821)
57(215 - LYOTARD, J.-F., Le différend. Paris, édition de Minuit, 1983. - 279 p. - p.172. - (Collection Critique))
sourde à ses propositions. La contemplation masochiste de ses souffrances est plus forte que tous les discours. Le 15 janvier 1861, il réitère à son amie son credo nomade :
Il faudrait quitter votre existence, votre maison, vos habitudes, tout, tout ! Hors de là, il n’y a pas de remède, d’espoir. Je suis sûr que dans Paris, dans une grande ville quelconque, vous trouveriez un soulagement immédiat. Vous objectez à ce déplacement un tas de raisons sans importance. Pardonnez-moi de vous rudoyer ainsi, mais je ne peux m’empêcher de vous aimer et de m’indigner de ce que vous ne vous aimez pas assez. Je voudrais vous savoir heureuse. Voilà tout59.
.
Dans la dernière lettre adressée à son amie, l’épistolier ne se départit pas de ce dirigisme.
« Comment va votre esprit ? Lisez-vous toujours de la philosophie ? Je vous recommande le dernier volume de Renan. Il vous plaira. Et ne soyez pas si longtemps sans m’écrire, car je suis tout à vous »60 lui préconise-t-il afin de l’extraire de sa morosité. Le poids des arguments, le prestige intellectuel, la séduction de la pensée et l’ascendant de Flaubert ne viennent pas à bout de ces blocages. Les finalités pragmatiques de la lettre-férule achoppent contre un esprit prédisposé à la capitulation et à la plainte.
La tutelle épistolaire de Flaubert n’est qu’une direction de conscience apparente, une fictive autorité morale se dissolvant dans une psychose obsessionnelle et une complaisance au malaise. Les manifestations absolutistes de l’écrivain sont davantage des témoignages d’intérêt que de réels instruments de persuasion. Comme avec Colet, son ambition relationnelle achoppe contre les particularités féminines de sa correspondante. A l’opposé de ces rapports à la femme fatale ou malade, son amitié avec Sand développe un accord idéal entre féminité et virilité.
1.3 - Le rapport au troisième sexe
Il fallait la connaître (Sand) comme je l’ai connue pour savoir tout ce qu’il y avait de féminin dans ce grand homme, l’immensité de tendresse qui se trouvait dans ce génie. (8 - FLAUBERT, G., Oeuvres complètes. - Edition nouvelle établie d’après les manuscrits inédits de Flaubert par la Société des Etudes littéraires françaises contenant les scénarios et plans des divers romans, la collection complète des Carnets, les notes et documents de Flaubert avec des notices historiques et critiques, et illustrée d’images contemporaines).
58(1 - L.d.C, 8 septembre 1860, Corr. III, pp. 109-110)
59(1 - L.d.C, 15 janvier 1861, Corr. III, p. 137)
60(8 - FLAUBERT, G., Oeuvres complètes. - Edition nouvelle établie d’après les manuscrits inédits de Flaubert par la Société des Etudes littéraires françaises contenant les scénarios et plans des divers romans, la collection complète des Carnets, les notes et documents de Flaubert avec des notices historiques et critiques, et illustrée d’images contemporaines). Paris : Club de l’Honnête Homme, 1971-1975. - 16 vol. - 615 pp. Lettre à Leroyer de Chantepie, 17 juin 1876, t. 15, p. 455)
Paris : Club de l’Honnête Homme, 1971-1975. - 16 vol. - 615 pp. Lettre à Leroyer de Chantepie, 17 juin 1876. -t. 15, p. 455)
Personnalité hors-norme, Sand exprime en 1840 dans Gabriel son manque d’intérêt pour les femmes :
A très peu d’exceptions près, je ne supporte pas longtemps la société des femmes... la femme est, en général, un être nerveux et inquiet, qui me communique, en dépit de moi- même, son trouble éternel à propos de tout. Je commence par l’écouter à regret, je me laisse prendre à un intérêt bien naturel et je m’aperçois enfin que dans toutes les agitations puériles que l’on me raconte, il n’y a pas de quoi fouetter un chat61.
Cultivant l’ambivalence sexuelle, elle affirme ses aspirations marginales dans cette lettre à Adolphe Guérault - un ami ne comprenant pas ses velléités vestimentaires :
Soyez rassuré, je n’ambitionne pas la dignité de l’homme. Elle me paraît trop risible pour être préférée de beaucoup à la sensibilité de la femme. Mais je prétends posséder aujourd’hui et à jamais la superbe et entière indépendance dont vous seuls croyez avoir le droit de jouir. Je ne le conseillerai pas à tout le monde, mais je ne souffrirai pas qu’un amour quelconque y apporte pour mon compte, la moindre entrave, sinon point d’amour, à jamais. J’espère faire mes conditions si rudes et si claires que nul homme ne sera assez hardi ou assez vil pour les accepter62.
Sand a une grande intelligence de la féminité : ses forces et faiblesses, ses carcans et aliénations.
« Peut-on dire que Sand est foncièrement féministe ? J’en doute ... Sand est féministe par ses audaces personnelles et sa révolte contre le joug conjugal et la stupide éducation bourgeoise : mais elle ne l’est pas vraiment au sens moderne du mot »63 remarque C. Chonez. La psychologie amoureuse des personnages de Sand manifeste une autre limite de sa pensée féministe. Dans les romans de l’écrivain, la femme est davantage objet que sujet de désir. N. Schor analyse ce paradoxe : « Ce qui (...) ferait de Sand une mauvaise féministe, c’est sa façon de souscrire sur le plan de la fiction aux modes masculins de représentation du désir, voire à une conception du sujet qui fait de la subjectivité désirante l’apanage exclusif du sujet masculin »64. Ces théorisations sexuelles nourrissent des débats épistolaires. Aux prémices de cette relation, l’écrivain éprouve une certaine timidité envers son aînée, femme d’expérience, être à la pensée bisexuée et figure de scandale dans sa jeunesse. C. Gothot-Merschremarque combien ces premières lettres « abondent en formules
61(246 - SAND, G., Gabriel. Paris : Félix Bonnaire, 1840. - t.2, p. 223)
62(244 - SAND, G., Correspondance. Textes établis, présentés et annotés par G. LUBIN. Paris : Garnier, 1964-1983. - 16 vol.
Lettre à Adolphe Guérault, 6 mai 1834, t. 2, p. 126)
63(252 - CHONEZ, C., « George Sand et le féminisme ». Europe, mars 1978, n° 77. - p. 587)
64(253 - SCHOR, N., « Le féminisme et George Sand : Lettres à Marcie ». Revue des sciences humaines, avril - juin 1992, n° 226. - p. 4)
comme : « Je n’ai pas osé vous dire », « Je n’ai pas osé vous poser la question », etc. »65. L’intimité s’installe peu à peu. L’amitié familiarise vite le lexique et les formules. Mais Flaubert demeure avant tout provocateur. Il multiplie les polémiques avec Sand. Le 19 septembre 1868, il questionne son
« Chère Maître » sur son idée de la femme :
... quelle idée avez-vous donc des femmes, ô vous qui êtes du troisième sexe ? Est-ce qu’elles ne sont pas comme a dit Proudhon, « la désolation du Juste »? Depuis quand peuvent-elles se passer de chimères ? Après l’amour, la Dévotion; c’est dans l’ordre ! Sylvanire n’a plus d’hommes, elle prend le Bon Dieu. Voilà tout66.
Aussi cette correspondance s’articule-t-elle autour de l’affrontement idéologique et de la complicité intellectuelle.
Sand est un(e) militant(e) et un(e) activiste politique. Elle est « le représentant qui réunit nos sympathies, c’est le type un et une : être mâle par la virilité, femme par l’intuition divine (...) Elle s’est faite homme par l’esprit, elle est restée femme par le côté maternel. Sand est puissante et n’effraye personne; c’est elle qu’il faut appeler par le voeu de toutes au vote de tous »67. En 1833, Sand a publié Lélia - roman du droit au plaisir et à l’amour des femmes. Sand - alias Aurore Dupin - est une femme au statut complexe. « Femme la plus femme » selon Musset, « grand homme » pour Flaubert, elle n’est rien d’autre aux yeux de Nietzsche qu’une « vache à écrire », un être de « coquetterie, féminine avec des virilités, avec des manières de gamins mal élevés »68 suscitant des frémissements d’horreur par son style fleuri, son ambition populacière et son héroïsme factice. M. Ozoufsouligne combien Sand a une extrême conscience de sa féminité et de sa conformité aux stéréotypes psychologiques de son sexe : « une femme comme toutes les autres, souffreteuse, nerveuse, dominée par l’imagination, puérilement accessible aux attendrissements et aux inquiétudes de la maternité »69.
Dès 1837, Sand assigne à son existence et à son écriture une orientation « féministe » : « J’en fais le serment, et voici la première lueur de courage et d’ambition dans ma vie, je relèverai la femme de son abjection et dans ma personne et dans mes écrits, Dieu m’aidera »70. La publication anonyme d’Indiana entoure la figure de l’auteur d’une totale indétermination sexuelle. Sand suscite la stupeur du milieu littéraire. Avec ses vêtements d’homme, ses cigares et sa pipe, ses désignations épistolaires
65(63 - GOTHOT-MERSCH, C., « Sur le renouvellement des études de Correspondances littéraires : l’exemple de Flaubert ».
Romantisme, 1991, n° 72, p. 6. - p. 18)
66(1 - S., 19 septembre 1868, Corr. III, pp. 804-805)
67(244 - SAND, G., Correspondance, op. cit. - Déclaration de candidature de Sand à l’Assemblée Nationale le 6 août 1848 par « La Voix des Femmes », t. VIII, N°1. - p. 391)
68(318 - NIETZSCHE, F., Le Crépuscule des idoles. Traduction H. ALBERT . Paris : Mercure de France, 1952. - p.142)
69(203 - OZOUF, M., Les mots des femmes - Essai sur la singularité française. - 397 p. Paris : Fayard, 1995. - p. 177. - ( Collection L’esprit de la cité).)
70(Ibid., p. 177)
unisexes, elle est le parangon de l’indépendance et de la liberté. Pour autant, elle ne réfute pas le rôle traditionnel de son sexe et son épanouissement dans la maternité. Elle se refuse seulement à l’y enfermer.
Sand n’appartient à aucun sexe. Elle abolit toutes les inégalités, se présente et se représente comme une figure de synthèse. Aussi perçoit-elle l’institution matrimoniale comme une terrible aliénation, une prostitution, et un principe de société vide de sens. Les libéralités sexuelles accordées par la société au mari lui paraissent arbitraires. Elles enferment la relation entre homme et femme dans la clandestinité coupable de l’adultère. L’écrivain a une haute conception du mariage : il ne peut être arrangé mais doit naître et grandir dans l’amour, garantir l’égalité civile et la filiation. Cette union ne doit pas être assortie d’un engagement de nature religieuse ou civile. Seul l’assentiment mutuel lui semble être un garant de fidélité. Si jamais le couple périclite, Sand réclame pour la femme le droit de divorce. Elle croit dans l’égalité des sexes et à leur meilleure compréhension réciproque, à la fin de l’infériorité consacrée de la femme et de son rôle passif. L’écrivain prône par conséquent une transformation totale de la société et une complémentarité idéale des responsabilités : rôle social, combatif et politique de l’homme, engagement familial de la femme.
Lorsqu’elle fait la connaissance de Flaubert, Sand vit à Nohant. Elle goûte avec lui les joies d’une amitié riche de curiosité et de tolérance, de sensibilité et de patience. Malgré leur différence d’âge, les écrivains interrogent leurs expériences et leurs vieillesses respectives, source de pessimisme accru pour l’un, occasion de découverte et d’épanouissement pour l’autre. Au dégoût de la vie s’oppose l’appétit existentiel. La résignation à la souffrance se distingue de l’optimisme. Le 13 janvier 1875, l’esthète confie à son amie son pessimisme dévorant :
Ne me dites plus que « la Bêtise est sacrée comme toutes les enfances ». Car la bêtise ne contient aucun germe. Et laissez-moi croire que les Morts ne « cherchent » plus et qu’ils se reposent. On est assez tourmenté sur la terre pour qu’on soit tranquille quand on est dessous71.
Qu’il brave l’opinion de son amie ou mette sa pensée en débat, la rencontre idéologique n’est pas synonyme d’affrontement mais de connivence.
Dans Indiana, Sand met en accusation le mariage au temps du Code Civil. Dans sa préface, elle nie par précaution avoir voulu « porter la main sur les grandes plaies de la civilisation agonisante »72. Son écriture revendique une représentation fidèle du réel. Cette profession de foi
71(1 - S., 13 janvier 1875, Corr. IV, p. 903)
72(247 - SAND, G., Indiana. Paris : Edition d’Aujourd’hui, 1976. - p. 6)
littéraire prédispose Sand à rencontrer et à aimer d’amitié l’auteur de Madame Bovary. Prodrome d’intimité, la figure de Sand est présente dès 1845 dans La première éducation sentimentale :
Comme il lisait un jour à Jules une lettre qu’un nouvel ange lui adressait par la poste, Jules fit la faute de rire tout haut à une phrase qu’il reconnut pour être de G. Sand : - vous n’êtes pas digne de comprendre cela, s’écria l’homme sentimental, qui en était à sa quarante-troisième bonne fortune73.
Avec cette femme artiste pouvant vivre comme un homme mais restant femme avant tout74, l’écrivain aime parler « tranquillement, longuement et solidement »75. Sa correspondance met en question l’Art, les relations entre homme et femme, et la société.
Flaubert et Sand ne conçoivent pas la littérature de la même façon. En écriture, l’un est gêné, l’autre est prolixe. Le 27 novembre 1866, l’épistolier fait part à son amie de ses difficultés à créer :
Vous ne savez pas, vous, ce que c’est que de rester toute une journée la tête dans ses deux mains à pressurer sa malheureuse tête pour trouver un mot. L’idée coule chez vous largement, incessamment, comme un fleuve. - Chez moi, c’est un mince filet d’eau. Il me faut de grands travaux d’art avant d’obtenir une cascade. - Ah ! je les aurai connues, les Affres du Style !76.
Malgré cette divergence, la compréhension est toujours au rendez-vous de cette amitié. Le 1er janvier 1869, Flaubert interpelle Sand :
Remarquez-vous combien le sens littéraire est rare ? La connaissance des langues, l’archéologie, l’histoire, etc., tout cela devrait servir, pourtant ! Eh bien, pas du tout ! Les gens soi-disant éclairés deviennent de plus en plus ineptes en fait d’art. - Ce qui est l’art même leur échappe. Les gloses sont pour eux chose plus importante que le texte. Ils font plus de cas des béquilles que des jambes77.
Lorsque quelque chose lui fait défaut, Flaubert sollicite spontanément son amie. Le 17 novembre 1866, en regard de L’Education sentimentale, il formule cette requête : « mais quand vous n’aurez rien à faire, jetez-moi sur un papier quelconque ce que vous vous rappelez de 48. - Puis vous me développerez cela en causant. Je ne vous demande pas de la copie, bien entendu, mais de recueillir un peu vos souvenirs personnels »78. Il ne cache rien de ses doutes et partage avec Sand ses aspirations littéraires les plus profondes. Le 1er Juillet 1872, il lui confie :
73(23 - FLAUBERT, G., La première éducation sentimentale (1845). Edition de F.R BASTIDE. Paris : édition du Seuil, 1963. - p.
254)
74(244 - op. cit. - Lettre à Hortense Allart de Méritens, juillet 1851, t. X, p. 349)
75(1 - S, 21 octobre 1866, Corr. III, p. 543)
76(1 - S., 27 novembre 1866, Corr. III, p. 566)
77(1 - S., 1er janvier 1869, Corr. IV, p. 4)
78(1 - S, 17 novembre 1866, Corr. III, p. 559)
J’ai fini Saint Antoine ! Dieu merci ! Je vais retravailler une pièce de Bouilhet, dont le sujet est fertile. - Puis, je me mettrai à un roman moderne faisant la contrepartie de Saint Antoine et qui aura la prétention d’être comique. - Un petit travail qui me demandera deux ou trois ans, au moins !79
Cette relation de partage place aussi les oeuvres de Sand au coeur de l’agora épistolaire. Réjoui par la pertinence de Nanon, l’écrivain déclare : « Je vous remercie du fond du coeur pour cette double lecture. Elle m’a détendu. Tout n’est donc pas mort ! il y a encore du Beau et du Bon dans le monde. Vous m’édifiez et vous m’émerveillez ! voilà ! »80. Le 31 mai 1873, L’abandonnée - nouvelle publiée dans Etranges histoires - enthousiasme Flaubert par l’analyse de certains motifs qui lui sont chers : « Comme c’est vrai ce que vous dites sur le Prolétaire ! Espérons que son règne passera, comme celui des Bourgeois ! et pour les mêmes causes, en punition de la même bêtise et d’un égoïsme pareil »81. Les deux esthètes sont fréquemment en accord sur la question littéraire.
Dans les derniers jours de décembre 1875, Flaubert exprime cette intelligence commune des grands enjeux de l’écriture :
Je pense comme vous, mon maître, que l’Art n’est pas seulement de la critique et de la satire; aussi n’ai-je jamais essayé de faire, intentionnellement, ni de l’un ni de l’autre. Je me suis toujours efforcé d’aller dans l’âme des choses, et de m’arrêter aux généralités les plus grandes, et je me suis détourné, exprès de l’Accidentel et du dramatique. Pas de monstres, et pas de héros !82
Un même rejet de la société habite leur esprit. Par l’injonction créative et l’exaltation métaphorique des attributs de son amie, l’épistolier fait acte de pragmatisme. Le 8 septembre 1871, il prêche la réactivité :
Ah ! cher bon maître, si vous pouviez haïr ! C’est là ce qui vous a manqué : la Haine. Malgré vos grands yeux de sphinx, vous avez vu le monde à travers une couleur d’or. Elle venait du soleil de votre coeur; mais tant de ténèbres ont surgi, que vous voilà maintenant ne reconnaissant plus les choses. Allons donc ! criez ! tonnez ! prenez votre grande lyre, et pincez la corde d’airain. Des monstres s’enfuiront. Arrosez-nous avec les gouttes de sang de Thémis blessée83.
Les lettres à Sand ne se révèlent pas moins riches en théorisation relationnelle. Dans Lélia, Sand souligne le clivage existant entre amour intellectuel et désir physique. Cette opposition anime bon nombre de discussions épistolaires. La recherche de Sand d’un amour complet est à l’unisson de
79(1 - S, 1er juillet 1872, Corr. IV, p. 543)
80(1 - S., 26 novembre 1872, Corr. IV, p. 614)
81(1 - S., 31 mai 1873, Corr. IV, p. 668)
82(1 - S., Fin décembre 1875, Corr. IV, p. 1000)
83(1 - S., 8 septembre 1871, Corr. IV, p. 376)