FACULTÉ DE
MÉDECINE ET DE PHARMACIE DE BORDEAUX
AMNISTIÉE 1896-97 N° 83
LA
VARIOLE EN TUNISIE
THESE POUR LE DOCTORAT EN MEDECINE
présentée et soutenue
publiquement le 12 Mai 1897
PAR
Béchir DINGUIZLI
Médecin municipal de la Ville de Tunis,
ChargédeServicemédicalprèslaDirection de l'Enseignement public
Médecin-Adjoint des Établissements pénitentiaires
Né àTunis, le17février1869.
Examinateurs de laThèse
MM. MORACHE, professeur.... Président.
PIÉCHAUD, professeur.... i AUCHÉ, agrégé
j
Juges.BRAQUEHAYE agrégé
\
.e Candidat répondra aux questions quilui serontfaites sur
les diverses
parties de l'Enseignement médical.
BORDEAUX
IMPRIMERIE Y. CADORET
17 rue montméjan 17
1897
IÀIU1TÉ DE MÉDECllXE ET DE PHARMACIE DE BORDEAUX
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PITRES Doyen.
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Professeurshonoraires.
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Chimie DENIGÈS.
LeSecrétaire de laFaculté: LEMAIRE.
Pardélibérationdu 5 août1819, la Facultéaarrêté queles opinions émisesdans les 1 hèsesqui lui sont présentées doivent être considéréescomme
propres à leurs auteurs, et qu'elle n'entend
leurdonnerni approbationni improbation.
A notre Auguste
Souverain
S. A. Ali PAGIIA
- Bey deTunis.
Profond hommage de respect
et d'éternelle reconnaissance de son
humble sujet.
A Son Excellence
Monsieur René
MILLET
Ministre Plénipotentiaire,
Résidentgénéralde la République
Française à Tunis.
Hommage de respectueux
dévouement.
A Son Excellence
Monsieur Paul
RÉVOIL
MinistrePlénipotentiaire,
RésidentgénéralAdjoint dela
République Française à Tunis.
Respectueuxhommages.
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A mon Père
Le Colonel Mohamed DINGUIZLI
Commandeur del'ordredu Nichan Iflikar.
A mon Frère Moûstapha DINGUIZLI
AncienElève del'EcoleNormalesupérieuredeSaint-Cloud, t rétaireInterprètedelaSectiond'EtatduGouvernementTunisien,
Officier del'ordre duNichanIflikar.
Puissecemodeste travail répondreaux espérancesquevousavezfondéessurmoi.
A mon Oncle
Le Colonel Sadok GU1LEB
GouverneurdeNaheul,
Chevalier de la Légion d'honneur,
Grand Officier de l'ordre du Nieha 11 I ft i
k
a r.A mes Chefs de Service
Monsieur L. MACIIUEL
Directeur de l'Enseignement public en Tunisie,
Inspecteurgénéral del'Université,
Chevalier de la Légion d'honneur,
GrandOfficier del'ordreduNichanIflikar.
Monsieur BOY
Consul deFrancede /''eClasse,
Secrétaire général du Gouvernement Tunisien,
Chevalierde laLégion d'honneur,
Grandcroix del'ordredu NichanIflikar.
Vousm'avez toujourstraitéenfils.
Envousinscrivant surlapageréservée
à ma famille, j'ai voulu faire connaître publiquementtous lestitres quevous avez
acquis àmareconnaissance.
A Monsieur le Docteur P. COYNE
Professeurcl Anatorniepathologique àlaFaculté de Médecine deBordeaux,
Officier del'Instructionpublique.
A mon Excellent Ami
Le Docteur A. LOIR
Directeur de l'Institut Pasteur de Tunis.
A MES AMIS
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Monsieur le Professeur
MORACHE
MédecinInspecteur,DirecteurduService desantédu18e
Corps d'armée,
Professeurde Médecine légale,
Commandeur de la Légion d'honneur, Officier de
l'Instruction publique,
Membrecorrespondant del'Académie demédecine.
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'
. ,
LA
VARIOLE EN TUNISIE
I
INTRODUCTION
En présentant cette thèse dont je ne me
dissimule
pasles
imperfections," je voudrais montrer quelles sontles raisons qui
m'ont fait choisir mon sujet.
J'ai l'honneur d'être le premier musulman
tunisien qui
se présente pour obtenir le grade de docteur enmédecine depuis
l'occupation française, c'est-à-diredepuis
quela Tunisie bénéfi¬
cie des bienfaits du Protectorat.
Si, par mes études antérieures et
le grade
queje brigue
au¬jourd'hui, j'appartiens au corps
médical français, je désire
em¬ployer mon énergie pour tâcher de
faire profiter
mescoréli-
gionnaires de la science que
l'éducation française m'a permis
d'acquérir. Ce sera comme undevoir de reconnaissance
que j'accomplirai envers la France, qued'essayer de répandre dans
ma sphère soninfluence en
cherchant
àaméliorer les conditions
sanitaires du pays oùj'exerce la
médecine.
En établissant en Tunisie tout un système d'éducation secon¬
daire, le gouvernement du Protectorat
m'a facilité l'accès des
- 16 —
études médicales; qu'il me soit permis de
remercier ici celui
que la France a
chargé d'organiser cet enseignement
enTuni¬
sie, M. le directeurMachuel, quin'a jamais cessé
de
metémoi¬
gner sa bienveillance.
Tunis a été de tout temps un centre d'études supérieures.
Notre grande mosquée a toujours été un des
grands foyers
littéraires et scientifiques de notre civilisation arabe; il appar¬
tient à la France de maintenir Tunis à la tête de la civilisation
du monde musulman.
J'ai essayé, pour remplir dans la mesure de mes forces
le
programme que je viens
d'indiquer rapidement, de faire
uneétude complète d'une des maladies les plus
meurtrières
en Tunisie, la variole.Il semble encore à l'heure actuelle, malgré les progrès que laprophylaxie de cette affectionafaits depuisun
siècle,
quec'est
une maladie pour ainsi dire obligatoire pourle Tunisienet qu'il
cherche le plus vite possible à avoir, la croyantinévitable.
J'ai essayé de montrer quelles sont les pertes que fait subir
cette maladie à la population tunisienne.
Jecroispouvoir lui attribuer le chiffreconstantdespopulations
des tribus du Sud, qui, depuis la plus haute antiquité, occupent
le même espace de terrain sur lequel elles arrivent àvivre sans
jamais avoir eu besoin de s'étendre et d'entrer en lutte avec leurs voisins. Pourtant, chaqueannée, chaquetente a un enfant;
à ce taux, la population devrait augmenter rapidement si une épidémie nerevenait périodiquement enlever le trop plein de la population enfantine. Aussi est-il permis desedemander ce que deviendraient les conditions politiques et la richesse de la Tuni¬
sie sices épidémies disparaissaient.
Pour Tunis, grâce à la statistique officielle, j'ai pu indiquer
le chiffre de la mortalité parvariole dans la capitale delàrégence.
Ces chiffres sont effrayants et montrent d'une façon indiscu¬
table l'efficacité de lagrande découverte de Jenner. Tandisqu'à Paris, sur une ville deplus de 2 millions d'habitants, ilnemeurt
en moyenne par mois que 9 personnes de variole, à Tunis, sur
une population de 160,000 habitants, il est mort en une année
- 4 7 —
1,645 personnes
de petite vérole sur lesquelles on rencontre
1,384 Arabes,
101 Israélites et 160 Européens.
La
population arabe est de 100,000 habitants non vaccinés;
la
population européenne est d'environ 30,000 (Français, Ita¬
liens, Siciliens,
Maltais)
surlesquels les Siciliens sont rarement
vaccinés; et enfin la
population Israélite d'environ 30,000 per¬
sonnestoutes vaccinées.
J'aidécrit lesdifférents
modes employés par nos Toubibes (1)
et nos inoculatrices
israélites
pourprocéder à la variolisation.
J'ai essayé de
démontrer les bienfaits qu'une partie de la
population retire de la vaccination selon le procédé de .lenner,
introduit en 1812 et
qui
serépand de plus en plus, grâce à
l'installation, par le
gouvernement du Protectorat, du service
de la vaccine et d'un centre
vaccinogène que l'on vient de créer
comme annexe de
l'Institut Pasteur de Tunis.
C'est dans ce centre
vaccinogène
quej'ai pu suivre de près
l'évolution du Cowpox surnos
animaux indigènes tunisiens : le
jeune chameau,
le mouton barbarin, la gazelle, tous animaux
que nous
trouvons facilement en Tunisie et qu'un vaccinateur
désireux d'augmenter sa
provision insuffisante de vaccin se
procurera
plus aisément qu'une génisse.
Monbut seratoujours
de faire pénétrer chez mes coréligion-
naires les données
scientifiques
quej'ai apprises grâce aux
bienfaits de l'instruction
qui m'a été donnée par le Protectorat
français et un de mes
soins les plus constants sera de répandre
dans mapratique
les mesures prophylactiques indiquées par la
science moderne, en
particulier
ausujet de la variole.
J'ai cru, en ma
qualité de musulman, avant d'achever ce tra¬
vail, faire œuvre
utile
en melivrant à une discussion au point de
vue canonique, pour
démontrer que l application du vaccin
animal que nous avons
le devoir de préconiser actuellement à
l'exclusion detoutautre, ne
rencontre aucune objection au point
devue religieux.
(1)Médecinsarabes.
Dinguizl.1
2
Avant d'aborder le sujet qui fait partie de mon travail, qu'il
me soit permisde remercier ici M. le docteurA. Loir, directeur
de l'Institut Pasteur et du centre vaccinogène de Tunis, des excellents conseils qu'il n'ajamais cessé de me donner jusqu'à
la fin de ce travail.
C'estgrâce à sonbienveillantaccueil dans son laboratoire que
j'ai pu conduire à bienla partie expérimentale de ma thèse.
Que Monsieur le professeur Morache veuille bien agréer mes
remerclments pour l'insigne honneur qu'il me fait en acceptant
la présidence de ma thèse.
II
OPINION DES MUSULMANS TUNISIENS SUR LA
VARIOLE.
FRÉQUENCE DE CETTE MALADIE
Pour l'Arabe tunisien, la
variole parait être une maladie
obligatoire que
toute
personnedoit avoir une fois dans sa vie.
L'Arabe n'admet pas la
récidive de cette affection contagieuse.
« Un individu qui aura eula
variole
ouqui aura été variolisé pen¬
dantsajeunessejouirade
l'immunité pendant toute sa vie ».
Chacun doit payer son
tribut à la maladie ; voilà pourquoi
noustrouvons différents
modes de contagion qui permettent à
l'êtrehumainde
s'affranchir de cette nécessité le plus rapide¬
ment possible,
c'est-à-dire dans le cours de la première année.
Pourtantil existe chez bon
nombre d'indigènes ce que nous
appelons la
tradition de la famille.
Telle famille ne fait pas
varioliser
ouvacciner ses enfants
parce que
cette pratique n'existait pas chez les ancêtres. Dans
cesfamilles, il est presque
impossible de faire pénétrer la vac¬
cination; l'Arabe est
avant tout fataliste; pour lui, ce qui devait
arriver arrivera : «
Mectoub
»(c'était écrit).
Commenous l'avonsdéjà
dit, les ravages causés par la variole
sont énormes.
Malheureusement, sauf pour Tunis, où la morta¬
litéa été,en 1888,de
1,645
pour160,000 habitants, nous n'avons
pas de
statistique
;mais nous avons une idée des ravages faits
parla
maladie
envoyant le nombre de personnes aveugles à la
suite de la petite
vérole,
envoyant combien sont nombreux les
indigènes qui
portent les marques de variole et nous compre¬
nons combiendoitse
répandre cette affection en voyant souvent
— 20 —
se promener dans les rues, dans les voitures publiques, dans
les trains du chemin de fer, des enfants en pleine période de desquamation variolique.
STATISTIQUE GÉNÉRALE
La déclaration des décèsestobligatoiredepuisle 1er avril 1885, époque où ont été réorganisées les municipalités. Ce service fonctionne d'une manière satisfaisante parce qu'il faut déclarer préalablementle décès, si l'onveut obtenir un permis d'inhuma¬
tion dans les cimetières municipaux.
Pour chaque décès, on exige un certificat médical, constatai!
la mort et sa cause.
Musulmans Israélites,
Indigènes
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— 22 —
Tous ceux quiont écritsur la Tunisie parlent de la variole.
Le docteur Félix Kaddour, dans sa récente brochure sur.
Nabeul et son climat, écrit (p. 12) :
« La variole fait des ravageseffrayants parmi la population infan¬
tile; on peut affirmer que c'est une des principales causes de la dé¬
population.
» Je me souviens avoir traversé des villages arabes dont lesrues et places étaient pleines d'enfants; une épidémie de variole arrive etenlève en quelquesjours les trois quarts de tout ce petitmonde naguère si gai, si frais, si content devivre sans souci ».
C'est qu'en effet, comme nous le disions plus haut, hormis les centres importants où il existe desmédecins civils ou militaires, l'indigène ne peut goûter les bienfaits de la vaccine; là même,
ilne
songe pas à en profiter, car son éducation sur ce point est
à faire; il en est resté à la méthode de ses pères, à la variolisa- tion.
« La variole, disent MM. Guérard et Boutineau, auteurs de la Khroumirieet sacolonisation, sevoitquelquefois dans la population arabe, principalementdans la tribu des Meknà.
» Lesindigènes pratiquent euxaussi, depuis un certain temps, la vaccine de la manière suivante : ils se font une scarification sur la partie dorsale de la main entre le premier et le deuxième métacar¬
pien etmettentlà du pus varioleux, de préférence d'enfant; c'est là doncplutôt une inoculation qu'unevaccination de lavariole ».
Nousverrons pourtant, dans le coursdecetravail, quelavac¬
cination de bras à bras se pratique surtout à Tunis, mais sans
aucune garantie, par des inoculatricesjuives, et elle est une
exception rendue très rare par le prix énorme que font payer
ces femmes; ellesdemandent àTunis, dans lesquartiers lesplus
pauvres, six francs pour inoculer, puis elles reviennent huit
jours après; si le vaccin a amené de belles pustules, on doit
- 23 —
encore donner deux francs pour
cette femme et deux francs
pour
l'enfant qui
aservi de vaccinifère.
Il estinutile de faire
ressortir les dangers que présente cette
vaccination ainsifaiteau
point de
vuede la syphilis entre autres;
mais pourtant,
il est bon de faire remarquer que cette maladie
esttrès répandue
dans notre population ; et, avant le Protectorat
français, on
n'avait jamais songé à la possibilité d'une visite
médicale des femmes,
c'est-à-dire
quela prophylaxie de la
syphilis
n'existait
enaucune façon.
III
LA VARIOLE D'APRÈS LES AUTEURS ARABES
Avant de voir en détail les procédés employés pour lavario-
lisation et les progrès que faiten ce momentla vaccinationdans le sein de notre population indigène, nous pensons qu'il serait intéressant d'aborder ici, le plus strictement possible, la partie
de nos livres médicaux arabes où nos toubibes (1) puisent les
éléments de la science qu'ils appliquent ensuite.
Avicenne (2), Rhasès (3), Averroès (4), parlent de cette mala¬
die à peu près dans les mêmes termes. Voici un résumé de ce
qu'ils disent dans leurs traités :
« Celte maladie résulteraitd'une fermentation dans la circulation sanguine;fermentation qui serait due à la présence dans le sang du
résidu de la menstruation. Cettefermentation donne naissanceà une
humeur virulente qui, par sa force propre, chasse au dehors, à la surface de la peau, le sang des règles qui servait à la nutrition de l'être pendant la vie intra-utérine.
» Cette fermentation qui se produit dans le torrent circulatoire,
estcomparée par Avicenne àla fermentation naturelle quise produit
dans le jus du raisin fraîchement exprimé pour le transformer en vin.
» A côté de cette cause d'ordre interne, Avicenne signale d'autres
causes d'ordre externe : telles qu'une humeur maligne, pénétrant
(1)Nomarabequi signifiemédecin.
(2)Avicenne, 1037, èrechrétienne,370 hégire (Ibn-Sina).
(3) Rhasès, 850èrechrétienne,267 hégire (Ei-Razi).
(1) Averroès, 1126,èrechrétienne,520, hégire (Ibn-Rochd).
dans l'économie par les voies
ordinaires,
semélangeant au sang,
l'infectant etle mettanten ébullition,
ébullition analogue à celle qui
seproduit dansla
circulation
auxchangements des saisons et engen¬
drant lavariole.
» De même que la rougeole,
la variole est une maladie saison¬
nière ; les vents du Sud ontune
grande influence sur son éclosion.
» Les corps humains
particulièrement prédisposés à cette maladie,
sont ceux à tempérament sanguin, peu
habitués à la saignée et
abusant comme boissondulait
de chamelle ou de jument.
» Sansépargner totalement
les vieillards, la variole est particuliè¬
rementplusfréquente chez
les enfants et chez les adultes. Les sai¬
sonsont une influence certaine surson
développement ; c'est ainsi
qu'elle estplus fréquente au
printemps et à l'automne, surtout si ces
deux saisons ontété précédées
d'un hiver
oud'un été rigoureux.
» L'éruption variolique
n'envahit
passeulement la surface cuta¬
née, mais attaque avecune
intensité égale les viscères abdominaux.
' » L'apparition de la
variole
setraduit par de fortes démangeaisons
à la peau; à celles-ci,
succèdent une pullulation de petites taches
rougeâtres de lagrosseur
d'une tête d'épingle. Ces taches augmen¬
tentpeu àpeude volume,
viennent faire saillie au dehors, s'emplis¬
sent d'humeur purulente, se
vident, puis se transforment en croûtes
de nuances diverses qui,
d'adhérentes qu'elles étaient à la peau,
finissent pars'en détacher et
tombent.
» Lavariolepeut donner
quelquefois lieu à la formation de phleg¬
mons, ainsiqu'àla
suppuration ganglionnaire.
» L'éruptionvarioliquese
présente sous différentes couleurs : blan¬
che,jaune, rouge, verte,
violette et noire; ces trois dernières cou¬
leurssontd'un mauvais augure.
» Lorsque les pustules
sont blanches, volumineuses, à incubation
courte, que leur éclosion
donne
peude malaise et une faible éléva¬
tion de latempérature,quela
chute de celle-ci a lieu en même temps
queleurapparition,
c'est-à-dire vers le troisième jour de la maladie,
onpeuten conclure que
la variole est bénigne.
» Il est àremarquer, ditl'auteur, que
la nature de la malignité de
cette maladiedépend bien plus
de la virulence de l'humeur prove¬
nant du sangdes règles que
du nombre des pustules, car il y a des
— 26 —
varioles qui tuent rapidementavecuntrès petit nombrede pustules,
parcequel'éruptionavorte partiellementetnesefait pastoutentière.
Dans ce cas, les pustules sontd'une coloration verte ou noirâtre.
» Chez un malade atteint de variole maligne, la mort estsouvent inévitable. L'affaiblissement des forces, une soif ardente, des diar¬
rhées profuses, des pissements sanguins, des alternativesde suffo¬
cation, enfin le refroidissement des extrémités sont les symptômes habituels du moment fatal.
» Lavariole récidive quelquefois, lorsqu'à la première atteinte de la maladie toute l'humeur virulente n'a pas été expulsée au dehors.
» L'apparition de lavariole est toujours précédée de symptômes qui méritent d'être signalés :
» Douleurs lombaires; picotementsaunez; réveilensursaut ; élan¬
cements violents; courbature générale; rougeur de la face et des yeux; bâillementfréquent; enrouement; céphalalgie; soif ardente;
gêne et douleurdans la déglutition; tremblement des membres infé¬
rieursaumomentdel'extension; le cortège symptomatique s'accom¬
pagne de fièvre continue ».
Il nous a semblé intéressant, dans les écrits d'Avicenne, de
trouver que dès 1307 de l'ère chrétienne, cet auteur comparait
la maladie àla fermentation.
IV
traitement de la variole chez les arabes
Quel est le
traitement assigné à la variole par les Indigènes ?
Nous allons l'indiquertel
qu'il est préconisé par les toubibes,
soit que
l'individu ait
unevariole spontanée, soit qu'il ait une
variole provoquée par
la variolisation.
Dès la période
d'incubation, le malade, généralement un
enfant, ne doit avoir comme
boisson que de l'eau bouillie,
commealimentationniœufs,
ni viande, ni fruits d'aucune nature
etse contente exclusivement
de bouillon de chèvre. Si le malade
estun enfantà la mamelle,
la mère
senourrit exclusivement
de viande de chèvre et donne à
l'enfant
unmélange de beurre
salé et de miel.
Pendanttoute la durée de la
maladie, le linge que porte l'en¬
fant, les couvertures,
les rideaux du lit sont d'une couleur
exclusivement rouge.
Cette dernière
prescription, rapprochée des différentes com¬
municationsfaites ces dernières
années
enEurope, nous a paru
fortintéressante.
Nostoubibes arabes ont
l'air de craindre les effets de la radia¬
tion solaire. Est-cela même
idée qui les
aguidés dans une der¬
nière prescription
qui
nousreste encore à signaler? c'est que
pendant toute
la durée de la maladie, l'introduction de la chaux
estinterdite chez les indigènes, on ne
blanchit jamais les mai¬
sons pendantla
durée de la maladie ; or, il faut savoir que le
blanchiment à la chaux de sa
maison est pour l'indigène une
nécessitéqu'il s'impose au
minimum deux fois par an.
— 28 —
Les lésions oculaires, cataracte, irido-choroïdite, opacité cor- néenne qui sont quelquefois la conséquence de la variole sont traitées par l'application d'un mélange de lait et d'une poudre
fine provenant de la carbonisation desproduits de la desquama¬
tion variolique.
V
VARIOLISATION ET VACCINATION CHEZ LES MUSULMANS
TUNISIENS
La vaccination de bras à bras se
fait quelquefois, mais rare¬
ment chez les Arabes
tunisiens. Elle est faite, comme nous
l'avons déjà dit, par
des inoculatrices israélites.
Les toubibes arabes qui
pratiquent,
euxaussi, l'inoculation,
lafont par
scarification à la main dans le premier espace inter¬
digital (entre le pouce
et l'index sur le dos de la main).
Dans la majeure partie des
familles,
onrefuse la vaccination et
l'on a recours à la variolisation.
Celle-ci
sefait en prenant le pus
d'une pustule de variole
chez
unindividu sur lequel la maladie est
bénigne et on obtient
chez l'inoculé quelquefois de simples boutons,
mais souvent aussiune variole
généralisée et grave; cette inocula¬
tion se faitordinairement àla
main.
Chez d'autres indigènes, on
emploie
encoreun autre mode de
variolisation;c'est plus
exactement la recherche de la contagion
qu'une
variolisation. On fait manger, en les mettant dans une
tassede lait,descroûtes
de pustules varioleuses à l'individu que
l'onveutimmuniser. D'autres
enfin emploient un procédé dont
voici la technique ; on
conduit l'enfant bien portant au chevet
d'un enfant malade en pleine
période d'éruption varioleuse, on
le laisse là environtrois quarts
d'heure. Les deux enfants s'em¬
brassent àplusieurs
reprises et le malade donne au visiteur des
fruits secs (noix,
noisettes, amandes, pistaches, etc.).
Aprèsce
séjour,
onconsidère que l'enfant est en puissance de
variole. On le ramène chez
lui et, parait-il, dans l'immense ma-
orité des cas, lafièvre se
déclare trois ou quatre jours après (?)
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Au bout de ce laps de temps, des taches rosées couvrent le corps. Le troisièmejour de cette période, la totalité des taches rosées est apparue et la suppuration commence le lendemain,
c'est-à-dire le septième jour de la maladie. Cette suppuration
dure aussi trois jours au bout desquels la famille se presse
auprès du petit maladepourserendre compte de lanature dela maladie. C'est en effet à ce moment que l'on peut savoir si elle
est bénigne ou maligne. Dans le premier cas, on se trouve en
présence de belles pustules bien gonflées et remplies de pus
jaunâtre. Dans le second cas, les pustules sont d'une couleur rouge foncé, d'un volume moindre et très déprimées. Ces deux distinctions sont pour les indigènes : la première (pustules jau¬
nes etbiens gonflées) d'unheureux présage; laseconde(pustules foncées) leur offre un pronostic inévitablement fatal.
A ces différentes périodes de la maladie succède la période de dessiccation qui dure vingt-sept jours, au bout desquels les parents conduisentleur enfant, pour le débarrasser des croûtes
au bain maure, où très souvent il y a une agglomération de jeunes bébés. Notons encore ici une importante source de con¬
tagion.
D'après ce que nousvenons de relater, cette contagion voulue
n'est pas sans danger, puisque, si l'on signale descas de variole
bénigne, on prévoit aussi des cas de variole grave.
Dans la plupart des tribus de la Régence, lorsqu'on veut varioler un enfant, on le conduit auprès d'un malade dont les
pustules sont enpleine période de suppuration, et l'on procède
à sa variolisation en se servant de l'étrange procédé qui suit : l'une des pustules estpercée d'un instrument tranchant; avec un
instrument de même nature (mais pas le même) onfaituneinci¬
sion sur la face dorsale de lamain, puis l'on prend deux raisins
secs que l'on enduit du pus provenant de la pustule préalable¬
ment incisée. L'un de ces grains de raisin est ingéré par le patient; l'autre est appliqué au niveau de l'incision déjà faite
sur la face dorsale de la main.
Nous avons parlé tout à l'heure de l'inoculation qui se faisait
au niveau dupremier espace interdigital, sur la face dorsale de
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la main. Il semble que ce lieu
d'élection ait été le seul
enhon¬
neur depuis la
plus haute antiquité jusqu'en 1829, époque à
laquelle
Morel, médecin français, attaché au consulat de France •
et souvent appelé par
Houssaïn Bev, alors possesseur des Etats
deTunis, conseilla un nouveau
lieu d'élection qui fut générale¬
ment admis. Ce lieu d'élection est la
face externe du deltoïde.
VI
HISTORIQUE DE L'iNTRODUCTION DE LA VACCINATION DANS LES MOEURS TUNISIENNES
La vaccinationne pénétra véritablement dans le payset ne fit
une concurrence véritable àla variolisationetauxpratiques que
nous avons décrites que vers 1854.
Un peu avant 1848, le Bey Ahmed se rendit en France pour
nouer des relations amicales avecle roi Louis-Philippe. Il revint
avec une mission militaire française à la tête de laquelle était
le lieutenant-colonel Campenon, qui devait réorganiser l'armée
tunisienne. Cette mission s'occupa du service médical qu'elle
confiaàdes médecins civils, italiens pour la plupart, et quiexer¬
çaientdéjà dans le pays. Cependant le service sanitaire de la
caserne occupée aujourd'hui par le 4e régiment de zouaves était
confié à un Français, le docteur Cotton.
C'est lui qui fut le propagateur de la vaccine dans notrepays, d'abord dans la population militaire, puis dans la population
civile.
La vaccination, telle que le docteur Cotton l'introduisit, sefai¬
sait au moyen de tubes et de lamelles qui, probablement,
venaient de France. Elle eut une période de vogue, puis les indigènes revinrent en masse àla variolisation,justifiant l'aban¬
don du vaccin par le tube, par des cas de variole suivis de mort
assez fréquents, se produisant chez des vaccinés, malgré cette opération.
11 nous a semblé étrange de voir presquetoujours nos inocu¬
lations préservatrices en Tunisie, se faire à la main dans le premier espace interdigital; il nous a été impossible de savoirà quelle époque remonte cette pratique. Nous nous sommes
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demandé si elle ne
serait
pasrelativement récente et si elle ne
nous viendraitpas de
Jenner? Là à celte place où il a dû voir
les premières
pustules du cowpox chez l'homme. Puis, peu à
peu, cette
pratique aurait été abandonnée à mesure que l'on vit
les accidents que doit
entraîner cette mesure par suite des diffi¬
cultés qu'il y a à
maintenir la main dans un état de propreté
suffisante pour
éloigner tout danger de contamination.
Ce lieu d'élection
aurait été,
aucontraire, conservé par nos
populations arabes éminemment conservatrices.
Malgré toutes nos
recherches dans la littérature spéciale, il
nous aété impossible
de savoir exactement où Jenner faisait ses
premières
vaccinations. C'est là un point d'histoire qu'il nous
semblerait intéressant
d'élucider.
Si celieu d'élection à
la main n'a jamais été en honneur en
Europe, son
choix serait-il dû, au contraire, à l'esprit d'observa¬
tion desArabes?
Connaissaient-ils depuis longtemps et sans le
savoir le cowpox
qu'ils prenaient pour de la variole atténuée,
atténuation qu'ils
supposaient peut-être due à la place du l'ino¬
culation?
Quelque chose
de semblable à ce que l'on retrouve dans la
suite, dans
l'histoire de la médecine, pour l'inoculation préven¬
tive desbêtes àcornes
contre la péripneumonie et des moutons
contre la clavelée.
Voyant que
les pustules de vaccin viennent aux mains des
femmes qui
traient les vaches et comme ces pustules élaient
confondues, pour eux, avec
la variole, il est naturel que les
premiers
observateurs plus ou moins nomades aient remarqué
la limitation aux mains
et la bénignité de l'éruption vaccinale
qu'ils
prenaient
pourla variole. Ils en ont conclu que l'inocula¬
tion de la variole
pratiquée dans cette région devait être béni¬
gne; d'où cette
pratique née de la confusion de deux maladies
distinctes.
DlNGU17.II
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