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Les défis du tourisme face à la construction de la paix en colombie

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Academic year: 2022

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Les défis du tourisme face à la construction de la paix en colombie

NAEF, Patrick James, GUILLAND, Marie-Laure

Abstract

Déclarer qu'une Colombie touristique garantit une reconstruction post-conflit n'est pas un acte performatif. Il faut alors se demander si appréhender le tourisme comme un outil au service de la paix relève plus d'un mythe ou d'une réalité. Après une bref regard sur la reprise du tourisme colombien depuis le début des années 2000, cet article propose d'observer certains défis qui caractérisent le secteur depuis la signature des accords de paix entre le gouvernement et les Farc-Ep, tels que la reconstruction de l'image du pays, la prostitution et le narcotourisme, la problématique de l'accès aux terres et aux ressources, la promotion de l'éco-tourisme et du tourisme « communautaire », ainsi que le rôle de cette industrie dans la réintégration des combattants démobilisés.

NAEF, Patrick James, GUILLAND, Marie-Laure. Les défis du tourisme face à la construction de la paix en colombie. Via Tourism Review , 2019, vol. 15

Available at:

http://archive-ouverte.unige.ch/unige:129655

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15 | 2019

Tourisme et paix, une alliance incertaine en Colombie

Les défis du tourisme face à la construction de la paix en Colombie

Marie-Laure Guilland et Patrick Naef

Édition électronique

URL : http://journals.openedition.org/viatourism/3637 ISSN : 2259-924X

Éditeur

Association Via@

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Référence électronique

Marie-Laure Guilland et Patrick Naef, « Les défis du tourisme face à la construction de la paix en Colombie », Via [En ligne], 15 | 2019, mis en ligne le 22 novembre 2019, consulté le 29 décembre 2019.

URL : http://journals.openedition.org/viatourism/3637

Ce document a été généré automatiquement le 29 décembre 2019.

Via Tourism Review est mis à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.

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Les défis du tourisme face à la

construction de la paix en Colombie

1 Le 11 Janvier 2019, en fin de vacances scolaires, le bateau rapide qui traverse le Golfe d’Urabá transporte en majorité des touristes, la plupart venant du département d’Antioquia et de sa capitale Medellin, et se dirigeant vers les plages de Capurgana et Sapzurro. Au milieu des touristes vêtus de shorts, détonant avec leurs vêtements chauds, cinq migrants haïtiens continuent leur route vers le Nord. La forêt vierge du Darien, à la frontière du Panama située à quelques kilomètres, est actuellement une zone de passage pour des migrants issus de contrées de plus en plus diverses. La position stratégique de ce territoire, depuis plusieurs décennies déjà une route importante pour l’exportation de la cocaïne, en fait un épicentre de la violence colombienne depuis les années 90 (Martin 1997). Toutefois, avec le renforcement des politiques sécuritaires initiées quelques années auparavant, et les attraits naturels qu’offre cette région, les guest-houses, restaurants et clubs de plongée se développent, alors que les pêcheurs sont de plus en plus nombreux à louer leurs embarcations aux touristes. Cette zone toujours « formellement déconseillée » en 2019 (en rouge sur la carte) par le Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères français, est en revanche au centre des politiques du Ministère du tourisme colombien qui la considère dès 2014 comme une des quatre « régions pilote » inclues dans le programme « tourisme, paix et vivre ensemble ». (ONUDC, 2014) Ce décalage entre d’une part la volonté des pouvoirs publics de changer les dynamiques locales et les représentations attachées à la région, et d’une autre part, les recommandations internationales liées à cette zone encore inaccessible au tourisme il y a peu, ainsi que l’hétérogénéité des pratiques dans un espace limité (tourisme, trafics illégaux, migration interne et externe, pacification du territoire, etc.), rend en partie compte des défis et des obstacles auxquels doivent faire face les acteurs du secteur touristique colombiens et les populations locales des territoires cibles du développement de cette activité jugée, parfois avec trop de hâte, comme l’activité providentielle pour les régions comme Urabá.

2 A la suite des politiques sécuritaires impulsées par les gouvernements Uribe (2006-2010) puis Santos (2010-2018), après les accord de paix signés entre les Farc-Ep et l’Etat et sous l’impulsion de lois destinées à la restitution des terres aux victimes du

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confits1, un nombre croissant de régions et de villes voient le retour et l’arrivée de différents types d’acteurs : populations déplacées et traumatisées, touristes étrangers attirés par un pays auparavant peu connu, promoteurs en quête de profits ou encore combattants démobilisés à la recherche d’opportunités. Ces rapides changements dans le tissu social colombien ne vont pas sans tensions dont le tourisme peut être révélateur. L’urbanisation rapide et parfois incontrôlée de zones balnéaires telles que celles de la côte caraïbe ; le problématique de l’accès aux terres et de l’exploitation des ressources naturelles, du patrimoine culturel matériel et immatériel ; le narcotourisme et la prostitution ; la médiatisation et la mise en mémoire des figures du conflit telles que Pablo Escobar - tous ces éléments directement ou indirectement liés au secteur touristique sont sources de polémiques, et parfois de conflits violents.

3 Les enjeux du développement touristique sont nombreux dans un contexte socio- politique que nous préférons designer par le terme de « post-accords » plutôt que de

« post-conflit. » Ce choix permet d’éviter plusieurs faux pas quant à la compréhension des défis que la Colombie doit affronter aujourd’hui dans le secteur du tourisme comme ailleurs. Depuis 2016 l’idée d’une Colombie post-conflit se retrouve au cœur d’un bombardement médiatique. C A. Niño González et D. Palma Álvarez analysent comment

« le fait d’utiliser ce terme au singulier et de manière absolue, donne la sensation qu’avec le processus de paix avec les Farc-Ep tous les conflits de Colombie disparaissent » (2018, p. 87)2. Ces auteurs rappellent que l’imaginaire national a, durant plus d’un demi-siècle, été façonné par un acteur « hautement volatil, [les Farc-Ep] qui a occupé une part importante de l’agenda politique, économique, sécuritaire et social jusqu’à façonner la psychologie de l’Etat. En d’autres termes la Colombie a été

‘farcarisée’. » (2018, p. 94)3 L’interprétation de l’histoire colombienne, les dynamiques des conflits et les réponses institutionnelles ont pour une large part été orientées par cette réalité. Les Farc-Ep ont, durant ces années, représenté « l’Autre » face auquel se construisait la société mais également « l’Autre » incarnant l’origine de tous les maux du pays, donc « l’Autre » à combattre, permettant ainsi de légitimer toutes les actions de l’Etat. Or une telle construction narrative fait oublier que la violence en Colombie n’est pas apparue avec la formation des Farc-Ep mais qu’elle l’a précédée (Pécaut 2001).

Elle passe également sous silence les causes structurelles des violences colombiennes dont seule une véritable prise en compte peut garantir une « paix stable et durable »4. Finalement, l’accord avec les Farc-Ep ne représente que le « début vers une paix intégrale tant les problèmes et les conflits vécus dans le pays ne se réduisent pas à la présence de groupes de guérillas sur le territoire Colombien. » (Guilland et Mazars 2012, p. 19).

4 Le développement du tourisme doit s’accommoder de cette « paix imparfaite »5. S’il ne jouit pas de l’Eldorado post-conflit évoqué trop souvent sans réserve, le tourisme bénéficie néanmoins d’un avantage rhétorique certain lié à la médiatisation d’une présumée situation de paix qui permet de rassurer les touristes et les potentiels investisseurs. Il bénéficie également d’un avantage concret relatif à la démobilisation de guérilleros qui libèrent des territoires stratégiques pour son déploiement.

Cependant, cette démobilisation n’a pas été complète6 et les territoires anciennement soumis au contrôle des Farc-Ep sont en proie à une réorganisation de pouvoir qui peut se révéler hautement problématique. Dans de nombreuses régions la présence d’autres groupes armés irréguliers (ELN7 et organisations criminelles, telles que les milices paramilitaire (Bacrim)8 ou/et narcotrafiquants) persiste ou s’impose. Ces groupes exercent sur les territoires et les populations locales une pression qui rend difficile

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l’exercice d’un Etat de droit, depuis la signature des accords en 2016 le nombre d’assassinats de leaders sociaux, de défenseurs des droits de l’Homme et d’ex- guérilleros est alarmant9. Les limites au développement de la paix sont également liées à un système économique dont les fondements capitalistes et néo-libéraux freinent l’équité sociale, creusent les inégalités et encouragent les velléités d’appropriation des ressources rurales, urbaines, minières, naturelles, matérielles et aussi touristiques.

L’Etat Colombien encourage ce modèle économique au risque de produire des économies d’enclave dans des régions « où la frontière entre le légal et l’illégal n’existe plus » (Serje 2012) et où le capitalisme sauvage ne doit pas obstruer l’exploitation commerciale des régions et de leurs ressources. L’industrie touristique s’insère dans ces dynamiques et pour se développer doit se plier aux organisations territoriales locales. Il est alors difficile d’appréhender le tourisme comme un outil indiscutable pour la paix, ce que le gouvernement ou l’Organisation Mondiale du Tourisme (OMT) promeuvent pourtant avec conviction.

5 Ainsi, alors que la reprise du tourisme que vit la Colombie depuis le début des années 2000 est vue par les pouvoirs publics et les professionnels de la branche, non seulement comme une aubaine économique, mais aussi comme un signe de paix et de retour du pays sur la scène internationale, l’arrivée de plus en plus massive de touristes étrangers et l’ouverture du pays à une grande majorité de sa population auparavant fortement restreinte dans sa mobilité, n’en pose pas moins un certain nombre de questionnements. Les nombreuses conférences et initiatives publiques apparues récemment pour renforcer le secteur du tourisme témoignent de l’intérêt des autorités colombiennes à miser sur cette industrie. Si bien sûr le profit économique constitue le moteur principal de ce processus, d’autres dynamiques, telle que la réhabilitation des anciens combattants ou la mise en mémoire du conflit, animent également cette volonté forte de développer le tourisme. Comme nous le verrons ci-dessous, l’activité est en pleine expansion dans le pays. Il est difficile de ne pas associer cet essor aux bénéfices de la période post-accord. Faut-il pour autant croire que le tourisme et la paix vont de pair ? Certes cette activité demeure restreinte en période de conflit armé mais en reconfigurant les dynamiques sociales, identitaires, politiques et économiques des territoires, le tourisme rebat les cartes des pouvoirs qui s’y exercent. Selon ses modalités de développement, il peut être à l’origine de nouveaux conflits, de nouvelles formes de domination et de dénis de reconnaissance plus insidieux. L’enjeu de cet article n’est pas de minimiser les retombées positives du tourisme dans cette Colombie post-accord mais de constater que cette industrie a encore de nombreux défis à relever pour être le corolaire de la paix. Déclarer qu’une Colombie touristique garantit une reconstruction post-conflit n’est pas un acte performatif. Il faut alors se demander si appréhender le tourisme comme un outil au service de la paix relève plus d’un mythe ou d’une réalité. Après une bref regard sur la reprise du tourisme colombien depuis le début des années 2000, cet article propose d’observer certains défis qui caractérisent le secteur depuis la signature des accords de paix entre le gouvernement et les Farc-Ep, tels que la reconstruction de l’image du pays, la prostitution et le narcotourisme, la problématique de l’accès aux terres et aux ressources, la promotion de l’éco-tourisme et du tourisme « communautaire », ainsi que le rôle de cette industrie dans la réintégration des combattants démobilisés.

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I. La reprise du tourisme en Colombie

6 Le conflit armé en Colombie a significativement entravé le développement du tourisme jusqu’en 2006, année qui a vu une importante reprise de ce secteur. Selon le Vice- Ministère de tourisme (Colombia Reports, 2018), un peu plus d’un million de visiteurs étrangers se sont rendus en Colombie en 2006, alors que 3’104’606 ont visité le pays en 2018, impliquant une augmentation de plus de 300 % en douze ans. Une grande majorité de ces visiteurs sont issus des Etats-Unis (20.8 % en 2018) et des principaux pays d’Amérique latine (Venezuela10, Argentine, Brésil et Mexique). On peut néanmoins noter au début de 2019, une baisse des visiteurs argentins (moins 27 %) et brésiliens (moins 15 %), alors que ceux issues du Pérou (plus 44 %) et de France (plus 26 %) voient au contraire leurs contingents en forte augmentation. La grande majorité de ces visiteurs se rendent en Colombie pour des motifs associés au loisir (79 %) et un significative part voyage pour des raisons d’affaire (12.8 %), poussant les autorités à miser de manière importante sur le tourisme d’affaires. C’est la capitale Bogota qui accueille le plus grand nombre de ces visiteurs, suivie par Carthagène, Medellin et Cali.

Toutefois, si la plupart des touristes étrangers arrivent par voie aérienne dans la capitale, c’est actuellement la région caribéenne dans le Nord du pays qui représente le foyer principal du tourisme, avec comme point d’attraction majeur, la ville coloniale de Carthagène, classée au patrimoine de l’UNESCO. L’attractivité de la zone caribéenne peut aussi être illustrée par le dynamisme exceptionnel de Santa Marta et Bucaramanga, en matière d’accueil de touristes étrangers (Colombia Reports, 2018).

7 Entre 2007 et 2015, le gouvernement colombien a accueilli deux fois le sommet mondial de l’OMT, la première fois à Carthagène et la seconde fois à Medellin, une ville en pleine reconstruction de son image noircie par les cartels. En 2007, le rapport sur le sommet de l’OMT décrivait la Colombie comme un pays revenu du bord des abysses. Le développement du tourisme a été en premier lieu optimisé par la sécurisation des routes, avec des programmes tels que Vive Colombia. Viaja por ella (Vit la Colombie.

Voyage pour elle) et Rutas seguras (routes sûres), qui ont permis la redécouverte de leur pays par de nombreux habitants et le début la croissance du tourisme international. Le président d’extrême-droite Álvaro Uribe Vélez (2002-2010) et sa politique de main de fer ont joué un rôle non négligeable dans ce processus, entres autres par un programme intitulé « caravanas turísticas » (caravanes touristiques), inclus dans sa politique de sécurité et de défense : selon un agenda spécifique, des contingents de l’armée sécurisaient certaines routes menant à des lieux touristiques. Dans ce contexte de pacification du territoire, le Plan de Développement National de la Colombie pour 2014-18 a situé le tourisme comme un secteur prioritaire dans sa stratégie à travers la rédaction d’un plan spécifique pour le tourisme de 2014 à 2018, intitulé : « Tourism for Peace Building ». Des sites de développement prioritaires ont été identifiées et labellisées

« destinations post-conflits » ; le développement touristique était considéré comme un moyen « de reconstruire le tissu social et la culture de des territoires, tout en valorisant la chaîne des valeurs et la qualité de vie des communautés hôtes par de pratiques responsables et durables. » (OCDE 2018, p. 317).

8 Si les dispositifs sécuritaires ont certainement dynamisé le tourisme, spécialement le tourisme local, il était également incontournable pour les autorités de transformer l’image d’un pays, considéré depuis des décennies comme dangereux et inaccessible, et ce d’autant plus pour attirer des touristes internationaux. Comme le souligne le rapport

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de l’OMT « Colombia, back on the map of world tourism » (OMT 2009), le pays était à l’époque bien connu du public et les efforts de communications devaient se centrer non sur la création d’une image, mais plus sur la correction d’une image déformée. Le gouvernement a initié un important travail de communication à travers sa branche opérationnelle ProColombia, chargée de promouvoir le pays aux touristes et aux investisseurs étrangers. Les organismes internationaux ont également soutenu cette stratégie de communication ; l’OMT a significativement promu le pays en célébrant ses campagnes de communication qui lui auraient permis, selon le rapport cité ci-dessus, de transmettre : « la vraie réalité du pays, libre des stéréotypes et des préjudices issus de son histoire traumatique, déjà pour une large partie appartenant au passé, et en cours d’être complètement résolu dans le court-terme. » (OMT 2009, p. 3)

II. Promouvoir une nouvelle image du pays : force et limites

9 ProColombia a initié sa première campagne de promotion touristique en 2007. Elle était intitulée « Colombia es pasión » (La Colombie est passion) ; l’objectif était d’unir les habitants derrière une identification commune. (Guilland 2012) La seconde campagne lancée en 2007, adoptant un ton plus audacieux, prenait, elle, le contre-pied de l’image négative associée à la Colombie en mobilisant la notion de « risque » : « Colombia, el riesgo es que te quieras quedar » (La Colombie, l’unique risque et tu veuilles y rester).

10 En 2013, le concept de « réalisme magique » – caractéristique entres autres de nombreuses œuvres littéraires colombiennes et latino-américaines – était placé au centre de la communication de ProColombia. Cette fois, la volonté était de modifier la perception des visiteurs « en leur montrant les charmes des destinations touristiques colombienne, en même temps que le progrès effectué en termes de sécurité et de stabilité ». (ProColombia 2013) Alors que le répertoire d’images associées au réalisme magique produit par ProColombia mettait en jeu des éléments tels que des jungles mystérieuses, des mers multicolores et des animaux étranges, la plateforme Netflix diffusait au même moment la première saison de la série « Narcos », qui reprenait également le réalisme magique à son compte pour l’assimiler en opposition au narcotrafic et au conflit armé. (Naef 2018) De même, les guides impliqués dans les

« narco-tours » ou « Pablo tours » (liés à la mise en tourisme de l’histoire de Pablo Escobar et des narcotrafiquants) – fortement critiqué par les médias et les autorités colombiennes, mais très populaires au sein des touristes internationaux – mobilisent toujours fréquemment la notion de réalisme magique dans le cadre de leurs discours sur l’histoire du narcotrafic. Dans ce contexte, la série télévisée Narcos a contribué à façonner les représentations des touristes internationaux, et en premier lieu du marché américain qui représente un des réservoirs principaux. Comme c’est le cas dans l’exemple du Golfe d’Urabá présenté en introduction, les représentations promues à l’échelle nationale (par le gouvernement et ProColombia) se heurtent à celles diffusées par des acteurs externes (comme Netflix dans le cas de Medellin ou le Ministère des Affaires étrangères français dans le cas d’Urabá). Pour son vingt-cinquième anniversaire, en 2017, ProColombia lançait sa dernière campagne en date « Colombia : Tierra de la Sabrosura », afin de se détacher une fois pour toute de son image de violence : le terme local Sabrosura, issu de la sphère musicale colombienne et dénué de traduction, exprime une attitude positive, la beauté et le bon goût.

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11 Les campagnes de promotions, les médias internationaux et les productions issues de la culture populaire façonnent les représentations de potentiels touristes étrangers, impactant d’une part leur décision de voyager en Colombie et d’une autre part leurs pratiques une fois sur place. Dans un monde globalisé et hyperconnecté, le défi est donc de taille pour les promoteurs du tourisme colombien, qui visent à diffuser l’image d’un pays qui a tourné la page de son histoire violente. De plus, les représentations des touristes ne se limitent pas à l’ensemble d’un pays, mais peuvent être centrée sur une région particulière. Comme le montre Vélez Rivas (dans ce numéro), l’Amazonie et ces habitants ont fortement marqués les esprits du public international ; la culture populaire et les guides de voyage ont contribué à diffuser des représentations souvent romantiques et stéréotypées. Celles-ci sont maintenant réactualisées avec le développement touristique.

12 Le défi promotionnel largement pris en charge par l’Etat, est une relative réussite. La volonté de transformer l’image du pays fonctionne et le nombre accru de visiteurs en témoigne. Les images positives promues par Procolombia, relayées par les guides de voyages et les plateformes internet donnent à voir le potentiel touristique du pays.

Vers l’extérieur, l’idée que la Colombie est un pays pacifié se diffuse. La médiatisation de l’accord de paix et les symboles comme l’attribution du prix Nobel de la paix au président Juan Manuel Santos en 2015 ont contribué à changer l’image d’un pays en guerre et dangereux. Les touristes rassurés se rendent dans le pays à la recherche de sa

« magie », mais aussi des traces de son histoire violente, de ses vices et de ses traumatismes. Certains visiteurs sont encore profondément impactés par l’image stéréotypée du pays qui a du mal à se dissiper en dépit des efforts promotionnels.

III. Narco-tourisme et tourisme sexuel

13 La réputation de la Colombie se modifie à deux vitesses. Les craintes liées aux conflits diminuent rapidement depuis l’accord signé avec les Farc-Ep, mais l’imaginaire globalisé d’un pays où règne le trafic de drogue demeure vivace. Il est intégré dans un tourisme parallèle à celui promu et soutenu par les pouvoirs publics. L’entretien de cet imaginaire contradictoire est particulièrement prégnant à Medellin, qui a acquis le statut peu glorieux de capitale de la drogue dans les années 80 et 90. Les « narco-tours » ou les « Pablo tours » représentent une des offres les plus courues par les touristes étrangers dans la seconde ville de Colombie. (Naef 2018a) Le phénomène n’est pas nouveau. Jusqu’au début des années 2010, sur le chemin de randonnée qui mène au site archéologique Teyuna Ciudad Perdida dans la Sierra Nevada de Santa Marta, des paysans locaux proposaient aux touristes en demande des visites payantes d’un laboratoire de cocaïne. Ces mêmes visiteurs, une fois sur le site archéologique multipliaient les photos avec les militaires en charge de leur sécurité et diffusaient ensuite de nombreuses images et récits allant à l’encontre des efforts promotionnels officiels qui vantaient le site pour ses richesses patrimoniales naturelles et culturelles (Guilland 2012). Face à cette « dérive touristique » et à la mauvaise publicité qu’elle encourageait, le gouvernement a détruit le laboratoire et s’est assuré que d’autres visites n’aient pas lieu. Il a en outre interdit formellement aux militaires de prendre des photos avec les touristes.

14 Le défi colombien face au narco-tourisme relève également d’une lutte contre la consommation. De nombreux visiteurs profitent d’être « au pays de la drogue » pour en

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consommer de manière décomplexée. Certains endroits comme Taganga, un petit village de la côte caraïbe dont fait mention Luis Sanchez (dans ce numéro) sont devenus des lieux réputés pour leurs fêtes débridées où la drogue est facile à acquérir. Evoquer Taganga permet également d’aborder le problème du tourisme sexuel dans le pays.

Dans ce village, l’arrivée de plus en plus importante de visiteurs a profondément redéfinit l’organisation sociale et les sources de revenus des habitants. Une arrivée d’argent importante lié à une économie touristique en pleine essor a créé des déséquilibres importants entre ceux qui peuvent participer légalement au développement de cette activité (hôtellerie, restauration, plongée, pêche etc.) et les autres. La prostitution, comme le trafic de drogue, trouve une place de choix auprès de ceux restés aux marges du développement légal du tourisme. En 2017 un étranger (Assi Moosh), venu construire un hôtel à Taganga huit ans plus tôt, a été arrêté et renvoyé dans son pays. Celui qui était surnommé « l’intouchable » agissait depuis plusieurs années avec la complicité d’une partie des autorités locales et dirigeait un réseau de prostitution réservé aux étrangers (el Heraldo 2017) qui s’étendait aux villes de Medellin, Bogota et Carthagène. De plus, la ville de Carthagène, considérée comme le joyau touristique du pays, réputée pour son architecture coloniale, ses plages et ses fêtes, est aussi connue pour ses scandales liés à la prostitution, notamment dans le cadre d’évènements organisés spécifiquement pour les étrangers (CNN, 2018). A Santa Marta, le réseau de prostitution est également alarmant avec comme premières victimes les jeunes femmes venues du Venezuela voisin (Caracol 2019). Avec le nouvel essor touristique de la Colombie, le tourisme sexuel devient un enjeu de plus en plus délicat. Le cas de Taganga est assez significatif du défi que doit relever le pays pour empêcher l’exploitation sexuelle de jeunes femmes ou de jeunes hommes. Outre l’impératif de repérer les réseaux de proxénétisme il convient également lutter contre l’impunité et la corruption qui les rendent possibles.

IV. Garantir la paix par le tourisme communautaire et l’éco-tourisme : une ambition de l’Etat

15 Dans un pays où le contrôle des territoires et de leurs ressources est un défi pour l’Etat, le tourisme vient souder l’illusion de paix grâce aux principes de conservation et de développement11. Bien que les projets touristiques aient émergé dans une logique néolibérale de libre marché, de compétitivité et de privatisation, les politiques s’appliquent à présenter cette activité comme un outil « durable », capable d’améliorer la qualité de vie de la communauté nationale et des communautés locales, tout en garantissant la stabilité politique et sociale des régions où il se développe. Soucieux de reprendre et de répondre aux exigences des instances transnationales promouvant une version éthique d’une activité longtemps décriée pour son impact négatif sur les régions réceptrices, le gouvernement colombien et les promoteurs du tourisme ont toujours su utiliser une rhétorique positive au travers de laquelle est systématiquement mis en avant le supposé potentiel à créer de meilleures conditions de vie pour tous.

Déjà en 1996, la loi 300 soulignait l’importance du tourisme comme :

Une industrie essentielle pour le développement du pays et spécialement des différentes entités territoriales, les régions et les provinces, étant donné qu’il remplit une fonction sociale. L’État lui prêtera une attention spéciale en raison de son importance pour le développement national.12

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16 Les programmes touristiques impulsés par l’Etat ont ensuite été insérés dans le plan national de développement 2007-2010 porté par la devise « Etat communautaire : développement pour tous ». Loin d’être abordé comme un simple outil au service d’une économie néolibérale, l’association du tourisme à ce programme permettait de rappeler son caractère social. Les objectifs politiques ainsi énoncés étaient repris par le gouvernement Santos et plus que jamais entretenus par la promesse de prospérité pour tous. « La bonne réalisation du tourisme est un des meilleurs indicateurs de notre prospérité démocratique » assurait le président de la république lors d’une féria touristique (ANATO 2012) manifestant ainsi son enthousiasme et son optimisme face aux possibilités qu’offrait le tourisme à l’avenir. Aujourd’hui, garantir la paix devient le défi majeur du tourisme. Depuis que les négociations avec les Farc-Ep se sont ouvertes en 2013, les programmes de développement touristiques fleurissent et l’Etat met en place de nombreux projets qui se veulent sociaux, communautaires, durables et écologiques. Les objectifs éthiques sont ambitieux et doivent se combiner, non sans contradictions parfois, au développement compétitif des régions.

17 En 2014, le ministère de l’environnement pariait déjà sur l’écotourisme communautaire comme un outil de développement local et de conservation des parcs naturels13. En 2017 le ministère du commerce, de l’industrie et du tourisme décidait de renforcer la compétitivité et l’entreprenariat touristique des différentes populations du pays. A cet effet, il ouvrait un budget pour encourager le tourisme communautaire14. Les projets

« Tourisme paix et vivre ensemble » (Turismo, paz y convivencia) et « C’est sûr ça va te plaire » (Seguro te va a encantar), étaient les initiatives les plus significatives concernant l’association du tourisme à la construction de la paix. Avec ces deux programmes il était question de diriger et soutenir l’activité touristique dans des régions touchées par le conflit afin que les colombiens se réapproprient leur pays pour l’ouvrir ensuite vers l’extérieur. Comme il l’a été mentionné dans l’introduction de ce texte, quatre régions sont pilotes dans la cadre du programme « tourisme, paix et vivre ensemble » : La Serranía de la Macarena dans le Meta, le chemin de Teyuna –Ciudad Perdida dans la Sierra Nevada de Santa Marta, la vallée de Sibundoy et Mocoa dans le Putumayo, et l’Urabá Darién entre Antioquia et le Chocó. Si, les programmes de l’Etat sont ambitieux et leurs objectifs sont difficilement critiquables, les projets mis en avant sont souvent trop flous pour être appliqués sans ambiguïté. Comme le montre Sanchez (dans ce numéro) où il analyse les difficultés à concilier les objectifs de paix et les ambitions environnementales, les préconisations gouvernementales rencontres fréquemment des obstacles tangibles au niveau de leur réalisation locale. Ceci est également illustré par Andrade, (dans ce numéro) lorsqu’elle met à jour les contradictions entre les échelles de gouvernance à La Mesa (Cundinamarca) et Villavieja (Huila). L’auteure démontre le décalage entre les promesses touristiques promues par des programmes élaborés nationalement et la réalité de leur application dans les territoires.

18 Si de tels projets touristiques, lorsqu’ils sont initiés pas par les pouvoirs publics, font face à des limites significatives lors de leur application sur le terrain, des initiatives nées au sein même des communautés peuvent également être sources de tensions dû à leur développement rapide. Dans le contexte urbain de Medellin, un certain nombre de projets touristiques qualifiés de « communautaires » sont apparus récemment dans des quartiers populaires, à l’image de Moravia ou de San Javier. Ce dernier cas, situé dans la commune 13 – fortement associée au conflit armé qui a traumatisé la seconde ville de Colombie – voit depuis moins de dix ans, le développement de « comuna tours » (Naef,

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2016), visant à présenter aux visiteurs étrangers un aperçu de l’histoire et de la vie quotidienne des quartiers populaires. Alors qu’en 2014, un groupe encore restreint d’entrepreneurs touristiques, majoritairement habitants du quartier, proposait ces tours à une dizaine de touristes quotidiens tout au plus, le succès de l’offre a entraîné une augmentation majeure des effectifs, évalués en 2019 à 15’000 touristes par mois. La

« comuna 13 » figure en tête de liste des attractions de la ville dans l’édition 2018 du Lonely Planet (Egerton et al. 2018) et de nombreux guides vêtus de tee-shirts « comuna 13

» font maintenant le pied de grue à la sortie du métro de San Janvier pour proposer leurs services aux visiteurs. L’augmentation des acteurs touristiques, et surtout l’arrivée massive de guides externes (issus d’autres quartiers, mais aussi d’autres pays tels que le Venezuela, l’Argentine voire même la France), vus comme déconnectés de l’histoire traumatique de ce territoire, provoque des critiques de la part de guides qui se considèrent comme légitimes du à leurs liens au quartier, mais également de la part de certains habitants qui voient actuellement des centaines de touristes défilés devant leurs fenêtres. Dans ce contexte, la dimension communautaire de cette pratique touristique initiée par des résidents du quartier est remise en question par son succès et par sa réappropriation par des acteurs externes, entraînant des effets considérés comme négatifs par une partie de la population locale : perte de bénéfices au profit d’agents extérieurs, récupération et commercialisation de la mémoire du quartier, biais dans les représentations de l’histoire du lieu, désagréments dans la vie quotidienne des habitants.

V. Tourisme et démobilisation

19 Les programmes destinés à la réinsertion dans la vie civile des combattants Farc-Ep démobilisés (Van Broeck et al., dans ce numéro) amènent à observer ce qui s’est produit à la suite du processus de justice et paix de 2005. Le cas de la Sierra Nevada de Santa Marta constitue un exemple représentatif. (Guilland 2017, p. 313-323). Dans la deuxième moitié des années 2000, avec la loi justice et paix, un nombre important de paramilitaires du nord de la Sierra Nevada ont déposé les armes, parmi eux, leur chef de fil, Hernan Giraldo. Parallèlement les paysans de la région, sous la pression des politiques anti-narcotiques, ont décidé d’abandonner les cultures illicites de coca. Afin d’amortir ces changements, nombreux sont les habitants vivant sur les versants du chemin qui mène au site archéologique Teyuna Ciudad Perdida, qui voient le tourisme comme une alternative économique. Plusieurs ont ainsi fait le choix de devenir guides, porteurs, mototaxi, cuisiniers ou d’ouvrir de petits lieux d’hébergement sur le trajet.

Jusqu’en 2006 une seule agence, contrôlée par Hernan Giraldo pouvait emmener les touristes jusqu’au site. Depuis la démobilisation de son groupe d’Autodéfense (Resistancia tayrona), d’autres agences sont apparues et recrutent maintenant leur personnel parmi les nouveaux démobilisés.

20 Le tourisme vers le site gagne en l’importance et avec son intégration dans le programme « Tourisme, paix et vivre ensemble », le chemin pour Teyuna devient un laboratoire. Les dynamiques de coordination entamées avant même le lancement de ce programme sont encouragées par les nouveaux objectifs de construction de la paix. Les communautés locales autochtones et paysannes, les autorités municipales, l’Universités, l’Etat par la présence de l’Institut Colombien d’anthropologie et d’histoire et l’Unité nationale du parc naturel notamment, des entreprises privées, des fondations

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nationales et transnationales, des entités gouvernementales de contrôle et de protection/préservation, des organisations non gouvernementales, tous ces acteurs travaillent ensemble pour coordonner une activités touristiques (Vega 2017) qui répondent aux objectifs (vus plus haut) du programmes « Tourisme, paix et vivre ensemble »15. En termes de réinsertion dans une activité sociale et économique, les résultats sont palpables : plus de la moitié des acteurs aujourd’hui insérés dans l’activité touristique sont des personnes démobilisées.

21 A l’heure de présenter le tourisme comme un outil pour la paix, le cas de du « Chemin vers Teyuna » et érigé en exemple. Pourtant, en dépit de ces progrès et d’un programme touristique fort, la violence demeure dans la région. Les bandes criminelles sont toujours très présentes sur ce territoire qu’elles contrôlent. Héritées de l’ancien groupe d’Hernan Giraldo, elles exercent de fortes pressions dans la région et démontrent les limites du processus de démobilisation. En 2018, l’assassinat d’un fonctionnaire du parc naturel de la Sierra Nevada (El Espectador 2019) illustrait les obstacles liés à la mise en œuvre d’une politique écologique pacifiée. En mai 2019, un leader paysan était à son tour victime d’assassinat dans un « endroit situé au centre du chemin emprunté par les touristes pour se rendre à Ciudad Perdida. Selon ses habitants, il s’agissait d’une zone où réapparaissaient les vieilles pratiques d’extorsion et de contrôle du territoire de l’époque où l’ex chef paramilitaire extradé Hernan Giraldo parvenait à contrôler le commerce des excursions » (Semana 2019)16. Cet exemple démontre parfaitement comment la paix ne se réduit pas en Colombie à la question des Farc-Ep et comment le tourisme peut rester aux mains des groupes armés irréguliers quand ceux-ci ne sont pas entièrement ou correctement démobilisés.

VI. Tourisme et accès aux ressources

22 Alors que la lutte contre les Farc-Ep légitimait auparavant toutes interventions étatiques, aujourd’hui la construction de la paix devient le nouveau leitmotiv des actions de l’Etat. Le tourisme proposé comme un outil de pacification doit répondre à une certaine déontologie. Il doit garantir le développement social, communautaire et économique d’une région tout en permettant la préservation et la conservation des ressources naturelles et patrimoniales des espaces où il se développe. Derrière cette

« économie morale » (Fassin 2009) du tourisme, toute appropriation des ressources d’un territoire peut être légitimée. Comme déjà énoncé, les programmes de développement de l’Etat sont nombreux. Pour se réaliser ils s’appuient sur des ressources locales qui se voient destinées à l’usage unique des projets touristiques.

Cette confiscation de l’usage des ressources n’est pas toujours consensuelle et peut produire sur la population locale diverses formes de violences.

23 Ojeda, dans un article éclairant, analyse le cas du parc naturel Tayrona (Ojeda, 2016).

Elle décortique la mise sur le marché de la conservation des ressources naturelles du parc et de sa mise en tourisme. Elle explique comment la concession du parc à une entreprise privée a engendré des effets délétères sur la population locale. Le terme de despojo, difficilement traduisible en français, est au cœur de ses analyses. Il renvoie autant à la confiscation des terres aux habitants du parc par les anciens paramilitaires, qu’à une forme beaucoup plus insidieuse et quotidienne de confiscation des moyens de subsistances, des ressources, voire des identités engendrées par une violence étatique

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et para-étatiques, par des politiques de développement et par l’accaparement capitaliste des ressources naturelles par l’Etat et la Concession. Ojeda avance que

La mise en place récente des politiques de conservation néolibérales centrées sur le développement de l’(éco)tourisme donne lieu à des paysages de dépossession [despojo ] non pas à cause de l’accaparement [des terres] associée à la violence paramilitaire mais à cause de la négation quotidienne des ressources17 [ aux habitants du parc]. […] La pression croissante sur les espaces et sur les ressources sur lesquels s’appuie le tourisme dans le Tayrona, se traduit par la criminalisation, la relocalisation et l’expulsion des paysans et des pêcheurs sous des « prétextes verts » de conservation, qui pèse en plein sur leurs épaules18 (Ojeda 2016, p. 25-30).

24 L’accès aux ressources ne concerne pas seulement la question des terres souvent envisagées comme patrimoine naturel. Pour se développer le tourisme mobilise également le patrimoine culturel colombien dont l’exploitation est toujours un enjeu.

Régulièrement inséré dans un régime de patrimonialité qui croise les échelles de gouvernance, la gestion des ressources culturelles doit répondre aux injonctions des organisations internationales à celles de l’Etat sans exclure les communautés locales. Ce défi patrimonial n’est pas aisé et le développement du tourisme catalyse les conflits au niveau local. Le cas du patrimoine archéologique est significatif. Depuis les milieux des année 2000 les peuples autochtones qui cohabitent ou vivent au côté des parcs archéologiques les plus importants du pays, Teyuna Ciudad Perdida, Tierradentro et de San Agustín, ont revendiqué les vestiges comme leur héritage ancestral. Or ces parcs sont depuis leur patrimonialisation exclusivement gérés et administrés par l’Etat et deux d’entre eux sont classés au patrimoine mondial de l’Unesco. Depuis une dizaine d’années des « affaires patrimoniales » (Guilland 2017) opposent les leaders des communautés autochtones aux acteurs du patrimoine et du tourisme. Ces divergences apparaissent comme le miroir d’une dichotomie entre l’acceptation juridique des objets patrimonialisés et les nouvelles logiques d’appropriation symbolique et politique liées aux revendications ethniques. Ces moments de tension permettent aux communautés de lutter pour leurs droits au territoire, à la reconnaissance de la diversité culturelles en mettant en avant leurs savoirs, leur histoire et leur identité. L’issue des conflits est palpable lorsque les autochtones acquièrent une place de partenaires dans un dispositif patrimonial transformé. Il s’opère alors un glissement d’une approche essentiellement matérielle du patrimoine vers une approche qui encourage sa valeur relationnelle (Gravari Barbas 2014). La question du sens accordé aux objets, du rapport que les communautés entretiennent avec eux, doit devenir toute aussi importante en matière de valorisation que la stricte référence à leur matérialité. Par un effet d’altérisation patrimoniale (Guilland 2017), ce processus renforce les frontières ethniques et les vestiges deviennent les supports de nouvelles pratiques ethniques, rituelles et sacrées.

25 Cet exemple montre parfaitement comment le développement du tourisme est à l’origine de nouvelles dynamiques identitaires. Pour être reconnus et intégrés aux dispositifs patrimoniaux et touristiques les communautés doivent répondre à l’image de l’indien « authentique », « ancestral ». De cette manière elles légitiment leur implication dans la gestion du patrimoine et entrent dans le marché de la différence du tourisme en créant et devenant leurs propres ressources culturelles. Le texte de Velasquez (dans ce numéro) est significatif de ce processus, il illustre parfaitement la manière dont les communautés autochtones dynamisent leur culture pour la faire valoir comme un attrait pour les visiteurs. Il montre en outre le rôle primordial des chercheurs engagés auprès des communautés pour (re)trouver leurs identité

« ancestrale » à des fins touristiques. L’injonction identitaire induite par les attentes du

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tourisme ne concernent pas uniquement les populations autochtones. Les afro- descendants doivent eux aussi répondre à une image stéréotypée évoquant une

« représentation plus sensuelle et festive, passant par la mise en scène de traits associés à la culture et aux corps afro-caribéens » (Cunin ; Rinaudo 2008). Les communautés paysannes quant à elles sont invitées à adopter une « identité verte » afin de correspondre au canon de l’écotourisme comme le démontre Ojeda dans ces travaux (Ojeda 2012 et Guilland et Ojeda 2013).

26 Le tourisme comme le patrimoine contribuent à stimuler les identités communautaires pour mieux conserver, sauvegarder mais aussi récupérer, créer, inventer leurs expressions culturelles qui n’existeraient pas ou disparaîtraient sans ces injonctions identitaires. Cependant en assignant des identités spécifiques, ce processus peut être perçu comme une « conduite des conduites » régie par la rationalité néolibérale19 qui doit rendre autonomes les communautés sur ce marché du tourisme et du patrimoine.

Amenées à devenir des marchandises culturelles, les identités courent ainsi le risque de leur auto-réification.

VII. Conclusion

27 Dans ce recueil de textes, des chercheurs colombiens et internationaux – issus de disciplines aussi diverses que la géographie, l’anthropologie, le droit et les sciences politiques - mettent en commun leurs expertises et leurs expériences pour répondre collectivement à la question de savoir si le tourisme peut effectivement représenter un outil pour la consolidation de la paix en Colombie. Comme souvent, le développement du tourisme dans un contexte d’après-guerre est ambivalent, représentant par exemple une importante source de revenus et d’opportunités d’intégration, tout en étant marqué par de fortes relations de pouvoir, entraînant encore de multiples tensions et des conflits parfois sévères. Les défis sur le terrain sont encore considérables pour que le tourisme puisse constituer un moteur de développement équitable et durable. Ainsi, au-delà de la rhétorique positive, et quelque fois simpliste, des organisations internationales et des pouvoirs publics colombiens, qui voient dans le tourisme une panacée pour consolider la paix, le défi est également de taille pour le monde académique, qui se doit d’apporter un regard critique sur le développement de plus en plus rapide de ce secteur.

28 Les contributions de ce numéro concernent diverses régions de Colombie, en abordant le développement du tourisme au prisme des problématiques présentées ci-dessus.

Dans son article, Sanchez questionne la difficile articulation entre les objectifs environnementaux et touristiques, cette problématique, loin d’être nouvelle, demande à être réactualisée dans le contexte post-accord de paix. L’auteur revient dans un premier temps sur le rôle du conflit armé colombien qui, historiquement, est à l’origine de nombreux conflits environnementaux. L’analyse porte ensuite sur plusieurs closes contenues dans les accords pouvant avoir une incidence sur la mise en place de projets écotouristiques. Synthétisant ces éléments, Sanchez termine sur la nécessité d’adopter une justice environnementale prenant en compte les droits des communautés locales pour que la mise en place de projets touristiques soit intégrée positivement au contexte sociale et environnemental de leur développement. Le texte de Velásquez Puerta apporte un éclairage sur les dynamiques culturelles induites par le tourisme. L’auteure présente un projet de recherche-action-participation auquel elle participe. Sur la

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demande de la communauté du resguardo Purace (territoire autochtone) une équipe pluridisciplinaire de professionnels et d’universitaires ont accompagné un processus de travail autour des savoirs traditionnels de la communauté et de leur mise en tourisme.

Cet article est particulièrement intéressant pour comprendre les interactions entre les peuples autochtones et les agents extérieurs. Œuvrant ensemble à dynamiser les cultures ethniques, ils s’emploient également à promouvoir les savoirs traditionnels à l’intérieur des communautés et à l’extérieur par le tourisme. Cette ouverture, dans ce dossier, sur une recherche-action-participation permet de penser le rôle et la responsabilité des chercheurs dans la mise en tourisme des cultures indiennes. L’article d’Andrade Benítez met en avant le fossé qu’il peut y avoir entre les préconisations nationales émanant du ministère en charge du tourisme et leur application au niveau locale. Sur la base d’une étude comparative de deux communes colombiennes, La Mesa (Cundinamarca) y Villavieja (Huila), l’auteure analyse l’action publique territoriale en confrontant les objectifs des politiques de décentralisation et de planification de l’activité touristique et leur réalisation au concret. Cette étude permet de rendre compte des difficultés, des obstacles et des résistances locales à l’heure où le gouvernement colombien projette depuis ses ministères la promotion du tourisme dans son pays. Comprise dans la production de territorialité cette activité implique que son développement soit considéré depuis le local.

29 Van Broeck, Guasca et Vanneste, à travers une analyse de documents associés aux territoires de réintégration (ETCR) des anciens combattants de la Farc-ep, présentent les potentialités de la pratique touristique dans la démobilisation des acteurs du conflit.

Démontrant qu’un nombre significatif d’anciens membres de la Farc-ep se tourne aujourd’hui vers le tourisme pour réintégrer la vie civile, les auteurs mentionnent les limites actuelles attachées à ce contexte, tels que le manque de financement ou l’absence de formation technique, qui mettent en péril la durabilité de ces initiatives.

Sur la base de ces exemples, Van Broeck et al. questionnent finalement la notion de

« post-conflit » en Colombie, où des acteurs démobilisés font encore face à des risques significatifs de violence. Dans le région amazonienne, Velez mobilise le concept

« d’imaginaire social » dans une perspective historique, de la colonisation espagnole au développement du tourisme, en démontrant comment le imaginaires produits par les scientifiques, les aventuriers, les romanciers et récemment les guides touristiques influent sur les pratiques des touristes, mais aussi sur celles de la population hôte.

Selon Velez, des communautés amazoniennes, s’inscrivant dans une dynamiques performative et exotisante, tendent à se réapproprier des récits issus du secteur touristique pour s’adapter aux imaginaires – et ainsi à une certaine demande – des touristes. L’imaginaire touristique est également au centre de la contribution de Pinero, qui analyse les représentations des français sur la Colombie en se basant sur différents médias tels que le site du Ministère des Affaires étrangères et la plateforme TripAdvisor. L’auteur démontre ainsi que l’image de la Colombie a évolué de manière positive depuis 2014 dans les médias français.

30 Finalement, Garavito et al, concluent ce numéro par la synthèse d’un projet de recherche intitulé « 2030 : une vision pour le tourisme en Colombie » ; une réflexion sur la nécessité de développer le tourisme tout en réduisant les inégalités et en améliorant la qualité de vie de la population locale. Ils démontrent que si la croissance du tourisme en Colombie est constante depuis 2005, ce succès est plus lié à la conjoncture qu’aux effets des politiques actuelles. Les résultats de ce projet de recherche, comme les contributions de ce numéro sur le tourisme et la construction de la paix en Colombie,

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rappellent que dans un contexte fragile de « post-accords », le développement de ce secteur est source de nombreux bénéfices, mais également de tensions importantes.

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NOTES

1. La loi 1448 del 2011, la loi des victimes et de restitution des terres et la création d’instances étatiques comme l’unité de restitution des terres (https://www.restituciondetierras.gov.co) et le l’unité pour les victimes (https://www.unidadvictimas.gov.co).

2. “bombardeo mediático que tiene como centro la palabra “posconflicto”. El hecho de que se use esta palabra en singular y de forma absoluta, da la sensación de que con el proceso de paz con las Farc-Ep, todos los conflictos en Colombia desaparecerán ”(p. 87).

3. “Colombia ha estado definida por un fenómeno y un actor altamente volátil que absorbió buena parte de la agenda política, económica, de seguridad, social e incluso psicológica del Estado, en otras palabras, Colombia estuvo “farcarizada” y, a partir de esa realidad se leyeron no solo la historia colombiana, sino las dinámicas del conflicto y las respuestas institucionales ” (p.

94).

4. Reprise du slogan pour la campagne en faveur du Oui lors du referendum du 02 octobre 2016 sur la validation ou non de l’accord de paix établi entre l’Etat et les Farc-Ep. “¿Apoya el acuerdo final para terminación del conflicto y construcción de una paz estable y duradera?” “Soutiens l’accord final pour la fin du conflit et une construction d’une paix stable et durable”.

5. Terme employé par le président Juan Manuel Santos au moment où l’accord a été signé : « Mieux vaut une paix imparfaite qu’une guerre parfaite » avait-il déclaré faisant référence à une justice négociée.

6. Certains guérilleros ont, dès la signature des accords, refusé de se démobiliser, d’autres ont repris les armes à la fin du mois d’aout 2019 jugeant insuffisant les efforts du gouvernement d’Ivan Duque (2018-2022) pour concrétiser les mesures décidées dans les accords. En outre les combattants de l’Armée de libération nationale (ELN) sont toujours constitués en guérilla.

7. L'Armée de libération nationale (Ejército de Liberación Nacional) est le deuxième groupe le plus important de la guérilla colombienne.

8. Les Bacrim sont des groupes armés irréguliers souvent héritières des anciennes organisations paramilitaires incomplètement démobilisées en 2006.

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9. Ces assassinats sont mentionnés dans les rapports du haut-commissariat des nation unies pour les droits de l’Homme (HCDH 2018 2019), dans la presse colombienne (Semana, 2019), les publications locales (Ascamat, Cinep et Al. 2018) et la presse internationale (France 24 2019) 10. Ce contingent inclut également un grand nombre de ressortissants vénézuéliens qui ont quitté leur pays suite à la crise économique et politique.

11. Des éléments de cette sous partie sont repris d’un travail de thèse (Guilland 2017).

12. Article 1 de la loi 300 de 1996

13. Voir le site du ministère concerné : http://www.minambiente.gov.co/index.php/sala-de- prensa/2-noticias/566-el-uso-sostenible-de-los-bosques-prioridad-de-minambiente-11

14. Pour plus d’information sur le programme voir : http://www.mincit.gov.co/getattachment/

minturismo/calidad-y-desarrollo-sostenible/programas-de-turismo-comunitario/informe- programa-turismo-comunitario-2018/informe-programa-turismo-comunitario-2018.pdf.aspx 15. Pour plus de détail sur les modalités de mise en place du programme voir : FONTUR Colombia, Estrategia – Poporo : Turismo, Paz y Convivencia en Teyuna, : https://fontur.com.co/showfile/

0/10376 (consulté le 20/07/2019)

16. “lugar queda en el centro de los caminos que los turistas recorren para llegar a Ciudad Perdida, una zona en la que, según denuncian sus pobladores, están regresando las viejas prácticas de extorsión y de control territorial de la época del extraditado ex jefe paramilitar Hernán Giraldo, que llegó a controlar el negocio de las excursiones Revue Semana “Santa Marta, en alerta tras asesinato de otro lider social” du 30/05/2019.

17. la implementación reciente de políticas de conservación neoliberal centradas en el desarrollo (eco)turístico resulta en paisajes del despojo, no desde las formas de acaparamiento directamente asociadas a la violencia paramilitar, sino desde las negociaciones cotidianas por los recursos.

18. La creciente presión sobre los espacios y los recursos que sostienen el turismo en el Tayrona se ha traducido en la criminalización, reubicación y expulsión de campesinos y pescadores por los “pretextos

verdes” de la conservación, que recaen con todo su peso en ellos.

19. DARDOT Pierre et LAVAL Christian, « La nouvelle raison du monde… », op.cit.,

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