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MEMOIRES D'UN BILLET DE BANQUE

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Academic year: 2022

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MEMOIRES

D'UN BILLET DE BANQUE

Deuxième Partie I

J'apprends donc que la guerre est finie et qu'au dernier jour, lin engin beaucoup plus efficace que la machine à tuer de Ravens- bruck a exterminé en une fraction de seconde, un beaucoup plus grand nombre d'êtres humains que mon doux Wilhelm, son chef Herr Flaum et le Dr Winkelmann en plusieurs années d'un travail consciencieux. Ces nouvelles me sont apportées par des compa- gnons d'origine diverse, qui viennent partager ma captivité, re- cueillis par je ne sais quelles mains ni en quels lieux. Des pièces de monnaie viennent aussi se joindre à nous. Billets et pièces, nous faisons tous partie du butin des guerres perdues et alors que nous pourrions, en libre circulation, secourir les nécessiteux, nous restons reclus, en attendant que les victorieux finissent de se disputer notre possession. La dispute semble se prolonger ; nous n'en percevons l'écho que lorsque le couvercle de notre

Résumé de la livraison précédente. — Gravé et imprimé à Londres en 1942 pour le compte de la Banque d'émission du Portugal, un billet de cinq cents écus est entré, de l'autre côté de la rue de Ouro à Lisbonne, dans les Caisses de la Banque Anglaise. Là, il peut étudier le comportement de M. Rodriguès, comptable épris d'automobile et de femmes. Il passe ainsi entre les mains de la brune Déolinda, femme galante, puis d'un avocat d'Aveiro venu plaider à Lisbonne, d'un barman, d'un don Juan fortuné, Gaspar, qui, pour sauver son amie juive, ' lui fait épouser le coiffeur Avelino. Il sert de moyen de paiement pour un achat de vins de Porto, et règle des différen- ces de jeu. Il voyage et arrive à Paris sous l'occupation. Exposé à une devanture de la rue Vivienne il est acquis par un trafiquant de monnaies étrangères. Caché dans le corsage de Mme Koeller, il accompagne celle-ci à Ravensbruck où l'emmène la Gestapo. Lorsque la dame est anéantie, le billet est pris par le soldat Wilhelm, qui lui-même est tué par les Russes. Le billet est alors recueilli par les services économiques et financiers des Alliés.

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prison se soulève et que de nouveaux compagnons nous rejoignent.

Un beau jour, tous les billets qui, dans l'universel bouleverse- ment, ont perdu valeur de change sont retirés de la boîte. Nous apprenons qu'ils vont être détruits. Si un frisson, un frisson humain de crainte peut parcourir un billet de banque, je peux dire que ce frisson me parcourt au souvenir du four de Ravens- bruck et de la flamme qui va consumer mes frères. D'auprès de nous s'en vont les billets émis par les Allemands en Ukraine, ceux que Ante Pavelitch a distribués à ses sujets croates, ceux que la République sociale italienne a mis en circulation dans l'Italie du Nord, d'autres encore, dont la compagnie offensait les respecta- bles billets de cinq livres sterling et les farauds billets en dollars.

Dans la grande boîte en fer-blanc ne restent que les pièces du meilleur aloi et les billets dont le prestige est intact. Unique exem- plaire de monnaie portugaise dans cet échantillonnage interna- tional, je me sais estimé par les livres et les dollars, encore que les francs suisses, eux, me regardent de haut et non sans une certaine arrogance. Mais à mesure que la réclusion se prolonge, une tristesse me prend. J'ai la nostalgie du commerce humain, pour lequel je suis fait. La lumière du soleil me manque, je re- grette jusqu'à la pluie qui m'a trempé dans le camion « à bétail » de Ravensbruck. Je sais que l'existence d'un billet de banque est bornée. De passer ainsi mes jours comptés dans une boîte cade- nassée, sans être utile à rien, ni en bien, ni en mal, m'accable.

Combien de temps suis-je resté en prison ? Je ne le sais pas exactement, mais au moins deux ans. Un beau jour, un grave personnage à faux-col et lunettes soulève le couvercle de ma pri- son, étale sur une vaste table pièces et billets, en fait le minutieux inventaire, m'arrache d'entre mes compagnons étrangers, me re- met dans une liasse de mes compatriotes de l'émission de 1947.

Quelle n'est pas ma joie à me retrouver en liberté et parmi mes compatriotes ! Ceux-ci pourtant ne savent rien me dire, rien me raconter. Mis en circulation par la Banque du Portugal, ils ont été tout de suite réexpédiés, par le jeu capricieux du change, à la ville où ils ont été fabriqués. Ils ont échoué, sans avoir pres- que rien vu, à la trésorerie de la Banque d'Angleterre. C'est là aussi que je me trouve, dans le temple de la finance, au cœur de la City, propriété de Sa Majesté Britannique à qui j'ai échu dans le partage des dépouilles contenues dans la boîte en fer- blanc qui m'a servi de prison et presque de tombeau.

La Banque d'Angleterre a porté ma valeur au compte-courant du Gouvernement de Sa Majesté. Après quoi, elle a disposé de moi comme d'un bien propre, selon son droit. En même temps que mes frères sans expérience, elle m'a remis à un banquier de

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Bishopsgate, faisant ainsi de moi une parcelle infime, mais pleine d'orgueil, de la richesse, de la force, de l'opulence de la City. A côté des grands édifices de pierre noircie qui semblent, dans leur solennité, abriter encore toute la richesse de la terre, s'étalent les ruines de ceux qu'ont détruits les bombardements allemands, de larges vides de sol enfumé, de débris, de bois calciné, pustules sur le grand corps que le geôlier de Ravensbruck n'a pas réussi à abattre.

Transporté avec mes frères dans les serviettes en cuir.de pom- peux garçons de recette en uniforme bleu, constellés des vénéra- bles médailles de deux guerres, je trotte par la City, croisant les bus rouges, les banquiers en chapeau melon, les courtiers en haut- de-forme noir, étonné de voir ce monde si différent de tout ce que j'ai connu jusqu'ici. Que M. Koéhler aurait pris de plaisir à sa profession de banquier dans un monde si respectable ! Et comme son destin eût été différent si les eaux d'un canal et un haut-de- forme noir, luisant et symbolique, l'avaient préservé !

II

Mr Smith, qui fait le projet de me dépenser au Portugal, est un vieil homme sympathique aux cheveux blancs, mêlés de fils dorés, qui depuis longtemps caresse le projet d'une escapade au pays du porto. De même que les mahométans ne veulent pas mourir sans avoir visité La Mecque, il ne veut pas fermer ses yeux sans avoir vu les vignobles du Douro, les chais de Gaia, les collines, en pente douce sur le fleuve, de la fameuse ville d'Oporto.

J'ai passé des semaines dans son porte-feuille, lui donnant par ma présence la joie du voyage projeté et savourant l'odeur du tabac de sa pipe, partie intégrante de sa personne.

Dans une Europe non encore relevée de la guerre, le tourisme populaire ne déverse pas alors de pays en pays les millions d'êtres qu'il y déverse aujourd'hui. Dans sa déjà longue existence, Mr Smith n'a jamais traversé le Canal. Il se fait de l'Europe une idée pas très différente de celle qu'il se fait de la Nigeria ou des Caraïbes. Il se rend plusieurs fois à Régent Street, à une agence portugaise de tourisme pour s'y renseigner avec tout le soin et la minutie du bon comptable qu'il est. C'est dans ce bureau que j'entends de nouveau, après de longues années, la douce langue dont Déolinda, M. Rodriguès, Avelino le barbier et sa fiancée Philomène ont bercé les premiers temps de ma vie. Avec quelle joie ne retrouvé-je pas telles expressions presque oubliées, telles

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phrases toutes banales qui résonnent pour moi comme un langage céleste !

Mr Smith est célibataire et n'a jamais connu de femme. Il rougit lorsque ses collègues de bureau abordent en sa présence des sujets peu respectables. Il lit le Times avec une somnolente lenteur aux heures qu'il ne consacre pas aux écritures de Sloane

& Richardson Ltd., ses patrons. Pendant ses heures de travail, il prend du thé, avec un nuage de lait. De retour chez lui, il cultive son jardin et boit du porto. Il reste de longues heures, le journal sur ses genoux, à fumer béatement sa pipe. L'odeur acre du tabac se répand dans l'air et m'imprègne. Je ne souhaiterais pas d'autre vie — tant la présente est paisible — ni d'autre compagnie — tant Mr Smith est bienveillant et courtois — si le désir, réveillé par lui, ne m'avait aiguillonné de retourner dans ma patrie.

Mais il était écrit que mon débonnaire possesseur ne verrait pas le lieu d'origine du nectar dont il se délectait : un fort accès de goutte, extrêmement douloureux, le retient dans son lit de cuivre poli. Sa sœur, gouvernante d'un prélat, vient de Bradford le soigner. Elle néglige le jardin, les fleurs s'y fanent et l'herbe y pousse. Esclave des formules et ignorant de la condition humaine, le médecin a mis hors de la portée du malade les bouteilles de porto. Sur son lit de douleur, il commence à se flétrir comme les roses de «on jardin.

Comme il faut; de l'argent pour soigner sa maladie et que les billets portugais ne lui sont pour le moment d'aucun secours, Mr Smith dit à sa sœur de les vendre. Il se sépare de nous avec la délicatesse qui est la caractéristique la plus marquée de sa singulière personnalité et une tristesse qu'il ne laisse pas voir, mais dont je sens la profondeur et que je partage.

De la succursale de la National Bank, où la sœur de Mr Smith nous a vendus, nous passons, les sept autres billets de cinq cents écus et moi, aux bureaux de Thos Cook & Son, près de Piccadilly.

M'y voici de nouveau ragaillardi par l'espoir de retrouver mon pays. Des affiches voyantes annoncent « Holiday in Portugal ».

Il y en a aussi, il est vrai, qui conseillent la Sicile, les île;s de la mer Egée, le Tyrol ou la Côte d'Azur. Mais toute ma ferveur va à celles où s'étalent des vues de Buçaco ou de la plage d'Estoril avec un chalet absurde, en horrible premier plan. La promesse d'un ciel immuablement bleu, des étendues de sable chaud et moelleux coulent des affiches aux vives couleurs sur la foule dé- sireuse d'échanger brouillard et fumée contre un continent placé par le Créateur au flanc de la Grande-Bretagne tout exprès pour que les sujets de Sa Majesté aient à portée de leurs quinze jours de vacances de beaux paysages et des gens pittoresques.

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J'aurais voulu être acquis par une de ces misses dont l'inces- sant défilé me fait oubier la gouvernante du prélat, restée seule à tyranniser le pauvre Mr Smith. Lorsqu'elles entrent, en vol ou isolées, en quête d'informations, le vaste local de Thos Cook & Son s'illumine, comme si la clarté du ciel descendait dans les yeux veloutés entre les longs cils et se posait en troublante caresse sur le casier où j'attends, dans un silence craintif, mon nouveau sort.

Collé, durant tant de mois, à la poitrine squelettique de Mme Koehler, puis reclus dans un lugubre cachot, je gardais des femmes le doux souvenir de Déolinda et de Sophie Blumenthal.

La première m'avait révélé le trouble secret de l'amour. C'est avec amour que je dénudais ces misses belles comme des anges et lisais sur leurs traits suaves la promesse de toutes les voluptés.

Une fois de plus, le sort se joue de moi. Je languis sur ma dure étagère ; déjà aux longues journées d'été ont succédé les interminables nuits de décembre et au public jeune, avide de vacances, la vacillante clientèle d'hiver, anxieuse de fuir le froid et les rhumatismes. Déjà, dans mon immobilité, je sens presque les premiers symptômes du mal qui a paralysé le pauvre Mr Smith, lorsqu'un diplomate d'Amérique Centrale, décidé à visiter la péninsule ibérique, fait acquisition de mes frères et moi, là, sur le comptoir d'où les visions tentatrices se sont envolées.

Les grosses mains, lourdes de bagues, de mon acquéreur s'em- parent de moi avec assurance, me fourrent dans son porte-billets, le glissent dans la poche arrière de son pantalon, contre ses fes- ses, rondes et vastes comme deux mappemondes et me voici em- porté vers l'ambassade, un petit hôtel près de Régent Park, serré entre deux édifices du même genre, d'un jaune foncé et maussade.

J'apprends que mon possesseur, est ambassadeur d'une loin- taine République, quelque part du côté des Caraïbes et de Panama.

En effet, sa carte de visite collée à moi, porte : Don Pedro Gonzalez Moreno

Ambassadeur de la République de San Cristobal

Quoique loin de sa poitrine et de son cœur, dans le lieu reculé qu'il m'assigne, je ne l'en accompagne pas moins de près dans la période de sa vie qu'il va traverser, si différente des projets qui l'ont fait m'acheter.

Première surprise : je me rends compte que mon ambassadeur auprès du Gouvernement britannique ne sait pas un mot d'an- glais. Il communique avec ses collaborateurs, gens de service et visiteurs, par le truchement d'un secrétaire servile qui coupe la bande de ses cigares, devine ses pensées, endure ses grossièretés.

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Dans cette capitale grave et sensée, l'ambassadeur s'ennuie à mourir. Mais il entasse les livres sterling, aux dépens des contri- buables écorchés vifs de San Cristobal et y satisfait la lourde vanité de s'être élevé des pronunciamientos de l'Amérique Cen- trale à la Cour de Saint-James. Il a aidé' à s'installer au pouvoir

— l'instable pouvoir de San Cristobal — le chef de l'Etat qui, en récompense, l'a fait son ambassadeur. Il paraît être l'aveugle par- tisan du despote, successeur d'autres despotes.

L'ambassadeur, son servile secrétaire et les deux ou trois compatriotes de leur entourage, reclus dans l'hôtel de Régent Park, y vivent à distance les passions qui déchirent leur petite République et en bouleversent l'existence. Monnaie et vie humaine y sont pareillement dépréciées. L'une et l'autre y roulent au gouf- fre avec une violence dont l'écho, retentissant jusqu'à l'ambassade, en fait comme le fidèle baromètre des tempêtes qui ravagent la nation.

Dans la paisible cité brumeuse, plus peuplée dans son aire illi- mitée que la République de San Cristobal tout entière, dans la ville des voix posées et des gestes calmes que j ' a i prise en affec- tion et au rythme tranquille de laquelle je laisserais volontiers s'écouler ma vie si la nostalgie de mon pays ne me rongeait, dans cette ville où la passion ne s'extériorise jamais, où le bruit même est silence, les imprécations de Don Pedro résonnent étrangement.

Les invectives qu'il lance de loin contre l'opposition, toute cette atmosphère de conspiration et de violence ibéro-américaine me paraît grotesque, à moi qui ai connu la sérénité du bureau de Mr Smith et de son foyer, senti le temps glisser si doucement parmi la délectable fumée de sa pipe et les tasses de thé avec un nuage de lait.

Pour mon réconfort — puisque la rectitude de sentiments de mes possesseurs est un objet d'orgueil pour moi — une conclusion nette à tirer s'impose de la passion avec laquelle les événements d'Amérique Centrale sont discutés et commentés à l'ambassade : la fidélité de Don Pedro envers le glorieux chef d'Etat dont il a été le compagnon de lutte et dont il partage l'idéal.

Don Pedro, au reste, n'a pas le moindre doute sur la stabilité du régime qui l'a accrédité auprès de la Cour de Saint-James et du Foreign Office. Il ne déplore qu'une chose : c'est que les expé- ditions punitives n'usent pas de la rigueur qu'il leur communi- quait lorsque, au service de son pays, il était ministre de l'Inté- rieur et de la Justice. Je sens la nostalgie du pouvoir le consumer.

S'il était à San Cristobal, tout marcherait mieux. N'importe : il n'est pas inquiet. A preuve, son projet de se rendre en Espagne dans l'émouvante intention de connaître le berceau de ses ancê-

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MÉMOIRES D ' U N BILLET DE BANQUE 553 très, partis de Séville pour une aventure qui devait donner au monde tant de nouvelles patries. Chemin faisant, il ira à Fatima, nouveau phare de l'esprit catholique, non par esprit religieux, mais parce que le fait, transmis par l'agence télégraphique sub- ventionnée par son Gouvernement, aura à San Cristobal un heu- reux retentissement.

C'est dans ce dessein qu'il m'a acquis. Il pense traverser la Manche et poursuivre sa route en auto, dans la voiture de l'am- bassade, avec son chauffeur et son fidèle secrétaire. Je n'ai pas su exactement les liens qui unissent ces deux hommes. La vérrité soit dite, je n'ai jamais surpris entre eux le moindre geste incor- / rect. Don Pedro a un besoin presque morbide de son subalterne et celui-ci semble y répondre par un fervent dévouement.

Tout est prêt, les passeports en règle, la voiture révisée, les hôtels réservés, lorsque, tout à coup, dans la presse londonienne circulent des nouvelles alarmantes sur la situation intérieure de San Cristobal. Le vent de libération qui a soufflé sur le monde après la guerre, la contagion d'idées nouvelles et d'ardentes aspi- rations ont franchi les frontières de cette petite République, envahi les basses terres fiévreuses et la mollesse tropicale de ses villes marquées du sceau espagnol.

Les journalistes accourent à l'ambassade, anxieux de connaître l'exacte position du Gouvernement menacé et brûlant de ce zèle que la presse anglaise, au service du plus stable des régimes, met infatigablement à renverser les régimes d'ailleurs. Ils s'en retour- nent déçus. L'ambassadeur est catégorique : le régime jouit d'une indiscutable popularité, le prestige du chef de l'Etat est à son apogée, les rumeurs contraires sont sans fondement, uniquement œuvre de séditieux égarés dans une campagne de trahison envers leur patrie et que les tribunaux vont punir avec une sévérité mé- ritée.

Et tandis qu'il évoque les tribunaux, l'ex-ministre de la Justice songe aux jugements sommaires et aux arrêts de mort que, s'il était là-bas, il s'empresserait d'ordonner.

Les journaux démentent en deux lignes les faits annoncés en deux colonnes serrées. En dépit de son calme apparent, Don Pedro n'est pas rassuré et remet à plus tard le voyage projeté au berceau de ses ancêtres.

Pratiquement, il ne met pas le pied hors de l'ambassade. Il écoute la traduction des articles de journaux et des télégrammes, préside avec une sorte de zèle sanguinaire à l'achat du matériel de guerre que les fabriques d'armement livrent au gouvernement de San Cristobal. *

Je vis des semaines de mélancolie dans cette demeure triste,

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«

où il n'y a que des hommes, assistant au déchiffrement des dépê- ches, écoutant la sonore langue de Cervantes, voyant à distance, malgré l'optimisme de Don Pedro, se détériorer la situation de la République, représentée à Londres par une mission diplomatique dont, en fin de compte, je fais partie.

Quand les journalistes, dans une seconde vague de rumeurs transmises par les agences, l'assiègent de nouveau, Don Pedro emploie un langage plus modéré. Il ne parle plus de séditieux ni ne songe aux exécutions sommaires. Le magnanime chef de l'Etat, après une vie entièrement consacrée au service et au bien de San Cristobal, n'a plus présentes à l'esprit que les souffrances et aspi- rations de son peuple et est prêt à prendre toutes les mesures pro- pres à soulager ces souffrances et à satisfaire ces aspirations. Rien de grave ne peut se passer du moment que Gouvernement et oppo- sition ont les mêmes objectifs : liberté, justice, progrès social. La presse n'a pas à grossir à l'étranger les difficultés intérieures du pays et il est là, lui, ambassadeur, à la disposition des reporters, prêt à leur fournir tous les éclaircissements et mises au point nécessaires.

Le secrétaire traduit fidèlement ce langage sensé. Les journa- listes s'éclipsent et en deux mots résument les assertions du di- plomate de telle sorte qu'elles semblent sonner le glas du magna- nime chef de l'Etat. « L'ambassadeur rend hommage aux reven- dications de l'opposition ». « Le représentant de San Cristobal conseille la conciliation entre le gouvernement et ses adversai- res », tels sont les titres en gros caractères sous lesquels la presse présente les déclarations de Don Pedro et le récit des événements.

Ceux-ci évoluent, à San Cristobal, d'une manière aussi rapide que prévue. Songeant à l'avenir, l'ambassadeur suspend la remise de matériel de guerre au despote éclairé dont il continue, cepen- dant, à défendre la cause. Cette mesure, dictée par le sentiment chrétien le plus pur (les secrétaires l'entendent maintenant condamner tout recours à la violence) crée des difficultés pour le magnanime chef de l'Etat. Ces difficultés sont non seulement d'ordre pratique, en raison de sa faiblesse en face d'adversaires de plus en plus forts, mais aussi d'ordre politique, par suite des spéculations auxquelles elle donne inévitablement lieu.

Entraîné par ce jeu passionnant de la politique hispano-améri- caine, séduit par l'importance que la presse anglaise attache à des événements qui travaillent une lointaine et minuscule nation por- tée par les modernes critériums journalistiques au même plan que les plus grandes puissances, — la paix du monde dépendant non moins des vagissements du Laos ou de San Cristobal que des rugissements de Moscou — ce qui toutefois me frappe le plus,

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c'est l'effort de Don Pedro Gonzalez Moreno pour ne pas se lais- ser dépasser par le rapide processus des événements et se tenir à flot, roc fidèle à soi-même et à la claire et permanente ligne de ses intérêts.

Je l'entends donc critiquer sévèrement Tes erreurs successi- ves imputables au despote mal conseillé ; j'écoute avec sympathie ses paroles de chrétienne compréhension pour la misère et les plaintes qui, des basses terres palustres de San Cristobal, mon- tent jusqu'à l'austère hôtel de Régent Park.

Ces critiques, Don Pedro ne les formule que dans le cercle réduit de ses secrétaires et des émissaires de l'un et l'autre parti qui contactent à Londres le puissant ambassadeur. Devant ses collè- gues du corps diplomatique de langue espagnole — en si grand nombre qu'ils suffisent à son ordinaire commerce humain et lui épargnent l'impossible maniement d'autres langues — Don Pedro observe une. réserve digne de tout éloge.

C'est avec son secrétaire particulier que mon possesseur ouvre le plus franchement son cœur. J'écoute ces entretiens où l'habi- leté manœuvrière du vieux caudillo américain, toute grande qu'elle est, ne dépasse pas la capacité de compréhension et de louange de son dévoué subalterne. Dans la voie qu'il suit, Don Pedro a l'entière confiance et la fervente adhésion de celui qui, apparemment, n'est qu'un indispensable complément de sa per- sonnalité.

Sans son secrétaire et interprète, sa voix se perdrait dans la ville immense, où, déplorablement, l'on ne parle pas espagnol.

Sans compter que Izquierdo est le seul en qui il ait entièrement confiance pour chiffrer et déchiffrer les télégrammes qui le re- lient aux événements de San Cristobal et aux décisions de la lointaine chancellerie dont il dépend.

Exemple d'humilité et d'attachement, Izquierdo, — son nom complet est Don Santiago Izquierdo de Iglesias y Escobar — est un jeune homme de vingt-sept ou vingt-huit ans dont toute l'existence est consacrée au service de son chef et bienfaiteur.

C'est lui qui a suggéré à l'ambassadeur, puisqu'il se rendait en Espagne, de ne pas manquer de faire-un détour, pour visiter, au Portugal, le sanctuaire de Fatima ; délicate pensée qui m'a tou- ché, en flattant mon sentiment à la fois dévot et patriotique. Les circonstances ont ajourné le pèlerinage qui m'aurait reconduit dans mon pays, mais je n'en continue pas moins d'être sûr de ce retour, par œuvre de mon possesseur et de son fidèle Santiago.

Il suffira que la situation à San Cristobal devienne plus claire.

D'où la passion avec laquelle je suis des événements que le Times

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considère comme décisifs pour l'évolution démocratique de l'Amé- rique latine.

C'est un foyer d'ardente et pure foi démocratique qui brûle dans l'âme de Don Pedro Gonzalez Moreno à l'heure où le pou- voir de l'ex-magnanime chef d'Etat, du despote qui a définitive- ment cessé d'être éclairé, s'écroule comme un château de cartes et que le vieux dictateur est abandonné de tous.

A la première annonce de la chute du tyran — c'est l'épithète par quoi la presse anglaise désigne l'homme politique avec qui le Board of Trade et le Foreign Office ont conclu naguère d'avan- tageux traités de commerce — les journalistes en foule se ruent à l'ambassade. Conscient de ce qu'il doit avant tout à ses convic- tions, ensuite à sa patrie encore frémissante de sa libération, Don Pedro Gonzalez Moreno, par l'intermédiaire de l'indispensa- ble Izquierdo, fait une déclaration nette et décisive : il y avait longtemps que son pays souhaitait la victoire du mouvement libé- rateur apte à mettre un terme au régime de cruauté et de corrup- tion qui l'avait longtemps opprimé. Il saluait, chez les nouveaux gouvernants, les patriotes courageux qui, affrontant tous les ris- ques, avaient brisé les fers d'une dictature néfaste.

Interrogé sur sa position personnelle en face du nouvel ordre

\ de choses, Don Pedro répond qu'il a déjà télégraphié au Ministère des Affaires étrangères en l'assurant, en son nom et celui de tout le personnel de l'ambassade, de son entière adhésion au nouveau régime et en mettant à sa disposition son ardent patriotisme, son expérience et le prestige dont il jouit dans la capitale britannique qui pouvaient être d'une grande valeur pour le gouvernement récemment instauré.

Sur le sort réservé au despote déchu, Don Pedro ne laisse pas que d'être sévère. « D'après les informations qui me sont parve- nues, il n'a pas réussi à s'échapper. Les nouvelles autorités l'ont noblement protégé contre la fureur populaire. Mais il ne man- quera pas de répondre comme il se doit de ses innombrables cri- mes, de son mépris de la Constitution et de toutes les libertés démocratiques ».

Dans ses réponses et avant qu'elles ne soient traduites, l'ambas- sadeur s'assure de l'approbation de l'indispensable Izquierdo. Elle ne lui fait pas défaut et je peux constater que le fidèle secrétaire traduit scrupuleusement les déclarations de son éminent chef. La presse anglaise — faute de subtilité sans doute — n'a pas la compréhension souhaitable pour l'attitude patriotique et altruiste de l'ambassadeur. Dans les journaux, les différents reportages de l'entrevue affligent à juste raison le représentant de San Cristobal et fortifient dans son esprit l'idée qu'il a, depuis longtemps, de la

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totale incapacité des Anglo-saxons à comprendre les phénomènes mondiaux, l'idiosyncrasie des autres peuples, en un mot, tout ce qui n'est pas particulièrement et lamentablement anglais.

Les titres de ces reportages confondent dans la même sévérité le dictateur déchu et le diplomate qui le renie. Ils sont d'un laco- nisme expressif : « Un' tyran renié par sa créature ; « L'ambassa- deur dément sa responsabilité dans les crimes du dictateur » ;

« L'ex-boss de San Cristobal condamné par son complice ». Ex- pressions caractéristiquement anglaises, excès d'une presse peu respectueuse de l'immunité diplomatique, telle est la façon de juger de Don Pedro, lequel envoie sans tarder son fidèle secrétaire protester auprès du Foreign Office contre le manque de respect et l'injustice dont est victime le représentant accrédité d'une na- tion amie de la Grande-Bretagne.

Izquierdo profite de l'occasion pour s'assurer si, à Whitehall, on est déjà au courant de sa nomination de chargé d'affaires de San Cristobal. Par le chiffre de l'ambassade, il a été averti de cette nomination, couronnement logique de sa discrète mais efficace activité, déployée depuis bien des mois au service de l'opposition, tout en remplissant officiellement des fonctions gouvernementales.

Sa première démarche, selon les instructions reçues, c'est d'ob- tenir l'extradition de l'ambassadeur révoqué, impliqué dans tous les crimes qui pèsent sur le régime déchu.

L'ambassadeur de Sa Majesté à San Cristobal a déjà transmis à Londres la décision du nouveau gouvernement. Izquierdo est l'homme de confiance de ce nouveau gouvernement et, en tant que tel, a droit à la reconnaissance officielle et à la déférence parti- culière des autorités anglaises. Fort de cette reconnaissance l'ex- secrétaire oublie le motif qui l'a conduit au Foreign Office, — la protestation de son chef offensé — et remplit les instructions re- çues : le nouveau Gouvernement de San Cristobal, dont Sa Majesté britannique s'apprête à reconnaître sans tarder la légitimité, de façon à ne pas se laisser devancer par une intempestive recon- naissance de Washington ou, pis encore, de Moscou, (que n'ap- prend pas au cours de son. existence un modeste billet de ban- que!) — le nouveau gouvernement de la lointaine République désire entamer les démarches relatives à l'extradition de Don Pedro Gonzalez Moreno, dont la liste des crimes sera transmise au Gouvernement anglais, lequel, en attendant, est prié de ne pas laisser le malfaiteur s'évader vers d'autres pays.

Je n'ai pas assisté à la conférence où Izquierdo a exposé au Foreign Office une affaire si délicate. J'étais reclus dans le porte- feuille de Don Pedro, témoin du zèle pariotique qui le poussait à continuer de servir à Londres sa patrie déchirée. Ses dispositions

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quant au nouveau gouvernement, il les a déjà clairement mon- trées ; un seul point le préoccupe : celles des hommes au pouvoir relativement à lui. L'inquiétude le ronge et il n'a plus l'âir, loin de son fidèle Izquierdo et malgré sa volumineuse prestance, que d'un pauvre homme fragile et timoré. L'anxiété avec laquelle il attend le retour à Régent Park de son inséparable collaborateur est donc bien explicable.

Je n'ai pas assisté, je l'ai déjà dit, à la conférence où ce der- nier présente la demande d'extradition du maître que, pendant des années, il a servi avec un dévouement sans défaut. Mais je peux aisément la reconstituer. Il me semble voir l'ombre de sou- rire et entendre la réponse évasive de l'imperturbable fonction- naire anglais : le gouvernement de Sa Majesté se fait un honneur d'accorder son appui confiant au nouveau régime, la prospérité de San Cristobal étant l'objet constant de sa pensée ; mais il se fait pareillement un devoir de concéder le refuge politique au diplomate avec lequel il a eu, pendant des années, de cordiales relations. Mr Izquierdo connaît la généreuse tradition britannique.

Mieux vaut donc qu'il n'inaugure pas ses fonctions de chargé d'affaires en demandant à Sa majesté ce que Sa Majesté ne peut lui accorder.

Le chargé d'affaires revient à l'ambassade satisfait de ce qu'il a obtenu : la reconnaissance du nouveau gouvernement et, point plus important pour lui, de sa nouvelle situation, tout en réflé- chissant sur la façon dont il pourra expulser de l'hôtel de Régent Park l'hôte qui n'a plus droit à l'occuper.

Les choses se passent avec moins de violence qu'il ne l'a re- douté. En vue d'éviter cette violence, iL s'est assuré l'adhésion de ses compatriotes qui forment le personnel — diplomatique et domestique — de l'ambassade, a saisi les armes dont l'ambassa- deur déchu pourrait, dans un éventuel accès de fureur, faire usage et emploie, dans une circonstance, si délicate, le plus précaution- neux et le plus subtil des langages sorti d'une bouche humaine.

Don Santiago est un être rusé. Au cours des derniers mois, il a trahi son bienfaiteur avec une habileté raffinée, l'a amené, pas à pas, au point où il en est, feignant un respectueux accord avec lui sur des actes dont il a été l'inspirateur. Maître du chiffre et des ressources de l'ambassade, et en même temps agent en Eu- rope des forces de l'opposition, il ne lui reste plus qu'à se ven- ger de ses longues années de soumission et de servilité, des gros- sièretés endurées, des pourboires reçus, de son dos constamment courbé, de l'amitié obsédante, qu'il n'avait pu payer "jusqu'ici que par des preuves de déférente gratitude.

Tapi dans la poche de l'ambassadeur, je suis témoin de sa stu-

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péfaction, de son indignation et tout de suite après, de son abat- tement. Si au lieu du chétif billet de banque que je suis, j'étais un homme de lettres, comme certains que j'ai connus à Ravens- bruck et qui expièrent dans la chambre à gaz la sottise de s'être servis des mots pour exprimer leur pensée, je décrirais cette scène où je suis partagé entre l'admiration pour l'habile Izquierdo et la pitié pour la pusillanimité d'un homme que j'ai cru fort parmi les forts.

Avec sa courtoisie native et une intelligence calculée, Don San- tiago épargne à l'ambassadeur la notification de l'extradition re- quise. Au contraire, il met l'accent sur son seul souci : la sécurité de l'ami dont il assume la généreuse protection ; il lui notifie l'obligation de quitter l'ambassade, montre des télégrammes, com- munique la note du Foreign Office adressée au chargé d'affaires, reconnaissant le nouveau Gouvernement de San Cristobal.

La violence du diplomate déchu contraste avec la sérénité de l'eX'Secrétaire jadis si soumis. Don Pedro crie, menace, gesticule, lutte, se débat. Sur la face d'Izquierdo pas un muscle ne tressaille.

Aux insultes, à l'accusation de basse félonie, il se contente de ré- pondre que le respect qu'il a pour ses fonctions de légitime repré- sentant 4e San Cristobal ne lui permet pas d'entendre de telles injures, et cela sur le sol même de la patrie que représente l'édi- fice de l'ambassade, et ainsi se voit obligé de prier Don Pedro de s'en éloigner sans tarder.

L'homme débordant de force, sbire et bourreau à San Cristo- bal avant de devenir plénipotentiaire à Saint James, étranglerait entre deux doigts le frêle et timide Don Santiago. Mais ses gestes de violence ne sont que coups d'épée dans l'eau. Izquierdo, dont le calme me ravit, ne recule pas d'un centimètre du lieu qu'il occupe, exactement sous le nez rouge et gonflé de Don Pedro Gonzalez Moreno.

Son accès de fureur tombé, l'inutile appel à ses autres colla- borateurs lui prouvant l'abandon où il se trouve, ce dernier ne se sent plus en sécurité sous un toit où il n'a affaire qu'à des ennemis. La maison grande et sombre, au plafond très haut, aux boiseries patinées sur quoi se^détachent les portraits à l'huile de lords décapités, lui fait l'effet d'un tombeau ou d'une trappe.

Izquierdo l'engage à chercher un refuge dans l'anonymat, à l'abri de la soif de vengeance dont il pourrait être victime. La haine réprimée peut se déchaîner et lui, Santiago, n'a qu'une pensée : la tranquillité de son ancien protecteur.

Cette tranquillité, Don Pedro ne va pas la trouver dans le bien-être qu'il s'est assuré pour ses bons et ses mauvais jours.

Ses biens à San Cristobal pour une bonne part hérités de ses viç-

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times ou arrachés à ses adversaires, ont été confisqués. Mais ses substantiels dépôts dans les banques de Londres y doivent sup- pléer. Toutefois, ce n'est pas en vain que Don Pedro a eu en son secrétaire une totale et aveugle confiance. Et ce n'est pas non plus en vain que celui-ci ne s'en est pas exclusivement tenu au maniement du chiffre. Il a aussi su y voir clair dans les chiffres bancaires. Le compte ou plutôt les comptes courants de Don Pedro sont vides, ainsi que le titulaire peut s'en rendre compte lorsque, revenu de sa superbe, il veut réunir ses papiers et son argent avant de s'en aller.

J'ai grand'pitié de lui et voudrais lui dire que mes frères et

* moi, misérables billets de cinq cents écus, ne l'avons pas aban- donné. Mais l'imperturbabilité de Don Santiago me fascine ainsi que sa façon de montrer à son ex-opulent patron que les circons- tances ont changé et qu'il ne peut, à son grand regret, lui être d'aucun secours.

Il n'y a rien à faire. Don Pedro menace d'aller porter plainte à la police et au Foreign Office. Izquierdo lui fait comprendre qu'il ne doit pas se transformer en un réfugié indésirable et for- cer l'ambassade de San Cristobal à protester contre sa présence en Angleterre où, bien mieux que sur le continent, il est à l'abri de toute tentative de vengance.

J'accompagne Don Pedro dans ses premiers pas de réfugié po- litique. Il déménage, en taxi, dans un modeste hôtel, près de King's Cross Station. Il épèle péniblement les journaux que Iz- quierdo auparavant lui traduisait, ne comprend pas un mot de toutes les calamités que le speaker de la B.B.C. annonce tous les jours. Dans tous les kiosques de Piccadilly Circus, il cherche un journal en langue espagnole qui le mettrait au courant des évé- nements qui se déroulent à San Cristobal. Avec un air de voleur craignant d'être surpris, il entre, quelques jours plus tard, dans une banque proche de son hôtel et y échange en livres les pesetas, traveller's chèques et écus dont il s'était pourvu en vue de son voyage en Espagne et au Portugal, où il pensait s'entretenir avec Franco et, au pied de Notre-Dame-de-Fatima, prier pour les âmes de tous ceux qu'il avait expédiés soit au paradis soit en enfer, avant le temps, semblert-il, fixé par le Maître de toutes les des- tinées.

C'est ainsi que je me sépare, non sans un peu de regret je l'avoue, du jadis cruel et sanguinaire et maintenant inoffensif pau- vre diable qu'est Don Pedro Gonzalez Moreno. Mais le souvenir indélébile, l'image la plus présente, sont, pour moi, ceux de l'inef- fable Don Santiago Izquierdo. Je ne lui pardonne pas d'avoir, avec une incomparable habileté, soustrait à Don Pedro ses capitaux

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et de m'avoir oublié dans le portefeuille vide de ce pauvre homme sans même s'être aperçu de ma présence, moi qui étais en extase devant lui et aurais donné plusieurs années de ma vie pour l'ac- compagner dans la prodigieuse carrière qui allait sûrement le porter au faîte de la célébrité à San Cristobal, en Amérique, dans le monde...

III

Des opérations bancaires que j'ignore me font sauter du coffre- fort de la banque où je me voyais entièrement oublié au comptoir d'une agence de voyages. Dans l'espace étroit de cette modeste agence, le monde entier se reflète par d'innombrables affiches.

Confiant, optimiste, le patron expédie aux quatre coins du monde les touristes crédules que la fièvre des voyages consume et que son enthousiasme réconforte.

Je finis par me prendre d'affection pour ce Mr Paton qui, sans jamais être sorti de Londres, parle du monde entier comme s'il était son bien propre, parcouru et exploré en toute saison, été comme hiver. Généralement, les clients ont une confiance aveugle en ce qu'il dit. Bateaux, avions, chemins de fer, hôtels, tout lui est familier. Par téléphone, il s'assure des passages, retient les cham- bres, incorpore ses clients isolés aux grandes excursions de Cook et de l'American Express, parle à toutes les standardistes de Lon- dres avec une familiarité charmante, usant de petits mots affec- tueux avec des gens qu'il n'a jamais vus et qui, à l'autre bout du fil, composent le tableau de ses plus fidèles interlocuteurs. Dans l'intervalle, il vend des places de théâtre, donnant à sa clientèle un avis autorisé sur des pièces qu'il n'a jamais vues. Il en décon- seille certaines, en recommande d'autres avec la même assurance qu'il a pour remettre à ses clients leurs billets pour la Norvège ou les îles de la mer Egée, peste contre le climat de Londres, an- nonce à la moindre éclaircie :

— Aujourd'hui, il va faire beau.

Maître du vaste monde, l'offrant à pleines mains, commun et d'humeur communicative, Mr Paton est sans doute un peu dé- placé dans cette capitale de la gravité qu'est Londres, mais y est un homme heureux. Quand enverra-t-il un de ses clients au Por- tugal ?

Après que j'ai appris la géographie de la terre entière, que j'y situe les grands hôtels, les séjours d'agrément les plus renom- més, que je sais des noms qui éclipsent de loin celui d'Estoril — que je ne connais pas — ou celui de Povoa, mon souhait se réa-

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lise enfin. Une certaine miss Rowse passe un jour par là, voit les grandes affiches qui tapissent de haut en bas le réduit de Mr Paton — l'heureuse situation de son agence, à côté de Hay- market, en compense l'étroitesse — et c'est dans son sac que je retourne enfin, avec quelle émotion ! au cher pays d'où, depuis tant d'années, je suis absent, à la douce ville de Déolinda, de Gaspar et d'Avelino, le garçon coiffeur.

Miss Rowse voyage en classe touriste sur le Andes qu'elle a pris à Southampton. Le bateau fait escale à Cherbourg, ville triste, avec ses remparts, legs de\ guerres passées, désormais inuti- Jes, si j'en crois tout ce que j'ai appris en la matière. En route vers le golfe de Gascogne le mal de mer fait perdre à miss Rowse, à la fois le contentement du voyage et la foi dans les promesses de Mr Paton. Mais c'est sur des flots calmes et lisses que le Andes s'engage dans le Tage par un clair matin, prometteur de nouvelles clartés. Le soleil resplendit dans un ciel bleu que je n'ai pas vu depuis bien longtemps. Le rivage blond, les maisons blanches rehaussent le vert de la mer. Sur une colline lointaine, en face de nous, dans sa blancheur géométrique, un palais royal nous sert de balise.

Le bateau amarre au quai d'Alcantara. Les cris traditionnels des vendeurs de la rue, les filles brunes, les pôrte-faix en sueur et mal rasés effraient un peu miss Rowse, mais me communi- quent cette joie patriotique que l'exil, la déportation, la prison et toute la nostalgie accumulée si^fîisent à justifier.

La tendance chez moi à m'attacher sentimentalement à mes possesseurs d'occasion me fait frémir à l'idée que miss Rowse, à peine aura-t-elle posé le pied sur la terre ferme, ne m'échange contre des billets plus petits, en vue des menus frais du débar- quement. En fait, elle me porte dans son sac à York House, une pension à tradition anglaise de la rue das Janelas Verdes. Deux amies à elle y résident et l'ont attirée au Portugal, employées d'une grande firme anglaise, jeunes comme elle, mais moins gra- cieuses. Avec son teint clair, ses yeux châtains, sa chevelure blonde, miss Rowse est la plus belle des trois. Tapi dans son sac, tout, dans ces premiers pas de mon retour, me paraît délicieux.

Le quartier, avec ses raidillons, ses rues aux pavés pointus, ses vieilles maisons étalant l'intimité du linge étendu, le bavar- dage des marchandes de poisson, m'est depuis longtemps fami- lier. J'y ai roulé jadis dans la caisse des épiciers et les sacs des ménagères. Je n'ai gardé aucune impression durable de ce milieu trop modeste pour un billet de cinq cents écus. Aujourd'hui, c'est tout autre chose. Dans cette demeure tranquille, perchée derrière de hauts murs, je me délecte de l'intimité de jeunes femmes étran-

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gères et ne demande qu'une chose : ne pas quitter la compagnie de mes jolies Anglaises.

Miss Rowse commence à donner des leçons d'anglais et les élèves accourent. Ils sont si nombreux en quelques semaines qu'il lui faut en refuser. Je me réjouis de ce zèle des Portugais à apprendre une langue que l'ambassadeur Don Pedro n'est jamais parvenu à épeler. Miss Rowse me garde dans son sac, avec son fume-cigarettes et son passeport. Je sais que je n'y vais pas rester indéfiniment. Mais, en attendant, j'aime courir avec elle chez ses élèves, quelques-uns d'une certaine distinction, faire travailler des enfants paresseux, des étudiants de Faculté, des aspirants diplo- mates.

Dans sa chambre de la rue das Janelas Verdes>, miss Rowse reçoit aussi quelques élèves. Mais ce n'est pas pour assister à des classes que j'ai été délogé de la boutique de Mr Paton. Voilà que l'aspirant-diplomate s'éprend de miss Rowse et avec la sotte . assurance des Portugais en pareil cas, se met en tête de la sé- duire. Je n'ai pas assisté aux dernières conséquences d'une telle tentative, mais j'ai profité des premières démarches qui l'ont mar- quée. Boîtes, séances de fado (1), promenades à Estoril (2) alter- nent avec les leçons où le professeur se défend contre l'entrepre- nant élève.

Je finirais peut-être par me convaincre qu'il n'est pas de plus plaisante activité que celle d'enseigner les langues, si le hasard / ne me faisait passer du sac de miss Rowse à celui d'une de ses compatriotes, à la faveur d'une collecte que ses collègues font pour elle. Non que miss Rowse y ait contribué par ma valeur entière, ce qui serait excessif pour ses moyens. Non ; elle a reçu quatre cent cinquante écus de monnaie.

Je tombe donc dans le triste sac de miss Taylor, laquelle, il y a plus de cinquante ans, a commencé comme miss Rowse à don- ner des leçons aux enfants et adultes, pleine d'enthousiasme et sensible sans doute aux galanteries de quelque élève effronté.

Maintenant, je gis au fond de son vieux sac, avec des papiers inutiles, voire quelques vieux restes de gâteau. La souscription a produit huit cent vingt-sept écus, pas même de quoi payer le retour vers l'île brumeuse d'où miss Taylor est partie à dix-neuf ans et où elle n'est revenue que trois fois, au temps où le trajet du Tage à la Tamise n'était pas un rapide vol d'oiseau. Il n'y a pas non plus de quoi assurer son entrée dans un asile, ni rien d'autre que prolonger pendant quelques semaines l'agonie d'une

(1) Chant populaire portugais, accompagné de guitare. (Note du Trad.).

(2) Plage à la mode, aux environs de Lisbonne. (Note du Trad.).

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vieille dame, autrefois si estimée dans les hautes classes de Lis- bonne, parmi les enfants de bonne famille et les mères à éducation soignée qui tenaient, pour les enfants, à la compagnie d'une miss et à une parfaite prononciation anglaise.

Que de maisons opulentes n'a pas habitées miss Taylor ! Que de générations, que de familles n'a-t-elle pas connues intime- ment ! Combien d'enfants n'a-t-elle pas pris en affection ! Tout cela, pour quoi ? Des grandes personnes, des femmes mariées, des personnages importants se souviennent d'elle et de ses manies :

— « Elle était déjà vieille de mon temps ! Dieu m'en garde pour les enfants ! »

Pendant plus d'un demi-siècle, elle a monté des escaliers, grimpé des côtes raides ; a vieilli, s'est usée dans une tâche mono- tone, été comme hiver, sans prendre de vacances, parce que c'est justement pendant les vacances que les enfants ont le plus le temps d'apprendre les langues. Ses meilleures années, elle les a passées à Sintra, dans la riche demeure d'un aristocrate. Les enfants ont grandi, sont devenus des hommes. Mais elle a volé d'auprès d'eux longtemps auparavant. Son sort est d'enseigner, elle n'a plus rien à faire auprès d'eux et son orgueil ne lui permet pas de rester là où elle se sent inutile.

Enfoui dans son sac, j'écoute l'interminable monologue dont elle remplit le vide de ses loisirs, monologue où défilent les souvenirs de sa vie, les générations successives d'élèves confondus dans le brouillard, où sa mémoire se perd.

Pourquoi me garde-t-elle au fond de son sac ? Pourquoi s'en- tête-t-elle à me conserver comme une chose bien à elle, un trésor secret, alors que, pour un peu de temps, je pourrais servir à apai- ser la faim qui lui donne, en même temps que la vieillesse, cet air de vie prête à s'éteindre, retenue par un fil à la tâche quoti- dienne.

Mais une dame anglaise ne souffre pas de la faim, son orgueil ne le lui permet pas. Miss Taylor est seulement très sobre dans son ordinaire. Ce n'est pas sa faute si elle n'a jamais pu se faire à l'abondance de la table portugaise.

Il ne lui reste plus que deux élèves, une étudiante à la Faculté des Lettres, désireuse de se perfectionner dans l'accent anglais, et un employé de commerce, visant à améliorer, par la connais- sance des langues, sa situation. Je m'aperçois que miss Taylor sommeille pendant les leçons, ses élèves s'en aperçoivent aussi.

L'étudiante l'éveille brusquement :

— Alors, miss Taylor, nous en restons là, ou nous continuons ? Plus délicat, l'employé de commerce élève la voix pour dire :

« The train passed. » Elle s'éveille, lui fait répéter : The train

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passed. Il ne faut pas qu'il s'aperçoive qu'elle a sommeillé. Une dame anglaise ne sommeille pas devant un monsieur.

L'employé et l'étudiante ne se connaissent pas. La fin des le- çons de l'un ne coïncide pas avec le commencement de celles de l'autre. Ils ne soupçonnent même pas l'un l'autre qu'ils existent.

A tous les deux, miss Taylor parle de ses innombrables élèves et de la difficulté de placer les heures de nouvelles leçons, comme si elle était encore le professeur le plus recherché de Lisbonne.

Ils partent ; elle reste seule dans sa chambre, sans feu. Par charité, l'intendante vient de temps à autre voir si elle n'a besoin de rien. Non, elle n'a besoin de rien. Un sévère principe, auquel elle n'a jamais manqué, lui interdit toute dépendance. Il a fallu d'incroyables détours et une histoire de loterie où elle a gagné un prix pour lui faire accepter les huit cent vingt-sept écus dont je forme partie.

Parfois, dans la lente solitude de ses lentes journées, elle me sort, me regarde longuement, me replonge au fond de son sac à main usé. Je suis sa seule réserve, son unique appui, son suprême matif d'espoir.

Assise auprès du guéridon sur lequel le thé refroidit, lorgnons tombés sur sa poitrine, miss Taylor ne bouge pas. Cette immo- bilité me surprend. Mais que puis-je faire pour lui venir en aide ? J'attends. J'attends de longues heures. Ce n'est pas le froid qui l'a saisie, elle y est faite depuis longtemps. Ce n'est pas la faim ; depuis si longtemps elle en a fait son ordinaire. Froid, faim, or- gueil ! Sa constante compagnie. Jamais elle n'a parlé de froid, ni de faim, ni d'orgueil. Ce sont des choses dont une dame anglaise, une authentique dame anglaise ne parle jamais. Même s'il lui faut en mourir. Et, en effet, elle en est morte.

Je comprends enfin qu'elle a trépassé. Il n'y a pas en effet de sommeil qui égale celui-là, et elle, vivante, n'aurait jamais laissé refroidir son thé. Quand j'ai compris qu'elle n'est plus, la peur et l'angoisse s'emparent de moi. J'ai été fabriqué pour apparte- nir non aux morts, mais aux vivants. D'avoir été trouvé sur un cadavre — celui du doux Wilhelm, geôlier et bourreau de Juifs, de prostituées et de héros — m'a déjà valu des années de réclu- sion, comme si j'avais été responsable de tous ses crimes et aussi de sa mort. Quel nouvel emprisonnement m'est destiné ? Quelle faute va peser sur moi d'avoir laissé mourir de faim la pauvre créature qui aurait pu se servir de moi pour l'achat de quelque aliment plus substantiel que l'espoir dont j'ai nourri ses derniers jours ?

C'est l'employé de commerce venu, comme d'habitude, pour sa leçon du samedi après-midi, qui découvre le cadavre. Il appelle

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l'intendante. Ni larmes, ni paroles d'attendrissement. Une par- faite retenue. Justement ce que miss Taylor aurait voulu. Le Consulat anglais envoie un fonctionnaire subalterne suivre le convoi. Je suis remis à l'agent des pompes funèbres, ce qui me permet d'accompagner la morte jusqu'à sa dernière couche. Un petit coin dans le cimetière protestant, derrière le Lycée Pedro Nunes dont tant d'élèves ont pris avec elle des leçons.

Quatre personnes forment tout son convoi : le fonctionnaire du Consulat, les deux derniers élèves et l'intendante du Home.

En vain ai-je attendu miss Rowse. Jusqu'à la fin, je garde l'espoir de revoir la gracieuse Anglaise qui m'a rendu à mon pays : elle ne paraît pas. A cette heure, elle a sans doute une leçon, tous les professeurs ont les leurs. L'enseignement ne peut s'interrompre, tout juste parce qu'une très vieille maîtresse est arrivée au terme de sa course et s'est endormie à jamais à sa table de travail.

La représentation continue.

IV

Comment aurais-je deviné que je resterais si longtemps à l'agence des pompes funèbres ou, plus exactement, dans le porte- feuille du diligent employé, l'élément le plus actif de la grande entreprise de commerce mortuaire à laquelle il appartient ? Que d'escaliers n'ai-je pas montés avec lui ! Que de maisons n'ai-je pas visitées ! A combien de funérailles n'ai-je pas assisté, en compagnie de ce personnage en noir, plein de respect et de solli- citude dans les enterrements de gens connus réglés en billets de mille, expédiant les choses plus rapidement quand le défunt n'est que de troisième classe, le cercueil en pitchpin, la famille, de pauvres diables avec qui il n'y a pas de temps à perdre.

Par la classification des morts, j'apprends à faire la différence entre les vivants et comprends les degrés où ils se placent pour faire semblant de n'être pas tous égaux. J'escorte à leur dernière demeure des ministres d'Etat, de riches banquiers, des dames de haut rang, dans des cercueils autour desquels les héri- tiers se disputent les biens ; de pauvres femmes si accablées de besogne qu'on se demande comment elles ont eu le temps de mourir. Je parcours tous les quartiers de Lisbonne. La mort les visite tous et M. Isolino y accourt comme porté par le don divina- toire des endroits où l'on a besoin de lui.

Caché dans sa poche, je m'amuse — que l'on me pardonne ce funèbre passe-temps •— à le voir éployer avec soin les tentures noires à galon d'argent, préparer les registres de condoléances et

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signatures, allumer les cierges, prendre la mesure des défunts tantôt avec onction, tantôt avec indifférence, selon le degré de prééminence, de modestie ou de pauvreté, sur lequel il se règle scrupuleusement pour l'attribution des honneurs funèbres.

M. Isolino n'a eu d'autre office dans la vie que celui de s'occu- per des morts. Il l'a hérité de son père, lequel pendant cinquante ans a été l'homme de confiance, l'expert chevronné de la très ancienne et renommée entreprise dont il était l'employé. Isolino tire un légitime orgueil de la charge transmise de père en fils ; il espère logiquement la transmettre un jour à son petit garçon qu'il commence à initier au passionnant métier des pompes fu- nèbres. Obtenir une part dans la société et y faire entrer en temps voulu son fils, bien préparé à ses devoirs professionnels, tel est son plus vif désir de père et croque-mort.

Cette tendresse sans bornes pour son petit garçon rachète pour moi Isolino de l'insensibilité avec laquelle il expédie les morts. Et elle est si contagieuse que je la partage déjà.

Je dois dire qu'elle est parfaitement méritée. Ce gamin est un enfant adorable, doux et intelligent, frêle et délicat. Ses cheveux soyeux, d'un châtain très chaud, encadrent son visage gracieux, aux yeux clairs et espiègles. Un sourire étrangement sympathique illumine ses traits, qui sont ceux d'un enfant de neuf ans, précoce et l'esprit ouvert à toutes les curiosités, la moindre n'étant pas celle de ce commerce auquel son père se consacre, commerce à l'abri de toute crise et auquel ne fera jamais défaut la matière première.

Du commerce des morts à l'énigme de l'existence et au mystère inquiétant de sa fin, s'étend un vaste champ de recherches où l'es- prit de Pierrot semble vouloir absurdement pénétrer. C'est comme si la trivialité, le prosaïsme de la profession d'un père que la lon- gue pratique de son métier a rendu insensible, trouvait sa revan- che dans cette vague mais ardente spiritualité d'un enfant de neuf ans.

La mère est une pauvre femme effacée, depuis longtemps habi- tuée à l'absence d'un mari pris par les morts, dont le repos est son affaire, et par les vivants avec qui il a à régler les conditions exactes de ce repos. Elle s'appelle Caroline et, dans son amour de mère, ne fait aucune différence entre le petit garçon privilégié à qui elle a donné le jour — un instant de lumière unique i— et une petite fille arriérée dont la vie, si elle se prolonge, ne pourra que tourner à la démence précoce et sans remède.

Sur un seul point, Caroline n'est pas d'accord avec son mari et ose dire son avis' avec le courage que lui donne son amour de mère : elle ne veut pas que son fils soit croque-mort, elle veut

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qu'il soit docteur. Docteur en quoi ? Médecin, avocat, professeur ? Elle ne sait pas au juste. Tout ce qu'elle sait, c'est qu'il sera doc- teur et non croque-mort.

Humilié dans son orgueil professionnel, celui-ci n'admet pas que son fils ne suive point ses traces et guette chez lui les indi- ces de la vocation dont il s'efforce de lui donner le goût. Il le sait doué d'une vive intelligence, s'en réjouit comme d'une mérite personnel et pense que cette intelligence aura, dans le commerce des morts, un vaste champ où s'exercer. A quoi bon perdre de vai- nes années à étudier, alors qu'on a une carrière toute faite sous la.

main, un gagne-pain assuré, la prospérité garantie par la loi qui ne consent pas de trêve à l'implacable activité où vivants et morts sont forcés de collaborer ?

J'assiste à cette sourde opposition qui met quelque feu dans l'existence insipide du ménage. L'avenir de Pierrot, rivé p a r la volonté paternelle au trafic des morts ou poussé par le clairvoyant amour de sa mère à de plus hauts destins, cet avenir est p o u r moi sujet de réflexion. J'ai de la peine à me dire que bientôt, selon la loi de ma destinée, je passerai à une autre bourse que celle de M. Isolino et cesserai d'être témoin d'une vie pleine de pro- messes, bien mal employée certes, si elle devait se borner à des activités funéraires. Sur ce point essentiel, je suis d'accord avec la mère de Pierrot.

Toutefois, je pense qu'il faut laisser du temps au temps, per- mettre à la vocation pour l'étude de s'affirmer chez le gamin de façon à faire plier son borné de père. Je suis sûr qu'il en sera ainsi, encore que je ne doive point le voir. C'est dans mon affec- tion pour Pierrot, partagée avec ses parents,' c'est dans ma ten- dresse et mon espoir que je décèle toute l'absurdité d'une condi- tion qui me condamne à passer entre les mains de tous et de personne. J'appartiens aux uns, aux autres, je vieillis sans amar- res, sans attachement, sans même le droit de participer aux pei- nes et aux joies de mes transitoires possesseurs. Plié dans le porte- feuille de M. Isolino, je sais tout de lui, cependant qu'il ignore tout de moi. Songe-t-il que sa pitié pour sa fille anormale est ma pitié, son adoration pour son fils, mon adoration ? Que son inten- tion de me garder pour me verser intact à la Caisse d'épargne lors de l'anniversaire de Pierrot est une menace presque aussi cruelle pour moi que l'a été la vue du four crématoire de Ravens- bruck ?

M. Isolino a utilisé quelques-uns de mes frères pour régler à l'Agence des pompes funèbres ce qui lui était dû (il est très exact dans ses comptes) et m'a mis de côté pour cette intention que je redoute de lui voir réaliser.

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Je cherche à me tromper avec l'espoir qu'il me remettra en cadeau d'anniversaire à Pierrot, que celui-ci me gardera dans sa chambre, dans sa commode, dans son porte-billets, que je n'échouerai pas à la Caisse d'épargne, dans l'anonymat d'un sort que je n'ai déjà que trop connu. L'espoir d'accompagner une jeune vie dans le destin que sa mère lui réserve, tel est mon rêve, rêye secret et sentimental. Auprès des morts, dans les chambres funé- raires, je pense à Pierrot, à sa vie de fleur en bouton. Je voudrais dire en cachette à M. Isolino :

— Allons, dépêche-toi, retournons auprès de ton petit garçon.

Mais il est l'esclave de son devoir et à notre retour à la mai- son, Pierrot dort déjà et je ne sais rien de ses plaisirs et déplaisirs à l'école, racontés sans doute en notre absence à sa mère.

Tout se passe bien autrement que je ne l'ai supposé. Autre- ment et bien pis. Habitué à la présence des morts, je n'aurais pourtant jamais imaginé pareille chose. Ce n'est pas moi qui me sépare de Pierrot. C'est lui qui se sépare de moi, de ses parents, de sa pauvre petite sœur. Lui qui abandonne la vie sur quoi il mettait la lumière de sa présence rayonnante, la douce clarté de ses yeux espiègles. Je ne sais pas bien comment cela s'est passé.

Je l'ai entendu raconter parmi les pleurs et les cris. Je suppose qu'il sort, pour échapper à un camarade, tout courant de l'école, qu'il en descend quatre à quatre l'escalier, enfile tout joyeux la porte de la rue, bondit hors du trottoir. Un lourd camion descend à vive allure la chaussée ; roule en plein sur le frêle corps. Il ne le projette pas à distance, ce qui aurait permis un reste d'espoir.

Non, il le triture sur le pavé, le sang coulant à flots de la bouche, les os brisés, les chairs écrasées sous le poids brut. Pierrot n'a pas même le temps de souffrir. De la joie parfaite, il saute au parfait silence. Tous les rêves de son père qui le voyait déjà croque-mort, tous ceux de sa mère pour qui il était M. le docteur, s'évanouissent dans cette flaque de sang et de chair écrasée.

J'ai un chagrin sans borne de la mort de Pierrot, la peine la plus profonde que j'aie connue jusqu'ici, la pire de toutes celles qui m'ont été réservées dans ma longue existence. Tout ce que la vie d'un être peut offrir de gentillesse, d'espoir, de lumière, je l'ai vu, je l'ai espéré en lui. Je n'ai pas été créé pour l'attachement sentimental, ni pour participer aux joies et aux douleurs des hu- mains. Je ne suis qu'un moyen d'achat, rien de plus. Pourquoi ai-je donc pris parti pour dame Caroline contre M. Isolino ? Est-ce pour compatir encore davantage, maintenant, à la douleur indes- criptible de ce pauvre homme qui, à force d'avoir affaire à la mort, avait fini p a r la croire simple attribut de sa profession et

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tout à coup en découvre aujourd'hui la meurtrière réalité, le pou- voir de détruire le bon comme le mauvais, ce qui est caduc ou ce qui promet, sans raison et sans choix ?

Estimable employé de pompes funèbres, M. Isolino ne décou- vre la mort qu'en ce début d'après-midi où il est convoqué à la Morgue pour y reconnaître le cadavre de Pierrot. Je l'y accom- pagne, alarmé par les pleurs de dame Caroline et les cris rauques de la petite idiote, de même que je l'accompagnerai au cimetière de Benfica, où M. Isolino a acquis un coin de terre pour y cou- vrir les os brisés de son petit, ses espérances déçues, la peine qui ne le quittera plus.

Tout abattu que je suis, j'ai pitié de lui, de la bizarrerie de son sort. Pour la première fois, la mort n'est pas une affaire avec prix à discuter, rabais consentis, factures surchargées de par la vaniteuse exigence de passementerie de luxe. Objet pratique de transaction, sujet à contributions, permis du Conseil Municipal, secours social, minutieuse comptabilité, photographies dans les journaux, croix noires aux pages d'annonces, mort à vingt-sept mille écus (enterrement de luxe), dit-huit mille (première classe), huit (deuxième classe), trois (cerceuil en pitchpin et terre nue), pour une fois, pour lui, la mort n'a pas de tarif. Les propriétaires de la maison sont généreux : ils ne veulent pas que leur excellent employé paie l'enterrement de son fils. Pas d'argent qui paie, cette fois, une vie. Le règlement usuel de la maison ne sera pas appliqué à ce cas particulier : la découverte intime de la mort par quelt- qu'un qui n'a jamais fait que traiter d'elle sans la connaître. Sur ce point, les patrons de M. Isolino rejoignent les philosophes dans le respect de la métaphysique et de tout l'impondérable qui pré- side à l'existence et à la transformation de l'être.

J'ai pu constater qu'on a placé, ces dernières années, des gril- les de protection, rouges et blanches, devant la porte des édifices scolaires, destinées à arrêter, dans leur course folle, les enfants qui, échappés à la prison des classes, s'élancent joyeusement vers la liberté retrouvée et les roues des lourds camions. Ces grilles, je ne les vois jamais, dans les vieilles rues de Lisbonne ou les chaussées boueuses de province, que je ne me souvienne de mon petit ami, de mon cher et infortuné Pierrot. Pourquoi n'y avait-il pas de ces grilles devant la porte de son école ? Pourquoi n'y sont-elles venues que lorsqu'elles ne pouvaient plus l'arrêter dans sa course ?

Où l'aurait conduit cette course ? Et de quel droit un billet de banque s'immisce-t-il dans la vie des humains, dans la vie et jusque dans le terme de la vie ? Pourquoi se mêle-t-il de poser des questions, de se dévouer, de souffrir?

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V

La mort de Pierrot me plonge pour longtemps dans une inertie totale. Je perds conscience du temps.

De bourse en bourse, de boutique en boutique, de logis en logis, je n'ai ni une minute de repos ni le loisir d'dbserver des visages, d'écouter des conversations, de me rendre compte où je suis ni à quoi je sers.

Las d'un tel tourbillon, j'en arrive à regretter les longues ré- clusions dont j ' a i eu tant à pâtir. Je cours dans le porte-monnaie des chauffeurs de taxi, retourne à des maisons comme celle où j'ai connu Déolinda, vois se lever le jour dans la cohue de marchés populaires, découvre l'ennui de jeunes snobs dans les clubs noc- turnes. Je me souviens d'avoir vécu trois jours et trois nuits pen- ché sur un tournoi de'bridge, dans un tripot près du commissa- riat de police par où je suis passé aussi. Laideur atroce de faces creusées par la veille, yeux ternis par la fumée, mains refaisant sans fin les mêmes gestes ! On dirait des naufragés cherchant à échapper à l'abîme qui est en eux. Dans les veillées mortuaires où M. Isolino me traînait, je n'avais jamais vu d'êtres pareille- ment défaits, de figures si ravagées. L'un d'eux est alors mon propriétaire d'occasion. Il me tient en grande estime, dans son portefeuille en peau de porc, doublé de soie. L'un des portefeuil- les les plus soignés, les plus coquets où j'aie jamais été introduit.

J'aurais voulu rester auprès de lui, ne fût-ce que pour pénétrer les secrets d'une sensualité si différente de celle que Déolinda m'a révélée. Mais des mains aux ongles polis me remettent à d'autres mains, juste au moment où il attire dans sa garçonnière

— meublée avec quelle recherche et quel soin ! — un adolescent en quête d'emploi, confiant en l'influence et le prestige de celui chez qui il se rend, sans une idée précise de ce qu'il est.

Je ne me souviens pas en quelles mains je passe ensuite. Com- ment me souvenir de tous les doigts qui m'ont serré, de tous les regards qui m'ont convoité ?

Me voici vieillissant, sujet à l'usure qui menace les personnes, à plus forte raison la matière fragile d'un billet, tâchant de me défendre des mains rudes qui me maltraitent et m'efforçant de préserver une vie plus courte que celle des êtres humains.

La vérité est que, depuis la mort de Pierrot, je ne suis plus le même. Je suis las de deuils, de souffrances, de misère. N'y a-t-il donc plus sur terre un reste de joie, non de cette joie bruyante de la foule dans le stade à u n e partie de football, ou au .théâtre, à quelque fracassante revue, mais un peu de cette 'joie intense

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dont a brillé l'enfance de Pierrot et que les roues d'un camion ont écrasée ?

Si, il y en a et j'en ai eu ma part. Mais les trois ou quatre épisodes de ma vie qui se sont le plus fortement gravés dans ma mémoire, dont j'ai été instrument ou comparse et que je tiens encore à conter, ces épisodes n'ont rien eu de jovial ou d'heureux.

Ils n'ont été que singuliers et c'est pourquoi ils surnagent dans le torrent et les remous où j ' a i été entraîné, jusqu'à ce repos pré- sent, annonciateur de ma fin.

Première halte dans ces remous : la perte dû portefeuille où je suis rangé. Le receveur d'un autobus trouve ce portefeuille sous un siège de sa voiture au moment où il la remise au dépôt. Sans même en vérifier le contenu, il le dépose scrupuleusement au bureau des objets trouvés, au haut de l'ascenseur de Santa Justa.

De ce local si haut perché, je domine le large estuaire du Tage et toute la ville basse. Une foule d'étrangers contemple ce pano- rama et de gros provinciaux s'émerveillent de la vieille construc- tion en fer qui les a élevés jusque-là. Entre deux vastes places rectangulaires, les toits et les mansardes du temps de Pombal (1) dessinent le tracé géométrique de rues étroites et mornes. Après de longues années, je revois de très haut la colonne de fumées qui, de la cheminée de la Banque du Portugal, laisse s'évanouir dans le ciel l'âme et la matière des billets de banque. Je ne l'avais pas aperçue depuis mon passage par la Banque Anglaise. Cette fois, après les fatigues de ma vie, elle me rappelle à la réalité de la fin qui m'attend et redouble la tristesse que j'ai d'être là, à l'abandon dans un portefeuille perdu.

Mon orgueil est blessé ; en effet, il n'est jamais passé par mon esprit qu'avec la haute valeur que je m'attribue, j'aie pu être oublié sous un siège d'autobus. Par qui ? La carte d'identité qui est dans le portefeuille semble l'établir clairement. Annibal Frei- tas Machado, né à Leiria (2), date de naissance : 12 juin 1921, pro- fession : négociant ; état-civil : marié ; nationalité : portugaise ; taille : 1,74 m ; yeux : châtain-clair. Ni ces détails, ni la photogra- phie elle-même ne me rappellent les traits de l'homme qui, dans son impardonnable étourderie, m'a jeté dans ma nouvelle réclu- sion.

Au dépôt des objets trouvés de la Compagnie de Transports, j'attends que M. Freitas Machado se présente en quête, je ne dis pas de son -portefeuille et de ses papiers, mais de sa carte d'iden- tité — document fondamental et en quelque sorte vital — dans

(1) Le célèbre Premier ministre du XVIIIe siècle qui a reconstruit Lis- bonne après le tremblement de terre de 1775. (Note du Trad.).

(2) Chef-lieu d'un département du Portugal. (Note du Trad.).

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