UNE CRIMINELLE RÉVOLTE :
LE REFUS DE « L’HABIT D’IGNOMINIE » À LA MAISON DE CORRECTION SAINT-PIERRE À MARSEILLE EN 1859.
« Bienfaits des philanthropes et des moralisateurs : deux jeunes garçons sont morts à Rouen, dans la maison pénitentiaire, par la suite d’une puni- tion assez gaillarde qui consistait à les faire tenir debout plusieurs jours de suite dans une boîte à horloge (peut être pour leur apprendre combien le temps était précieux) ; leur faute était d’avoir ri pendant la leçon, leur faute d’avoir ri ! De plus, ils sont confiés à des gredins qui les enculent. »Gustave Flaubert1
LeXIXesiècle français a vu la naissance d’une science pénale moderne2. Les théories formulées dès la fin duXVIIIesiècle sont la source d’inspiration d’une pensée de la peine qui se veut plus civilisée3. L’incarcération réunit alors un ensemble d’aspirations sociales et intellectuelles articulées autour des idées de l’amendement de l’individu et de son exclusion du corps social4. Ainsi, à la faveur d’une vision organiciste de la société, s’opère une mise à distance que l’on estime salutaire dans la mesure où elle écarte les individus malades d’un corps social considéré comme sain, afin de les réhabiliter et de les rendre à nouveau utiles à celui-ci.
1. « Lettre à Ernest Chevalier, Rouen, 9 avril 1842 », Correspondance, Paris, Bibliothèque de la Pleïade, t 1, p 100, Cité par Michelle PERROT, « Délinquance et système pénitentiaire en France auXIXesiècle »,Annales E.S.C., janvier -février 1975, p 67.
2. Patricia O’BRIEN, Correction ou châtiment, histoire des prisons en France au
XIXesiècle,Paris, 1988 et Jacques-Guy PETIT,Ces peines obscures. La prison pénale en France (1780-1875), Paris, 1990.
3. La nouvelle « science pénale » se nourrit de la pensée des Lumières, en particulier de celle de Cesare Beccaria dont le traitéDes délits et des peines, publié en 1764 donne lieu à une nouvelle manière de concevoir la peine et la prison.
4. Michel FOUCAULT,Surveiller et punir. Naissance de la prison,Paris, 1975 et Michelle PERROT, « Délinquance et système pénitentiaire… »,op. cit.
La jeunesse n’est pas épargnée par ce phénomène d’enfermement5. À une réalité sociale urbaine et économique tangible : l’augmentation de la délinquance juvénile, vient s’ajouter la peur diffuse d’une jeunesse dont on observe la délinquance de plus en plus grande6. L’image d’une jeunesse vicieuse oisive et dangereuse hante les esprits bourgeois. Les penseurs et réformateurs de la prison appellent de leurs vœux la création d’établissements spécialisés dans la réhabilitation et la correction de la jeunesse7. L’utilisation massive du droit de correction paternelle vient renforcer la légitimité et la nécessité de ces nouvelles institutions8. L’abbé Fissiaux (1806-1867), fondateur de la maison de correction de Marseille, peut être compté parmi ces philanthropes qui, à travers la création d’établissements destinés à la jeunesse, participent à cette large entreprise d’amendement9. Dès 1835 il consacre sa vie à la protection de l’enfance abandonnée et vagabonde10. En 1839, il s’engage dans la création de péni- tenciers, dont la « maison de préservation et de correction des jeunes gar- çons » à Marseille, pour laquelle il fonde la congrégation de Saint-Pierre- ès-liens, dont les membres sont chargés de la surveillance des détenus11.
C’est au sein de cette maison de correction, à l’occasion de la remise d’une punition particulière - « l’habit d’ignominie » - que se déroule en 1859 une tentative d’assassinat contre un des surveillants12. L’affaire met en
5. On peut voir sur ce sujet entre autres: Charles CARLIER,La prison aux champs. Les colo- nies d’enfants délinquants du Nord de la France au XIXe siècle, Paris, 1994; Marie-Sylvie DUPONT-BOUCHATet alii, Enfants corrigés, enfants protégés. Essai d’histoire comparée de la protection de l’enfance, 1820-1914. France, Belgique, Pays-Bas, Canada, Paris, 2001; Henri GAILLAC,Les maisons de correction (1830-1945),Paris, 1971; Jacques-Guy PETIT,Histoire des galères, bagnes et prisons (XIIIe–XXesiècles),Toulouse, 1991; Jean-Marie RENOUARD,De l’enfant coupable à l’enfant inadapté: le traitement social de la délinquance juvénile,Paris, 1990;
Yves ROUMAJON,Enfants perdus. Enfants punis. Histoire de la jeunesse délinquante,Paris, 1989.
6.Louis CHEVALIER,Classes laborieuses, classes dangereuses à Paris pendant la pre- mière moitié duXIXesiècle,Paris, 1958 et Michelle PERROT, « Quand la société prend peur de sa jeunesse en France auXIXesiècle »,Les jeunes et les autres, Paris, 1986.
7. On peut citer en particulier Charles Lucas. Sur ce point, voir Patricia O’BRIEN, Correction ou châtiment…, op. cit.p. 38 et suivantes.
8. A la faveur d’une grande valorisation de l’autorité paternelle au sein de la famille ins- crite dans le Code civil, on accorde aux pères le droit de corriger leurs enfants, et de les envoyer en prison. C’est ce qu’on appelle la « correction paternelle ». Voir Bernard SCHNAPPER, « La correction paternelle et le mouvement des idées au dix-neuvième siècle (1789-1935),Revue his- torique,avril-juin 1980, pp 319-349.
9. Sur l’Abbé Fissiaux : Eliane RICHARD, « Protection et utilisation des enfants dans les orphelinats et les pénitenciers de l’Abbé Fissiaux en Provence au xixesiècle », dans Roland CATY (dir.),Elite et travail des enfantsXIXe-XXesiècles,Aix-en-Provence, 2002, pp. 123-135 ; Abbé de PAYAN d’AUGERY,Le R.P. Fissiaux : étude biographique,Nîmes, 1886, 27 p. Abbé E. ROUX, Un prêtre marseillais au service de l’enfance malheureuse, Charles Fissiaux, Marseille, 1946.
10. Il prend notamment la tête de l’œuvre des Dames de la Providence pour les jeunes filles pauvres.
11. La maison est située rue de Provence, non loin de la rue de Sébastopol. Eliane RICHARD, « Protection et utilisation des enfants… »,op. cit.
12. Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 208 U 2/179 « Tentative d’homicide volontaire Méry, Baude deux jeunes délinquants. »
lumière la dérive d’un système disciplinaire reposant sur des punitions sévères, définies ou non par le règlement, visant à amender les jeunes déte- nus. Par la répression de leurs fautes, ici des « fautes contre les mœurs », l’institution entend corriger leurs corps et leurs âmes pour les écarter du vice.
L’oppression physique et morale que représente cette surveillance incessante amène deux détenus récalcitrants à une violente révolte. À travers ce « fait divers », c’est l’histoire de la correction des mineurs auXIXequi se dévoile à l’historien avec sa noirceur et ses zones d’ombre. Les violences sexuelles et quotidiennes des détenus entre eux mais aussi des surveillants envers les détenus, les abus d’autorité et ceux du système disciplinaire, apportent des éléments nouveaux à la connaissance des établissements pour mineurs au siècle dernier.
LE COUP DE POIGNARD, OU L’AFFAIRE DE LA TENTATIVE D’ASSASSINAT.
Des mineurs au pénitencier.
À partir de la publication du Code civil et du Code pénal en 1804 et 1810, les mineurs ont un statut spécial sur le plan juridique. Le Code civil institue un statut légal pour la minorité. En effet, par l’article 338, les indivi- dus de moins de 21 ans bénéficient d’une protection spéciale devant la loi.
Cependant, à la faveur d’une grande valorisation de l’autorité paternelle au sein de la famille inscrite dans le Code civil, on accorde aux pères le droit de corriger leurs enfants en utilisant leur droit de « correction paternelle » et de les envoyer en maison de correction13. Dans le Code pénal, l’article 67 établit une distinction dans les peines en fonction de la responsabilité pénale des mineurs. Enfin, l’article 68 précise que les mineurs de moins de 16 ans doi- vent être traités de manière spéciale. La minorité pénale devient une circons- tance atténuante.
Les mineurs qui peuplent les établissements pénitentiaires ont donc des situations qui varient d’un extrême à l’autre. Dans un premier cas, le droit de correction paternelle autorise les pères à emprisonner sur une simple requête un enfant de moins de 16 ans pour une durée d’un mois au maximum, et de six mois maximum pour les mineurs de plus de 16 ans. Dans un second cas, le mineur est reconnu coupable par un jugement des faits qui lui sont repro- chés, il est établi qu’il a agi avec discernement, et il est alors envoyé dans un établissement pour y purger une peine. Dans un troisième cas, le mineur est reconnu coupable des faits mais il est établi qu’il a agi sans discernement ; il est acquitté, mais peut être placé ou incarcéré dans un établissement destiné à la correction de la jeunesse, et ceci dans une période qui peut aller jusqu’à ses
13. Bernard SCHNAPPER, « La correction paternelle… »,op. cit.
21 ans. Enfin, s’il est innocent des faits et acquitté, il peut être placé pour son bien dans n’importe quel établissement, au maximum jusqu’à sa majorité.14
La volonté de rééduquer une jeunesse dangereuse – ou pouvant l’être- apparaît clairement dans ce type de législation. Dans les maisons de correc- tion, on assiste auXIXesiècle à la rééducation forcée d’enfants la plupart du temps acquittés, issus des milieux pauvres, comme c’est le cas dans l’affaire concernant Baude, Méry et Lavergne. Voleurs récidivistes, de sexe masculin, ces trois adolescents sont représentatifs de la très grande majorité des pri- sonniers mineurs auXIXesiècle15.
Les trois accusés Henri Marius Baude, Antoine Noël Méry, et Joseph Lavergne sont des adolescents âgés de dix-sept ans détenus au pénitencier Saint-Pierre.
Henri Marius Baude est né à Marseille le 16 décembre 184116. Il a été mis en prévention le 18 février 1853 pour vol. Jugé en mai suivant et acquitté par le tribunal correctionnel, il rentre dans sa famille. Arrêté une seconde fois, il est mis en prévention en octobre 1853 pour vol et abus de confiance. Il est de nouveau acquitté par le tribunal correctionnel de Marseille, mais celui-ci ordonne son enfermement dans une maison de correction jusqu’à sa ving- tième année. Il entre au pénitencier le 11 décembre 1853, peu avant son dou- zième anniversaire. Malgré une origine familiale que le directeur de la mai- son de correction estime stable – l’enfant a été élevé par son aïeule maternelle –, Baude est un détenu dont la réputation est mauvaise17. Il est sans cesse réprimandé pour des tentatives d’évasion, des infractions disciplinaires, des refus de travail ou encore des injures aux gardiens et des « fautes contre les mœurs ».
Antoine Noël Méry est né à Villeneuve-les-Avignon, le 25 décembre 1841. Le directeur juge défavorablement ses mœurs et sa conduite. Il a connu une enfance vagabonde sans présence familiale structu- rante. Inculpé de vol avec effraction extérieure -une circonstance aggra- vante –, il a été acquitté par le tribunal correctionnel d’Uzès en 1854, puis a été envoyé par le même jugement dans une maison de correction. Il entre au pénitencier Saint-Pierre le 15 août 1855, à l’âge de quatorze ans. Selon le directeur de l’établissement, il est un mauvais détenu et a tenté de s’échapper à maintes reprises. Lui aussi a été puni de nombreuses fois lors de sa déten-
14. La jeunesse qui peuple les établissements pénitentiaires se répartit donc de la manière suivante auXIXesiècle : en moyenne 2 % des détenus sont incarcérés au nom du droit de cor- rection, 2 % sont condamnés (en grande majorité pour vol ou vagabondage), les 96 % restant sont acquittés mais détenus pour leur « éducation » sous la tutelle administrative de l’Etat. La législation conduit à une situation paradoxale où l’immense majorité des jeunes détenus est donc constituée d’innocents qui purgent des peines beaucoup plus longues que s’ils avaient été des condamnés adultes ordinaires. Patricia O’BRIEN,Correction ou châtiment…,op. cit., p 128 et suivantes.
15. Jacques-Guy PETIT,Ces peines obscures…, op. cit.
16. AD BDR 208 U 2/179.
17. Ibid : Rapport du directeur de la maison de correction.
tion, en particulier pour des tentatives d’évasion, des vols, des refus de tra- vail ou des insultes à ses surveillants.
Enfin, Joseph Lavergne est né à Montpellier en 1841. Il a été mis en pré- vention en avril 1855 à quatorze ans pour soustraction frauduleuse. Acquitté, il a été envoyé dans une maison de correction pour y être élevé pendant deux ans. Il a été libéré en 1857. Le directeur note que si sa conduite a été plutôt bonne pendant sa détention, ses « mœurs » étaient assez mauvaises et se sont peu améliorées pendant son incarcération. Sa rééducation morale, religieuse et professionnelle ont donc été des échecs. Il récidive, et est alors de nouveau incarcéré à l’âge de seize ans. Parmi les fautes auxquelles il se livre régulière- ment figurent des « fautes contre les mœurs », une tentative d’évasion, un vol, des insolences. Le directeur mentionne toutefois sa préférence à son égard en rapportant qu’il a sans doute été entraîné par les deux autres, car
« au fond il n’est pas méchant »18.
Parmi les détenus les plus âgés du pénitencier, les trois accusés se font donc rapidement connaître pour leur indiscipline. Ils multiplient les infrac- tions au règlement, attirant sur eux les foudres de l’administration péniten- tiaire, ainsi que des punitions nombreuses et éprouvantes.
La tentative d’assassinat du 27 janvier 1859.
Le 23 janvier 1859, Baude, Méry et Lavergne comparaissent au prétoire du pénitencier pour répondre des « fautes contre les mœurs » commises à l’encontre de plusieurs de leurs camarades19. Ils sont condamnés à porter le
« ruban blanc » et « l’habit d’ignominie », punitions destinées à réprimer ce type d’infractions. Le ruban blanc, réservé aux fautes graves, entraîne la dimi- nution de moitié de la ration alimentaire quotidienne. L’habit d’ignominie est une blouse blanche destinée à réprimer les actions contraires aux « bonnes mœurs ». Le détenu doit le porter sur son uniforme pendant un an. Cette punition l’oblige aussi à rester debout contre un mur pendant les récréations.
Elle l’expose de plus à toutes sortes de quolibets et de railleries, étant spécifi- quement rattachée à une faute honteuse. Il s’agit d’une des punitions les plus redoutées20. Ainsi, le 23 janvier, en sortant du prétoire, Baude et Lavergne jurent dans leur colère de tuer celui qui leur remettra l’habit. Puis, dans la semaine, Baude et Méry se mettent d’accord pour tenter de s’évader avant le dimanche suivant, quand les punitions leur seront remises. Ils préparent ainsi des armes, font aiguiser leurs couteaux à dessein. Mais les surveillants de la prison bousculent leurs habitudes. L’habit et le ruban leur sont remis le
18. Ibid : Rapport du directeur de la maison de correction.
19. Le prétoire est le lieu où l’on juge les détenus ayant commis des infractions au règle- ment. Depuis la fin des années 1820 il se tient chaque jour à heure fixe dans les pénitenciers. Les représentants de l’institution jugent les détenus, et entendent leurs doléances.
20. AD BDR 208 U 2/179op. cit.: Interrogatoire de Lavergne devant le commissaire de police le 27 janvier 1859, interrogatoire de Baude devant le juge d’instruction le 29 janvier 1859.
27 janvier 1859 dans l’atelier des cordonniers par le frère Lazare21. Il semble que cette procédure inattendue ait surpris les accusés. Habituellement en effet, la remise des punitions s’effectue le dimanche dans l’atelier des petits tailleurs et ne fait pas partie des fonctions de ce surveillant.
Ce 27 janvier, après Quéron, victime des actes contre les mœurs qui se plie le premier à la punition, vient le tour de Baude qui, au moment de revê- tir l’habit d’ignominie, tire un couteau de sa poche, en porte deux coups au frère Lazare et l’atteint au poumon. Il jette ensuite son couteau et l’habit, et sort de la pièce en menaçant haut et fort ceux qui voudraient le punir. Il est enfermé au cachot. Méry lui promet à voix haute et devant plusieurs témoins de venir l’y rejoindre. Alerté par de telles paroles et intrigué par l’attitude du jeune homme faisant acte d’indiscipline, le surveillant de la prison fait alors fouiller Méry22. On trouve dans la poche de son pantalon un couteau ouvert et aiguisé. Il est lui aussi incarcéré. Lavergne, qui s’est contenté d’observer la scène, est laissé sous la surveillance des frères de la maison de correction. Le frère Lazare est hors de danger après quelques jours de repos, même si le rap- port médical précise que la blessure était d’une extrême gravité et aurait pu être mortelle23. Les trois détenus sont questionnés par la police le jour même, et présentés au juge d’instruction le 29 janvier 1859.
L’enquête et ses zones d’ombre.
C’est lors de l’interrogatoire de Lavergne le 31 janvier 1859 que les faits principaux sont révélés : « C’est vers cette époque qu’arriva l’incendie de l’artificier où les frères qui surveillent notre atelier furent porter secours.
Cette absence fut la cause que nous pûmes parler à Quéron qui se prêta à une action contraire aux mœurs. C’est la première fois qu’une pareille chose m’arrivait. Nous en avions causé avec Baude et Méry (…). Du reste Quéron est un garçon corrompu puisqu’il se prêta à cela pour de l’argent. »24. À par- tir de cette révélation, le juge d’instruction approfondit une chronologie qui révèle des faits similaires remontant à novembre 1858, époque à laquelle Baude a entraîné Quéron, un jeune détenu de quatorze ans, dans les lieux d’aisance pour commettre une faute contre les mœurs25. Vers Noël, Baude a
21. Idem : Déposition de Théodore Reynaud devant le juge d’instruction le 15 février 1859.
22. Le système de discipline exige des prisonniers qu’ils travaillent. Tout refus de travail est donc considéré comme une forme de protestation qui entraîne des mesures de répression.
Les plus fréquentes sont la mise au pain sec et à l’eau ou l’isolement cellulaire. Voir sur ce point Patricia O’ BRIEN,Correction ou châtiment, op. cit.
23. AD BDR 208 U 2/179op. cit.: Déposition de Louis d’Astros, docteur en médecin, médecin chef de l’Hôtel Dieu devant le juge d’instruction le 18 février 1859.
24.Idem.
25.Idem: Interrogatoire de Baude devant le juge d’instruction le 25 février 1859. Quéron confirme ces faits durant le même interrogatoire lors de sa confrontation à Baude. C’est donc lors d’un des derniers interrogatoires que le fait le plus ancien – mais certainement pas le premier du genre- est porté à la connaissance du juge.
ensuite abusé de Gubernatis, un autre détenu de dix-sept ans pour la somme d’un franc26. Du cachot où il était enfermé suite à une tentative d’évasion, celui-ci avoue avoir vu Baude et Fauque aller aux lieux ensemble. Enfin, le 19 janvier 1859, jour de l’incendie de l’artificier, plusieurs témoins assurent avoir vu Baude, Méry et Lavergne aller aux lieux d’aisance rejoindre Quéron.
Lors des confrontations la peur l’emporte souvent sur la vérité, les interro- gatoires se contredisent. Le juge d’instruction doit pousser les accusés dans les retranchements de la logique afin de leur faire avouer leur forfait. Encore ne saisit-il qu’une part infime de la vérité, la partie la plus visible d’un sys- tème de prostitution au sein de l’établissement.
Les circonstances mêmes de la tentative d’assassinat manquent de clarté.
En effet, lors de son interrogatoire devant le commissaire de police le 27 jan- vier, jour de la tentative d’homicide, Baude ne fait pas la description des détails de la remise de l’ « habit d’ignominie », et ne semble pas considérer que cela permette en quelque manière que ce soit d’expliquer ou d’amoindrir la portée de son geste. Or, le surlendemain il déclare au juge d’instruction dans son premier interrogatoire : « Comme je vous l’ai dit, au prétoire j’avais eu d’abord une mauvaise pensée et j’avais songé à frapper du couteau celui que me ferait prendre l’habit. Le frère Lazare en venant me faire prendre l’habit a ajouté à cette peine des railleries piquantes. Il me disait : cet habit t’ira bien, il se moquait de moi. C’est ce qui a soulevé ma colère et c’est dans ce moment que je l’ai frappé, j’en éprouve un sincère regret. »27Ce n’est plus la remise de l’habit qui provoque sa colère, mais bien les railleries présumées du frère Lazare. Devant le juge d’instruction, Baude ne remet donc plus en cause la légitimité de la punition ni son caractère humiliant, mais il associe l’humiliation à la manière dont la punition lui a été infligée.
Ce glissement peut s’expliquer de plusieurs manières. Il montre d’une part que Baude a eu le temps de réfléchir à son acte et prend conscience de sa gravité. Celui-ci doit être justifié pour amoindrir sa peine. Ceci montre en outre qu’il accepte et connaît les normes de la justice, ou du moins qu’il sait qu’il doit faire semblant de les accepter pour atténuer ses torts devant le juge d’instruction. Enfin, il détourne l’attention du magistrat sur le fait qu’il est lui aussi victime de persécutions et de moqueries. C’est en quelque sorte contraint et forcé qu’il aurait donné un coup de couteau au surveillant, éva- cuant ainsi ses sentiments de colère et d’injustice28. À la fin de l’interrogatoire il rajoute que les enfants qui assistaient à la scène l’ont hué et précise plus tard dans une lettre adressée au magistrat : « Le frère Lazare m’apporta l’habit
26.Ibidem: Interrogatoire de Gubernatis devant le juge d’instruction le 28 février 1859 :
« Je me suis laissé séduire par Baude. J’avais besoin d’un franc pour acheter un bonnet, je le priai de me prêter cette somme que je lui rendrais le dimanche suivant. Il me dit alors qu’il ne me la prêtait pas qu’il me la donnait et c’est ainsi que je me laissais séduire. »
27.Ibidem op. cit.: Interrogatoire de Baude devant le juge d’instruction le 29 janvier 1859.
28.Ibidem: Interrogatoire de Baude devant le juge d’instruction le 29 janvier 1859. Cette version des faits est confirmée par Lavergne dans son interrogatoire devant le juge d’instruction le 31 janvier 1859.
d’ignominie je fus railler par le frère Lazare qui me disait, ça t’ira bien, me voyant puni pour un an et le bouffon de tout le monde, railler par le frère et huées par les détenus je perdis la tête et je frappa le frère d’un petit couteau que j’avais à la main. (sic.) »29. Les autres témoignages et interrogatoires insis- tent au contraire sur le calme qui régnait dans l’atelier ce jour-là. Les paroles du frère Lazare, telles qu’elles sont rapportées avec peu de variations dans tous les témoignages, sont les suivantes : « Quand on le reçoit gracieusement et qu’on sent qu’on l’a bien mérité, c’est une preuve qu’on le quittera bien- tôt. »30Un détenu précise : « Le silence règne toujours dans l’atelier et ce n’est pas l’habitude que l’on se permette de huer quand un camarade est puni. »31
Doit-on en conclure à une susceptibilité extrême de l’accusé au point de déformer la réalité; à une stratégie de défense; à la peur chez les autres témoins d’encourir des représailles s’ils disent l’exacte vérité ? La question est bien de savoir si le silence absolu a régné au moment de la remise de ce type de peine qui comporte une forte humiliation32. Le biais de l’archive judiciaire est ici patent, la parole des accusés est bien une parole « captive » (Frédéric Chauvaud)33. Cependant, par delà les incertitudes liées aux faits, on peut ana- lyser les aspects sous-jacents de cette affaire qui révèlent une utilisation singu- lière des normes liées à l’usage du corps dans l’univers de la détention pour mineurs.
HIERARCHIES SOCIALES ET SEXUALITÉ AU SEIN DE LA MAISON DE
CORRECTION.
S’il est un domaine que l’institution ne parvient pas à contrôler, malgré les nombreux efforts entrepris en ce sens tout au long du siècle, c’est celui de la sexualité des condamnés34. L’homosexualité est largement pratiquée dans les établissements pénitentiaires pour adultes, et elle y prend souvent la forme d’un réseau de prostitution, trouvant sa place dans une hiérarchie sociale précise35. L’originalité de l’affaire du pénitencier de Saint-Pierre est de
29.Ibidem :Baude, lettre au juge d’instruction, sans date.
30.Ibidem: Entres autres : déposition du Frère Lazare, dans le procès verbal de police du 27 janvier 1859, déposition de Désiré Sauvage le 1erfévrier 1859 devant le juge d’instruction (ces paroles s’adressent à Chéron),
31.Ibid.
32. En temps normal cependant, c’est la règle du silence qui est imposée.
33. Frédéric CHAUVAUD, « La parole captive. L’interrogatoire judiciaire au
XIXesiècle. »Histoire et archives,n° 1, janvier-juin 1997, pp. 33-60.
34. Patricia O’BRIEN,Correction ou châtiment op. cit. pp 105-109. L’auteur décrit les débats entre architectes, médecins et criminologues au sujet de l’architecture carcérale pourrait le mieux préserver la moralité des détenus et les prémunir de toute activité sexuelle « contre- nature ». Voir aussi Jacques-Guy PETIT,Ces peines obscures…, op. cit.
35.Ibid.
réunir des acteurs mineurs, et de révéler l’existence d’un réseau à caractère de prostitution chez les enfants.
Une élite violente.
Au pénitencier Saint-Pierre, comme dans toutes les prisons, se met en place une hiérarchie des relations sociales qui s’illustre à travers des rap- ports de force et de violence. Dans plusieurs interrogatoires, les trois accusés appellent les plus jeunes détenus « les enfants ». Cette terminolo- gie suggère à la fois leur jeune âge, mais aussi leur fragilité, et leur situa- tion de dépendance et d’obéissance vis-à-vis des détenus les plus âgés et les plus expérimentés. Multirécidivistes, ceux-ci sont auréolés dans le milieu carcéral d’une réputation de dureté et d’irréductibilité à la discipline. Le témoignage de Antoine Quéron, victime d’agissements contre les mœurs, vient confirmer cette dichotomie entre détenus expérimentés et enfants.
« Un jour que je ne puis préciser, je suis allé aux lieux. Baude vint sans me le dire. J’étais bien obligé de me laisser faire, car j’étais trop petit pour résister. (…). Il aurait fallu au moins crier ? Il n’y avait dans la cour que des enfants comme moi, et encore il n’y en avait que deux ou trois, il n’y avait pas de frères en ce moment dans la cour. »36Ce sont non seulement sa jeunesse, mais encore sa fragilité et sa peur de la violence qui ont encou- ragé son mutisme. La domination de quelques individus plus âgés et plus forts sur le reste du groupe engendre donc une loi du silence que ces petits
« caïds » du pénitencier font régner avec application. Théodore Reynaud, un détenu de treize ans, déclare dans sa déposition qu’il entendait beau- coup de conversations à l’atelier entre Lavergne, Baude et Méry, puisqu’il travaillait sous les ordres du premier. Il avait cependant accepté de se taire contre une faveur en nature, Baude lui ayant donné un chocolat pour le prix de son silence37.
Plus âgés, les détenus les plus forts et les plus respectés maîtrisent donc le fonctionnement de l’univers carcéral en utilisant ses normes disciplinaires.
Ils se servent de la peur de la punition pour faire respecter une loi du silence qui va dans le sens de leurs intérêts. Leur expérience du système les place ainsi au sommet de la hiérarchie qui s’établit entre les détenus. Baude, sûr de lui lors de son dernier interrogatoire, déclare au juge d’instruction qui lui donne la version des faits de son principal contradicteur : « Quéron n’oserait pas le soutenir devant moi. ». Et lors de son interrogatoire en effet, Quéron à la question : « Le jour de l’incendie de l’artificier Baude n’a-t-il pas commis cet acte sur vous ? » répond « Non monsieur, c’était bien avant l’incendie.
36. AD BDR 208 U 2/179 op. cit.: Déposition de Quéron Antoine devant le juge d’instruction le 15 février 1859.
37. Idem : Déposition de Reynaud Théodore 13 ans devant le juge d’instruction le 15 février 1859.
Peut-être deux mois auparavant. »38. A ce moment précis, il se trouve dans le bureau du juge d’instruction à côté de Baude.
Certains mineurs constituent donc une classe à part, une classe d’élite, dans l’univers du pénitencier Saint-Pierre. Leur domination prend des formes diverses, dont celles de la prostitution dans le cadre de relations homosexuelles.
La sexualité comme instrument des rapports de force.
Par delà les inquiétudes -qui tendent parfois au fantasme- de certains observateurs contemporains de la prison, on peut considérer cette affaire comme un précieux indice montrant que les formes observées dans l’univers carcéral des adultes existent aussi chez les mineurs39. Il semble cependant que cette prostitution homosexuelle prenne dans cette affaire une tournure beau- coup moins organisée et systématique que dans certaines prisons pour adultes40. Les dépositions renseignent cependant sur les codes employés par les détenus pour mettre en place leurs relations interdites. Ainsi, à l’atelier, le fait de partir aux lieux sans prendre la planche en bois comme de coutume, est un signe de consentement et une invitation. De même le fait de déclarer vou- loir aller fumer est un des codes employés pour désigner l’acte sexuel interdit.
La prostitution apparaît comme un aspect fondamental de la hiérarchie des relations mais aussi du système d’échange dans le pénitencier. C’est donc par une domination sur le corps que la relation de pouvoir s’établit. Le corps à corps forcé, qui s’inscrit dans une démarche déviante est une manière de dominer celui qui s’y associe. Mais bien plus qu’un instrument de domina- tion, il est une marque d’appartenance à un système. Celui qui s’y refuse est exclu du groupe et subit brimades et mises à l’écart, ce qui dans cet univers clos est particulièrement fragilisant. Fauque rappelle au juge d’instruction que Martel, n’ayant pas voulu se soumettre aux demandes de Baude, reçoit des soufflets de celui-ci à l’atelier. Il ajoute sa propre analyse à sa description des faits : « mais allez, ce n’était pas pour l’avoir fait mettre à genoux que Baude lui donna des soufflets »41. Loin de révéler tout le poids de la domination qui pèse sur eux, Fauque met le juge d’instruction sur la piste des relations de pouvoir entre les détenus. La nécessité d’appartenir à la hiérarchie est presque vitale dans un univers où la nourriture est insuffisante et où le besoin d’argent
38. Idem : Interrogatoire de Baude Henri Marius devant le juge d’instruction le 25 février 1859.
39. Sur les fantasmes de la sexualité infantile dans les prisons voir Patricia O’BRIEN, Correction ou châtiment…, op. cit.p 85 et suivantes.
40. Le Docteur Perrier montre dans son enquête que les prisonniers de Nîmes se sont constitués en un groupe de 20 personnes comprenant un président, un secrétaire et un trésorier, qui arrange les unions et réglemente le marché au sein du pénitencier. Cité par Patricia O’BRIEN,Correction ou châtiment.op. cit. « Les communautés de prisonniers » pp 100-105.
41. AD BDR 208 U 2/179 op. cit.: déposition de Fauque Marius devant le juge d’instruction le 4 février 1859.
pour acheter vivres, vêtements et fournitures est constant. Ces sommes sont si nécessaires à ceux qui les réclament, que leurs dernières réticences devant les insistances de leurs co-détenus finissent par être vaincues.
Entre détenus mineurs, la prostitution dans le cadre de la prison semble donc être instituée en tant qu’outil de domination des corps et instrument de relations hiérarchisées. Peut-on toutefois aller jusqu’à avancer l’hypothèse d’une contre-culture carcérale, dont l’homosexualité serait un des aspects principaux42? Si pour Baude et Méry on peut en effet penser qu’elle est un moyen de transgresser l’interdit, il n’en reste pas moins qu’elle semble être en 1859 au pénitencier Saint-Pierre à Marseille une pratique subie, inhérente à la violence économique et physique de l’univers carcéral, plutôt qu’un choix culturel défini et assumé.
Par ailleurs, il est frappant de constater que c’est moins la prostitution ou l’exploitation vénale et violente du corps de l’autre que la faute contre les mœurs qui sont poursuivies des foudres de l’institution.
EMPÊCHER LA CONTAGION DU « VICE » HOMOSEXUEL.
On ne sait rien des pratiques homosexuelles auxquelles les détenus s’adonnent43. Elles ne sont mentionnées qu’aux « lieux d’aisance », un des seuls endroits du pénitencier où les actes échappent à la surveillance des frères. Lieu de soulagement mais aussi de saleté, « les lieux » évoquent l’interdit, l’obscur, le sale, le soupçon, comme généralement ce qui est caché ou qui se soustrait à la surveillance44. Tout dans l’acte homosexuel est humi- liant pour celui qui s’y prête : le lieu, la manière (forcé, payé), la punition qui y est attachée : crâne rasé, ruban blanc, habit d’ignominie. Ce dernier terme souligne bien quelle place une telle pratique sexuelle occupe dans les repré- sentations. Celles-ci diffèrent largement selon les protagonistes de l’affaire.
Les détenus mineurs et leur vision de l’homosexualité.
Baude et Méry sont incontestablement les figures dominantes dans cette affaire. Leur acte ne leur inspire visiblement pas de remords. Tout porte à croire qu’ils le considèrent comme une pratique plus ou moins anormale, mais qui leur permet d’asseoir leur pouvoir et de parvenir à dominer les plus faibles.
Il est possible que leur inclination pour les relations homosexuelles relèvent
42. C’est la thèse de Patricia O’Brien.
43. Patricia O’BRIEN rapporte l’enquête de l’inspecteur général des prisons qui note qu’en 1844 sur 1 200 prisonnier près de 800 commettaient habituellement le « crime de sodo- mie » et que l’homosexualité et la masturbation sont attestées chez les détenus de tous âges.
Correction ou châtiment,op. cit. « Les communautés de prisonniers » pp 100-105.
44. Voir aussi l’obsession du « panoptisme » et la vision des cellules par les réformateurs des prisons dans Michel FOUCAULT,Surveiller et punir… op. cit.
d’un penchant naturel, notamment pour Méry qui semble avoir fait partie de la jeunesse dépravée et vagabonde du vieux port de Marseille. Cependant la prison a sans doute été pour eux un révélateur de ce comportement qui, s’il est associé au plaisir et à la transgression, est sans doute bien plus une manière d’acquérir et de conserver une autorité. Baude devant le juge d’instruction parle d’un tel acte comme d’une « faute », il déclare même s’en être confessé45. Doit-on y déceler une part de remords voire de honte, ou une stratégie de défense face au magistrat ? La deuxième hypothèse semble la plus probable.
Lavergne, qui fait figure de suiveur, a une attitude beaucoup plus tour- mentée au sujet de cet épisode. Il semble avoir été entraîné par les deux autres à commettre un acte auquel il n’aurait pas imaginé pouvoir se livrer.
Ses larmes à la fin de l’entretien semblent prouver sa bonne foi, mais, là encore, nous ne sommes pas à l’abri d’une stratégie, dissimulée par un talent d’acteur. Son interrogatoire est cependant très clair sur ce point :
« C’est le dépit d’avoir été puni pour des faits insignifiants qui nous conduisit à cette action honteuse. (…) C’est la première fois que je me suis laissé allé à commettre une pareille faute. Dans les prisons je me suis tou- jours fait respecter et je me suis toujours respecté moi-même. Je réparerai par ma bonne conduite la faute que j’ai commise. »46Ainsi pour Lavergne l’acte homosexuel relève du manque de respect à l’encontre de soi-même, et n’est pas nécessaire à l’établissement de relations de respect avec les autres détenus.
La honte est également le sentiment partagé par les détenus dominés et récalcitrants, avec cette nuance que ceux qui ne se sont pas livrés à l’acte en reti- rent suffisamment de fierté pour mettre l’accent sur l’insistance des accusés, et sur leur refus obstiné. En revanche, ceux qui ont cédé insistent sur la conscience de leur faute, et sur leur promesse de ne plus la commettre. La norme dont le magistrat mais aussi les représentants de l’institution péniten- tiaire sont les porte-parole est donc partagée par un certain nombre de déte- nus, du moins en apparence, car ils sont conscients que l’obéissance à celle-ci ne peut que servir leurs intérêts. Les interrogatoires du juge d’instruction les poussent d’ailleurs dans ce sens. Une seule fois, le greffier a consigné en fin d’interrogatoire la leçon de morale faite par le magistrat à l’accusé Lavergne.
On peut y lire ces lignes : « Nous juge d’instruction ayant représenté à Lavergne la honte de l’action contraire aux mœurs qu’il s’était permise ainsi que Baude et qui a été la cause de tout ce qui s’est passé, Lavergne a témoigné un vif repentir, il n’a pu retenir ses larmes. »47Il parvient à émouvoir aux larmes le jeune homme en lui montrant son anormalité, son immoralité, ainsi que la honte qui est attachée à l’acte commis.
45. AD BDR 208 U 2/179op. cit.: Interrogatoire de Baude devant le juge d’instruction le 29 janvier 1859
46.Idem: Lavergne, interrogatoire devant le juge d’instruction le 31 janvier 1859.
47.Ibid.
Le personnel encadrant : une posture ambiguë.
Les surveillants et prêtres de la congrégation semblent partager ces représentations. Le supérieur parle d’une « honteuse passion » dans sa dépo- sition devant le juge d’instruction48. Leur attitude est cependant ambiguë à plusieurs titres.
Tout d’abord, le supérieur souligne que les relations de prostitution entre deux détenus du même âge, et par ailleurs corrompus tous les deux, ne méritent pas d’être poursuivies. En revanche, les relations homosexuelles entre un détenu âgé et un détenu plus jeune doivent être considérées avec gravité et punies. L’homosexualité, et non la prostitution, est donc vue comme une maladie qui risque de s’étendre à l’ensemble des détenus, et dont certains sont déjà les instigateurs au sein du pénitencier. Si elle se produit entre êtres corrompus, elle peut rester impunie. En revanche, si elle implique des êtres jeunes et innocents, elle se doit d’être réprimée.49En accord avec les idées dominantes à l’époque, l’homosexualité relève selon lui de la déviance du corps, tout comme la criminalité relève d’une déviance de l’esprit50. Cette association est d’autant plus forte que les détenus arrêtés sont décrits comme vicieux et ayant un penchant naturel pour les fautes de mœurs. « La conduite de Baude a toujours été très mauvaise sous les rapports des mœurs et même sous celui de la discipline. Celle de Méry a été encore plus mauvaise sous l’un et l’autre rapport. » précise encore le supérieur51. Le directeur de la maison centrale des jeunes détenus ajoute que « Baude est un très mauvais sujet de mœurs très corrompues », et déclare au sujet de Méry qu’« avant même son entrée au pénitencier [il avait été signalé] comme ayant des mœurs très dépravées »52. Ce n’est donc pas la prostitution, ni la violence qu’elle entraîne mais bien l’homosexualité qui est considérée comme la preuve d’une double anormalité pour ces prisonniers. Ils sont considérés non seulement comme corrompus mais encore comme anormaux, c’est-à-dire hors des normes
48.Idem :Déposition de François Arnaud, supérieur local du pénitencier devant le juge d’instruction le 3 février 1859.
49. On voit ressurgir ici la peur de la contagion homosexuelle qui se répandrait dans toute la société, à l’image d’un « phylloxera des prisons » expression employée par Charles Bertheau dans son ouvrage sur les récidivistes incorrigibles. D’autres avaient auparavant évoqué la
« contagion de la perversité ambiante des prisons »,voir Charles BERTHEAUDe la transpor- tation des récidivistes incorrigibles,Paris, 1882, p 95, et AN F 16 107 le directeur de la prison centrale de Clairvaux au ministre de l’intérieur, 26 mai 1834 ; cités par Patricia O’BRIEN Correction ou châtiment, op. cit.p 101.
50. L’homosexualité est condamnée universellement à partir de la moitié du siècle, les doc- teurs Brouardel et Lacassagne ont montré son incidence sur le visage et les organes génitaux.
Voir Patricia O’BRIEN,Correction ou châtiment…, op. cit.p 105 et suivantes.
51. AD BDR 208 U 2/179op. cit. :Déposition de François Arnaud, supérieur local du pénitencier devant le juge d’instruction le 3 février 1859.
52.Idem :Déposition de Charles Fissiaux, directeur de la maison centrale des jeunes déte- nus devant le juge d’instruction le 5 février 1859.
morales et sexuelles. Ils cumulent deux flétrissures : celle de la délinquance et celle de la déviance des pratiques sexuelles.
L’ambiguïté de leur attitude se remarque en outre dans le manque d’acharnement des surveillants à interroger tous les prisonniers pour connaître précisément l’étendue des relations de prostitution et leur ancien- neté. L’enquête qui mène les trois accusés au prétoire se cantonne aux évè- nements du 19 janvier. Alors même que d’autres faits sont portés à la connaissance de la justice par la suite, ni les représentants de l’institution pénitentiaire, ni le magistrat ne cherchent à approfondir leur mise en lumière53. On assiste donc à une relative tolérance, comme si la délinquance s’accompagnait fatalement d’une dépravation des corps, et que certaines causes étaient irrécupérables. Cette tolérance s’explique également de manière prosaïque par la corruption des surveillants eux-mêmes. Une lettre du Ministère de l’Intérieur datée de 1869 éclaire des faits qui n’ont pas du être isolés à Marseille ni ailleurs dans les établissements destinés à la jeunesse.
Le ministre s’inquiète de « faits graves intéressant la morale, la discipline et la sûreté de la maison d’éducation correctionnelle de Marseille (…). Le Sieur Seillère, en religion frère Désiré, chargé de la surveillance des dortoirs, se livrait avec certains enfants à des actes obscènes. »54Le soupçon pèse en effet dans cette affaire sur les surveillants. Comment un tel système a-t-il pu se mettre en place sans éveiller leur vigilance ? Plus généralement, une sur- veillance exercée par des congréganistes engagés spécialement pour dix ans et échappant à la conscription peut-elle être gage d’une bonne éducation55?
Ainsi, alors que des détenus corrompus se livrent à une exploitation sexuelle des plus faibles, il apparaît que les surveillants de l’établissement fer- ment les yeux sur ce commerce, lorsqu’ils n’en sont pas les complices, voire les acteurs. En revanche, la répression de l’homosexualité est sévère, à l’image du système disciplinaire tout entier.
UNE RÉVOLTE CONTRE L’OPPRESSION PHYSIQUE ET MORALE DES CORPS.
Le crime et la peine.
« J’infligeais l’habit d’ignominie à Chéron Baude et Lavergne, cette peine consiste à porter un habit en toile au dessus des autres habits. Elle n’est
53. Pour ce qui est des magistrats, et du juge d’instruction en particulier, il faut rappeler que l’enquête porte bien sur une tentative d’homicide volontaire et sur ses circonstances. La découverte d’un réseau de prostitution est un aspect « annexe » du dossier.
54. AD BDR 1Y 90, Lettre du ministère de l’intérieur au préfet des Bouches-du-Rhône, 31 décembre 1869.
55. La congrégation de Saint-Pierre-ès-liens a été créée par l’abbé Fissiaux pour subvenir aux besoins de l’encadrement dans les établissements. Sur ce point voir : Eliane RICHARD,
« Protection et utilisation des enfants… »op. cit.La moralité plutôt mauvaise des gardiens est soulignée par tous les historiens de la prison.
jamais infligée que pour des actes contraires aux mœurs, et la honte qui y est attachée produit de très salutaires effets, car, d’après ce que les jeunes déte- nus nous disent sans cesse, cette peine entretient un grand nombre qui sans la peur d’y être soumis se seraient laissés aller au vice. Du reste celui qui en est frappé est seulement privé de récréation et surveillé de plus près. C’est donc l’ignominie qui est le caractère principal de la peine. »56Ainsi s’explique devant le juge d’instruction le supérieur du pénitencier chargé de se justifier de la peine remise aux trois détenus. Ces quelques phrases indiquent les buts assignés à la punition corporelle en milieu carcéral et son objectif éducatif, dans le cadre d’une mission de redressement moral associée à la maison de correction. On y retrouve l’idée de vertu symbolique de la peine57. À la base de la nouvelle science pénale, réside en effet la volonté de ne pas chercher à établir une équivalence entre le crime et la peine, mais de résoudre le pro- blème de la future répétition du crime. C’est bien sur ce point qu’insiste le supérieur. Il est convaincu que la peine a un effet maximum sur ceux qui observent le condamné. À cause du sentiment de honte qu’elle entraîne, ils sont dissuadés de commettre le même crime. C’est ce principe, basé sur l’imagination de ceux qui voient la condamnation humiliante, que Michel Foucault appelle la « règle de l’idéalité suffisante ». Pour que la peine soit efficace, il faut que son pouvoir soit plus désagréable que les bienfaits pos- sibles du crime. La punition n’a pas à mettre en œuvre le corps mais les représentations du corps58. C’est ainsi sur la symbolique de la peine que le surveillant insiste. Il souligne que l’habit d’ignominie n’est pas une punition corporelle, qu’il est simplement accompagné d’une surveillance plus étroite, mais n’entraîne aucun supplice. Les autres peines prévues par le règlement tel qu’il est défini dans le rapport de fondation de l’établissement en 1840 par Charles Fissiaux sont d’ailleurs toutes sensées être d’ordre symbolique59. Une peine expiatoire
Ainsi, l’habit d’ignominie n’est-il pas une peine comme les autres. Il ne doit pas apparaître comme l’instrument d’un pouvoir arbitraire mais comme une conséquence indéfectible du « crime contre les mœurs » qui a été commis. Le vêtement blanc, couleur de la pureté, de la virginité, du bap- tême et du mariage, est remis au fautif pour lui permettre d’expier son
56. AD BDR 208 U 2/179op. cit.: Déposition de Arnaud François, supérieur local du pénitencier de Saint Pierre devant le juge d’instruction le 3 février 1859.
57. Michel FOUCAULT,Surveiller et punir…, op. cit.
58.Idem, p 97.
59. AD BDR 1 Y 86 : Rapport de 1840 destiné au ministre de l’intérieur pour faire connaître le fonctionnement du pénitencier Saint-Pierre, par l’Abbé Fissiaux : « chapitre viDes punitions et des récompenses: (…) Les punitions consistent dans les privations de récréations et des visites, dans la condamnation au pain sec, dans les mauvaises notes, dans l’envoi d’une classe dans un autre d’épreuve ou de punition, dans le confinement solitaire en la cellule ou au cachot, ces peines sont infligées avec modération, les coups sont prohibés. »
péché. Il agit comme un baptême, ou comme une seconde naissance. La dimension religieuse de la discipline des esprits et des corps est ici particu- lièrement perceptible dans la condamnation de l’homosexualité comme un péché (c’est d’ailleurs au confessionnal que Baude déclare en avoir fait part à un des pères). Une fois le vêtement porté pendant un certain temps, le détenu est comme lavé et purifié de sa faute. Le statut de ce vêtement est donc ambigu, à la fois porteur de rédemption et de honte. Le rôle de l’habit d’ignominie apparaît dans cette dualité dans les témoignages. Joseph Lavergne le nomme « habit de punition »60, et ajoute que « la punition de l’habit d’ignominie est la plus dure », Baude déclare encore que « l’idée de subir cette punition l’exaspérait ». Cependant Quéron déclare : « j’ai subi la punition qui m’était imposée et j’ai été gracié ». C’est bien la victime, condamnée au nom de sa complaisance, qui intériorise les valeurs attachées à la peine et à la rédemption qu’elle entraîne.
Ainsi l’habit d’ignominie présente-t-il toutes les vertus associées à la peine. Celle-ci permet de remettre l’âme et le corps du fautif dans le droit chemin, elle a surtout une vocation d’exemple, à l’image de tout l’arsenal dis- ciplinaire à l’œuvre au pénitencier.
Un régime disciplinaire insupportable ?
Au regard du nombre de peines plus ou moins dégradantes qu’il a subies, on peut comprendre que l’idée d’en purger une nouvelle exas- père Baude. Si elles sont méritées, puisqu’elles enfreignent le règlement interne de la prison, il n’en reste pas moins qu’elles rendent encore plus dures des conditions de vie déjà à la limite du supportable. Ecoutons Baude dans sa lettre au juge d’instruction : « monsieur Autran, Ayant été intimé par votre personne lors de votre instruction permettez moi par cette lettre de vous détaillé toutes les peines qu’on put me faire endurer les frères de la maison des pénitenciers. Il y a environ 5 ans et demie que je suis sous les ordres du frère chef de mon ateliers. Le doyen le frère ma fait mettre les menottes pendant 33 fois, et ont me conduisait au cachot immédiatement.
ont mis laissé 3, 4 ou 8 jours. Une fois sous prétexte que je voulais m'éva- der n’écoutant que le témoignage d’un détenu comme moi ; ont me fait pas- ser la savatée, en me frappant 60 coups sur les fesses, ensuite 35 jours au cachots, dont 17 jours au pain et à l’eau ; c’était au cœur de l’hiver en sor- tant ont me rasa la tête 4 fois ; on m’en laisser la longueur de deux doigts partant du milieu du front jusque derrière la tête pour servir de risait aux autres. (…) Depuis 5 ans et demis que je suis au pénitenciers, je n’ai jamais passez 15 jours sans être punis des fers et des menottes où au pain et à l’eau.
Mon père à qui je disait toutes les tortures qu’on me faisait endurer voulu
60. AD BDR 208 U 2/179op. cit.: Interrogatoire de Lavergne Joseph dans le procès ver- bal de police du 27 anvier 1859.
m’en retirer mais comme j’était utile à la maison et que jetais de toute nécessité pour faire travailler les autres, d’autant plus que je donné un grand bénéfice à la maison (sic.) »61
Qu’un accusé, de surcroît un mineur, prenne la plume pour défendre son cas, la démarche est assez rare pour être soulignée62. Baude décrit sa situation de manière limpide. Non seulement il est prisonnier, mais il est en plus victime de peines injustifiées, de punitions corporelles (la savatée), et de privations constantes. Les frères prennent plaisir selon lui à y ajouter des détails humiliants le faisant railler par ses camarades. Il ne supporte visible- ment pas la rigueur du règlement et n’a de cesse de l’enfreindre, volontaire- ment ou non. Il est donc sans arrêt sous le coup d’une punition.
Quelques jours plus tard, le juge d’instruction le recevant dans son cabinet déclare pour toute réponse : « Vous m’avez écrit une lettre pour vous plaindre des punitions que l’on vous infligeait dans le pénitencier, mais si l’on vous punissait, c’est que vous l’aviez mérité. Non seulement vous commettiez des fautes contre la discipline, mais il résulte aussi bien de l’information que des notes fournies sur votre compte que vous étiez un corrupteur. »63Du reste le rapport du directeur de la maison de correction nous confirme que Baude du mois de juillet 1853 au mois de janvier 1859 a été réprimandé vingt fois. Confronté à la lettre de Baude, ce rapport ne semble rendre compte que des punitions officielles. Les brimades et autres punitions corporelles mentionnées par le prisonnier n’y apparaissent pas.
Selon le rapport, du fait de ces nombreuses réprimandes, les demandes de mise en liberté provisoire adressées au Ministère de la justice et au Ministère de l’intérieur à sept reprises ont du être refusées à cause de son mauvais comportement.
Il est difficile de savoir si l’attitude de Baude est volontairement provo- catrice et illégale afin de rompre la discipline de l’univers carcéral, de survivre au pénitencier ou de s’y faire remarquer tout en tentant de s’évader à plu- sieurs reprises ; ou si un règlement pointilleux et à la limite de l’insupportable le pousse sans cesse à l’infraction. La vérité est sans doute entre ces hypo- thèses. En effet, on est bien obligé de se poser la question du rôle détermi- nant de la sévérité du règlement disciplinaire dans cette affaire. Les peines cumulées de Baude mais aussi de Méry et de Lavergne ne leur permettent sans doute pas d’envisager de subir une nouvelle fois une réprimande sévère et infamante. La tentative d’homicide, même préméditée, s’explique donc
61. AD BDR 208 U 2/179op. cit.: Baude, lettre à Amédée Autran, juge d’instruction, sans date. Baude dénonce à la fin de sa lettre l’exploitation lucrative du travail des enfants en maison de correction.
62. La délinquance et le manque d’instruction ne seraient pas forcément liés, chez les mineurs comme chez les adultes. Cette constatation a été faite par les contemporains, qu’ils soient partisans ou détracteurs de l’instruction en prison. Voir sur ce point Patricia O’BRIEN, Correction ou châtiment…, op. cit.p 122 et suivantes.
63. AD BDR 208 U 2/179op. cit.: Interrogatoire de Baude devant le juge d’instruction le 25 février 1859
certainement en partie par une volonté de rompre la mécanique implacable de la discipline carcérale. Déjà, en 1848, une affaire avait révélé des mauvais traitements abusifs de la part des gardiens sur les détenus au pénitencier Saint-Pierre64. Un père de détenu, le Sieur Pignatel se plaignait des sévices subis par son fils Henri, détenu au pénitencier suivant le droit de correction paternel. Une lettre du sous-directeur de la maison d’arrêt adressée au préfet et datée du 18 septembre 1848 répondait à ses accusations : « Nous ne savons employer aucune espèce de rigueur contre les détenus, et si quelques fois nous sommes obligés d’user de sévérité à leur égard, nous le faisons avec tous les ménagement commandés par la charité et la prudence. D’ailleurs les puni- tions usitées dans la maison sont connues de l’autorité : elles sont marquées dans le livre du prétoire de discipline, et on n’en inflige pas d’autres que celles qui y sont inscrites. Le Sieur Pignatel en a trouvé lui quelques autres plus horribles dans son imagination, en cela il s’est plus à nous supposer capable de les appliquer. »65Lacunes des archives ou abus disciplinaires, on ne trouve pas dans le rapport du directeur de la maison de mention de l’« habit d’ignominie »66.
On en arriverait donc à cet étrange paradoxe : le règlement, dans sa volonté de redressement physique et moral, représenterait une telle oppres- sion, un tel lot de réprimandes légales ou non, qu’il pousserait celui qui l’enfreindrait quotidiennement à commettre un crime. Encore ne faut-il pas oublier que la plupart des détenus respectent tant bien que mal la discipline carcérale, subissent leurs punitions et participent au système de redressement dans lequel ils trouvent leur place. Les accusés auraient-ils des personnalités plus révoltées ? Seraient-ils rentrés dans une spirale infernale, dont seule la violence peut les sortir ? Car c’est bien pour échapper à une punition humi- liante qu’ils tentent de tuer un surveillant d’atelier.
Le dossier de procédure, véritable « brèche dans le tissu des jours »67, constitue une fenêtre ouverte sur le quotidien. Celui-ci, très sombre dans le cas présent, s’inscrit à l’opposé des utopies réformatrices de la prison for- mulées dès la fin duXVIIIesiècle. L’institution judiciaire, qui réprime sévère- ment une tentative d’assassinat commise contre un religieux représentant l’institution carcérale, passe sous silence la violence sexuelle et physique quo- tidienne qui est le lot des détenus de la maison de correction68. Cependant elle en garde la trace, preuve ténue de l’existence de la prostitution dans
64. AD BDR 1 Y 90,op. cit.: Affaire Pignatel.
65.Idem.
66. AD BDR 208 U 2/179op. cit. :Rapport du directeur de la maison centrale d’éducation correctionnelle des Bouches-du-Rhône au juge d’instruction le 10 février 1859.
67. Arlette FARGE,Le goût de l’archive,Paris, 1989, p 13.
68. Arrêt de la cour d’assises du 21 mars 1859 : Baude est condamné à 10 ans de travaux forcés, Méry à 7 ans, Lavergne est relaxé.
l’univers des maisons de correction, à l’instar des prisons pour adultes.
L’archive met également en lumière un système de peines nombreuses et accablantes. Ainsi, dans les arcanes et les silences du dossier, on devine une criante réalité : à refuser d’élucider et de réprimer la prostitution au péniten- cier Saint-Pierre, la hiérarchie finit par se rendre suspecte au pire de s’en rendre complice, au moins de la tolérer. Fruit d’une initiative individuelle et philanthropique, la maison de correction perpétue une violence physique et morale dont elle entendait écarter la jeunesse.
Céline REGNARD-DROUOT