LE CHEMIN DE LA FERME
(Ç) ÉDITIONS BERTOUT, 76810 LUNERAY -1985.
TOUS DROITS RÉSERVÉS ISBN 286 74 30 31-3. PRINTED IN FRANCE.
ISABELLE KAANEN - VANDENBULCKË
LE C H E M I N D E LA F E R M E
LE PAYS DE CAUX AGRICOLE DE 1900 à 1968
Editions BERTOUT 76810 Luneray
PRÉFACE
Isabelle Kaanen-Vandenbulcke présente aux lecteurs une étude sur la condition des agriculteurs cauchois et sur l'évo- lution de l'agriculture du Pays de Caux pendant la première moitié du XXme siècle.
De 1900 à 1968, période qui fait l'objet de cette étude, l'agriculteur pour récolter ses moissons, est passé de l'utili- sation de la faux, à des moissonneuses-batteuses et, il est passé de la pratique ancestrale de la traite à la main, à l'utilisation des premières machines à traire.
On peut se poser la question de savoir, si au cours des âges, les agriculteurs ont vécu ou subi des modifications aussi pro- fondes de leurs méthodes de travail et de leurs conditions de vie, que pendant cette première moitié du XXme siècle. Les créations de l'intelligence humaine n'ont plus de limites et se multiplient sous nos yeux, à un rythme endiablé. Leur diffusion, soutenue par des moyens de communication qu'aucune société n'a jamais eu à sa disposition, entraîne les hommes dans une course d'obstacles de plus en plus difficile à franchir. L'élimina- tion est inéluctable pour ceux qui ne veulent pas ou qui ne peuvent pas lutter pour rester parmi les meilleurs et les vain- queurs. Quel chemin parcouru depuis le début de ce siècle, quels efforts d'adaptation les agriculteurs ont-ils du faire pour assurer leur pain quotidien et pour assurer à tous les hommes leur nouniture.
Dans cette période, d'abondance il faut le rappeler, l'agri- culteur cauchois n'est pas resté à l'écart de ce grand mouve- ment. Isabelle Kaanen-Vandenbulcke, en nous présentant cette étude, a voulu savoir comment les agriculteurs cauchois s'étaient adaptés et avaient franchi les nombreux obstacles de la course au progrès.
Analysant de nombreux témoignages et, à l'aide de statisti- ques, elle a mesuré l'ampleur des transformations qui se sont produites dans les campagnes du Pays de Caux et dans les mentalités cauchoises. Elle a constaté ce que nous préssentions : l'extrême prudence, la réticence et quelquefois la résistance des agriculteurs cauchois à adopter, puis à utiliser ce qui est nou- veau. Accrochés à la terre qu'ils appellent «le bien» et qu'ils respectent parce qu'elle est pour eux le symbole de la vie, de la sécurité et de la puissance - Méfiants par tradition, non oppor- tunistes par nature, deux qualités, qui poussées à l'extrême peuvent devenir des défauts — Sensibles aux sentiments des hommes et des femmes dont ils comprennent instinctivement les battements de coeur - Elevés dans le respect des traditions, des valeurs simples et sûres avec un goût cultivé pour la liberté.
- Les agriculteurs cauchois se refusent d'adhérer sans réfléchir aux mouvements des idées, aux découvertes de la science et aux applications des techniques nouvelles.
Réflexion, prudence, oui... mais... attention... chaque jour apporte sa livraison de nouveautés qui construisent le monde et chaque jour, il faut savoir choisir, décider, pour gagner les batailles. Ainsi les Cauchois avec les Normands, pour n'avoir pas cru quand il le fallait, aux ressources de la génétique scien- tifiquement appliquées, ont laissé la belle vache normande être distancée par ses concurrentes.
Cependant, le Pays de Caux n'a pas manqué de pionniers, parmi eux, G. Lange, dont les ancêtres ont été les premiers à introduire la betterave sucrière, et qui a créé en 1907, le premier syndicat de contrôle laitier en France, appelé alors €Syndicat d'élevage et du contrôle laitier normand cauchois». Le pays de Caux ne manquait et. ne manque pas encore d'excellents agri- culteurs, d'excellents éleveurs, qui mettent en valeur les nom- breuses potentialités du terroir et qui rivalisent sûrement avec les meilleurs agriculteurs de France et d'Europe.
Isabelle Kaanen-Vandenbulcke a <rradiographié» avec impar- tialité et avec passion, les travaux et l'âme des agriculteurs cauchois.
En consultant et analysant documents et archives, en re- cueillant les témoignages d'hommes et de femmes, qui ont vécu ou fait cette époque, Isabelle Kaanen-Vandenbulcke a travaillé sur le passé du Pays de Caux, mais elle a aussi œuvré en même temps pour son avenir. En étudiant ce passé et pour employer le langage actuel, en enrichissant la mémoire de la banque de données de l'histoire de l'économie agricole du Pays de Caux, elle a. travaillé pour s'enrichir personnellement, mais elle a aussi œuvré pour enrichir les générations de demain. Il faut là remercier et lire ses rchroniques». En effet son étude se situe à un moment, où les hommes de notre temps, n'ont jamais eu autant de moyens à leurs dispositions,et qui en cette période de crise, ne se sont peut-être jamais posé autant de questions.
Elle se situe à un moment où les agriculteurs, pourtant indis- pensables au monde pour sa nourriture, se posent également des questions sur leur avenir. De même qu'il faudra toujours des sources pour alimenter les fleuves qui irriguent les terres sur lesquelles nous vivons, de même, qu'il faudra toujours des racines pour que les arbres portent des feuilles qui purifient l'air que nous respirons, de même, cette rradiographie» du passé récent des agriculteurs cauchois, avec leurs échecs et leurs réussites, devrait leur permettre de mieux s'adapter aux enjeux de demain, car n'est-il pas vrai que les hommes qui connaissent bien leur passé, qui en tirent les enseignements, sont aussi ceux qui construisent le mieux leur avenir.
André Rudi
Le Bourg-Dun-août 1985
LE PAYS DE CAUX DANS LA SEINE
IARITI ME
Le pays de Caux correspondait administrativement, au début du XXe, à l'arrondissement du Havre, tout comme celui d'Yvetot, aux cantons de Dieppe, d'Offranville, Bacqueville, Tôtes, Longueville, à une grande partie de celui de Bellencombre et celui de Saint-Saëns, soit au total 27 cantons sur une superficie de 3 400 km2 : une grande partie de la Seine-Inférieure.
Les particularités locales permirent la distinction d'un grand Caux et d'un petit Caux ; toutefois, pendant longtemps les habitants de ce dernier ne s'estimèrent pas cauchois : de par leur culture et leur langage, ils prétendirent tirer sur la Picardie. Ne se sentaient pas plus Cauchois, les riverains de la Seine et de ses affluents, de même ceux des fleuves côtiers, ceux des vallées et des valleuses, et ceux des bourgs de pêcheurs.
La géographie et la coutume doivent donc définir ce pays comme les plateaux voisins d'Yvetot, jusqu'à la Seine, la Sainte Austreberthe et la route de Tôtes à Dieppe. Cette presqu'île triangulaire s'avère donc un pays rural, décidé à n'adopter que ceux qui vivent de sa terre.
Le pays de Caux fait partie de l'auréole du crétacé du bassin parisien. C'est un plateau.
Il repose sur un soubassement jurassique.
Au-dessus de cette première couche géologique se trouvent des
formations du crétacé, variant de 50 à 200 m de hauteur. L'argile de
Gault, une couche de craie marneuse et de craie glauconieuse et enfin une couche blanche ou sénonienne, masse principale du plateau, en sont les composants.
Le tout est surmonté d'une couche d'argile à silex, due à la dissolution de la craie. Son épaisseur varie de 5 à 30 m. Ces silex souvent de grande dimension portent le nom de « cornus ». Un limon de l'époque pleistocène revêt ce massif. Il atteint son maximum aux environs de Yerville, Goderville et de Fauville (jusqu'à 10 m) et va en diminuant vers Saint-Valery-en-Caux.
Dans l'ensemble, l'altitude moyenne varie d'environ 110 m au- dessus du niveau de la mer. Le plateau est renflé au centre et s'abaisse jusqu'aux falaises, tombant à 126 m à Senneville et à 45 m à l'embouchure de la Sâane. Vallées, valleuses ou vallons desséchés contribuent à la rupture de la monotonie du paysage, posant par endroit des problèmes de communication - la côte du « gros chêne » (près de Déville), par exemple - rien de comparable toutefois avec le Bray, sa région voisine.
Apparaît sur ce plateau, un régime hydrographique assez dense.
Rivières souterraines et fleuves côtiers ne manquent pas. Sur le littoral de la Manche coulent la Bresle, l'Yères, l'Arques avec l'Eaulne, le Bailly, la Béthune et la Varenne, la Scie, la Sâane, la Vienne, le Dun, la Veules, la Saint Valery, aujourd'hui disparue, la Durdent, la rivière de Fécamp alimentée par celles de Valmont et de Ganzeville, d'Etretat, elle aussi disparue.
Près du Havre se trouvaient la Fontaine, la Lézarde et le Saint- Laurent. Puis c'étaient la rivière de Bolbec et le Rançon. Dans la Seine se jetaient la Fontenelle, la Sainte-Austreberthe, le Cailly, la Clérette.
Très vite, les structures économico-sociales de ces vallées arrosées se distingueront des plateaux qui, eux, manquent d'eau.
La craie blanche, l'argile à silex et le limon, principales assises du pays de Caux, apparaissent en surface et sont utilisés en culture.
Le calcaire blanc ne se voit heureusement que dans les éboulis et dans les pentes. Il résiste mal à la gelée, se laisse dissoudre par l'eau et renferme des silex. Il est inutilisable pour la construction. De plus
cette craie forme des terres semblables aux « lavis » de Picardie, soit des terres de médiocre qualité.
Là où se trouve l'argile à silex, l'eau séjourne en flaques, d'où le recours à un « bois tout ». Avec des températures élevées ces terres argileuses appelées aussi « terres coches » ou « cauchin » peuvent se dessécher complètement et se fendiller. De plus ce sol est difficile à travailler. Les silex usent les socs des charrues et les dents des herses.
Néanmoins ceux-ci servaient à la construction des routes, des murs et mêmes des maisons. Femmes et enfants en ramassaient quantité.
Les cultivateurs ont boisé ou transformé en pâturage les terres de cette nature.
Le limon des plateaux recouvre la plus grande partie du pays de Caux, et c'est la plus productive pour les cultures. Depuis toujours, les limons de Caux passent pour les meilleurs de France. Pourtant, du point de vue chimique, les limons sont pauvres en chaux et en acide phosphorique. De plus les pluies abondantes entraînent une décalcification importante.
On palliait le problème en creusant des puits pour extraire de la marne, plus tard travaillée par le chaufournier et étalée sur le sol.
César, dans ses - Commentaires - relatait déjà cette pratique du marnage dans le pays des Calètes. L'opération se faisait tous les 18- 27 ans, puis tous les 10 ans avec l'intensification de la culture. Non soigné pendant plus de 20 ans, le sol était envahi de plantes calcifuges. Se développaient alors la petite oseille ou « surelle », la matricaire... La luzerne, la minette et le trèfle, excepté le trèfle incarnat, disparaissaient de la prairie et le lait des vaches nourries sur ces pâturages se couvrait de moisissures bleues, lors du dêpôt de la crème : la terre était alors à bout de marnage.
Celui-ci était mentionné comme obligatoire dans les baux. Le bailleur payait les frais d'extraction et le fermier effectuait le transport et l'épandage. Au fond de la marnière, sous les voûtes, un piqueur et un brouetteur, souvent des chômeurs de la mauvaise saison, travaillaient. A la surface, deux hommes montaient à l'aide d'un treuil les grandes mannes pleines de marne. On descendait au fond au petit jour et on remontait vers trois heures de l'après-midi.
Cette pratique permettait de profiter de la lumière du jour. Mais ces
procédés primitifs étaient dangereux, souvent parce que les marneurs chambraient trop tôt. Ils furent supprimés vers 1918. Les ouvriers marneurs disparurent alors. Des chaulages ménagés, répétés tous les 3-4 ans les remplacèrent. Dans les années 20, les associations agricoles mirent à l'étude la création de coopératives de marnage pour l'industrialisation de l'extraction de la marne et son broyage à l'aide d'appareils de grand débit.
Pour compenser l'insuffisance d'acide phosphorique et de potasse, le fermier engraissait ses terres avec le fumier de son étable.
Le taux important d'azote provoquait quelquefois un déséquili- bre. Cela se traduisait par la verse des céréales et par l'invasion de maladies cryptogamiques.
En somme, un peu de travail permettait de remédier aux lacunes du sol. Le pays de Caux est donc une région où la nature récompense l'homme de son effort.
Néanmoins, si Dame Nature est généreuse, notre région souffre d'aridité. Ironie du sort pour un endroit recevant l'un des taux de précipitations les plus élevés de France et parcouru par de multiples rivières.
L'eau n'est en effet retenue que par l'argile de Gault, soit parfois à 100 m de profondeur. Les puits creusés se devaient d'être très profonds, pour un faible débit quelquefois. Ils se trouvaient souvent dans les grandes fermes ou appartenaient aux communaux. Vu le coût de leur construction, leur nombre était réduit. Puis, jugés trop fatigants à entretenir, trop onéreux et concurrencés par les citernes, ils furent abandonnés. Vers 1900, les petits villages n'en possédaient plus qu'un ou deux contre une dizaine quelques années plus tôt.
Le Cauchois apprit très vite à être très économe d'eau ! L'eau potable ne se trouvait guère. Les mares dont le nombre se multiplie remédiaient à ce manque. La mare, c'était l'abreuvoir aux animaux, le lavoir, ainsi que l'eau du cidre, la boisson « se faisant moins dure », dans ce cas !
Le pays de Caux, grâce à sa forme de presqu'île et à sa faible altitude, jouit d'un climat maritime, c'est-à-dire tempéré et humide, un peu plus rigoureux sur le centre du plateau.
Les températures saisonnières varient de 2°95, l'hiver, à 9°60 au printemps, à 18°1 en été et à 10°65 en automne. L'hiver se fait peu rigoureux ; mais faute de neige, il laisse les cultures sans protection à la moindre gelée. L'humidité abonde. Le printemps n'arrive qu'en avril-mai, avec parfois des chutes de neige, mais aussi des orages.
Plus fréquents sont ces orages en été. Ils s'accompagnent parfois des chutes de grêle, aux effets redoutables. Le 14 juillet 1914, les rivières et les mares débordèrent. A Auffay, la Scie s'éleva en quelques minutes de 75 cm et les grêlons qui tombèrent à Saint-Victor- l'Abbaye avaient la grosseur d'un œuf de pigeon. Tous les 5-10 ans, la sécheresse s'abat une année sur la région et les températures marquent à l'ombre plus de 30°. En automne, la pluie, les bourrasques et le brouillard donnent le ton à la palette du temps.
La grande caractéristique du climat cauchois réside dans la permanence du vent.
Le Cauchois rechercha, de ce fait, un brise-vent avec des bois, des bosquets et des plantations d'arbres de haut jet autour des fermes. Ces brise-vent étaient plus qu'utiles, ils étaient indispensa- bles. Ils augmentaient la température des zones protégées, mainte- naient une meilleure humidité du sol et contribuaient ainsi à l'amélioration du rendement. La perte de rendement occasionnée à proximité des arbres par l'ombre était compensée par un meilleur rendement de la parcelle. Un équilibre biologique s'instaurait aussi avec la présence de certaines espèces animales. Les insectes assuraient le transport des pollens, donc la reproduction végétale.
Les rapaces détruisaient les rongeurs et limitaient ainsi les dommages des récoltes... Cependant des contraintes sont à respecter pour un maximum d'efficacité. L'orientation des brise-vent doit être perpen- diculaire à la direction des vents dominants. L'effet s'avère bénéfique si les arbres sont perméables à 50 %. Le vent s'infiltre alors partiellement. Face à une barrière imperméable, celui-ci se transforme en tourbillon. Ainsi le pays de Caux s'orna de feuillus, soit de hêtres, de frênes, d'ormes, disposés en quinconce sur plusieurs rangées. Dans les meilleures conditions, la protection s'étend sur 20 fois la hauteur de l'arbre, planté sur un fossé cauchois (talus).
L'origine de ces fossés cauchois est très contreversée. Etant donné leur similitude quant à leur disposition et leur construction avec les fossés du Danemark et de Flandre, on évoque l'influence Scandinave. Jules Sion défendait cette thèse. Cependant les textes d'avant le XVIIIe mentionnent des haies, des arbres, mais point de fossés autour des fermes. Daniel Fauvel l'estime plus récent et le généralise au XIXe siècle. Ces fossés déterminent un micro-climat avec deux degrés en plus, sous son ombre, soit un facteur favorable au jeune bétail, aux toitures et aux arbres de racines peu profondes.
Autre caractéristique climatique, les pluies. Les plus fortes et les plus nombreuses sont fournies par les vents d'ouest (72 %) et du sud-ouest. En moyenne il tombe 829 mm d'eau répartis sur 152 jours dans l'année. Ces pluies contribuent à verdir les champs, permettent l'élevage. Mais elles imposent un cycle végétatif très long et demandent beaucoup de travaux d'entretien.
Depuis toujours et partout, les terres du pays de Caux étaient vantées. 65 % du territoire étaient considérés comme bonne terre.
Néanmoins, le paysan dut se plier aux caprices de la nature.
Ainsi le paysage reflète l'adaptation de l'homme au contexte géographique. Il marque une symbiose entre la Nature et l'Homme.
Un clos-masure se forma, soit une ferme où maison et bâtiments dispersés sont entourés d'un brise-vent. Ce clos-masure symbolise la volonté d'un isolationnisme, protégeant l'exploitation familiale.
L'économie agricole se bâtit très tôt sur un partage entre l'élevage et la culture, de là une industrie artisanale basée sur les produits de la ferme. Le pays de Caux, nous le verrons, c'est aussi le pays des
« cacheux de navettes » (ouvriers tisserands).
Par la morphologie du pays de Caux et par la mentalité de ses habitants, la ferme cauchoise est de taille moyenne. Elle se situe souvent entre 10 et 40 ha. Les 4/5, selon J. Sion, ont entre 5 et 25 ha : elles se dénomment les « fermes d'une charrue ». Avec plus de 25 ha, l'emploi d'une seconde charrue et de plusieurs domes- tiques s'imposait. Avoir une ferme de plus de 50 ha, c'était une
« ferme à troupeau ». Le maître se bornait alors à diriger et à surveiller ses auxiliaires.
Peu de mouvement de concentration ou de morcellement de fermes au fil des siècles, fixité et stabilité semblent de rigueur tout au long des âges. Le propriétaire, même s'il possédait plusieurs fermes d'un même village, ne les réunissait pas, le revenu de plusieurs petites étant plus rentable : ces petites fermes exerçaient une concurrence entre elles qui relevait les prix. De plus elles étaient très recherchées : la dispense d'une aide extérieure à la famille et l'investissement moins considérable étant appréciables en temps de crise.
Les terres, elles, se concentraient généralement autour de la
« masure » (maison), sous peine d'être une ferme « mal assise ».
Bien des facteurs intervenaient dans le prix des fermes. La qualité des terres, éventuellement la maison, la grandeur de l'exploitation, la loi de l'offre et de la demande et même le prix des contributions tenaient leur rôle. A partir de 1907, une nouvelle estimation de la propriété non bâtie fut établie, après décision de H. Poincaré.
La valeur locative des terres de la Seine-Inférieure en 1907 se fixait aux environs de 84 F l'hectare et la valeur vénale à 2 216 F.
Nos prix arrivaient ainsi au troisième rang national après la Seine et le Nord. Néanmoins, les variations du prix à l'hectare paraissent impressionnantes. Une ferme à Mont-de-l'If de 30 ha fut évaluée à 55 000 F, tandis que pour la même taille une ferme à Néville fut vendue 29 000 F et qu'un hectare à Yvetot fut estimé à 4 000 F, selon les ventes annoncées dans l'Abeille Cauchoise.
Dans le pays de Caux, la terre coûtait cher...
Mais la grande caractéristique de nos fermes cauchoises était en réalité leur mode d'exploitation : le propriétaire-paysan ne s'y trouvait que rarement. Dans la presque totalité des cas, le propriétaire était un citadin. Il possédait le plus souvent entre 40 et 50 ha.
Le fermage semblait être le mode d'exploitation du pays de Caux. Il occupait 87 % des exploitations de petite culture, 88,5 % des exploitations de moyenne culture et enfin 91,8 % des
exploitations de grande culture. Le pays de Caux est le plus grand défenseur de ce mode de culture en Normandie.
Le fermage, c'est le mode d'exploitation des pays riches : « Le fermier, qui n'est pas obligé d'immobiliser une grande partie de ses ressources à l'acquisition d'un domaine, peut réserver tout son capital à la mise en valeur et à la culture du sol qui lui est confié, qui lui est loué. On peut avoir ainsi une culture beaucoup plus intensive que si le cultivateur exploitait directement et manquait d'une partie du capital d'exploitation ». Il est donc « le mode d'exploitation le plus propre à porter à la perfection la culture des vastes domaines parce qu'il unit la richesse numéraire du fermier à la richesse territoriale du propriétaire et que cette association double les revenus de tous les deux ». Enfin, il soude une relation entre un propriétaire qui loue sa terre à un fermier qui lui paie en échange un loyer. L'accord établi sur le prix débattu au préalable, chacun des contractants retrouve son indépendance « la propriété se distingue de l'exploitation » écrivait L. Tardy à la Société centrale d'Agriculture en 1913. Le métayage n'existait pratiquement pas dans notre région.
Clos-masure d'où rayonnaient les terres à travailler, renommée de richesse et prix en conséquence, exclusivité du fermage, telles étaient les caractéristiques de nos fermes cauchoises.
La définition du pays de Caux ne serait pas complète si l'on omettait la personnalité de ses habitants. Celle-ci s'est façonnée dans le contexte géographique. Néanmoins le poids du passé fut déterminant, de même que les contacts avec les autres peuples. La trace des Vikings se retrouve par exemple dans la toponymie actuelle. Les racines scandinaves tal, ou dalles, tot, fleur, bec évoquant respectivement les vallées, l'habitation, les flots, le ruisseau, jalonnent ses routes.
Le pays de Caux se particularisa aussi par la pratique de sa Coutume d'avant 1789. Celle-ci se différenciait de la Coutume générale de Normandie, notamment en matière d'héritage. De là, en 1900 la question du paysan, s'il était en « coutume générale ou en coutume de Caux » soit là où les fils aînés possèdent presque tout le bien de chaque famille.
Ce petit univers s'était forgé une langue, un patois, encore parlé à l'aube du XXe. Accent traînant, lettres soustraites, syllabes substituées, conjugaison aux nuances moindres, origine anglaise, scandinave et française composent sa nature. On parle de pouque (sac), de vaque (vache), de se caïman mucher (quasiment cacher)... le tout avec ses nuances villageoises, le glossaire de l'Yères renfermant nombre de formes picardes.
Aujourd'hui, la mobilité des hommes, la venue des horsains, l'invasion de la télévision, la scolarité plus longue l'ont presque fait oublier.
... et pourtant, ce patois était l'expression du paysan de Caux.
Le Cauchois est un paysan, un homme de la terre. « De taille moyenne, face glabre, le menton prognathique, brachycéphale, aux cheveux blonds ou châtains, l'œil mi-clos plein d'astuce, la lèvre goguenarde, un peu voûté sur ses jambes à lames de sabre - stigmate professionnel qu'engendre le parcours dans les terres labourées » selon les descriptions de G. de Maupassant.
Ce réaliste connaît le poids de l'adversaire, la nécessité de la lutte et les valeurs établies. Il a le sens des nuances : son esprit est à l'image du ciel de son pays. Attaché à sa terre, fidèle conservateur, mais dépendant de la nature, il refuse la dépendance auprès des hommes. Rarement il se confiera à l'étranger. Le clos-masure renforce d'ailleurs cet isolationnisme et son état de fermier, son individualisme. Son sens de la liberté le fait libéral. De ceci découle un amour de l'ordre, une haine du désordre - mais attention, de l'autorité, mais pas de tyrannie ! Descendants de conquérants, il se lance quelquefois à cœur vaillant dans la tempête. Néanmoins, ce goût de l'aventure s'estompe volontiers. Et toujours, il agit avec sureté ; rarement, il se trompe.
Chez lui, le oui vaut le non, le horsain reste sur le pas de sa porte : c'est un méfiant. Le curé mérite son respect, mais aussi les puissances occultes. La politique ne peut le désigner sous le vocable de libéral, de radical, ni même de total conservateur.
C'est l'homme aux mille facettes, dont les contours se définissent au fil des pages. Et son pays, « c'est la terre promise du cultivateur. »
Première Partie
1900-1914
La société du pays de Caux ou les incidences de la Révolution industrielle
du X I X
Révolution industrielle, révolution des transports et politique de la IIIe République bouleversent la France dans la deuxième moitié du XIXe siècle.
Pourtant, quelques régions insensibles à ces agressions traversent les années. Le pays de Caux, rural par définition, avec ses 31 000 paysans, ses trois pôles attractifs, Yvetot et les ports de Fécamp et Dieppe, conservera son caractère.
Les industries s'installaient le long des vallées qui fournissaient l'eau, utilisée comme force motrice sous forme d'eau courante, de vapeur ou pour les lavages. Au total, les rivières fournissaient une force de 10 800 chevaux.
Notre plateau « souffrant d'aridité », échappa à ses constructions.
Il existait néanmoins quelques entreprises de type artisanal, généralement para-agricoles, textiles ou encore d'extraction de matières premières.
Les carrières à ciel ouvert utilisaient plus de 1 500 manœuvres. Il s'agissait d'exploiter les argiles ferrugineuses, la tourbe, les silex et la craie. Les silex servaient à la construction des routes et des murs, les
pierres de taille aux maisons et la craie blanche, pour sa chaux grasse et hydraulique. Elles se trouvaient le long des routes et dans les champs. De simples fours en forme de dômes correspondaient à des tuileries, à des briquetteries ou à des poteries.
De la culture et de l'élevage, le paysan tirait profit. Les transformations de ces produits se faisaient à peu de distance de chez lui.
130 minoteries étaient recensées dans les vallées, dont 8 à Bolbec, 7 à Héricourt, 12 à Montivilliers, à Ganzeville et à Valmont.
Il y avait aussi une trentaine de moulins à huile de lin ou de colza, mais la concurrence prussienne et finlandaise menaçait leur existence.
La betterave à sucre se cultivait essentiellement dans la partie orientale du Caux, dans les environs de Yerville et de Tôtes. Les cultivateurs battaient eux-mêmes leur récolte dans les petites distilleries locales. Pas de sucreries, excepté à Auffay et à Fontaine- le-Dun.
Enfin, on dénombrait environ 80 « courroieries » et mégisseries, ainsi que des tanneries. La Seine-Inférieure, insuffisamment pourvue de bois de chêne, faisait venir le tan de l'Eure, de la Touraine, de la Bourgogne et même du Périgord. Le coût élevé du transport desservait cette industrie, malgré les possibilités offertes par notre élevage. A l'aube de ce siècle, les tanneries qui subsistaient se trouvaient, pour la plupart, près de la Seine ou de la Sainte- Austreberthe. La plus importante, celle de Saint-Saëns, employait 60 à 70 ouvriers, au lieu de 150, quelques trente ans auparavant.
Richesse du petit Caux au XVIIIe, les verreries éteignaient leur foyer, les unes après les autres, faute de bonnes communications. En outre, la Révolution avait fait perdre aux verriers les affouages qui leur réservaient une partie des coupes. Ils étaient obligés dès lors d'acheter aux enchères publiques où la concurrence renchérissait le combustible. Seules, celles qui étaient établies dans l'ancien comté d'Eu, virent continuer leurs concessions traditionnelles. Vers 1900, de ce fait, l'industrie entière se porta sur les bords de la Bresle.
Avec l'apparition successive de la Jenny, la Water Frame d'Arkwright et la mule de Crampton permettant la fabrication d'un
sans doute pour conserver leurs pouvoirs, ils ne proposèrent de réformes structurelles, que ce fût pour combattre l'exode rural ou pour améliorer le sort des petits fermiers. Leurs techniques, leur savoir restaient l'apanage d'une minorité.
La JAC apporta certainement son souffle à la génération d'après- guerre. Mais ses disciples, membres du cercle des jeunes, heurtèrent leur progressisme au traditionalisme des chefs de la FDSEA.
L'Histoire du Caux, c'est aussi l'histoire d'une lutte entre conservateurs et progressistes.
En 1968, le pays de Caux demeurait une région à vocation rurale. Sous cet aspect, elle ne pouvait être considérée comme sous- développée au même titre que certains départements du centre de la France : Ses rendements céréaliers sont encore parmi les meilleurs de France. Il fournit les 3/4 de la production linière d'un département qui fournit lui-même le tiers de la production nationale.
La région bénéficie d'un travail de sélection de nombreux élevages de race normande. « Pour se faire une idée, il n'est besoin que d'assister au véritable festival des élevages cauchois que sont les ventes publiques au palais des Vikings d'Yvetot... » Ses terres étaient encore très prisées bien que chères.
Mais, n'ayant pas pris conscience des nécessités d'un change- ment radical et des possibilités à exploiter, le Caux allait quelques années plus tard se faire rattraper par les autres départements dans la course aux rendements puisque la différence de qualité du sol s'amoindrit avec les amendements, que les efforts d'équipement du Caux avaient été insuffisants, le choix du Cauchois se portant sur l'acquisition des terres plutôt que de matériel.
Ce comportement, typique de toute région riche, de l'ensemble du Nord de la Loire, accentué par un très fort individualisme chez le Cauchois, lui vaut de se tenir à la cinquantième place en 1983 dans la production nationale, uniquement par son potentiel et le dynamisme de certains exploitants.
Cependant, pourvu d'un acquis, moins endetté pour son équipement, le Caux résistera peut-être mieux à la crise économique agricole d'aujourd'hui, répercussion de cette Révolution, soit :
En premier lieu, celle d'une surproduction non écoulée engendrée par une modernisation et une garantie des prix renforcées par l'adoption du ne plan Mansholt en 1971 qui succède aux lois de 1960-62, soit un problème de débouchés à la commercialisation bénéfique, difficile à dominer pour la CEE. Celle-là se débat déjà avec la disparité d'outils productifs dans les différents pays (de là, la défense des Néerlandais pour leur élevage laitier, des Anglais pour leurs ovins, des Français pour leurs vignobles...) et les cours fluctuants depuis une quinzaine d'années des monnaies européennes qui ont débouché sur les montants compensatoires. C'est ainsi qu'insatisfaits des conventions de la CEE, gérée par des technocrates, les paysans manifestent aujourd'hui à Bruxelles.
Le choc pétrolier de 1973 secoua le monde agricole en provoquant une hausse du fuel mais aussi indirectement de tous les produits nécessaires à l'agriculture moderne et des charges, supérieure à la hausse de son revenu. Cette diminution des revenus inquiète d'autant plus le paysan qu'il est de plus en plus endetté, mais aussi qu'en travaillant dur il aspirait à un niveau de vie similaire à celui de ses contemporains incluant maison confortable, vacances...
La modernisation de l'agriculture débouche donc aujourd'hui sur une crise grave, accentuée par un contexte mondial critique.
Pourtant, à la question posée auprès des cultivateurs de Varneville-Bretteville sur la période la plus difficile à vivre de leur profession, les plus âgés ont évoqué les dégâts causés par les intempéries, les épizooties sans indemnité de secours - réponse de propriétaire, de fermier bien installé mais aussi de petit exploitant, de Cauchois. Or, le Caux souffre certainement moins de la crise actuelle que la Bretagne qui a investi dans la modernisation de ses élevages porcins et laitiers.
Alors, le progrès technologique doit-il être limité ?
Déjà, aux Pays-Bas, dans certaines fermes, les fleurs poussent sur de la mousse synthétique. La Californie, Le Corn-belt vivent une nouvelle révolution basée sur l'informatisation. L'ordinateur gère