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La congélation ovocytaire sociétale, interrogation philosophique

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18 | La Lettre du Gynécologue • N° 402 - mai-juin 2016

DOSSIER

Préservation de la fertilité féminine

La congélation ovocytaire sociétale, interrogation philosophique

Social egg freezing: a philosophical enquiry

L. Bibard*

* Département Management, École supérieure des sciences économiques et commerciales, Cergy-Pontoise.

L

a congélation ovocytaire sociétale fait partie des techniques éprouvées ou émergentes (congélation du sperme, gestation pour autrui) qui permettent de séparer sexualité et reproduction. Outre l’aide que représente l’assistance médicale à la procréation pour des cas pathologiques, la différenciation entre sexualité et reproduction est déterminante dans le processus de libération des femmes : la réduction du rôle des femmes au rôle de mère est aussi vieille que l’humanité, et représente ce dont une humanité libre doit absolument devenir indépendante. Il s’agit en particulier d’une indé- pendance gagnée par les femmes par rapport à une domination archaïque des hommes que l’on peut sym- boliser par le fait qu’il a été historiquement aisé pour un homme de différencier sexualité et reproduction en abandonnant la femme qu’il rend, le sachant ou non, mère. La femme porte seule la charge de l’enfant et sa situation de fille-mère, dont on sait la difficulté si ce n’est violence sociale extrême. L’ensemble des technologies qui permettront de différencier sexualité et reproduction représente, d’un point de vue philoso- phique, des moyens essentiels d’humanisation de tous par l’entremise de la libération des femmes. L’on ne peut que souscrire à un projet législatif qui autoriserait la congélation ovocytaire sociétale.

Si, du point de vue qui précède, la souscription ou l’adhésion à une technologie comme la congélation ovocytaire est évidente, il convient d’en examiner plus en détail le motif d’origine et les conséquences potentielles sur le plan du sens.

Usages sociétaux

des techniques de procréation médicalement assistée

Lorsque l’on emploie le terme de “sociétal”, on a en vue ce que l’on qualifiait autrefois de “politique” au sens fort, c’est-à-dire ce qui concernait, à partir de

la possibilité fondamentale de désaccords entre les hommes, la vie en commun. Les enjeux sociétaux que représentent la préservation de l’environne- ment ou des ressources naturelles, la distribution des richesses, l’éducation des enfants, sont des enjeux à proprement parler “politiques”. Cependant, si la ou le “politique” a perdu de son crédit, ce n’est pas seulement du fait de la corruption, communément décriée, des gouvernants, mais du fait de la gigan- tesque montée en puissance de l’“économique”

en regard du “politique”. Arrêtons-nous quelques instants au “politique” tel qu’il fut originairement compris, en général, à l’aube de l’humanité.

L’ouvrage intitulé la Politique d’Aristote représente, aux côtés de quelques autres ouvrages majeurs comme la République de Platon, le canevas à partir duquel la vie politique a été comprise depuis les ori- gines de l’humanité, en particulier en ce qui concerne les rapports entre sexualité et reproduction. Aristote présente, dans cet ouvrage, sa définition de l’homme comme “animal politique”. Or, l’expression origi- naire de ce caractère “politique” ou essentiellement

“collectif” de la vie humaine se trouve dans l’affir- mation que la vie politique commence par la vie familiale hétérosexuelle. La famille hétérosexuelle est à l’origine de la reproduction des citoyens de tout État. La raison pour laquelle, selon Aristote et, dans l’histoire, l’ensemble des penseurs du monde entier, la vie hétérosexuelle est à la racine de la vie politique est la suivante. Pendant des millénaires, les armes principales dont disposaient les communautés pour se défendre des ennemis, intérieurs comme extérieurs, étaient leurs membres. Autrement dit, à la fois le nombre de citoyens dont disposait une communauté, et leur éducation à la loyauté envers elle. Tant que les humains ne disposaient pas d’armes suffisamment puissantes pour remplacer le nombre des citoyens capables de défendre une communauté, le seul moyen de faire efficacement la guerre était

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La Lettre du Gynécologue • N° 402 - mai-juin 2016 | 19

Résumé

La congélation ovocytaire sociétale fait partie des technologies qui rendent possible une révolution fondamentale pour l’humanité, en permettant la séparation de la sexualité et de la reproduction.

Cette révolution libère potentiellement enfin les femmes d’une sujétion originaire, mais ouvre aussi la possibilité à de nouvelles aliénations sur le plan de la vie économique. Elle exige en outre une réflexion des plus attentives sur le sens d’une vie potentiellement vécue comme hors du temps, lequel détermine jusqu’ici la possibilité même de la question du sens qui est spécifiquement humaine.

Mots-clés

Artefacts Nature

Philosophie politique Procréation

médicalement assistée Responsabilité Sexualité

Summary

Through medically assisted procreation, the modern mede- cine makes as well room for an understanding of humans getting rid of “nature”. And progress generates as many unexpected difficulties as an impressive amount of solutions to already known problems.

Confronting the modern medi- cine implicit anthropology to the ancient political philosophy one may facilitate the under- standing of humans’ responsi- bility for the future generations who might be concerned by the use of technologies in making them possible. In other words, the efficiency of new technolo- gies makes people accountable for the possibilities they make room to.

Keywords

Artefacts

Medically-assisted reproduction Nature

Political philosophy Responsability Sexuality d’assurer une reproduction efficace des hommes

et des femmes et une éducation idoine. Autrement dit, la manière classique de considérer la vie col- lective ou politique passait irréductiblement par la considération des rapports entre sexualité et reproduction comme des rapports sacrés, et insé- parables des notion d’éducation et d’initiation à la vie en commun.

Ceci explique à la fois l’inféodation des femmes à des règles, en général extrêmement sévères, concer- nant leur vie sexuelle, et la sanction appliquée à toute pratique non reconnue par la communauté et vue comme susceptible de nuire à la capacité de reproduction des citoyens. C’est dans cet horizon que doivent être considérées les interdictions de l’homosexualité ou du célibat, et les sanctions de la stérilité ou de l’impuissance.

Fort heureusement, si l’on peut dire, l’humanité s’est développée et dispose maintenant de technologies qui permettent de séparer sexualité et reproduc- tion, à la fois sur le plan des biotechnologies et sur celui des armes. Pour ce qui concerne l’armement, l’avènement d’armes de destruction massive, mais également de certains drones par exemple, permet de réduire le nombre des soldats grâce à la techno- logie, et défalquent de ce fait la reproduction de son rôle décisif dans la vie politique. “Faites l’amour, pas la guerre” pouvait devenir un jour le slogan d’une révolte contre les mondes anciens. Jusqu’alors, le slogan politique par excellence avait implicitement été “Faites l’amour pour pouvoir faire la guerre”.

Considérées dans cet horizon du temps long de l’his- toire, les techniques d’assistance médicale à la pro- création non motivées par des impératifs médicaux apparaissent comme des moyens à la fois détermi- nants et nécessaires de l’accession de toutes et tous à une vie nouvelle, non déterminée par une “nature”

ou un état initial auquel il faudrait se plier indivi- duellement en vue d’un bien collectif durable. Les techniques de procréation médicalement assistée, qui permettent potentiellement à tout individu, hors tout processus naturel et quel que soit son sexe, d’avoir un enfant, non seulement rendent possible une sépara- tion fondamentale entre sexualité et reproduction, mais de ce fait même, une différenciation tout aussi fondamentale entre intérêt et droit individuel d’un côté et durée et bien commun de l’autre1.

Examen de quelques

conséquences potentielles de l’usage sociétal

de la congélation ovocytaire

La congélation ovocytaire sociétale représente la possibilité, pour une femme, d’assurer l’éventualité qu’elle puisse avoir un ou des enfants, en remettant à plus tard le projet d’en avoir2. Cette nouvelle pos- sibilité technique a joui d’un immense succès dès sa mise sur le marché aux États-Unis. L’importance de la demande résulte, en particulier, du désir des femmes de libérer leur vie professionnelle de la contrainte où pourrait les mettre le fait d’être enceintes à un moment inopportun de leur carrière. L’aspect sociétal de la congélation ovocytaire est, peut-on raisonna- blement supposer, inséparable de l’accession des femmes au droit au travail à l’égal des hommes, et à l’inscription au même titre que ces derniers dans la société. La société dont il s’agit n’est pas seulement la société économique. La société désigne la capa- cité constitutive des humains à se tenir les uns avec les autres et les uns par rapport aux autres dans un même monde. C’est la capacité à “faire société”, ou à être quelqu’un de “bonne société”. Autrement dit, à être “humain” tout court, au sens d’Aristote, c’est- à-dire inscrit dans un collectif où l’on est reconnu en ses pleins droits et devoirs de citoyen. Or, l’inscription moderne dans la société passe irréductiblement par le droit au travail. Dans notre monde, sans travail, on n’est potentiellement rien. Il est crucial que les femmes ne soient pas empêchées dans leur carrière par le fait d’avoir un ou des enfants, car elles sont, dans le cas contraire, en poussant le raisonnement à la limite, menacées d’exclusion.

En revenant à quelque chose qui est comme une tension entre économie et politique, on peut décrire la situation contemporaine des femmes et des hommes de la manière suivante.

1 Sans entrer dans le détail, il est important d’attirer l’attention vers un changement majeur qui a eu lieu en philosophie politique lors de l’avènement de la science politique moderne, contemporaine de l’hu- manisme européen. Là émerge de façon décisive la notion d’individualité libre dont la dignité est imprescriptible.

2 Il est nécessaire de préciser l’“éventualité”, car la congélation ovocy- taire ne garantit pas comme telle la réalité future de la fertilité effective d’une femme, elle permet seulement la certitude de pouvoir l’essayer.

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DOSSIER

Préservation de la fertilité

féminine La congélation ovocytaire sociétale, interrogation philosophique

Longtemps cantonnées à l’élément de la vie fami- liale hétérosexuelle (pour les raisons vues plus haut, alimentées par le machisme ordinaire des hommes mâles), les femmes sont enfin libérées, à tout le moins en Occident. Elles mènent en principe, au

“plafond de verre” près concernant les salaires et les postes à haute responsabilité, des carrières pro- fessionnelles à l’égal des hommes. Ceci, dans un contexte où est fondamentalement valorisé le travail comme manifestation de l’humanité de chacune et chacun. Libres, les femmes peuvent désormais mener une vie professionnelle “comme tout le monde”.

Forçons un peu le trait : non seulement elles le peuvent, mais souvent elles le doivent. Ce devoir, qui résulte de conditions matérielles d’existence, et qui n’a donc rien de moral – est intensifié dans le cas de choix de vie prenant la forme de mono- parentalité, de vie homosexuelle, ou autre. Or, des options, comme celles de la monoparentalité ou de l’homosexualité, sont structurellement plus faciles sur le plan professionnel pour les hommes – qui, jusqu’à nouvel ordre biotechnologique, ne sont pas capables de gestation. Ceux-ci ne sont jamais, en effet, empêchés dans le déroulement de leur vie professionnelle, ni donc dans leur carrière, par les périodes de gestation – sans parler des soins à apporter aux nouveau-nés et de l’éducation des jeunes enfants, encore majoritairement le fait des femmes, même dans les pays occidentaux.

Les femmes sont comme poussées, par le monde contemporain, à reporter leur vie de femme en tant que capables de reproduction, au profit présent de leur vie professionnelle – et donc de leur capa- cité à gagner leur vie, ce que bien des entreprises voient évidemment du meilleur œil3. C’est là un premier point auquel il est nécessaire d’accorder la plus grande attention lorsqu’il s’agit d’examiner le bien-fondé de la congélation ovocytaire sociétale.

La demande des femmes pourrait bien, sous couvert de libération, représenter une aliénation potentielle

de plus dans un contexte où la domination reste malheureusement de mise, du fait d’un machisme rémanent, d’une part, et, d’autre part, de l’asymétrie originaire qu’implique le phénomène de la gestation tant qu’elle ne peut être que féminine.

Un deuxième point d’attention doit être considéré, qui est non pas d’ordre économique, social ou poli- tique, mais existentiel.

En leur essence, les sciences et les techniques modernes ont pour vocation de libérer l’homme – au sens générique du terme – de la nature. Cette tendance se manifeste par excellence dans l’intention de l’actuel “transhumanisme”. Poussé à sa limite, le transhumanisme ne vise pas simplement à réparer ou augmenter le corps humain. Il vise à transcender ce qui fait la finitude même de l’humain qu’est la mort4. Le souhait humain d’immortalité peut s’ap- procher comme un souhait de ne pas dépendre du temps. Or, le temps est ce qui fait structurellement nos vies irréversibles, et irréversiblement en route vers la mort5. Le rêve humain d’immortalité peut s’appro- cher comme un rêve de totale réversibilité du temps.

Une telle réversibilité est potentiellement autorisée par des technologies comme la congélation ovocy- taire. On peut supposer, outre la raison économique évoquée plus haut, que la forte demande de cette technologie résulte du désir de réversibilité du temps et d’immortalité. Car la possibilité de “remettre à plus tard”, à des périodes de la vie que la “nature”

rend en principe impossibles, une ou des gestations, revient bien, pour une femme, à ne pas dépendre de saisons plus courtes que celles des hommes6. Si l’on comprend l’homme – femmes et hommes – à partir de l’irréversibilité du temps qui caractérise la vie et la manière de s’y rapporter, on peut dire que la finitude fait l’humanité des humains. Car c’est au cœur de la condition que s’éprouve la liberté vraie, qui est d’opter, ou comme le dit René Char, de saisir sa chance, de serrer ce qui fait son bonheur, de prendre ses risques, en sachant que l’on peut toujours perdre. Si cela est vrai, l’accession à une forme de réversibilité potentiellement totale des actes et des décisions présente le risque d’altérer, à la racine, la capacité de décision, d’orientation et de sens des femmes, des hommes, et de leur progéniture. Sans qu’il s’agisse de réversibilité partielle ni totale du temps, la possibilité sociétale de reporter une ges- tation par congélation d’ovocytes revient, pour la

3 Lesquelles pourraient, par exemple, exiger, lors d’un recrutement et comme sa condition, une congélation ovocytaire destinée à se garantir les bons et loyaux services d’une employée pendant une durée estimée

“raisonnable”, qui serait sans interruption pour cause de grossesse.

4 Cf Heidegger M. (1927), Être et temps. Deuxième section, premier chapitre.

5 Cf Heidegger, op. cit., Deuxième section, deuxième chapitre.

6 Cf Aristophane, L’Assemblée des femmes.

“Impose ta chance, serre ton bonheur, et va vers ton risque.

À te regarder, ils s’habitueront.”

René Char, Rougeur des matinaux

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DOSSIER

Préservation de la fertilité féminine

femme qui en fait le choix, à se tenir comme hors du temps. Outre le danger d’aliénation renforcée, évoqué plus haut,sur le plan économique, la ques- tion doit donc, sans doute, être examinée au cas par cas, de la pertinence d’un tel report de la capacité de reproduction. À cette question s’ajoute évidemment celle des conséquences, pour un enfant, d’avoir une mère potentiellement aussi âgée que l’aurait été, en d’autres temps, sa grand-mère.

Conclusion

La possibilité de congeler des ovocytes en vue d’un usage futur doit être autorisée, compte tenu de la libération fondamentale que cela représente

sur le temps long de l’histoire, mais avec les pré- cautions qu’impose la mise à disposition, pour le grand public, d’une telle possibilité. Ces précautions concernent à la fois le plan de la vie économique, sociale et politique d’une part, et celui, existen- tiel, du rapport que tout humain entretient avec le temps et avec ses propres décisions, dont celle d’avoir des enfants, d’autre part. Cela exige à la fois une législation rigoureuse et ajustée, et une éducation la plus poussée possible des médecins, des personnels de soins, des femmes et des hommes concernés, permettant à chacune et chacun d’exa- miner, dans les meilleures conditions, la pertinence ou non d’opter pour la congélation ovocytaire lors- qu’aucun motif de santé n’intervient. Cela n’a rien de simple ou de donné d’avance.

Congrès Agenda

XVIe Journée Aquitaine Gynécologie Jean Villar 9 septembre 2016 Grand théâtre de Bordeaux

Quelles recommandations pratiques pour demain ?

Actualité des recommandations : frottis, dépistage T21, fibromes, prolapsus, échographie

Chirurgie de la fertilité – Statique pelvienne – Prévention du cancer du col – Zika Virus

Renseignements inscription/

organisation : Espace Canal Événe- ments, Fanny Boisseau

Tél. : 06 72 55 88 31

E-mail : [email protected]

13es Journées de chirurgie gynécologique et pelvienne 21-23 septembre 2016 Paris, salons de l’Aveyron Qualité de vie, sexualité et complications

Sous la présidence du Pr Pierre Mares Renseignements : Com&Co, Benjamin Richier

Tél. : 04 91 09 70 53 E-mail : [email protected] www.scgp.asso.fr

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