Editorial
La plupart des objets de prédilection du géographe, de l’écologue, de l’urbaniste, de l’économiste, de l’archéologue – pour ne citer qu’eux – peuvent être décrits comme des systèmes spatiaux complexes, composés d’un très grand nombre d’entités localisées, interagissant les unes avec les autres selon des canaux privilégiés, et ce à travers différentes échelles. On comprendra dès lors que l’étude de la complexité et les nouvelles méthodes de modélisation et de simulation qu’elle véhicule constituent un enjeu important pour ces disciplines. La simulation informatique à base d’agents occupe une place privilégiée dans cette perspective, par la variété et la souplesse des investigations qu’elle autorise. Une fois spécifiés les caractéristiques et comportements d’agents stylisés, ceux-ci peuvent être placés en situation d’interaction dans des environnements dynamiques afin d’explorer les conditions d’émergence de structures particulières et leur déploiement dans des paysages humains et naturels.
Les six articles de ce numéro spécial de la Revue internationale de géomatique s’inscrivent directement dans cette démarche. Ils offrent un aperçu de la diversité et de la richesse des travaux menés actuellement dans le domaine de la simulation spatiale à base d’agents, dans différents pays. L’ouverture de la Revue internationale de géomatique aux articles en anglais permet en ce sens d’élargir nos horizons intellectuels et culturels. Nous remercions le rédacteur en chef Didier Josselin pour cette heureuse initiative !
Au-delà de leur diversité, les articles regroupés à l’occasion de ce numéro spécial s’articulent autour de trois grands thèmes. Les deux premiers articles illustrent ainsi le défi/la difficulté de cette phase préalable fondamentale qu’est la création d’environnements géographiques aptes à être peuplés d’agents. De la création
« d’environnements géographiques virtuels » (Mehdi Mekni, Sébastien Paris, Bernard Moulin, Dominic Marcotte) à la constitution « d’environnements urbains peuplés » (Walid Chaker, Marie-Josée Proulx, Bernard Moulin et Yvan Bédard), le chemin est en effet long et tortueux pour qui veut modéliser des systèmes spatiaux un tant soit peu réalistes.
Les deux articles suivants offrent quant à eux un contraste saisissant et soulignent la possible diversité ontologique sous-jacente à la définition d’agents géographiques.
Thomas Louail part ainsi d’agents « quartiers » pour simuler la dynamique intra- urbaine, tandis qu’Andreas Koch distingue agents sociaux et agents spatiaux, les premiers tenant compte des seconds dans leur stratégie de localisation résidentielle.
Enfin, les deux derniers articles étendent cette possibilité d’interactions entre entités sociales et spatiales, grâce à la combinaison dynamique d’un modèle à base d’agents et
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382 Géomatique – 19/2009. Simulation spatiale à base d’agents
d’un automate cellulaire. The An Ngo, Linda See et Frances Drake simulent ainsi la dynamique de changement de pratiques agricoles au Vietnam, en fonction de contraintes économiques, sociales et environnementales. De leur côté, Eric Maillé, Bernard Espinasse et Sébastien Fournier simulent la dynamique du risque d’incendie de forêt en zone périurbaine grâce à un modèle multi-échelle intégré.
Ce numéro spécial l’atteste : les avancées sont indéniables, depuis les premiers modèles spatiaux à base d’agents. Les environnements géographiques et les agents modélisés sont en effet plus riches et réalistes et les possibilités de couplage et même d’hybridation entre modèles offrent des perspectives prometteuses. Toutefois, l’inévitable croissance en détail et réalisme des modèles ainsi réalisés nous enjoint à la prudence et à l’humilité. Notre capacité à dire des choses sur le réel à partir de tels modèles dépendra en effet directement de notre capacité à les maîtriser et à les exploiter. Or, indépendamment des progrès méthodologiques et techniques en cours et à venir, les systèmes modélisés gagneront inévitablement en complexité, défiant ainsi toute possibilité de prédiction précise. La simulation à base d’agents aura néanmoins son rôle à jouer dans un tel contexte : elle permettra sans aucun doute de mieux comprendre les processus multi-échelles contribuant à l’émergence de structures et de processus dans l’espace géographique.
ARNAUD BANOS Géographie-Cités, CNRS, Paris 1
LAEL PARROTT Laboratoire des systèmes complexes, Département de géographie
Université de Montréal
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