Revue de synthèse : tome 133, 6e série, n° 1, 2012, p. 151-165. DOI 10.1007/s11873-012-0179-7
COMPTES RENDUS
RepRoductions
François-Xavier DuDouet, Éric Grémont, Les Grands Patrons en France. Du capita- lisme d’État à la financiarisation, Paris, Lignes de repères, 2010, 174 p., tabl., graph., bibliogr., index.
François-Xavier Dudouet et Éric Grémont annonçaient sur leur site (http://www.
opesc.org/commun/index.php), fin 2007, l’éclatement d’une crise imminente du système de la finance internationale. Leur ouvrage s’ouvre et se clôt sur la mise en lumière, à la faveur de cette crise, du rôle stratégique des élites économiques fran- çaises. On aurait tort cependant de réduire leur étude des transformations des structures du capitalisme français à un ouvrage de circonstances tant leur méthodologie implique, au contraire, un changement d’échelle pour objectiver leur objet. Les auteurs fondent en effet leurs analyses sur la « thèse du monopole » avancée par Norbert Elias dans La Dynamique de l’Occident et sur les travaux de Joseph Aloïs Schumpeter (Les Cycles des affaires et Théorie de la monnaie et de la banque) qui leur fournissent les catégories adéquates pour décrire la transition opérée dans l’espace économique hexagonal depuis le capitalisme d’État des « trente glorieuses » jusqu’à la situation actuelle dominée par la financiarisation. Leur définition du capitalisme en tant que
« forme pacifique du processus de concentration, dont la forme contemporaine est indissociable de la monnaie crédit » (p. 14) apparaît ainsi comme une démarcation subtile par rapport à la thèse marxiste de la concentration du capital, d’une part, parce qu’elle écarte l’analyse léniniste de l’impérialisme comme correspondant à une forme transitoire et dépassée de la construction des monopoles économiques, d’autre part, parce qu’elle échappe à l’économisme strict pour ouvrir à une analyse des différents types de capitaux symboliques dégagés par Pierre Bourdieu.
Après avoir posé ce cadre méthodologique, défini leur objet (identifié aux dirigeants des entreprises cotées au CAC 40) et présenté leurs sources (principalement la commu- nication institutionnelle des entreprises concernées), les auteurs retracent la lente montée en puissance de l’État dans l’économie française de 1880 à 1970, dont la trajectoire d’un grand patron tel que Raoul Dautry est emblématique, avant de passer à la descrip- tion de la privatisation de l’économie à travers l’analyse d’une famille de trajectoires
typiques : celles des serviteurs de l’État qui ont présidé au processus de privatisation (processus distingué avec netteté d’une éventuelle « libéralisation » de l’économie).
Conjuguant l’exposition macro-économique à des analyses sociologiques, les auteurs expliquent par le rendement décroissant du capital au cours des années 1970 la néces- sité du dépassement du cadre national par des entreprises parvenues à la saturation monopolistique de cet espace. En l’absence de planification économique dirigiste de la part des institutions européennes, cette reconfiguration à une échelle supérieure ne pouvait s’opérer qu’au travers d’une dépossession de l’État des attributs de la souve- raineté économique, en premier lieu de la maîtrise du crédit et de la monnaie (première vague de privatisation sous la houlette d’Édouard Balladur, puis traité de Maastricht), et par le moyen de la reconversion des élites républicaines dans le privé. Le mode de recrutement des grands patrons par les grandes écoles et les grands corps de l’État apparaît, d’abord, contre-intuitif, mais il est ce qui permet d’envisager « la présence des patrons d’État dans l’économie privée des années 2000 non pas comme la consé- quence des privatisations, mais plutôt les privatisations comme la conséquence d’un déplacement des élites administratives » (p. 59-60). Ces agents autrefois dévoués, bon gré mal gré, au service public, ont donc « contribué à affaiblir l’État, non seulement sur le plan économique, mais surtout sur le plan sociologique en faisant des grandes entreprises privées le nouvel eldorado des élites de la nation » (p. 69). Ce nouveau rapport de force rend caduque la stratégie de reproduction de la « noblesse d’État », décrite naguère par Bourdieu dans le cadre d’une économie administrée, et met en évidence « l’autonomie des élites et notamment leur capacité à changer de support institutionnel » (p. 70). La trajectoire d’Ambroise Roux illustre parfaitement cette transformation. tout se passe comme si ces agents avaient été capables de dépasser les limites de la dynamique occidentale étatique chère à Elias et avaient décidé de changer de monture pour poursuivre l’aventure monopolistique en s’agrégeant à la « nouvelle aristocratie financière » (p. 83).
toutefois, le troisième chapitre, consacré à la « vie des affaires », dans une pers- pective typiquement schumpetérienne, conduit à relativiser cette apparente lucidité, du moins à en limiter la portée en termes d’anticipation des cycles économiques. Bous- culant au passage les lieux communs au sujet de l’innovation, qui pullulent de nos jours, les auteurs montrent que les nouveaux capitaines d’entreprise sont loin de saisir les implications de la phase de reconfiguration financière des oligopoles à laquelle ils participent : « à croire qu’ils ne maîtrisaient pas les conséquences théoriques des modifications pratiques qu’ils imposaient à l’économie du pays » (p. 82). Cet aveugle- ment résulte de l’idéologie d’une libéralisation en trompe-l’œil, qui exalte les vertus de la « concurrence » en un temps de très rapide concentration économique. Mais il est aussi partagé par les instruments institutionnels d’objectivation, l’Institut national de la statistique et des études économiques se refusant toujours, vingt ans après les débuts de la financiarisation, « à compter la très forte croissance des marchés financiers pour de l’inflation » (p. 81). L’originalité des analyses des auteurs est, en effet, de souligner que « l’inflation par les salaires à peine disparue a été immédiatement remplacée par l’inflation par le prix des actifs et l’endettement » (p. 86), générant ainsi des cycles spéculatifs inévitablement conclus par des krachs, qui éliminent à chaque fois un certain nombre d’acteurs et favorisent le processus de concentration.
Davantage qu’un machiavélisme économique, les auteurs plaident donc pour une prise en compte de l’interdépendance symbolique comme principe explicatif de la sélection et de la régulation interne des dominants du champ économique. Ils pren- nent pour exemple les rémunérations astronomiques des dirigeants qu’ils comparent aux honneurs mesurant le rang social au sein des sociétés de cour étudiées par Elias.
L’enjeu symbolique des rémunérations permet de mesurer l’incommensurabilité entre les repères de la nouvelle oligarchie et les attentes sociales de l’opinion publique. Le
« projet générationnel » (p. 153) de dépérissement de l’État, qui a triomphé, ne saurait être compris comme une conspiration consciente de ses buts, ni même comme une rationalisation économique lucide sur ses effets : le comportement opportuniste des élites économistes paraît ignorer aussi bien la théorie économique que la nécessité de la justification symbolique des privilèges acquis, ou même l’utilité de la fonction régulatrice de la puissance publique en matière économique. Il s’agit davantage d’une transformation profonde des structures internalisées par le processus de civilisation occidental, qui touche les élites économiques et politiques sans les rendre à même d’en saisir la logique. La solution provisoire trouvée à la crise financière actuelle par la socialisation des dettes n’obéit ainsi ni à une logique keynésienne socialiste (qui aurait impliqué la nationalisation du secteur bancaire), ni surtout à une logique viennoise libérale (qui aurait accepté les faillites comme une phase de correction bénéfique), mais représente simplement un expédient pour « sauvegarder les élites économiques et leur système de fonctionnement » (p. 9) au prix de l’abaissement des États au rang
« de vulgaires sociétés mutuelles en faillite » (p. 163). Les élites économiques euro- péennes ont su ainsi, à court terme, préserver leurs positions tout en sacrifiant une bonne part de leur légitimité sociale et la signature des États. Les grands patrons fran- çais se trouvent affranchis de toute tutelle, mais ils apparaissent désormais vulnérables face aux crises ultérieures qui se profilent et aux élites économiques asiatiques qui fonctionnent, quant à elles, toujours en symbiose avec l’État.
tranchant avec les discours lénifiants de justification des économistes orthodoxes comme avec le discours critique d’une dénonciation pseudo-marxiste convenue du capitalisme, l’analyse de la dynamique monopolistique proposée par François-Xavier Dudouet et Eric Grémont, bien qu’elle s’appuie sur une relecture rigoureuse de Friedrich hayek et Ludwig von Mises, a de fortes chances de n’être pas (bien) reçu par les chercheurs en sciences économiques. Leur méthodologie réflexive, à la fois sur le plan historique et sociologique, les écarte de toute façon du canon de ce champ souvent épistémologiquement démuni. Leur construction d’objet n’en demeure pas moins perti- nente et lucide au regard des enjeux de la refondation de l’analyse économique. Si l’on veut en pointer certaines limites, c’est vers une épistémologie de la finance elle-même ou vers une psychosociologie des transformations sociales induites par de nouveaux types d’organisation et de management qu’il faut se tourner, c’est-à-dire en débordant l’objet lui-même et sa dynamique historique pour s’attacher à des déplacements systé- miques que les trajectoires de l’élite économique française ne permettent pas d’appré- hender. Les algorithmes, les ordinateurs, les organigrammes et les procédures ont aussi une dynamique qui éclaire les transformations passées et en cours. De même, la métho- dologie adoptée semble accorder une forte indépendance aux constructions sociales et symboliques par rapport aux données environnementales, au critère de la rareté, ou à
l’évolution technologique (à la différence de Schumpeter). C’est la simplicité de leurs hypothèses qui en fait la force persuasive et la limite épistémologique. Reste qu’en livrant une analyse aussi éclairante et accessible, autour d’un objet à la fois brûlant et transhistorique, les auteurs accomplissent une prouesse didactique et font progresser le débat.
vincent Bontems
Louis Pinto, La Théorie souveraine. Les philosophes français et la sociologie au
xxe siècle, Paris, Le Cerf (Passages), 2009, 382 p.
Comme le signale l’auteur, La Théorie souveraine combine deux types d’ana- lyses : d’une part sur les problèmes que les sciences de l’homme posent à la philoso- phie depuis plus d’un siècle, et d’autre part sur le mode de fonctionnement de « cet univers de production intellectuelle » (p. 9), en posant qu’une opposition structure le champ philosophique selon la nature des compétences détenues, plutôt scientifiques ou plutôt littéraires. Découpé selon une logique chronologique, l’ouvrage retrace l’évo- lution des différentes configurations du champ disciplinaire philosophique. Produites par les stratégies des philosophes, commandées par leurs positions et leurs ressources, elles ont diversement favorisé l’invention d’instruments conceptuels, antinaturalistes et antiobjectivistes.
Le premier chapitre, moins original, intitulé « Le débat philosophique autour d’Émile Durkheim vers 1900 » montre comment, face aux prétentions des sociologues, les philosophes ont dû se doter à cette occasion d’instances de communication et de débats. Dans un contexte républicain où les problématiques philosophiques tournent autour des sciences dans leur logique propre et dans leurs relations, la grande affaire est de contester à la sociologie l’ambition de fonder les faits sociaux sur autre chose que des faits psychologiques. Cette contestation reflète l’opposition (en termes de capital philosophique comme de trajectoire professionnelle) entre des universitaires dominants (tels Léon Brunschvicg), théoriciens, et des professeurs de lycée dominés (Gustave Belot et Marcel Bernès), serviteurs dévoués au groupe et cantonnés à une position de vigi- lance intransigeante à l’endroit de toute objectivation du vécu.
Le deuxième chapitre (« Phénoménologie et “Philosophie allemande” en France ») montre qu’au cours des années 1920 apparaît une innovation majeure : l’importation d’auteurs allemands (Edmund husserl) – dont la pensée permet de rompre avec la culture dominante idéaliste de la période précédente – portée par une avant-garde de
« médiateurs » (Alexandre Koyré) aux trajectoires atypiques, qui vont créer des ponts avec un pôle académique de « propagateurs » (Jean-Paul Sartre, Maurice Merleau- Ponty). Il en résulte un changement de rapports de force dans le champ, qui explique le destin contrasté de la réception de la phénoménologie de 1930 à 1950, par la compé- tition théorique autour de son appropriation. S’inscrivant dans la continuité d’une stratégie à trois volets – antinaturalisme, antiobjectivisme, science de substitution – à
l’œuvre depuis le xixe siècle et attachée à la figure d’henri Bergson, elle achoppe en effet sur certaines questions comme l’historicité (hegel ou husserl ?) et la séparation entre empirique et transcendantal.
Le troisième chapitre (« L’invention d’autrui ») tente de savoir comment, à partir des ressources philosophiques disponibles dans les années 1930 (bergsonisme, phéno- ménologie, hégélianisme), les philosophes envisagent, pour cantonner la sociologie aux études empiriques, de penser le fondement du social, et imposent dans les années 1950-1960 l’évidence de deux thèmes : « constitution de l’Autre » et « possibilité de l’existence sociale ». Entre auteurs, les variations de la figure philosophique de l’Autre reflètent la position occupée dans le champ, et les relations entretenues avec d’autres champs de production savants. D’un côté, on trouve ceux qui obéissent à la logique du champ philosophique, voient dans l’ego ce à partir de quoi ils subordonnent la question des relations avec les autres (Sartre). De l’autre, il y a ceux qui, universitaires, savent tirer parti des disciplines et importent dans le champ philosophique thèmes et inter- rogations issus d’ailleurs (Merleau-Ponty et la psychologie). Enfin, certains essaient d’inventer un « ersatz de sociologie » et tentent de repenser le social en utilisant Marx, hegel ou heidegger... (Claude Lefort, Jean-François Lyotard).
Le chapitre Iv (« Luttes d’interprètes et sciences des textes »), sans doute le plus réussi, analyse comment, dans un contexte de croissance des effectifs et des postes, les filières d’excellence deviennent scientifiques et consacrent l’incapacité de la conscience phénoménologique à fonder l’histoire des savoirs. Les philosophes se muent alors en « interprètes hétérodoxes » qui insistent sur la nécessité de lire les textes tout en dévoilant le sens rebelle non explicité par leurs auteurs (Jacques Derrida). Cette entre- prise de subversion de « philosophes novateurs » s’inscrit selon Louis Pinto dans un espace délimité par trois pôles : ceux qui travaillent sur un secteur de pointe au sein des sciences de l’homme, ceux qui disposent d’un monopole du discours philosophique sur la science, ceux qui entendent redéfinir les discours sur la littérature. Dans les années 1960, la linguistique, consacrée par le structuralisme (Claude Lévi-Strauss), se voit dotée d’une position stratégique privilégiée dans ce champ : elle réunit le prestige de la formalisation scientifique et celui de la littérature, bien culturel hautement symbolique.
Se construit ainsi un nouveau label théorique d’excellence (dont la figure idéaltypique est Michel Foucault), enjeu de luttes entre agents (Gilles Deleuze, Louis Althusser, Jacques Lacan) lesquels mettent en avant différents éléments en fonction de la part des composantes philosophiques et scientifiques entrant dans leur capital théorique.
Le chapitre v (« D’un ton radical adopté en philosophie ») montre comment l’impact de mai 1968 se traduit par un espace des possibles où les théories se mêlent à des principes de légitimité contestataires (engagement partisan), ce qui revalorise les détenteurs d’une culture philosophique humaniste au détriment de celle de type scientifique. Car l’un des enjeux principaux de la domination intellectuelle est l’inven- tion d’une ligne gauchiste pour avoir les jeunes avec soi, ce qui implique de redéfinir les relations entre le champ de la philosophie et celui des sciences de l’homme, pour s’imposer non seulement aux philosophes mais aux autres agents de la contestation.
Dans ce travail de redéfinition, l’auteur distingue trois figures idéaltypiques. La première fait de la philosophie une science sociale de substitution (schizo-ana- lyse comme discours unificateur, de Deleuze et Félix Guattari). La deuxième figure
est incarnée par Foucault qui met en place un programme d’analyse historico- philosophique des présupposés des sciences de l’homme. La troisième est illustrée par Pierre Bourdieu qui revendique des fonctions réflexives appropriées à la philosophie, mais en usant de moyens impurs (critique sociale de l’autorité savante).
Au total, le ton distancé et ironique de Pinto vis-à-vis des prétentions doctrinales de la philosophie apporte une bouffée d’air salubre pour déconstruire les fausses évidences sur l’histoire des disciplines que les philosophes sont souvent les premiers à entretenir.
Aussi, l’application à cet objet d’un modèle dispositionnel inspiré de Bourdieu remet- elle en cause à bon escient nombre d’idées reçues (sur le succès du structuralisme, et les conséquences intellectuelles de mai 68 par exemple). Il y a toutefois un prix à payer. Le fil de la lecture est haché, notamment par de longs paragraphes biogra- phiques, ou des retours en arrière. Il y a un certain nombre de répétitions. Surtout, à vouloir à tout prix identifier des oppositions structurales entre agents dominés et domi- nants, les fractures et sous-fractures entre eux, l’auteur aboutit à créer des catégories dans lesquelles semblent n’entrer parfois qu’un auteur (Foucault dans le chapitre Iv par exemple) ! Enfin, la littérature secondaire montre un traitement plus que sélectif des auteurs dignes d’être cités. Reste qu’on a là un livre riche d’enseignements et de matériaux pour la réflexion.
Jean-Christophe marcel
Marie-Anne lescourret, dir., Pierre Bourdieu. Un philosophe en sociologie, Paris, Presses universitaires de France (Débats philosophiques), 2009, 190 p.
Comme nombre de (re)fondateurs de la sociologie française, Pierre Bourdieu a été formé à la « discipline de couronnement » qu’était la philosophie jusqu’au milieu du
xxe siècle. Ses écrits récurrents sur la légitimité du discours philosophique sont à la fois des défenses de l’autonomie du sociologue et une lutte personnelle engagée contre ce à quoi le destinait sa trajectoire initiale. Cette rupture assumée rend problématique la réappropriation éventuelle des travaux et de la figure de Pierre Bourdieu par les philo- sophes. Prolongeant l’enquête biographique (Pierre Bourdieu. Vers une économie du bonheur, Paris, Flammarion, 2008), qui lui avait attiré des critiques très acerbes de la part de Didier Eribon, Marie-Anne Lescourret coordonne un petit recueil d’études qui, assumant d’emblée une perspective d’extériorité relative, a ses chances d’attirer une attention plus bienveillante. Il s’agit d’examiner en quoi la réflexion de Bourdieu est encore philosophique par-delà sa revendication d’une rupture avec les discours et les pratiques du champ de la philosophie, ce qu’elle retient des concepts et des références qu’elle lui emprunte, ou encore quel est son apport à la compréhension des philoso- phes qu’elle prend parfois pour objet. Cette démarche ne manque certes pas de perti- nence. Non seulement la poursuite de la déconstruction de la philosophie par certains disciples comme Louis Pinto (La Théorie souveraine. Les philosophes français et la sociologie au xxe siècle, Paris, Cerf, 2009) rend assez prévisible une réponse de la part
des philosophes, mais l’on se prend même à espérer qu’une telle entreprise amorce des échanges constructifs qui échapperaient aux affrontements stériles commandés par la « défense du territoire ». Pierre Bourdieu. Un philosophe en sociologie présente à cet égard un bilan contrasté : les contributions sont de qualité inégale et diversement orientées, mais l’hétérogénéité a le mérite d’offrir un spectre de la (mé)connaissance de Bourdieu par les philosophes et des effets qu’il produit chez eux.
L’introduction de Lescourret justifie le projet en retraçant l’itinéraire intellectuel de Bourdieu. Elle insiste sur sa rencontre avec nombre d’œuvres avec lesquelles ou contre lesquelles il a construit sa pensée. De ses admirations précoces pour Gottfried Leibniz et Edmond husserl, à ses références à Blaise Pascal et Ludwig Wittgenstein, en passant par ses critiques de Karl Marx et de Jean-Paul Sartre, ou ses emprunts à Ernst Cassirer et à John Austin, sans oublier l’importance des enseignements de Georges Canguilhem et l’influence de Maurice Merleau-Ponty, l’auteur passe en revue toute la constellation des philosophes cités par Bourdieu. On regrette toutefois, et cela vaut pour l’ensemble du recueil, la sous-évaluation du rôle de l’épistémologie de Gaston Bachelard. Ce survol aboutit même à un malaise quand, reprenant à son compte l’analyse de vincent Descombes sur l’échec de la réflexivité de Bourdieu à produire une émancipation, l’auteur insinue que son œuvre relève « d’une pratique sans éthique » (p. 31). Ce n’est pas tant le jugement de valeur qui dérange que sa superficialité : la réflexivité socio- logique ne repose-t-elle pas justement sur un engagement éthique autant qu’épistémo- logique ? Celui-ci ne réside-t-il pas précisément dans le fait de ne plus être dupe des revendications d’autonomie du raisonnement « pur » de la philosophie ?
Dans « L’habitus, de la philosophie à la sociologie et retour », Juliette Grange traite la question du rapport de l’habitus chez Bourdieu à la notion éponyme de la scolas- tique. Son hypothèse est que l’élaboration de la notion par thomas d’Aquin (à partir de l’ethos et de l’hexis d’Aristote) fournit « à la sociologie autre chose qu’une termi- nologie, elle est opératoire, elle a des conséquences théoriques » (p. 34). S’en suit une restitution de la définition médiévale et le rappel que la notion était déjà reprise par Emile Durkheim et Max Weber. Bourdieu s’en empare en se référant à ces deux figures tutélaires et occulte l’origine scolastique. L’analyse s’approfondit en montrant comment, à la faveur de l’intégration des travaux d’Erwin Panofsky sur les structures, il retravaille la notion pour l’incorporer selon une ligne de pensée qui doit beaucoup aux recherches de Marcel Mauss mais aussi à Merleau-Ponty. L’enjeu de la démonstra- tion est de mettre en évidence un travail conceptuel sous-jacent : en faisant de l’habitus une structure de correspondance entre les dispositifs intellectuels et matériels qui se donne à voir dans le corps même des agents (et ses dispositions), Bourdieu procède en parallèle à une critique du sujet phénoménologique standard. Ce geste théorique est donné pour analogue dans une certaine mesure à celui de Pascal vis-à-vis de Descartes : il s’agit de manifester l’importance des institutions de l’imagination et de contester la transparence à soi du sujet et sa liberté absolue. Grange conclut que la fonction de l’habitus pour appréhender adéquatement les pratiques est indissociable d’une mise en garde contre les illusions scolastiques qui risquent de faire de la sociologie et de la philosophie des instruments de domination politique.
Aussi stimulante est la contribution de Bruno Ambroise sur « une conception non scolastique de l’efficacité linguistique. Bourdieu lecteur d’Austin ». L’appropriation
de la théorie de « l’acte de langage » par Bourdieu l’extrait du cadre linguistique pour l’ouvrir aux déterminations sociales : « l’échange linguistique, en tant qu’il est le lieu d’accomplissement d’un certain acte, est toujours le lieu possible d’un certain rapport de pouvoir ou de domination, en ce sens que la réussite d’un acte de parole dépend toujours de la reconnaissance, socialement déterminée, que l’on accorde à celui qui le profère » (p. 69). L’auteur prend acte du détournement de la notion pour éclairer les insuffisances du raffinement de la performativité par John Searle et Daniel vanderveken ou même de son réaménagement par Oswald Ducrot, qui donnent « aux linguistes l’illusion d’une autonomie de l’efficacité linguistique » (p. 74). La lecture d’Austin par Bourdieu n’est pas si infidèle puisqu’elle met à jour un enjeu dont était conscient le philosophe alors que ses thuriféraires l’ont refoulé : l’efficacité linguistique n’est pas également accessible à tous. Cette perspective est rapprochée des travaux de Marcel Détienne sur les maîtres de vérité dans la Grèce archaïque. Ambroise soulève pour finir la question de la légitimité du discours sociologique : comment ne pas réduire sa propre efficacité à un rapport de force ? Le paradoxe se résout « par le développement, sinon la généralisation, nécessaire d’un champ où l’autorité se gagne en fonction du seul critère de la véracité, construit selon le modèle du champ scientifique » (p. 87). Cette possibilité illocutoire n’est pas réservée à l’autonomie du seul champ sociologique, elle s’étend à un débat démocratique si le locuteur y obtient droit de cité « en tant que semblable » (p. 87).
« Faire le temps. D’une phénoménologie des attitudes temporelles à une théorie des pratiques temporelles » de Jean-François Rey analyse la transition entre le projet initial de Bourdieu de travailler sur la « phénoménologie de l’affectivité » et ses réflexions sur le rapport des structures temporelles et des structures économiques dans ses recher- ches en Algérie. L’auteur montre tout ce que Bourdieu doit à François Simiand (mais manque l’influence de Maurice halbwachs) dans sa reformulation de la « protension » husserlienne en « pré-voyance ». Cette « pré-occupation » vis-à-vis de « l’à-venir » s’oppose à toute préméditation ou planification rationnelle du futur. Cette piste mérite- rait d’être approfondie à la lumière des récentes analyses d’Éric Brian sur les diverses modalités de prévision stochastique (Comment tremble la main invisible ? Incertitude et marché, Paris, Springer, 2009). Rey met en évidence l’opposition radicale de Bourdieu à l’égard de Martin heidegger : « En projetant la lumière sur ce que heidegger rejette (le monde social, l’inauthentique, l’anonymat des statistiques), Bourdieu met l’accent sur l’impensé de la pratique philosophique : perpétuation intéressée du partage d’une noblesse d’État investissant sa mission de gardienne de l’histoire de la philosophie au prix d’une distance avec les roturiers de l’existence quotidienne » (p. 164).
Ces contributions montrent tout le bénéfice que la philosophie, qu’elle soit conti- nentale ou analytique, peut tirer de l’intégration des acquis de la méthode sociologique à sa réflexion ; elles illustrent même les éclaircissements que le point de vue philo- sophique apporte en retour sur la construction d’objet opérée par Bourdieu (et qu’un lecteur strictement sociologue pourrait ne pas apercevoir). Malheureusement, tous les philosophes ne sont pas capables de suspendre ainsi leurs a priori pour se prêter à ces « changements de référentiel ».
En abordant les enjeux « Du pouvoir symbolique. Sur une notion cardinale de la sociologie de Bourdieu et son contexte », Camille tarot s’attaque à une question
difficile. Dans un premier temps, il restitue l’émergence de la notion chez Bourdieu à travers l’attention portée aux « rites d’institution », puis il caractérise avec finesse cette élaboration par rapport à trois grands courants de conceptualisation du symbo- lique : le néo-kantisme d’Ernst Cassirer, le structuralisme de Claude Lévi-Strauss, et le marxisme. Il montre comment la notion vise à subvertir l’opposition entre théorie et pratique et qu’elle s’inscrit dans la perspective rationaliste issue des Lumières. Mais l’argumentation change alors de plan et s’engage dans une polémique contre la concep- tion machiavélienne de la politique imputée à Bourdieu : faute d’avoir compris que le fondement du politique réside dans le sacré, il aurait livré les institutions symboliques à l’arbitraire. L’auteur croit pouvoir se revendiquer de Durkheim (p. 113) selon un contresens évident (il lui prête l’idée que la société est fondée sur le sentiment religieux alors qu’il défend l’inverse : « Dieu, c’est la société »). Bourdieu se placerait pour cette raison « toujours au point de vue du seul individu, jamais des conditions de possibilité de la relation et encore moins de l’institution elle-même » (p. 117). Cela est absurde au regard des exigences méthodologiques de sa sociologie : l’objet est toujours construit comme un ensemble de relations et les structures du champ s’inscrivent dans la durée par les institutions. visiblement une distorsion du système de pensée s’opère dès qu’il ne répond plus aux attentes d’un disciple de René Girard.
On franchit, de façon assez prévisible, un cap supplémentaire dans la mésinterpré- tation avec « L’ontologie est-elle politique ? La question de la vérité dans la lecture de heidegger par Bourdieu » de Jean Grondin. Se refusant à prendre au sérieux l’analyse de l’euphémisation du langage, l’auteur tente de disqualifier le livre de Bourdieu en se livrant à une série de dénégations lourdes et comiques : non, heidegger n’est pas un penseur réactionnaire, non, il ne faut pas l’interpréter en fonction de réalités empiri- ques puisque sa pensée « s’arrache » à l’immédiateté des étants, non, Madame Cassirer n’a pas raison de lui reprocher son manque d’humour. Le seul élément pertinent, l’importance relevée des travaux de Jules vuillemin, est mal exploité. une autre lecture serait possible pourtant qui éclairerait le positionnement implicite de Bourdieu dans les débats autour de l’interprétation de Kant à condition de restituer avec davantage de patience et de précision la double stratégie d’écriture à l’intérieur et en-dehors ou contre le langage philosophique.
Enfin, Pascal Delhom conclut en s’essayant à caractériser le rapport de Bourdieu à Pascal dans une contribution judicieusement titrée « Sous l’égide de Pascal ». Conduite avec rigueur, cette trop courte analyse parvient à cerner ce rapport de Bourdieu à Pascal du point de vue théorique. L’analogie faussée avec les trois ordres de Pascal est éclai- rante : Bourdieu substitue à la transcendance du cœur l’immanence du corps et va jusqu’à « corriger » la lettre du texte des Pensées (p. 184). Mais il entre trop d’affec- tivité, liée à l’histoire et à la géographie familiale de Bourdieu, dans la récurrence des thèmes de la misère de l’homme et de la haine du moi pour qu’une analyse philoso- phique suffise à la comprendre. Cette contribution a le bon goût de s’achever sur la distinction des rapports à la coutume des ignorants, des demi-habiles et des habiles (ou savants). On peut y voir un miroir tendu aux philosophes dans leur propre inter- prétation de Bourdieu et de son rapport à la philosophie.
vincent Bontems
Daniel rothBart, Philosophical Instruments. Minds and Tools at Work, préface de Rom harré, urbana/Chicago, university of Illinois Press, 2007, 150 p., index.
Disciple de Rom harré, Daniel Rothbart consacre cet ouvrage à ce que le xviie siècle désignait comme des « instruments philosophiques », c’est-à-dire à l’instrumenta- tion technique des sciences par opposition à l’outillage mathématique. Il entend ainsi proposer une voie originale pour sortir la philosophie analytique des sciences de son logicisme trop abstrait sans verser pour autant dans un constructivisme social « à la Latour » qui réduirait l’instrumentation à une « boîte noire » produisant des inscrip- tions. L’auteur souligne toutefois la distance qui sépare les lentilles et la pompe à air des dispositifs autrement plus sophistiqués de la recherche contemporaine. S’il reprend à son compte une notion aussi datée, c’est afin de suggérer que la philosophie des instruments doit être produite par plutôt que pour l’instrumentation : « A philosophy from instru- mentation, in contrast to a philosophy of instrumentation, emerges from such design » (p. 3). L’étude des plans lui permet de se démarquer de l’héritage de l’empirisme logique, qui assimile trop facilement les résultats de l’expérimentation à une observa- tion à l’œil nu (p. 3), et d’examiner les modalités du « raisonnement diagrammatique » au sens de Charles Sanders Peirce. Les plans des instruments sont ainsi l’occasion d’expériences de pensée originales, qui décentrent le sujet et lui font saisir comment il entre, par l’intermédiaire de la technique, en relation avec des phénomènes fort éloignés de l’expérience ordinaire. Les progrès de l’instrumentation déterminent ainsi l’évolu- tion de la connaissance scientifique : « The history of the philosophical sciences can be written as a chronology of successive discoveries of measuring devices » (p. 4).
L’ouvrage débute par une étude des « analogies du design » qui souligne que les obstacles à la détection expérimentale de phénomènes mal connus sont le plus souvent surmontés par leur réduction à d’autres phénomènes naturels mieux connus (p. 16).
L’auteur adopte ainsi la conception réductionniste de l’analogie de Mary hesse ainsi que ses outils (distinction entre les contenus positif, neutre et négatif de l’analogie).
hormis que les instruments sont des dispositifs « analogiques », au sens où ils (re) produisent artificiellement des processus naturels, ce cadre théorique n’induit pas de développement épistémologique consistant et l’auteur confond l’analogie avec une métaphore : « Much of the engineering of instruments rests on exploiting metaphoric representations of natural systems » (p. 24).
Le second chapitre examine les plans des instruments pour y saisir ce qu’ils sont et comment ils opèrent : « Design, as a form of engineering knowledge, depicts idealiza- tions, replicating what it is (the instrument) and how it should be executed (the instru- mental technique) » (p. 26). Reprenant à Steven Shapin et Simon Schaeffer la notion de témoignage virtuel (« virtual witnessing ») appliqué à la communication graphé- matique par Robert Boyle du protocole et du résultat de ses expériences, l’auteur en fait le support d’une pensée diagrammatique : « The three elements of diagrammatic thinking are realized : the use of pictorial symbols, meanings given in the form of general concepts, and a reliance on a thought experiment as a mean for resolving certain design problems » (p. 33). Ce type de raisonnement est exemplifié de nos jours par les techniques infographiques qui rendent d’une extrême fluidité la stratification du modèle analogique. Prenant acte de l’évolution et de la complexification des techniques
d’exposition graphique de dispositifs expérimentaux, Rothbart esquisse ensuite une phénoménologie de la lecture des plans, dont l’originalité est de mettre en évidence la dimension d’approfondissement qui se manifeste par un changement de référentiel lorsqu’on passe d’un profil à l’autre, par exemple, de la représentation extérieure d’un dispositif à un écorché : « A viewer sees actual surfaces that are present in a scene and anticipates possible surfaces that might appear from different frame of reference » (p. 47). L’analyse hésite entre la restitution de l’expérience visuelle de la lecture du plan et la simulation du fonctionnement de l’instrument à partir de sa décomposition en autant d’éléments schématisés de façon à conserver un rapport analogique opératoire :
« Through diagrammatic reasoning, engineers establish a design space for simulating a machine’s operation » (p. 37). Ces deux lignes d’analyse convergent lorsque sont examinées les conventions du schématisme du design technique : « A designer’s voca- bulary includes lines of various thicknesses, with different colors and intermediate cuts at different angles » (p. 39).
La démonstration enchaîne ensuite une série d’études de cas, en particulier celle de la lignée technique des microscopes. Rothbart montre l’érosion progressive de l’évidence de la distinction entre instruments philosophiques et mathématiques. En son temps, Robert hooke signalait déjà que l’observation au microscope n’était pas l’enregistre- ment passif des phénomènes naturels, mais le moyen de percer à jour les mécanismes de la nature, autrement dit de comprendre la nature à partir de l’artifice, ce qui n’est possible qu’en employant des techniques de visualisation qui impliquent le recours à la géométrie et à une certaine forme de mathématisation. Cette analyse se prolonge avec l’examen des techniques de détection contemporaines, en particulier celle des microscopes à effet tunnel employés au sein des nanotechnologies. Rothbart s’applique à suivre l’enchaînement des transductions de l’information depuis l’échantillon jusqu’à sa visualisation finale : « For any testing device, information is received, prepared, and compared or combined, then transmitted, displayed, or recorded. Information can be transferred or stored in data banks, for example » (p. 85). Il insiste sur les procédures qui assurent la distinction entre l’information et le « bruit » au sein du signal (p. 83).
L’examen des plans de cet instrument mis au point par Gérals Binnig et heinrich Röhrer (qui reçurent pour cela le prix Nobel de physique en 1986) souligne le nouveau type d’intuition de la réalité à l’échelle atomique rendu possible par cet instrument : « Invi- ting readers of design plans to imagine electron tunneling and engaging them in what I call virtual witnessing, Binnig and Röhrer implicitly illustrate an important aspect of all philosophical instruments – the inseparability of technology and ontology » (p. 99). Même s’il semble parfois que l’auteur prenne au pied de la lettre (ou du dessin) la représentation semi-classique des phénomènes quantiques proposée par Binnig et Röhrer, faisant retomber l’ontologie au rang de projection substantialiste du dispositif instrumental, il réaffirme la nécessité d’une épistémologie réaliste afin de résister aux facilités de la « construction sociale » des phénomènes : « The experimenter’s ability to acquire technological power cannot be explained entirely by sociological investiga- tions of community practices and the vested interest of researchers, nor can it account entirely for the results of experiments. A deeper study of the interaction between instru- mental techniques and real-world processes is indispensable for a robust account of such power » (p. 97-98).
toutefois, la conclusion de l’ouvrage ne dissipe pas complètement les diverses hési- tations théoriques que nous avons repérées. En qualifiant les instruments scientifiques contemporains de « machines nomologiques » capables d’informer le réel, Rothbart semble bien dépouiller celui-ci d’une partie de sa consistance intrinsèque et de la résis- tance qui justifiaient en premier lieu son refus d’accorder au constructivisme social la prétention de définir l’ontologie à partir des pratiques. Il lui substitue un constructi- visme technique qui reste ambigu : « In the context of laboratory research, a specimen’s physical structure rests on evidence extracted from its functionality during research, and a specimen’s function merges with detection methods use to explore it. A specimen acts as an agent for change, as well as a reagent subjected to influences by other bodies. In this respect, a specimen is knowable by its capacities to produce, create, and generate detectable events. Again, the inseparable of ontology and techné is revealed through a reflection on instrumentation » (p. 108).
En somme, l’ouvrage présente une convergence frappante avec certaines orientations de la philosophie française des sciences et des techniques (on songe principalement à la mise en évidence de la « phénoménotechnique » par Gaston Bachelard, ainsi qu’aux analyses mécanologiques de Gilbert Simondon et à l’étude des diagrammes par Gilles Châtelet), mais sans l’ancrage théorique au sein du « réalisme des relations », qui rend cohérente chez ces auteurs l’articulation entre, d’une part, le conditionnement relatif de l’observation par les instruments d’objectivation et, d’autre part, la visée analogique de l’ontologie associée aux modèles physiques. Sans doute l’absence de référence à des penseurs autres qu’anglo-saxons ne lui a-t-elle pas permis d’apercevoir cette résolution de la difficulté. Mais la visée de Rothbart diffère de celle de ces penseurs et des histo- riens des techniques de langue anglaise, comme George Basalla, dans la mesure où, bien qu’il récuse les modèles abstraits du logicisme, il ne prend pas directement pour objet de l’analyse l’artefact dans sa matérialité mais son plan de conception. Plutôt qu’une philosophie de l’instrumentation, il s’agit donc d’une enquête sur le fonction- nement analogique des dessins techniques. Reste que les pistes ouvertes, telles que la réhabilitation du rôle des artefacts dans la production de la connaissance, l’analyse du raisonnement diagrammatique, la corrélation entre l’ontologie et les effets inductifs de la technique, ou encore la distinction maintenue entre les pratiques en tension du physicien et de l’ingénieur, sont pour le moins pertinentes dans l’horizon actuel des recherches sur les conditions technologiques de la recherche scientifique. Elles ouvrent à de possibles interférences constructives entre la tradition analytique de la philosophie des sciences et celle de l’épistémologie historique.
vincent Bontems
Carl safina, The View From Lazy Point. A Natural Year in an Unnatural World, New york, henry holt, 2011, 416 p.
Carl Safina est l’auteur de Song for the Blue Ocean, un livre plaidoyer pour l’écologie remarqué non seulement pour la qualité et la diversité de son information scientifique
mais aussi pour ses aspects littéraires. Il tente, avec The View From Lazy Point, de réitérer cette performance en élargissant son propos à l’ensemble de l’écosystème.
La composition est à nouveau originale : chaque chapitre représente un mois de l’année, et l’introduction suggère que l’on suivra ainsi le rythme de la nature sans quitter le fameux « lazy point », une plage située sur la côte Est des États-unis. heureu- sement, l’auteur déroge rapidement à cette contrainte, qui aurait appauvri son propos, et nous entraîne dans ses pérégrinations au chevet des écosystèmes à travers un périple
« à la capitaine Cousteau ». Le ton est parfois lyrique, les descriptions souvent fouillées, et on trouve des envolées poétiques telle que : « Comme un papillon dans un tour- billon, nos vies subissent les rafales du passage des saisons et doivent finalement aussi se fondre dans les dunes de temps » (p. 277). Chacun est libre de juger si ce style l’enchante ou l’agace.
L’intérêt du livre se trouve ailleurs : il défend une éthique élargie à tous les êtres vivants et fondée sur une conception processuelle et relationnelle de la Nature :
« Ethics that focus on human interactions, morals that focus on humanity’s rela- tionship to a Creator, fall short of these things we’ve learned. They fail to encompass the big take-home message, so far, of a century and a half of biology and ecology : life is – more than anything else – a process ; it creates, and depends on, relationships among energy, land, water, air, time, and various living things » (p. 28). Safina excelle à souligner les relations d’interdépendance entre les espèces, par exemple entre les ours, les saumons et les arbres, qui tissent un écosystème. Il souligne le danger dans lequel se trouvent ces équilibres pas si fragiles mais incapables de résister aux pres- sions massives que leur fait subir l’espèce humaine. L’idée maîtresse est celle d’une extension de la responsabilité humaine, inspirée d’Aldo Leopold et d’Albert Einstein, qui prendrait en charge tous les vivants : « The geometry of human progress is an expending circle of compassion » (p. 53).
Cette responsabilisation passe par la prise de conscience de la disparition irrévo- cable de créatures plutôt que de la gestion de « ressources ». Le « passenger pigeon » était au début du xixe siècle une espèce endémique en Amérique, l’oiseau le plus répandu, dont les colonies recouvraient d’immenses territoires et les migrations obscurcissaient le ciel de l’Ouest. Le dernier spécimen a disparu en 1914. Il fallut un acharnement de millions de tirs de carabine pendant des décennies à chaque migra- tion pour parvenir à cette extinction. Le deuil de l’innocence humaine et de la beauté gâchée du monde est donc un thème récurrent : « Whales die. All thing die. But when a whale biologist arrives, she examines the oozing bruise and pronounces trauma ; a ship has done this. This makes it a death less easily accepted. We stand here in our encounter with an ancient being simply because the ancient being has encountered us first, and tragically. Indeed, the entire world has encountered us » (p. 83). Mais l’auteur n’est pas un adepte de la culpabilisation. Sa réflexion sur la chasse et la pêche (il a été un grand pêcheur), sur le lien qu’elles ont avec notre propre nature animale, est nuancée, et elle ne se mue en dénonciation que lorsque ces activités sont pratiquées pour le seul plaisir de tuer et à l’encontre d’espèces menacées. L’auteur entend surtout réfuter l’indifférence morale qui découle selon lui du point de vue utilitariste qui fait perdre son sens à la question : « Avons-nous besoin des autres êtres vivants ? » (p. 51).
Cette dénonciation de l’utilitarisme se prolonge en une critique du « libéralisme » et, en particulier, de la déresponsabilisation que représente l’idéologie de la « main invisible » d’Adam Smith (« I don’t know about you, but I find the whole idea of trus- ting invisible hands a little creepy », p. 267). Safina va jusqu’à reprendre à son compte certaines analyses néomarxistes qui dénoncent l’arraisonnement actuel des institutions politiques américaines par les lobbys financiers : « Political institutions can’t correct the economic forces – or even stop feeding corporations with public money – because they’ve been captured by them » (p. 100). Il préconise des nationalisations et une mise sous tutelle de la finance, ce qui est une position extrémiste dans le champ poli- tique américain, même si l’auteur prend soin de se revendiquer avant tout de thomas Jefferson et d’Ike Eisenhower. Selon l’auteur, la gestion politique des enjeux écologi- ques est déficiente voire mensongère : « It still boggles me that politicians can change a scientific report » (p. 289).
Contre les évolutions dramatiques en cours, il en appelle à une transformation éner- gétique radicale de notre mode de production et à un contrôle accru de la démographie, réhabilitant la figure de Malthus. Ce malthusianisme prend surtout la forme d’un appel à l’éducation des jeunes filles : « I used to think conservation was about saving falcons and sea turtles and tuna and forests. I thought that educating girls was a different cause. But the thing is, people matter to nature, and nature – it turns out – matters to people. Because educating girls simultaneously breaks poverty and reduces family size, it matters to people and to nature » (p. 265). Il montre aussi que l’intérêt économique bien compris de la société devrait porter à une gestion durable des ressources natu- relles et en donne un exemple réussi avec l’Alaska du Sud-Est, mais l’auteur ne croit guère à cette convergence de l’écologie et du capitalisme. Il y a quelques autres lueurs d’espoirs, certaines évolutions positives (ou stationnaires), mais elles ne compensent pas le constat que partout la surexploitation, la pollution et le changement climatique (qui entraîne la disparition du caractère tempéré des climats) menacent les chaînes alimentaires et les écosystèmes. Le cycle de rétroactions « positives » (amplificatrices) laisse présager un avenir sombre pour la planète.
C’est sans doute cette noirceur globale et l’urgence d’une réaction qui amène l’auteur, après toutes ses audaces politiques (sécularisme, féminisme, socialisme, etc.), à en appeler pour finir à la religion : il rappelle certains messages des écritures (p. 314), prône un retour vers le déisme (p. 321) ainsi qu’une convergence entre science et reli- gion (p. 322-323), feignant d’ignorer que presque partout le message religieux repré- sente justement un frein à l’émancipation féminine, un anthropocentrisme éthique et une justification de l’ordre établi. Cela apparaît comme un geste désespéré. Doutant de l’autorité du rationalisme, Safina espère qu’une religion régénérée par l’écologie assumera la tâche de mobiliser les énergies, d’imposer d’autres valeurs au capitalisme et de faire évoluer les comportements. André Gorz avait dénoncé cette tentation d’une
« religion verte » en rappelant qu’une écologie politique conséquente ne pouvait être élaborée que dans le prolongement d’un existentialisme se refusant à toute transcen- dance et d’un socialisme imposant la solidarité avec l’humanité entière. Sans doute que l’auteur n’y croit pas lui-même, et que c’est une concession à son lectorat américain, mais cela montre toute la difficulté des penseurs actuels de l’écologie à promouvoir une conscience « cosmique » sans verser dans une forme de mysticisme. Cet appel à la
religion semble d’autant plus paradoxal que l’auteur espère que notre temps apparaîtra aux yeux de nos descendants comme un Moyen Âge obscurantiste qu’auront supplanté de nouvelles Lumières : « I hope that one day our time will be remembered as wasteful, impoverished and primitive. And after that, I hope that the memory of our violent times and anti-Reason ideologies and dirty engines will be forgotten, too, or at least seem as distant as the Black Pleague and the Inquisition » (p. 351).
vincent Bontems