TRAITEMENT THERMIQUE
ET QUALITÉ DES PROTÉINES DU SOJA
I. — POSITION DU PROBLÈME
ET INTRODUCTION A UNE ÉTUDE EXPÉRIMENTALE
S.-Z. ZELTER
Laboratoire de Recherches sur la Conservation et l’Efficacité des Aliments, Centre national de Recherches zootechniques, I. N.R.A.
78 - Jouy-en-Josas
De tous les tourteaux utilisables en alimentation
animale,
celui desoja
occupeune situation
privilégiée
en raison de sagrande
richesse enprotéines
et de laqualité remarquable
de leurcomposition.
Sa teneur enlysine (voisine
de 6g/ 1 6
gN)
est laplus
élevéeparmi
celles desprotéines végétales
et sonéquilibre amino-acide,
acides aminés soufrésexceptés,
fait duSoja
la source par excellence delacomplémentation
azotée des céréales.
Cela
explique
la très forte consommation mondiale de tourteau desoja.
Sur8 millions de tonnes de tourteaux utilisées en
19 66
pour l’alimentation animale dans les pays du Marché commun,4 millions
étaient dusoja.
EnFrance,
sa consommationa doublé entre
19 6 2 ( 410 ooo T)
et19 6 9 (8 30 00 o T) ;
ellereprésente
actuelle-ment 50 p. 100 du
tonnage
total de tourteauxemployés.
A la fin de19 6 9 ,
moins de5 p. 100 du
soja
consomméprovenaient
d’une trituration localedegraine,laquasi-
totalité étant
importée,
soitdirectement,
soitindirectement,
desÉtats-Unis.
En19
66,
la valeur de cetteimportation équivalait
autriple
de celle desproduits agricoles français exportés
vers ce même pays, et à 10 p. 100de la valeur commerciale totale des alimentscomposés fabriqués
en France. Cetteimportation,
occasionnant unesortie considérable de
devises,
pose un véritableproblème
d’économienationale, qui
nepourrait
être résoluqu’en partie
par une forte réduction desimportations.
L’amélioration
de laqualité
courante des tourteaux desoja fabriqués pourrait
y contribuer dans une mesure non
négligeable,
car elledevrait,
en toutelogique,
endiminuer le besoin
quantitatif.
La
composition
d’uneprotéine
en acides aminés est effectivement un facteurprimordial
d’efficacité nutritionnelle. Mais celle-ci n’atteint sa valeur maximale que si sadigestion
et ladisponibilité biologique
de ses acides aminés sont aussigrandes
que
possible.
Saqualité
doit parconséquent
fairel’objet
d’un examen attentif. Defait,
aucun tourteau alimentaire n’a donné lieu à des recherches aussipoussées
que lesoja.
Il est effectivement connu que le
soja
cru estinapte
à assurer une croissancesatisfaisante de l’animal et
qu’il
occasionne de sérieux troublesphysiologiques.
Cesdéfauts sont mis au
compte
de laprésence
dans lagraine
crue de divers facteurs antinutritionnels thermolabilesplus
ou moins nettement caractérisés(inhibiteurs trypsiques, hémaglutinines, lipoxydases, etc.).
Parmi
ceux-ci,
les facteursantitrypsiques
et antia-chymotrypsiques
ontplus spécialement
retenu l’attention(M!I,NICK et al., i gq.6 ; ;BopCHERS!!., 1947;
BIELORAIet BONDI,
rg63 ;
G!ERTI,RR etal., ig6 7 ; B I EI, ORAI , 19 6 9 ).
Ils réduisent le taux et la vitesse de libération de certains acides aminés essentiels(ScxwEIG!RT, 194 8 ;
Ar,M-QUIS
T et
ME RRITT , 1951 ).
Ils influencent enparticulier
ladisponibilité
de la méthio-nine
(A L m Q uisT et al., 1942 ),
facteur limitantprimaire
dusoja,
et réduiraient engénéral
laprotéolyse
au niveau de l’intestingrêle (G ORRILL
etTHOMAS, 19 67),
d’oùla forte
dépression
de ladigestibilité
observée chez lavolaille,
le rat(N ITSAN
etBONDI, 19 65 ;
ZEBROWSKA,19 68),
le porc( D EI,O R T- I ,A V A I ,
et BOZA-I,OPRZ,1964),
le veau
(G ORRILL
etTHOMAS, 19 6 7 ).
Certains de ces auteurs ontnoté, après
une consommation desoja
cru, en mêmetemps qu’une dépression
trèssignificative
dela
croissance,
laprésence
dans le contenu de l’intestingrêle
d’une forte fraction deprotéines solubles, précipitables
àl’acidetrichloracétique (TCA). L’absorption
azotéeà ce niveau semblerait nettement diminuée
(I,!PKOVSKy et al., zg65). Le contenu in-
testinal du
poulet
consommant dusoja cru peut contenir jusqu’à
5o p. 100 de son azote à l’étatprécipitable
au TCA, alorsqu’après chauffage
du mêmesoja,
cette concentra-tion tombe à 20-30 p. 100
(B I R I , OR A I , 19 6 9 ).
Chez le rat, on trouve dans cette fractionune très forte
quantité
deprotéines
nonmodifiées,
très peu depeptides
et d’acidesaminés libres
(Z!BROwsKA, 19 68).
Cette accumulationdeprotéinessolubilisées,mais
non
digérées
dans l’intestingrêle
d’animaux consommant dusoja
cru(LEPKOVSKY et al., I g65 ;
GERTLER etal., 19 6 7 ) pourrait
résulter d’un accroissement de sécrétions azotéesendogènes (I,!PKOVSKy et al., rg65 ;
ZEBROWSKA,1968).
Mais SAx!NA et al.( 19 6 3 ) suggèrent
que cette fraction existe en raison de sa résistance à la pro-téolyse
et non à cause d’une inhibition de laprotéolyse
intestinale. La réduction de ladigestibilité protéique
aboutirait à unehypertrophie
dupancréas
et à une dé-pression
de la croissance par suite d’une carence en acides aminés essentiels nécessaires à lasynthèse d’enzymes (GO RRILI ,
etTHOMAS, 1967).
G!RTI,!R et al.
( 19 6 7 ) suggèrent
deux mécanismespossibles
d’inhibition de la croissance par lesoja
cru :a)
l’inhibiteur(ou
lesinhibiteurs) trypsique
stimulel’hypertrophie pancréatique
et la
synthèse d’enzymes protéolytiques,
cequi augmente
les besoins en acides aminés et laperte
azotéeendogène.
Desurcroît,
il inhibe directement laprotéolyse
dansl’intestin grêle,
avant que ne soit achevé l’accroissement de lasynthèse
et de la sécré- tiond’enzymes pancréatiques.
b)
Lesoja
a cru renferme une fractionprotéique qui
ne devientdigestible qu’après chauffage.
Laprésence
d’une telle fraction ne doit pas êtreexclue,
même si celle d’un facteurspécifique dépressif
de la croissance estprouvée. L’existence
dans lesoja
cru d’une fraction
protéique indisponible,
que la cuisson rendraitdisponible,
estavancée surtout par I,EPKOVSKY et al.
( 19 65).
Ellleexpliquerait déjà
en soi l’actionbénéfique
du traitementthermique
sur la valeur nutritive dusoja,
confirmée par d’innombrables travaux.Mais les effets
thermiques
sur lesprotéines
dusoja peuvent
êtreopposés.
Ilsont été
plus spécialement analysés
par LIENER( 195 8).
Uneapplication ménagée
dechaleur
permet
sans aucun doute uneaugmentation
considérable de l’efficacité nutritive dusoja (Ha y wARD et al., 193 6).
Une cuisson à sec ou detrop
courte duréeest très peu efficace : l’amélioration obtenue est insuffisante. Un
chauffage
excessifentraîne un abaissement de la
digestibilité,
une destructionpartielle
d’acides aminés et(ou)
une formation de mélanoïdes réfractaires àl’hydrolyse enzymatique,
d’oùune réduction notable de la
disponibilité
de certains acides aminésessentiels,
tels lalysine (RWS!N et al., 1947 )
et lacystine (Evarts
etB UTTS , 194 8).
La méthionine serait par contre, relativement thermostable.Il existerait par
conséquent
une sorte de «plage » thermique,
d’ailleurs assezimprécise, qui
conférerait auxprotéines
dusoja
leur efficacitébiologique
maximale.La variation d’un
quelconque
de sesparamètres
conduirait à des résultats inverses :en deçà,
l’inactivation des substances antinutritionnelles resteraitincomplète ; au-delà,
lesprotéines
encourraient lerisque
d’une sévère dénaturation. Dans les deuxcas, le produit
final serait dequalité médiocre,
son utilisationmétabolique
se trouvantsérieusement
compromise.
Le traitement idéal serait bien évidemment celui
qui
inactiveraitintégralement
les facteurs antinutritionnels tout en
sauvegardant
intactes lesprotéines
dusoja.
Or,
lagrande hétérogénéité qualitative
du tourteau desoja fabriqué
prouve que l’on est loin de maîtriser satechnologie.
Quel pourrait
donc être le traitementthermique
idéal ?L’application
detempé-
ratures élevées
pendant
deslaps
detemps
très courts serait-ellepréférable
à celle detempératures
basses durant destemps plus longs ?
La revue de LIENER( 195 8)
montrecombien les avis
divergent
sur cepoint.
Un autre
problème important, qui
n’a pas encore reçu de solutionsatisfaisante,
est le contrôle de la conduite et de l’intensité du traitement
thermique.
La cuissondu
soja
étant uneopération particulièrement délicate,
le fabricant et l’utilisateuréprouvent
un besoinimpérieux
d’êtrerenseignés rapidement
et valablement sur laqualité
duproduit
manufacturé. Aussi le contrôle de l’intensité du traitement ther-mique
par des testsphysico-chimiques simples
offre-t-il un intérêtmajeur.
Bon nombre de chercheurs se sont attachés à mettre au
point
de tels tests. Maisla validité de la
plupart
de ceux-ci n’étant pas corroborée par laréponse biologique
in
vivo,
leursignification
nutritionnelle est soitcontestable,
soit limitée.Certes,
la mesure de l’activitéuréasique
estsûre, lorsqu’il s’agit
dediagnostiquer
une cuisson insuffisante. Mais il n’existe pas de test in vitro
permettant
de détecter valablement la surcuisson ou même une cuisson satisfaisante. Eneffet, lorsque
l’acti-vité
uréasique
estnulle,
le résultat de la mesure estininterprétable,
car Pn ce cas ilpourrait s’agir
d’unproduit :
a)
insuffisammentcuit,
dont l’activitéuréasique
auraitdisparu
par vieillissementau cours du
stockage ;
b) ayant
subi un traitementthermique qui
a détruitcomplètement l’uréase,
mais insuffisant pour inactiver
intégralement
tous les facteursantinutritionnels, plus
spécialement
les inhibiteurstrypsiques,
dont la thermolabilité estplus
faible que celle de l’uréase. Dans certaines conditionstechnologiques donc,
unsoja
à activitéuréasique nulle pourrait
encoreposséder
unepotentialité antitrypsique
fortappré-
ciable,
de l’ordre de 45p. 100selon BORCHERS et al.( 1947 ).
Le testuréasique
nepeut
donc informer valablement sur l’intensité du traitement
thermique,
au-delà du seuil de destruction de cette enzyme ;c) ayant
subi un traitementthermique
excessifqui
a dénaturéplus
ou moinssévèrement les
protéines,
donc altéré sensiblement leur efficacité nutritionnelle.Il a effectivement été montré que, ni le test
uréasique,
ni lalysine disponible,
selon CARPENTER
(ig6o),
ni la méthionine totale ou libre neprésentent
de corréla- tionssignificatives
avec laréponse
de croissance dupoulet (A SCARELLI
etGE STETNER , 19
6 2
) ;
demême l’épreuve à l’orangé
G(MoRAN
etal., 19 6 3 )
procure des valeurs inco- hérentes et sansrapport
avec l’intensité du traitementthermique (Z ELTER , 19 6 4 a).
Aucun de ces tests ne
permet
de différencier d’unefaçon
satisfaisante desproduits
en fonction de leur
degré
dechauffage.
La sensibilité del’épreuve
au rouge de crésol(FpôuŒ, 1954 )
pour détecter une surcuisson estégalement
mise en doute.Cette insuffisance
s’explique
vraisemblablement par le fait que laquasi-totalité
des tests in vitro a été élaborée soit à
partir
d’échantillonspréparés
en laboratoire par desprocédés (autoclave
ouétuve)
fortéloignés
de ceuxappliqués industriellement,
soit d’échantillons industriels du circuit
commercial,
dont les antécédents technolo-giques
étaient peu oupoint
connus del’expérimentateur.
Les résultats obtenus dansces conditions
expérimentales
ne sontguère transposables
entechnologie
indus-trielle
pratique (BE L TE R
etS MI T H , 195 2)
et il n’existe pas de tests connus fournissant dans tous les cas des données valables(R I C H TE R
etSC HILL E R , 1959 ).
Dans
l’expérimentation
parautoclavage,
enparticulier,
il faudrait tenircompte
dutemps
de montée entempérature
et dutemps
de refroidissement.Lorsque
l’on autoclave parexemple
à IIO°Cpendant
30minutes,
l’échantillon reste en faitprès
de 90minutes dans l’autoclave. Or, une durée dechauffage
dequelques
minutessupplé-
mentaires à une
température
donnéepeut
faire varier sensiblement laqualité
finaledu tourteau obtenu.
Rares, semble-t-il,
sont les auteursqui
aient considéré cetaspect
délicat. Celapeut expliquer
lesdivergences
relevées dans lalittérature,
l’hétéro-généité
des valeurs avancées et leurinterprétation
contradictoire.L’origine
de lagraine,
les conditions de sonstockage,
son conditionnement en vue de ladélipidation
constituentégalement
des facteurssusceptibles
de modifier le résultat final d’un traitementthermique appliqué
ausoja.
En somme, s’il est bien établi que la chaleur sèche est
inopérante
poursupprimer
les actions inhibitrices du
soja
cru et que la chaleur humide est bienplus efficace,
onignore
encore :-
quelles
combinaisonsprécises
deparamètres
detempérature,
de durée etd’humidité
pourraient
conférer auxprotéines
dusoja
leur valeur nutritionnellemaximale ;
-
quels
tests de laboratoire in vitropermettraient
de contrôler efficacement la conduite du traitementthermique,
derenseigner
valablement sur laqualité
finaledu
produit,
etplus spécialement
de détecter à coup sûr la surcuisson.Cette
approche critique
de labibliographie
existante(E VAN s
et STJO HN ,
1945 ; EV A N
S et
MCG INNZ S, I g46 ;
DANGOUMAU etC lt.,
1951 ; BEI,TER etSMITH,
1952 ; DELORT -L
AVAL et
ZE I , T E R , I g6 0 ;
ASCARELLI et GESTETNERI g6 2 ; F R ô Li cH, I g6 2 ;
M
ORAN et
al., I g6 3 ;
DELORT-LAVAL etBozA, I,oP!z, 19 6 4 )
montre l’absence deréponse
satisfaisante à cesquestions.
Elle nous a incité àreprendre
à la base l’étudedu
problème
et à la concevoir defaçon
à éviter au maximum les écueils rencontrés dans lepassé
par les chercheursqui
se sontpréoccupés
du traitement dusoja.
Nous avons en
particulier jugé indispensable d’expérimenter
en :-
opérant
avec unéquipement
semi-industrielreproduisant plus
correctement latechnologie industrielle ;
- éliminant le
plus possible
l’interférence de facteursétrangers
à latechnologie proprement dite ;
-
éprouvant
lasignification
nutritionnelle de testsphysico-chimiques
connusou nouvellement
imaginés
parnous-mêmes,
par référence à des essaisbiologiques
surplusieurs espèces
animales(Rat, Poussin, Porc),
dont les besoins azotésspécifiques pourraient
différer et dont la sensibilité à laqualité
de laprotéine
semanifesterait,
de cefait, plus
nettement.Partant de ces
principes,
une étudepréliminaire (Z!EI,T!ER, 19 6 4 b)
apermis
dedégager
une série de combinaisons deparamètres technologiques qui procurent
unegamme
qualitative
assezlarge
deproduits.
Lesplus caractéristiques
de ces combi-naisons ont été
expérimentées
in vitro(A D R I AN,
1971 ; ZEl/TER etD!I,ORT-I,AVAI&dquo;
1971
)
et in vivo sur le rat(LOUGNON
etRÉRAT, I97I),
lepoulet (CALET
etGUILLAUME,
1971 ; GUTTON et
ABRAHAM, I(!7I)
et le porc(DEI.ORT-I,AVAI<
etCHARI,!T-I,!RY, I97I).
Reçu pour publication en décembre 1970.
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