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Reference
La clause territoriale de la Paix d'Apamée
GIOVANNINI, Adalberto
GIOVANNINI, Adalberto. La clause territoriale de la Paix d'Apamée. Athenaeum , 1982, vol. 60, p. 224-236
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http://archive-ouverte.unige.ch/unige:91362
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fa1dati da CARLO PASCAL a pubblicati sotta ali aaspici dell' Uni11rsità di Pnia
NUOVA SERIE- VoL LX Fascicolo 1-111982
Adalberto Giovannini
LA CLAUSE TERRITORIALE DE LA PAIX D'APAMEE
AMMINISTRAZIONE Dl ATHENAEUM
UNIVERSITÀ- PAVIA COMO - LITOGRAFIA NEW PRESS - 1982
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LA CLAUSE TERRITORIALE DE LA PAIX D'APAMEE
Le traité d'Apamée, que les Romains imposèrent à Antiochos III après l'avoir vaincu à Magriésie en 190, avait un but bien défini et ses clauses, telles que nous les connaissons par Polybe (XXI, 43) et Tite-Live (XXXVIII, 38), peuvent se ramener à deux idées principales: 1) expulser le roi séleucide de l'ensemble du monde grec, aussi bien de la Grèce d'Europe que des cités d'Asie Mineure; 2) lui enlever toute possibilité d'intervenir désormais dans les affaires du monde grec, qui devait deve- nir ainsi «chasse gardée» du peuple romain.
Malheureusement, si le sens général de la paix d' Apamée se comprend aisé- ment, la clause territoriale définissant les territoires que le roi seleucide doit aban- donner est, elle, des plus obscures. De cette clause, seuls sont en effet conservés chez Polybe les premiers mots (1 ), alors que la traduction de Tite-Live que nous ont transmise les manuscrits les plus anciens (2) donne une version apparemment inac- ceptable: excedito urbibus agris vicis caste/lis cis Taurum montem usque ad Ta- naim amnem et ea valle Tauri usque ad iuga qua in Lycaoniam vergit (XXXVIII, 38, 4). Inacceptable parce que si tout le monde connaît le Tanaïs qui se jette dans la Mer Noire, c'est-à-dire le Don, aucun texte ancien ne fait mention d'un cour-8 d'eau de ce nom dans le massif du Taurus. Il semble donc indispensable soit de corriger Tanaïs en un autre nom, ce qu'on a tenté dès le Moyen-Age, soit d'«inventer» une rivière Tanaïs quelque part dans la chaîne du Taurus.
Des solutions possibles (3 ), celle qui se présente la première à l'esprit, qui est aussi parmi les plus anciennes et
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plus communément admise parmi les savants, c'est la correction de T anais en Hal ys ( 4 ). Selon cette interprétation, la frontière au- rait suivi le cours de l'Halys depuis son embouchure jusqu'au grand coude que fait de fleuve au Nord de la Cappadoce, se serait prolongée vers le sud selon une ligne*Une première version de ce texte a été soumise à la critique de MM. D. Van Berchem etE. Grzybek.
Leurs objections et suggestions m'ont permis de corriger nombre d'erreurs et d'imprécisions.
(1) XXI, 43,5: &Kx,ropehro ô& 1t6À.Wlv Kal x,ropaç ....
(2) Sur la tradition manuscrite de ce passage, cf. A.H. McDonald, introduction au vol. V de l'édi- tion d'Oxford, et «Journ.Rom.St.>> 57, 1967, pp. 3 sqq.
(3) On trouvera un aperçu commode des différentes interprétations chez D. Magie, Roman Rule inAsiaMinor, II, Princeton 1950, pp. 757-758; A.H. McDonald, «J.Rom.St.» 57, 1967, pp. 1-8; F.W.
Walbank, Comml:ntary, III, Oxford 1979, pp. 157 sq.
(4) Cette solution a déjà été proposée par G. Budé. Elle a été longuement exposée et défendue par M. Holleaux, La clause territoriale du traité d'Apamée, Etudes V, Paris 1957, pp. 208-243. Ses conclu- sions ont été acceptées notamment par D. Magie, Roman Rule, II, pp. 757 sq., Th. Liebmann- Frankfort, La frontière orientale dans la politique extérieure de la République romaine, Mém. Ac. roya- le Belg. 59,5,1969, pp. 48-64, et par Ed. Will, Histoire politique du monde hellénistique, II, Nancy 1967, p. 186.
imaginaire traversant le plateau anatolien entre la Cappadoce et la Lycaonie, pour rejoindre le Taurus au point où cette chaîne contourne la Lycaonie au Sud (5 ). Les autres explications proposées ont toutes en commun qu'elles cherchent le « T ana'is>>, que j'appellerai dorénavant le fleuve T., dans la partie occidentale du Ta urus, entre Îa Cilicie et la Pamphylie: Th. Mommsen l'a identifié avec le Kestros, qui traverse la Pamphylie (6 ); U. Kahrstedt y a reconnu le Çakit, qui traverse le Taurus à 20 km.
env. à l'est des Portes de Cilicie(?); tout récemment enfin, A.H. McDonald a pro- posé d'y voir le Calycadnos, qui parcourt la Cilicie Trachée d'ouest en est (8 ). Selon ces commentateurs, la démarcation aurait donc suivi la chaîne du Taurus depuis la MerNoire jusqu'au point où le fleuve T. coupe cette chaîne et, depuis ce point, au- rait été définie par la vallée du fleuve T. juqu'à son embouchure dans la Mer Médi- terranée.
La première de ces hypothèses, celle qui identifie le fleuve T. à l'Halys, présen- te deux inconvénients majeurs. D'abord elle implique deux corrections importantes d'un texte dont la tradition manuscrite est pourtant bien assurée: non seulement il faut remplacer Tanais par Ha/ys, ce qui est philologiquement peu satisfaisant (9 ), il faut aussi insérer un ab devant ea valle pour faire de cet ablatif le pendant de usque ad iuga, <<depuis cette vallée jusqu'aux crêtes>> (1°). Ensuite- et ceci est beaucoup plus sérieux -la ligne Taurus-Halys ne correspond pas aux conditions de paix fai- tes par les Romains à Antiochos avant et après la bataille de Magnésie, à savoir l'évacuation de l'Europe et de la totalité de l'Asie Mineure jusqu'au Taurus (Pol.
XXI, 14, 8: Il
a
a Tt ç '!ftç èni '!aOe 't"OÜ Tn6pou ouvna'!Einç èKxropeiv;XXI,17 ,3: oeiv yàp nù'!oùç ÈK '!& '!ftç Eùpû:mTtç èKxropeiv Kni '!ftç 'Aainç '!ftç èni '!nOe '!OÜ Tn6pou 1t a a Tt ç (11 ). Les Grecs appelaient Taurus l'ensemble du mas- sif montagneux qui traverse l'Asie de la Pamphylie à l'Inde et partage ce continent en deux parties: les pays situés au Nord de cette chaîne, depuis la Sogdiane jusqu'à la Lycie, constituaient l'Asie èv'!àÇ '!OÜ Tn6pou, alors que les pays situés au Sud du
(5) Cf. M. Holleaux, art.cit., p. 221.
(6) Rom. Forsch., II, Berlin 1879, pp. 527-532.
(7) «Nachr. Ges. Gott.>> 1923, pp. 93-98.
(8) The Treaty of Apamea (188 B.C.), <<J.Rom.St.» 57, 1967, pp. 1-8.
(9) Comme l'ont relevé Th. Mommsen, Rom. Forsch., II, pp. 528 sq., U. Kahrstedt,
<<Nach.Ges.Gott.>> 1923, p. 93 et A.H. McDonald, <<J.Rom.St.>> 57, 1967, p. 7.
(10) L'adjonction d'un ab. devant ea valle a d'abord été proposée par P. Viereck, <<Klio>> 9, 1909, pp. 371-375, et acceptée dans l'édition de W. Weissenbom 1 J.H. Müller, de même que par M. Hol- leaux, art. cit., p. 221 et n. 4, D. Magie, op. cit., p. 758, interprète ea valle par <<per eam vallem>>.
(11) La restitution -rfjc; 'Acriac; est assurée par la traduction de Tite-Live (XXXVII, 45,13-14). Les textes plus tardifs qùi nous font connaitre les clauses principales de la paix d'Apamée ne mentionnent eux aussi que le Taurus: cf. les références chez Th. Mommsen, Rom. Forsch., II, p. 528 n. 16.
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Taurus appartenaient à l'Asie ÈK't"OÇ 't"Où Taupou (12 ). L'Asie ÈV't"OÇ 't"OÙ Taupou était elle-même coupée en deux à l'endroit où les contreforts du Taurus touchaient le Pont Euxin dans la région de Trapézonte (13 ). La partie occidentale de cette Asie
ÈV't"OÇ 't"OÙ Taupou constituait l'Asie Mineure cistaurique, que Strabon décrit dans ses livres XII, XIII et XIV. C'est cette partie occidentale que l'on avait d'habitude en vue lorsqu'on parlait de l'Asie È1tt 't"UÔE 't"OÙ Taupou, c'est celle aussi dont les Ro- mains voulaient chasser Antiochos: il est en effet bien entendu que les Romains n'ont pas songé alors à prendre également sous leur protection les peuples de l'Asie septentrionale (14 ). Si nous voulons interpréter à la lettre les exigences romaines à Magnésie, le roi séleucide ne pouvait donc obtenir la paix qu'à la condition d'éva- cuer l'Asie Mineure cistaurique dans sa totalité, c'est-à-dire jusqu'à et y compris la Cappadoce, l'Arménie Mineure et le Pont. Si par contre nous acceptons dans la clause territoriale la correction de T anais en Hal ys, les Romains auraient finale- ment renoncé à l'évacuation de la Cappadoce de la Petite Arménie et du Pont. Com- me le roi n'exerçait pas de contrôle effectif sur ces régions (15 ), cette «Concession>> de Rome peut sembler futile. Mais il devrait être entendu que si à Magnésie les Ro- mains ont fait de l'évacuation de l'Europe et de toute l'Asie jusqu'au Taurus la con- dition sine qua non d'une paix avec Antiochos, ils n'entendaient pas seulement par là l'évacuation matérielle de ce qu'il possédait effectivement (en fait il avait alors dé- jà perdu l'Europe). Ce qu'ils voulaient aussi et surtout, c'était qu'il renonçât à ses prétentions sur ces territoires et reconnût que désormais ils feraient partie de la zo- ne d'influence romaine. Il ne faut pas oublier en effet qu'en 196 Antiochos avait po- liment, mais fermement, fait savoir aux légats romains que les affaires d'Asie ne les regardaient pas, que l'autonomie des cités d'Asie Mineure était de son seul ressort et que, pour ce qui était de l'Europe, il s'y intéressait dans la mesure où les anciennes possessions de Lysimaque faisaient partie de l'héritage de Séleucos 1er par droit de conquête (Pol. XVIII, 51; cf. infra p. 0). Il s'agissait donc pour les Romains de con- traindre Antiochos à renoncer formellement et définitivement à une partie de l'héri- tage de Séleucos 1er, à savoir l'Europe et l'Asie Mineure jusqu'au Taurus. C'est cela le sens du verbe ÈKXffiPElV dans les conditions de paix faites à Antiochos à Magnésie
(12) Voir surtout Strab. II, 5,31, p. 129 C: cStatpOUJlÉVT]c; yàp a\rrï;c; (sc. -ri;c; 'Aaiac;) unà opouc;
'!OÙ Taupou oixa, Ot(l'tElVOV'tOÇ ànà 'tOOV iiKpoov -ri;c; IlaJlq>UAiac; È1tt -ri]v É<[lav ealaHŒV K(l't' 'Ivooùc;
KŒL 'tOÙÇ 'tŒU'tlJ LKU9ac;, 'tà JlÈV 7tpàc; 'tÙÇ iipK'tOUÇ VEUVEUKàÇ 'ti;Ç lJ7tElpOU J.!Époc; KŒAOÙOtV oi
"'EUTiVEÇ Èv-ràc; 't~Ù Taupou, -rà oÈ npàc; JlEOTIJli3Piav ÈK-r6c;. Strabon énumère ensuite aux§§ 31 et 32 les pays situés en-deçà et au-delà du Taurus.
(13) Strabon XI, 2,15, p. 497 C, dit explicitement que les massifs montagneux qui touchent le Pont-Euxin près de Trapézonte, en particulier le Mt. Paryadrès, font tous partie de la chaine du Taurus.
(14) Cf. dans ce sens déjà U. Kahrstedt, <<Nachr.Ges.Gôtt.» 1923, p. 94.
(15) Cf. H.H. Schmitt, Untersuchungen zur Geschichte Antiochos' des Grossen und seiner Zeit, Wiesbaden 1964, pp. 38-39.
et dans la clause territoriale de la paix d'Apamée (16 ). Corriger Tanais en Halys si- gnifierait donc que les Romains ont finalement réduit leurs exigences et reconnu les droits d'Antiochos sur la Cappadoce, le Pont et la Petite Arménie. Concrètement, cela veut dire que le traité aurait permis au roi séleucide d'intervenir militairement en Cappadoce, en Arménie Mineure ou dans le Pont, alors que selon les conditions initiales cela lui eût été interdit. Selon les exigences des Scipions à Magnésie, la Cappadoce, l'Arménie Mineure, et le Pont seraient devenus zone d'influence romai- ne alors que la paix d' Apamée les aurait finalement laissés dans la zone d'influence séleucide. Un tel renoncement de la part des Romains serait surprenant a priori; de surcroît, rien ne donne à penser que les représentants d'Antiochos aient essayé de négotier sur ce point. Jusqu'à preuve du contraire, les Romains ont exigé jusqu'au bout l'évacuation de toute l'Asie Mineure jusqu'au Taurus, ce qui incluait la Cap- padoce, l'Arménie Mineure, et le Pont. Par abandon, il faut entendre évacuation des territoires effectivement occupés, ainsi que le renoncement à toutes revendica- tions futures, à toutes tentatives de conquête dans ces régions.
Si les tentatives d'identifier le fleuve T. avec un des cours d'eau du versant Sud du Ta urus entre la Cilicie et la Pamphylie sont historiquement plus plausibles, elles présentent cependant elles aussi des difficultés sérieuses. Il est gênant dé devoir «in- venter» un fleuve Tanaïs inconnu par ailleurs, ou plutôt de devoir rebaptiser Tanaïs un cours d'eau connu sous un autre nom. Surtout, ces tentatives rendent toutes in- compréhensible le différend provoqué peu après par Eumène II au sujet de la Pam- phylie. Lorsqu'en effet le roi de Pergame fit valoir ses droits sur ce pays, il prétendit qu'il se situait en-deçà du Taurus, tandis que les ambassadeurs d'Antiochos affir- mèrent qu'au contraire il se trouvait au-delà de cette limite (17 ). Cette contestation n'a de sens que si c'est la chaîne du Taurus qui marquait la limite jusqu'au point où elle touche la côte méditerranéenne; elle devient absurde si, à un point donné entre la Cilicie et la Pamphylie, la frontière avait quitté la chaîne du Taurus proprement
(16) M. Holleaux, Etudes V, pp. 213-214, comprend très correctement ÈKXOOPEÏV dans le sens d'évacuer ce qu'on possède effectivement et renoncer à toute revendication future. W. RugeJ RE Tanaïs, 1932, c. 2169-2170 et A.H. McDonald, «J.Rom.St.» 57, 1967, pp. 6-7, ont tort, à mon avis, de vouloir restreindre ici le sens de ce verbe à l'évacuation matérielle d'une place ou d'un territoire: dans la clause territoriale d'un traité qui doit régler pour l'avenir les relations entre deux puissances, le verbe ÈK1(ropEiv n'a pas le même sens que dans une description d'opérations militaires.
(17) Pol. XXI, 46,11: Ilepi 51; 't'TjÇ Ila~tcpu)..{aç, Eo~t&vouç llÈV eivat cpciaKOV't'OÇ aorltv È1ti 't'cl5E 't'où Taupou, 't'é0v{5è) 1tap w AV't't6xou 1tpEa(3EU't'éOv È1téKetva, 5ta1toPl'taav't'eç àv&9ev't'o 1tEp\ 't'Ou't'rov Et<; 't'iJV aliyKÂ.TJ't'OV. Comme l'a relevé A.H. McDonald, art. cit., p.6, Tite-Live n'a visiblement pas com- pris le texte gr~c et en a complètement changé le sens (XXXVIII, 39,17): de Pamphylia disceptatum inter Eumenem et Antiochi legatos cum esset, quia pars eius citra pars ultra Taurum est, integra res ad sena- -tum reicitur.
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dit pour suivre le cours du fleuve T., lequel fleuve T. aurait dû absolument être mentionné dans le débat (18 ).
Qu'on cherche le fleuve T. d'un côté ou de l'autre du Taurus, qu'on l'identifie à l'Halys ou à l'un des cours d'eau qui descendent du Taurus vers la Mer Méditerra- née, on se heurte à des contradictions insolubles. Il faut chercher dans une autre di- rection.
Toutes les solutions proposées jusqu'ici partent d'un même postulat: le Tanaïs ne peut en aucun cas être le Tanaïs que tout le monde connaît, c'est-à-dire le Don.
Ce postulat n'a jamais été mis en question, alors qu'il est le point de départ de tout le débat et que c'est par conséquent par l'examen de ce postulat qu'il conviendrait de commencer. La première chose à faire, c'est de vérifier s'il est vraiment absurde d'imaginer que le Tanaïs ait pu être choisi comme ligne de démarcation entre l'em- pire séleucide et le protectorat romain. Il faut se demander si une ligne suivant le Taurus à travers l'Anatolie et se prolongeant ensuite jusqu'au Don ne pourrait pas avoir un sens dans le contexte historique de la paix d'Apamée.
Pour répondre à cette question, il faut reprendre dès le début le différend qui opposa Antiochos III aux Romains et qui aboutit è la guerre de Syrie. Après la pro- clamation des Isthmia en 196, les légats romains reçurent les envoyés d'Antiochos et intimèrent au roi l'ordre de laisser en paix les cités autonomes d'Asie Mineure, de libérer les cités qu'il avait prises à Ptolémée, de même que les anciennes possessions de Philippe V, et de ne pas intervenir en Europe avec une armée (19 ). Ces mêmes exigences furent présentées à Antiochos lui-même la même année par L. Cornelius
( 20 ). Bien que le souverain eût fait valoir ses droits héréditaires sur l'ancien royaume
de Lysimaque et fait observer aux Romains que les affaires d'Asie ne les regardaient pas (21 ), ceux-ci restèrent sur leurs positions: ils firent de l'évacuation de l'Europe la
(18) Comme l'a justement fait remarquer W. Ruge, RE Tanais, 1932, col. 2171. U. Kahrstedt,
<<Nachr.Ges.Gôttingen>> 1923, pp. 97 sq. etA.H. McDonald, «J.Rom.St.>> 57, 1967, pp. 4-6 sont dure- ste tout à fait conscients de la difficulté.
(19) Pol. XVIII, 47,1-2: otaKel..eu6!!EVOt 't'OOV btl 't'ÎÏÇ 'Acriaç noÀ.erov 't'oov !!ÈV aÙ't'OVO!lülV àntxe- crem Kat !ll]OE!!Ü.Z 7tOÀ.e!!EÏ:V, Ôcraç Oi: VÙV napElÀ.l]q>E 't'OOV ll7t0 Il't'OÀ.E!laiov Kat <l>iÀ.t7t7tOV 't'aHO!!ÉVülV, ÈKXülPEiv. crùv oi: ~Oil't'OtÇ 7tp01]y6peuov lliJ Otal3aiVElV Eiç 't'i]V Eùp<i>7tl]V llE't'à OUVU!!EülÇ. Cf: Liv.
XXXIII, 34, 3-4.
(20) Pol. XVIII, 50, 5-9 = Liv. XXXIII, 39, 4-7.
(21) Pol. XVIII, 51, 2-4: i]Ç,iou !ll]OÈV 7tOÀ.U7tpayllOVEiv Ka96J..ou 't'OOV Ka't'à 't'i]V 'Acriav ... eiç oi:
't'i]v Eùp<i>nl]V·Ëq>l] otaj3ej31]KÉVat llE't'à 't'OOV ouvO.I!EülV àvaK't'l]OO!!EVoç 't'à Ka't'à 't'i]v Xepp6Vl]'t'OV Kat 't'àÇ È7tt 0pQ.K1]Ç 7tOÀ.etÇ. 't'i]V yàp 't'OOV 't'67tülV 't'OU't'ülV ÙpXiJV I!UÀ.tcr't'a 7tUV't'ülV a\J't'(fl Ka9i)Ketv' EtVat
!!ÈV yàp tÇ, àpxfiç 't'i]V ouvacr't'e(av 't'aU't'l]V AUcrt!!O.xou, LEÀ.eUKOU oi: 7tOÀ.e!lftcraV't'OÇ npè>ç aùiè>v Kat
condition sine qua non de tout pacte d'amitié avec lui, à Rome d'abord en 193 par la bouche de Flamininus et de P. Sulpicius (22), à Ephèse quelques temps après par l'intermédiaire d'une ambassade envoyée dans cette intention (23 ). Ces exigences fu- rent naturellement aggravées après que les hostilités, devenues inévitables, eurent cm vert aux troupes romaines les portes de l'Asie: aux envoyés d'Antiochos qui of- fraient l'abandon de l'Europe qu'on lui réclamait depuis le début, P. Scipion répon- dit qu'il s'agissait désormais d'évacuer en outre la totalité de sa ouvacr'têia jusqu'au Taurus (24 ). Les exigences romaines restèrent les mêmes après la bataille de Magné- sie: Antiochos n'obtiendrait la paix qu'à la condition d'évacuer toute l'Europe et l'Asie Mineure jusqu'au Taurus (25). L'évolution des négotiations entre Antiochos et les Romains peut donc se résumer à ceci: alors qu'au début Antiochos revendiquait comme siennes l'Asie Mineure et les anciennes possessions européennes de Lysima- que, les Romains ont d'emblée et clairement exigé qu'il abandonnât toute préten- tion territoriale en Europe et s'abstînt donc d'y venir avec ses troupes; puis, après que le roi eut ouvert les hostilités, ils ont exigé en outre l'abandon de l'Asie Mineure jusqu'au Taurus. Le traité d'Apamée n'a d'autre but que de sanctionner et de préci- ser ces exigences: outre la clause territoriale qui définit la nouvelle limite de l'empire séleucide vers l'ouest, le traité interdit au roi de faire désormais la guerre aux îles et aux peuples et cités d'Europe (Pol. XXI, 43, 4 ),,de franchi~ le cap Sarpédon avec sa flotte (XXI, 43, 14), ainsi que de recruter des mercenaires dans les territoires tom- bés sous l'influence romaine (XXI, 43, 15).
Une puissance qui prétend imposer une limite aux ambitions hégémoniques d'une autre puissance doit nécessairement définir géographiquement la ligne de dé- marcation entre sa zone d'influence et celle de sa partenaire. Ç'est ainsi qu'en 227 les Romains ont conclu avec Hasdrubal un traité fixant à l'Ebre la limite de l'expan- sion carthagionoise en Espagne (Pol. II, 13,7), ou qu'Auguste a fait de l'Euphrate la limite entre l'empire romain et l'empire parthe (26 ). Dans le traité d'Apamée, c'est la
Kpa-njcrav<oç <0 7tOÀ.É!lCfl1tàcrav <i)v Aucrt!llixou j3amÂ.eiav ôopiK'tt)'tOV yEvécr9m :EEÀ.eUKou. Cf. Liv.
XXXIII, 40, 1-4.
(22) Liv. XXXIV, 58, 1-3: ego quoque duas condiciones ponam, extra tJUas nul/am esse regi nun- tietis dmicitiae cum populo Romano iungendae, unam, si nos nihi/, quod ad urbes Asiae attinet, curare velit, ut et ipse omni Europa abstineat; alteram, si se ille Asiae fini bus non contineat et inEuropam tran- scendat, ut et Romanis ius sit Asiae civitatium amicitias et tueri, quas habeant, et novas complecti; cf.
XXXIV, 59, 1-2.
(23) Liv. XXXV, 15;2: disceptatio eademfermefuit, quae Romae inter Quinctium et legatos regis fuerat.
(24) Pol. XXI, 14,8: 1t«ÎCITJÇ 'tfjÇ È1tl 't"UOE 't"OÙ Taupou ouvacr't"Eiaç ÈKJ(COpEÏV cf. Liv. XXXVII, 35,10.
(25) Pol. XXI, 17,3: oE'iv yàp aÙ'tOÙÇ ËK 'tE <fiç Eùpc01tTJÇ ÈKJ(COpEÏv Kal.{tfiÇ/Acriaç 'ti)Ç È1tt 't"UOE
<où Taupou nlicrTJÇ cf. Liv. XXXVII, 45, 13-14.
(26) Sur le traité conclu entre Auguste et Phraatès, cf. notamment Tac., Ann. II, 1 et 58. Que
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clause territoriale qui joue ce rôle; c'est elle qui définit la limite des territoires aux- quels le roi séleucide devra désormais renoncer; c'est elle qui délimite les pays où il lui sera désormais interdit d'intervenir avec ses troupes et de recruter des mereenai- res.
Vu sous cet angle, le problème de l'identification du fleuve T. se résoud de lui- même: puisque ce traité a pour but de faire renoncer le roi séleucide à ses préten- tions sur l'Asie Mineure et sur l'Europe, de l'empêcher désormais de faire la guerre aux Grecs d'Europe et d'Asie Mineure et de recruter des mercenaires dans le monde grec dans son ensemble, le fleuve T. ne peut être que le Tanaïs connu de tous, c'est- à-dire le Don. Le Tanaïs marquait en effet la limite entre l'Europe et l'Asie (27), limi- te qui était reconnue de tous dès l'époque d'Alexandre le Grand au moins (28 ).
C'était même, dit Strabon, pour cette seule raison que tout le monde connaissait ce fleuve (29 ), Strabon lui-même finit au Tanaïs sa description de l'Europe (VII, 4, 5, p. 310c) et reprend au Tanaïs sa description de l'Asie septentrionale (XI, 1,1, p.
490c). En d'autres termes le Tanaïs a été dès le début la frontière que les Romains ont v<;mlu imposer à l'empire séleucide au Nord. Si Antiochos et Rome avaient pu d'emblée conclure un pacte d'amitié impliquant le renoncement de la part du pre- mier à toute prétention en Europe, c'est le Tanaïs qui, avec l'Hellespont, aurait né- cessairement marqué la nouvelle limite de l'empire séleucide vers l'Ouest, de la mê- me manière que l'Ebre devait marquer après 227la limite de l'expansion carthagi- noise en Espagne ou que l'Euphrate servit de frontière entre les zones d'influence romaine et parthe. Après la déclaration de guerre en 193, les Romains ont déplacé vers l'est cette limite, jusqu'au Taurus: ce n'était plus seulement l'Europe, mais aus- si l'Asie Mineure jusqu'au Taurus, que le roi devait abandonner; ce n'étaient plus le Tanaïs et l'Hellespont, mais le Tanaïs et le Taurus qui devraient désormais mar- quer les limites de l'empire séleucide vers l'Ouest. En définissant pa:r les termes <<en- deçà du Taurus jusqu'au Tanaïs» les territoires auxquels Antiochos devrait désor- mais renoncer, les Romains lui enlevaient l'Europe et l'Asie Mineure, mais ils lui laissaient l'Asie septentrionale entre le Tanaïs et le Taurus, en ce sens qu'ils ne con- testaient pas ses droits sur ces régions qui, il faut lè rappeler, faisaient théorique- ment partie de l'empire d'Alexandre et donc de l'héritage de Séleucos 1er (3°). Loin
l'Euphrate a été alors choisi comme limite entre les deux empires, ressort de toute l'histoire des relations entre Rome et les Earthes sous le Haut-Empire et fut rappelé à Corbulon par Vologaesès en 62 (Tac., Ann. XV, 17).
(27) Cf. W. Ruge, RE Tanais, 1932, col. 2166.
(28) Strab. XI, 7,4, p. 509C: È7tEtoi) yàp Ûl!lOÂ.Oyl]TO ÈKn6:v"trov, ôn cStEipyEt "tTJV 'Aaiav &.no "tfjç Eùpcb7tl]Ç 6 T6:vaïç 7tO"tUjlOÇ.
(29) Strab. XII, 3,27, p. 553C: eSt' oùcStv liUo yvroptÇ6jlEVOV i\ cSt6n "tfjç 'Aaiaç Kai "tfjç Eùpcb7tl]Ç ôpt6v Èanv.
(30) Strab. XI, 7 ,4, p. 509C raconte que les historiens d'Alexandre falsifièrent la géographie de la
d'être aberrante, la mention du Tanaïs dans la clause territoiriale du traité d'Apa- mée, était logique et même indispensable: elle marquait clairement la limite entre ce qu'Antiochos devait abandonner de l'héritage de Séleucos 1er, à savoir l'Asie Mi- neure cistaurique et l'Europe, et ce qu'il en pouvait garder, à savoir la totalité de l'Asie transtaurique et l'Asie septentrionale du Tanaïs au Taurus.
Mais que faire alors de la.deuxième partie de cette clause territoriale et ea valle Tauri usque ad iuga qua in Lycaoniam vergit? Il est bien entendu que le Tanaïs ne peut en aucun cas être considéré comme une va/lis Tauri, qu'il doit par conséquent s'agir d'un autre cours d'eau.
Un examen minutieux du texte tel qu'il a été transmis doit permettre d'identi- fier cette vallis Tauri et de comprendre ce qu'elle vient faire dans cette clause terri- toriale. On remarquera en premier lieu qu'une vallée n'est pas une frontière naturel- le et se prête fort mal à la délimitation de deux Etats ou de deux zones d'influence.
Les chaînes de montagne comme le Taurus, les Pyrénées ou les Alpes, les cours d'eau comme l'Ebre, le Rubicon, le Rhin ou l'Euphrate, ont de tout temps servi de frontières car ce sont des lignes claires et nettes. Une vallée n'est pas une ligne, mais un espace, et ne pèut de ce fait servir de frontière. La seconde observation est d'or- dre grammatical: selon les meilleurs manuscrits, ea valle est un simple ablatif sans préposition et n'est donc pas le pendant de usque ad iuga, c'est-à-dire que la vallis Tauri n'est pas davantage le point de départ d'une ligne aboutissant aux iuga. Si l'on veut être absolument fidèle au texte, l'ablatif ea valle est le pendant de urbibus, agris, castellis, vicis et dépend, comme ces mots, de excedito: la vallis Tauri n'est donc ni une ligne de démarcation ni le point de départ d'une ligne de démarcation, c'est un espace, une zone, que le roi Antiochos doit évacuer, comme il doit évacuer l'Asie Mineure et l'Europe (31 ). Troisième remarque: le sujet de vergit ne saurait être le Taurus; car le Taurus contourne la Lycaonie, il ne va pas «vers>>, ni «dans>> la Ly- caonie; le sujet de vergit doit être vallis, c'est la vallis qui, à un point donné, s'orien-
région pour faire croire que le conquérant avait effectivement soumis tous les peuples habitant entre le Tanaïs et le Taurus.
(31) U. Kahrstedt est à ma connaissance le seul commentateur qui soit resté sur ce point rigoureu- sement fidèle au texte et ait fait dépendre l'ablatif ea valle du verbe excedito. Il traduit ainsi (art. cit., p.
95): <<Antiochos soli ferner abtreten das Tai des Tauros>>. Malheureusement, il interprète ensuite cette traduction littérale à la manière traditionnelle et fait, lui aussi, de cette vallée une frontière (pp. 95 sq.):
«Antiochos soli ein Tai abtreten, d.h. die Grenze soli auf einem jener kurzen Kiimme, auf der Wasser- scheide zweier Küstenflüsse, vom Hauptkamm zum Meer, streichen». Même A.H. McDonald, qui veut pourtant traduire fidèlement le texte transmis par les manuscrits, «interprète» l'ablatif ea valle et traduit
«along that valley of the Taurus» (att. cit., p. 7).
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te vers la Lycaonie et c'est jusqu'à ce point qu'Antiochos doit évacuer la dite va/lis.
Et enfin: le mot latin va1/is ne désigne pas, chez Tite-Live, n'importe quelle vallée, il n'est pas tout à fait l'équivalent du français <<vallée>>. Une va/lis, chez lui, n'est ja- mais vaste ni spacieuse, ce n'est pas non plus le lit d'un torrent qui se précipite des montagnes vers la plaine. Une va/lis est un espace allongé et étroit, mais praticable, que délimitent de part et d'autre des rangées de montagnes, de collines ou de falai- ses. Ainsi une va/lis peut servir de cachette ou de refuge à une armée, par exemple en XXVI, 5,4 (vallée proche de Capoue où Hannibal dissimule ses troupes). Une va/lis peut aussi se prêter à une embuscade: c'est dans une va/lis que Scipion l'Afri- cain prend au piège les Celtibères près de l'Ebre (XXVIII, 33), qu'Hannibal enfer-·
me Tib. Gracchus en 212 (XXV, 16) comme il avait déjà essayé de le faire quelques années plus tôt avec Fabius (XXII, 28). Une va/lis peut enfin et surtout servir de passage à travers une chaîne de montagne ou de collines: le haut cours de l'Eurotas qui donnait accès à la Laconie (XXXV, 28,11), les gorges de l' Aoos qu'il faut suivre pour passer de l'Epire en Thessalie (XXXII, 5,11.6,5.12,1 et 13,1), le défilé de Tempe (XLIV, 6,8 et 6,11), celui des Thermopyles (XXXVI, 15, 10-12), sont des va/les.
Il est par ailleurs possible, grâce à un passage où Tite-Live traduit directement Polybe, de retrouver le mot grec que l'annaliste a dû traduire par va/lis dans la clau- se territoriale de la paix d'Apamée. Ce passage, c'est le récit de la bataille de l'Ebre (XXVIII, 33), où va/lis désigne à trois reprises le défilé dans lequal Scipion tendit un piège à ses adversaires. Dans le texte correspondant de Polybe, ce même défilé est qualifié de aùJ..rov, et ceci à neuf reprises (XI, 32-33). Comme ce terme se ren- contre par ailleurs plusieurs fois chez l'historien grec et qu'il est le seul, chez lui, qui corresponde à va/lis (32 ), c'est certainement aùJ..rov 't"OÙ Taupou que Tite-Live a trouvé dans le texte grec et a traduit par va/lis Tauri. Or aùÂ.rov a un sens encore plus précis et restrictif que vallis (33 ): c'est toujours un passage étroit entre deux chaînes de montagnes ou de collines. Polybe appelle aùJ..rov le cours supérieur du Rhône jusqu'au Léman (III, 47, 3-5), le passage étroit où fut livrée la bataille du Lac Trasimène (III, 83-84) (34 ) la vallée encaissée qui sépare le Liban de l'Antiliban (V, 45, 8-9), la dépression étroite enfin où étaient situés les édifices publics de Léontinoi et qui était fermée aux deux extrémités par une porte (VII, 6), Strabon appelle aùJ..&veç les vallées étroites et profondes qui coupent le massif du Ta urus ep
(32) cp6.pay!;, que Polybe utilise aussi fréquemment, doit être exclu car ce mot désigne toujours un ravin de modeste dimension qui ne saurait avoir sa place dans un traité comme celui d'Apamée. KotÀ.6.c;,
<<vallée profonde>>, se prête déjà mieux, mais ne se rencontre qu'une seule fois dans l'oeuvre conservée de l'historien achéen.
(33) Cf. F. Mauersberger s. v. aùMilv et F.W. Walbank, Commentary, 1, 1957, pp. 415-417.
(34) Ici Tite-Live traduit aùMilv par via perangusta (XXII, 4,2).
Médie, en Arménie et en Cilicie (XI, 12, 1-2, p. 520-521 C). La <<vallée du Taurus>>
qu'Antiochos doit évacuer en partie, ce que Tite-Live appelle va/lis et que Polybe a dû appeler aùÂ.cbv, c'est donc un espace étroit mais praticable entre deux rangées de montagnes ou de collines, ce doit être une sorte de défilé à travers le Ta urus.
Il n'est pas besoin d'être grand clerc pour deviner de quel défilé il s'agit. La val- lis T auri ne peut être que le fameux passage qui permettait de franchir le Ta urus de la Lycaonie et la Cappadoce à la Cilicie à travers les Portes de Cilicie. Cette route, qui de Cybistra ou Tyane suivait l'étroite vallée du Çakit après avoir franchi les crê- tes du Taurus, était la traversée la plus facile et de ce fait la plus fréquentée (35 ).
C'est le passage que Ptolémée III appelle i) Ù1tepf3oJ..i] 'tOU Taupou dans le récit de ses conquêtes (U. Wilcken, Chrestomathie 1, II 14) et qui, à l'époque romaine por- tait le nom de Pylae Tauri (Cie., Att. V, 20, 2) ou de Via Tauri (36 ). Ce que la clau- se territoriale demande à Antiochos, c'est qu'il évacue cette traversée du Taurus ju- squ'aux iuga qua in Lycaoniam vergit. Les iuga, ce sont des crêtes ou des cols, ce que Polybe désigne habituellement du nom de Ù1tEp(3oÂ.ai (37 ), terme que Ptolémée III et Strabon (XII, 2,7, p. 537c) emploient à propos de cette traversée du Taurus précisément. vergere signifie <<s'incliner vers>>, <<s'orienter vers>>, il correspond aux verbes grecs KÂ.ivew et VEUEtV, tous deux fréquemment utilisés par Polybe dans ses descriptions topographiques. L'équivalent grec des mots usque ad iuga qua in Ly- caoniam vergit peut être reconstitué avec quasi certitude grâce à un passage presque identique de Polybe (X, 29,3): &roç eiç 't"àç ù1tepf3oJ..àç ôœÇ,iKOt't"O 'tOU Aaf3ou 't"àç veuouaaç È1tl 't"i]v··ypKaviav. Tite-Live a dû lire J.1É'XP1 't"OOV Ù1tEp(3oMi>v ôt' rov È1tl 't"i]v AuKaoviav VEUEt (sc. ô aùJ..cbv).
Aussi bien en latin qu'en grec la définition des iuga est parfaitement claire: ce sont les cols que l'on franchissait en sortant de la vallée du Çakit pour redescendre vers Cibystra ou vers Tyane (cf. supra n. 26). La deuxième partie de la clause terri- toriale de la paix d' Apamée fixe donc aux cols qui permettent de passer de la Lycao-
(35) Cf. Strab. XII, 2,7, p. 537C qui dit à propos des Portes de Cilicie Ka9' liç &ùn&-c&a-ca-cat Kai KotV6-ca-cat niiaiv &imv ai &Îç 'tTJV KtÀ.tKiav Kai 'tl]v I:upiav ôn&pf3oÀ.ai. Sur le tracé de cette route et son importance à l'époque hdlénistique, cf. W.M. Ramsay, Historical Geography of Asia Minor, London 1890, pp. 35-43; D. Magie, Roman Rule in Asia Minor, Princeton 1950, 1, p. 40 et II, pp. 789-793, pour la section de l'Asie Mineure jusqu'au pied du Taurus, et 1, pp. 276-277 et II, pp. 1152-1154, pour la traversée du Taurus depuis Cibystra. Il était également possible d'accéder aux Portes de Cilicie par le Nord-Ouest, depuis le Lac Tatta et Tyane. Pour ces différents itinéraires, cf. M.H. Ballance, Derbe and Faustinopolis, <<Anat.Stud.» 14, 1964, pp. 139-145.
(36) Cf. R. Harper, «Anat.St.>> 20, 1970, pp. 149-153 = AE 1969/1970, n. 607.
(37) Cf. p. ex. III, 39,10;-III, 49,4; III, 50,5; X, 39,8. XVIII, 19,6 et XVIII, 21,2.
(38) M. van Berchem m'a fait observer que le traité de paix entre la France et l'Italie après la der- nière guerre a assuré à la France l'accès aux points culminants des cols de Tende et du Petit Saint Ber- nard.
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nie à la vallée du Çakit le point précis qu'il serait désormais interdit à Antiochos de franchir, exactement de la même manière que la clause navale fixe au Cap Sarpé- don la limite que sa flotte ne devrait plus dépasser (Pol. XXI, 43, 14 ); les deux clau- ses sont complémentaires l'une de l'autre. Il est inutile d'insister sur l'importance stratégique de la traversée du Taurus, ni sur la nécessité de fixer exactement sur ce passage-dé la limite entre les zones d'influences romaine et séleucide. Un incident survenu peu après la conclusion du traité l'illustre mieux que tout commentaire. Le proconsul Gn. Manlius Vulso, chargé de régler avec les dix légats les affaires d'Asie, entreprit, pour se couvrir de gloire et faire du butin, de provoquer le roi sé- leucide. Les dix légats le retinrent à grand peine de franchir le Ta urus, mais il ame- na néanmoins ses troupes jusqu'aux iuga du Taurus dans l'espoir de provoquer un incident avec les troupes du roi. Déçu, il se retourna contre les Galates (39 ). Vulso s'est donc rendu avec ses hommes jusqu'au point précis (termini) où le traité d'Apa- mée lui permettait d'aller, c'est-à-dire jusqu'aux iuga, où il se trouva en présence des troupes royales. Cet incident prouve que les iuga dont il est question dans la paix d'Apamée marquaient bien, sur la route à travers le Taurus, la nouvelle limite entre l'empire séleucide et la zone d'influence romaine.
La clause territoriale de la paix d' Apamée devient parfaitement claire et logi- que du moment qu'on analyse indépendemment l'une de l'autre ses deux parties et.
qu'on dissocie le Tanaïs de la va/lis Tauri: la première partie de la clause fixe une li- gne de démarcation entre l'empire séleucide et le protectorat romain, la seconde précise, à l'endroit où se situe le passage permettant de traverser cette ligne, le point exact de la frontière. C'est donc, dans le texte de Tite-Live, le ea qui, en identifiant la va/lis Tauri avec le Tanaïs dont il vient d'être question, est responsable des diffi- cultés d'interprétation auxquelles on s'est heurté jusqu'ici. C'est ce mot qu'il faut corriger, soit en le supprimant, soit en le remplaçant par ipsa (comme in ipsis iugis en XXXVIII, 45,3).
La faute est peut-être imputable à un copiste. Mais je crois plutôt que c'est Tite-Live lui-même qui a mal traduit sa source. L'annaliste ne rend en effet pas tou- jours très scrupuleusement le texte grec et se rend souvent coupable d'imprécisions, voire même de contresens (40 ). Il devient particulièrement peu fiable lorsqu'il s'agit
(39) Liv. XXXVIII, 45,3: cupientem transire Taurum aegre omnium legatorum precibus, ne car- minibus Sibyllae praedictam superantibus terminas fatalis cladem experiri vellet, retentum admosse ta- men exercitum et prope in ipsis iugis ad divortia aquarum castra posuisse. On relèvera, dans ce passage, le mot termini, qui implique l'existence d'une frontière fixée par une convention, et les termes ipsa iuga, qui rappellent les iuga de la clause territoriale.
(40) Cf. H. Trankle, Livius und Polybios, Bâle/Stuttgart 1977, pp. 178-191. Trankle ne traite pas
de géographie ou de topographie, domaine où Polybe était beaucoup plus précis et scrupuleux. Il suffit pour s'en convaincre de comparer le récit de la traversée des Al- pes par.Hannibal chez Polybe (III, 47-56) avec celui que nous offre Tite-Live (XXI, 31-38): alors que celui de Polybe est clair et cohérent, celui de Tite-Live contient plusieurs erreurs qui trahissent sa méconnaissance des lieux et sa dépendance totale vis-à-vis de ses sources, que d'ailleurs il ne comprend pas toujours (41 ). Et lorsqu'il ne comprend pas, il n'hésite pas à corriger Polybe, comme l'illustre sa <<traduction>>
du différend à propos de la Pamphylie: alors que d'après Polybe la question était de savoir si la Pamphylie se trouvait en-deçà ou au-delà du Taurus (XXI, 46,11: 7tEpl
&t -rijç I1ajl<puÀiaç, Eù!lévouç !!ÈV Etvat cpaaKov-roç aù-ri]v f:1tl -ra&~> -rou Taupou,
-r&v(&è) 1tap' 'Avn6xou È1tÉKEtVa), Tite-Live nous explique que la Pamphylie se si- tuait en partie en-deçà, en partie au-delà du Ta urus (XXXVIII, 39,17: de Pamphy- lia disceptatum inter Eumenem et Antiochi legatos cum esset, quia pars eius citra, pars ultra Taurum est). Il n'est donc pas téméraire de prêter à l'historien romain une erreur de compréhension dans sa traduction de la clause territoriale: ne sachant sans doute pas très bien où se situait le cours du Tanaïs par rapport au Taurus, n'ayant probablement jamais entendu parler de l'aùÀèov -rou Taupou (ce qui est ex- cusable, car ce passage était surtout connu par les Portes Ciliciennes qui en gar- daient l'entrée Sud), il aura mal compris le texte de Polybe et cru que cette vallée du Taurus était celle du Tanaïs dont il venait d'être question.
Nous pouvons peut-être deviner la source de cette erreur en essayant de recon- stituer la phrase grecque de Polybe. Les premiers mots sont conservés: ÈKXCOPEhco OÈ 1tOÀECOV Kal xropaç ... cis Taurum montem est la traduction de È1tt -ra&E 'tOU Taupou, terme technique que l'on trouve notamment chez Pol. XXI,14,8 et XXI,17,3. L'équivalent grec de usque ad Tanaïm amnem ne peut être que !lÉXPt (ou ecoç) 'tOU Tavai&oç 1tO'tŒj.10U. On remarque ainsi que les trois compléments ré- gis par ÈKXCOpEi:-rco étaient au génitif, de sorte que les mots grecs que Tite-Live tra- duit par ea valle Tauri devaient nécessairement être au génitif eux aussi. C'est donc Kal -rou-rou -rou aÙÀffivoç que Tite-Live aurait dû trouver dans le texte grec. Mais si Polybe avait écrit ÈKXCOPEi'tCO OÈ 1tOÀECOV Kal xropaç ... È1tt -ra&E 'tOU Tau pou !lÉXPt -rou Tavai&oç 7tO'tajlOU Kal -rou-rou -rou aùÀ&voç ... le sens de la phrase aurait été
<<jusqu'au Tanaïs et (jusqu') à cette vallée du Taurus», ce que Tite-Live aurait dû rendre par usque ad Tanaim amnem et (ad) eam vallem Tauri. Le génitif -rou aùÀ&voç -rou Taupou ne peut pas non plus dépendre de È1tl -ra&E, car Polybe aurait dû obligatoirement répéter la préposition, et Tite-Live aurait alors dû écrire cis Taurum usque ad Tanaim amnem et cis vallem Tauri usque ad iuga. Polybe a donc dû, comme l'a compris Tite-Live, faire dépendre -rou aùÂ.&voç -rou Taupou de ÈKX-
du passage qui nous occupe ici.
(41) Cf. E. Meyer, Hannibals Alpenübergang, <<Mus. Helv.>> 15, 1958, pp. 227-241.
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wpEÏ'tW, mais il a dû recourir à une conjonction de coordination autre que Kat, c'est-à-dire qu'il a dû se servir de la particule ÔÉ. L'origine de la faute de Tite-Live apparaît dès lors évidente: Polybe aura écrit ÈKXWPEl'tW ÔÈ 7tOÀ.eWV Kat x,cûpac; ... è- 7tt 'taôe 'toù Taupou JlÉXPt 'toù Tavaiôoc; no'taJ.loù, 'toù ôè aùlw&voc; 'toù Taupou J.1ÉXP1 'tWV Û7tepj3oÀ.ffiv ôt' rov È1tt 'ti}V AuKaoviav VeUet. Tite-Live aura lu 'tOÜÔe aùlw&voc; au lieu de 'tOÜ ÔÉ. Il aura rajouté un et pour assurer la coordination avec la première partie de la phrase, erreur banale et légère, mais qui aura eu pour effet de rendre toute la clause territoriale incompréhensible aux historiens. Cette recon- stitution de la phrase grecque n'est bien sûr qu'une hypothèse, que seule la décou- verte du texte original de Polybe permettrait de vérifier. Mais ce qui me semble tout à fait certain, c'est que la clause territoriale ne devient compréhensible que si l'on dissocie le Tanais amnis de la vallis Tauri, ce qui implique la suppression de ~a.
Je propose donc de traduire ainsi la clause territoriale de la paix d'Apamée:
«qu'il évacue les cités, territoires, forts et villages situés en-deçà du Taurus jusqu'au Tanaïs et (qu'il évacue) la vallée du Taurus jusqu'aux cols par lesquels elle (cette vallée) redescend vers la Lycaonie>>. Je considère que le Tanais amnis ne peut être que le Don, que tous reconnaissaient dans l'antiquité comme la limite entre l'Euro- pe et l'Asie. La vallis Tauri doit être la traversée du Taurus par les Portes de Cilicie, traversée que d'autres textes appellent soit
it
Û7tepj3oÀ.i} 'tOÜ Taupou soit Via Tauri.Le sens de cette clause territoriale est dès lors le suivant: la première partie de la clause stipule le renoncement par Antiochos III à tous les territoires situés en-deçà du Taurus jusqu'au Tanaïs, c'est-à-dire qu'elle lui enlève l'Europe et l'Asie Mineu- re, conformément aux exigences faites à Magnésie, mais lui laisse. les territoires s!- tués entre le Tanaïs et le Taurus, territoires qui faisaient théoriquement partie de l'empire d'Alexandre et donc de l'héritage de Séleucos 1er; la seconde partie précise, sur le passage qui permettait de franchir le Taurus à travers les Portes de Cilicie, le point exact que le roi séleucide ne pourrait plus désormais franchir, de la même ma- nière que la clause navale fixe au Cap Sarpédon le point que les navires séleucides ne devraient plus dépasser. La clause territoriale traduit donc en termes géographi- ques précis le but que s'étaient fixés les Romains en déclarant la guerre au roi Antio- chos III: le chasser du monde grec et l'empêcher de jamais y revenir.
Adalberto Giovannini
SUNTO. - Viene esaminata la clausola territoriale del trattato del188 av. C. tra Roma e Antioco III, la quale obbligava, secondo Livio XXXVIII, 38, 4, il re di Siria ad abbandonare i territori e le città situa- . ti cis Taurum montem usque ad Tanaim amnem et ea valle Tauri us que ad iuga, qua in Lycaoniam ver- gît. Si tenta di dimostrare che il Tanais amnis dev'essere il Tanais conosciuto da tutti, cioè il Don, che marcava allora illimite tra l'Europa el' Asia. Si propone di identificare la va/lis Tauri alle famose Portae Ciliciae. Si conclude che le difficoltà d'interpretazione del passaggio sono dovute all'ea e risultano pro- babilmente d'un errore di traduzione di Livio stesso.