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Academic year: 2022

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Texte intégral

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C O L L E C T I O N P A G E B L A N C H E

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Jacques Fansten

ROULEZ JEUNESSE !

GALLIMARD

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A quelques-uns que j'aimais...

La vie ne leur a pas laissé le temps d'avoir une vieillesse, ils se seraient peut-être accordé le droit de faire des bêtises.

Non ?

© Éditions Gallimard, 1993

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Première iournée

U n chuchotement : - Fais comme moi !

- Je peux pas voir comme tu fais !... Aïe ! - Fais gaffe ! C'est pas dur, tu vas tout droit.

- Pour voir ce qu'est droit faudrait de la lumière !

- Je croyais que t'avais de l'imagination ! Il faut dire qu'on est dans le noir. Vraiment dans le noir.

On ne voit pas grand-chose, on ne sait pas bien où on est, on n'y comprend rien, même si Julien et Manu eux, ont l'air de savoir ce qu'ils font. Encore que... Mais c'est déjà une autre histoire.

- Merde...

La flamme d'un briquet jaillit, éclairant un bref instant le mur d'une cave et le profil de deux adolescents qui en profitent pour s'orienter. Mais comme toute flamme de bri- quet qui se respecte, elle chauffe le métal sur

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lequel appuie un doigt. Et la main à laquelle appartient ce doigt ne résiste pas longtemps à la chaleur du métal. Elle se secoue, brûlée.

Une plainte rageuse, et la flamme s'éteint...

- Viens par là !

Ils repartent dans le noir.

- Et si on se fait prendre ?

- C'est béton comme tuyau, t'as bien vu, non, tout le plan était juste. Tiens voilà les marches...

A nouveau la flamme du briquet, le bruit des pas qui montent un petit escalier. La poi- gnée d'une porte, à peine entrevue, la flamme s'éteint encore. La porte grince en s'ouvrant, on commence à entrevoir quelque chose.

- Alors, tu critiques toujours ?

Julien et Manu émergent de l'escalier de la cave, dans une boutique fermée, en ce morne dimanche après-midi d'une petite ville du midi de la France. Une boutique encombrée de marchandises hétéroclites. D'un rayon à l'autre, ils passent devant tout ce qui peut s'offrir, se déguster ou se humer : des produits régionaux, des cadeaux, des gadgets et autres colifichets. Un peu de lumière passe par les volets de bois bleu mal fermés, et, peu à peu, on s'habitue à la pénombre.

Julien, le plus grand, l'air déluré et sûr de lui, dirige les opérations et contemple avec

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délectation le spectacle qui s'offre à eux. Tan- dis que Manu, son copain « black », resté en retrait, ne semble pas rassuré. Ils ont environ seize ans.

Julien sait pourquoi il est là. Il attrape un gant de cuisine, y glisse prudemment la main, se retourne et, d'un geste sec, il brise la vitre du présentoir sur lequel une vingtaine de montres du dernier chic aguichaient le client.

Sans hésiter, il prend celle qu'il convoitait et la brandit fièrement. Puis il la glisse dans un joli petit sac en papier et la fourre dans sa poche.

Manu, soulagé, est déjà prêt à repartir. Seu- lement Julien, pas pressé du tout, traîne d'un rayon à l'autre. Manu s'arrête, inquiet.

- T'as dit qu'on prenait rien d'autre que...

Julien fouille les rayons et, hilare, brandit un petit vase.

- Et ça, pour ta mère ? C'est quand son

« anniv » à elle ?

- Arrête ! Si je lui offre un truc, elle commence par demander où je l'ai piqué !

- T'es con ! Moi j'ai juré, c'est bon, mais toi... Au moins un souvenir !

Cette fois, Manu s'énerve. Il tire le bras de Julien, qui esquive et s'enfuit à l'autre bout du magasin, puis se met à courir dès que son copain s'approche à nouveau. Manu réussit

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enfin à le rattraper et, cette fois, il le prend à bras-le-corps, poussant, tirant, pour l'entraî- ner vers la sortie. Julien, en riant, s'accroche à ce qu'il trouve, s'arc-boute... et entraîne l'énorme caisse enregistreuse qui tombe dans un fracas d'enfer ! Ce qui déclenche le signal d'alarme.

Cette fois, c'est grave. Les deux garçons, paniqués, se relèvent. Ils restent un instant immobiles au milieu de la pièce. Le bruit est assourdissant.

- Alors, j'avais tort ? hurle Manu. Viens, merde !

- Première leçon, à l'école des flics : les voleurs, on les attend à la sortie !

- Qu'est-ce que tu fous encore ?

Julien, d'un calme surprenant, a tôt fait d'explorer les alentours : une petite cour inté- rieure, un escalier qui mène au premier. Puis il ramasse une pelote de ruban cadeau et fonce à l'étage. Manu le suit, de plus en plus angoissé.

Là-haut, dans le petit bureau, Julien a empilé à toute vitesse tout ce qu'il a pu ramasser de volumineux. Il a attaché le ruban à un pied de la table, installé dessus une chaise en équilibre instable, puis une caisse en carton pleine de marchandises sur laquelle il pose encore une boîte en fer, comme une

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ultime décoration. Manu regarde sans comprendre.

La sirène stridente poursuit sa plainte exas- pérante...

En redescendant, Julien déroule le ruban.

Au passage, il ouvre le verrou de la petite porte latérale qui donne sur la rue ; puis il entraîne son copain et se dissimule dans un recoin.

Il était temps. Une deuxième sirène reten- tit. Ce sont les gendarmes qui se garent, des- cendent de leur estafette et s'approchent en courant de la boutique fermée.

Julien, depuis sa cachette, tire violemment sur son ruban ! Aussitôt, bien sûr, un joli vacarme retentit au premier étage.

- Ils sont là-haut ! crie un des badauds, fier de sa perspicacité.

N'écoutant que leur sens du devoir, ils se précipitent vers la petite porte « miraculeuse- ment ouverte »... et grimpent l'escalier quatre à quatre.

Julien regarde passer le quatuor en uni- forme, puis il touche le bras de Manu.

- Et voilà le travail ! Viens !

Ils sortent par-derrière, traversent la petite cour et se retrouvent dehors, prêts à jouer leur rôle de curieux innocents parmi d'autres.

La sirène s'arrête enfin, et le silence paraît

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incongru. Là-haut, à la fenêtre, un gendarme annonce qu'il n'y a plus personne. On entend les autres fouiller un peu partout. Manu est tout excité par la réussite du plan de Julien.

Ils se congratulent à voix basse.

Mais soudain l'un des badauds, après les avoir dévisagés soigneusement, se met à crier en les montrant du doigt.

- C'est eux ! Je suis sûr que c'est eux...

Manu et Julien, figés, voient toutes les têtes des braves gens se tourner vers eux.

Comme toujours, après un instant de stu- peur, Julien a une idée : il entraîne Manu, en courant... Vers l'estafette vide des gendarmes, qui, dans leur précipitation, se sont engouffrés dans le magasin en laissant la clé sur le tableau de bord ! Et tandis que Julien met le contact et démarre, Manu atterrit près de lui.

- Fonce, fonce, fonce !

Bientôt, l'estafette sort de la ville et file sur une petite route. Les deux garçons hurlent de joie et d'excitation. Il faut avouer que c'est une sacrée aventure de se retrouver, à seize ans, au volant d'une voiture de police, et de foncer ainsi, comme si le monde vous appar- tenait.

Manu en a oublié sa peur et, hilare, se coiffe du képi posé devant lui et s'admire dans le rétroviseur.

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- On va où ? demande-t-il.

- Où tu veux ! En Amérique ? - Faut passer la mer, ducon !

- Et alors ? Ces trucs-là, ça peut aller par- tout... Dis donc, t'imagines les conneries qu'on pourrait faire avec un engin pareil ?

Julien fait hurler la sirène.

- Arrête ! Arrête ! crie Manu. Merde, tu te rends pas compte ! Comment tu veux qu'on se sauve avec ce truc ? C'est écrit dessus que c'est à eux ! Tu crois que ça se remarque pas ? - Pour une fois, t'as peut-être pas tort ! avoue Julien, soudain grave.

- Pourquoi je me laisse toujours entraîner dans tes... ?

Une rude secousse fait taire Manu : Julien, qui décidément maîtrise bien la conduite, vient de prendre un virage à angle droit, pour se glisser dans un chemin creux. L'estafette, brinqueballant dans un grand bruit de fer- raille, s'enfonce dans un petit bois.

La forêt devient épaisse et le passage diffi- cile. A l'intérieur de l'estafette, les deux ado- lescents sont de plus en plus secoués. Quand il devient impossible d'avancer, Julien arrête le moteur. L'estafette n'est plus visible de la route, ils peuvent donc l'abandonner là.

Julien descend, faisant signe à Manu de le suivre. Juste avant de s'enfuir, il a encore un regard en arrière.

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- Il faut jamais dire où on l'a planquée ! Jure que tu diras rien ! Allez jure...

- Évidemment, je dirai rien ! Je jure ! - Sur la tête de ta mère !

- Pourquoi elle ?

- Justement elle... Allez, jure !

Ils sortent du bois en courant. En contre- bas, on aperçoit la ville et une route qui monte en serpentant. Manu s'arrête : au loin, deux voitures de gendarmes viennent dans leur direction.

- Ils savent notre signalement et vers où on est partis, on s'en sortira pas !

- Mais si, t'inquiète, dit Julien rassurant, en repartant dans l'autre sens.

Épuisés par cette course folle, ils ressortent de l'autre côté du bois. Une seconde d'hésita- tion pour décider de la direction à prendre.

En face d'eux : une grande bâtisse, au bout d'un parc. Tout est calme. Julien se précipite, Manu le retient.

- C'est la maison des vieux...

- Justement ! A leur âge... Tu te planques dans un coin, ils te prennent pour un meuble ! A la télé j'ai vu un criminel de guerre qui s'est caché quinze ans dans une maison de vieux, ajoute-t-il en escaladant le portail.

Bien obligé de le suivre, Manu, peu rassuré, escalade à son tour.

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Ils contournent le bâtiment, longeant les grandes fenêtres derrière lesquelles des dizaines de vieillards mènent une fin de vie sans surprises. On distingue des ombres qui semblent endormies, et la lumière oscillante d'un écran de télévision. Sur le côté, un esca- lier de fer extérieur n'est là que pour répondre aux impératifs de sécurité, et servir de sortie de secours à des pensionnaires sans doute incapables de s'en servir. Manu et Julien, en revanche, le grimpent quatre à quatre. Puis, par une porte-fenêtre, ils pénètrent dans le couloir du deuxième étage.

Personne ne les a vus. Ils respirent.

- On reste là jusqu'à la nuit... Les flics auront même oublié qu'on existe !

- Moi, il faudrait que je rentre chez moi, quand même...

- Qu'il est con... Viens !

Ils avancent à pas feutrés dans ce couloir qui ressemble à celui d'un vieil hôtel ou d'un hôpital, peint en marron triste, bien sombre malgré les petites lampes veilleuses qui brillent au ras du sol, sur un parquet qui grince, le long de portes tristement numéro- tées, à la recherche d'un coin tranquille.

Soudain une porte s'ouvre dans leur dos.

Une vieille femme sort des toilettes. Julien tire son complice en arrière. Ils se cachent derrière la porte d'une lingerie vide... La

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femme passe sans les voir, d'un pas traînant et difficile. Elle s'éloigne, ils respirent. Ils repartent dans le couloir désert.

Une autre porte s'ouvre dans leur dos, une autre vieille dame surgit à son tour. Ils doivent à nouveau se cacher.

- Ils o n t la b o u g e o t t e ou q u o i , aujourd'hui ? proteste Julien à voix basse.

Manu veut le faire taire, mais Julien sourit.

- T'inquiète... Ils sont tous sourds !

Manu a du mal à croire aux plaisanteries de son copain.

Ils reculent, mais une autre porte s'est ouverte, et cette fois la femme qui sortait de sa chambre les a vus. Elle pousse un petit cri de surprise. Manu veut la rassurer, elle comprend mal son geste qu'elle interprète comme une menace et se met à hurler.

Les deux garçons, paniqués, sont pris au piège. Des portes s'ouvrent les unes après les autres, et, de quelque côté qu'ils se tournent, ils se voient cernés par des ombres gesti- culantes et aussi effrayées qu'eux. Leurs mou- vements, flous dans le contre-jour, semblent ralentis.

Julien agrippe le bras de Manu et soudain se précipite vers un vieux qui vient de sortir à son tour de sa chambre, juste derrière eux.

D'une main, il le saisit brutalement, le prend en otage, de l'autre il fait semblant de saisir

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une arme dans sa poche. Puis, bousculant sa victime, il la maintient solidement devant lui, l'air menaçant.

- Silence ! Compris ? Je vous préviens, je suis armé !

Le silence se fait immédiatement. Julien, qui n'est pas encore très sûr de lui, oblige ceux qui lui font face à se serrer les uns contre les autres comme un troupeau apeuré. Les vieux obéissent. Il hurle encore, forçant son ton pathétique :

- J'ai rien à perdre... Je vous préviens, je ne suis plus à un crime près !

Personne ne devrait le prendre au sérieux, mais ces vieillards, surpris dans leur quiétude, terrorisés, se souviennent de tous les dangers du monde extérieur. Pas un ne veut se faire remarquer, chacun essaie de se fondre dans le groupe, dans un ballet imperceptible et lent.

Seul Jean, qui semble un peu moins vieux que les autres, avec sa silhouette droite, ses cheveux blancs en désordre et son regard de séducteur, ose interpeller Julien, vérifiant d'un coup d'œil circulaire que tous admirent son courage.

- Qu'est-ce que vous nous voulez ?

- Rien, murmure Manu, encore une fois embringué dans une aventure qui le dépasse.

Ce qui lui vaut aussitôt une bourrade de Julien qui crie de plus belle :

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- Vous allez faire ce qu'on vous dit ! Où sont les autres ? Répondez, ou je...

Il pointe son arme imaginaire vers le vieux Jean qui ne peut que bredouiller.

- Dans le salon...

Quelques instants plus tard, Jean, le pre- mier, fait irruption dans le salon, suivi par tous les autres, bousculés par Julien.

- Ne bougez pas ! Ce n'est pas grave, nous sommes pris en otage. La police les recherche, il vaut mieux les écouter...

Des vieux, qui se croyaient tranquilles, jouant aux cartes, tricotant ou regardant la télévision, voient donc entrer une dizaine de leurs compagnons qui se dirigent vers le mur du fond et s'alignent en tremblant. Suit l'otage, poussé par Julien qui, la main au fond de sa poche fait mine de tenir une arme. Puis enfin Manu, l'air contrit...

Bertrand, l'animateur, s'avance, avec le courage digne du responsable.

- Les gars, vous faites une bêtise ! On peut parler, trouver une solution à... votre pro- blème, mais la violence n'est pas...

- Toi, ta gueule ! hurle Julien. Comme tout le monde ! M'oblige pas à ...

Il bouscule encore un peu son otage qui implore l'éducateur de ne rien tenter. Agnès, la directrice, est entrée à son tour. Elle fait signe à Bertrand d'obéir. Il bredouille, recule

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et se tait. Peu à peu, tous sont venus s'aligner contre le mur.

Julien envoie un petit sourire discret et vic- torieux à Manu, puis, s'enhardissant, il s'adresse de nouveau à ses victimes :

- On vous fera pas de mal, si vous m'écou- tez. Si la police vient, je me cache avec mon otage, et vous vous ne dites rien, compris ? Vous faites comme normal, sinon...

Il n'a pas entendu ; cette fois, quelqu'un s'approche dans son dos. C'est Michel, un autre pensionnaire, qui avançe d'une démarche traînante et qui, saisissant la situa- tion, s'arrête net. Discrètement, il progresse derrière Julien, prêt à assurer en cas de besoin qu'il allait simplement rejoindre les autres.

En face, les vieux retiennent leur souffle.

Michel se jette brusquement sur Julien en hurlant pour se redonner les forces qui pour- raient lui manquer. Il déséquilibre le garçon surpris, le fait tomber et s'accroche de toutes ses forces au bras censé tenir une arme.

- Bouge pas, saligaud ! Je suis peut-être un vieux, mais je peux encore te...

- Vous me faites mal !

Les autres vieux s'approchent, d'abord avec prudence, puis, alors que Michel tient solide- ment le gamin, se ruent sur lui, le bourrant de coups de pied.

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Michel n'a pas vu venir cet ouragan. Il tente de protéger Julien, mais c'est impossible.

Les femmes, plus nombreuses que les hommes, interviennent aussi.

- C'est facile, hein, c'est facile de s'atta- quer à des petits vieux qui ne peuvent pas se défendre ! crie l'une d'entre elles.

François, de son fauteuil roulant, les encou- rage de la voix. Seul l'otage, trop heureux d'être enfin relâché, fuit cette curée et s'ef- fondre dans un fauteuil.

Manu n'ose d'abord bouger, trop content de rester à l'écart, mais quand Julien se met à crier de douleur, il essaie de le secourir. Il est aussitôt entouré et à son tour reçoit des coups dont il tente de se protéger avec maladresse.

Bertrand, l'animateur, tente en vain de cal- mer les vieux. C'est dérisoire, cette manière qu'il a de s'adresser à eux en les appelant les

« papys » et les « mamys », surtout quand il parle ainsi, dans le vide. En désespoir de cause, il fait signe à Agnès et l'entraîne hors de la pièce, sans doute pour aller chercher du secours. Personne ne remarque leur sortie.

Julien réussit à dégager un bras qu'il tend en hurlant :

- Arrêtez ! J'en ai même pas d'arme ! On ne l'a pas entendu. Il répète, plus fort.

On se regarde, indécis. Michel et un autre fouillent ses poches : elles sont vides.

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- Qu'est-ce qu'il nous voulait alors ? demande Jean en regardant autour de lui.

Les vieux se sont écartés. Ils sont gênés de s'être laissés aller à une telle violence. La peur passée, ils réalisent que ce ne sont que deux gamins.

- Ne nous donnez pas aux flics, s'il vous plaît ! implore Julien, qui maintenant a presque l'air d'un petit garçon.

- Il ne faut pas être « blanc-bleu » pour avoir peur de la police comme ça, clame François depuis son fauteuil roulant.

- On n'a rien fait de grave, je vous jure, insiste Julien.

- S'ils vous recherchent, il y a bien une rai- son, répète une des vieilles.

- On n'a jamais peur, quand on n'a rien à se reprocher ! ajoute une autre.

- Vous savez pas ce qu'ils nous font les flics, quand ils nous chopent ! répond Manu au bord des larmes.

Tous protestent. Comment croire à de telles affirmations ? Surtout venant d'un

« voyou » qui vient de les menacer !

Maintenant que tout danger est écarté, les vieux deviennent moins agressifs. Ils entourent les deux garçons. Des questions fusent, tout le monde voudrait comprendre, et Manu et Julien, plus en confiance, commencent à répondre plus calmement.

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Michel s'est écarté, se désolidarisant de cette agitation, et, de son pas lourd, s'éloigne vers la salle à manger. Il semble se fondre dans les murs tellement il ressemble au lieu, avec son cardigan fatigué et sans couleurs, son pantalon élimé, sa barbe hirsute et son air bougon. Il regarde par la fenêtre, comme si ce qui se passait encore à l'intérieur ne le concernait plus...

Il voit un car de gendarmerie se garer sans bruit dans le parc, devant le perron. Agnès et Bertrand, suivis du reste du personnel, se pré- cipitent vers les gendarmes. Tous essaient d'expliquer, dans la plus grande confusion, ce qui s'est passé. Agnès doit crier plus fort que les autres pour faire taire tout le monde.

A l'intérieur, le calme est revenu. Entre ces vieux et ces deux jeunes, on dirait simplement une discussion ordinaire, véhémente certes, mais attentive.

- Quand même ! Tout ça ne donne pas le droit de s'attaquer à des petits vieux !

- Écoutez-les un peu, insiste Jean qui a décidément repris les choses en main. Ils vous disent qu'ils ne vous voulaient pas de mal...

Les gendarmes font irruption dans la pièce, arme au poing. Les deux gamins cherchent à s'enfuir. D'un côté, de l'autre. Les gendarmes semblent être partout.

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Très vite, Manu et Julien sont encerclés.

Puis maîtrisés. C'est rapide, violent, efficace.

Les deux adolescents sont plaqués contre le buffet.

Les vieux n'ont pas osé bouger. Sauf Jean qui tente d'intervenir.

- Attendez ! Ils ne sont pas dangereux, ils ont juste...

Comme si un gendarme en pleine action pouvait faire attention à ce que lui dit un vieillard !

- On n'a rien fait de mal, hurle Manu, tan- dis qu'un gendarme lui tord le bras pour l'im- mobiliser. Je vous jure, vous avez qu'à leur demander...

- Laisse tomber ! lui lance Julien. T'auras jamais raison contre eux !

Mais soudain, il se libère et se rue vers Jean. Il lui prend la main et la serre.

- Je peux dire au revoir au moins ? C'est pas souvent qu'on voit des gens sympas !

Il a un vague sourire pour Jean qui tente encore de le protéger du gendarme qui s'ap- proche.

- Laissez-le ! Puisque je vous dis qu'ils n'ont rien fait !

Julien file à l'autre bout de la pièce et, cette fois, se jette dans les bras de Michel, qui n'en revient pas, se débat une seconde, puis se laisse bizarrement aller à cette étreinte incompréhensible...

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Michel paraît tout petit dans les bras de cet escogriffe de seize ans. Et avant qu'un gen- darme n'ait eu le temps de les séparer, Julien a sorti de sa poche le paquet cadeau. Il le glisse furtivement dans la main de celui qui quelques instants plus tôt l'a mis à terre.

- Faudrait aller le donner à « Pilou » ! dit-il dans un murmure.

- A qui ? Pourquoi moi ?

- Pilou ! Il faut lui porter ! Elle est facile à trouver ! Au café Rambo. Au quartier « Les Lauriers roses ». Le café Rambo !

Les gendarmes s'approchent. Julien essaie vainement de fourrer son paquet dans la poche de Michel. Celui-ci le tient encore à la main quand on emmène le gamin qui crie et se débat...

Seul Jean a pu suivre la scène et entendre le rapide dialogue.

- C'est où ? crie-t-il. C'est qui ? Comment vous voulez qu'on ?...

- C'est ma copine, hurle encore Julien tan- dis qu'on l'entraîne au-dehors. Dans la cité

« Les Lauriers roses », vous pouvez pas la lou- per... S'il vous plaît ! C'est son cadeau

« d'anniv » ! Pilou, le café Rambo....

Le son de sa voix s'éteint. On n'en saura pas plus.

- Donnez-le moi ! Je m'en occuperai...

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Jean est revenu vers Michel et désigne le paquet.

Michel ne répond pas. Les autres s'ap- prochent.

- Qu'est-ce qu'ils voulaient ? demande Jeanne, une vieille femme à l'air vif et doux, qui comme d'habitude voudrait prendre les choses en main.

- Ils o n t d e m a n d é q u ' o n apporte...

commence à expliquer Jean, ce qui provoque la colère de Michel.

- A moi ! Ils m'ont dit quelque chose à moi ! Ça ne regarde personne ! D'accord ? Personne !

Stupéfaits de cet éclat imprévu, ils n'osent insister.

Par la fenêtre, on peut voir les gendarmes embarquer les deux garçons. Julien tente encore de s'enfuir, il est repris sans ménage- ments et poussé dans le car.

François a pris son élan dans son fauteuil roulant électrique et fonce vers le téléphone à pièces qui se trouve dans un coin du hall. Il compose un numéro.

- Allô, c'est moi ! Il faut que je te raconte...

Les autres, restés près de la fenêtre, ne font même pas attention à lui. L'estafette est par- tie. Ils restent là, à attendre on ne sait quoi.

Agnès et Bertrand reviennent. Et tandis

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- Déconne pas ! J'ai vu ma mère... Elle a appelé les flics !

Les trois vieux, essoufflés, arrivent juste pour entendre ces dernières paroles. Ils sont terrorisés. Personne n'ose parler, sauf Julien et Pilou qui se disputent dans leur ascenseur.

- Allez ! On file...

- Non ! Chaque fois qu'on fait quelque chose, ça se retourne contre nous !

- Lâche-moi !

On entend encore le bruit d'une bagarre, puis l'ascenseur redémarre. Tous se remettent à courir dans l'escalier, pour le rejoindre au rez-de-chaussée. Avant même que la porte ne s'ouvre, Manu, déjà là, veut justifier sa mère.

- Elle croit que c'est pour mon bien...

L'ascenseur s'arrête, la porte s'ouvre et Julien apparaît. Il finit de se rhabiller. Der-

rière lui, Pilou est encore à moitié nue.

- Ils savent où on est ?

- Ils vont chercher dans le quartier, explique Manu, prêt à la fuite.

Pilou tente encore de retenir Julien, et comme il se débat, elle se tourne vers les vieux qui arrivent, à bout de souffle, épuisés par ces cavalcades dans les escaliers.

- Reluquez-moi, pendant que vous y êtes ! Michel et Jean, comme s'ils se sentaient pris en faute, détournent les yeux et reculent.

Pilou appuie sur le bouton pour descendre.

La porte commence à se refermer, Julien

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essaie de la rouvrir, elle appuie encore, il recommence, comme si cette porte absurde qui s'ouvre et se referme, bêtement, dans un couinement de poulies usées, était l'enjeu de leur lutte. Elle s'accroche à lui. Il la repousse brutalement.

- Moi je ne veux pas retourner en tôle, t'as compris ?

Cette fois, il sort de l'ascenseur. Elle ne bouge plus. La chemise qu'elle serre d'une main sur ses seins et le jean qu'elle retient de l'autre sur ses jambes protègent sa nudité. Et pour mieux retenir ses larmes, elle brave Julien. Quand il lui demande d'une voix à peine audible si elle ne veut vraiment pas par- tir avec lui, elle le regarde fixement.

- Tu m'as retirée de ma promesse, alors...

je m'en fous hein !

Les vieux sont déjà dehors.

Manu tire Julien par le bras : il se laisse faire et recule lentement. La porte de l'ascen- seur se referme et Pilou s'efface peu à peu.

Julien, entraîné par Manu, comme un auto- mate, arrive jusqu'à la voiture. Il faut fuir encore, et on sent bien que personne n'en a plus grande envie.

Julien s'arrête une dernière fois, jette un regard vers l'immeuble et marmonne :

- Si ça se trouve, les flics vont bloquer toute la région.

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Quand on ne sait plus où aller, parfois, on revient au point de départ.

La maison de retraite n'a pas changé, bien sûr, et, à cette heure de la nuit, tout le monde dort, sans doute. Sauf dans la cave. C'est là que les cinq fuyards fatigués sont finalement venus se cacher, au milieu d'énormes pots de confiture, de réserves de sucre, de café, de bis- cuits et de paquets de pâtes.

Sarah et Jacqueline les ont rejoints. Ils sont tous assis. On a trouvé de quoi manger. Ils parlent à voix très basse, impressionnés d'être là, dans le silence, et effrayés à l'idée de pou- voir être surpris.

- Après votre départ, raconte Jacqueline, ça a été dur. Mme Agnès a tout repris en main.

- D'abord elle a menacé de démissionner, ajoute Sarah, du coup tout le monde lui a demandé de rester. Les familles aussi...

- Et vous vous êtes laissé faire après tout ce qu'on avait dit ?

- Elle a convoqué tout le monde, l'un après l'autre. On a dû lui faire des excuses, à elle et à Bertrand.

Les deux femmes se taisent, comme si elles avaient besoin de prendre leur temps pour raconter ces quelques jours difficiles. Jacque- line poursuit :

- On a toutes dû signer un nouveau règle- ment. Et vous, vous vous êtes cachés où ? On nous a dit que vous étiez partis à l'étranger...

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- La police est venue plusieurs fois. Moi aussi on m'a interrogée. Vous y étiez ou pas, avec eux ?

Les deux garçons sourient à ses questions.

On sent que pendant leur cavale, c'est une vraie légende qui a pris corps. Ils n'entendent plus très bien ce qui se dit, mais on parle d'armes, de hold-up, de crimes, de complicité, les conversations sans fin ont amplifié sans mesure ce qui se lisait dans les journaux. Trois vieux et deux jeunes ont pris des allures de Bonny and Clyde et Mesrine réunis.

Puis on se tait car quelqu'un d'autre entre dans la cave. C'est Bernadette. Habillée et, bien sûr, pomponnée.

- Et si on se fait prendre ? Surtout que nous, on a signé...

- Personne ne vous force à être ici, rétorque sèchement Jacqueline.

Bernadette, qui se tient près de l'entrée de la cave, éclaire successivement chacun avec la petite lampe de poche qu'elle tient à la main, puis elle s'adresse à Jean en lui envoyant la lumière dans les yeux.

- Vos enfants veulent porter plainte contre Mme Agnès, parce qu'elle vous a laissés par- tir...

- De quoi ils se mêlent ? Sarah se tourne vers Michel.

- Les vôtres aussi sont venus...

- C'est normal, ils attendaient que je ne sois plus là...

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Il a répondu en riant, et il fait rire tout le monde. Même les deux garçons qui écoutaient cette conversation avec indifférence.

Marie caresse tendrement la main de Michel. Personne ne fait attention... sauf Ber- nadette, qui a saisi ce geste furtif et fait mine de parler d'autre chose.

- Ça vous fait rire ? Vous ne trouvez pas qu'on a assez d'ennuis comme ça ?

- C'est nous qui en avons, répond Julien, très sec. Pas vous !

- Vous ? Laissez-nous tranquilles ! On est des vieux, on a droit au repos !

Le ton de Bernadette indispose tout le monde. Même Marie s'en mêle.

- Ils ne nous ont rien demandé !

- C'est ridicule de se prendre pour des jeunes ! C'est déjà beau qu'on nous garde ici !

Cette fois, c'en est assez. Michel se lève, décidé. Il s'approche d'elle, la prend par le bras fermement, lui fait faire demi-tour, et la pousse vers la porte.

- Nous non plus, on ne vous demande rien !

Elle se débat à peine, et finalement se laisse mettre dehors, outrée.

Après son départ, c'est la consternation.

Jacqueline et Sarah se lèvent à leur tour. Elles hésitent à partir aussi.

- Vous croyez qu'elle peut « parler » ? s'in- quiète Sarah. Il faudra la surveiller.

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- Et comment vont les autres ? demande Michel, pour changer de conversation.

- Ça dépend qui... Lise est morte. François aussi.

- François ?

- Il a eu une attaque pendant qu'il était au téléphone. Quand on a raccroché, toutes les pièces sont retombées. Il n'y avait personne au bout du fil...

- Il paraît que depuis le début, il nous a bien eus !

Michel esquisse un sourire, comme si le fait d'apprendre le secret de François le lui rendait complice, puis il prend sa défense avec l'air d'avoir toujours su la vérité.

- Evidemment ! Ça ne vous semblait pas bizarre ? Il avait tout le temps de la monnaie.

Vous en avez vous, de la monnaie ?

- Lionel, le jardinier, aussi, raconte encore Sarah... Ils l'ont arrêté !

- Lionel ? Pourquoi ?

- Allez savoir, répond Jacqueline. C'est peut-être à cause de tout ça...

Encore un silence, plus pesant.

- Pour ceux qui sont décédés, poursuit Sarah, on n'a pas pu faire de veillées. C'est interdit par le nouveau règlement...

Assis près de Marie bouleversée, Jean écoute les nouvelles de ce qui n'aurait jamais dû cesser d'être leur monde, sans rien dire, pensif. Il se redresse et décrète :

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- Moi, si je meurs ici, je veux qu'on fasse une veillée. C'est plus... Ça montrera qu'on pense à moi...

- Moi aussi, dit Marie après lui.

Michel les regarde, sa vieille lueur provoca- trice au coin des yeux. Il revient s'asseoir entre eux, peut-être pour empêcher un rap- prochement, peut-être simplement pour les contredire.

- Moi, je n'en veux pas... Rien ! Au trou, c'est tout !

- Pourquoi vous dites ça ? demande Jean surpris.

- C'est dans le règlement ! Et au moins, je serai sûr d'emmerder personne !

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Douzième journée

Le jour se lève sur la maison de retraite. La plupart des volets sont encore fermés. Au- dessus du portail, on a peint avec de belles lettres la citation d'un poète : « Là, tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté. » Comme une ironie dont personne ne perce- vrait le sens.

Dans la cave, un petit soupirail laisse passer un filet de lumière. Michel et Marie sont cou- chés par terre, enlacés, couverts de leurs man- teaux. Marie se réveille, et, découvrant qu'il y a un peu de lumière, s'écarte pudiquement.

Elle se rhabille comme elle peut, en se contorsionnant. Jean semble dormir, lui aussi, recroquevillé dans un autre coin. Marie ne voit pas les deux garçons. Elle se redresse, regarde alentour. Ils ne sont pas là. Jean, qui ne dort pas, entrouvre les yeux, esquisse un sourire, mais ne dit rien. Marie se penche vers

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Michel et le réveille tendrement, avec précau- tion.

- Michel ! Les gosses ont disparu !

- Ils ont dû sortir, la rassure Michel d'une voix pâteuse. Ce n'est pas prudent, mais ils vont revenir !

Jean s'est levé à son tour, cachant mal sa satisfaction.

- Ils sont partis ! Vous croyez que c'est bon pour eux de rester avec des vieux schnoks ? On ne sera pas là dix ans pour les aider ! J'en ai parlé avec eux toute la nuit... Dites donc, vous n'avez pas le sommeil léger, vous !

- Ils sont où ? s'inquiète Michel, mainte- nant mieux réveillé.

- Ils vont essayer d'aller à l'étranger...

La cave soudain paraît déserte. C'est comme un rêve qui se termine, quand on se réveille un peu trop tôt. A se demander si toute cette histoire est bien réelle. Une trace en témoigne pourtant. Sur le mur, juste sous le soupirail, bien en évidence dans le rai de lumière, les deux garçons ont laissé une ins- cription : Putain con, on s'est pas fait chier !

Tous les trois s'en approchent, très émus.

Michel caresse la craie de l'inscription et demande sans bien savoir à qui il s'adresse, la voix un peu cassée :

- Et s'ils se font prendre ?

- Ici, on n'aurait pas tenu trois jours, explique encore Jean, qui décidément a repris

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les choses en main. Nous, il faudra bien que ça s'arrange, ils ne vont pas nous condamner à mort... Mais eux ?

Michel a envie de pleurer, et pour rien au monde, il ne voudrait le montrer. Alors il explose :

- Vous avez envie, vous, de retourner cre- ver là-dedans ?

Un bruit s'élève dans le couloir de la cave.

On vérifie que le verrou est bien mis, on recule vers le fond. Quelqu'un frappe, ils ne répondent pas, puis on entend la voix d'Agnès, la directrice.

- Je sais que vous êtes là ! Ouvrez ! Il faut que je vous parle...

Les vieux se regardent, se demandant qui les a trahis, ne sachant pas quoi faire, blottis les uns contre les autres. Soudain Michel retrouve son air réjoui et, s'écartant des autres, il s'approche de la porte et lance d'une voix trop forte :

- On ne peut pas ouvrir...

- Je sais que les jeunes sont avec vous, reprend Agnès.

Michel, d'un geste, fait comprendre à ses compagnons qu'ils ne doivent pas réagir à ce qu'il va dire, puis il lance d'une voix ferme :

- Ils nous tiennent en otages !

Marie et Jean regardent Michel stupéfaits.

Après un long silence, Agnès s'affole :

- Julien, Manu, ne faites pas de bêtises ! Ouvrez-moi, parlons !

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- Ils exigent que personne ne s'approche de la cave. Ils veulent de la nourriture, dépo- sée derrière la porte, insiste Michel comme s'il répétait ce que diraient les jeunes à voix basse, avant d'ajouter en chuchotant pour les deux autres :

- Pendant ce temps on ne les cherchera pas ailleurs. Ils pourront aller loin...

Jean pouffe d'un rire étouffé, puis prend un ton pleurnichard :

- Faites ce qu'ils demandent. Ils sont armés. Et décidés...

- Écoutez-les, s'il vous plaît, dit Marie à son tour. Ils disent qu'ils n'ont plus rien à perdre !

Ils rient tous les trois, en silence.

Plus tard. Agnès fait face à une dizaine de gendarmes qui s'organisent.

- Ils sont armés ? Vous êtes sûre ?

- Je ne suis sûre de rien. Ce sont des vieil- lards, surtout soyez prudents !

Betty, l'éducatrice, arrive avec un homme qu'elle vient présenter à Agnès.

- C'est M. Battistini, le juge pour enfants.

S'il n'avait pas été en vacances, tout ça ne serait pas arrivé.

- La décision d'incarcération était aber- rante, assène le juge d'un ton péremptoire. Il faut que je leur parle...

Betty le retient.

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- Je les connais, laissez-moi essayer d'abord.

Dans le couloir qui mène à la cave elle avance précautionneusement sans oser allu- mer, suivie par Bertrand. Elle voudrait bien se débarrasser de lui, mais il ne veut rien entendre. Elle s'approche de la porte.

- C'est Betty... du service éducatif. Vous pouvez me faire confiance, je vous l'ai prouvé.

Répondez-moi ! Je suis seule.

Elle fait signe à Bertrand de s'éloigner, il ne bouge pas. Elle insiste encore, c'est Michel qui lui répond :

- Ils ne veulent pas vous parler ! A per- sonne.

- Aidez-moi à les convaincre. Sinon c'est les gendarmes qui vont intervenir !

A l'intérieur ils murmurent, juste pour faire croire qu'ils discutent avec les deux garçons.

Puis Jean joue les porte-paroles.

- Ils disent qu'à chaque fois qu'ils ont fait confiance ils se sont fait avoir !

- Je sais... C'est pour ça qu'il faut parler ! - Ils demandent qu'on les laisse partir librement !

- Vous savez bien que c'est impossible.

Mais le juge pour enfants est là, il sait que la justice a fait des erreurs... Croyez-moi, c'est un type bien !

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- Non ! ça ne marche pas ! lance Jean avec véhémence, puis, s'apercevant qu'il est mala- droit, il se reprend : Je veux dire, ils ne veulent pas !

- Vous m'avez vue travailler, vous savez que je fais tout pour les jeunes...

Ne pas répondre à cet appel qu'ils savent sincère met les vieux mal à l'aise. Mais ils n'y peuvent plus rien. Betty essaie encore d'ou- vrir. Aussitôt Marie crie, comme sous la menace.

- Ne forcez pas la porte ! Ils sont énervés, prêts à tout !

Betty renonce. C'est le tour de Bertrand de se précipiter vers la porte, au grand dam de l'éducatrice qui avait prétendu qu'elle était seule et qui essaie en vain de l'empêcher d'in- tervenir.

- Écoutez, les petits gars ! Vos histoires je m'en balance ! Défendez-vous si vous voulez, mais ne vous en prenez pas aux papys. Ils sont fragiles. On vous le reprochera si y'en a un qui se fait une attaque !

- Ils sont furieux, répond Michel d'un ton très calme, parce que Betty avait dit qu'elle était seule !

- Il vient d'arriver, explique Betty, s'en- fonçant dans le mensonge.

- Bon ! insiste encore Bertrand en la repoussant. Faites-les sortir, et prenez-moi à leur place. D'accord ?

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Appuyé contre la porte, prenant la pose du héros, il attend fièrement une réponse qui, bien entendu, ne vient pas.

Dehors l'heure est aux règlements de compte. Le juge de permanence fait face au juge des enfants qu'il avait remplacé et leur altercation est véhémente. Agnès, qui les regarde de loin, n'entend pas ce qu'ils disent, mais d'après les gestes et les éclats de voix, on peut se douter qu'ils ne se font pas des compliments. Des vieux s'approchent pour entendre. Du coup, Agnès se sent le devoir d'intervenir et, en s'avançant, elle perçoit les derniers arguments.

- Vous n'avez rien à faire ici ! Cette his- toire me concerne !

- J'essaie de sauver ce qui peut être sauvé ! - S'il vous plaît, les interrompt-elle. Tout le monde vous regarde...

- Tiens ! vous vous réveillez ? ironise le juge de permanence. Quand vous avez retiré la plainte, vous m'avez soutenu que ce n'était pas grave.

- Ce sont mes vieux qui m'avaient demandé de...

- Ben voyons... au moins, essayons de ne pas ameuter la presse ! Si on réussissait à tout régler sans qu'on en parle trop, ce ne serait déjà pas si mal !

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La nuit est tombée. Tout est calme. Dans la cave les trois faux otages finissent tranquille- ment de manger ce qu'on leur a apporté. Il en reste beaucoup, puisqu'on a prévu pour cinq.

Jean, qui a gardé le walkman des garçons, écoute d'une oreille le rapp, et cette voix qui crie en rythme « dis-moi, dis-donc - comment faut faire - pour pas virer con ! » Il sourit.

- Ils ont peut-être réussi à trouver un bateau et maintenant, ils sont loin...

- Un de ces jours, surenchérit Michel, on va apprendre qu'ils ont fait fortune.

- Et ils raconteront que tout ça, c'est grâce à nous...

- Si déjà ils s'en sortent honnêtement, rec- tifie Marie, ce ne sera déjà pas si mal.

Michel lui prend la main avec l'air de lui confier un secret.

- Des débrouillards comme eux s'en sortent toujours, sinon, c'est que le monde est foutu !

- Ça... il l'est peut-être ! répond Jean.

- On ne sera pas là pour vérifier !

Un silence. Jean mange encore un peu, puis dit, la bouche pleine :

- Alors, vous voulez vraiment sortir demain ?

- Oui, répond Marie. Sinon, ils vont finir par comprendre. Mais ça va faire drôle de se retrouver là-bas.

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- Si ils nous acceptent...

Les inquiétudes de Jean exaspèrent Michel.

- Nous ? On n'est que des pauvres vic- times ! C'est plutôt les vieux qu'on va avoir sur le dos ! Et quand je dis les vieux, c'est les vieilles...

Marie prend Michel dans ses bras. Jean se détourne, pour ne pas les gêner.

- Moi, je vous jure que je ne dirai rien, à personne.

- Merci... Mais de toute façon, ça va jaser...

- Peut-être pas, murmure Jean sans y croire, tandis que Marie se penche vers Michel.

- On s'arrangera pour se voir en douce...

- Ça m'étonnerait qu'elles vous lâchent d'une semelle !

Comme pour diminuer la cruauté de ses prévisions, il la prend dans ses bras.

- Vous ne m'avez jamais raconté votre fameuse histoire...

Jean, dos tourné pour rester discret, inter- pelle encore Michel, qui d'abord ne veut pas raconter.

- Je n'aime mieux pas. Oh, et puis...

Michel s'installe mieux pour raconter. Il parle doucement, douloureusement, comme s'il revivait ce souvenir trop lourd.

- C'était il y a six ans, je venais d'arriver.

Charles était le séducteur de la maison, c'est- à-dire qu'il était entouré de bonnes femmes et

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qu'il faisait bien attention de ne choisir per- sonne. Et puis Hélène est arrivée. Le coup de foudre ! Je n'y crois pas, mais il faut bien croire que ça arrive. Après un mois, ils s'ins- tallaient ensemble. Vous n'imaginez pas l'hys- térie des autres. Les brimades qu'elles ont pu inventer, l'air de rien. Elles leur ont rendu la vie impossible. Avec le sourire ! Et une nuit, ils se sont suicidés, dans le couloir... Personne n'est sorti de sa chambre jusqu'à ce qu'on enlève les cadavres et qu'on nettoie.

Il se tait. Marie est bien pâle, Michel s'est levé et marche de long en large. Jean se dirige vers la porte.

. - Je vais sortir un peu. Cette nuit, je peux dormir dans le couloir.

- Mais non... Pour quoi faire ? - Vous savez bien !

- Et si les gendarmes ?...

- Je dirai que je me suis échappé. Je passe- rai pour un héros !

Il fait sombre dans le couloir. Jean est assez fier de lui, quand la porte se referme dans son dos. Il se met à marcher de long en large, le casque du walkman sur les oreilles. Parfois il s'approche, pour essayer de voir ce qui se passe par l'interstice entre les planches de la porte, ou au moins d'entendre quelque chose,

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puis s'en veut d'être indiscret, s'éloigne et revient encore.

Au moindre bruit il se glisse dans la pénombre, mais il a du mal à résister à sa curiosité... Il va passer une nuit solitaire, pleine de regrets, de frayeurs et de désirs.

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Treizième journée

Au deuxième matin de ce drôle de men- songe, la fatigue commence à peser sur tout le monde. Les gendarmes sont maintenant prêts à donner l'assaut, Agnès courant de l'un à l'autre les implore d'attendre encore un peu.

Bertrand est venu porter le petit déjeuner. Il pose le plateau pour cinq personnes devant la porte, puis il repart en faisant volontairement beaucoup de bruit... mais se cache tout près dans l'ombre.

Enfin la porte de la cave s'entrouvre. Jean apparaît, s'assure que tout est calme, se baisse pour prendre le plateau. Bertrand surgit sou- dain, un fusil à la main. De l'autre main, il attrape Jean et le tire vers l'extérieur de la cave. Puis il se rue à l'intérieur en criant :

- Ne bougez pas ! Je suis armé ! Ne bougez pas ! Laissez sortir Marie et Michel. Allez-y, sortez, n'ayez plus peur, je vous protège...

Marie et Michel, impressionnés, sortent et

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apparaissent dans la lumière du couloir. Ber- trand, surpris, cherche les deux jeunes dans tous les coins... et découvre qu'il n'y a plus personne ! A sa question, Jean répond, en cachant mal son air gourmand.

- Ils sont partis... cette nuit !

Bertrand, tel un héros triomphant, ressort en hurlant :

- Venez ! Je les ai libérés ! Venez ! Vite...

Les premiers gendarmes, Agnès, le juge, Betty arrivent en courant.

- Ils ne peuvent pas être loin, leur crie encore Bertrand. Il faut boucler toute la région !

Les trois vieux n'ont pas le temps d'échan- ger un sourire à cette directive guerrière, déjà Agnès est près d'eux, les embrasse, les tripote, sans doute pour vérifier qu'ils sont entiers...

Ils sortent enfin. La lumière du jour les aveugle un instant... Devant eux, il y a foule.

Un journaliste prend des photos en répétant entre ses dents que « FR3 a tout raté, ils avaient qu'à se lever plus tôt ! »

Tous les pensionnaires sont là, groupés et silencieux. Les gendarmes éparpillés. La mère de Manu, discrète, qui n'ose pas demander ce qui se passe. Et Pilou, à l'écart, sa mobylette à la main.

Le juge suit les trois « rescapés ».

- Pourquoi ne nous avez-vous pas appelés ?

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- On leur a parlé, répond Jean, ils ne veulent plus faire de bêtises...

- Vous êtes trop crédules ! s'énerve Ber- trand.

- Ils ont besoin qu'on leur fasse confiance, insiste Michel, qu'on les aide.

Bertrand veut répondre, le juge le retient et lui glisse à voix basse :

- Laissez ! C'est bien connu : c'est le syn- drome des otages. Quand ils sont libérés, pen- dant un temps, ils défendent leurs bourreaux...

Les trois vieux n'osent pas se regarder, ils poufferaient de rire.

Michel a vu Pilou, à l'écart. Il essaie de lui faire signe que tout va bien mais elle ne comprend pas. Jean qui a suivi leur manège se dirige vers elle et lui glisse à voix basse.

- Ils sont loin. On aura des nouvelles...

Il ne peut pas en dire plus, Agnès est venue, tendrement, le récupérer...

Restée seule, Pilou regarde Michel. Avec un léger sourire elle lui montre son bras : elle porte la montre qu'il lui a offerte.

- Merci, murmure-t-elle.

Les autres vieilles entourent le trio. Tout à coup, chacune veut leur parler, ou les embras- ser.

- Nous sommes fatigués, murmure Marie.

Agnès intervient, repousse tout le monde, pour dégager le chemin.

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- Ils doivent se reposer, ils sortent d'une épreuve difficile. Reculez, laissez-les...

Ces femmes reculent, se déployant le long du mur de la bâtisse sans quitter des yeux les trois rescapés.

Jean, Michel et Marie commencent à avan- cer, machinalement. Comme pour défier ses prévisions pessimistes, Marie prend la main de Michel et la serre, affectueusement. Il se laisse faire, mais à peine a-t-il fait un pas ou deux qu'il lève les yeux vers les autres.

Toutes les femmes ont remarqué ce geste amoureux et provocateur. Il y a un mouve- ment imperceptible de dizaines d'yeux qui n'arrivent pas à se détacher de ces mains. Ber- nadette parle à voix basse à une femme qu'il ne connaît pas, une autre fait la moue, Jacque- line les désigne à Sarah...

Michel est conscient de ces regards hostiles.

Il est sur le point de lâcher la main de Marie, et soudain il a une idée. Sans cesser d'avancer, lentement, il fait signe à Jean de s'approcher d'eux et lui demande à voix basse :

- Prenez aussi la main de Marie... Comme ça personne ne pourra rien y redire !

- Vous croyez ? demande Jean surpris.

Il n'hésite pas longtemps et prend l'autre main de Marie, qui esquisse un sourire. Le trio a quelque chose de plus rassurant pour toutes ces jalousies méfiantes. Ils marchent donc tous

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