doi:10.3166/R2IE.2.297-305 © 2010 Lavoisier SAS. Tous droits réservés
L’expérience de l’île de Dejima ou la naissance d’une culture de la circulation
de l’information scientifique et technique au Japon (1641-1853)
³Par Luc Rojas
Docteur en histoire des techniques
Ingénieur de recherche à l’Université Jean Monnet, Saint-Etienne UMR CNRS 5600 – Laboratoire ISTHME
Résumé
La relation qu’entretient le Japon avec les voyageurs européens dès le XVIe siècle marque profondément l’attitude japonaise dans le domaine de la circulation de l’information scien- tifique et technique. Le commerce mené par les Portugais en direction des grandes villes japonaises se double bien souvent d’une tentative d’évangélisation très mal vécue par les autorités locales aboutissant à l’expulsion définitive des négociants européens. Seuls les hol- landais sont tolérés mais sous certaines conditions. À partir d’avril 1640 un seul point d’en- trée est possible pour ces négociants issus des Provinces-Unies, l’île de Dejima qui constitue une petite partie du port de Nagasaki. Cette fenêtre sur l’extérieur devient un moyen d’entrer en possession des savoirs européens sans toutefois connaître les désagréments passés. Le contrôle des hommes et de leur parcours au sein du Japon des Tokugawa (1600-1868) de- meure l’élément central du dispositif de Dejima qui a pour ambition de maîtriser le flux des savoirs entrant et sortant de l’archipel. © 2010 Lavoisier SAS. Tous droits réservés
Mots clés : Veille technologique, circulation de l’information technique, Culture de veille, Japon des Tokugawa.
Abstract
The experience of Dejima island or the birth of a culture of thecirculation of the scientific and technical information in Japan. The relation that Japan maintains with the European travelers since the XVIe century marks the Japanese attitude deeply in the domain of the circulation of the scientific and technical information. The trade led by the
Portuguese in direction of the big Japanese cities doubles itself well often of an attempt of evangelism very badly lived by the local authorities succeeding to the definitive expulsion of the European traders. Only the Dutch are tolerated but under some conditions. From April 1640 only one point of entry is possible for these traders, the island of Dejima that constitutes a small part of the port of Nagasaki. This window on the outside becomes a means to enter in possession of the European knowledge without knowing the past annoyances however. The control of the men and their course within Japan of the Tokugawas (1600-1868) constitute the central element of the device of Dejima that has for ambition to master the flux of the know- ledge incoming and retiring of the Japan. © 2010 Lavoisier SAS. All rights reserved
Keywords: Technology watch, Culture of technology watch, Tokugawa’s japan, Circualtion of technology knowledge.
Le Japon est le premier pays à avoir fait de l’information le levier principal de son développement. Les Japonais apparaissent, encore aujourd’hui, comme une référence dans le domaine de la veille technologique. Le décollage économique de ce pays s’amorce durant l’ère Meiji (1868-1912), l’accent est mis sur le mimétisme technologique. Les deux premières décennies de cette ère sont une période d’intense imitation des sciences et des WHFKQLTXHVHXURSpHQQHV(QFHWWHÀQGH;,;e siècle le processus d’imitation se développe à une grande échelle et revêt un caractère systématique. Les Japonais ont résolu de n’emprunter TXHFHTX·LO\DGHPHLOOHXUGDQVFKDTXHSD\V&HWWHDWWLWXGHTXLV·DIÀUPHGpFRXOHG·XQH expérience accumulée durant les siècles précédents.
'XUDQWOH;9,e siècle le Japon apparaît comme un pays moins fermé sur l’extérieur TXHFHTX·LOQHVHUDDX;9,,e siècle. Certains Japonais ont à cette époque la possibilité de YR\DJHUjO·pWUDQJHU'HSOXVOHV3RUWXJDLVSXLVOHV+ROODQGDLVGpEDUTXHQWDX-DSRQDÀQGH commercer avec les naturels. Ces marchands européens sont notamment présents au sein de la ville d’Hirado où le seigneur local exerce une tutelle assez lâche. Avec les premières GpFHQQLHVGX;9,,e siècle et la tentative d’expansion chrétienne menée par les Portugais, les relations entre Japonais et marchands européens se dégradent fortement. Cependant certains Européens ont toujours la possibilité d’entrer au Japon, c’est ainsi que de nombreux récits de voyageurs nous sont parvenus, offrant à notre regard le Japon des Tokugawa (1600-1868).
Les textes les plus connus sont signés par le médecin allemand Engelbert Kaempfer en 1754, par le naturaliste suédois Carl Peter Thunberg en 1796 et par Philipp Franz von Siebold qui séjourne au Japon entre 1823 et 1829. François Caron signe en 1636 une des premières descriptions du Japon. Cette dernière se situe au moment de la fermeture du pays aux Européens et notamment aux Portugais qui subissent une violente répression.
Ces derniers ne constituent pas uniquement un groupe de commerçants, ils entraînent éga- OHPHQWGDQVOHXUVLOODJHGHVPLVVLRQQDLUHVMpVXLWHVHWQRWDPPHQW)UDQoRLV;DYLHUTXLGpEDUTXH HQDRWj.DJRVKLPDDÀQG·pYDQJpOLVHUOH-DSRQ5DSLGHPHQWODSUpVHQFHFDWKROLTXH est perçue comme un danger. Les dirigeants japonais ne veulent pas d’un métissage religieux qu’ils estiment préjudiciable pour le Japon. En effet une ordonnance impériale interdit tout commerce entre les femmes japonaises et les étrangers1. Entre 1639 et 1641 la répression
1 François Caron, Le puissant royaume du Japon, p. 186, 1636.
anticatholique s’aggrave : on expulse les femmes japonaises qui ont contracté union avec des ressortissants étrangers, ainsi que les enfants issus de ces couples. Les Portugais se trouvent GpÀQLWLYHPHQWH[SXOVpV2XWUHO·DUJXPHQWUHOLJLHX[LOVRQWVHPEOHWLOHXWXQLPSDFWQpJDWLI sur l’état économique du Japon. C’est ce que nous apprend l’abbé Delaporte en 1745 :
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ÀUHQWG·DERUGGHVSURÀWVLPPHQVHV,OVDSSRUWRLHQWVLFGHVEDJDWHOOHVTXHOHV-DSRQRLVVLF DFKHWRLHQWDYHFHPSUHVVHPHQWQ·HQFRQQRLVVDQWVLFSDVOHSUL[HWTX·LOVSD\RLHQWVLFDXVVL FKHUTXHO·RQYRXORLWVLF3HQGDQWOHVTXDUDQWHSUHPLqUHVDQQpHVTX·LOVÀUHQWOHFRPPHUFH GX-DSRQLOVHQHPSRUWqUHQWGHVULFKHVVHVLQHVWLPDEOHVPDLVODGpFDGHQFHFRPPHQoD DYHFFHOOHGXFKULVWLDQLVPHHWLOIXWHQWLqUHPHQWUXLQpjO·DUULYpHGHV+ROODQGRLVVLFª2 6HXOVOHV+ROODQGDLVVRQWGpVRUPDLVWROpUpVPDLVVRXVGHVFRQGLWLRQVGUDFRQLHQQHV,O HVWQRWDPPHQWLQWHUGLWGHGLIIXVHUO·HQVHLJQHPHQWFKUpWLHQVRXVSHLQHG·H[SXOVLRQGpÀQLWLYH GXSD\V$ÀQGHFRQWU{OHUDXPLHX[OHV+ROODQGDLVODGpFLVLRQHVWSULVHHQDYULO d’établir un seul et unique lieu de contact entre Hollandais et Japonais. Ainsi les européens quittent Hirado et s’installent à Nagasaki sur l’île de Dejima.
1. L’île de Dejima : une ouverture extérieure sous haute surveillance
/·vOHGH'HMLPDFRQVWLWXHXQHLQÀPHSDUWLHGXSRUWGH1DJDVDNL&HGHUQLHUHVWHQWRXUp par des montagnes où sont placés des corps de garde qui observent tout ce qui se passe sur la mer3. Dejima ne forme, à certains égards, qu’une rue de Nagasaki sa taille étant réduite à 120 mètres de long sur 75 mètres de large. Quand la marée est basse, l’île n’est séparée de la ville que par un fossé. Toutefois elle demeure en contact par l’intermédiaire d’un pont.
Cette petite étendue est renfermée dans un enclos de planches ouvert par l’intermédiaire de deux portes : l’une s’ouvre sur le pont et la ville et l’autre sur la mer. Des japonais gardent continuellement les portes en question qui restent fermées la nuit4.
L’accueil réservé aux bateaux hollandais est caractéristique de l’extrême précaution japonaise vis-à-vis d’une éventuelle « contamination européenne ». Les vaisseaux accé- GDQWjODUDGHGXSRUWGH1DJDVDNLVRQWHVFRUWpVSDUGHVGL]DLQHVGHEDWHDX[MDSRQDLVDÀQ de conduire les embarcations aux abords de Dejima5. Avant d’accoster les hollandais ont ordre de rassembler tous les livres de prières, les bibles ainsi que tout objet religieux dans une caisse clouée qui est ensuite remise aux Japonais qui ne la rendront qu’au départ du Japon. L’équipage ne peut poser pied à terre avant que l’inspection des autorités japonaises Q·HVWHWOLHX&HOOHFLHVWUpDOLVpHSDUGHX[EDQMRVOHVRIÀFLHUVVXSpULHXUVDFFRPSDJQpV GHVRXVRIÀFLHUVGHVROGDWVG·LQWHUSUqWHVHWGHFRPPLV
/HVEDQMRVHIIHFWXHQWODUHYXHGHWRXWO·pTXLSDJHjSDUWLUGXU{OHTXLOHXUHVWUHPLVSDU OHVRIÀFLHUVKROODQGDLV+RUPLVOHVRIÀFLHUVFKDTXHPHPEUHGHO·pTXLSDJHHVWIRXLOOp&HWWH opération est réitérée, matin et soir, tous les jours où l’on charge et décharge les vaisseaux hollandais. Les banjos sont présents pendant le temps où le bateau reste en rade, ils s’occupent
2 Abbé Delaporte, Le voyageur François ou la connaissance de l’ancien et du nouveau monde, t. 6, p. 252, 1745.
3 Ibidem. , t. 6, p. 9, 1745.
4 Carl Peter Thunberg, Le Japon du XVIIIe siècle vu par un botaniste suédois, p. 73-74, 1796.
5 Abbé Delaporte, Op. Cit. , t. 6, p. 6, 1745.
jFRQWU{OHUWRXWHVOHVSHUVRQQHVHWWRXWHVOHVPDUFKDQGLVHVTXLSDVVHQWGXYDLVVHDXjODWHUUH ou de Dejima au vaisseau. Cependant ils sont uniquement présents la journée, la nuit les hollandais demeurent sans surveillance sur leur embarcation6.
/RUVGHODSUHPLqUHLQVSHFWLRQOHVRIÀFLHUVMDSRQDLVOLVHQWOHVUqJOHPHQWVGHSROLFH DX[TXHOVOHVKROODQGDLVVRQWREOLJpVGHVHSOLHU&HVRUGRQQDQFHVVRQWDIÀFKpHVGDQVOH navire et dans les différents quartiers de l’île de Dejima. Ces textes imposent notamment XQFRQWU{OHULJRXUHX[GHVKRPPHV$LQVLDXFXQKROODQGDLVQHSHXWVRUWLUGXYDLVVHDXSRXU entrer dans la ville, ni sortir de la ville pour retourner à bord, sans une permission écrite G·XQRIÀFLHUMDSRQDLVTXLGRLWODUHQRXYHOHUjFKDTXHGpSODFHPHQW/RUVTXHODQXLWDUULYH les commissaires chargés de la visite du navire, enferment les hollandais dans leur maison, après les avoir comptés un à un. Tous les matins les mêmes précautions sont prises et les mêmes recherches sont effectuées pour voir si personne ne s’est échappé7.
D’après le botaniste suédois Thunberg, la vie à Dejima concerne annuellement 600 hommes vivant au sein de maisons à deux étages situées auprès de la factorerie hollandaise. Hormis les magasins et les bâtiments liés à la compagnie hollandaise, on trouve sur l’île différents pGLÀFHVMDSRQDLV/DPDLVRQGHVLQWHUSUqWHVKpEHUJHXQJUDQGQRPEUHGHWUDGXFWHXUVXWLOHV jO·DFWLYLWpFRPPHUFLDOH/DPDLVRQGHVRWWRQDVHVWXQpGLÀFHSDUWLFXOLHUTXLDEULWHGHVRIÀ- ciers japonais devant surveiller tout ce qui se passe dans l’île et en instruire le gouverneur.
7RXVFHVRIÀFLHUVJDUGHVHWLQWHUSUqWHVGRLYHQWVXUYHLOOHUOHV+ROODQGDLVDYHFODSOXVJUDQGH activité. La garde est montée dans les trois postes situés aux trois extrémités de l’île, et des patrouilles de jour et de nuits sont régulièrement effectuées8. Tel est le petit espace accordé aux Hollandais et dont il n’est point permis de s’écarter. Si la vie leur semble ennuyeuse à Dejima les Hollandais peuvent solliciter l’autorisation de visiter la ville de Nagasaki et ses HQYLURQV,OVXIÀWG·DGUHVVHUYLQJWTXDWUHKHXUHVjO·DYDQFHXQHSpWLWLRQDXJRXYHUQHXUSDU l’intermédiaire d’un interprète. L’autorisation est rarement refusée mais à la condition que le visiteur soit muni d’un passeport sur lequel son nom est inscrit, ainsi que sa montre et les autres objets qu’il porte. De plus l’infortuné promeneur doit être accompagné par un certain nombre G·RIÀFLHUVGHSROLFHHWGHYDOHWV$LQVLRQDUULYHELHQVRXYHQWjODFRQVWLWXWLRQG·XQHHVFRUWH d’au moins vingt-cinq à trente personnes pour une simple promenade de quelques heures9.
'HMLPDFRQVWLWXHXQPR\HQGHFRQWU{OHGDQVODFLUFXODWLRQGHO·LQIRUPDWLRQVFLHQWLÀTXHHW technique car l’organisation adoptée permet d’isoler les principaux vecteurs de propagation GHO·LQIRUPDWLRQjVDYRLUOHVrWUHVKXPDLQV7RXWHIRLVFHWLVROHPHQWQHVLJQLÀHSDVTXHOHV savoirs ne circulent pas, des moyens étant à cet égard en place.
2. Le rôle des interprètes : entre contrôle de l’information et vecteurs de propagation du « Ranpeki »
/HVLQWHUSUqWHVTXLVRQWWRXVGHV-DSRQDLVMRXHQWXQU{OHHVVHQWLHOGDQVODFLUFXODWLRQGH O·LQIRUPDWLRQVFLHQWLÀTXHHWWHFKQLTXHYRXOXHSDUOHVDXWRULWpVMDSRQDLVHV0rPHVLFHVWUDGXF-
6 Carl Peter Thunberg, Op. Cit. , p. 65-67, 1796.
7 Abbé Delaporte, Op. Cit. , t. 6, p. 7, 1745.
8 Carl Peter Thunberg, Op. Cit. , p. 74-75, 1796.
9 Dubois de Jancigny, Japon, Indo-Chine, Empire Birman, Siam, Annam, Péninsule Malaise etc, p. 42, 1850.
teurs parlent plus ou moins bien le hollandais, le gouvernement empêche autant que possible les (XURSpHQVG·DSSUHQGUHOHMDSRQDLVDÀQTX·LOVQHSXLVVHQWDFTXpULUGHVFRQQDLVVDQFHVSUpFLVHV
$LQVLOHVLQWHUSUqWHVFRQVWLWXHQWXQHVRUWHGHÀOWUHHQWUHOHV+ROODQGDLVHWODSRSXODWLRQORFDOH Quarante à cinquante interprètes sont salariés par les autorités japonaises et chargés du service des Hollandais à la factorerie de Dejima et dans leurs opérations commerciales. Ces interprètes sont divisés en trois classes, lors des discussions politiques et commerciales entre Japonais et Hollandais un ou deux interprètes de chaque classe doivent assister à ces rencontres10.
6LOHVLQWHUSUqWHVIRUPHQWXQHFRUSRUDWLRQLPSRUWDQWHGDQVOHV\VWqPHGHFRQWU{OHGH l’information entrante à Dejima, ils n’en demeurent pas moins surveillés. Les traducteurs en TXHVWLRQQHSHXYHQWH[HUFHUDXVHLQGHODIDFWRUHULHOHXUIRQFWLRQTX·HQFRPSDJQLHG·XQRIÀFLHU municipal, ce que les Européens nomment un espion. D’ailleurs nous pouvons remarquer qu’à cette époque le système entier de l’administration repose sur l’espionnage. A Dejima LOH[LVWHGHX[VRUWHVG·HVSLRQOHV©YLVLEOHVªDXWUHPHQWGLWOHVRIÀFLHUVPXQLFLSDX[HWOHV
« invisibles » en la personne des domestiques. Ces derniers comprennent et parlent bien souvent le hollandais et rendent régulièrement des comptes aux autorités concernant le comportement HWOHVDFWLRQVGHV(XURSpHQVPDLVpJDOHPHQWGHVLQWHUSUqWHVHWGHVRIÀFLHUVPXQLFLSDX[11.
&HVWUDGXFWHXUVMRXHQWXQU{OHLPSRUWDQWGDQVODUpSUHVVLRQDQWLFDWKROLTXH/RUVGH l’arrivée des navires hollandais ils sont chargés de débusquer les ouvrages relatifs au christianisme. Cependant on permet aux Européens un certain nombre de livres pour leur DPXVHPHQWHWOHXUDFWLYLWp,OHVWjQRWHUTXHOHVOLYUHVODWLQVIUDQoDLVVXpGRLVHWDOOHPDQGV passent plus aisément que les autres, parce que les interprètes ne les entendent pas. Lors de leur inspection ces traducteurs recherchent avec empressement les livres des Européens et tâchent toujours d’en obtenir quelques-uns des marchands nouvellement arrivés. Ces ouvrages sont étudiés avec la plus grande attention et leurs enseignements sont retenus ÀGqOHPHQW/HVLQWHUSUqWHVV·HQWUHWLHQQHQWWUqVUpJXOLqUHPHQWDYHFOHV(XURSpHQV&HV discussions ne sont qu’une série ininterrompue de questions sur la physique, la médecine HWO·KLVWRLUHQDWXUHOOH%LHQVRXYHQWFHVIRQFWLRQQDLUHVÀQLVVHQWSDUODVVHUODSDWLHQFHHW épuiser la science de l’européen le plus instruit.
3DUDGR[DOHPHQWFHVIRQFWLRQQDLUHVFKDUJpVHQSDUWLHGHFRQWU{OHUO·LQÁXHQFHKROODQGDLVH SDUWLFLSHQWDFWLYHPHQWDX©5DQSHNLªF·HVWjGLUHjODIROLHKROODQGDLVHTXLVRXIÁHVXUOH-DSRQ 7RXWHVOHVQRXYHDXWpVTXLGpEDUTXHQWj1DJDVDNLHWTXLpFKDSSHQWDX]qOHGHVFRQWU{OHXUVVRQW accueillies avec une grande ferveur par la population. Les interprètes constituent les intermédiaires entre marchands européens et population locale. La plupart d’entre eux se livrent à l’étude de ODPpGHFLQHHXURSpHQQH,OVVRQWOHVVHXOVDX-DSRQjH[HUFHUVHORQOHVSULQFLSHVRFFLGHQWDX[HW à utiliser les remèdes européens qu’ils se procurent chez le médecin hollandais12. Cette activité est pour eux également un moyen sûr d’acquérir une réputation et une fortune rapide.
Ces interprètes se passionnent pour les savoirs européens, ce que l’on nomme au Japon les rangaku que l’on pourrait traduire par sciences hollandaises. S’ils diffusent ces savoirs, LOVOHVYXOJDULVHQWHWOHVH[SORLWHQWSOXVTX·LOVQ·DXJPHQWHQWODFRQQDLVVDQFHVFLHQWLÀTXH japonaise. La véritable acquisition et diffusion des rangaku a lieu lors des rencontres effec- tuées par les hollandais au moment du voyage à Edo.
10 Carl Peter Thunberg, Op. Cit. , p. 161-162, 1796.
11 Dubois de Jancigny, Op. Cit. , p. 37-38, 1850.
12 Carl Peter Thunberg, Op. Cit. , p. 163, 1796.
3. L’ambassade d’Edo ou l’occasion d’acquérir les « rangaku » tout en contrôlant la divulgation des savoirs japonais
,OHVWG·XVDJHTXHOHFKHIGHODIDFWRUHULHKROODQGDLVHVHUHQGHDQQXHOOHPHQWSXLVj partir de 1792 tous les quatre ans, à Edo13 avec une suite nombreuse, pour déposer son KRPPDJHHWOHVSUpVHQWVGHODFRPSDJQLHKROODQGDLVHDXSLHGGXWU{QH7KXQEHUJQRXV décrit une procession partant de Nagasaki et se rendant à Edo composée seulement de trois européens mais accompagnée d’une suite se montant à deux cents personnes, tant RIÀFLHUVTX·LQWHUSUqWHVYDOHWVHVFODYHVWRXVMDSRQDLV&HFRUWqJHSUHQGJpQpUDOHPHQWOD route au 15 ou 16 du premier mois de l’année japonaise14. Cette ambassade peut paraître comme un espace de liberté supplémentaire accordé à quelques européens mais les DXWRULWpVMDSRQDLVHVFRQWU{OHQWODVLWXDWLRQHQDWWULEXDQWDX[UHSUpVHQWDQWVGHODIDFWRUHULH des domestiques, Thunberg parle de six, parlant et comprenant tous le hollandais15. Ces serviteurs sont également les espions des autorités japonaises.
Le parcours emprunté par le cortège à travers le Japon est le même durant l’intégralité de notre période. Toutes les étapes nécessaires à un aussi long voyage sont prévues plu- sieurs mois à l’avance. Ainsi les Européens traversent une grande partie du Japon mais sans rentrer véritablement en contact avec la population et sans avoir l’opportunité d’observer les savoirs japonais. Thunberg décrit un voyage confortable mais très surveillé où rien n’échappe aux serviteurs :
« 2QQRXVJDUGDLWVLVRLJQHXVHPHQWTX·LOQHSRXYDLWQRXVDUULYHUDXFXQDFFLGHQW QRXVpWLRQVVHUYLVDYHFXQHH[DFWLWXGHHWPrPHXQHUHFKHUFKHTXLQHQRXVODLVVDLWULHQj GpVLUHURQDOODLWDXGHYDQWGHWRXVQRVEHVRLQVGHPDQLqUHTXHQRXVQ·DYLRQVG·DXWUH RFFXSDWLRQTXHGHERLUHGHPDQJHUGHOLUHG·pFULUHSRXUQRWUHDPXVHPHQWGHGRUPLU HWGHQRXVSODFHUGDQVQRVOLWLqUHV »16
0DOJUpFHFRQWU{OHDVVH]VWULFWOHVMDSRQDLVRQWO·KDELOHWpGHIDLUHFURLUHjO·RFFDVLRQ GHFHYR\DJHjOHXUVK{WHVTX·LOVSHXYHQWV·LOVOHGpVLUHQWVDWLVIDLUHOHXUFXULRVLWpTXDQW aux savoirs japonais. Ainsi Thunberg pense qu’il peut assister à la fonte du cuivre grâce à son insistance. Si le botaniste suédois semble méconnaître la technique de fonte japonaise celle-ci est connue des Hollandais qui achètent de nombreuses barres de cuivre17.
Arrivée à Edo les Hollandais sont assignés à résidence au sein du logement qui leur est attribué. Seuls les domestiques les approchent et ils ne peuvent recevoir personne même pas OHXUIDPLOOH&HVPHVXUHVVRQWjSUHPLqUHYXHWUqVULJRXUHXVHVWRXWGXPRLQVRIÀFLHOOHPHQW En effet ces prérogatives sont facilement éludées par les gouverneurs et les secrétaires des PLQLVWUHVTXLVRXVSUpWH[WHGHYpULÀHUODERQQHLQVWDOODWLRQGHOHXUK{WHHQSURÀWHSRXU s’entretenir longuement avec eux. A l’exception des fonctionnaires publics, les Européens reçoivent comme s’ils étaient chez eux. Leurs premiers et leurs plus constants visiteurs paraissent être les médecins de la cour et l’astronome impérial. Ces personnages et bien d’autres intellectuels japonais qui rendent visite aux Hollandais n’ont d’autres buts que de V·HQWUHWHQLUGHVSURJUqVGHVVFLHQFHVHQ2FFLGHQWHWG·pWHQGUHODVSKqUHGHOHXUFRQQDLVVDQFH
13 Ancien nom de la ville de Tokyo.
14 Cette date correspond généralement au mois de mars de notre calendrier.
15 Carl Peter Thunberg, Op. Cit. , p. 90-91, 1796.
16 Ibidem. , p. 95, 1796.
17 Ibidem. , p. 152-153, 1796.
Ces individus sont les véritables propagateurs des sciences européennes, les rangaku, car ils parlent et comprennent beaucoup mieux le hollandais que ne le font les interprètes.
La plupart de ces savants japonais sont membres du collège impérial d’Edo, institution TXHO·RQSHXWFRPSDUHUDX[DFDGpPLHVHXURSpHQQHVGX;9,,,eVLqFOH2QUHWURXYHGDQVOHV principales villes de l’empire ce type d’institution notamment à Miyako où le collège peut être comparé à une académie des sciences18.
D’autres visites, moins éclairées, sont faites aux émissaires hollandais par les notables locaux se trouvant en galante compagnie et bien souvent dans le plus strict anonymat. Les domestiques venus de Dejima accompagnant la délégation servent à cette occasion d’inter- SUqWHV/HVSULQFHVHWOHVQRWDEOHVYHQDQWFRQÀGHQWLHOOHPHQWRQWUHFRXUVGHSUpIpUHQFHjFHV WUDGXFWHXUVSOXW{WTX·jFHX[GXJRXYHUQHPHQW&HVSHUVRQQDJHVPDQLIHVWHQWXQHJUDQGH curiosité intellectuelle vis-à-vis des sciences occidentales qui occupent une grande part de ODFRQYHUVDWLRQ,OQ·HVWSDVUDUHTXHGHVSULQFHVLPSRUWDQWVFRPPHOHIUqUHGHO·HPSHUHXU participent activement à ces rencontres anonymes.
Ces rencontres informelles participent activement à l’acquisition des rangaku qui essai- PHQWO·LQÁXHQFHVFLHQWLÀTXHHXURSpHQQHjWUDYHUVODVRFLpWpMDSRQDLVHVDQVSRXUDXWDQWTXH OHVFRQQDLVVDQFHVVFLHQWLÀTXHVMDSRQDLVHVDWWHLJQHQWGHPDQLqUHVLPLODLUHOHYLHX[FRQWLQHQW
&HWWHYRORQWpG·DFTXpULUGHO·LQIRUPDWLRQVFLHQWLÀTXHWRXWHQFRQVHUYDQWVHVFRQQDLVVDQFHV est également de mise au sein des arts manufacturiers ce que les japonais nomment les sciences de la production : les bussangaku.
4. Les « bussangaku » : entre rétention de l’information technologique et nécessité de l’ouverture
L’attitude japonaise vis-à-vis des savoir-faire s’insère dans une politique globale de fer- meture du pays. Celle-ci favorise la rétention de l’information technique. Premier vecteur, à cette époque, de circulation de l’information technique l’être humain voit ses déplacements KRUVGX-DSRQH[WUrPHPHQWFRQWU{OpV&HWpWDWGHIDLWGpFRXOHG·XQHYRORQWpLPSpULDOH/HV VRXYHUDLQVMDSRQDLVYHXOHQW{WHUjOHXUVVXMHWVWRXWGpVLUG·HQWUHSUHQGUHGHORQJVYR\DJHV persuadés que leur pays peut se passer de relation avec l’étranger. Les périples des japonais chez les autres peuples sont jugés préjudiciable à la tranquillité de l’état car ils tendraient à introduire de nouvelles coutumes incompatibles avec les mœurs et le génie du pays19. La volonté impériale se concrétise par le faible développement de la marine japonaise. L’art nautique ne peut faire de grands progrès puisqu’il est défendu de voyager en pays étranger, HWPrPHGHV·pORLJQHUGHVF{WHVDXSRLQWGHOHVSHUGUHGHYXH1RQFRQWHQWGHVULJRXUHXVHV ordonnances rendues à ce sujet, le gouvernement surveille la construction des navires, et leur prescrit une forme qui ne permet pas aux navigateurs de garder la pleine mer20.
/HVÁX[KXPDLQVVRQWpJDOHPHQWPDvWULVpVHQSURYHQDQFHGHO·H[WpULHXUO·vOHGH Dejima est, comme nous l’avons vu, installée à cet effet. Thunberg précise en 1745 que les gazettes du Japon et du reste du monde ne parviennent pas sur l’île et que l’on
18 Dubois de Jancigny, Op. Cit. , p. 71-72, 1850.
19 Abbé Delaporte, Op. Cit. , t. 6, p. 251 et 264, 1745.
20 Carl Peter Thunberg, Op. Cit. , p. 278, 1796.
SHXWYpJpWHUGDQVODQXOOLWpPRUDOHODSOXVDEVROXH,ODMRXWHTXHOHEUXLWGHVJUDQGHV révolutions des empires ne retentit jamais jusqu’ici21.
3RXUOHV(XURSpHQVTXLRQWODFKDQFHGHSpQpWUHUDX-DSRQLOHVWGLIÀFLOHGHVHIRUPHU une opinion sur l’état des arts manufacturiers, en partie parce que le témoignage des membres de la factorerie de Dejima n’est pas d’une grande valeur car il est à peu près impossible à un étranger de se procurer des spécimens ou échantillons de ce que chaque branche manufacturière peut produire22. De plus certains articles ont leur exportation défendue, que celle-ci soit le fait des Européens ou de Japonais. Au premier rang de ces objets non exportables on trouve les sabres découlant d’un savoir-faire japonais de la trempe de l’acier. Les lames de ces armes passent pour être d’une qualité bien supérieure à ce que l’on trouve en Europe à cette époque23,OHQYDGHPrPHSRXUOHVVRLHULHVWLVVpHV par des criminels relégués sur une petite île.
Malgré toutes les précautions des autorités japonaises les hollandais obtiennent des produits les renseignant sur les manufactures japonaises. Cependant ces instants de liberté sont très rares, ils ne s’élèvent qu’au nombre de deux. C’est lors du voyage en direction d’Edo que ces opportunités se présentent. Au sein de leur résidence d’Edo les GLJQLWDLUHVGHODFRPSDJQLHGHFRPPHUFHKROODQGDLVHUHoRLYHQWQRQRIÀFLHOOHPHQWGHV savants mais également des marchands et des manufacturiers. Ces derniers outre leur conversation viennent avec des présents souvent des chefs-d’œuvre des manufactures MDSRQDLVHV,OVSHUPHWWHQWpJDOHPHQWDX[(XURSpHQVGHVHSURFXUHUOHVSURGXLWVSURKLEpV à l’exportation24. La seconde occasion se présente sur la route du retour en direction de 'HMLPD'XUDQWFHYR\DJHHQWUH(GRHW1DJDVDNLOHFRQWU{OHGHVEDQMRVHVWPRLQVVWULFW permettant aux Européens d’effectuer quelques achats. Le cortège s’arrête à Miyako, ville FRQVWLWXDQWOHGpS{WGHWRXWFHTXHOHVPDQXIDFWXUHVMDSRQDLVHVSURGXLVHQW25. Bien sûr il n’est pas question ici de se procurer des articles interdit à l’exportation.
&HUWHVO·H[WUrPHFRQWU{OHH[HUFpSDUOHVDXWRULWpVSHUPHWGHFRQVHUYHUOHVVDYRLUIDLUH japonais mais il n’autorise pas aux arts manufacturiers européens de pénétrer au Japon.
&HUWDLQVSHUVRQQDJHVGX;9,,,e siècle japonais s’en plaignent d’ailleurs. Au premier rang de ceux-ci l’exemple de Hiraga Gennai (1728-1779) s’impose. Fils de militaire il étudie les sciences naturelles et le hollandais à Nagasaki. Lors de son installation à Edo en 1753, il s’intéresse avec son associé Tamura Enyu à la production dans son ensemble, c’est-à-dire agricole et manufacturière. Cette branche du savoir que les japonais nomme bussangaku que l’on peut traduire par science de la production a peu progressé à cette époque contrairement DX[VFLHQFHVVRXVLQÁXHQFHKROODQGDLVH(QVHEDVDQWVXUO·H[HPSOHGHODERWDQLTXHTXLD grandement appris des savoirs européens, Gennai et ses associés ont en tête un accroisse- ment global des biens de production.
L’exemple de Gennai montre qu’une partie des marchands et manufacturiers japonais RQWODYRORQWpGHV·RXYULUjO·pWUDQJHUDÀQG·DFTXpULUGHVLQIRUPDWLRQVWHFKQLTXHVYRLUHGHV savoir-faire qu’ils pourraient transposer à leur manufacture.
21 Ibidem. , p. 80, 1796.
22 Dubois de Jancigny, Op. Cit. , p. 169, 1850.
23 Ibidem. , p. 172, 1850.
24 Ibidem. , p. 72, 1850.
25 Ibidem. , p. 90, 1850.
Conclusion
Pendant les dernières années de l’époque Tokugawa, qui annonce l’ère Meiji, des obser- vateurs et des savants sont envoyés en Europe pour étudier, aux frais du gouvernement RXGHVJRXYHUQHXUVIpRGDX[OHVGDLP\RVOHVVFLHQFHVHWOHVWHFKQLTXHVGHO·2FFLGHQW/H QRXYHDXUpJLPHTXLYDVHPHWWUHHQSODFHV\VWpPDWLVHFHWWHSROLWLTXHHWODÀQGXVHUPHQW que prête le nouvel empereur Mutsuhito le 6 avril 1868 est explicite quant à l’importance de la recherche et de la circulation de l’information pour le nouveau régime :
« 3DUOHSUpVHQWVHUPHQWQRXVDIÀUPRQVTXHQRWUHEXWHVWO·pWDEOLVVHPHQWGXELHQrWUH GHOD1DWLRQVXUXQHEDVHODUJHHWODUpGDFWLRQG·XQHFRQVWLWXWLRQGHORLV
1)'HVDVVHPEOpHVFRQVXOWDWLYHVVHURQWpWDEOLHVSDUWRXWHWWRXWHVGpFLGpHVSDUGLV- FXVVLRQSXEOLTXH
2)7RXWHVOHVFODVVHVGHODVRFLpWpVXSpULHXUVRXLQIpULHXUVV·XQLURQWGDQVOHVHUYLFH DVVLGXGHVDIIDLUHVGHO·(WDW
3) /HVJHQVGXFRPPXQDXVVLELHQTXHOHVIRQFWLRQQDLUHVFLYLOVHWPLOLWDLUHVVHURQW DGPLVjSRXUVXLYUHOHXUVWkFKHVGHVRUWHTX·LOQ·\DLWDXFXQPpFRQWHQWHPHQW 4) /HVKDELWXGHVQpIDVWHVGXSDVVpVHURQWDEDQGRQQpHVHWWRXWVHUDIRQGpVXUOHV
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5),OVHUDUHFKHUFKpHQWRXVOLHX[GXPRQGHOHVFRQQDLVVDQFHVSURSUHVjUHQIRUFHU OHVIRQGHPHQWVGXUqJQHGHO·HPSHUHXU»26
L’ouverture imposée par l’ère Meiji ne force pas pour autant les Japonais à oublier le passé. Ainsi l’expérience de Dejima contribue à la mise en place d’une attitude particulière.
De la factorerie hollandaise on retient que l’Europe a beaucoup à apporter au Japon mais que celui-ci ne doit pas pour autant divulguer ses savoirs. Comment obtenir de l’infor- mation technologique sans compromettre les savoir-faire nationaux ? Le Japon se trouve face à un dilemme : obtenir le savoir nécessaire à son développement tout en protégeant sa connaissance. La solution apparaît dans la communication entre les êtres humains princi- paux vecteurs de circulation de l’information technologique. C’est ainsi que le honne et le tatemae prennent une importance sans précédent. Le honne constitue l’information straté- gique, le cœur d’un savoir, alors que le tatemae pourrait se traduire par bouclier autrement dit il s’agit d’une langue de bois consistant à parler d’un sujet sans véritablement livrer le fond de l’information.
Comme dans bien des pays qui ont vécu une industrialisation massive, le Japon construit sa culture de veille technologique sur la base de ses expériences passées. Ainsi la mise en SODFHGHO·vOHGH'HMLPDGDQVOHSRUWGH1DJDVDNLHQLQÁXHQFHSURIRQGpPHQWOHVVXFFqV industriel, technologique et économique de l’ère Meiji.
26 Serment en cinq articles prononcé par l’Empereur Mutsuhito.