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Incertitude et réalisation de soi - Comprendre les nouvelles formes de construction identitaire

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Academic year: 2022

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(1)

Thesis

Reference

Incertitude et réalisation de soi - Comprendre les nouvelles formes de construction identitaire

PITA, Juan-Carlos

Abstract

La figure de l'artiste comme prototypique des processus identitaires en modernité avancée.

C'est l'hypothèse à partir de laquelle s'élance et se construit cette recherche. Comment prend forme la décision de confier sa vie à une activité susceptible de réaliser les aspirations des personnes, mais incertaine quant à la possibilité de s'insérer professionnellement ? Comment se construit un artiste dans un contexte qui privilégie la singularité, la personnalisation et marqué par le flou des repères ? Qu'advient-il de la vocation dès lors qu'elle sort de l'espace protégé de l'institution de formation, qu'elle affronte un monde du travail fait d'hyperflexibilité et d'hyperconcurrence ? Quelles permanences et changements configurent l'identité de jeunes diplômés d'écoles d'art ? C'est à ces questions que cette thèse tente d'apporter quelques réponses. Une problématique plus générale en constitue le prétexte : la transformation contemporaine des processus identitaires. Les parcours de jeunes diplômés d'écoles d'art y sont considérés comme un laboratoire d'étude qui favorise l'analyse du [...]

PITA, Juan-Carlos. Incertitude et réalisation de soi - Comprendre les nouvelles formes de construction identitaire. Thèse de doctorat : Univ. Genève, 2012, no. FPSE 497

URN : urn:nbn:ch:unige-184858

DOI : 10.13097/archive-ouverte/unige:18485

Available at:

http://archive-ouverte.unige.ch/unige:18485

(2)

THESE Présentée à la

Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de l’Université de Genève pour obtenir le grade de Docteur en sciences de l’éducation

Par PITA CASTRO Juan Carlos De Oviedo [Espagne]

Thèse No 497

GENEVE

Octobre 2011

I

NCERTITUDE ET REALISATION DE SOI

COMPRENDRE LES NOUVELLES FORMES DE CONSTRUCTION IDENTITAIRE

LE CAS DES DIPLOMES DECOLES DART [VOLUME II-CORPUS]

(3)
(4)

Entretien biographique 4

Récit de Ville 24

5

Ancien atelier 24

École des Arts Appliqués 30

Boutique d’Emilia 38

Ancienne école de couture (Paris) 50

CAMILLE 57

10

Entretien biographique 57

Récit de Ville 108

Bistrot l’Intemporel (Yverdon) 108

Ecole de couture (Lausanne) 115

Aéroport de Genève 124

15

Ecole des Arts Appliqués 132

ILEANA 140

Entretien biographique 140

Récit de Ville 156

École des Arts Appliqués 156

20

Ancien atelier 164

Chômage 170

Hôpital Universitaire de Genève 175

Université de Genève 183

JULIETTE 194

25

Entretien biographique 194

Récit de Ville 217

Atelier actuel 217

École des Arts Appliqués 224

École Migros 228

30

Chômage 234

(5)

CATHERINE 241

Entretien biographique 241

Récit de Ville 258

Artamis 258

Premier atelier 263

5

FANNY 267

Entretien biographique 267

Récit de Ville 288

École primaire des Grottes 288

École des Arts Appliqués 297

10

Comédie 302

HELENE 308

Entretien biographique 308

JEANNE 324

Entretien biographique 324

15

Récit de Ville 345

Ancien squat 345

Grütli/Centre de la photo contemporaine 353

Atelier Collège autogéré 361

École des Beaux-Arts 370

20

CHRISTOPHE 382

Entretien biographique 382

Récit de Ville 412

Forum Média Nord Sud 412

École des Beaux-Arts 421

25

Atelier, Usine Kugler 427

JOHANNA 437

Entretien biographique 437

(6)

HENRY 474

Entretien biographique 474

Récit de Ville 501

École des Beaux-Arts 501

La Boiserette 509

5

Atelier, Usine Kugler 517

Galerie 524

SOPHIE 536

Entretien biographique 536

Récit de Ville 559

10

Aigues Vertes 559

Atelier, Usine Kugler 564

Atelier créatif 571

Ecole des Beaux-Arts 576

MARIA 580

15

Entretien Biographique 580

Récit de Ville 615

Toilettes publiques 615

Ecole des Beaux-Arts 618

Université de Genève 622

20 Rue des Etuves 626

(7)

Emilia

Entretien biographique

[Fin de la formation 2000. Entretien mené en septembre 2008]

5

Alors, je te remercie d’avoir accepté de participer à ma recherche. L’entretien que nous allons faire, comme je te l’ai déjà dit, sera retranscrit, enregistré, et je te l’enverrai, comme ça tu pourras y jeter un œil, modifier des choses si tu le désire ; me dire, par exemple : « Non, ça, tu enlève, j’ai pas envie que tu le mette » ou « C’est pas tout à fait ça que je voulais dire ».

10

Ok, mais ça dépend où ça apparaît après…

Les entretiens, ils seront en annexe de ma thèse. Ils seront aussi utilisés dans des colloques, des articles, enfin des extraits, des trucs…

D’accord, donc ça reste dans le cadre de l’Uni ? 15

Ouais, dans le cadre du travail scientifique…

Ouais, ok.

C’est pour ça que d’ailleurs l’entretien est anonymisé. Alors, pour rappel, ce qui 20

m’intéresse dans cet entretien, c’est ton parcours dans le stylisme ; surtout le vécu de ce parcours, les moments charnières pour toi ; enfin, les éléments pour toi importants dans ton parcours. C’est que l’on va faire, c’est un peu reconstruire un peu ton parcours.

C’est un peu une autobiographie à deux…

Ouais.

25

Et puis, c’est vraiment ton point de vue sur ton propre parcours qui m’intéresse. Moi, je suis là pour poser des questions ; pour t’aider à accoucher ton point de vue si je peux dire. Et puis… Mais, avant que l’on commence vraiment sur ton parcours, je vais juste te demander deux trois trucs un peu plus formels : ton âge, ta profession, la profession de 30

tes parents, quand tu as fini l’école, la HEAA ou HEAD maintenant, et puis après, les grandes lignes de ton parcours scolaire et professionnel…

Il faut que je te disse tout ? Tu veux que je te disse mes études avant l’école ? Ouais…

35

Ou je commence par l’école…

Tu peux juste dans un premier temps me dire le cycle, le collège, enfin avant l’école…

Ouais, d’accord. Alors, d’abord, je suis d’origine roumaine. Je suis arrivée en Suisse à l’âge de huit ans. J’ai fait ma scolarité primaire…en… en Valais, à Sion. Donc, heu… Le 40

cycle d’orientation, qui a duré… je crois trois ans, deux ans…

Heu… Septième, huitième, neuvième…

En Valais, c’est un autre système encore, c’est deux ans.

45

Ah bon…

Après, le Collège en Langues Modernes. Cinq ans ça dure là-bas.

(8)

D’accord, ok… Je vois où est passée l’année…

Et puis, ben après, je suis venu à Genève, en 90… 97. Voilà ! Et puis je suis venue à Genève pour commencer l’école…

Tu es donc venue à Genève pour cette école…

5

Ouais.

Et tu as eu des expériences professionnelles avant ?

Ouais, j’ai fait des petits boulots, mais genre pour les études, des petits trucs quoi…

10

Genre caissière…

Ouais, exactement quoi.

Des boulots sans grande importance pour toi…

Non.

15

Et, simplement encore, ton âge ? Alors, 32 ans.

Ta profession ? 20

Heu… Alors… Heu… Designer de mode et de vêtement.

Designer de mode et de vêtement ? La boutique, enfin tout ce qui a à voir avec la boutique, tu… enfin, tu ne le considères pas…

L’activité de la boutique, elle est nécessaire, mais ce n’est pas mon rôle premier…

25

Ok… Je vois… C’est une nécessité, pas ce qui est pour toi important, enfin, tu es avant tout designer de mode et de vêtement… Donc c’est ton activité de création qui est première…

Oui…

30

La profession de tes parents ?

Alors, heu… Mon père, ingénieur en bâtiment ; ma mère, heu… dessinatrice en bâtiment.

(Rires) 35

Ils se sont connus dans le bâtiment, c’est ça ? Ouais ! (Rires) Oui, c’est ça !

Ok… (Rires) Alors… Heu… Et puis tu as fini l’école en…

40

En 2000… En 2000, j’ai fini l’école et après j’ai encore fait une formation complémentaire à Paris, qui a duré une année, une formation plus technique cette fois...

Ok, on y reviendra, après… Là, si tu le veux bien, on commence au sujet de ton parcours par rapport au stylisme ; enfin par rapport à ta formation « Designer mode, style et 45

accessoires »… Heu… Enfin, je ne sais pas ce que tu mets derrière le mot styliste. On va dire stylisme, ok ?

Ouais.

(9)

Alors, comment, toi… Heu… Ma question, elle va être très ouverte. Je vais te demander de me raconter comment tu es arrivée à commencer un parcours dans le stylisme ? Ouais… Ben, avant, je savais pas très bien si je voulais faire du design d’objet ou du design de, de, de vêtement. En tout cas, je savais que j’allais partir dans une formation artistique, design, mais je ne savais pas si c’était objet ou vêtement forcément. Et puis…

5

heu… heu… ça a vraiment commencé avec la formation ; parce qu’avant, mes parents insistaient quand même pas mal à ce que je fasse des études, heu… Enfin, tu vois, la base, le Collège et tout ça. Et puis, j’ai jamais eu vraiment ni le temps ni l’occasion de…

d’avoir des expériences… des choses qui puissent être en lien avec le stylisme… En Valais, ce n’était pas du tout… Enfin, il y avait rien quoi… pour ça. Je faisais du dessin 10

pour, pour moi, simplement…

Si j’ai bien compris, tu n’avais aucune affinité particulière pour le stylisme avant l’école ?

Si ! J’avais des affinités, mais je n’avais pas l’occasion de pouvoir les pratiquer, à 15

l’extérieur de chez moi. Il y avait pas de… J’ai… Il y avait rien en Valais pour le stylisme. Mais moi, j’avais envie quand même… Je faisais du dessin pour moi ; du dessin d’objet surtout, au début. Moi, j’ai toujours dessiné, hein ! Depuis toute petite. Et puis, c’est vers le cycle que ça s’est pro… prononcé, cette envie de faire du design.

20

Ça c’est prononcé vers le cycle ?

Non, ça c’est prononcé … C’était au collège !

Ok ! ça c’est prononcé… Mais, au juste… Cette envie… Qu’est-ce que ça représentait pour toi, à ce moment-là ?

25

Heu… (Silence) Ben, c’était commencer à prendre ses décisions toute seule ! Et puis de se dire qu’à l’avenir, je vais faire ça quoi ! Tu passes le stade où on te dit : « Oui, tu vas faire le Cycle, tu vas faire le Collège ! » Tout ça où c’est tes parents qui décident…

C’était vraiment rejoindre une envie à toi, et puis t’affirmer ? 30

Ouais, ouais ! (Rires)

Tu as commencé à faire des vêtements avant d’arriver à Genève, ou déjà avant ? Je sais plus… (Silence) C’est important ? (Rires)

35

Non… Mais tu entends quoi par design, je ne suis pas sûr de saisir vraiment ?

C’est-à-dire… créer des… créer des choses ; que ce soit des objets, des vêtements… Il y avait aussi des architectures ; enfin… Créer des objets quoi ! Je ne savais pas réaliser à l’époque, donc c’était des dessins, hein !

40

Créer quelque chose, des objets… Et, heu… le, le rapport au vêtement... comment ça c’est… Comment tu as tranché entre objet et vêtement ? Comment tu…

Ben, au fait… Je... ça… Je m’en rappelle plus très bien comment ça c’est fait le, le choix.

Je crois que c’est surtout par rapport à l’école. J’avais… Je n’avais pas tellement les moyens de partir à l’étranger. On était réfugiés politiques ; donc on avait pas le droit de 45

sortir de la Suisse. Et puis, heu… ma formation devait être cantonnée à la Suisse. Et puis, heu… C’est un peu l’école qui m’a, qui m’a attiré quoi. Mais on avait pas une très bonne information professionnelle… heu…au Collège. Peut-être que si j’avais eu plus d’informations, j’aurais pas fait forcément les Arts Appliqués à Genève quoi.

50

(10)

Donc, c’est vraiment en ayant cette connaissance de l’école à Genève que tu t’es dit :

« Je vais faire designer mode et pas designer d’objet », si je comprends bien ? Oui, oui. C’est ça !

Mais n’y avait-il pas aussi une section objet ? 5

En ce temps-là, il n’y avait pas.

C’est donc cela qui a conduit au choix ? Il y avait un peu…

Et puis, de toute façon, je me suis dit : « C’est une formation, et puis après, si j’ai envie de… Ouais, on verra bien ! Si j’ai envie de bifurquer, je peux toujours après faire autre 10

chose ! »

Ça c’est fait un peu au pifomètre j’ai l’impression ?

Ouais, à ce moment-là, ça c’est vraiment fait un peu au pifomètre ; et puis, par rapport aux conditions qu’il y avait à ce moment-là, ne pas pouvoir aller à l’étranger et puis 15

connaissance surtout de cette école-là dans les trucs qu’ils te filent au Collège pour informer pour ton avenir professionnel. Bon, de toute façon, pour moi, c’était pas très important la formation artistique… Je me suis dit que, heu… de toute façon, si tu as une envie de créer… tu peux aussi être autodidacte ! Ce n’était pas hyper important.

20

Tu as fait l’école sans être convaincue que c’était ce que tu voulais faire.

Si, j’étais convaincue que je voulais faire quelque chose avec le design, maintenant pas forcément le design de vêtement. Mais, je me suis dit que c’était une bonne base pour démarrer. Je me disais pas là-dessus… en me disant : « Je serai styliste ! »

25

Tu t’es dit un truc comme ça : « L’école, c’est pas si important que ça, de toute façon, si je me trompe, c’est pas grave »…

Heu… Non ! C’était plutôt : « Je peux toujours… De toute façon, mes ressources, elles sont là, et puis l’école, elle peut être qu’une formalité ou, ou un passage quoi ». Je savais ce que je voulais faire, tu vois ? J’avais cette volonté de faire ça quoi !

30

Tes ressources, qu’est-ce que tu entends par tes ressources ?

Ben, je sais pas, la créativité, l’envie de… de faire des choses quoi. Là, si je fais des vêtements, ça m’empêche pas de faire d’autres choses à-côté. Ben, quand même, dans les objets, c’est, c’est quand même resté. Ce n’est pas… Je n’en vis pas mais c’est toujours 35

là. Ouais…

Par rapport à cette idée de créativité… Si je comprends bien, elle est en toi, et elle s’était un peu manifestée avant que tu commences l’école…

A Sion, ouais. Je t’ai dit, j’ai dessiné de, depuis toujours quand… C’était toujours-là ! 40

C’était un peu… Ouais, ce que je faisais tout le temps. J’étais toujours en train de dessiner, de, de je sais pas, de faire des trucs, heu…

Et tu avais des retours positifs de ce que tu faisais ?

Ouais, je pense que… Ben, mes parents, ils reconnaissaient quand même que j’avais un 45

certain talent ; mais ils encourageaient pas tellement ça quoi !

(11)

Ils voulaient que tu travailles dans le bâtiment ? Non, non, c’est une blague !

(Rires) Non, mais c’est vrai ! C’est une caricature mais, mais ouais, fallait avoir un vrai métier quoi. Il y avait… médecin, ingénieur… dentiste, et puis voilà quoi !

Et toi, tu t’es dit : « Je vais faire une carrière de designer ! » 5

Moi, je me suis dit que j’allais faire un truc créatif. Ça a été la guerre ! Et tu t’en es sortie comment ?

Ben, je ne sais pas… J’ai tenu bon jusqu’au bout quoi ! En passant le, en passant, heu…

le concours d’entrée, en faisant la formation jusqu’au bout, en essayant de vivre de ça 10

quoi. Mes parents, ils résistent toujours… Mes parents, ils m’ont encouragé au début, dans le sens où ils disaient : « Elle a du talent ! Elle a du talent ! ». Et puis, après, quand ils ont vu que ça a viré sérieux et puis que ça pouvait être un truc genre : « Ouais, j’aimerais faire du design ! », ben là, ils se sont dit : « Merde, au fait, non ! Il ne faut pas encourager ! ». Ils ont quand même un peu reconnu, à l’intérieur; mais pas… Après, ils 15

ont arrêté d’encourager quoi.

Reconnu à l’intérieur ?

Oui, il ne pouvait pas nier quoi, ce qu’ils disaient avant, du jour au lendemain… Mais, du coup, ils encourageaient pas ! Parce qu’ils disaient que c’était pas un vrai métier ! Il 20

fallait pas faire ça… Mais ils niaient pas le… le… le potentiel…

Ils te le disaient ?

Ouais, ouais… Ils étaient très fiers… « Ouais, c’est trop bien, elle dessine trop bien ! » Après, quand j’ai dit : « Ouais, j’aimerais bien faire un métier avec ça ! »… « Ah, non ! 25

Ah, non ! ça ne va pas ! Ce n’est pas un vrai métier !

Il y avait donc toujours une ambiguïté ? Tu sentais qu’ils pouvaient plus dire que… que tu savais pas dessiner… Et, en même temps, ce n’est pas un vrai métier, quand même ! Ouais, ouais ! ça paye pas ça quoi ! Cela ne paye pas, c’est pas une vie. (Rires)

30

Il y a un peu une tension dans cette affaire-là. Et toi, au Collège, tu te situais où par rapport à ça ?

Au Collège, en Moderne, c’est moi qui ai choisi. Je voulais avoir une base pour, heu…

pour je sais pas… Ouais, déjà, les langues, ça m’a toujours plu ; et puis vu qu’il fallait 35

faire un truc pour, heu, si jamais au cas où, ben, Langues Modernes ! Et puis ça me servira sûrement aussi… ça me servira sûrement aussi dans mon métier. Donc là, on était encore d’accord avec mes parents. Je voulais faire designer avant le Collège déjà ! Vers le Cycle…

40

Alors, si je comprends bien, ton projet, c’était je vais au Collège pour avoir un truc et à la limite comme ça je fais ce que mes parents veulent…

Non, non, non ! C’était si vraiment ça ne me plaisait pas ou que si vraiment ça ne marchait pas, que j’ai toujours… Tu vois, que je puisse aller à l’Uni ou…

45

C’était une sécurité…

Ouais, mais pour moi ! Ouais…

(12)

Simplement, par rapport à cette créativité dont tu as parlée, tes parents t’ont donné des retours positifs, mais as-tu eu aussi des profs qui ont joué un rôle dans ça ?

En Valais, pas tellement quoi ! C’est assez conservateur. Il n’y avait pas le Collège en artistique par exemple. Ouais, pff ! Tout ce qui était artistique, ce n’était pas très encouragé, en ce temps-là.

5

Si je… Enfin, je te dis comment je comprends… Il y avait ton projet à toi, tu l’as tenu, tu es venue ici pour ça… C’était vraiment ton truc à toi…

Hum… hum… Ouais, ouais, c’était hyper important pour moi ! J’étais sûre que ça allait être un truc créatif. Maintenant, si je me plantais, il fallait quand même avoir un truc pour 10

assurer derrière. Mais c’était quand même… vraiment hyper important pour moi quoi.

Il y avait une certaine anxiété quand même ?

Oui, oui… Il y avait un stress quoi… Un stress… Mes parents, ils n’arrêtaient pas de me dire que ce n’était pas un vrai métier, donc, forcément, il y a du stress…

15

C’est ce regard extérieur qui te causait ce stress ?

Oui, oui ! Je flippais parce que mes parents flippaient quoi, en résumé ! Qu’est-ce que tu entends par c’était important pour moi ?

20

Ben, que je n’allais pas pouvoir vivre sans ça quoi ! Je pouvais pas envisager travailler dans un bureau … Ouais, je sais pas… Il n’y a aucune autre chose que, qui me convenait.

Je n’avais pas le choix. Je n’ai jamais eu le choix, pour ça. Pour moi, je n’ai jamais eu le choix pour ça !

25

Alors, tu arrives à Genève, tu t’inscris pour l’école…

Au fait, le dossier, c’était en même temps que la Matu. Et puis, si je passais le concours, et que je loupais la Matu, j’y allais quand même ! Donc… heu… Voilà.

Tu y allais quand même, même si tu loupais la Matu ? 30

Ben, parce que quand même, c’est ma volonté qui a pris le dessus, sur le flip de mes parents ! Je m’en foutais moi de cette Matu ! Mais oui ! Au fond, je m’en foutais ! Je voulais faire du, du, du stylisme !

Et tu avais une certaine anxiété, enfin un stress…

35

Ben oui, tu as toujours une anxiété ! Mais tu n’es pas obligée de t’écouter quoi…Tu vois ? C’était mon premier choix, et il faut y aller quoi…

Tu arrives ici. Alors, racontes-moi comment ça c’est passé, par rapport à ton projet.

Je te dis… Ouais… Ben, tout au début, j’étais assez contente d’y être ; d’avoir passé mon 40

concours d’entrée. Enfin, j’avais l’impression que c’était une étape. Une étape dans mon projet du stylisme, et aussi de me casser du Valais, de m’autonomiser… Me casser du Valais et de chez mes parents ! Surtout de mon père… Il comprend pas que je fasse quelque chose d’artistique. Pour lui, c’est pas un métier, c’est pas sérieux. Il comprend toujours pas ce que je fais ! Je le vois un jour, et je peux plus. C’est un colonel. Ma mère, 45

elle a une sensibilité artistique, depuis qu’elle est à la retraite, elle peint. C’est différent.

Puis, après, au fait, la formation n’était pas à la hauteur du tout quoi. Je trouvais la formation assez légère quoi. Du… Déjà, par le fait qu’il n’y a pas d’industrie, on a pas ce savoir faire de la profession quoi, je trouve. Il y a pas ce truc de… comme il y a en France depuis des générations. Il y a des enseignements, de profs, des… Il y pas la même 50

(13)

richesse, heu… dans la création du vêtement. Et ça, ça se ressentait vachement. Je trouvais que c’était assez artisanal, heu… Les profs qui étaient là, ils n’avaient pas vraiment d’expérience professionnelle là-dedans. Ils faisaient tous quelque chose à-côté d’autre, qui n’avait pas vraiment à voir. C’était un peu amateur quoi. Ce n’était pas une vraie vision du métier à l’école.

5

En t’écoutant, j’ai l’impression que tu avais une image assez précise du métier…

Ben… ben ça, c’est… c’est avec l’expérience que je me dit ça, ce truc de la formation.

Bon, vers la fin aussi, j’ai quand même senti que, que quelque chose jouait pas quoi. Ben, déjà, pendant la formation, j’ai toujours travaillé, c’est-à-dire que j’ai toujours fait des 10

objets… Au début, j’ai commencé par faire des bijoux ; je les mettais en dépôt-vente dans les boutiques. J’essayais d’aller à Paris aussi. Et puis je commençais à avoir… Un peu une vision, tu vois ? Un peu autre que celle de Genève. Et puis je commençais à trouver ça un peu amateur quand même.

15

C’était en première année ? En deuxième année j’ai commencé.

Tu as commencé à présenter des objets dans des boutiques… Tu vas à Paris…

Ouais… C’est la formation, c’est évident ! Déjà, notre prof d’atelier n’était pas… Elle 20

avait jamais travaillé comme styliste. Et puis elle ne savait pas dessiner. Elle ne dessinait pas. Jamais elle nous a dit : « Il faut faire ça comme ça ou… » Tu vois, ça me paraissait quand même bizarre quoi, de… Et puis c’était tout dans le concept… Heu… Et puis tu…

Déjà, sans avoir eue une expérience professionnelle, tu pouvais savoir que ça tenait pas la route quoi. Quand on te parle juste de concept ; et puis tu ne sais pas… Elles, elles ne 25

savaient pas comment réaliser. Elles disaient : « Ouais, tous ça, vous aurez des couturières qui font ça pour vous quoi ! »

Il manquait le côté technique, si je comprends bien ?

A fond, ouais ! Ouais. Et puis même, c’était basé sur un truc faux. Si tu ne connais pas la 30

matière, si tu ne connais pas comment elle se travaille, tu ne peux pas faire les concepts.

Enfin, ça me paraît… ça me paraissait déjà assez évident à ce moment-là ; ça me paraît encore évident maintenant. Tu peux pas faire des plans sur la comète et dire : « Ouais, j’aurai des couturières qui me réaliseront ça ! ». Et puis toi, tu parles… T’as juste envie que cela soit comme ça ; mais au fond tu sais pas si c’est faisable. Tu dois savoir 35

comment ça se réalise pour pouvoir le penser.

Toi, tu étais déjà… C’était déjà clair dans ton esprit ? Ouais, ouais.

40

Il y avait pour toi alors quelque chose d’assez négatif sur l’école

Ouais, ouais. Moi, j’ai fini mon diplôme en me disant que c’était de la merde cette formation ! La formation, elle est devenue HES en dernière année. Mais la formation, elle ne jouait pas. Je sais même que la section stylisme, elle avait failli disparaître avec les trucs HES. Ils avaient trouvé que ce n’était pas à la hauteur. Donc, pendant deux ans, ils 45

avaient dû mettre un coup de collier quoi pour y arriver, sinon Berne ils vont supprimer.

(14)

Par rapport à ton projet… Tu es venue du Valais, en te disant je vais être designer objet ou vêtement mais l’école a fait que tu prennes vêtement… Heu… Dans ce projet, l’école, elle a joué quel rôle pour toi ? Là, tu m’as décrit un peu l’école, mais pour toi quel rôle elle a eue ? Ton projet, est-ce qu’il s’est confirmé, modifié…

Quel rôle elle a eue ? Je ne sais pas… Au début, c’était un rôle assez négatif ; parce que je 5

me suis dit : « Mais, moi, je sors de cette école, je vais jamais pouvoir travailler, vivre de mon métier ! » D’ailleurs, 90 % des gens qui sortent de l’école, et bien ils font autre chose, dans cette section-là. Donc c’était très négatif au départ. Je me suis dit que j’avais perdu trois ans ! J’aurais fait une autre école, si j’avais su. J’aurais fait une autre école ! Je pense à la Chaux-de-Fond… Un truc plus axé sur la technique, et moins… Mais 10

maintenant, ça a changé ! J’ai vu qu’ils avaient investi plus dans la technique et réalisations de proto… Les travaux que j’ai vus des élèves, j’ai vu qu’ils avaient fait de grands efforts sur la technique. Peut-être que si maintenant cela serait à refaire, je referais cette formation-là, à ce moment-là.

15

Toujours par rapport à l’école, est-ce que tu as eu des moments forts ou des rencontres qui t’ont marqués ?

Ouais, alors, j’ai quand même une prof… une prof qui a justement, qui était plus technique… Et, heu… Elle, elle a une boutique en, en Vielle Ville, et puis elle avait déjà une expérience professionnelle un peu…un peu… un peu plus présente que les autres 20

profs. Et puis elle, c’était une rencontre-clé ! Parce qu’elle m’a poussé à développer le côté technique et aussi… heu… me donner envie de faire la formation à Paris et tout ça.

Cette personne, elle a donc eu un rôle important dans ton parcours…

Ouais, ouais... Très, très important même ! 25

Elle a confirmé l’importance du technique…

Ouais…

Et de t’ouvrir un réseau…

30

Un réseau, non. Non, pas un réseau.

Enfin, l’école…

Ouais… Ben, disons qu’elle m’a fait comprendre l’importance… Elle m’a confirmé ce que je pensais au niveau de la technique.

35

(L’entretien est interrompu quelques minutes1) Ouais... Tu me disais…

Ouais, tu me demandais si… si la technique ça m’était venu grâce à cette prof… Mais 40

non, c’est devenu clair du moment où on te demande de faire un truc et ça marche pas quoi. Même si t’as mille idées ; et puis t’es là…« Mais, et maintenant ? ». Tous les moments où il fallait réaliser des trucs. Ça doit être comme ça, ça doit être comme ça, et t’arrives pas quoi ! C’est comme si tu es handicapée ! Il te manque un truc quoi ! Elle, elle a un peu… résolu cet handicap, petit à petit quoi… Elle m’a donné la possibilité de, 45

d’apprendre vraiment bien la coupe, enfin… Elle me l’a pas apprise quoi ; mais le fait d’y aller, heu, chaque jour pendant un heure dans son atelier et le fait de pouvoir…

48 1

L’entretien a lieu dans l’atelier-boutique d’Emilia.

(15)

Son atelier à l’école ? Non.

Tu allais dans son atelier en Vielle Ville ?

Ouais, ouais. Ouais, parce qu’à l’école, ils ne privilégiaient pas trop les cours techniques.

5

Donc, il y avait peut-être une heure par semaine, mais… vraiment un truc hallucinant quoi ! La couture, il y avait même plus… Heu… Ouais… La coupe… Le reste, c’était histoire de l’art… (Silence) Pour moi, c’est, c’était des trucs inutiles. Ça te sert pour la culture générale, mais, mais, ça te sert pas dans ton métier après. Je m’attendais à un truc… Je sais pas, une formation où je me dis : « Je sors de là, je peux au moins travailler 10

dans mon métier quoi ! »

C’était devenu clair que tu voulais travailler dans ce métier-là ?

Ouais, après, ouais ! Je m’étais dit que je voulais travailler dans ce métier-là.

15

Et, si j’ai bien compris, ce n’était pas sûr au début… Donc l’école, elle a participé à une certaine confirmation entre plusieurs possibles ?

Non, au début, non. Ouais, en tout cas gagner ma vie avec ça… Après, la création, tu peux toujours en faire.

20

Là, tu voulais professionnaliser cette activité-là et pas le faire chez toi pour toi, de façon artisanale ?

Ouais.

Par rapport à cette prof, comme je le comprends, j’ai l’impression qu’elle a rendu ta 25

représentation un peu plus claire, voir accessible ce qui te manquait ?

Ouais, elle a joué un grand rôle. Elle a joué le rôle de, de c’est possible quoi ! Parce qu’à la fin… Pendant la formation, je me disait : « Mais tu peux pas, tu peux pas faire des trucs, n’importe quoi. Tu, tu… T’as beau avoir des idées, heu... ». Voilà quoi. Et puis elle, elle m’a montré que c’est possible, qu’il y avait des techniques pour faire ça.

30

Si je reviens à la représentation du métier… Cette personne, grâce à elle, tu t‘es rendue compte que c’est possible ?

La prof, je l’ai connue à la fin de la deuxième année, hein ! 35

En première et tout le reste de la deuxième année, est-ce que ta représentation du métier a évoluée ?

Pas vraiment... C’est surtout la nouveauté. T’as des cours sur un truc… C’est un truc qui ne m’est jamais arrivé d’avoir des cours sur un truc que je voulais faire. La nouveauté, c’était assez euphorisant. La première année, la deuxième année, et puis après, tu 40

retombes un peu. La deuxième année, tu te dis : « Tiens, et si je commençais à faire des trucs, en vrai ? ». Et puis, là, tu te dis : « Mais non quoi, ça va pas ! Tu peux pas faire des trucs en vrai quoi, si on t’a pas donné les outils techniques, ou les outils… ». Ouais, parce que… En fait, à la fin de l’école, je me disais : « Mais à quoi ça sert ? ». Tu vois, une école qui te fait travailler ta création, ça sert à rien ! Parce que la création, tu l’as déjà, 45

enfin, j’avais l’impression d’avoir vraiment perdu mon temps. Je me dis : « Mais la création, mes idées, je les aies !». Ok, une année pour apprendre à faire des collections, pour les mettre en place et tout. Ça, pour ça, il aurait fallu juste une année pour ça. Mais l’école, elle traitait de ça pendant trois ans quoi. Et puis de concepts… Les diplômes…

J’étais hyper déçue quoi ; parce que j’étais la seule à avoir fait des protos. C’est… Tu 50

(16)

vois, tu fais une formation design de vêtement, et ton diplôme, c’est des photos de citrons quoi ! Ben, ça peut être intéressant, mais je me dis : « Comment tu travailles là-dedans, après ? Comment tu… Comment tu mets ça en pratique ? ».

Si je comprends bien, ce qui te manquait et que tu voulais faire dans ton métier, c’est 5

faire des vêtements, portables quoi, et pour ça…

Faire des vêtements tout court quoi ! Ouais, je ne sais pas… Il y avait personne qui a fait des vêtements, ou deux personnes qui ont fait des vêtements quoi, dans la filière Design de vêtement donc. Je… moi… Je trouvais ça juste aberrant quoi ! D’ailleurs, ils trouvent ça aussi aberrant aussi maintenant ; ils obligent les élèves à faire des protos quoi. Et ça, 10

c’est bien.

Par rapport à cette question… Tu as parlé de la technique, et aussi de la créativité. Si je comprends bien, tu dis que la créativité, elle est en toi. J’aimerais juste savoir ce que tu entends par là ?

15

Heu… et bien les idées quoi… Je sais, je ne sais pas comment expliquer ça… (Silence) C’est les idées que tu as en toi, et tu avais dit que tu aurais pu faire ça sans aller dans une école… Alors, je me demande, l’école, elle te sert à quoi, pour toi ?

Et bien… ben… à apprendre un métier… Moi, j’attendais de cette école d’apprendre un 20

métier. Un métier où tu sors et tu peux pratiquer un métier. Pas des paroles en l’air, genre : « Oui, il faut faire … ». Alors, ok, le concept, il était bien travaillé. Je dis pas, ça t’apprenait à réfléchir ; à pousser tes idées jusqu’au bout. Une année, ça suffit pour ça.

L’important, pour toi, c’est le résultat concret…

25

Heu… Pas le résultat… Comment dire ça ? Tu vas dans une école, tu attends que cette école te donne une formation pour pouvoir pratiquer ton métier pour qu’éventuellement tu puisses en vivre. Et voilà, l’école, elle n’a pas répondu à ces attentes-là.

Je vais à présent te demander de me dire comment s’est passé pour toi l’après école…

30

Voilà, tu as ton diplôme, tu as été la seule à faire des protos…

Non, je n’étais pas la seule. On était deux.

Juste ! Tu as rencontré cette personne qui t’a appris une certaine technique et t’a confirmé la justesse de ton point de vue, qui t’a permis de connaître une école… Tu 35

arrives à la fin, tu as ton diplôme, comment c’est passé ce passage, et que s’est-il passé pour toi d’important ?

Ben, à la fin de l’école, je me suis dit que j’avais perdu trois ans ! Que… Et puis maintenant, qu’est-ce que j’allais faire ? Je voulais quand même vivre de ce métier. Bon, déjà, mes parents arrêtaient de me subventionner ; donc il fallait que je trouve un 40

métier… Heu, non, pas un métier, un travail alimentaire ! Tu ne travaillais pas pendant l’école ?

Si, je travaillais, mais c’était complété par mes parents. J’avais mes objets. J’ai toujours fait un peu… Je les mettais dans les magasins et j’étais aussi femme de ménage dans les 45

banques. Et puis, après, mes parents, ils ont décidé qu’ils allaient arrêter de… Donc,

(17)

heu… j’ai travaillé… J’ai cherché dans le domaine. Ben, je me suis retrouvée à vendre des vêtements dans une boutique de luxe2, à la rue du Rhône quoi.

Tu as cherché un boulot dans le domaine… T’es allée dans des boîtes ?

Mais il n’y a pas de boîtes ici ! Je me suis dit qu’il n’y avait pas de boîtes, donc je me suis 5

dit que c’était soit à l’étranger, soit indépendante ici…

Tu as envoyé des lettres à l’étranger ?

Ouais, ouais, j’ai envoyé des lettres, dans des maisons de couture… Je n’ai pas reçu de réponses… Mais je ne m’attendais pas tellement à ce qu’ils me répondent… Je veux dire, 10

le nombre de gens qui envoient des lettres ! Et puis, heu…ça ne m’a pas dérangé quoi…

De toute façon, je crois que j’avais compris qu’il fallait être indépendante quoi ! Mais si je ne l’avais pas fait, j’aurais peut-être culpabilisé ! Ouais, peut-être j’aurais pu avoir une réponse ! Tu vois ?

15

Et tu as trouvé un boulot…

Non, là, c’était un boulot pour vivre. Dans le domaine, ben, ce n’était pas possible de travailler après l’école quoi. Donc il faut que je trouve autre chose quoi.

Tu n’abandonnes pas ton projet si j’ai bien compris, tu prends un boulot pour ensuite y 20

arriver ?

Ouais, donc alimentaire. Après, je me suis dit qu’il fallait que je fasse une autre formation, parce que cette-là, elle n’allait pas. Donc j’ai pris cette école à Paris… qui était une formation continue, mais axée sur la technique. Et j’ai pu faire cette école parce que j’ai travaillé ces trois ans-là dans une boutique, donc dans une boutique de luxe…

25

Tu as travaillé à 100%

Ouais, 100%.

Et tu faisais toujours des objets ? 30

Ouais. Et j’avais un atelier aussi, à… au MAMCO là, à la SIP.

Donc tu faisais ces deux choses en même temps ? Ouais.

35

C’était une période pour toi que tu décrirais comment, enrichissante, pénible, difficile ? Non, c’était bien. J’ai trouvé que c’était bien ; parce que j’avais trouvé cet atelier. Je pouvais faire… Enfin, continuer, avec ma maigre technique à, à faire un peu des trucs…

Je les mettais quand même en dépôt-vente dans des boutiques. Ça marchait bien pour ça, donc… Et puis je savais pourquoi je faisais ce boulot alimentaire. En même temps, 40

j’avais, ça m’apprenait pas mal au niveau de la relation client… C’était une bonne expérience… la gestion d’un magasin… En ce temps-là, je ne savais pas que j’allais avoir un magasin, hein ! Je… j’ai jamais voulu avoir un magasin ! Je ne sais pas… Et puis, au niveau de la gestion de la clientèle, la gestion des stocks… Finalement, après, je faisais un peu tout. Je faisais… Ils ont vu que je savais un peu coudre, ils m’ont fait faire des 45

45 2

La boutique où a travaillé Emilia porte le nom d’un créateur connu. C’est par ce nom qu’Emilia la désigne. Par souci d’anonymat, nous la dénommons la « boutique de luxe », en opposition à une boutique qui apparaîtra plus avant dans son récit. Cette boutique, nous la dénommerons la

« boutique créateur », là aussi par souci d’anonymat.

(18)

retouches, donc j’ai pu voir comment les habits étaient faits. Et puis, ça, c’était aussi super bien, parce que c’était vraiment de, de la super bonne qualité, et puis au niveau de la coupe, c’était très travaillé. Donc, ça, ça m’a aussi apporté. Après, dans la gestion… Il y a eu un moment où la personne, heu… La personne de l’équipe de gestion qui est partie, donc je me suis aussi retrouvée à remplacer de temps en temps tout ce qui était 5

stock, commande de stock. J’ai pu aller à Paris aussi, à la maison-mère, pour commander des trucs. Donc, pour moi, c’était une super période. En pensant aller dans un truc alimentaire, je me suis retrouvée à, à avoir quand même pas mal de, d’outils qui m’ont été donnés. Et puis après, j’ai décidé que ça suffisait : il y avait plus rien à apprendre à ce moment-là. Je me suis mise au chômage et j’ai demandé une formation, heu… à Paris, 10

cette formation à Paris.

Tu as décidé que ça suffisait…

Il y avait plus rien à prendre là quoi.

15

Tu avais épuisé le stock d’apprentissage possible dans la boutique ?

Ça commençait à m’emmerder d’aller travailler… Donc je me suis dit que ça… Il fallait arrêter !

Alors, tu te mets au chômage…

20

Là, je me suis mise au chômage. Je travaillais toujours… Heu… Après, je travaillais dans une autre boutique qui était plus créateur. Mais, de nouveau, un peu l’alimentaire dans la vente. Et puis, après, ça m’a permis aussi de mettre aussi… de mettre aussi mes vêtements là-bas. Et, heu… Là, j’avais commencé à faire mes défilés. Et puis, je me suis dit qu’il fallait faire, donc cette école…

25

Tes défilés ? Pendant ces trois ans, tu as fait plein de choses ! Tu as bossé dans cette boutique… Tu avais à-côté ton atelier. Ça, ça reste un peu mystérieux… Que faisais-tu dans ton atelier pendant cette période, de la boutique de luxe à la boutique plus créateurs.

30

Ben, je faisais mes objets…

Tu faisais des objets et pas des vêtements, si j’ai bien compris…

Au début, des objets. Mais j’ai commencé à mettre en dépôt-vente des bijoux et puis des accessoires. Et puis, après, ça a ouvert la voie pour des vêtements. Et c’était… C’est 35

surtout dans cette boutique créateur que j’ai pu mettre mes…mes habits en... en dépôt- vente. Bon, à la base, là-bas, j’étais vendeuse. Elle m’avait engagé comme vendeuse. Et puis après, petit à petit, heu… Ben voilà, j’ai pu maintenir le dépôt… Et là, j’étais au chômage quand je travaillais à la boutique, heu… Je faisais gain… gain intermédiaire, ou je sais plus quoi. Donc, au fait, là ou je travaillais, c’était déduit du chômage. Et puis 40

après, ben, je me suis dit qu’il fallait absolument faire cette école technique à Paris, et puis j’ai demandé au chômage qu’ils sponsorisent la, la formation.

Il fallait vraiment faire cette formation… Là, l’atelier à la SIP, c’était la continuité des Arts Déco… Tu fais toujours des objets… Et il y a un moment donné où tu t’es mise à 45

faire des habits.

Mais ça c’est pas fait comme ça, à un moment donné, genre a, b… J’ai toujours fait des vêtements aussi, juste que c’est des objets que je mettais en dépôt-vente. C’était pas des vêtements, parce que justement, j’avais pas les moyens de faire, de… heu… des vrais

(19)

habits ! Je ne sais pas comment dire ? Bien coupés, bien cousus, que tu pouvais porter sans que ça se… Enfin, que c’était bien fait.

Ok, je comprends mieux… Mais alors, à un moment donné, c’est donc l’occasion de mettre des vêtements… C’est la personne qui t’a sollicité ? C’est toi qui le lui as 5

proposé ?

Je sais plus comment ça c’est fait…heu… Cette personne de la boutique créateurs, elle est venue me chercher à la boutique de luxe… Elle est venue en me disant qu’elle avait besoin d’une vendeuse à… à trois jours par semaine, je sais plus. Je sais plus comment. Je sais plus pourquoi… Ah, oui ! … Heu… Les objets… que donc je mettais en dépôt-vente, 10

c’était dans une autre boutique à Plainpalais. Cette personne travaillait là-bas… Donc c’est les objets qui m’ont ouvert le réseau au fait… Cette personne travaillait dans cette boutique. Et c’est comme ça qu’elle a entendu parler de moi. Et elle s’est dit que je pourrais faire la vente ; parce que je travaillais dans la boutique de luxe, et puis que du coup je connaissais… heu… Voilà quoi… Tout s’est vachement enchaîné toujours nickel 15

quoi ! J’en avais marre de travailler là-bas, et paf ! elle débarque et elle a besoin de quelqu’un. Et c’était une boutique créateurs ! Et puis après, je lui ai dit que je ne voulais pas faire de la vente… Que j’ai arrêté la boutique de luxe pas pour faire de la vente mais pour faire de la création. C’est là qu’elle a su que je faisais de la création de vêtements…

Heu… Et, petit à petit, c’est là que progressivement ça c’est fait que j’amène des 20

vêtements en rayon. Et puis aussi, ça lui faisait de la pub avec les défilés. Parce que je faisais des défilés…

Tu faisais aussi des défilés… Tu as commencé quand ?

Les défilés, ça a commencé à la fin de la boutique de luxe je crois. Ouais… A la fin de la 25

boutique de luxe, juste avant de partir à Paris.

Faire un défilé… Je ne comprends pas très bien comment tu en es venu à là…

Ben… En… Tu prends des gens qui défilent… Heu… Au fait, comment ça c’est fait ? (Silence) Il y a deux autres stylistes… Mais je ne sais même pas comment je les ai 30

rencontrées… On a créé un collectif qui s’appelait l’Antichambre. Et puis, heu… On n’avait pas de lieu. Et puis on s’est dit que le seul moyen de, de faire… heu… connaître nos créations, c’était de faire des défilés et puis de faire des événements ponctuels. Et c’était ça le but de l’Antichambre. Après, on s’est trouvé petit à petit des points de vente chacune. Elles, elles avaient un truc à Carouge. Et puis voilà, c’est comme ça qu’on a 35

commencé à avoir des défilés. Je crois… Non, je ne sais pas… Je ne les connaissais pas du tout quoi…

Si je comprends bien, les défilés, c’était essentiellement afin de vous faire connaître ? Ouais.

40

J’insiste un peu mais… heu… Organiser un défilé, tu dois faire quoi ? Faire de la pub ? Faire une collection, enfin, ça c’est passé comment ces défilés… Genre : « Putain, mais je vais faire comment ? »… C’était quand même les premiers défilés, non ?

Ouais… C’était assez le stress quoi. Mais… On était à l’arrache quoi ! Ce n’était pas 45

organisé parfaitement. Le premier, on l’a fait à la Traverse. Le deuxième… (Silence) Au MAD. Trois aux caves Cardinale. Et quatrième à l’atelier 4. Voilà… Mais on avait toutes un peu des collections… Pas des collections… Quelques pièces de vêtements. Et puis, ouais, voilà quoi… Du moment que tu décides de faire un défilé, voilà quoi, tu te lances.

Je ne sais pas comment dire.

50

(20)

Mais, ces défilés, avec ce collectif, ils ont joué un rôle? Tu n’avais pas fait de défilés avant ça ?

Non, jamais avant. Mais… Heu… Ça a quand même bien marché, pour faire connaître, parce qu’il y avait pas beaucoup de défilés à Genève, en ce temps-là. Je crois que ça plaisait quand même. Je crois que c’est ça qui a fait que la clientèle, elle a suivi dans la 5

boutique créateurs, et puis après ici.

Et, plus personnellement, tu avais dit : « J’ai cette créativité en moi… ». Tu fais des défilés, des objets et des vêtements, et ça marche ! Enfin… Comment tu as vécu ça, au niveau… Tu as eu un retour.

10

Ben… Mais ça c’est pas fait comme ça ! Tu fais le défilé et après ils prennent rendez- vous à la boutique !

Mais, ce que je me demande et j’essaye de comprendre, c’est… Enfin, tu fais un défilé et des créations, les gens apprécient… En plus, tu es en dehors de l’école. C’est des clients 15

potentiels… Je pense que là…

Au début… Au fait, c’est quand j’ai ouvert le magasin que j’ai vraiment senti ça, tu vois ? Parce que quand il y avait les défilés, il y a toujours plein de monde. Mais tu savais pas à quel point c’était des clients… heu… des parents des mannequins, des amis… Et puis, c’est vraiment quand j’ai vu, quand j’ai ouvert le magasin… Le fait que se soit paumé 20

ici… Les gens, qu’ils aient suivis. C’est là que c’était : « Ah ! ça paye ! ». Tous ces trucs, ouais, payent… Mais j’ai quand même vachement travaillé ! C’était vraiment galère… ça c’est pas laissé gagné quoi !

(Pause de 15 minutes, une cliente entre dans la boutique) 25

Ouais, c’était galère ces années-là ! Ces quatre ans…où je travaillais dans la boutique créateurs, que j’avais l’atelier à la SIP. Je bossais … Quand il y avait les défilés, et tout ça. Je bossais nuit et jour. La journée dans la boutique créateur, les courses pour les tissus, parce qu’ici, il y a rien en… en tissus. Il faut tout aller chercher en France, ou à 30

Zurich… ou à Bâle… Et puis, le soir, et bien je travaillais… Je travaillais la nuit…

Tu travaillais surtout la nuit pour tes créations…

Ouais.

35

Ton objectif, à ce moment-là, c’était de te lancer dans le stylisme, lancer ton truc ? Ouais, ouais… Mais je ne voulais pas de boutique ! Ça, ça c’est fait parce que l’ont s’est plus entendues dans la boutique créateur. Parce que quand ça a commencé à bien marcher, les, les vêtements, elle voulait faire un pourcentage plus élevé, et sans acheter forcément les… Et, du coup, je me suis dit : « Merde, merde, merde, merde… Qu’est-ce 40

que je vais faire ? ». Et puis, de nouveau, il y a un truc qui s’est enchaîné. C’est que la personne qui avait la boutique ici, elle voulait la remettre. La personne… Elle faisait 50 mille trucs ici, des expos… Elle perdait un peu son énergie. A la fin, elle était fatiguée.

Donc, si j’ai bien compris, tu fais ces défilés…

45

Ouais. J’en fais un par année, toujours maintenant

(21)

Toujours maintenant ? Tu avais déjà ce rythme à l’époque ?

J’en fais depuis dix ans. Mais, là, c’était plutôt… trois… deux… On en a fait deux dans la même année. Ouais, deux par année. C’était… Ouais, on se disait un par année. Mais on a eu deux lieux qui étaient disponibles, alors on en a fait deux.

5

Alors, tu es aussi au chômage pendant ce temps-là et dans la boutique créateur. Tu demandes au chômage de sponsoriser ta formation. Ça c’est fait sans problèmes ? Non ! Non, parce que comme j’avais travaillé dans la vente, ils avaient décidé que c’était ça mon métier. Il fallait que je trouve autre chose dans la vente. Pour eux, ça servait à rien que j’aille faire une formation continue… heu… en coupe en plus… Coupe, couture, ce 10

qui n’était même pas du stylisme. Et, heu… C’était assez galère ! Moi, je m’en foutais ! J’étais prête à camper devant le chômage : « J’aurai ma formation ! ». Et, heu… Il fallait aussi prouver qu’il y avait pas d’équivalent en Suisse, parce que, normalement, ils ne payent pas de trucs à l’étranger. Ça, je l’ai prouvé. Après, heu… Ils étaient pas très chauds pour la formation technique, parce qu’ils pensaient que ça faisait pas partie du 15

stylisme. Et puis il fallait prouver aussi qu’il fallait avoir cette formation pour ensuite pouvoir travailler.

Connaissant comment ça marche, ça n’a pas dû être facile !

Ouais, ouais ! Mais c’était galère, mais j’étais déterminée, donc… Et puis après, les gens, 20

quand t’es déterminée, ils sentent que… que voilà ! Tu as envie de la faire et puis que…

Je sais pas, c’est un atout pour le chômage, parce qu’ils se disent que… t’as envi de travailler. Mon placeur, il arrêtait pas de dire : « Oui, alors, je rencontre tellement de gens qui ont pas envie de faire des choses, donc quand je… ». Ouais, c’était bien. Il a encouragé à cause de ça, parce qu’il sentait qu’il y avait… l’envie.

25

Ça a mis combien de temps avant que ça se débloque ?

Le dossier, il a mis un an. J’ai dit : « Non, je suis pas vendeuse ! J’ai fais mes études en stylisme, et ma formation en stylisme, elle était pas à la hauteur. Donc j’ai besoin d’un complément… J’ai fait vendeuse parce que j’avais besoin d’un boulot alimentaire ! ». Et 30

puis tu répètes ça jusqu’à ce que… Je répétais ça quoi. Puis voilà ! Et puis après, ils se disent : « Ouais, ouais, bon ok ! ».

Toi, tu leur disais que tu n’avais pas fait tout ça pour ça ?

Ouais, ouais, exactement ! Je… En plus, je leur disais ça, que j’avais pas envie d’être 35

vendeuse. Que c’était pas ça mon métier… de formation quoi…

Alors, ils acceptent… Tu vas faire cette formation, payée par le chômage… Je ne sais pas si j’ai bien compris… Tu avais mis de l’argent de côté ? Tu avais à la base été dans la boutique de luxe pour mettre de côté de l’argent pour cette formation ?

40

Non, non, je n’ai pas mis de côté. J’avais mon petit salaire… J’avais deux mille… J’avais deux mille huit cent ? Je sais plus exactement. Au fait… Heu… Comment c’était ? Le chômage payait ma formation… J’ai sous-loué mon appart... J’ai retrouvé un à Paris qui était le même prix… Et puis, heu… ben, il y avait le chômage, heu… le chômage paye la formation, et il continu à verser le, les, les allocations. La formation, elle a duré un an.

45

Et, heu… Elle t’a apporté…

Ah ! Ouais, en une année, j’ai plus appris que… C’était ça qui a vraiment… ça… Elle a vraiment apporté ce que je cherchais ! Elle a vraiment répondu à mes attentes. Ce n’était pas cool, parce que c’était à la dure, avec des vieilles couturières hyper strictes ! Mais, en 50

(22)

même temps, tu sentais qu’il y avait… Justement, une grande expérience derrière. Et puis, justement, ce truc que je te disais en Suisse, toute cette connaissance du métier, et bien, là, tu sentais qu’il y avait ça ! C’était… Ouais, c’était bien d’avoir quelqu’un qui t’enseigne qui est comme ça quoi.

5

Ça t’a donné des contacts…

Ouais, j’ai plusieurs copains qui travaillent dans des maisons de couture à Paris. Donc j’ai pu voir un peu comment ça se passe… Parce que c’est une école de formation continue, donc, si tu boss dans une maison de couture à Paris, ils t’envoient à cette école pour à chaque fois remettre à niveau tes, tes connaissances. Et puis, heu… Là, il y avait tout les 10

gens qui circulaient dans les maisons de couture. Et puis j’ai pu comme ça côtoyer, connaître des gens.

Cette école, en plus de te donner des connaissances techniques qui te manquaient, elle t’a permis, donné un peu la connaissance du milieu ?

15

Ouais, mais c’est pas un réseau qui m’intéressait vraiment. Tu vois, travailler dans une maison de couture… Et bien justement à cause de ça, parce que j’ai vu comment ça se passait… C’est assez « panier de crabes », et puis… Alors, là, par contre, il y… heu… Si tu boss comme styliste dans une maison de couture, t’es un cadre, t’es cadre dans une maison…

20

Si tu boss là-bas comme styliste, tu retrouves un peu ce à quoi la formation ici elle forme, enfin le côté…

Non, il y a plus ce côté créatif… Ils perdent le côté créatif. Enfin… L’école ici, elle a formé à rien… Au fait, ce qu’il y avait là-bas, qui ne me correspondait pas, c’est que tu 25

faisais plus de création. Tu faisais que… Tu étais cadre dans une boîte quoi ! T’es cadre dans une boîte… Mon copain, qui boss chez Dior, il a pas… Ouais, il a perdu ce côté créatif, donc pas celui de l’école… On est d’accord, ce n’est pas la même chose !

Ça, c’est toujours un peu un mystère pour moi. J’arrive pas vraiment à saisir… L’école, 30

le côté créatif c’est pas ça pour toi… Mais j’arrive pas vraiment à saisir ce que tu entends, toi, par créatif. Je dois être un peu bête mais…

Ma liberté de création ! La liberté de création… Il n’y a pas ça dans une maison de couture à Paris. Tu exécutes un travail qu’on t’a donné. Et, en plus, c’est vraiment

« panier de crabes » ! C’est que… C’est-à-dire qu’il y a vraiment beaucoup de gens qui 35

veulent travailler là. Et, heu… Ben ça permet de t’exploiter, et ça permet aussi qu’on te remplace aussi super facilement, donc il y a une monstre pression… Et puis, il y a trop de gens qui font ce métier-là ! Là-bas… Ici, non… C’est pour ça que je suis revenue à Genève.

40

Ce séjour à Paris, ça fait partie des éléments déterminants dans ton parcours alors ? Ouais, ouais…

Comment ça c’est passé ensuite… Au fait, la boutique créateur, tu avais arrêté définitivement ?

45

Ouais, j’ai arrêté du moment qu’on s’est plus entendues. J’avais déjà arrêté quand je suis partie à Paris. Je suis revenue après, même pas une année, six ou huit mois… Et puis après, on s’est fâchées ; donc je suis partie. Et puis, trois mois après, il y avait l’opportunité de… de venir ici.

50

(23)

La personne, elle voulait un pourcentage plus élevé… Parce que tes vêtements, ils étaient de meilleure qualité, ils y en avaient plus…

Parce que… Il y avait beaucoup de demandes. Elle vendait presque plus des trucs…

Enfin, pas plus mais trop de choses… heu… Emilia, comparé aux marques qu’elle avait.

Du coup, ça baissait son chiffre d’affaire. Et puis, sur mes habits, elle avait que…

5

Combien elle avait ? 25%.

Donc là, quand même, ce que tu fais marche…

Ouais. Elle avait beaucoup de marques dans la boutique. Mais au point qu’elle se dise :

« J’aimerais un plus grand pourcentage ». Donc, là, je me dis… Ouais… Je ne me disais 10

même pas que j’allais vivre de ça… Je me suis dit : « Bon, maintenant, vu que les gens ils demandent, cela serait dommage de laisser passer le coche ! », et puis : « Il faudrait trouver un autre lieu ». Et puis en même temps, je voulais pas retomber dans ce truc de pourcentage… 30/70… où tu donnes quand même un pourcentage…heu… à la boutique.

Donc, parce qu’à ce niveau-là, ce n’était pas super, parce que je payais les tissus à des 15

petits métrages, donc au prix fort… Je me… Je faisais moi les choses, donc ça prenait du temps… A ce niveau-là, c’était chiant de donner 30 pourcent à une boutique. Donc, le mieux, je me suis dit, de, enfin… d’avoir un lieu à soi. Et puis c’est là que cette personne voulait remettre la boutique. Et puis il fallait se décider en une semaine. Je pense que si j’avais eu plus de temps, je pense que j’aurais pas… j’aurais pas ici quoi, parce qu’il y 20

avait pas de passage. C’est 1500 balles quand même le loyer… C’est… Ouais… C’était un peu de l’inconscience.

C’est vrai qu’au niveau de l’endroit, c’est… a priori, on se dit : « C’est risqué ! »

Ouais… Et tous les conseils, c’est : « Non, prends pas, personne ne passe là-bas ! »…

25

Mais, je pense, j’étais tellement énervée, et puis j’avais tellement besoin d’avoir un lieu, que… J’étais un peu dans là… Ouais, sur un coup de tête quoi ! La personne qui remettait, du coup… on a échangé avec mon atelier à la SIP. Et puis, heu… au début, on a dit que l’on travaillait ensemble… Donc, petit à petit, je me suis installée… Et puis après, on a dit que l’autre personne se retirait… Sinon, je n’aurais pas pu l’avoir.

30

Vous avez dit que vous alliez travailler ensemble à la coopérative ? C’était clair pour vous que vous ne travailleriez pas ensemble ?

On faisait, des fois… Elle participait, heu… Bon, avant, elle mettait mes vêtements en vente ici. Donc je la connaissais comme ça… Et puis on avait fait deux trois expos 35

ensemble, mais pas…pas ensemble forcément. Donc tu vois, de temps en temps, mais pas vraiment.

Tu arrives ici… Ben, tu as ta boutique, arcade, atelier…

Alors, au début, j’étais avec deux autres bijoutiers, qui eux aussi voulaient passer de 40

l’atelier à la boutique. Et puis après… Les bijoux se vendent pas bien quand c’est associé à un magasin de fringues ; parce que si tu choisis, heu… Si tu as un truc qui se vendent…

une bague à 250 balles ou un pantalon, ben les gens, ils prennent plutôt le pantalon quoi… Donc ça, ça faisait concurrence… Après six mois comme ça, ils sont partis.

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Tu les avais rencontrés où ? Tu les connaissais ?

Alors… Heu… (Silence) Au fait, j’en ai rencontré un qui est venu à mon atelier parce que je connaissais sa cousine. Enfin, je sais plus… Il voulait voir ce que je faisais, et puis éventuellement travailler sur un défilé, avec les bijoux. C’est comme ça que je l’ai

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rencontré… Et puis après… Heu… J’ai parlé de ce lieu, et puis il trouvait ce lieu super beau… Et puis il a amené son pote qui était dans l’atelier avec lui…

Alors tu finis toute seule… Elle est jolie ton arcade !

Ben, elle était déjà comme ça, hein. Les parquets étaient déjà là…

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La partie atelier était déjà là ? Non.

En t’entendant, ça a pas l’air plus exceptionnel que ça ! 10

Ouais, ben j’ai tripé ouais, pour, pour m’installer ouais… Du coup, j’ai pu faire des objets, des tables… Enfin, l’aménagement… Ouais, c’était bien… C’était cool, ouais ! C’était un peu angoissant aussi ! Donc, tu te retrouves aussi du jour au lendemain avec un loyer de 1500 balles alors qu’avant tu en payais 500… Enfin, il y a toujours eu cette angoisse un peu…de l’indépendant… J’ai jamais profité des moments, tu vois exaltés ou 15

tu dis : « C’est génial ! ». Il y a toujours un peu ce truc, ouais, derrière.

Depuis que tu es ici ou déjà avant ? Tout le temps, mais tout le temps ! 20

Genre depuis que tu as fini l’école…

Ouais, ouais, ouais.

Même lorsque tu travaillais dans la boutique de luxe, tu te disais un peu : « Je veux être indépendante mais je sais pas si j’ose… » ?

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Non, indépendante, j’étais obligée, parce qu’il y avait pas de débouchés dans la profession. Mais il y a toujours ce truc un peu d’angoisse, où tu te dis : « C’est génial ! », mais en même temps tu flippes parce que tu sais pas si ça va durer. Les gens, ils sont peut-être accros un an, et puis après, ça passe… Et puis la mode, et puis… Ben, tu vois ? Ouais, quand même toujours cette angoisse de, de, de pas avoir de filet derrière quoi.

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Tu te réjouis mais…

Tu te réjouis mais, un peu, pas trop quoi ! Tu n’oses pas trop quoi. Est-ce que ça va durer ?

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Si je comprends bien, tu essayes toujours de garder les pieds sur terre…

C’est un peu une angoisse, ce n’est pas vraiment garder les pieds sur terre… C’est plus un truc que tu flippes !

Toujours maintenant ? 40

Toujours ! Ce n’est jamais acquis. Après, la clientèle que j’avais à la boutique créateurs, ils ont suivi ici. Quand j’ai retiré mes habits de là-bas. J’ai continué mes défilés.

Tu as fait de la pub ?

Non, non, un défilé, ça fait de la pub quoi. C’était la manière de faire de la pub.

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Tu es là depuis combien de temps ?

Maintenant, ça fait cinq ans et demi. J’ai fini l’école il y a huit ans.

Tu n’as pas mis de côté pour t’installer en plus ? 50

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