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2019 : viser une méta-éthique

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REVUE MÉDICALE SUISSE

WWW.REVMED.CH 9 janvier 2019

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BLOC-NOTES

2019 : viser une méta-éthique

2019, ça promet de pas mal secouer. Quelques thèmes vont probablement assurer le spectacle : pseudo-news, fake news, peoples et dirigeants gonflés à l’hélium narcissique. Conformisme institutionnel et panurgisme généralisé conti- nueront à étouffer les tentatives de penser en profondeur. Certes, le climat, l’environnement, la finance folle et la croissance des inégalités feront un peu parler d’eux. Bien loin cependant de leur réel impact. Même si quelques révoltes climatiques et surprises genre gilets jaunes pourraient surgir, aux conséquences imprévi- sibles. La tectonique des grandes plaques géo- politiques, où les autoritarismes prennent le dessus sur les droits et libertés, ne cessera pas d’inquiéter. D’autant qu’aussi bien l’économie que les mouvements populistes semblent s’en accommoder. Mais la réflexion restera margi- nale. En médecine, il est bien probable que les petits arrangements continueront, chacun y allant de sa solution pour « maîtriser les coûts ».

Les parlementaires resteront les marionnettes des caisses-maladie : rien de nouveau à attendre de ce côté-là. Sauf que, à ne penser qu’aux coûts, on en oublie que l’univers sociétal est en mouvement. Les progrès technologiques bousculent déjà l’ordre établi, bien davantage que l’impression que nous en avons.

Prenez le numérique et ses déclinaisons.

On en parle, c’est vrai, même beaucoup. Mais surtout avec fascination, en attente de nou- veautés, de surprises qui éclaireront un futur sinon terne. On évoque par exemple des bou- leversements dans les métiers soignants, tout en rassurant : les rapports humains continueront à constituer le cœur de la médecine. La santé personnalisée fait l’objet de la moitié des col- loques médicaux : il faut dire que c’est un nouveau marché eldoradesque. Pour éduquer le troupeau à la compréhension « critique » du récit numé- rique, les universitaires et spécialistes au service de l’éclairage sociétal, les éthiciens par exemple, se sentent la responsabilité d’y mettre des nuances. Mais ces nuances, face aux nouveaux défis, composent une pièce de théâtre pour enfants, déroulant une histoire bisounoursée.

On s’inquiète de la confidentialité, scrute les discriminations, surveille les droits individuels.

Mais tout cela sert davantage à valider qu’à interroger. Les critiques ne portent que sur les éléments visibles. Non sur les mécanismes

cachés, les structures, les algorithmes, les im- menses montages non dévoilés des réseaux. Il importe, bien sûr, que la confidentialité des données médicales soit respectée. Et que la propriété des données revienne à chaque indi- vidu dont elles sont issues. Un consentement doit être nécessaire à leur utilisation, et la transparence dominer l’ensemble. Mais tout cela passe à côté de l’essentiel. Le phénomène à l’œuvre pose le problème de façon si radi- calement nouvelle, qu’à le considérer selon ces seuls termes, à l’ancienne, on ne fait qu’accroître sa mainmise sur les libertés.

Car enfin : considérons la situation en ce début 2019. Le numérique entre partout, s’hybride à nos vies, augmente le savoir, modi- fie les rapports sociaux. Il est une lumière nou- velle dans les promesses du progrès. Mille start- up émergent ici et là avec des idées et projets pour changer l’économie et améliorer les vies.

Tout cela existe, mais comme une partie de la vérité : celle qui tisse le storytelling dominant.

L’autre partie, c’est que dans le monde entier, y compris chez nous, avancent des formes de projets numériques totalisants. Des énormes constructions de fermes de serveurs, de fibres, d’algorithmes, de capteurs, d’objets connectés enserrant la planète et ses habitants dans un faisceau de connaissances aux mains de quel- ques entités. Ces ensembles s’organisent dans une étonnante discrétion, en dessous des ra- dars médiatiques, et même hors de toute réelle réflexion éthique ou politique. Pour s’installer, les mégaprojets numériques n’utilisent pas la coercition, mais la promesse d’existences plus faciles, de services adaptés à nos existences, à nos intimes même. Et ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement le contrôle ou la surveillance, tels qu’analysés par l’éthique classique. Mais un changement piloté par quelques-uns de nos comportements, de nos désirs, jusqu’à nos manières de voir le monde.

On savait déjà que Google ou Facebook collectent le plus de données possible. Tous les jours cependant, se révèle un véritable système, qui dépasse de loin la simple optimisation du marketing. De multiples échanges de données, y compris sensibles, se font entre acteurs du numérique, parfois concurrents. Ainsi, en dé- cembre l’ONG Privacy International a rendu public un rapport montrant comment une trentaine d’applications utilisant Android partagent des données avec Facebook. Que ces données soient ou non issues de membres du réseau social. En octobre déjà, des chercheurs avaient conclu que 88 % des applications disponibles étaient susceptibles de transmettre des informations à Alphabet et 43 % à Facebook. La moitié d’entre elles transmettent des informations au réseau

social au moment de l’ouverture du programme, sans que l’usager n’en sache rien. Comment toutes ces données sont-elles utilisées, recou- pées, échangées, vendues ? Et à quelles fins ?

En Chine, le gouvernement prend toujours plus sa population en otage, via un gigantesque projet de contrôle numérique. Toutes les données disponibles, d’où qu’elles viennent, commencent à être utilisées pour surveiller en temps réel tout le monde. L’idée étant de classer chaque individu et chaque entreprise en fonc- tion de ses comportements, de ses messages sur internet ou de son attitude politique. « Le système de “crédit social” que le gouvernement chinois entend mettre en place à compter de 2020 ressemble à un épisode de la série d’anti- cipation dystopique Black Mirror » résume Le Monde du 28 décembre. La forme définitive du processus n’est pas encore décidée. Mais une forte tonalité morale domine. Restriction d’accès à certains emplois, prêts, écoles ou transports publics pour les mal notés, les indis- ciplinés et les résistants. Resteront libres, bien sûr, ceux qui décident des notes.

Comment réfléchir globalement à tout cela ? Se contenter de droits et de devoirs ne suffit pas. L’influence du numérique est trop vaste, omniprésente, insidieuse. Il est de mieux en mieux prouvé que l’élection de Trump a été favorisée par des manipulations d’informations et donc de comportements. Le Brexit aussi s’est joué en ces termes. Les démocraties apparaissent démunies : les plateformes – ou ceux qui les paient – ont plus de pouvoir qu’elles. Les citoyens se laissent prendre comme de la vulgaire friture dans leurs filets invisibles.

Pire : à la fin, les buts visés par ces manipula- teurs apparaissent comme le résultat naturel et spontané du comportement humain.

Avant tout, il s’agit de refuser toute naïveté et fatalité. Des intentions sont à l’œuvre, qu’il s’agit de débusquer. Qui agit ? Qui choisit les options, définit l’évolution et le futur de ces vastes montages numériques et anthropotech- niques ? Et ceux qui agissent – qu’ils soient privés ou étatiques – qui les surveille, les contrôle ? Faut-il jouer le jeu de ces systèmes qui profitent de nos faiblesses, pour en changer les règles de l’intérieur ? Ou alors, le mieux serait-il d’apprendre à les détourner, voire à les hacker ? Comment rétablir des formes de participation démocratique sans lesquelles la liberté perd toute significa- tion ? Une méta-éthique, une approche globale de l’humain aux prises avec ces technologies envahissantes, devient indispensable.

Bertrand Kiefer

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