FACULTÉ DE
MÉDECINE
ET DE PHARMACIE DEBORDEAUX
AUSHSTÉE 1896-97 N° 49
DE
« Aulit dumalade,la valeur de la science
» estrelative ; elle dépendtoujours dusenti-
» mentdel'artiste, de la justesse etdu tact
» aveclesquels il applique àuncasdemala-
» diedonnée, les notions que la théorielui
» fournit ». Trousseau.
br-
THÈSE POUR LE DOCTORAT EN MÉDECINE
présentée et soutenue publiquement le 8
Janvier 1897
par
♦
Fcrnand-Eugène-Céleslin-Joscph BERGEROiV
Né àDompierre(Charente-Inférieure), le 17 avril1865.
professeur.... Président.
professeur.... i agrégé >Juges.
agrégé )
Le Candidatrépondra aux questions qui lui seront faites sur les diverses
parties de l'Enseignement médical.
MM. MORACHE, Examinateursde laThèse { mesnard
SABRAZÈS,
BORDEAUX
IMPRIMERIE Y. CADORET
17 rue montméjan 17
1897
r
FACULTÉ
DEMÉDECINE
ET DE PHARMACIE DE BORDEAUXM. PITRES Doyen.
PROFESSEURS :
MM. MICE.
AZAM Professeurs honoraires.
Cliniqueinterne.
Cliniqueexterne Pathologie interne.. ..
Pathologieetthérapeu¬
tique générales Thérapeutique
Médecineopératoire...
Clinique d'accouchements
Anatomiepathologique
Anatomie
Anatomie générale et histologie
MM.
PICOT.
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FIGUIER.
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AGREGES EN EXERCICE :
section de médecine (Pathologie interneet MêdecÀne légale).
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Pathologieexterne
section de chirurgie et accouchements
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section des sciences anatomiques et physiologiques Anatomie. MM. PRINCETEAU.
CANNIEU. Hhysiologie MM. PACHON.
Histoire naturelle BEILLE.
section des sciences physiques
Physique MM. SIGALAS. I Pharmacie
ChimieetToxicologie.. DEN1GÈS. |
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COURS COMPLEMENTAIRES :
Cliniqueinternedes enfants MM. MOUSSOUS.
Clinique desmaladies cutanéesetsyphilitiques DUBREUILH.
Clinique desmaladies des voies urinaires POUSSON.
Maladies dularynx, des oreilles etdu nez MOURE.
Maladies mentales REGIS. ,
Pathologie externe DENUCE.
Accouchements RIVIERE.
Chimie DENIGES.
Le Secrétaire de la Faculté: LEMAIRE.
Pardélibération du 5 août1S79, la Facultéaarrêté queles opinionsémisesdans les Thèses qui lui sont présentées doivent être considéréescomme propres àleursauteurs, et qu'elle n'entend
leur donner ni approbation niimprobation.
A MON PÈRE
A MA MÈRE
A la Mémoire de mon ami
Daniel BOUHARD
Souvenirs d'une viveamitié etd'une
bonne camaraderie.
A Monsieur le Docteur PICOT
Professeur deCliniquemédicale à la Facultéde Médecine deBordeaux,
Membrecorrespondantdel'Académie deMédecine, Officier de l'Instructionpublique.
A Monsieur le Docteur T. PIÉCHAUD
Professeurdeclinique chirurgicale infantile, Officier de l'Instruction publique,
Chirurgien desHôpitaux.
A mon Président de thèse
Monsieur le Professeur MORACHE
MédecinInspecteur,DirecteurduService de santé du 18eCorps d'armée,
Professeurde Médecine légale,
Commandeur de la Légion d'honneur, Officier de l'Instruction publique,
Membrecorrespondant del'Académie demédecine.
■
■
DE
« Aulit dumalade, la valeur de la science
» estrelative; elle dépend toujours du senti-
» ment de l'artiste, de la justesse et du tact
» avec lesquels il applique à un casdemala-
» diedonnée, les notions que la théorie lui
» fournit ». Trousseau.
INTRODUCTION
Si notre cause réclamait une compétence plus autorisée que la nôtre, qu'ilnous soit
permis de présenter
une excuse.Nous
n'avons pas voulu
faire
oeuvredidactique et donner des conseils
aux praticiens entrés
depuis longtemps déjà dans la carrière.
Notre ambition plus humble ne
vise
pas cebut magistral, et
notre pensée incluse
dans
uncadre plus étroit
aété de
rappe¬ler après nos maîtres, sous un
point de
vuepersonnel toutefois,
les préceptes
qu'ils
nousont enseignés
;heureux si
nous pou¬vons montrer quenous nous avons su
profiter de leur haut
en¬seignement, et mériterune
fois de plus l'assentiment de leurs
suffrages pour les efforts que nous aurons
faits.
C'est donc simplement un
devoir d'écolier
que nousleur pré¬
sentons, et si malgré tout, dansle courant
de
notretravail,
noussommes au-dessous de notre tàclie, que leur indulgence nous soit acquise, puisque
parmi les nombreux sujets qui s'offraient
à nous, pour notre
travail inaugural,
nousrevendiquons le mé-
— 14 —
rite, peu téméraire d'ailleurs, d'avoir choisi celui qui nous plai¬
sait entre tous.
Notre sujet apparaîtplus philosophiquequemédical. Pourtant
nous ne nous livrerons pas ici à des conceptions ardues et sub¬
tiles que présentent parfois certaines théories philosophiques.
Qu'on se rassure, nous n'allons point analyser Kant ou Leib- nitz, ni entreprendre une étude spéculative de haute métaphy¬
sique.
Tout au plus pouvons-nous invoquer une leçon de philoso¬
phie positive, basée sur des faits d'expériencequenouscroirons
avoir dégagés de cet art si difficile qu'on appelle la Médecine.
Ne fait-on pas la philosophie de l'histoirepardes considérations appuyées sur les faits historiques ?Dans le même senslesScien¬
ces, les Arts et les Beaux-arts ont leur philosophie qui s'échap-
pe: les premières de leurs lois ; les seconds, de leurs métho¬
des; les derniers enfin, de leurs conceptions variées et infinies
par lesquels ils nous représentent le Beau, le Vrai, le Bien.
C'est dans cet ordre d'idées que nous avons écrit les pages quivontsuivre.
Mais avant tout, notre premier soin doit être de remercier
M. leprofesseur Morache de l'honneur qu'il nous faiten accep¬
tant laprésidence de notre thèse. Qu'il soit assuré, de plus, que
nous emporteronsun vif souvenir desesinoubliables leçonssur la Médecine légale.
M. le professeur Picot a droit à notre reconnaissance pour le
dévouement qu'il nous a toujours montré dans son enseigne¬
ment de la clinique médicale pendant l'année que nous sommes resté dans son service.
Nous n'oublierons pas M. le professeur Piéchaud. Nous lui
adressons ici nos remerciements les plus sincères pour le zèle déployé pour notre instruction, et la sympathie qu'il a bien
voulunous témoigner, pendant plus d'un anpassédans ses sal¬
les à l'Hôpital des Enfants.
CHAPITRE PREMIER
de l'esprit d'observation proprement dit et en général
Avant d'entrer pleinement dans notre
étude, il importe
en première ligne debien définir notre sujet,
carcette définition
sera la base, la pierre d'achoppementen un
mot,
surlaquelle
nous allons essayer d'élever notre modeste
édifice de littérature
médicale.
Sans vouloir étudier minutieusement la genèse de l'esprit d'observation, ou pour nous servir comme en
médecine du ter¬
me consacré, établir son étiologie, nous allons
cependant
nousefforcer de montrer ce que l'on doitentendre par
là.
Est-ce à dire pour cela que la
question de l'hérédité, de l'in¬
fluence du milieu et de l'éducation nécessairepour développer l'esprit d'observation chez
l'individu soit à dédaigner? Il serait
irrationnel de prétendre le
contraire. Ce sont là,
eneffet, autant
de facteurs qui ont toute leur importance.
Pour l'hérédité,il nous suffirade lanommer.
Quant
auxdeux
autres, nous croyonsprématuré de
les aborder dès maintenant
dans un sujet d'une aussi courte
haleine,
nousréservant le soin
d'y revenir suffisamment en temps
opportun.
Peut-être sera-t-on étonné de nous entendre proclamer
qu'un
homme est d'autant plus observateur
qu'il possède d'imagina¬
tion. Et par là, nous écartons a
priori le
senshabituel dans
lequelce mot est
compris
; car, cen'est point cette imagination
dont parleVictor Hugo :
Elle faitsontravaild'accouchementsansfin,
Elleapournourissonl'universelle faim,
ou bien la même, chantée par Delille,
L'imagination,ingénieuse àfeindre,
Embellitlesobjetsquel'œilnepeutatteindre;
— 1G —
qui va nous intéresser. N'est-ce pas elle encore, cette folle du logis, qui peuple les légendes de héros mystérieux et conduit
notre esprit à travers les Mondes les plus chimériques de l'In¬
connu et de la Poésie? C'est elle qui donne des ailes à Pégase
et un char au Soleil. Voilà bien l'imagination créatrice. Quant à la seconde (celle que nous voulons désigner), d'une acception plus directe, c'est l'imagination passive de quelques Auteurs (1).
Celle-ci consiste dans la faculté que possède l'esprit d'être plus
ou moins sensible à l'impression des images; à les distinguer
nettement d'abord, et même à les faire revivre ensuite par la mémoire, son précieux auxiliaire, qui la transformerait, selon
l'heureuse expression de Bossuet, en sensation continuée.
N'est-ce pas dire, en un mot, que pour observer les phéno¬
mènes du monde extérieur, il faut d'abord les voir? Si c'est là
unevérité, elle mérite d'être méditée.
En effet, parmi ceux qui voient,tous perçoivent-ilsà un même degré les images et dansun sens plus général les phénomènes?
Assurément, non. Les uns et les autres sont si complexes ! Cer¬
tains ont l'impression visuelle des objets sans en reconnaître
beaucoup de détails. Si ceux-ci n'avaient pas souvent de l'im¬
portance, il n'y aurait aucun avantage à les distinguer; mais
nous verrons par la suite qu'il en est tout autrement et, qu'en
médecine en particulier, il importe surtout de distinguer et de distinguer nettement. Dans ce sens, nous ne disons rien de
nouveau, et nous nous rappelons avec quelle insistance le cli¬
nicien nous a recommandé d'être scrupuleux dans notre exa¬
men, auprès du malade.
Mais l'observation s'arrête-t-ellc à ce rôle, passif en somme, de l'intelligence d'être plus ou moins douée de lapuissance de
(1) La plupartdespsychologues distinguent dans l'imaginationunepremière fonc¬
tionqui consisterait ù, reproduire purementetsimplement les imagesouformessensi¬
bles desobjets, et qu'ils nomment mémoire imaginativeouimagination reproductrice.
Rabier, psychologie, chapitreXVII,p.199.Telle est on effet la premièresorted'ima¬
gination; celle que nous appelons imagination passive, qui ne consiste pas surtout dans le souvenir de laperception, mais dans la vivacité de la perception elle-même.
— 17 -
percevoir les idées?
(1) Non. Il lui incombe
uneautre tâche
nonmoins importante,pour ne pas
dire davantage, dans laquelle
elle devient active; car, elle travaille maintenant sur
les maté¬
riauxacquis dans sa première
phase. Elle fait le choix entre les
phénomènes, les compare,
saisit leurs analogies, écarte
ceux quipourraient nuire à sa cause ouà
sonétude et
conserve, au contraire, avec un soin jaloux ceux surlesquels elle
vas'ap¬
puyer pourargumenter,ou
arriver
àla connaissance de la vérité.
C'est là la seconde opération de
l'observation
:l'analyse. Dis¬
tinguer etapprécier les choses
distinguées, tel serait
pour nousle fond même de cet esprit d'observation que
chacun possède à
un degré plus ou moins grand, que
la pratique développe,
mais dont le plus grand facteur est, sans
contredit, la disposi¬
tionnaturelle.
Après avoir observé, ou
autrement dit, distingué et jugé, il
nous reste à vérifier ce que nous avons cru reconnaître.
Com¬
ment le ferons-nous, si ce n'est par
l'expérimentation?
Celle-ci estune arme puissante pour l'observateur.
Nous
neferons que la nommer en passant,
puisqu'elle n'offre qu'un
intérêt de second plan dans notre sujet.
Voyons maintenant commenton
envisage ordinairement l'ob¬
servation : « En philosophie, on divise
l'observation
enobser¬
vationpsychologique,
c'est-à-dire s'appliquant
auxseuls phéno¬
mènes internes, etenobservation proprement dite dans
laquelle
l'esprit, au moyen des sens,s'applique à étudier les faits qui
sepassent dans les corps
qu'il
veutconnaître. Sa première espèce
d'observation est l'objet propre de la
psychologie. L'observa¬
tion comprend deux opérations
distinctes
:l'analyse et la
syn¬thèse » (2).
On vient de le voir, l'observation serait divisée en deux
caté¬
gories. Dans la première, son champ
d'expérience est le monde
de la pensée; dans la seconde,
c'est celui du monde extérieur,
(1) EtSoç (image).
(2)Larousse,article observation.Iln'est pointparléici de l'imagination que nous plaçonsenpremière ligne dansl'observation. Elle est cependant essentielle. Quant
à l'analyse, nous l'avons déjàsignalée dans la secondepartie de l'observation.
Bergeron 2
du monde physique en un mot. Mais l'observation est une, et
dans les deux cas son processus est le même.
Pour observer les phénomènes psychiques, en effet, c'est
encore àl'imagination déjà décrite qu'elle a recours enpremier
lieu. Ceux-ci se manifestent par des signes extérieurs, qu'il importe de bien saisir, pour faire la dénomination des senti¬
ments qui leur ont donné naissance.
Nous nous expliquons : Par exemple, la douleur morale se reconnaît à l'attitude même du sujet, à son caractère qui peu à
peu oubrusquement a changé. De gai qu'il pouvait être aupa¬
ravant, il est devenu triste et morose. Rien ne peutl'arracherà
sa douleur, et, tout entier envahi par ses sentiments affectifs, il
les traduit au dehors par mille riens qui attirent l'attention de
ceux qui l'entourent, leur permettent pour ainsi dire de lire
dans son âme et de préciser les états d'esprit dans lesquels le sujet en observation se trouve plongé. Voyez cette mère qui
vient deperdre son enfant. Elle est à genoux auprès du lit de
l'être chéri qui lui a été ravi. Les larmes inondent sa face; les sanglots étouffent sa voix et son corps s'affaisse sousle poids de
l'infortune : elle cache son visage entre ses mains crispées en inclinant vers ses genoux sa tête voilée de longs cheveux. Son désespoir est déchirant. Quelques jours plus tard et longtemps
encore, l'étranger pourra découvrir dans sa physionomie la
trace du malheur qui la frappe.
Tous les phénomènes intimes ne se manifestent pas aussi
clairement que cela, et il y a loin, en effet, entre la grande
douleur morale que nous venons de décrireetun simple mécon¬
tentementdont les signes extérieurs seront moins sensibles, et
dont l'observation sera plus délicate. D'où habileté nécessaire
pour celui qui observe.
Pour ce qui concerne le monde physique, on conçoit sans
peine combien son territoire est immense, étant donné les
ordres variés de phénomènes que l'esprit peut s'appliquer à
étudier. Aussi nombreux qu'ils puissent être, nous nous adres¬
serons de préférence à ceux compris dans les trois grandes
classes appartenant aux Sciences, aux Arts et aux Beaux-Arts.
Dans les Sciences, l'importance de l'observation est
moindre
que dans les seconds. C'est que
celles-ci obéissent
àdes règles
immuables, invariables, appelées pour cette raison,
lois. Qui
oserait prétendre que le principe d'Archimède,
vrai
àParis, est
faux à Saint-Pétersbourg,invariable à Berlin et utopie à
Pékin?
Aussi, pour produire un phénomène
d'un ordre scientifique
quelconque, il n'est pas surtout
nécessaire d'avoir observé, il
suffit de ne pas ignorer. Pour porter de
l'eau
àl'ébullition,
nous devons avoir une température de 100° et une
pression
atmosphérique égale à 760 millimètresde
mercure.Mais où donc est-il avantageux de savoir observer dans les Sciences, si ce n'est dans leurs applications (1)? Que d'observa¬
tionnefaut-il pas souvent àl'architectepour
élever
un monumentouàl'ingénieur pour mener à bonne fin son œuvre?
Il leur faut
autre chose que la connaissance des
Mathématiques, des lois de
la Physique oude celles de la Mécanique,
ils doivent s'en servir
habilement et d'une façon opportune. Le hasard
parfois,
certes,est d'un grand secours, mais il esttrop souvent
infidèle. Quant
à cette qualité précieuse, qu'on
lui donne le
nomd'attention,
de circonspection, de sagacité ou
qu'en
termeplus familier
on l'appelle coup d'œilprofessionnel, c'est toujours
unetendance
de l'esprit à observer qui aura
présidé
à saformation.
Parlerons-nous maintenantdes Arts et des Beaux-Arts? Que
de science observatrice ne faut-il pas à l'orateur pour savoir
manier son auditoire, au médecin pour reconnaître le mal et l'enrayer, aulittérateurpournous retracer une scène
vécue,
au commerçant même, àl'industriel, etc., etc.?Que de sensibilité à l'impression des images ne
faut-il
pas d'abord au peintre, au sculpteur, au poète, pour nous repro-(1) Mais où l'observation joue encore le plus grand rôle dans les sciences, c'est
dans les découvertes scientifiques qui concourent au progrès des sciences elles-
mêmes. De faits observés, surgit alors chezl'homme de génie le trait de lumièreque lui fait entrevoir denouvelles analogies entre des phénomèmes paraissant éloignés.
Alorsseposel'hypothèse d'oùdécoule l'expérimentation qui vient l'expliquer. Nous
n'aborderonspoit ici cette question qui pourrait faire à elle seule l'objet d'un nou¬
veautravail: « Del'espritd'observation dans lesdécouvertesscientifiques».
— 20 —
duire des tableaux de la Nature dansce qu'elle a de plus beau?
On le voit, l'esprit d'observation a des branches nombreuses qui lui permettentdese spécialiser. C'est lui qui fait l'originalité et'l'individualité, et quiconque peut être doué pour être avocat qui serait mauvais médecin.
Aussi, de toutes ces considérations découle la définition du sujet qui nous occupe et que nous formulons désormais de la façon suivante : Onappelle esprit d'observation cettedisposition
naturelle par laquelle certains sont plus heureusement doués de
la faculté de percevoir les phénomènes délicats et difficiles à
discerner et de saisir mieux leurs rapports.
Nous établissons donc une nuance bien marquée entre l'es¬
prit d'observation et l'observation elle-même. L'un estplutôt
une aptitude particulière pour observer, tandis que la seconde
est une méthode, un procédé d'investigation. Au fond, leur éloi¬
gne meut ne parait pas être si grand, bien qu'il existe, et nous
ne croyons mieuxle signaler qu'en le caractérisant par une dif¬
férence d'intensité entre le premier et la dernière.
Ceci posé, abordons maintenant notre étude et voyons dans quelle directioncetesprit d'observationestsusceptible de s'exer¬
cer enmédecine et quels peuvent enêtre ses heureux bienfaits.
CHAPITRE II
SON RÔLE EN SYMPTOMATOLOGIE
Nous avons vu que l'esprit
d'observation et l'observation
pro¬prement
dite,
nedifféraient
que par unenuance; l'un étant
une disposition
naturelle à observer, tandis
quela seconde
n'était en somme qu'unprincipe que
le médecin
nedevait
pas perdre de vue,s'il veut arriver d'une façon plus sûre au dia¬
gnostic et aux
conséquences de
cedernier : le pronostic et le
traitement. Commenousl'avons égalementdémontré,
l'observa¬
tion se diviserait en deux parties : tout
d'abord, l'esprit est
pas¬sif; en second lieu, au
contraire, il devient actif. A la phase
passive
correspond,
enmédecine, la perception des symptômes
de la maladie que l'on
étudie
etdont
onveut arrêter la marche.
Par symptômes nous comprenons,
bien entendu,
nonseulement
ceux qu'il nous a été
permis de constater de visu, mais encore
ceuxque les autres sensnous
auront révélés (1).
Dans la première
opération de l'observation, l'esprit est at¬
tentif et impressionné;
c'est là qu'il
serafrappé
parun ouplu¬
sieurs symptômes
dominants qui vont désormais lui donner
l'éveil et le diriger dans ses
recherches. Avec
cesdonnées, le
second rôle de l'observation va se jouer.
Le raisonnement mé-
(1)Quandnousavonsplacé notreimagination comme la
première qualité de l'ob¬
servation, celatient àce quelavueest, detousnos sens, leplus actif,celui quinous
faitconnaître leplus grand nombred'objets et de différences, celui aussi dont les
imagessontrestauréesavec le plus defacilité. Nousl'avonsdéjà indiqué, c'est
la
vuequifournitaux peintres etaux sculpteurs tous les éléments de
leur art, à la poésie
descriptive la plupart deses sujets et ses plus belles images. Telle est
l'origine du
motimaginationdontl'élymologiese rapportemanifestement au sensdelavue.
C'est
donc parmétaphorequenoustransporterons sasignificationaux
phénomènes
perçusparlesautressens.
clical va se donner libre carrière, sans toutefois user d'indépen¬
dance. Les matériaux recueillis serontexaminésminutieusement par le praticien.
Il écartera les uns qui lui paraissent de minime importance,
pour s'appesantir sur les autres et lespasser, pourainsidire, au crible de sa science médicale qui estsubjectiveetpar suite rela¬
tive. Tout le monde ne peut être un Ducliesne ou un Trous¬
seau.
Nous venons de nommer Ducliesne de Boulogne. Ne lui devons-nous pas l'étude de l'ataxie locomotrice, de cette mala¬
die qui, grâce à lui, est unedes mieux connuesdu cadre nosolo-
gique : « Abolition progressive de la coordination des mouve¬
ments et paralysie apparente contrastant avec l'intégrité de la
force musculaire, tels sont les caractères fondamentaux de la maladie queje me propose de décrire, dit-il. Ses symptômes et
sa marche en font une espèce morbide distincte, je me propose de l'appeler ataxie locomotrice ». Comme le fait remarquer M. Dieulafoy, cette première phase du mémoire de Ducliesne prouve combien ce grand observateur avait d'emblée mis en
saillie les grandes lignes de la maladie qui porte aujourd'hui
son nom.
Il est évident que si nous nous trouvons en face d'un malade
qui, depuis un an ou deux et davantage, voit la coordination de
ses mouvements s'abolir progressivement ; si d'un autre côté
l'intégrité desaforce musculaire parait conservée,nousn'aurons pas de peine, semble-t-il, à diagnostiquer la maladie en pré¬
sence de ces deux caractères principaux signalés, comme nous venons de le voir, parDucliesne de Boulogne. Maisles manifes¬
tations morbides ne se montrent pas toujours avec autant de lumière devant l'esprit du clinicien. Cette maladie, en effet, que
nous prenons pour exemple ne se rencontre jamais avec cette netteté, et pourtantil est nécessaire dès le début d'en établir le
diagnostic pour la pallier autant que possible, et surtoutpour
nepasla confondreavecd'autresmaladiesprochesetd'une appa¬
rence symptomatologique presque similaire. C'est là que s'im¬
pose pour nous la nécessité de démontrer l'importance de celte
imaginationquenous
qualifierons maintenant d'imagination mé¬
dicale,
puisqu'elle
sespécialise
pourenregistrer les phénomènes
d'un ordre biendéterminé :
les symptômes des maladies (1).
Le malade se présente, se
plaignant de douleurs rapides et
éphémères comme
l'éclair.
«Ces douleurs sillonnent le membre
inférieur et se succèdent coup sur coup sous
forme d'accès qui
ont laissé comme trace de
leur
passagede petites taches ecchy-
motiques de
la
peau.Les accès se sont répétés nuit et jour, plu¬
sieursjours de
suite, puis ils ont disparu laissant le malade en
repos
pendant des semaines et des mois. Enfin, depuis peu,
elles ont reparu
comparables à
uninstrument piquant qu'on
enfoncerait, en le tordant,
dans les chairs et dans les os ; par¬
fois elles siègent autour
d'une jointure et donnent une sensation
de broiement » (2).
En premier lieu,
l'esprit est donc frappé par cette description
que fait
le malade, et semblable à la plaque photographique,
tous ces symptômesdoivent
s'y
graverfidèlement; avec d'autant
plus de force que
la pensée même du médecin est capable de
lesfixer. Quand nous disons
fidèlement, c'est vouloir qu'aucun
détail ne soit laissé de côté, et
voilà justement
enquoi cette
première
qualité, l'imagination, est essentielle. Ainsi, si nous
reprenons
l'exposé des symptômes, nous mettrons le doigt sur
les différents mots correspondant à
des images qui ont toutes
leur importance, importance
qui
serévélera tout-à-l'heure,
lorsque l'esprit,
de passif qu'il était dans son attention et sa
puissance
fixatrice, deviendra actif. C'est alors qu'il lui faudra
examiner tour à tour la valeur de ces
éléments instructifs qui
vont faire poids dans
la balance de
sonjugement médical.
Voyons les mots
saillants
:éclair, sillonnent, coup sur coup,
(1) Laspécialisation peutaller trèsloin. On a
rarement
aumême degré le
sensdes
formesetlesensdes couleurs. Dans la perception visuelle des objets, les uns
sont
plusfrappésparle contour,lesautrespar la couleur.
Les premiers voient les objets
commedesdessins,les autres commedestaches;ceux-là font les peintres
dessina¬
teurs,ceuxci lespeintrescoloristes.Rabier,Psychologie,chapitre
XIX,
p.223.
(2)Dieulafoy,Pathologie.
24
taches ecchymotiques, instrument piquant, en le tordant, broie¬
ment.
Après ces images principales qui ont dû saisir l'esprit, nous allons voir de quelle façon s'opère leur assimilationdans l'intel¬
ligence sensible à l'impression imaginative : « Les douleurs ressemblent à un éclair et sillonnent le membre inférieur ». Ici
nous nous arrêtons, carvoilà le premier signe important (nous
ne l'avons pas mentionné à dessein) qui doit avertir et le mot indicateur peut très bien passer inaperçu. Les douleurs sont
caractéristiques et seront reconnues, mais ce qui dans rénumé¬
ration sembleraitsusceptible d'être négligé, c'est l'endroitmême oùcesdouleurs ontpris leur lieud'élection: le membre inférieur.
Elles pourraient tout d'abord être considérées commesillonnant le corps dans ses différentes parties; tandis que si nous avons
consigné à la fois le caractère de la douleur et sa localisation, lorsque l'analyse se fera, le rapport qui existe entre douleur fulgurante et membre inférieur,nous mettra aussitôt sur la voie dudiagnostic. Ne savons-nouspas déjà, pour l'avoir appris dans
nos études préparatoires à la pratique médicale, que le début
de la maladie que nous étudions se manifeste leplus ordinaire¬
ment par des douleurs fulgurantes dans les membres inférieurs,
avant d'arriver à l'incoordination progressive de leurs mouve¬
ments? L'expression membre inférieur, ilestvrai, aune couleur
pâle àcôtéde éclairetsillonnent; aussisera-t-on exposé, comme
nous l'avons fait remarquer, à le laisser dans l'ombre. L'image représentée par ce mot est plus délicateà saisir que ses voisines
et sera d'autant mieux distinguée que l'esprit est apte à la
reconnaître. Nous nous hâtons cependant d'ajouter que si dans
le cas présent les choses nous apparaissent ainsi, il en serait
tout autrement en face du malade lui-même qui rendrait le
tableau de ses douleurs plus saisissant, et qui ne manquerait
pas d'enindiquer le siège par le geste, en les spécifiant par la parole. Nous avons pris cet exemple aussi simple que possible
pour démontrer la théorie que nous défendons. Tout à l'heure,
nous entrerons davantage dans le vif de la question pour envi¬
sager le fait dans la pratique.
— 2o —
Nous continuons donc notre examen. Les douleurs sont sur¬
venues coup surcoup, en
laissant
commetrace de leur passage
de petites taches
ecchymotiques. Rien de marquant jusque là
qui nous paraisse
susceptible d'être oublié, mais si nous arri¬
vons à laphrase suivante, nous
trouvons
queles accès
serépè¬
tent nuit etjour. Ici l'attention
pourrait être moindre à
ce pas¬sage, et par conséquent ne pas
tenir compte de cette circons¬
tance où les douleurs se produisent,
absorbée
oudistraite
qu'ellepourrait
être parles images beaucoup plus vives qui
suivent, caractériséespar instrument
piquant enfoncé
enle tor¬
dant dansles chairs et les os, et enfin, en dernier
lieu,
parle
mot broiement.
Le rôle de cette faculté imaginative s'arrête là et
maintenant
que le
diagnostic
apris
sadirection, muni de ces premiers
renseignements importants,
il relève de la seconde partie de
l'observation de bien examiner leur valeur et de les
compléter
par d'autres que
le malade n'aurait
passignalés, soit par oubli
soit par
impossibilité de les constater lui-même. C'est alors que
le médecin interrogera le malade, lui
demandera s'il n'a
pas éprouvé descrises douloureuses ailleurs
quedans les jambes ;
aux viscères par exemple et à
l'estomac
enparticulier. Il exa¬
minera le réflexe rotulien, dont l'absence est un
signe des plus
précoces du tabèsdorsalis. Du côté des
yeux,il se rendra compte
s'il n'y a pas de
diploplie, d'amblyopie, etc., etc. Il fera de
l'expérimentation en un
mot. Comme le dit M. Liard, l'obser¬
vateur lit, l'expérimentateur
interroge (1).
Les symptômes étant tous
recueillis, l'habileté du praticien
est-elle dégagée? Bien au
contraire. Il
va serévéler
unefois
encore dans son individualité parune seconde
aptitude
:savoir
associer et comparer. De là
dépend
endernier lieu le diagnos¬
tic.
Nous venons de voir la démonstrationthéorique de notre pro¬
position. Interrogeons
maintenant les faits
;ils sont aussi pro¬
bants. Dans cette circonstance, nous ne
saurions donner des
(1) Liard, Logique,p. 105.
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exemples personnels, pour qu'onne puisse pas invoquer àjuste
titre notre inhabileté et notre inexpérience. D'autre part, une
erreur dediagnostic dignement patronée serait d'une recherche
si délicate, que nous sommes dans la nécessité d'avoir recoursà
un artifice. Suivant une phrase célèbre : Nous prendrons notre
bien où nous l'aurons trouvé.
M. Dieulafov, dans saremarquable leçond'ouverture ducours de pathologie interne, après avoirrecommandé l'importance de
l'étude symptomatique desmaladies, cite l'observationsuivante: Un jeune garçon de quatorzeans, peu développé pour son âge,
avait depuisquelques mois desindigestionsquisurvenaient la nuità intervalles plusou moins éloignés. Ajoutez à cela que cet enfant se
plaignait de mauxde tête, surtout au moment de ses indigestions.
Sachez seulement que samère était rhumatisante, et vous ne trou¬
verez pas tropdéplacé qu'on eût porté toutdabord le diagnostic de dyspepsie migraineuse chez cejeunegarçon voisin de la pubertéet issu de souche arthritique.
Un traitement fut institué, danslequel les alcalins etles toniques jouaientle principal rôle; le régime alimentaire fut sévèrement sur¬
veillé, on supprima presque complètement les aliments gras et les
aliments féculents, l'enfant dut modérer son travail et faire beau¬
coup d'exercice en plein air. Mais, en dépit de ce sage traitement, la situation s'aggravait, les maux de tète devenaientplus fréquents et plustenaces, l'enfant avait mauvaise mine; il perdait l'appétit; il maigrissait àvue d'oeil, soncaractèrese modifiaitet son intelligence
n'avaitplus lamême vivacité.
Alors le diagnostic prit une autre direction; la céphalalgie, les
vomissements et l'amaigrissement éveillèrent des soupçans de mé¬
ningite tuberculeuse; le médecin fit part de ses craintesà la famille,
etles parents, extrêmementalarmés, demandèrentuneconsultation.
Ici le maître ajoute :
Vous allez voir, Messieurs, qu'on avait suivi une fausse piste, et cela parce qu'on avait fait une mauvaise sémiologie, parce qu'on s'était contenté d'enregistrerles différents symptômes, sans recher-
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cher, parune enquêteminutieuse, ce quechacun de ces
symptômes
pouvait présenter departiculier.
D'abord tous les symptômes
avaient-ils
étésaisis, et cela clans
les conditions exactes de leur production ?
L'imagination, en un mot,
du médecin traitant avait-elle été
vivementfrappée par le
tableau descriptif de la maladie telle
qu'elle s'offrait à ses
yeux? Etait-elle suffisamment exercée
ousuffisammentapte à distinguer?
Poser la question,
cen'est
pasla résoudre.
En nous rapportant au premier
fait
que nous avonscité dans
notre exemple de l'ataxie
locomotrice,
nous avonssignalé cette
particularité grâce àlaquelle
unsigne d'une importance réelle
pouvait être
négligé
et, parconséquent, laisser le diagnostic
ensuspens ou, ce qui est
plus regrettable, lui donner
unefausse
direction. Dans cette circonstance, la chose s'était présentée :
L'enfant, disait-on, vomissait parfois ses aliments,
mais,
remar¬quez que ces vomissements n'avaient
jamais lieu dans la journée,
ils survenaient la nuit, et ils survenaient brusquement, en plein
sommeil, sans nausées, sans malaise, sans avoir été annoncés par
aucun prodrome.
Le symptôme vomissement
avait donc été constaté
enpremier
lieu, mais comme un Symptôme presque vague,
général, banal
et mal associé.
L'esprit ne l'avait pas
enregistré dans
soncadre naturel. Il
avait été semblable à ce peintre, qui voulant nous représenter
untableau champêtre, ne nous
aurait donné
quedes portraits
de paysans. Les
vomissements avaient donc lieu, mais toujours
la nuit « en plein sommeil,
brusquement,
sansnausées,
sansmalaise, sans avoir été annoncés par aucun
prodrome
».Voici
les circonstances reconstituées et mieux encore bientôt. Alors,
intervientl'expérimentation :
Muni de ce premier renseignement, dont l'importance est capi¬
tale, lemédecin consultantdésirant avoirles détails les plus