EFFET DE L’ABSENCE D’INFORMATIONS OPTIQUES
ET DE CONTACT PHYSIQUE SUR LA MANIFESTATION DES RELATIONS HIÉRARCHIQUES
CHEZ LES BOVINS DOMESTIQUES
Marie-France BOUISSOU
Colette LAVENET P. ORGEU Station de
Physiologie
de laReproduction,
Centre de Recherches de
Tours,
I. N. R. A.. .,37 -
Nouzilly
R!SUMÉ
Toutes les
paires possibles
d’un groupe de huitgénisses,
dont les relations sociales étaient connues, ont été soumises à desépreuves
decompétition
alimentaire de 3 minutes.Les animaux de
chaque paire
ont été mis enprésence cinq
fois dans chacune des situations suivantes :- témoins : les animaux se
voyant
etpouvant
entrer encontact ;
- les deux animaux étant
privés
d’informationsoptiques ;
- les animaux ne
pouvant
entrer en contactphysique.
Les résultats ont montré que la
privation
d’informationsoptiques n’empêche
pas l’extério- risation des relationshiérarchiques.
Par contre, lasuppression
de lapossibilité
du contactphysique
la
perturbe complètement.
Parailleurs,
le rôle de la reconnaissance individuelle dans le maintien des relations sociales estsuggéré.
INTRODUCTION
Une organisation hiérarchique des groupes de Bovins domestiques
aété mise
en
évidence par de nombreux
auteurs(S CHEIN , F OHRMAN , r955 ; G UHL , A T K E SO N , 1959
; B!II,HARZ, M YLREA , 19 6 3 ; Bomssou, 19 65 ; H OOK et al., ig65 POPZIG, 19 65 ;
D
ICKSON
etal., zg6 7 ; B RANTAS , 19 68). Les relations de dominance-subordination
existant entre les animaux s’extériorisent, soit par des manifestations de type agres-
sif : luttes, coups,
menaces,soit par la soumission passive des animaux dominés
qui s’écartent à l’approche d’un dominant et lui cèdent le pas lorsqu’il
y acompé-
tition. Dans
ungrand nombre de
cas,il n’y
adonc pas de contact physique entre
les animaux, et des signaux agissant à distance interviennent seuls.
I,’étude de
cessignaux est importante pour comprendre le mécanisme d’établisse-
ment et
de maintien des relations sociales. Dans cette étude,
nous avonscherché à préciser le rôle respectif des informations optiques
etdu contact physique, lors
de la manifestation des relations de dominance-soumission.
MATÉRIEL ET MÉTHODES
A. - Les animaux
Cette étude a
porté
sur huitgénisses
de race Frisonne PieNoire, âgées
de 3ans, entretenues ensemble en stabulation libredepuis l’âge
de 6 mois.Une centaine d’heures
d’observations,
effectuées au début del’expérience,
apermis
deconnaître les relations existant entre tous les animaux.
Ces
génisses
étaient habituées auxmanipulations
par lesexpérimentateurs
et familiariséesavec les
dispositifs expérimentaux
et la situation decompétition.
B. -
Épreuves de compétition
Nous avons utilisé une
épreuve
decompétition
alimentaire àlaquelle
sont successivement soumises toutes lespaires possibles
du groupe. Une telleépreuve
facilite l’extériorisation des relations existant entre les animaux(Bomssou, 1970 ).
Les 28
paires
constituées àpartir
des 8 animauxexpérimentaux
ont étéréparties
de tellesorte
qu’un
animal ne soit utiliséqu’une
fois parjour
et avec un seulpartenaire ;
l’ordre danslequel
un animal donné rencontrait les autres était déterminé au hasard. Les animaux dechaque paire
ont été mis enprésence cinq
fois dans chacune des situations suivantes :- témoin : les animaux se
voyant
etpouvant
entrer encontact ;
- les deux animaux étant
privés
d’informationsoptiques ;
- les deux animaux ne
pouvant
entrer en contactcorporel.
Les
épreuves
avaient lieu dans un parc de 30 m2proche
de celui où vivaient habituellement lesgénisses,
le matin entre 9 h et mh,
les animaux étant àjeun depuis
la veille.La
suppression
des informationsoptiques
a été réalisée en faisantporter
aux animaux unmasque
d’épaisse
toile couvrant entièrement la tête àl’exception
de l’extrémité du mufle(fig,
1a).
Les animaux étaient conduits dans un couloir de contention où le masque leur était
appliqué ;
ils devaient ensuite sortir du couloir pour accéder au parc
d’expérience. Chaque génisse
a étéindividuellement habituée à cette situation. Au cours de
l’expérience,
onapportait
l’alimentlorsque
les deux vachesmasquées
étaient entrées dans le parc de test.Lors des
épreuves
sans contactphysique,
le parc était divisé en deuxparties
par une cloison constituée de barreauxverticaux ;
au centre et en bas de cedispositif
étaitpratiquée
une ouver-ture de 40 x 40 cm où se trouvait fixé le seau d’aliment. Les animaux étaient
placés
depart
et d’autre de la
cloison,
ilspouvaient
donc recevoir des informationsoptiques
et olfactives maisne
pouvaient échanger
de stimuli tactiles que par l’extrémité du mufle(fig. 2 ).
Dans les trois situations
expérimentales,
letemps
d’alimentation dechaque
animal était chronométré au cours d’uneépreuve
de 3 minutes ; celle-ci débutaitlorsque
tous deux étaientégalement proches
du seau, cequi
seproduisait spontanément
dans lamajorité
des cas.Lorsqu’au
contraire la vache dominée refusait de
s’approcher malgré
l’intervention del’expérimentateur, l’épreuve
débutait une minuteaprès
l’introduction de l’aliment.RÉSULTATS
Les résultats des épreuves témoins confirment
ceuxobtenus précédemment (Bomssou, 1970 ) : dans
tousles
cas,la dominante de chaque paire s’alimente seule
pendant les 3 minutes (tabl. i).
Lorsque les animaux sont privés de
vue, nousn’avons plus
uneréponse de type
tout
ourien ; alors que précédemment les vaches dominées
nes’étaient jamais alimentées, elles
ontmangé dans
cettesituation
aumoins
10secondes dans 23 paires
sur
2 8 ; dans 4 paires, la dominée
amême,
au coursde certaines épreuves, mangé plus que la dominante. Cependant, la moyenne des temps d’alimentation des animaux dominants de chaque paire
reste nettementsupérieure à celle des animaux dominés
(tabl. z).
Lorsque les animaux
nepeuvent
entrer en contactphysique, les moyennes
des temps d’alimentation des dominantes
etdes dominées sont égales ; dans toutes
les paires,
et au coursde toutes les épreuves, la dominée
amangé
enmême temps que la dominante. Dans presque la moitié des
cas,elle
amangé plus (tabl. z).
Alors que précédemment,
nousavions envisagé le temps moyen d’alimentation des dominantes et des dominées de chaque paire,
nouspouvons calculer le temps
moyen d’alimentation de chaque animal opposé à tous les autres, afin d’avoir
uneestimation de la situation
ausein du groupe (fig. 3 ).
Dans le
casdes épreuves témoins, le temps d’alimentation moyen de l’animal
adu groupe est de 3 minutes, celui de l’animal
Cilest nu1; les temps d’alimentation des autres animaux
serépartissent dans
unordre décroissant correspondant à
l’ordre hiérarchique. A deux reprises cependant,
nous avonsdes temps égaux dus
au
fait que les animaux considérés étaient ex-aequo quant
aunombre d’animaux dominés, la hiérarchie du groupe n’étant pas linéaire. Lorsque les génisses sont privées d’informations visuelles, les temps d’alimentation suivent
encore assezbien l’ordre hiérarchique, alors qu’ils
sontabsolument
sansrapport
aveclui lorsque les
animaux
nepeuvent entrer
en contactphysique.
Même
au coursdes épreuves où les animaux sont privés de la
vue, onobserve
un
certain nombre de manifestations agressives qui sont,
commecelles survenant
au
sein du groupe, unidirectionnelles
etconformes
auxrelations sociales existant
entre eux.
Dans
cesconditions, les évincements
sonttrès semblables à
ceuxobservés lors des épreuves témoins, qu’ils résultent d’un léger coup donné
avec uneseule
corne
(fig. 4
aet 4 b)
oud’un coup plus violent pouvant même être suivi d’un début de poursuite.
Dans le
casoù les animaux
nepeuvent
entrer encontact physique, lorsque les génisses dominées s’alimentent, les dominantes essaient de les évincer, mais elles
ne
peuvent que les repousser du mufle
et neparviennent pas à les éloigner définitive- ment ; des attitudes de
menace sontfréquemment enregistrées, mais il est impor-
tant de remarquer que dans
cesconditions elles perdent
touteefficacité.
DISCUSSION ET CONCLUSION
Les relations hiérarchiques
unefois établies étant principalement maintenues
par de simples
menacesde l’animal dominant,
oupar la soumission passive du dominé, il semblait légitime d’attribuer
unrôle important
auxinformations optiques ;
le contact physique,
aucontraire, semblait jouer
unrôle moindre. Or, les résultats précédents montrent que la suppression de la
vuen’empêche pas l’extériorisation des relations hiérarchiques.
Au
coursdes épreuves témoins,
ou avecprivation d’informations optiques, le
rôle minime supposé joué par le contact physique semblait
seconfirmer :
eneffet,
la vache dominée
nerecevait souvent
aucuncoup dans la
mesureoù elle
netentait pas de s’alimenter ; néanmoins elle
setenait à distance. Or
nous avonspu constater que l’interposition d’une cloison, interdisant le
contactphysique entre les animaux, perturbe totalement la manifestation des relations hiérarchiques. En effet, ni l’odeur
de la dominante, ni
sesattitudes de
menace nesuffisent à interdire à la dominée l’accès du
seau.Si le contact physique lui-même n’est pas nécessaire, il doit donc
cependant être possi ble.
La manifestation des relations de dominance-soumission chez les Bovins n’obéit pas à
unschéma rigide,
une menace oula simple
vuede l’animal dominant provo-
quant la fuite du dominé. La suppression de la possibilité du contact physique
entraîne pour
cedernier la disparition immédiate de la réaction d’évitement. Ces résultats diffèrent de
ceuxobtenus chez le Singe, où dans
unesituation analogue
la seule présence du dominant empêche l’animal dominé de s’alimenter, bien qu’au-
cune
sanction
nesoit possible (WA RD E N
etG AL T, 1943).
Par ailleurs,
nosrésultats mettent
enlumière le rôle important de la reconnais-
sance
individuelle dans le maintien de la hiérarchie sociale ;
eneffet, lors des épreuves
au cours
desquelles les vaches sont privées de
vue,la dominée s’abstient le plus
souvent de s’alimenter
etévite l’adversaire ; elle
estdonc informée de la présence
d’un animal qui lui est hiérarchiquement supérieur. Les signaux
sonoresaudibles
étant inexistants, il semble que cette information
nepuisse être que de
natureolfac- tive. Comme
nouspouvons difficilement admettre qu’elle porte
surla
«valeur hiérar-
chique
»elle-même, puisque
cettevaleur
estessentiellement relative, il s’agit donc
vraisemblablement dans
ce casd’une reconnaissance individuelle à base olfactive, à laquelle
estliée
uneconnaissance de la position hiérarchique de l’adversaire. Ces
hypothèses restent à démontrer expérimentalement.
Ceci
nesignifie naturellement pas que la
vue nejoue
aucunrôle ; dans les condi- tions normales il est probable que les différentes informations sensorielles agissent simultanément, cependant
enl’absence d’une
ouplusieurs d’entre elles,
uncompor- tement adapté peut néanmoins s’organiser.
,
Reçu pour publication
enianvier 1971.
SUMMARY
EFFECT OF PRECLUDING SIGHT OR PHYSICAL CONTACT ON RANK ORDER BEHAVIOUR IN DOMESTIC CATTLE
All
possible pair groupings
of 8 heifers with known social rank were submitted 5 times to each of thefollowing
3mncompetitive feeding
tests :i. The animals could see each other and come into contact
during feeding (control test).
2
. The animals were
precluded
fromseeing
each other.3
. The animals were
precluded
fromphysical
contact.For test I
(control),
the averagefeeding
times were 3mn for the dominant animal vs. o for the subordinate. For test 2, the averagefeeding
times were 2 mn 22 s vs.46
s for test 3, the averagefeeding
times were identical(i
mn 4g s. vs. I mn 50s).
Deprivation
ofsight
therefore does not hinder rank orderbehaviour, though
in this casethe feeding pattern
was not total food vs. no food. On thecontrary, precluding
thepossibility
of
physical
contacttotally
abolishes the dominant vs. subordinate behaviour.Our
findings give supplemental
evidence for the effect of individualrecognition
on themaintenance of rank order.
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