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Gamin, Amandine ESCOT

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Academic year: 2021

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Texte intégral

(1)

GAMIN.

Il était chou ce gamin, mignon à croquer même. Les mamans ne pouvaient s'empêcher de le recoiffer comme elles le voulaient, les grands-mères lui pinçaient ses joues roses de petit ange, la boulangère lui donnait tout le temps des bonbons: il faisait la fierté de sa mère et à chaque fois qu'il se baladait dans la rue avec elle, les compliments jaillissaient de toute part :

« oh qu'il est beau cet enfant ! », « bonjour mon chéri ! », « on le mangerait bien ce petit bonhomme », « oh, tu feras des ravages toi plus tard... »

Cette dernière phrase, le gamin ne la comprenait pas bien ! Mais étant donné le large sourire de sa mère lorsqu'on la prononçait, il était tout de même content.

Aujourd'hui ses parents sont moins fiers, au gamin. Assis là, sur les bancs des témoins, observant le visage devenu adulte de leur petit ange. Un visage froid, sans expression, sans la moindre détresse et même sans la moindre surprise d'être jugé pour toutes ces femmes qu'il a séquestrées.

Pourquoi serait-il surpris ? Ne lui avait on pas prédit qu'il ferait des ravages ?

Des ravages ? Pour sûr, il en a fait. Des horreurs, des atrocités. Les mots cinglants ne manquent pas de tomber de la bouche du procureur désignant le monstre dans son box d'une main et brandissant les photos des victimes les unes après les autres.

Un monstre...il se qualifiait déjà comme ça lui-même à son adolescence.

Les yeux de sa mère sont en larmes, au gamin. Les yeux de son père sont durs, attristés mais secs. Ses yeux à lui sont amusés au regard de ses parents et un rictus s’invite au coin de sa bouche. Encore une fois sans surprise de voir le contraste entre ses géniteurs plantés droit comme des « i » sans compassion l'un pour l'autre, sans se toucher ni s'entre-aider ; aussi étrangers l'un à l'autre dans le même environnement que l'eau et l'huile dans le même récipient.

Si le jour et la nuit s'accouplaient, quel genre de progéniture pourraient-ils engendrer ? Un être bancal cela va sans dire !

Comment se fait-il que ces deux là soient restés ensemble ? Voilà une question à laquelle, étonnement, il n'a pas de réponse, le gamin.

La surprise, c'est ce qu'il manque à sa vie. Il tuerait pour être surpris. Il a tué d'ailleurs. Mais même de cela, il n’a pas éprouvé la satisfaction recherchée.

Le verdict tombe : réclusion criminelle à perpétuité. Surprenant !

Et alors que, la dernière chose qu'il voit est l'enlacement de ses parents sous le poids de la douleur de perdre à jamais leur unique enfant, il prend le temps de regarder ce tableau étrange et irréel de cette action encore inconnue à ses yeux : une tête blottie sur une poitrine, une main dans les cheveux, le mélange de deux corps.

Cela le gamin ne pensait pas le voir un jour. Tout à coup il se sent bien. Apaisé et ….surpris ? Les trois coups de marteau du juge résonnent dans le tribunal ; les policiers le lèvent pour le

conduire en prison ; une chaude larme coule le long de sa joue.

Il aura désormais beaucoup de temps pour savourer cette nouvelle sensation…

Arrivé dans sa cellule triste et sombre, il contemple les murs, presque abattu. Il observe la crasse incrustée dans le béton, les traces d’ongles qui en disent long sur la souffrance que contient cet endroit. Un rai de lumière, un seul, traverse ce bloc de béton pour venir s’écraser contre la grille.

(2)

Il s’allonge sur son lit, comme un enfant, les jambes rabattues sur le torse. Il se sent étrange. Lui qui avait toujours ressenti une force, une puissance en lui, il se sent désormais fébrile et même souffrant. Il revoyait sans cesse l’image de ses parents s’enlaçant pour ne former plus qu’un, plus qu’une masse grise. Il n’y avait plus cette dissociation, ce blanc symbole de pureté et ce noir symbole de brutalité. Ce gris, il le portait en lui maintenant.

Il ressentit une vive brûlure dans l’abdomen comme de l’acide venant le ronger jusqu’à la moelle. Il sentit aussi le poids de la solitude, peut-être même de la tristesse alors qu’auparavant la solitude était sa force.

Toujours cette brûlure dans l’abdomen comme un coup de couteau qui vous transperce la chair. Il ressent comme un combat en lui, une lutte entre le bien et le mal dont il n’est plus que le spectateur. Le poids de la culpabilité le saisit et cette question qui tourne en boucle dans sa tête : tuer ou être tué. C’est bien ça !

Il doit tenir face au combat qui a investi tout son corps, ses membres, son être. Il se sent impuissant face à cette lutte et son corps tout entier est devenu un véritable champ de bataille. Quel rôle joue-t-il lui, là-dedans? Est-il un soldat innocent ? Un meurtrier ? Ou un simple témoin ? Il doit tenir pour ne pas mourir, la lutte redouble malgré lui, il souffre, il se tort de douleur sur son lit étroit. Il sent le malaise l’envahir, il se sent flou, il a l’impression que son intérieur se liquéfie et qu’il ne restera de lui plus qu’une flaque gisant sur le sol. Il sue, il tremble, il souffre en silence mais à l’intérieur de lui, c’est un brouhaha, un vacarme insupportable. Lui qui a ôté la vie à tant de femmes se sent désormais condamné. Cette lutte, cette torture est son fardeau, sa punition, le poids de la culpabilité restée longtemps silencieuse. Ses blessures, à force de les masquer ont appris à se taire et ont longtemps imposé leur silence. Ce tribunal, ces photos, ses parents, tout cela a comme donné la parole à ses souffrances qui crient comme des plaies béantes qui ne se refermeront jamais.

Il n’a plus la notion du temps, de l’espace, il ne sait plus qui il est, où il est. Son corps entier est saisi, il n’est plus maître de lui et est désormais sa propre victime… Le rai de lumière s’est peu à peu dissipé, Gamin, épuisé se laisse aller, tombe, sursaute dans une sensation terrible de vertige. La lumière s’éteint brusquement dans le couloir de la prison. Et Gamin retombe tout entier dans l’obscurité.

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