QUELS ROMANTIQUES SOMMES-NOUS?
LE MOYEN AGE
DES ROMANTIQUES
. YVES RENOUARD
U
n des traits qui caractérisent le mouvement romantique en France est que les écrivains, renonçant aux sources d'inspira- tion gréco-latines auxquelles les classiques avaient emprunté si largement leurs sujets et leurs personnages, demandent désor- mais les leurs à l'histoire nationale. On a assez vu sur la scène de Phèdre et d'Atrides, de Camille et de Brutus, on a assez lu d'Histoires des Romains, on a assez suivi le jeune Anacharsis sur le chemin de Grèce : les premières générations du XIXe siècle répudient avec les classiques l'Antiquité dont ceux-ci se réclament et, pour être plus sûr d'en avoir fini avec les règles abhorrées, on chasse de la scène les personnages qui en apportaient le souvenir dans les seules syllabes de leurs noms : aux Grecs et aux Romains, on oppose les Francs et les preux, on délaisse le paganisme pour le christianisme ; à des sentiments nouveaux, à une poétique nouvelle, il faut des sources d'inspiration nouvelles ; une période complètement igno- rée et méprisée du XVIIIe siècle, élève des Jésuites et philosophe, sort de l'ombre au XIXe siècle pour servir de généreuse réserve aux romantiques : le Moyen Âge.QUELS ROMANTIQUES SOMMES-NOUS
Le Moyen Âge des romantiques
Alors qu'il était encore un peu connu au XVIIe siècle - que l'on pense à Mabillon, aux scolastiques... -, c'est précisément parce que le romantisme succède à une période où les fouilles de Pompéi aussi bien que l'établissement de là République puis de l'Empire en France avaient donné à l'Antiquité un regain de faveur, qu'il est permis de se demander ce que les romantiques connaissaient de ce Moyen Âge qu'ils exhumaient brusquement, comment ils se le représentaient, ce qu'il était pour eux.
Le Moyen Âge n'était guère, dans les premières années du XIXe siècle, qu'une période immense et mystérieuse dont les cathé- drales demeuraient les magnifiques témoins. Chateaubriand, dans son grand ouvrage avant-coureur du romantisme, le Génie du christianisme, paru en 1802, montre une ignorance totale d'une époque qu'il allait contribuer plus que quiconque à mettre en faveur : le Génie du christianisme expose, en effet, les diverses beautés du christianisme et combien il répond mieux aux senti- ments de l'âme moderne, qu'il a contribué à façonner, que le vide paganisme des Anciens ressuscité par les érudits de la Renaissance et trop écarté depuis lors. Or, le christianisme a connu sa période la plus pure dans l'espace de temps qui sépare la chute du paga- nisme de la Réforme, c'est-à-dire au Moyen Âge ; et les écrivains qui voudront, sous une forme quelconque, faire une œuvre d'inspiration chrétienne devront bien souvent y placer leur décor ou y prendre des personnages. Mais Chateaubriand est muet sur les avantages que peut présenter à cet égard l'histoire du Moyen Âge : il y avait là un chapitre qui nous paraît avoir sa place mar- quée dans l'espèce d'encyclopédie du christianisme qu'il rédige à l'usage de ses contemporains. Ce chapitre, Chateaubriand ne l'a pas écrit parce qu'il ignore tout du Moyen Âge : il avoue presque explicitement cette ignorance dans un passage où il affirme sans preuves que l'histoire des temps chrétiens est bien moins intéres- sante que celle de l'Antiquité :
Or, en répandant sur les peuples cette uniformité, et pour ainsi dire, cette monotonie de mœurs que les lois donnaient à l'ancienne Egypte, et donnent encore aujourd'hui aux Indes et à la Chine, le Christianisme a rendu nécessairement les couleurs de l'Histoire moins vives.
Ces vertus générales de tout temps et de tout pays, telles que l'humanité,
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la pudeur, la charité qu'il a substituées aux douteuses vertus politiques ; ces vertus, disons-nous, ont aussi un jeu moins grand sur le théâtre du monde. Comme elles sont véritablement des vertus, elles évitent la lumière et le bruit : il y a chez les peuples modernes un certain silence des affaires qui déconcerte l'historien. Donnons-nous de garde de nous en plaindre ; l'homme moral parmi nous est bien supérieur à l'homme moral des anciens. [...] (V).
La seule fois où Chateaubriand parle directement du Moyen Âge, c'est à propos du seul vestige de ces temps reculés dont il ait une connaissance directe : les cathédrales. On connaît la page magnifique où il les compare à des forêts :
Les forêts des Gaules ont passé [...] dans les temples de nos pères, et ces fameux bois de chênes ont ainsi maintenu leur origine sacrée. Ces routes ciselées en feuillages, ces jambages qui appuient les murs, et finissent brusquement comme des troncs brisés, la fraîcheur des voûtes, les ténèbres du sanctuaire, les ailes obscures, les chapelles comme des grottes, les pas- sages secrets, les portes abaissées, tout retrace les labyrinthes des bois dans l'église gothique ; tout en fait sentir la religieuse horreur, les mystères et la divinité.
La tour ou les deux tours hautaines, plantées à l'entrée de l'édifice, surmontent les ormes et les ifs du cimetière, et font l'effet le plus grotesque sur l'azur du ciel. Tantôt le jour naissant illumine leurs têtes jumelles ; tantôt elles paraissent couronnées d'un chapiteau de nuages, ou grossies dans une atmosphère vaporeuse. Les oiseaux eux-mêmes semblent s'y méprendre, et les adopter pour les arbres de leurs forêts : de petites cor- neilles noires voltigent autour de leurs faîtes, et se perchent sur leurs galeries. Mais tout à coup des rumeurs confuses s'échappent de la cime de ces tours, et en chassent les oiseaux effrayés. L'architecte chrétien, non content de bâtir des forêts, a voulu, pour ainsi dire, en conserver les murmures, et au moyen de l'orgue et du bronze suspendu, il a attaché au temple gothique jusqu'au bruit des vents et des tonnerres qui roule dans la profondeur des bois. Les siècles évoqués par ces bruits religieux font sortir leurs antiques voix du sein des pierres, et soupirent dans tous les coins de la vaste basilique. Le sanctuaire mugit comme l'antre de l'an- cienne Sibylle ; et tandis que d'énormes airains se balancent avec fracas sur notre tête, les souterrains voûtés de la mort se taisent profondément sous nos pieds (2).
Mais ce n'est là, hélas, qu'une imagination de poète amou- reux des brumes ossianesques : sans doute, au visiteur qui s'arrête dans un bas-côté, le long du chœur d'une cathédrale gothique,
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l'enchevêtrement des piliers dans la courbe du déambulatoire peut donner l'impression d'une forêt de pierre, mais quelques pas la dissipent bien vite : lorsqu'il parvient au sommet de l'abside, les piliers s'ordonnent en files régulières, selon le plan rigide que leur impose la loi de l'édifice. Il n'y a rien de spontané, rien de mysté- rieux dans la cathédrale gothique, elle est née au siècle où la foi était raisonnée, elle est le fruit de l'intelligence, du calcul et de la logique : l'art n'est rien sans la science, affirmait aux Milanais le maître d'ceuvre français qui venait d'achever le dôme. Chateaubriand la reconstruit au gré de son imagination romantique : il la voit telle qu'il la rêve. Comment d'ailleurs aurait-il pu faire autrement à une époque où l'on n'avait, pour connaître douze cents ans de christia- nisme, qu'un seul petit recueil de dates et de faits publié par Anquetil et qu'il était bien trop grand seigneur pour avoir lu.
Puisque Chateaubriand ne l'a pas fait, il nous faut suppléer nous-même à cette lacune et commencer par dessiner l'histoire du Moyen Âge.
Les douze siècles qu'on désigne sous le nom général de Moyen Âge ont chacun leur individualité, leurs caractères propres : ils sont aussi différents l'un de l'autre que le XVIe du XVIIe siècle et le XVIIIe du XIXe siècle. Mais leur éloignement les fait confondre en une masse homogène et grise, une période obscure où nous com- mençons seulement maintenant à voir bien clair. Du IVe au XVIe siècle, on peut distinguer quatre Moyen Âge différents, et encore chacun d'entre eux présente à son tour des nuances variées.
Tout d'abord, le Moyen Âge mérovingien et carolingien du IVe au IXe siècle, où les façons de vivre de l'Antiquité subsistent en s'atténuant, est caractérisé par la coexistence des envahisseurs bar- bares, des Germains et des Gallo-Romains, anciens habitants de la Gaule : deux races, deux civilisations qui s'opposent puis qui se fondent peu à peu ensemble pour donner ce tout cohérent qu'est la France. C'est là une période de fusion, de synthèse, capitale par les conséquences futures mais terne par ses manifestations extérieures : l'art, la littérature, la culture se perdent, périclitent et renaissent avec peine sous Charlemagne. L'intérêt de ces temps est tout interne, pour ainsi dire, c'est l'élaboration des assises de la nation française.
Deuxième période, le Moyen Âge de la féodalité du IXe au XIIe siècle : une époque aussi différente de l'Antiquité, d'une part,
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et de la nôtre, d'autre part, qu'il se peut imaginer. Sous le coup des invasions arabes et des invasions normandes, le commerce cesse dans tout l'Occident. Plus de commerce, partant plus de villes (disparition des cités de l'empire romain) et plus de monnaie : c'est avec des terres et des liens personnels que l'on rémunère les services rendus ; l'obligé devient le vassal de celui qui l'oblige et lui jure hommage et fidélité, et les fonctionnaires n'étant plus payés s'arrogent les droits souverains qu'ils exerçaient pour le compte du prince ; il suffit d'être audacieux pour se rendre indépendant. C'est le règne de la force brutale : un bon donjon de bois sur une colline, un bon cheval et une bonne épée, pour cap- turer à la chasse le gibier dont on se nourrit, détrousser les rares voyageurs ou piller les récoltes du seigneur voisin, sont les seuls moyens d'assurer son existence. Dans cette sombre période d'éco- nomie fermée, où la lutte pour la survie revêt un caractère de tra- gique sauvagerie, se développent des tendances individualistes effrénées : chacun pour soi sera l'assurance du lendemain dans la force de son poing et dans la férocité de son cœur. Peu à peu, cette barbarie s'apaise et cet individualisme forcené se tempère, se raffine.
Il devient le désir de gloire des chevaliers, des preux qui, pour plaire à leur dame, entreprennent des travaux plus rudes que ceux d'Hercule ; rien ne leur est impossible : ils traversent l'Europe pour aller prendre Jérusalem.
Aventurier pour éprouver ma prouesse et ma hardiesse
réclame Yvain dans un roman de Chrétien de Troyes. Mais nous sommes déjà là dans la troisième période.
La troisième période - les XIIe et XIIIe siècles - est, elle, l'apo- gée du Moyen Âge. C'est le moment où la monarchie capétienne assure la paix et l'ordre à la France ; l'Europe entière s'épanouit dans une communauté d'idées, de pensées et de sentiments fon- dée sur le souvenir de l'empire romain et l'universalité du christia- nisme dont nous ne pouvons, hélas, que rêver aujourd'hui : les villes enrichies par le commerce construisent les cathédrales gothiques.
Et dans les universités, docteurs et théologiens enseignent les fon- dements rationnels de la foi à des étudiants de toutes les nations :
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c'est le grand Moyen Âge, prospère, raisonnable et serein de saint Louis, de saint Thomas d'Aquin, du Beau Dieu d'Amiens.
Mais avec le développement de l'esprit laïque et des senti- ments nationaux commence le déclin. C'est la quatrième période - les XIVe et le XVe siècles - dont l'inquiétude nous fait déjà entre- voir notre monde moderne : les nations naissent en s'affrontant dans des guerres qui durent cent ans ; les misères, les épidémies ravagent l'Europe sans trêve et les survivants éperdus se jettent dans le mysticisme, la superstition et la sorcellerie : c'est une période de fièvre où s'élabore le monde moderne ; la puissance de l'or et les intrigues diplomatiques apparaissent ; Philippe le Bel et Louis XI sont des figures bien proches de notre temps d'inflation et de secrets diplomatiques.
Les barbares
entrent dans la littérature
Vers lequel de ces quatre Moyen Âge se tournent les roman- tiques ? Lequel ont-ils peint dans leurs œuvres ?
Chateaubriand, après avoir exposé les raisons qu'il y avait de chercher des sources d'inspiration dans le christianisme, prêche l'exemple dès 1808 : il publie une grande épopée en prose, les Martyrs. C'est l'histoire de deux jeunes gens, Eudore et Cymodocée, qui vivent dans les derniers temps de l'Empire romain. Eudore, mobilisé, va combattre en Gaule contre les Francs et les Germains ; il se convertit au christianisme, est dénoncé et livré aux bêtes dans l'amphithéâtre où Cymodocée vient le rejoindre et mourir avec lui.
Il n'y a rien de médiéval dans cette épopée : le sujet est propre- ment tiré de l'Antiquité ; elle ouvre cependant à la littérature un immense champ nouveau d'inspiration : le Moyen Âge.
Les Martyrs forment une sorte de charnière entre le néoclassi- cisme et le romantisme. C'est par le choix du sujet une transition admirablement ménagée : le public, encore tout imbu des souvenirs classiques que lui rappellent et l'art de l'Empire et le génie d'un Talma, retrouve les empereurs, les légions et les amphithéâtres aux- quels il est accoutumé ; mais, à côté de ces spectacles purement
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classiques, Chateaubriand lui décrit des choses toutes nouvelles : Eudore parcourt la Gaule celtique et s'émeut de voir les druides vêtus de blanc couper du gui avec la faucille d'or au plus profond des forêts de chênes centenaires ; Eudore va camper sur les bords du Rhin et se battre contre les Germains dont il décrit avec com- plaisance le camp et l'aspect redoutable. L'épisode de Velléda, la bataille entre les Francs et les Romains, sont les passages les plus célèbres des Martyrs. Avec eux, ce sont les barbares qui entrent dans la littérature : ils vont en chasser les Romains au XIXe siècle, comme ils les ont chassés de la Gaule au Ve siècle. La brèche est ouverte par où, derrière eux, tout le Moyen Âge doit s'engouffrer, et le jeune Augustin Thierry brandit sa règle dans la salle du collège où il dévore les Martyrs en s'écriant dans son enthousiasme :
« Pharamond, Pharamond nous avons combattu avec l'épée. » II dévouera dès lors au Moyen Âge sa vie toute entière.
Mais Augustin Thierry n'est pas à proprement parler un homme de lettres, c'est un historien. Cependant, pendant les vingt années qui suivent, la littérature française ne compte comme ouvrages inspirés du Moyen Âge que son récit de la conquête de l'Angleterre par les Normands et le petit livre sur la Jacquerie d'un autre archéologue encore tout jeune, Prosper Mérimée. Poètes, roman- ciers, dramaturges négligent la route qu'a ouverte Chateaubriand ; c'est dans les romans du seul Walter Scott que revit alors le Moyen Âge, aussi bien anglais que français d'ailleurs, puisqu'il peint dans Quentin Durward la vie et la politique de Louis XI.
Un hallucinant complexe
La France se réveille en 1830. Victor Hugo publie une œuvre immense, uniquement inspirée du Moyen Âge, Notre-Dame de Paris.
Aucun des personnages, la Esméralda, l'archidiacre Claude Frollo, son serviteur bossu Quasimodo, le poète Pierre Gringoire, le capitaine Phcebus de Châteaupus, n'a un caractère vraiment étu- dié. Victor Hugo ne cherche même pas à expliquer la naissance de l'amour chez l'un ou chez l'autre, les sentiments de ces cinq héros sont un postulat qui permet à l'auteur de multiplier les événements
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et de promener le lecteur dans un monde tout nouveau pour lui : le Moyen Âge. Car le héros principal du roman, c'est précisément le Paris du Moyen Âge dont Victor Hugo recrée la vie multiple et, plus particulièrement, cette cathédrale, Notre-Dame de Paris, qui domine toutes les scènes essentielles. Hugo a étudié de très près le monument, avec le concours d'archéologues, et il s'efforce de l'animer, de ressusciter sa vie, son âme dans le milieu qui l'a vu grandir ; il la montre dans une description célèbre dominant Paris, que le regard embrasse tout entier du haut de ses tours, il en anime les statues, les gargouilles, les monstres, les galeries et les combles avec les courses folles et les ivresses de Quasimodo ; il en montre les mystères redoutables lorsqu'il décrit Claude Frollo, l'archidiacre, cherchant à découvrir dans les figures hermétiques des portails les secrets de la fabrication de l'or.
Mais Notre-Dame de Paris est une des premières fleurs du grand Moyen Âge du XIIe et du XIIIe siècle que la foi et la science ont élevées de concert. Et dans un roman qui tourne autour d'elle, c'est non pas l'époque qu'elle exprime directement, mais l'extrême fin du Moyen Âge que Victor Hugo nous décrit : la cathédrale a été construite de 1163 à 1220, et c'est le Paris de 1482, qui n'est déjà plus par bien des côtés en harmonie avec elle, qu'il nous peint sous son ombre. Il y a là un contraste qui mérite d'être expli- qué, cette recherche permettant de faire un pas décisif pour éclai- rer le rapport entre les romantiques et le Moyen Âge.
La première raison pour laquelle Victor Hugo a choisi pour cadre de son roman la fin du XVe siècle, c'est la plus grande facilité avec laquelle il a pu se documenter sur cette époque : les chro- niques, les monuments de toutes sortes sont plus nombreux pour les périodes récentes que pour les périodes reculées, et Victor Hugo aurait eu beaucoup plus de peine à rassembler des maté- riaux sur le XIIe et le XIIIe siècle : on avait oublié le Moyen Âge de son temps et si on l'étudiait avec ferveur, on le connaissait encore fort mal. Il s'est informé auprès des historiens, ses amis, il s'est fait expliquer dans le détail les sculptures de Notre-Dame et, tout fier de son érudition, il la jette sans pitié pour le lecteur à tra- vers tout son livre, il ne cite pas une rue, pas une maison qu'il n'en raconte l'histoire, il ne fait grâce d'aucun détail et les noms de la vieille France qu'il énumère interminablement - il faut relire
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à cet égard la description de Paris - lui paraissent donner à son œuvre la couleur locale sans laquelle rien ne vaut pour les roman- tiques. En réalité, ce n'est bien souvent qu'un massif placage, froid et hétérogène.
La deuxième raison qui explique le choix du XVe siècle de préférence au XIIIe, c'est que l'imagination des romantiques se représentait le Moyen Âge sous des couleurs violentes : des émeutes, des insurrections comme en 1830, des emprisonnements, de la sor- cellerie, une misère profonde du peuple par opposition au luxe des grands, des penseurs audacieux jusqu'à l'hérésie, des bûchers, des gibets, des oubliettes, voilà comment concevaient le Moyen Âge les lecteurs de Walter Scott. Et il faut avouer que la sérénité du XIIIe siècle ne correspondait guère à ce tableau. Un roi - saint Louis - préoccupé de faire régner la justice dans son royaume et sur toute la Terre, des bourgeois attentifs au commerce et à la banque qui les enrichissaient, des paysans prospères au milieu de terres récemment conquises sur les forêts'et sur la mer, la pensée ferme et raisonnable d'un saint Thomas : voilà qui ne pouvait guère enthousiasmer les Jeunes-France ; ce Moyen Âge-là aurait eu à leurs yeux un faux air classique. Tandis que le XVe siècle, après les ruines et les misères de cent ans de guerre, est un siècle de fièvre : l'architecture flamboie, les sculptures dansent la danse macabre, les penseurs dressés contre le pape préparent l'hérésie protestante, les guerres civiles incendient les provinces et tout cet échiquier tourmenté est dominé par la figure mystérieuse, à la fois mystique et féroce, de Louis XI, le roi qui s'agenouille devant les médailles de son bonnet pour demander l'appui des saints qu'elles représentent.
Voilà pour Hugo le vrai Moyen Âge. Comment aurait-il pu se rete- nir de peindre des fortes couleurs et de brosser, après Walter Scott, un portrait de Louis XI ? Il le décrit à la Bastille, entre son barbier et son bourreau, méditant la perte des grands et soutenant les sou- lèvements populaires contre eux, comme le roi idéal rêvé par le XIXe siècle.
Enfin, 1482, la dernière année du règne de Louis XI, est une des toutes dernières années du Moyen Âge ; les guerres d'Italie sont proches avec lesquelles va commencer la Renaissance. Et cette époque de transition, aux confins de deux âges, permet à Victor Hugo d'embrasser tous les siècles d'un coup d'œil et d'en dessiner,
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dans des chapitres tout à fait étrangers au roman, les grands traits qui les différencient : « Ceci tuera cela », intitule-t-il un de ses cha- pitres et il oppose les temps modernes au Moyen Âge, le livre imprimé que découvrait le XVe siècle au livre de pierre, qu'avaient seul connu les siècles antérieurs.
Et dans un autre chapitre, quittant le domaine de la culture et de la pensée pour celui de l'art, il oppose dans une vigoureuse anti- thèse l'art du Moyen Âge qu'il exalte et l'art né de la Renaissance, le misérable art classique qu'il ne sait comment rabaisser et condamner.
Cette situation du récit à la fin d'un âge a, de plus, un grand avantage : elle lui permet d'embrasser tout le Moyen Âge d'un coup d'œil plongeant et de le représenter en raccourci en mêlant un peu les siècles et les périodes, en ne prenant de toutes que ce qu'elles ont de peu commun, de saillant. Et l'on obtient ainsi cet hallucinant complexe qu'est Notre-Dame de Paris où l'on voit suc- cessivement la représentation d'un mystère, la fête des Fous, les truands et la Cour des Miracles, les belles dames au long hennin qui se tiennent sans bouger dans de hautes salles sombres, la magie, la sorcellerie, la recherche de la pierre philosophale, la vie de débauche des étudiants, les cachots humides du Châtelet, les horreurs de la torture, le pilori, la roue, le gibet, les cages de fer où Louis XI enferme ses prisonniers, les séances de tribunaux, une émeute populaire, que sais-je encore. Il n'y a pas un moment où soit peinte la vie normale, aucune journée n'est quotidienne dans le Moyen Âge de Hugo et c'est ce qui sauve l'œuvre en lui don- nant des allures d'épopée. On est emporté par le mouvement de l'ensemble, par l'évolution de ces foules que l'on retrouve toujours diverses de chapitre en chapitre, et l'on oublie que chaque page prise séparément est tissée d'invraisemblances ou d'enfantillages et qu'aucun caractère n'offre d'intérêt. C'est une synthèse hardie de visionnaire que Notre-Dame de Paris.
Cette grande œuvre a eu, du point de vue qui nous occupe, deux conséquences inverses : elle a révélé le Moyen Âge à la masse des Français et l'a rendu populaire mais, en même temps qu'elle créait ainsi un public apte à lire et à applaudir d'autres ouvrages inspirés du Moyen Âge, elle a tari la source d'où ceux-ci auraient pu naître. Notre-Dame de Paris a, pour ainsi dire, vidé le Moyen Âge de tout ce qu'il pouvait offrir à la littérature aux environs de
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1830 : les vieilles maisons, le vieux langage, les cathédrales, les costumes, les supplices et la sorcellerie. Victor Hugo avait tout pris, tout utilisé pour le décor de sa grandiose féerie. Le magasin d'accessoires qu'hier encore on se figurait si riche était dévasté : il n'y restait plus rien que quelques haillons. Nos douze siècles d'his- toire ne pouvaient plus servir de toile de fond qu'à des mélodrames de pure imagination comme cette Tour de Nesle que fit représenter Alexandre Dumas en 1832. Aucun auteur ne pouvait plus se hasar- der à faire du Moyen Âge le cadre de quelque roman historique, il n'aurait pu que reproduire Hugo.
Aussi voyons-nous tous les écrivains se tourner vers une autre époque, le XVIe siècle et le début du XVIIe siècle, où ils trouvent en plus un autre attrait. Notre-Dame de Paris a montré que la vie du Moyen Âge n'était qu'une vie de masses, de foules, d'associations, de corporations, de confréries, de groupements dans lesquels l'individu se perd, et les romantiques, enfants de la Révolution, cherchent au contraire à exalter l'individu. Le cadre du Moyen Âge de Hugo ne saurait donc leur plaire et, comme ils ignorent que le Moyen Âge féodal, celui des Xe et XIe siècles, leur pouvait suggérer de magnifiques héros, ils vont demander aux temps troublés des guerres de Religion et à la période débordante d'individualisme et de fantaisie qui précède immédiatement l'âge classique de leur fournir les thèmes historiques au milieu desquels ils puissent camper leurs héros : ce passé récent a l'avantage d'être plus connu et de faire plus directement contraste avec l'époque de Louis XTV que l'on déteste. Et ce sont, coup sur coup, la Chronique du règne de Charles IX de Mérimée, l'Henri III et sa cour d'Alexandre Dumas et Le roi s'amuse qui font revivre le XVIe siècle, Manon Delorme, le Cinq-Mars de Vigny, les Trois Mousquetaires et l'Angélique de Gérard de Nerval, simple paraphrase d'une autobio- graphie retrouvée dans les archives, qui nous transportent au temps de Richelieu.
Si bien que le bilan du Moyen Âge comme source d'inspira- tion des romantiques comporte en tout et pour tout deux épopées : les Martyrs et Notre-Dame de Paris, dont l'une en effleure à peine les lointaines origines et l'autre en décrit l'extrême fin. Et encore, l'une et l'autre n'en sont-elles qu'une reconstitution toute d'imagi- nation. Douze siècles de christianisme n'ont guère inspiré les
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générations qui se sont tournées avec amour vers les cathédrales que d'autres avaient appelées gothiques. Personne n'a évoqué Philippe Auguste, ni saint Louis, ni Jeanne d'Arc. C'est que, pour pouvoir décrire le Moyen Âge, il fallait tout d'abord le connaître et les romantiques l'ignoraient : le Moyen Âge n'est pour Chateaubriand et pour Hugo, comme pour tous les romantiques contemporains, qu'un cri de guerre, qu'un magasin d'accessoires, qu'une palette de couleurs nouvelles dont s'inspire Delacroix.
C'était trop peu, et il était réservé aux historiens, aux spécialistes, aux fouilleurs d'archives de faire revivre dans leur diversité les grands siècles d'un passé prestigieux. Mais il fallait auparavant les étudier. Ce n'est qu'à la fin du mouvement romantique, aux alen- tours de 1840, que paraît la seule grande œuvre romantique où soit réellement ressuscité le Moyen Âge dans son ensemble et dans sa diversité à la fois : l'Histoire de France de Michelet. Tant il est vrai, comme le disait le vieux maître d'ceuvre, que l'art sans la science n'est rien.
Texte inédit d'une conférence donnée par Yves Renouard à l'Institut français de Florence, en 1936
1. Le Génie du christianisme, 3e partie, livre III, chap. 2.
2. Ibid, 3e partie, livre I, chap. 8.
• Yves Renouard (1908-1965) a été doyen honoraire de la faculté des Lettres de Bordeaux et professeur à la Sorbonne. Par ailleurs, il a présidé le Comité français des sciences historiques.