HISTOIRE DE LA SOCIOLOGIE
D U M Ê M E A U T E U R
DANS LA COLLECTION « QUE SAIS-JE ? »
Histoire de la sociologie (n° 423). Traductions en arabe, espagnol, japonais, italien et portugais.
Les mentalités (n° 545).
L a guerre (n° 577). Traductions en anglais (New York), arabe, italien, grec, japonais et portugais.
Biologie sociale (n° 738).
Sociologie de la politique (n° 1189).
E n p r é p a r a t i o n : L a paix.
L a durée du travail et l'utilisation des loisirs (Durand-Auzias).
L a philosophie sociale d ' I b n Khaldoun (Geuthner).
L'invention (Durand-Auzias).
L a population dans le monde ( P a y o t ) (épuisé).
Traité de sociologie, t. 1 (Payot) (épuisé).
Traité de sociologie, t. I I I : Sociologie dynamique (Les variations sociales, leurs formes, et leurs facteurs).
P a n o r a m a des idées contemporaines : Les sciences sociales (Gallimard).
L a surpopulation dans le monde (Payot).
L ' a r t de la politique (Textes choisis e t Introduction) (Seghers).
Traité de sociologie, t . 1 : Les structures sociologiques ; t. I I : Varia- tions et mutations sociales (nouvelle édition revue et corrigée) (1969).
OUVRAGES SUR LES GUERRES (POLÉMOLOGIE)
Les guerres. Eléments de polémologie (Payot). Traductions en espagnol e t italien (épuisé).
Traité de polémologie, Paris, P a y o t , 1970.
Cent millions de morts (Sagittaire).
H u i t mille traités de paix (Julliard).
Sauver la guerre (Grasset) (Prix international de la Paix, 1963).
Avoir la paix (Grasset).
L'infanticide différé (Hachette). Ouvrage t r a d u i t en anglais, alle- m a n d , italien et japonais.
« QUE SAIS-JE ? »
LE P O I N T DES CONNAISSANCES ACTUELLES
N° 423
HISTOIRE
D E
LA SOCIOLOGIE
par
Gaston BOUTHOUL
Docteur ès Lettres, Docteur en Droit Vice-Président de l'Institut International de Sociologie
Fondateur de l'Institut Français de Polémologie
S E P T I È M E É D I T I O N M I S E A J O U R
P R E S S E S U N I V E R S I T A I R E S D E F R A N C E 1 0 8 , B O U L E V A R D S A I N T - G E R M A I N , P A R I S
1 9 7 1
CINQUANTE-SEPTIÈME MILLE
Dépôt légal. — 1 édition : 4 trimestre 1950 7" édition : 2 trimestre 1971
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PREMIÈRE PARTIE
GENÈSE ET PRÉCURSEURS DE LA SOCIOLOGIE
C H A P I T R E P R E M I E R
ANTIQUITÉ ET MOYEN AGE
Les progrès les plus marquants accomplis dans la réflexion sur les phénomènes sociaux ont vu le jour en périodes de crise ou à propos d'une crise, lorsque les événements débordent les cadres accoutumés et les solutions traditionnelles. Car nous ne percevons spontanément que le changement. Dans un Etat uniforme et stable, notre attention n'est pas solli- citée. Les situations imprévues imposent un effort de réflexion, d'invention et d'adaptation. La sociologie est la seule science qui dès sa naissance ait poursuivi l'étude d'un objet en voie de transformation perpé- tuelle. Chacune de ses étapes importantes est liée à quelque perturbation sociale.
Mais il ne suffit pas qu'éclate une crise pour susci- ter automatiquement un progrès. La condition de la réflexion sociologique est l'existence de groupes cultivés, d'un « milieu intellectuel » qui essaie d'ana- lyser et d'approfondir les données immédiates de l'expérience et, en outre, dispose d'une certaine liberté sans laquelle il est assujetti à un conformisme obligatoire et ne peut se permettre d'exprimer aucune critique ni aucune hypothèse inédite.
Ces conditions se sont trouvées réunies pour la première fois en Grèce où les grandes écoles philoso- phiques, les sophistes, Aristote, Platon, etc., fleuri- rent pendant la période troublée dont le centre est la guerre du Péloponnèse.
La sociologie implicite : Il existe dans chaque société une sociologie latente, rarement exprimée.
Elle est incluse implicitement dans les institutions des groupes même les plus primitifs et les plus exi- gus. Tout se passe comme si les institutions, le droit (lois et préceptes), l'organisation familiale et sociale découlaient plus ou moins rigoureusement dans chaque société d'un certain nombre de principes et de postulats. L'une des principales tâches de l'ethnologie et de l'histoire consiste à les dégager de la masse des faits étudiés par ces sciences.
I. — Idéologie parasociologique et idéologie justificatrice
Les voyageurs et les historiens grecs nous ont transmis quelques descriptions de l'Orient ancien et de ses institutions. Elles reflètent surtout la place énorme que tenaient chez ces peuples les préoccupa- tions religieuses. Hérodote montre que l'idéologie des Egyptiens par exemple était une sorte de justi- fication de l'organisation sociale conçue par rapport à la religion. La hiérarchie des dieux correspondait à celle des hommes. La création du royaume était une œuvre divine, le Pharaon, intermédiaire entre les deux mondes, était un dieu lui-même. Enfin la vie future prolonge exactement la vie terrestre, ce qui explique l'importance énorme des sépultures, de l'embaumement et de tout ce qui a trait à l'organi- sation et au confort de cet au-delà. Cette conception très matérielle de la survie a permis aux archéolo-
gues de reconstituer la vie et la pensée des anciens Egyptiens mieux que celles des autres sociétés disparues.
Les sociétés hindoues, même les plus anciennes, possèdent aussi une philosophie sociale rattachée aux croyances religieuses brahmaniques. La théo- logie hindoue, par ailleurs figée dans son fourmille- ment de légendes et de mythes, est inséparable des réalités sociales, considérées comme la conséquence de ses croyances. Le régime des castes est l'institution fondamentale des sociétés où domine la philosophie brahmanique. Les justifications, les nombreuses interprétations que donnent les Hindous de l'exis- tence des castes et les conséquences qu'ils en tirent constituent un système cohérent, aussi bien sur le plan religieux et symbolique que sur le plan de l'organisation matérielle et professionnelle.
On peut dégager également des conceptions socio- logiques avant la lettre des principes et des croyan- ces qui présidaient à l'organisation des importantes sociétés de l'Amérique précolombienne. Elles sont, avec des caractères différents, essentiellement théo- cratiques, qu'il s'agisse de la théocratie féodale et militaire des Aztèques ou des castes pacifiques dominées par un roi-dieu des Incas.
C'est peut-être sur ce point que réside la caracté- ristique essentielle des sociétés orientales. Non seule- ment l'organisation sociale y est fondée sur des principes religieux, mais elle est considérée comme le prolongement direct d'un monde supérieur avec lequel un souverain divinisé assure la liaison conti- nue que remplit aux Indes la caste des brahmanes.
Même dans le féodalisme rationaliste de la Chine classique, l'empereur est le Fils du Ciel, comme au Japon le Mikado est Dieu. Cependant les penseurs classiques de la Chine ont surtout des préoccupa-
tions sociales. Mais elles restent confinées dans un utilitarisme étroit, et un moralisme finalement cruel par son indifférence aux souffrances (1) des indivi- dus et particulièrement des femmes.
Mais l'aube de la sociologie impliquait la nais- sance d'une spéculation sociologique dégagée au moins partiellement des liens religieux. Le propre des Cités grecques était l'identité des croyances religieuses coïncidant avec la diversité des institu- tions politiques. L'existence de sociétés aussi diffé- renciées et aussi conscientes d'elles-mêmes que l'étaient les principales cités grecques était propre à appeler l'attention de ceux qui furent les premiers précurseurs de la sociologie.
II. — Naissance d'une sociologie rationnelle 1. Les sophistes. — Les premiers philosophes grecs qui aient traité des sujets sociaux sont les sophistes. Nous connaissons surtout leur œuvre par leurs adversaires. Du Protagoras de Platon aux Nuées d'Aristophane, tous ne les citent que pour les accabler ou les railler : Mais quelles que soient les pensées qu'on leur prête, il n'en reste pas moins qu'ils ont inauguré, dans le domaine social, l'essentiel de la méthode scientifique, c'est-à-dire l'observation, la comparaison et la critique.
Les sophistes se méfient des explications coutu- mières, des légendes et des mythes, des idola tribus comme eût dit Bacon. Ils dénoncent les survivances archaïques qui subsistaient dans les institutions athéniennes malgré l'énorme développement com- mercial et intellectuel de cette Cité. Ils partent à la recherche d'un droit naturel fondé sur le respect de
(1) Cf. GRANET : La Pensée chinoise.
la personne humaine. Ils défendent l'individu qui, dans les sociétés antiques, appartient entièrement à la Cité, et veulent l'en libérer. Autre fait moderne : toutes leurs spéculations procèdent de préoccupa- tions éthiques : ils font preuve d'esprit égalitaire, combattent l'esclavage et le nationalisme étroit des cités grecques. C'est la première fois dans l'histoire de la pensée que l'on voit discuter avec cette libre familiarité qui fut le propre du génie grec, familiarité scandaleuse dans un monde où la philosophie restait rigoureusement abstruse et ésotérique.
Les critiques des sophistes éveillèrent l'attention des penseurs et la dirigèrent vers les phénomènes sociaux.
2. Platon (429-347 av. J.-C.). — Les conclusions de Platon sont contenues dans une œuvre capitale, La République, qui expose un véritable système de philosophie sociale. Ce système est conçu sous une forme normative, c'est-à-dire qu'il est organisé et orienté de manière à nous amener à admettre des conclusions consistant en certaines règles de con- duite sociale. Il ne décrit pas la cité telle qu'elle est mais telle qu'elle devrait être. Une question surtout préoccupait Platon : comment éviter des troubles aussi intolérables et désastreux que ceux qui déso- laient son pays ? Il faut, dit-il, organiser rationnel- lement et de manière stable la Cité. On peut dire qu'à partir de Platon, le trait dominant de la philo- sophie sociale est d'être stimulée par toutes les perturbations, mais aussi par l'espoir d'y remédier.
Pour éviter les désordres, Platon préconise le retour aux institutions archaïques de la Grèce. Son modèle vivant est la constitution immuablement austère, aristocratique et militaire de Sparte. Il renchérit sur son modèle. Il veut réduire les échanges
entre cités, se méfie des intellectuels au point de chasser les poètes facteurs d'exaltation et d'innova- tion, et il établit un régime de castes. Enfin, pour éviter toute rupture de l'équilibre économique et politique, il fixe le nombre d'habitants que la Cité modèle ne doit à aucun prix dépasser. Pour mainte- nir cette population stationnaire, il indique que les magistrats devront régler le nombre des mariages afin de maintenir le même nombre d'hommes en réparant les vides de la guerre, des maladies et tous autres accidents. Il va même jusqu'à déclarer sacri- lèges les citoyens qui s'aviseraient d'être pères en dehors des limites d'âge et des conditions réglées par la loi (1).
« Platon, dit Espinas, est à la fois le plus idéaliste et le plus réaliste des théoriciens de la politique. » Sa sociologie repose sur sa psychologie. Celle-ci est fondée sur l'analyse des tendances actives de l'âme humaine. Pour Platon, l'âme humaine est tripartite.
Elle se compose du désir (désir des choses maté- rielles), du cœur et de la raison. Le souverain bien (c'est-à-dire la stabilité qui empêche les explosions et les conflits) consiste dans l'équilibre entre ces trois tendances, équilibre constitué par les trois vertus principales qui leur correspondent : la tempé- rance, le courage et la sagesse. Cet équilibre de l'âme humaine doit se refléter dans la société qui, à l'image de l'âme, devra être constituée par trois castes : celle des artisans, celle des guerriers et celle des magistrats et philosophes.
A l'inverse de la société féodale où les classes dirigeantes, noblesse et clergé, sont en même temps les plus grands propriétaires, Platon réserve le droit de propriété aux seuls artisans ; les classes supérieu-
(1) Lois, trad. COUSIN, liv. II, p. 81, 83.
res, elles, devront pratiquer une sorte de communi- tarisme dont le but est d'assurer à la fois leur fra- ternité et leur désintéressement. Pour elles ce régime s'étend même à la famille : leurs unions seront tou- jours temporaires et strictement réglées par les ma- gistrats, et les enfants seront élevés ensemble comme des frères en ignorant quels sont leurs vrais parents.
Il établit ainsi une incompatibilité totale entre l'état de dirigeant et celui de possédant.
Platon esquisse également une théorie très ingé- nieuse des perturbations sociales. Elles consistent dans la succession de cycles politiques successifs, qui sont provoqués surtout par l'opposition psycholo- gique des générations. Il estime que l'évolution sociale est fondée sur la prédominance alternée d'un certain nombre de types psychologiques perma- nents, qui sont : les justes, les ambitieux, les plou- tocrates, les licencieux, les tyrans. Platon établit une corrélation entre le caractère de l'Etat et celui des individus : « Les gouvernements varient, dit-il, comme varient les cœurs des hommes et il doit y avoir autant d'espèces des uns que des autres. »
3. Aristote (384-322 av. J.-C.). — La pensée d'Aristote est beaucoup moins audacieuse que celle de Platon. Il montre un sens plus grand de la réalité et de l'empirisme. Son œuvre principale dans ce domaine est La Politique où il se livre à l'étude comparée des constitutions politiques et des institutions en général de toutes les cités grec- ques et de quelques Etats analogues, notamment Carthage.
On trouve dans la sociologie d'Aristote un grand nombre d'expressions et de pensées devenues clas- siques. Tout d'abord la constatation fameuse :
« L'homme est un animal politique », c'est-à-dire
qu'il est inséparable de la vie en société. L'homme ne s'explique pas seul et ne se suffit à aucun point de vue : ni pour la perpétuation de l'espèce, ni pour la défense et l'entretien durables de la vie, ni pour le développement des idées et des puissances morales qui sont sa fin suprême. Aristote insiste sur l'in- fluence du climat dans la psychologie sociale. Il indique que la famille est par excellence le groupe social élémentaire et repousse par là le point de vue de Platon qui voulait, dans sa cité idéale, supprimer la famille, y voyant un élément destructeur de la solidarité parfaite qui doit exister entre tous les membres d'une même Cité.
D'autres propositions fondamentales, qui toutes ont déterminé plus tard les positions d'entières écoles sociologiques, se retrouvent chez Aristote.
Citons les principales d'entre elles :
Il compare la société à un être vivant soumis à la loi de naissance, de croissance et de mort.
Il indique que le changement est la condition même de la vie des sociétés. Celles-ci sont formées d'éléments hétérogènes d'où proviennent la hiérar- chie, le gouvernement et la division du travail. Il en résulte un système d'équilibre. Cet équilibre se rompt : 1° Lorsqu'un des éléments de la Cité croît en nombre par rapport aux autres ; et 2° Lorsque l'ensemble de la population augmente d'une façon notable. Dans ce cas, dit Aristote, l'ancienne cons- titution ne peut plus leur convenir. A une constitu- tion donnée correspond une population donnée et réciproquement.
Aristote comme Platon, et en général les socrati- ques, était obsédé par la crainte des séditions et des désordres qui, à son époque, agitaient perpétuelle- ment les cités grecques. Le stagyrique attribue ces désordres à l'inégalité des conditions. La loi doit
donc chercher à y remédier. Mais il pense que cette organisation égalitaire ne peut être maintenue qu'en comprimant l'action de l'élément démographique.
Si l'on veut limiter la quotité des fortunes, dit-il, on est entraîné à limiter le nombre des enfants, sinon l'inégalité reparaît et il se constitue une classe de pauvres : « On aura bien de la peine à les empêcher de faire des révolutions » (1).
Aristote qui, sur tous les autres points, fait large- ment crédit à la spontanéité créatrice, se montre au contraire férocement dirigiste en matière de popula- tion. Il va même jusqu'à fixer l'âge de la procréation, à la rendre obligatoire dans certains cas et à l'inter- dire dans d'autres en imposant l'avortement ou l'infanticide.
Enfin, au point de vue psychologique, pour Aris- tote, l'essentiel de la vie sociale est la communion des pensées, qui entraîne le concours des volontés.
La délibération qui précède la décision prise en commun n'est pas autre en nature que la délibéra- tion de l'individu. Seulement, dit-il, l'individu collec- tif jouit d'une sagesse d'autant plus grande qu'il dispose d'organes plus nombreux et condense des expériences plus étendues et plus variées.
4. Thucydide (vers 460-vers 395 av. J.-C.). — Son Histoire de la guerre du Péloponnèse est mieux qu'une chronique : Thucydide ne se borne pas à raconter les événements et à louer les grands personnages ; il cherche à expliquer les phénomènes historiques.
Il analyse les croyances, les tendances, les intérêts et les forces en présence dans ce conflit particuliè- rement confus et cependant crucial puisqu'il marqua l'auto-destruction du monde hellénique classique.
(1) Politique, t. I, chap. I, § 7.