L E S C O U R T I S A N S
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É D I T I O N S D U S E U I L
L E S C O M P A G N O N S DU ROI
« EN PREMIER LIEU, on choisissait pour cha- que degré et nature de fonctions, un officier noble de cœur et de corps, instruit, raison- nable, discret, sobre. On ne négligeait pas le souci de choisir, si faire se pouvait, puisque ce royaume, par la volonté de Dieu, est fait de régions différentes, des officiers dans cha- cune de ces régions, afin que ceux qui en venaient puissent plus familièrement avoir accès au Palais...
« En toutes choses, on avait cette préoccupation qu'il y ait toujours au Palais des officiers, tels et en tel nombre que ses besoins et ses honneurs fussent satisfaits. On s'arrangeait de telle sorte qu'il s'y trouvât en tout temps et en nombre convenable les officiers sans lesquels le Palais ne peut ni raisonnablement, ni honorablement fonctionner... »
Ainsi s'exprime l'archevêque de Reims Hincmar, dans le précieux petit livre qu'il consacra vers 870 à l'organisation du palais carolingien sous le titre : De ordine palatii. Et certes, ce passage ne constitue pas le plus ancien texte relatif aux gens de cour. Mais il décrit en quelques lignes claires et sobres le
rôle et les vertus que l'on exigeait alors des officiers de la curia, futurs gens de Cour, au temps de Charlemagne. Hincmar emploie en effet le passé. Il traduit ainsi, avec un peu de mélan- colie, un état qui tend à disparaître. Car le palais des rois de France, de Clovis à Louis XVI, n'a cessé de connaître des transformations.
Au temps de Charlemagne, ce temps qu'évoque Hincmar avec regret, le palais était peuplé de serviteurs, de conseillers, auxquels on donnait le nom assez vague d'officiers. Ces offi- ciers sont-ils déjà des courtisans, au sens où nous entendons ce terme ? Il ne semble pas.
Le courtisan est essentiellement l'homme de cour, le per- sonnage qui vit à l'ombre du prince, s'attache à ses pas, en attend provende et honneurs. Le mot implique aujourd'hui un aspect de basse flatterie que l'on concrétise volontiers, dans l'existence quotidienne, par des courbettes serviles.
Le courtisan doit avoir l'échine souple. Mais ce courtisan-là, tel qu'on l'imagine, n'a guère fait son apparition, dans les cours européennes, avant le seizième siècle. L'homme de cour, celui qui peuple aussi bien le palais mérovingien que l'hôtel du roi capétien, présente une autre utilité et joue un rôle très différent. Quel est donc ce rôle ?
A l'époque franque, à l'aube même de notre histoire natio- nale, on ne connaît ni noblesse, ni courtisans. Les gens qui entourent le roi sont peu nombreux. Ils l'accompagnent dans tous ses déplacements et ceux-ci sont fréquents, car le souverain mérovingien est un prince essentiellement ambulant.
Ces compagnons du roi, on les appelle les leudes, terme d'ori- gine germanique. Liés au roi par un serment spécial, les leudes vivent avec lui. Ils le servent et sont, en échange, défrayés de tout. En outre, pour réchauffer un zèle parfois défaillant, une fidélité souvent chancelante, Clovis et ses successeurs leur octroient volontiers de ces petits présents qui, dit-on, entretiennent l'amitié, chevaux, armes, bijoux ou four- rures. De plus, les leudes se voient confier des offices publics, des charges, un commandement. Ils n'en abandonnent pas pour autant les soins domestiques qu'ils doivent à leur maître.
Cette confusion totale entre le service public et le service privé constitue un des caractères les plus originaux de la cour franque. Les serviteurs des souverains, ces futurs courtisans qui forment la curia, sont nantis tout à la fois d'attributions domestiques, parce qu'ils appartiennent à la maison du roi, et de charges publiques qui découlent en quelque sorte de ces attributions : le chambellan a la garde des vêtements précieux, des meubles, du trésor royal ; et parce qu'il conserve ce trésor royal, nerf de la guerre et gage de la puissance, il devient tout naturellement administrateur des finances de la royauté. Le connétable (comes stabuli) veille sur le bon état des chevaux et règne sur les écuries : en conséquence, on lui confie bientôt le commandement de la cavalerie. Le roi possède en outre une garde personnelle : un accident est si vite arrivé. Cette garde est composée d'hommes robustes - cela vaut mieux - et dévoués. Leur serment de fidélité (trustis) est particulièrement strict. Ce sont les antrustions qui entourent constamment le souverain et ont la satisfaction de manger à la même table que lui. On les appelle parfois les convives du roi.
Convivie regis, commensaux... Le courtisan recherchera toujours l'honneur, insigne entre tous, de s'asseoir à la table du roi. Partager le repas du souverain, n'est-ce pas, en effet, la marque la plus flatteuse d'estime et d'intimité ? L'octroi de ce privilège a exercé une grande influence sur les courtisans et si, au Moyen Age, il n'est pas encore strictement réglementé, il finira, sous la monarchie absolue, par être soumis à des règles précises et inviolables. Il viendra même un temps où personne ne pourra plus s'asseoir à la table royale, hormis la famille du roi.
Sous les Mérovingiens, l'on n'en est point là et les antrus- tions qui entourent le roi ont surtout pour mission de protéger leur maître contre une attaque inopinée (le cas s'est vu), car nul n'est plus désarmé qu'un roi à table.
Pour nourrir le palais, un intendant est nécessaire : c'est le major domus que nous appelons fort improprement le maire du palais. Il a la haute main sur les subsistances et les réserves. Chacun le flatte donc pour être mieux traité.
Le major domus possède ses propres courtisans, autant et plus que le faible roi mérovingien. Il finit même par se substituer à lui. Et c'est toute l'histoire du changement de dynastie et de l'avènement des Carolingiens.
Mais Charlemagne a une autre envergure que les derniers descendants de Clovis. Il règne sur un immense empire.
Néanmoins, la structure du palais reste, dans ses fonde- ments, la même qu'à l'époque mérovingienne. Ce palais revêt toutefois une importance infiniment plus considérable. Il se peuple, il s'organise, il se hiérarchise : et voilà pourquoi Hincmar pourra un jour écrire le De ordine palatii, guide des coutumes qui le régissent.
Ce caractère nouveau est dû à deux événements : l'appa- rition d'une aristocratie, la multiplication des charges.
A l'origine, les Mérovingiens n'avaient pas connu de véritable aristocratie. L'égalité de la naissance, chez les Francs, était habituelle et seuls s'élevaient ceux que la vigueur, la force, le courage au combat ou à la chasse avaient placés au-dessus de leurs compagnons. Mais voilà qu'en Gaule les envahisseurs découvrent cette vieille aristocratie gallo-romaine - vieille : elle a trois bons siècles - de grands propriétaires terriens, riches, honorés et influents. A leur image, les plus vaillants ou les plus habiles des guerriers francs constituent bientôt une aristocratie qui s'efforce à son tour à l'opulence et à la richesse. Elle y parvient assez rapidement et se développe au cours du septième et du hui- tième siècle. Elle est déjà puissante au moment de l'avènement de Charlemagne.
Entre les deux aristocraties, il y a d'ailleurs des interpé- nétrations, des alliances. Toutes deux ont le même dessein : obtenir des avantages, se réserver des privilèges. Ici apparaît le rôle joué par le palais. Pour être connu du prince, désigné par lui, il est nécessaire d'avoir longtemps vécu dans son intimité. Le futur officier, qu'il provienne de la vieille aristo- cratie gallo-romaine ou de la jeune aristocratie franque, devra donc être élevé près du souverain. Un véritable appren- tissage est institué à la Cour. L'adolescent est « recommandé » à un grand personnage, laïc ou ecclésiastique, qui se fait
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son protecteur. Cette recommandation crée entre eux des liens spéciaux qui se perpétueront plus tard, se maintiendront malgré l'éloignement, liens que seules la trahison ou la mort pourront dénouer.
Ainsi se peuple la Cour du souverain. Le seul moyen de parvenir étant de passer par le palais, toutes les grandes familles cherchent à y envoyer leurs enfants. Le palais devient aussi tentaculaire que le sera un jour la Cour de Louis XIV.
Charlemagne est tellement imbu de cette prééminence du palais et de son importance dans l'empire, qu'il y organise une école, pépinière de ses futurs agents, où il saura, selon une image célèbre, séparer le bon grain de l'ivraie, les indo- lents et les paresseux des élèves studieux et appliqués.
Mais si le passage au palais ouvre toutes les carrières, il n'est pas moins certain que les hautes parties de l'autorité ne sont confiées qu'aux hommes les plus sûrs, aux amis fidèles. Délégué et représentant du souverain dans les diffé- rentes régions de l'empire, le comte (du latin cornes) est par essence et selon l'étymologie même du mot, le compagnon de l'empereur.
Tous les courtisans, comtes ou gens du palais, restent néanmoins des domestiques et ils continuent à cumuler offices publics et privés. C'est parce qu'il ouvre la porte de la salle du trône que le modeste ostiarius, l'huissier, devient l'introducteur des ambassadeurs, charge protocolaire consi- dérable. Tous les offices ont subsisté. Seul, celui de maire du palais a été supprimé, on devine aisément pourquoi;
les Carolingiens ne tenaient pas à s'exposer à la mésaventure survenue à leurs prédécesseurs... Cette mésaventure dont ils ont si bien profité.
Mais s'il n'y a plus de maire du palais, il existe presque toujours un personnage en qui le souverain place une con- fiance toute particulière, c'est son favori.
Celui-là fait vraiment fonction de premier ministre. Autour de lui se pressent des clients qui jouent le rôle de courtisans.
Il peut aussi bien être laïc qu'ecclésiastique. Il domine la volonté du souverain qui se laisse trop souvent diriger par lui.
La pratique du favori est parfois plus dangereuse pour
l'empereur ou le roi que pour ses sujets. De la confiance aveugle qu'il met dans le comte Bernard de Barcelone, Louis le Pieux recueille les fruits amers : il faillit perdre son trône.
Il est vrai que Bernard passe pour l'amant de l'impératrice Judith. Ce sont des choses que l'on ne pardonne pas aux favoris. D'autres sont plus heureux et maintiennent leur influence durant de longues années.
Aussi bien avec les invasions normandes et les luttes internes, l'Empire se dégrade et des royautés faibles lui succèdent. La féodalité se constitue qui dénoue les liens de dépendance du souverain et de ses vassaux. Les barons ignorent la courtisanerie. La notion même est étrangère à leur esprit.
En 987, révolution dynastique : le Capétien Hugues Capet se substitue au débile Carolingien. Hugues Capet est le roi de France, mais il n'a ni prestige ni autorité : « Qui t'a fait comte ? - Qui t'a fait roi ? » Le dialogue historique a sans doute été forgé de toutes pièces par le chroniqueur Adhémar de Chabannes. Mais il traduit une réalité. Hugues n'a dû son trône qu'à l'archevêque de Reims et à son secrétaire, le fameux Gerbert. Son domaine personnel n'est guère plus étendu qu'un ou deux de nos départements français. Il est le roi, mais il ne gouverne pas.
La monarchie offre un singulier mélange de misère et de grandeur. Misère réelle, grandeur apparente. On conserve les pompeuses formules de la chancellerie carolingienne, mais le palais s'est tellement rapetissé, amenuisé qu'il a pris un aspect nouveau.
Le roi n'est plus qu'un baron, possesseur de quelques comtés entre Seine et Loire. Il va de l'un de ses domaines à l'autre pour alimenter sa table, et aussi pour se montrer. Il entraîne avec lui toute sa Cour, sa femme, ses enfants, une petite troupe de chevaliers, de clercs et de scribes. A cer- taines occasions, il est vrai, la Cour s'enfle considérablement : évêques, seigneurs s'y assemblent, et c'est pour eux l'occa- sion de sortir de l'ennui féodal quotidien, de recevoir de leur suzerain quelque présent : c'est la curia generalis qui revêt
souvent la forme d'un tribunal, exceptionnellement celui d'une assemblée politique.
Ce qui frappe l'historien, quand il relit les vieux chroni- queurs, c'est cette impuissance des premiers Capétiens, cette indépendance batailleuse et arrogante des barons à leur égard. Certes, la royauté conserve d'elle-même une très haute opinion, mais les seigneurs la bafouent avec une tranquille assurance. On trouve chez le compagnon du roi lui-même, un mélange de servilité et d'insolence : Eudes, le comte de Chartres, s'est révolté contre son suzerain. Robert entend lui reprendre certains fiefs : cette dépossession constitue en effet l'arme dont le roi use contre les rebelles. Eudes proteste : n'a-t-il pas servi Robert dans son palais, dans la guerre, pendant les voyages ? Il a été un peu vif ; il a commis quelques actes hostiles : c'est vrai. Est-ce une raison pour le déshono- rer ? Eudes fait ici un jeu de mots, honneur signifiant en lan- gage féodal groupe de fiefs importants. Les deux hommes se réconcilient. T o u t cela est assez misérable.
Avec Louis VI le Gros, la monarchie capétienne sort de cet engourdissement. Le roi combat avec entrain la féodalité remuante, pillarde et sans scrupules qui gênait ses mouve- ments. Ce n'est pas que les conseillers qui l'entourent soient toujours exempts de faiblesse. Louis VI, batailleur hardi, ne sait pas résister à leur influence. S'il n'y a pas encore de courtisans, il y a déjà des hommes de cour. Mais les favoris, comme Étienne de Garlande et ses frères, sont parfois trop encombrants, trop avides. Leur maladresse les perd. Le roi se débarrasse d'eux en les chassant du palais. A la fin de sa vie, son meilleur conseiller - et ami – est Suger. L'abbé de Saint-Denis réorganise la cour capétienne et la délivre des éléments féodaux, seigneurs et barons, qui l'encombrent inutilement. Désormais, chevaliers et clercs qui la peuplent seront moins des courtisans que des serviteurs zélés.
Le mouvement s'accentue au temps de Louis VII et surtout de Philippe Auguste. La monarchie cesse d'être perpétuelle- ment ambulante. Le palais de la Cité devient le siège des rouages habituels du gouvernement. Le roi n'en est pas
Suger, abbé de Saint Denis.
Eudes de Chartres.
pour autant plus sédentaire : de Mantes à Poissy, de Poissy à Orléans, le Capétien se plaît à chevaucher sur les routes de son royaume, escorté du groupe de ses compagnons. Bonne politique, politique de présence et d'autorité. Ces compa- gnons, Philippe Auguste les choisit parmi les membres de la petite noblesse. Instinctivement, il se méfie des grandes familles, des barons qui sont presque des pairs, de sa propre famille. Trait décisif dans la formation de la Cour. La plupart de nos rois suivront l'exemple du Capétien. Les meilleurs soutiens de la royauté, ils les puiseront parmi ces petits seigneurs qui sont d'autant plus ardents à les servir qu'ils ont tout à attendre d'eux. Les grands ne sauront, pour leur part, que susciter des difficultés et des révoltes. C'est toute l'histoire des rapports entre la royauté française et la haute noblesse, si impatiente de se saisir d'un pouvoir qu'elle se montre incapable d'exercer convenablement quand il lui arrive de s'en emparer. Il faudra Richelieu et Louis XIV pour asservir cette noblesse, et ce sera alors le triomphe et le règne du courtisan.
Nous n'en sommes pas là. Déjà, néanmoins, Philippe Auguste montre assez d'autorité pour mater les barons, même les plus puissants. Et son plus intime conseiller, c'est un simple prélat, Guérin, évêque de Senlis. Guérin était chance- lier. Il suivait le roi, qui l'aimait fort, dans tous ses déplace- ments. Et c'est en sa compagnie qu'il vidait un saladier de vin chaud au matin de la bataille de Bouvines.
Comme Suger, Guérin avait pleine autorité à la Cour.
Celle-ci, en un siècle, s'était étoffée. Elle restait pourtant modeste. Grande était alors la différence entre la Cour capé- tienne et celle des Plantagenets, entre Paris et Londres.
Dès le règne d'Henri II Plantagenet, la Cour d'Angleterre est une véritable cohue : conseillers, domestiques, baladins et escrocs s'y côtoient quotidiennement, s'y mélangent et s'y poussent. Mais déjà les principaux serviteurs de la cou- ronne se spécialisent dans des tâches déterminées. La monar- chie féodale, qui triomphe encore en France, fait place en Angleterre à une monarchie centralisatrice, bureaucratique, exigeante et tatillonne qui finira par lasser les seigneurs et
Garlande, sénéchal de France.
◀ Guérin, chancelier de France et évêque de Sentis.
provoquera, sous Jean sans Terre, la révolte du baronnage.
Mais cette monarchie a pris ce caractère grâce au person- nel que le Plantagenet recrute en son entourage. Là encore, il s'agit moins de courtisans que de conseillers. Seulement, pour se maintenir en place, les familiares doivent tout de même savoir flatter leur souverain. Ils sont, ces familiares, d'origine sociale très diverse. Peu appartiennent aux grandes familles du pays. A celles-là, on préfère laisser les vieux offices héréditaires que l'on a peu à peu vidés de tout pouvoir.
Les familiares sont de simples chevaliers, des clercs. Ils s'occupent, nous révèle un chroniqueur, « des affaires secrètes du roi et leur main dirige les conseils et les affaires du royaume ».
Il ne faut rien exagérer. Un Henri II ou un Richard Cœur de Lion savaient fort bien se diriger seuls et n'avaient pas besoin de l'avis de leurs conseillers. Mais ils aimaient à s'en- tourer de fidèles qui formaient autour d'eux un conseil res- treint.
Ces conseillers constituent le noyau du futur Conseil du roi qui jouera un si grand rôle en Angleterre, comme en France. Que ce conseil se rebelle et ce sera la guerre civile.
Les Anglais connaîtront de tels troubles durant tout le cours de leur histoire, et dès le treizième siècle.
A la même époque, en France, le conseil du roi n'apparaît pas encore comme un organe caractérisé du gouvernement.
Saint Louis n'a autour de lui que des familiers, des amis.
Joinville nous a souvent décrit des séances de ce conseil : les commensaux du roi, ceux qui vivent avec lui et l'entourent habituellement, donnent à tour de rôle leur avis sur l'objet de la délibération. Chacun parle en toute liberté : il arrive même que l'on se dispute. Le roi ne dit rien, mais ne prend pas habituellement de décision sur-le-champ. Il remercie ses féaux conseillers et annonce qu'il fera connaître un peu plus tard sa décision.
Cette cour de saint Louis, grâce aux récits de Joinville qui vécut pendant de longues années dans l'intimité du roi, nous la connaissons admirablement. Jamais peut- être un roi de France n'a su établir avec plus d'humaine sagesse
les relations e n t r e s o n e n t o u r a g e et lui. C e t e n t o u r a g e , ce n ' e s t pas s e u l e m e n t la famille royale, les frères, u n p e u jaloux, la r e i n e m è r e , v o l o n t i e r s a u t o r i t a i r e ; ce n e s o n t pas s e u l e m e n t les clercs, les religieux, avec lesquels saint L o u i s se plaisait t o u t s p é c i a l e m e n t ; ce sont les gens de p e t i t e n o b l e s s e o u d e g r a n d e science q u i n e c e s s e n t de l ' e n t o u r e r . J e a n d e Joinville, le b o n s é n é c h a l ; P h i l i p p e d e B e a u m a n o i r , le juriste ; R o b e r t de S o r b o n , le s a v a n t ; S i m o n de N e s l e s , l ' a d m i n i s t r a t e u r . C e s o n t des i n t i m e s et n o n des c o u r t i s a n s . Ils s ' e n t r e t i e n n e n t avec le roi ; ils d i s c u t e n t avec lui s u r u n t o n d e d é f é r e n c e e n j o u é e . A p r è s le r e p a s , c h a c u n d i s s e r t e l i b r e m e n t , c h a c u n e x p r i m e quod libet, ce q u i lui plaît, et ces séances d i s t r a i e n t le roi et l ' e n c h a n t e n t .
C e r t a i n j o u r - c'est Joinville q u i n o u s c o n t e l ' a n e c d o t e - le s é n é c h a l fut pris à p a r t i e p a r R o b e r t de S o r b o n q u i lui r e p r o c h a i t de p o r t e r u n h a b i l l e m e n t plus s o m p t u e u x q u e celui d u roi. Joinville lui r é p l i q u a v e r t e m e n t q u e ce v ê t e m e n t était s e m b l a b l e à celui de s o n p è r e et qu'il p o r t a i t les m ê m e s h a b i t s q u e lui : « V o u s , a u c o n t r a i r e , m é r i t e z d ' ê t r e b l â m é , car, fils de vilain et de vilaine, vous avez a b a n d o n n é le c o s t u m e d e v o t r e p è r e p o u r vous h a b i l l e r d ' u n c a m e l i n m a g n i f i q u e . » E t le p a u - vre R o b e r t de S o r b o n f u t si d é c o n t e n a n c é q u ' i l n e t r o u v a a u - c u n e r é p l i q u e et q u e saint L o u i s i n t e r v i n t p o u r a d o u c i r la blessure. M a i s , d a n s s o n e x q u i s e charité, il e x p l i q u a u n p e u plus t a r d à Joinville q u ' i l n ' a v a i t agi ainsi - alors q u ' i l lui d o n - nait r a i s o n a u f o n d d e l u i - m ê m e - q u e p o u r c o n s o l e r R o b e r t . U n e a u t r e fois, u n c h a m b e l l a n , u n p e u ivre p e u t - ê t r e , se m i t à c o n t r e d i r e avec v é h é m e n c e le roi q u i venait de c o n t e r u n e a v e n t u r e q u ' i l avait eue. O n c h e r c h a e n vain à faire taire l'insolent. Celui-ci s ' o b s t i n a i t et n e cessait d e p r o f é r e r des choses « fort d e s p i t e u s e ». Alors L o u i s se leva et sortit d e la salle sans dire u n mot. Belle l e ç o n d e p a t i e n c e , et c o m b i e n d e s o u v e r a i n s a u r a i e n t souffert d ' ê t r e ainsi traités p a r u n s e r v i t e u r ?
L a C o u r , sous saint L o u i s , n o u s d o n n e ainsi le plus a d m i - r a b l e spectacle de g r a n d e u r et de simplicité, d e m a j e s t é et de gentillesse. L e s h o m m e s q u i e n t o u r e n t le roi sont véri- t a b l e m e n t ses c o m p a g n o n s . H o m m e s d e C o u r , et n u l l e m e n t