Article de synthèse
L’oeuvre d’Anna Maurizio
J Louveaux
1, rue de la
Guyonnerie.
91440 Bures-sur-Yvette, France (Reçu le 20 mai 1990; accepté le 11juillet
1990)Résumé — De 1930 à nos jours, Anna Maurizio a publié environ 120 articles consacrés à de multi-
ples aspects des relations entre les abeilles et les
plantes.
Elle est la fondatrice de la Commission internationale de botanique apicole affiliée à l’Union internationale des sciencesbiologiques. Spécia-
liste de
l’analyse pollinique
des miels, elle a contribué au développement de lamélissopalynologie
en tant que rameau de la
palynologie appliquée
àl’apidologie.
Par lepollen,
à la fois marqueur et ali- ment, ses travaux débouchent sur une meilleure connaissance de la physiologie de la nutrition de l’abeille. Ils permettent également de mieux comprendre le processus biologique de formation en fin d’été des ouvrières à longue viequi
forment lapopulation
hivernante.Anna Maurizio /
mélissopalynologie
/ pollen / botanique apicoleINTRODUCTION
Dans la note
biographique qu’il
apubliée
àl’occasion du
départ
en retraite d’AnnaMaurizio,
OMorgenthaler (1966)
a retracéla carrière de la
biologiste.
Orientée vers la
mycologie
par son pro- fesseur debotanique,
A Maurizio a soute-nu sa thèse dans cette
spécialité.
Entréeen 1928 à la station fédérale d’industrie laitière et de
bactériologie,
sectionapicole,
de
Liebefeld-Berne,
sespremières publi-
cations
portent
sur les mycoses des abeilles(1934; 1935).
Elles restent citéescomme des travaux de base.
Ainsi,
Heath(1982a; 1982b),
les faitfigurer
en bonneplace
dans les 2 revuesbibliographiques qu’il
consacre àAscophaera apis
etmontre leur
importance
pour lapathologie
des abeilles.
Formée en
botanique
et en entomolo-gie,
entraînée aux travaux demicroscopie,
A Maurizio était toute
désignée
pourprendre
encharge
dans le service de R Burril’analyse pollinique
des miels. En1930,
commel’explique
OMorgenthaler (1966),
ils’agissait
essentiellement de ré- soudre unproblème pratique posé
par lesapiculteurs
suisses auxprises
avec lesmiels
d’importation qui
venaient concur-rencer leur propre
production
dans des conditionsparfois
peuloyales.
Commentreconnaître un miel
d’origine étrangère
defaçon
fiable ? Telle était laquestion posée
et à
laquelle
les chimistes se montraient dansl’incapacité
derépondre.
Seule l’ana-lyse pollinique pratiquée
par desspécia-
listes
qualifiés pouvait
le faire.Lorsque
A Maurizio(1930; 1933)
s’atta-que au
problème
del’analyse pollinique
des
miels,
lesujet
est loin d’être neuf. Quece soit en Suisse ou en
Allemagne,
il adéjà
donné lieu à despublications impor-
tantes : Pfister
(1895),
Fehlman(1911),
Zander
(1932)...
Des méthodes trèssimples
ont été mises aupoint
et, dansune certaine mesure, elles donnent satis- faction. Les
principales
formespolliniques
ont été décrites et
peuvent
être recon-nues.
Cependant
lapalynologie
est encoredans
l’enfance;
elle n’a même pas encore de nompuisque
selon VanCampo (1954)
le mot de
palynologie
date de 1945; la dis-cipline
elle-même n’a pas encorepris
sonautonomie;
elle n’estqu’une
branche de labotanique.
A Maurizio
comprend rapidement
tout leparti
que l’onpeut
tirer de la connaissance dupollen.
Loin de s’enfermer dans unespécialisation
sansperspectives
autresque le contrôle de denrées
alimentaires,
elleenvisage
tous lesdéveloppements
que
l’analyse pollinique
rendpossibles.
En1950,
auCongrès
international de botani- que deStockholm, émerge
une notionnouvelle,
celle de Bienenbotanik dont elle donne elle-mêmeplus
tard une définitionprécise
auchapitre qu’elle
lui consacredans
l’ouvrage
collectif de Büdel-Herold(Maurizio; 1960c) :
«La notion de Bienenbotanik embrasse les relations de l’abeille avec le monde vé-
gétal
environnant. Luiappartiennent
avant tout, la flore mellifère(secrétion
nectari-fère,
récolte du nectar,production
et ré-colte du
pollen),
lesempoisonnements
d’abeilles par les
plantes,
lamicroscopie
du miel et du
pollen
ainsi que les relations entreapiculture
etagriculture.
Dans unsens
plus large
sontégalement
liées à laBienenbotanik les recherches sur le miel-
lat,
l’utilisation dupollen
par lacolonie,
laphysiologie
de la nutrition de l’abeille et lesempoisonnements
par lesproduits phyto-
sanitaires».
Il
s’agit
là d’un vaste programme, ambi- tieux sansdoute,
maisauquel
A Maurizioest
toujours
fidèle. Si l’on met àpart
lapol- linisation, sujet qu’elle
n’aguère abordé,
on
peut
trouver sur l’ensemble des 120 pu- blications environqui
constituent l’essentiel de son oeuvre au moins une contributionoriginale
sur chacun desgrands
thèmes.Dans les
principaux domaines,
ceuxqui
re-lèvent directement de la
palynologie
ou dela
physiologie
del’abeille,
elle a montré lavoie et fait
figure
de chef de file enEurope.
HISTORIQUE
On ne
peut comprendre
le rôlejoué
par AMaurizio
depuis
les années 1930jusqu’à
nos
jours
dans le domaine de la Bienenbo- tanik sansévoquer
lesorigines
de l’ana-lyse pollinique
des miels.Les
origines
del’analyse pollinique
des miels
Tout au
long
du XIXe siècle les botanistesmicroscopistes
ont étudié lespollens.
Ilsont décrit leurs structures et
compris
les re-lations
qui
existent entre celles-ci et lataxonomie
végétale.
Lesgéologues
ontcommencé à utiliser les
pollens
fossilescomme marqueurs. Ces travaux n’ont fait que
préparer l’épanouissement
de lapaly- nologie
au XXesiècle mais ce sont euxqui
ont éveillé l’intérêt des
apidologues qui
ontdécouvert que les
grains
depollen
conte-nus dans le miel
peuvent
faire progresser les méthodesd’analyse.
Une recherche
bibliographique
appro- fondiepermettrait
certainement de retrou- ver dans d’obscures revues de la fin du XIXe
siècle, l’origine précise
del’analyse pollinique
des miels. Mais onpeut
considé-rer que la
publication
de Pfister(1895)
constitue le
premier
travail de base. Pfister était Suisse et la revue danslaquelle
il apublié
était une revue allemanded’exper-
tises
judiciaires.
Il ne s’est pas contenté d’une vagueapproche
duproblème.
Il en afait le tour d’une
façon
trèslogique
et il aposé,
dès ledépart,
lesquestions impor-
tantes relatives à la
signification
de la si-gnature pollinique
des miels. C’est un tra- vailqu’on peut
encore lire avecprofit, près
d’un siècle
après
sapublication.
Pendant une
quarantaine
d’annéesl’analyse pollinique
des miels progresselentement. Elle reste une
discipline
germa-nique,
à de raresexceptions près.
Elle estutilisée dans les laboratoires pour vérifier
l’origine géographique
des miels et sa va-leur n’est
guère contestée;
il faut dire que lesproblèmes posés
sont relativementsimples
car ledépistage
despollens
pro- venant d’une floresubtropicale
n’est pas très difficile.Or,
ce sont les miels exoti- quesqui
viennent concurrencer les mielseuropéens.
Il manque encore une réflexion appro- fondie sur la
méthodologie. L’analyse polli- nique
reste trèsempirique :
onapplique
des recettes
simples
pour faire lesprépa-
rations
microscopiques; l’interprétation
desrésultats reste à un niveau très sommaire.
L’iconographie
estinsuffisante,
cequi
s’ex-plique
par la faiblesse des moyens techni- ques del’époque.
Laplupart
des auteursse contentent de dessiner assez schémati-
quement
lesgrains
depollen.
Les ou-vrages les
plus ambitieux,
tels ceux d’Arm-bruster et Oenicke
(1929)
Armbruster et Jacobs(1934; 1935), qui comportent
des centaines dedescriptions
depollens,
sontsans
grande
valeurinformative;
le vocabu-laire utilisé pour décrire les
pollens
man-que de
rigueur.
Le classement par ordrealphabétique
des genres est peu rationnel ainsi que lesouligne
Zander(1935)
dansson traité.
Seuls les travaux de Fehlman
(1911)
etde Griebel
(1930-1931)
méritent d’être si-gnalés
commeayant
fait progresser les connaissances enanalyse pollinique
desmiels. Il faut attendre la
publication
du pre- mier volume del’ouvrage
de Zander(1935)
pour voirparaître
enfin un manuelde
conception
modernequi
regroupe la bi-bliographie, l’exposé
de méthodesorigi-
nales
qui
resterontlongtemps
les seules utilisées par les chercheurs et desdescrip-
tions
polliniques
utilisables. Lesphotomi- crographies
sont d’unequalité
suffisantepour
l’époque.
Zanderapportera jusqu’en
1951 des
compléments
à son traitéqui comporte
5 volumes devenus malheureu-sement introuvables
(1935; 1937;
1941;1949; 1951).
L’oeuvre de Zander
présente
uneimpor-
tance
capitale.
Pour lapremière
fois les la- boratoirespratiquant l’analyse pollinique
des miels
disposent
d’un manuelauquel
on
peut
se référer etqui
aide efficacement à l’identification despollens grâce
auxnombreux tableaux
qu’il comporte.
Lespol-
lens sont
présentés
dans l’ordre des fa- millesbotaniques
et il devientpossible
dedégager
destypes
et leurs variantes.Le Zander est réellement un outil pour le chercheur. Son domaine
d’application
reste
cependant
limité auxmiels;
il appar- tiendra auxgénérations suivantes,
dont celle de A Maurizio de déborder de cecadre.
Naissance et
développement
de la Bienenbotanik
Devenue
Palynologie
etindépendante
dela
botanique, l’analyse pollinique
connaîtdès la fin de la seconde guerre mondiale
un
développement rapide.
LeCongrès
in-ternational de
botanique
de Paris en 1954consacre cet essort. En 1959 commence à
paraître
la revue Pollen et spores sousl’impulsion
de M VanCampo.
L’INRA acréé en 1958 les Annales de l’abeille
qui
vont servir
rapidement
à lapublication
denombreux travaux en
rapport
avec l’ana-lyse pollinique.
Mais c’est àStockholm,
dès1950,
auCongrès
international de bo-tanique,
que se décide sur laproposition
de F
Verdoorn,
secrétairegénéral,
la créa-tion d’une Commission
spécialisée
ratta-chée à l’Union internationale des sciences
biologiques.
Elleporte
le nom d’Internatio- nale Kommission fürBienenbotanik,
enanglais : Beebotany,
enfrançais :
botani-que
apicole*.
L’assembléegénérale
consti-tutive a lieu en
septembre 1951,
auCongrès
internationald’apiculture
de Lea-mington Spa.
A Maurizioreçoit
laprési-
dence de la Commission. Des groupes de travail sont créés
(Maurizio,
1953b).
On a
critiqué,
non sansraison,
la tra-duction
française
de Bienenbotanik par bo-tanique apicole.
On aurait traduitplus
cor-rectement par
«apibotanique»,
comme«paléobotanique»,
ou encore«apidologie botanique».
Maisl’usage
del’expression
«Botanique apicole»
s’est conservéjusqu’à
ces dernières années.(*)
Quant au terme de «mélisso-
palynologie»
on n’en trouve pas la trace, ànotre
connaissance,
avant 1966 dans une communicationprésentée
à Utrecht aucongrès
depalynologie (Maurizio
et Lou-veaux,
1967).
Ce terme, luiaussi,
a été contesté. Certains auraientpréféré
mélito-palynologie.
Lamélissopalynologie
est lapalynologie
desabeilles;
lamélitopalynolo- gie
ne seraitéthymologiquement
que lapalynologie
du miel, cequi
est restrictif.Les
publications
de A Maurizio et d’autresauteurs montrent bien
qu’il s’agit
à la foisde
palynologie
etd’apidologie.
Depuis
sa création en 1950 la Commis-sion internationale de
botanique apicole
apublié régulièrement
descomptes
rendusd’activité, organisé
dessymposiums
inter-nationaux et créé des groupes de travail
qui
couvrent l’ensemble de ses attribu- tions. Dans une certaine mesure l’œuvre de A Maurizio estinséparable
des activitésde la Commission
qu’elle
a créée et faitfonctionner
(1953b; 1975b).
C’est par l’in- termédiaire de cette Commission interna- tionale que s’estfaite,
enparticulier,
lamise au
point
des méthodes del’analyse pollinique (voir plus
loin :méthodologie).
PRINCIPAUX
THÈMES
DE RECHERCHES DANS L’ŒUVRE DE A MAURIZIO
Dès les
premières
années de son activitéau sein de la Section
apicole
de Liebefeld-Berne,
A Maurizio fait preuved’originalité
en ce sens
qu’au
lieu de tenter d’étendre lecatalogue, déjà
fortlong,
desdescriptions
de
grains
depollen,
elle s’attache àdéga-
ger une
typologie
des miels.Lorsqu’elle
s’intéresse à une
plante déterminée,
c’esttoujours
dansl’optique
des relations avec les abeilles. La secrétionnectarifère,
la ré- colte dupollen
sont des thèmesqui
pour elle onttoujours
le doubleaspect palynolo- gique
etapidologique.
(*) Le terme de
«Botanique
apicole» ne constitue pas une traduction satisfaisante de Bienenbotanik.La Bienenbotanik est une science qui couvre l’ensemble des relations entre les abeilles (au sens zoo- logique) et les végétaux. Elle couvre un vaste domaine et A Maurizio en a donné une excellente défi- nition (voir page 398). La
Botanique apicole
n’est pas à proprement parler une science mais unebranche de l’apiculture; c’est l’ensemble des connaissances nécessaires à l’apiculteur dans le do- maine de la botanique pour la pratique de son métier.
Le
champ
d’action s’étendprogressive-
ment avec des recherches sur les causes
de mortalités d’abeilles butineuses. Mais comment étudier ces mortalités au labora- toire sans une
technique d’élevage
desabeilles en
captivité ?
La mise aupoint
decette
technique
conduit à considérer lesnormes de
longévité
des abeilles enca-gées. Ainsi,
lepollen
récolté par les abeillesjustifie
uneapproche physiologi-
que et conduit à des découvertes
impor-
tantes en
biologie
de l’abeille.A
chaque
nouvelleétape
de ses re-cherches,
A Maurizio se pose leproblème
de la méthode. Qu’il
s’agisse d’analyse pol- linique
desmiels, d’élevage
d’abeilles encaptivité,
de secrétion nectarifère ou d’en-zymologie,
c’est la mise aupoint
des mé-thodes
qui
constitue lepréalable
à touteaction. Ses mémoires de
méthodologie,
d’une
grande rigueur scientifique,
conti-nuent à faire référence.
Nous avons pu recenser dans l’œuvre de A Maurizio une
vingtaine
de thèmes derecherches. Ils sont
d’importance inégale quant
au volume despublications
aux-quelles
ils ont donné lieu. Il nous a semblépréférable
dans le cadre de cetteanalyse
de nous limiter à ceux
qui
serapportent
leplus
directement à lamélissopalynologie
au sens strict.
Typologie
des mielsLe thème de la
typologie
des miels adonné lieu à une
longue
suite depublica-
tions de 1936 à nos
jours. L’objectif
restesensiblement le
même;
seules les techni- ques évoluent ainsi que laprésentation
etl’interprétation
des résultats. Ils’agit
de dé-crire les miels
provenant
d’un domainegéographique
ouécologique
déterminéafin d’en
dégager
lescaractéristiques paly- nologiques
essentielles.Progressivement
se dessine la notion de
spectre pollinique
qui
n’est pas tout-à-fait nouvelle mais dont l’intérêtprincipal
est d’établir le lien entre le contenupollinique
d’un miel et le contexteà la fois
biogéographique, écologique
etapicole.
Dans l’œuvre de Zander ce n’estqu’à partir
du second volume de son ma-nuel
(1937)
que l’auteur sort du cadre étroitementpalynologique
pour aborderl’aspect biologique
de son travail sur lesmiels allemands. Cette évolution est
impor-
tante et marque bien la
rupture
avec l’ana-lyse pollinique
traditionnelle. A Maurizio(1936a)
se situe d’emblée dans la nouvelle démarche avec sapublication
sur les mielsde tilleul.
La
question
des miels de tilleul faitl’objet
de controverses entreapiculteurs
etchercheurs
depuis
des années. Une véri- tablepolémique
comme seuls lesapicul-
teurs sont
capables
d’en faire s’est instau- rée. A Maurizios’attaque
elle aussi auproblème,
sans idéespréconçues.
Sur labase
d’analyses
bien conduites et bien in-terprétées,
elle montrequ’il
existe bel et bien des miels de tilleul en Suisse maisqu’ils
sont rares et bien localisés. Lapubli-
cation
comporte
une nouveauté : larepré-
sentation
graphique d’un spectre pollinique
sous forme d’un
diagramme
très clair.Toujours
dans la mêmeoptique,
A Mau-rizio décrit successivement les miels de saule
(1936b),
les miels demyosotis (1940)
et les miels dechâtaignier (1941b).
Alors que les miels de tilleul sont pauvres
en
pollen,
cequi
rend leurdiagnostic
diffi-cile,
les miels demyosotis
en sont extrê-mement riches; le
pollen
est minusculemais relativement facile à identifier. Le pro- blème est celui de
l’interprétation
du résul-tat des
analyses.
A Maurizio se livre à uneenquête approfondie,
allantjusqu’à
carto-graphier
les lieux deproduction
de cesmiels très curieux du
point
de vue de l’éco-logie
et de labiologie
florale.Il
s’agit
là d’un travailqui peut
servir demodèle car il aboutit finalement à démon-
trer que la
plus grande prudence s’impose lorsqu’il s’agit
de rechercherl’origine
bota-nique
d’un miel. Il vajustifier
de nouvelles recherches et, enparticulier,
démontrer la nécessité de revoir laméthodologie.
Letravail sur le
terrain,
la collaboration étroiteavec les
apiculteurs, producteurs
de cesmiels de
myosotis,
l’étude de tous les fac- teurs de l’environnementqui
favorisent oudéfavorisent leur
production
sont autantd’éléments
qui permettent
d’aboutir à des conclusions irréfutables et de mettre fin à des discussions sans base sérieuse. Il existe bien des miels demyosotis
enSuisse et on
peut
même affirmerqu’ils
nesont pas une rareté !
Toujours
dans le cadrerégional,
citonsune étude sur les miels du Valais
(1947) puis
un travail sur les miels de la Suisseitalienne
(1958b).
En
1960,
A Mauriziopublie
un travailqui
reste un modèle du genre etqui
mar-que l’aboutissement d’une
longue
et diffi-cile
enquête.
Ils’agit
des miels yougos- laves(1960b).
A la base de cette étudeimportante
se situe unproblème
commer-cial,
tout comme dans les années 1930,lorsque
les mielsd’Amérique
centrale arri- vaient sur le marchéeuropéen
à basprix.
Il
s’agit
cette fois de mielseuropéens,
etqui plus
est,originaires
d’un paysqui,
dunord au
sud, présente
unegrande
diversi-té de climats et
de
flores. Le nord de laYougoslavie produit
des mielsqui
ont descaractéristiques
voisines de celles des mielshongrois
ou autrichiens. Dans lesud,
l’influence méditerranéenne estgrande
et la flore serapproche
de celle dela Grèce ou de l’Italie. Seuls les miels du nord du pays
posent
unproblème
appa- remmentinsoluble;
les frontièrespolitiques
ne
correspondent
pas aux limites deszones de
végétation
et les miels de miellatde
Slovénie,
les miels d’acacia de laplaine danubienne,
ressemblentbeaucoup
auxmiels suisses
qu’il s’agit
deprotéger.
Au terme d’une étude difficile
qui
res-semble un peu à une
enquête policière,
AMaurizio a réussi à identifier un
pollen
trèsparticulier -
celui d’uneLoranthacée,
Lo-ranthus europaeus, dont l’aire
géographi-
que est limitée à une
partie
del’Europe Centrale, qui
n’existe pas enSuisse, - qui,
par
chance,
nepeut
pas être confonduavec d’autres
pollens d’Europe.
Deplus,
Loranthus europaeus est une bonne
plante mellifère,
bien visitée par les abeilles. Sonpollen
se retrouve à l’état isolé dans la ma-jorité
des miels danubiens. Pour l’identifi- cation d’unepartie
des mielsyougoslaves
il convient
parfaitement.
Le cas du
pollen
de Loranthus euro-paeus est
exemplaire.
Il n’avait pas été dé- critprécédemment.
Il est restéénigmati-
que très
longtemps malgré
lesappels
auxcollègues
lancés par A Maurizio. Mais de-puis
son identification il constitue un mar-queur excellent pour caractériser les miels
d’Europe
Centrale et toutspécialement
lesmiels d’acacia de
Hongrie.
Plus
récemment,
A Maurizio apublié
des travaux de
typologie
des miels d’Israël(1968a; 1984),
duLuxembourg (1971),
dela
Norvège (1979)
ainsi que 2 études surles miels d’Ericacées
d’Europe (1966;
1973).
La
protection
des miels suisses contre la concurrenceétrangère, qui
constitueégalement
uneprotection
du consomma- teur,exigeait
une connaissanceapprofon-
die de la
production
nationale. C’est pour-quoi
entre 1937 et 1940 les laboratoires suissescompétents
se sont concertéspour effectuer les
analyses
nécessaires.Les
analyses physico-chimiques
étaientcomplétées
par lesanalyses polliniques
confiées à A Maurizio.
Plusieurs
publications
dont la dernièreconstitue un très volumineux mémoire
(1946a) contiennent
le détail de tous les résultats desanalyses
d’un bon millierd’échantillons. Ces échantillons de miel
proviennent
de tous les cantons suisses etde
plusieurs
années derécolte;
chacunpossède
une fichesignalétique qui permet
desregroupements
et desstatistiques.
Afin de donner au document
principal
uncaractère tout à fait
officiel,
il estrédigé
enallemand,
enfrançais
et en italien. Si on se contente d’un examensuperficiel,
on engarde l’impression
d’uncatalogue
peu utili- sable(le principal
tableaucomporte
221 pages!).
Il faut lire attentivement le texte pour découvrir sous la masse des données la nécessairesynthèse.
On nepeut
que re-gretter qu’un
tel travail soit resté aussi peuexploité;
les moyens actuels de l’informati- que auraientpermis
de le valoriser. Mais ils n’existaient pas àl’époque.
La même re-marque
pourrait
fort biens’appliquer
à l’en-semble des
publications
de A Maurizio dans le domaine de latypologie
des miels.Elles constituent une mine d’informations à
exploiter,
et d’ailleursdavantage
en écolo-gie végétale qu’en apiculture.
Recherches sur les méthodes
analytiques
L’esprit rigoureux
de A Maurizio nepouvait
pas se satisfaire des méthodes tradition- nelles de
l’analyse pollinique
des miels.Leur
empirisme
rendait illusoire toute ten- tatived’interprétation scientifique
des ré-sultats. Zander lui-même n’a pas
poussé
très loin ses recherches sur les méthodes et il s’est souvent contenté
d’approxima-
tions dans le domaine du
quantitatif.
Unvolumineux mémoire
(Maurizio, 1939)
faitune mise au
point
en matièred’analyse pollinique quantitative.
Il nes’agit
pas seu- lement de décrire une méthode nouvelle mais de tester safiabilité,
d’en faire la criti- que et de déterminer ses limites par des testsstatistiques qui
font ici leurpremière
apparition,
à notreconnaissance,
dans la littératuremélissopalynologique.
Une remarque
s’impose
à propos de ce travail méticuleux dont on examineraplus
loin
l’importance théorique.
Al’origine
ontrouve une demande
présentée
par lesapi-
culteurs et
qui
concerne la détection desfraudes consistant à sucrer le miel. Les miels de sucre sont-ils normalement riches
en
pollen ?
Peut-on sur la base d’une ana-lyse pollinique quantitative
établir unepré- somption
de fraude ? Laréponse
estposi-
tive mais seulement si l’on met en œuvre une méthode
précise
dérivée d’ailleurs d’autres méthodes utilisées en industrie lai- tière pourcompter
le nombre de germes par unité de volume.La
possibilité
de déterminer defaçon précise
et fiable le nombre degrains
depollen, d’algues
vertes et de spores dechampignons
par gramme de miel au moyen d’une méthode relativementsimple
va ouvrir la
porte
à toute une série de re- cherches sur les miels dits monofloraux.Jusqu’alors l’analyse pollinique
des mielsétait restée sur le
plan qualitatif
et son ob-jectif
essentiel était de déterminerl’origine géographique
d’unproduit. L’origine
floraleétait déduite du
spectre pollinique
d’unefaçon
un peu arbitraire.L’analyse pollini-
que
quantitative
vapermettre,
par sapré- cision, d’ajouter
unparamètre supplémen-
taire à la caractérisation d’un
miel,
celui du nombre degrains
depollen,
de spores etd’algues
vertes par gramme.Comme on demande
toujours plus
d’in-formations à
l’analyse pollinique,
de nom-breuses recherches vont être nécessaires pour
répondre
à toutes lesquestions qui
se
posent.
D’oùproviennent
les consti- tuantsfigurés
du miel ? Parquelle
voie en-trent-ils dans la ruche ? La
réponse
estfournie par A Maurizio en 1952. Quelle est la richesse moyenne normale d’un miel
provenant
enmajorité
de telle ou telleplante mellifère,
que ce soit lechâtaignier,
le
tilleul,
lemyosotis,
etc ? On ne pourra le savoirqu’après analyse pollinique quanti-
tative d’un nombre suffisant d’échantillons considérés comme monofloraux en fonc- tion des conditions dans
lesquelles
ils ontété récoltés. D’autre
part
l’étude du nectar de laplante
sur les mêmes basesquanti-
tatives et
compte
tenu de labiologie
floraledevra
permettre
d’affiner ladescription
des miels monofloraux.Deux nouvelles et très volumineuses
publications (1949a; 1949b) apportent
desprécisions quant
à la richesse normale enpollen
d’un certain nombre de miels mono-floraux. Les recherches
portent également
sur le rôle du
proventricule
dans l’élimina-tion d’une
partie
dupollen
entre la récolte du nectar par la butineuse et le moment où il estrégurgité
dans le rayon. Un exa- men minutieux du processus de transfor- mation du nectar en miel montre surtout des influencess’exerçant
dans le sensd’un nivellement. Le miel mûr est en somme normalisé. Cette normalisation s’étend d’ailleurs aux sucres comme le montreront
plus
tard les recherches faisantappel
à lachromatographie.
L’analyse pollinique quantitative apporte
dans certains cas des informations concer- nant les antécédentsapicoles :
mode derécolte,
nourrissementexcessif,
etc. Onpourrait ajouter
d’ailleurs letype
de ruches utilisé(Dadant, Langstroth,...)
mais il nesemble pas que A Maurizio ait
envisagé
cet
aspect
de laquestion.
Les 30 tableaux et les annexes du pre- mier mémoire
(1949a) apportent
une nou- velle masse de données relatives auxmiels monofloraux. Les
analyses
ontporté
sur 242 échantillons en provenance des pays
producteurs européens
ou non. Unevingtaine d’origines
florales ont été étu-diées mais le nombre des échantillons est
variable. Ainsi les miels de
châtaignier, d’acacia,
detrèfles,
decolza,
desainfoin,
de
myosotis,
d’arbresfruitiers,
ont été étu- diés sur la base d’un nombre d’échantillons suffisammentimportant
pourqu’on puisse
les classer comme étant de richesse moyenne, forte ou faible selon les cas.
Bien entendu tous les chiffres sont fournis à
l’appui
des conclusions.Ce travail de 1949 et d’autres
qui
sui-vront
(Maurizio, 1955a; 1958c; 1959a)
ap-porteront
descompléments
pour la consti- tution d’un ensemble de données utiles à tous ceuxqui pratiquent l’analyse pollini-
que des miels et des
miellats, principale-
ment en vue de la recherche de leur ori-
gine botanique.
On retrouvera sous forme condensée les éléments de tous ces tra- vaux dansl’exposé
des méthodes de lamélissopalynologie
tellesqu’elles
ont étérédigées
dans le cadre des activités de la Commission internationale debotanique apicole (Louveaux
etMaurizio,
1963; Lou-veaux
et al,
1970; Louveauxet al, 1978).
Le nombre des échantillons de miel ser- vant de référence pour calculer les normes
de relative
pureté
florale vacroissant,
au moins pour lesproduits
lesplus
suscep- tibles d’être valorisés sur les marchés eu-ropéens.
On a doncprogressivement
unevue de
plus
enplus
fiable duspectre polli- nique
des miels monofloraux et, de cettefaçon,
lespossibilités
de déterminer l’ori-gine botanique
des miels s’améliorent.Une
interprétation trop rigoureuse
desnormes anciennes
pourrait
conduire àpré-
sent à des excès de la
part
de laboratoires insuffisamment informés des causes pos- sibles d’erreurs. Il est évident que les conditions et les lieux deproduction
dumiel
évoluent,
cequi signifie qu’une
actua-lisation des connaissances reste
toujours
nécessaire.
Quelques
observationsmélissopalyno- logiques
Il serait très
injuste
de considérer commerelativement secondaires dans l’œuvre de A Maurizio ces
petites publications qu’elle
intitule modestement
Pollenanalytische Beobachtungen,
ce que nous traduisons le moins malpossible
par «observations mé-lissopalynologiques».
Ces notes,générale-
ment assez courtes, sont au nombre de 19. Leur
publication
s’échelonne de 1938 à1963 (1938; 1941a; 1942; 1956; 1963).
Leprincipe
en esttoujours
le même. Au dé-part
se trouve une observationplus
oumoins
fortuite,
un faitcurieux, inexplicable.
Cette observation déclenche des ré-
flexions,
provoque des recherches biblio-graphiques,
en somme uneenquête
com-plète
pour résoudrel’énigme, répondre
àune
question simple,
trancher entreplu-
sieurs
hypothèses.
Plutôt que d’énumérer les 19 observa-
tions,
nousprendrons
unexemple
caracté-ristique,
celui dupollen
deSpiraea
ulmaria(Maurizio, 1938).
Rien n’estplus agaçant lorsqu’on pratique l’analyse pollinique
que de rencontrerrégulièrement
etparfois
enabondance un
pollen
strictement inconnu.On
accepte
lespollens
non identifiablescomme une
fatalité;
on admet difficilementqu’un pollen fréquent
etparfois
abondantreste anonyme. Il reste fixé dans la mé- moire visuelle
jusqu’au jour où,
soit par ha- sard soit au terme d’une difficile prospec-tion,
lecoupable
est identifié. C’est ainsi que A Maurizio finit par reconnaître lepol-
len d’une
spirée; ayant
découvert le genre, elle pousse sonenquête jusqu’au
niveaude
l’espèce
par des mensurations et descomparaisons
avec le matériel de collec- tion. Ils’agit
bien deSpiraea
ulmaria(=
Fili-pendula ulmaria),
uneplante
communedans les endroits humides mais
qui
n’a pas laréputation
d’être uneplante
mellifère. Labibliographie
est muette, ou presque. Lesbotanistes ne
signalent
pas de nectaires.Mais A Maurizio découvre un travail datant de 1902
qui
décrit une méthodesimple
pour mettre en évidence les nectaires peu
apparents
par un testchimique.
Elleappli-
que ce test et découvre les nectaires. Ellepoursuit
sonenquête
sur le terrain là où se trouvent despeuplements
despirées.
Elle examine lesbutineuses, analyse
le conte-nu de leur
jabot,
identifie lepollen
des pe- lotes. LaSpirée
ulmairepeut
àprésent
fi-gurer
parmi
lesplantes
visitées par les abeilles pour lepollen
et aussi pour le nec- tar. Cetexemple
vapermettre,
parapplica-
tion des mêmes
méthodes,
de rectifier des erreursd’appréciation
sur desplantes
ha-bituellement classées comme
dépourvues
de nectaires.
On devrait regrouper les 19 observa- tions
mélissopalynologiques
de A Mauri-zio,
moins pour les connaissances nou- vellesqu’elles apportent
que comme démonstration du mécanismeprécis
et effi-cace de la démarche du chercheur devant
une
énigme.
Ces observations ont toutes pourpoint
commun d’avoir résolu oucontribué à résoudre une
énigme
mélisso-palynologique (tableau I).
Plantes
toxiques
pour les abeilles Que les abeilles butineusespuissent
êtrevictimes
d’empoisonnements
en butinantcertaines
plantes
est un fait d’observationassez banal. On
peut
trouver sur la ques- tion unebibliographie
abondante(Mauri- zio, 1945b).
Mais il arrive que laplante
res-ponsable
des mortalités d’abeilles ne soit pasidentifiée,
ou que les mortalités soient attribuées à tort à uneplante
innocente.Pour administrer la preuve
juridique
de laresponsabilité
en cette matière il faut re-monter à la source, ce
qui
n’est pas tou-jours
facile car les abeilles mortes ne sontpas forcément au
pied
desplantes
cou-pables.
Dans le cas de
l’empoisonnement
desabeilles par le
pollen
d’unerenoncule,
lesapiculteurs
ont pu croire à une maladie.L’analyse pollinique
apermis
de retrouver dans les abeilles mortes lepollen
d’uneRenonculacée
qu’il
a étépossible
ensuited’identifier comme étant celui de Ranuncu- lus
puberulus Koch,
uneespèce
très voi-sine de R auricomus
(Morgenthaler
etMaurizio, 1941; Maurizio, 1941c).
Les ob-servations sur le terrain
pendant plusieurs
années ont montré que les abeilles ne bu- tinent pas les renoncules
régulièrement,
mais seulement en cas de
pénurie.
On re-trouve le même
phénomène
dans tous lescas
d’empoisonnement
d’abeilles par lenectar ou le
pollen
desplantes qu’elles
vi-sitent. Les mortalités sont limitées dans le
temps
et dansl’espace;
elle ne sont appa- rentes quelorsqu’il
y aconjonction
de fac-teurs favorisants.
Les recherches de A Maurizio sur les
empoisonnements
d’abeilles par lesplantes
ontporté,
outre celles dont il étaitquestion ci-dessus,
sur les tilleuls(1943)
et les marronniers d’Inde. Dans ce dernier
cas
(1945a)
les recherches se sont pour- suivies au laboratoire defaçon
àidentifier,
sipossible,
les substancestoxiques
conte-nues dans le
pollen
ou le nectar. La res-ponsabilité
dessaponines
etdigitonines
aété démontrée mais ce
qu’il
faut surtout re-tenir de ces recherches
qui
datent de 1945, c’estqu’elles
sont àl’origine
de lamise au
point
des méthodesd’élevage
d’abeilles en
captivité.
De cetteépoque
date la célèbre
cagette
deLiebefeld,
co-piée
et utilisée dans tous les laboratoiresayant
à faire des testsbiologiques
surabeilles
(Maurizio, 1946b).
Lorsqu’on
élève des abeilles ouvrièresen
cagettes,
aulaboratoire,
on est très vitesurpris
par le nombre et la difficulté desproblèmes
à résoudre pour obtenir une bonnereproductibilité
des résultats. On constate que des lots d’abeilles en appa-rence
homogènes
ont des duréesmoyennes de vie très différentes.
Ayant compris l’importance
duproblème
de l’ali-mentation des abeilles
encagées,
A Mauri-zio s’est attachée à le résoudre et, ce fai- sant, elle a mis en évidence le rôle du
pollen
dans l’achèvement de la formation de l’ouvrière. L’abeille naissante n’est pasadulte, physiologiquement parlant.
Elledevra consommer du
pollen
pour formerses
glandes pharyngiennes
et son corpsapideux.
Avec ces recherches on sort du cadre de la