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CONFÉRENCE SUR L’ACTION POLITIQUE
Introduction :
Le 22 mars 2013 dernier débutait à Toronto une conférence de trois jours sur l’action politique, organisée par le Congrès du Travail Canada (CTC).
Le CTC est une confédération de syndicats canadiens qui fut créé en 1956, dans un but d’unification des luttes ouvrières autour du mouvement syndical. Face aux entreprises qui s’internationalisent, à voir se mondialisent, un regroupement syndical semblable était opportun et c’est dans cette optique que le CTC fut créé et compte maintenant plus de 3.3 millions de travailleurs dans ses rangs.
La conférence à laquelle nous avons assisté, se voulait une réflexion sur les problèmes contemporains que vivent les travailleurs canadiens, ainsi que ceux dont nous aurons à faire face dans l’avenir. De nombreux conférenciers sont venus nous partager leurs expériences et les stratégies d’action, de façon à stimuler et diriger nos débats lors d’ateliers portant sur différents aspects du militantisme, de la politique et de l’action directe.
Étant donné que l’aspect primordial de la participation à un tel événement, outre un apport personnel aux discussions, reste encore la transmission de l’expérience vécue, nous aurons la chance de vous faire un retour sur les facettes qui nous semblaient les plus importantes de cette rencontre.
D’abord, une grande partie de la conférence fut réservée à l’attaque prochaine et avouée des conservateurs à la « Formule Rand », laquelle régit certains aspects des obligations des syndicats envers les membres et vice et versa, ainsi que ceux d’un employeur face à un syndicat. Puisqu’il était impossible de parler de « Formule Rand » sans aborder les lois du « Right to work » qui constituent une attaque sans précédent contre différents milieux syndiqués dans le monde, un second volet de la conférence y fut dédié et sera abordé dans le présent document. Pour finir, quelques intervenants sont venus nous soumettre des pistes de solutions dont nous tenterons de faire un résumé des concepts qui furent avancés.
La Formule Rand :
Avant de pouvoir traiter directement de la « Formule Rand », une mise en contexte historique s’impose pour être à même de comprendre les origines qui ont mené à sa mise en place. Replaçons- nous aux États-Unis, lors du krash boursier de 1929 qui plongea de nombreux pays dans une grande dépression économique qui dura plusieurs années et qui influença l’émergence de nouvelles façons de faire pour éviter de retomber dans une autre récession majeure. C’est ainsi que le président des
Conférence sur l’action politique Page 2 États-Unis de l’époque, Franklin Delano Roosevelt, mit de l’avant entre les années 1933 et 1938 une nouvelle politique interventionniste portant le nom du « New Deal ». Cette nouvelle politique reconnaissait que, pour éviter d’être replongé dans une nouvelle dépression, un effort considérable devait être mis de l’avant pour s’assurer que la classe moyenne conserve assez d’argent dans ses poches pour lui permettre de le réinvestir, en dépense de biens et services dans la société, de façon à stimuler l’économie. C’est donc, entre autres, suite à la crise économique des États-Unis et des conclusions qui en furent tirées dans les années qui suivirent, qu’une série de reconnaissance des droits des travailleurs émergea.
Transportons-nous maintenant dans les années 1945-46 au Canada au sortir de la deuxième guerre mondiale. À cette époque, où les souvenirs des raisons de la crise économique de 1929 commencent à se diluer, à l’intérieur d’une société qui était maintenant en pleine expansion économique, les grands employeurs de l’époque exerçaient une pression sur les élus pour tenter de retourner aux conditions de travail moindre d’avant-guerre. Les travailleurs de ce temps avaient de leur côté des revendications à faire valoir et c’est ainsi que le 12 septembre 1945 à Windsor (Ontario) les dix-sept mille travailleurs de Ford entamèrent une grève qui se conclut le 20 décembre de la même année, par l’intervention du juge Ivan Rand de la Cour suprême du Canada. La reconnaissance syndicale était au cœur du litige qu’a dû trancher le juge Rand, pour permettre un retour au travail des travailleurs, dans les meilleures perspectives d’avenir possible. Dans sa décision qui parut le 29 janvier 1946, maître Rand jetait les bases de la représentation syndicale telle que nous la connaissons encore aujourd’hui. Il établit d’abord le cadre légal dans lequel les syndicats pourront exercer leur droit de grève en plus d’instaurer des sanctions financières punitive pour les récalcitrants. De plus, il conclut que tous les travailleurs jouissant des avantages que procure une convention collective, qu’ils soient membres en règle de leur syndicat ou non, se devaient de payer leurs cotisations syndicales, sans possibilité de s’y soustraire. Le juge alla encore plus loin dans son jugement, rendant les prélèvements des cotisations syndicales à même le chèque de paie des travailleurs, obligatoires pour tout employeur gérant une main-d’œuvre syndiquée. De par cette décision, le juge Ivan Rand permit aux instances syndicales une autonomie financière ainsi que du temps pour la défense de leurs membres. À partir de ce moment, tous les travailleurs durent contribuer financièrement à la défense de leurs droits collectifs et les représentants syndicaux ne furent plus obligés de sillonner les différents planchers de travail pour collecter les membres.
Étant donné que nul gain n’est acquis à jamais et que seule la lutte pour nos droits est garante pour s’assurer la préservation de ceux-ci, nous serons amenés, peut-être plus tôt que nous le pensons, à nous faire entendre sur les bases fondamentales de la survie de nos syndicats. Depuis janvier 2006, il a été impossible d’oublier la venue du Parti Conservateur de Steven Harper dans le décor gouvernemental canadien. Dorénavant tristement reconnu comme un parti adepte de la privatisation et de la réduction de la place de l’état comme agent interventionniste en matière d’économie, les conservateurs ont su voter des lois rétrogrades en matière de protection des travailleurs. Caractérisés par l’adoption de lois omnibus, votées sans possibilité d’amendement grâce à leur majorité en chambre, les conservateurs de Steven Harper changent drastiquement, depuis leur arrivé, le paysage social économique du Canada. Dans leur vision, et c’est le moins que l’on puisse dire, entrepreneuriale de l’économie canadienne, Steven Harper et ses disciples voient les syndicats comme une embuche au développement économique des compagnies et de ce constat, ils
Conférence sur l’action politique Page 3 s’octroient le droit d’intervenir dans les rapports de force qu’ont les syndicats avec leur employeur.
Une façon de faire dont nous, les travailleurs des Postes avons fait les frais à l’été 2011, avec la loi imposée de retour au travail et d’arbitrage d’offres finales que nous avons subie et ce, sans respect pour la légitimité de nos demandes.
En continuité des attaques à peine voilées des conservateurs contre les travailleurs, leur nouvelle cible pour amoindrir la force de représentation des syndicats est d’attaquer la « Formule Rand ».
Pour justifier une telle action, les conservateurs argumentent qu’un travailleur syndiqué devrait pouvoir choisir de ne pas payer ses cotisations syndicales s’il croit, peu importe la raison, que son syndicat ne le représente pas comme il le voudrait ou que l’argent n’est pas dépensé à bon escient selon ses propres valeurs individuelles. Permettre aux travailleurs de faire ce choix, dans une société où les valeurs individualistes sont de plus en plus grandissantes, reviendrait à porter un coup fatal aux instances syndicales. Au même titre, si les citoyennes et citoyens canadiens sont mécontents de la façon dont est géré leur argent et qu’ils pourraient refuser de payer leur impôt, combien de temps dans un pareil contexte le gouvernement subsisterait en tentant de palier aux pertes financières?
Serait-il raisonnable de penser que beaucoup d’entre nous serions prêts à payer volontairement nos impôts voyant que d’autres s’y soustraient? Voilà pourtant le type d’aberration, dont solidairement les syndicats et leurs travailleurs, devront faire face dans un avenir rapproché.
C’est d’ailleurs dans l’espoir de développer un plan d’action commun que de nombreux dirigeants ont profité de l’occasion que nous donnait le CTC pour se rassembler en début de congrès. Il y eu donc un sommet des dirigeants dans l’espoir de développer, sous la forme d’une résolution, un discours et des actions intersyndicales communes, pour permettre de contrer le gouvernement conservateur et ses tentatives de soumettre les travailleurs, aux exigences toujours grandissantes des entreprises. Malgré le peu de concret au sortir de cette rencontre, tous les dirigeants de syndicats se sont conscientisés sur l’importance d’agir et rapidement.
Pour sa part, le CTC qui a depuis ses débuts de forts liens avec le Nouveau Parti Démocratique (NPD), voit une lutte parallèle se dessiner et la venue de Thomas Mulcair à la conférence en disait long.
Après avoir été chaudement accueillit par Hassan Yussuf, secrétaire-trésorier du CTC ainsi que de nombreux membres du plancher, M. Mulcair est venu prêcher aux convertis avec un discours à saveur électoral nous donnant comme principale solution de sortie de crise : un vote pour son parti.
D’ailleurs, les représentants du Congrès du travail du Canada allaient tous dans le même sens que la solution à nos maux devait être politique.
Nous nous permettons un petit éditorial à ce point ci et vous nous en excuserez mais, nous avons l’impression que nous faisons fausse route de mettre tant d’emphase sur les élections. D’abord, trop souvent dans notre passé de militant nous remettons nos propres devoirs dans les mains d’autres personnes que nous chargeons de nos combats, plutôt que de nous les approprier et le cynisme grandissant des membres syndiqués envers leurs propres luttes en est le reflet le plus tangible.
Plutôt que d’axer l’essentiel de nos actions vers la sphère politique sur laquelle nous contrôlons que trop peu les tenants et aboutissants, nous devrions remettre la mobilisation de nos membres de l’avant. Seulement ainsi, nous serons assurés de résultats concrets car nul parti politique ne fera la sourde oreille face à des syndicats forts de ses membres en mouvement. Trop miser sur l’arène politique pourrait nous placer devant un changement de conjoncture non prévu et les efforts
Conférence sur l’action politique Page 4 déployés pour pousser nos membres à voter pour un parti politique spécifique pourraient non seulement ne pas nous servir mais pis encore, nous nuire.
Le « Right to work » :
La confiance dont fait preuve le gouvernement canadien, lorsque vient le temps d’attaquer les droits des travailleurs et proposer une réforme du travail passant par l’abolition de la « Formule Rand », tire sa source de courants de droite, plus répandus que l’on pourrait bien le penser. C’est aux États-Unis que depuis quelques années une nouvelle mode émerge : celle des lois du « Right to work » (« Droit au travail »). Ces lois sont présentées aux travailleurs syndiqués comme étant une bonne chose pour eux en plus de constituer, selon les plus fervents défenseurs de ces lois, une nouvelle liberté dont les travailleurs pourront bénéficier. En somme, l’essentiel des lois du « Droit au travail » porte, un peu comme les attaques à la « Formule Rand », sur le droit de tous les travailleurs de ne pas payer leurs cotisations syndicales. Le paiement de celles-ci se fait donc sur une base volontaire et n’occasionne que peu de conséquences à court terme pour les travailleurs qui décident de ne plus payer de cotisations, étant donné que ces lois obligent les syndicats à défendre les travailleurs non-cotisants au même titre que les autres. Ces lois ont des conséquences graves pour tous les travailleurs qu’ils soient syndiqués ou non et elles régissent déjà près de la moitié des états aux États-Unis et se propagent rapidement dans d’autre pays du monde.
Pour venir nous exposer les impacts des lois de « Droit du travail », les membres du CTC ont invité James Carvin, adjoint au directeur du district 9 des USW (syndicat des travailleurs de l’acier) qui représente 850 000 travailleurs aux États-Unis, au Canada et dans les Caraïbes. Il est venu nous sensibiliser sur les impacts des lois du « Droit au travail », sur son syndicat, ses membres et sur leurs droits. D’abord, il nous a expliqué qu’en peu de temps, de nombreux membres ont choisi de ne plus payer leurs cotisations et que l’effet fait boule de neige sur les membres cotisant toujours qui, voyant qu’ils paient pour la défense de collègues qui eux ne contribuent pas, décident d’arrêter à leur tour de soutenir monétairement leur syndicat et la lutte pour leurs conditions de travail. Pour lui, les impacts sont directs sur la solidarité des travailleurs et sans solidarité, le chemin vers la subsistance et l’avancement des conditions de travail est loin d’être assuré. Il a témoigné des pertes monétaires qu’a dû subir, non seulement son syndicat, mais de nombreux autres qui soit ont fait faillite, soit ils luttent actuellement pour leur survie. Il va de soi que dans un contexte où les syndicats doivent fermer leurs portes, nulles conventions collectives ne restent en vigueur et les travailleurs se retrouvent à la merci de leur employeur, sans conditions de travail négociées avec celui-ci. M. Carvin a mis un accent particulier sur le fait que la lutte contre toutes formes de « droit du travail », bien que couteuse en capital monétaire et humain, doit se faire en amont plutôt qu’en aval allant même jusqu’à dire que lutter contre le « droit du travail » est presque impossible, un coup qu’il est implanté.
Aux États-Unis, les 24 états maintenant régit par des lois de « droit au travail » nous offrent une bonne idée des impacts que ces mesures pourraient avoir chez nous. Une constante se dessine et
Conférence sur l’action politique Page 5 c’est dans ces états que l’on retrouve les salaires les plus bas, des plans de soins médicaux moins généreux, le plus de pauvreté, un taux plus élevé de mortalité au travail, sans oublier les investissements en éducation qui sont au plus bas dans ces états. Les travailleurs syndiqués canadiens, pour leur part, gagnent un salaire horaire de 5,11$ plus élevé que leurs comparses non syndiqués. En somme, devant un tel constat, il importe de considérer sérieusement ces attaques et de se mettre en mouvement rapidement pour nous permettre d’avoir une réponse à la hauteur des attaques qui nous sont faites.
En route vers une contre-offensive de taille :
En opposition à la vision presque post-apocalyptique de l’arrivée des lois du « Droit au travail », Jan , du bureau national de la FAT-COI, (regroupement international de travailleurs) nous a parlé de la grande réussite de leur campagne contre une telle loi au New Hampshire. C’est en partageant son expérience avec nous qu’elle a mis en scène une lutte qui, bien que réalisable, tenait plus du conte de David contre Goliath. Dans son état, les détracteurs des dignes conditions de travail avaient de leur côté : argent, vitrines médiatiques et une proximité avec le gouvernement, tandis que pour leur part, les travailleurs disposaient de ressources limitées mais pouvaient compter néanmoins, sur la force du nombre de leurs membres. Loin de se démarquer des autres milieux de travailleurs caractérisés par une monté en force de l’individualisme et du cynisme, le cheminement vers la réussite de leur mouvement, a passé directement par du travail de sensibilisation de leurs membres et des citoyens. C’est à travers une grande campagne de solidarité, ciblant en grande partie la classe moyenne, première victime des lois du « Droit au travail », que la mobilisation s’est opérée. Une approche personne à personne fut mis de l’avant, prenant parfois la forme d’une visite des membres sur leur lieu de travail, car un travailleur qui comprend les raisons de ses combats sera fier d’être syndiqué et véhiculera un message conséquent à ses convictions. De nombreuses opérations de porte à porte ont aussi été faites pour parler directement aux citoyens et leur expliquer les gains indirects que leur procurent les travailleurs syndiqués et leur syndicat. De plus, pouvoir compter sur les milieux de travail non syndiqués, a permis d’apporter une nouvelle dimension testimoniale à leurs démarches, car nul n’est mieux placé que des travailleurs sans contrat de travail pour pouvoir témoigner des réalités d’un monde où l’employeur est roi. Une démarche difficile mais en accord avec un adage que Mme. Schaffer nous a partagé, en nous disant simplement que : lorsque la solution à un problème semble trop facile, c’est normalement parce que c’est le cas! C’est donc en peaufinant un message inclusif, en parlant directement aux concernés et en investissant temps et énergie, que nos voisins du sud ont réussi à instaurer un rapport de force citoyen qui a réussit à contrer le vote d’une loi de « Droit au travail » dans leur état.
Conférence sur l’action politique Page 6 Conclusion :
La conférence sur l’action politique, nécessaire dans une époque où les travailleuses et travailleurs de partout dans le monde subissent des attaques sans précédent, fut bien remplit et très enrichissante, de par les intervenants venu témoigner de leurs expériences. Il a clairement été établi que les lois du « Droit au travail » et les attaques à la « Formule Rand » constituent le nouveau mal du 21ième siècle et qu’il faut tout mettre en œuvre pour arriver à contrer ces agressions qui se répandent déjà comme une trainée de poudre. Le fait de faire ce constat doit être vu comme une leçon d’humilité car, si des courants aussi dommageables pour les travailleurs passent aussi facilement chez nos membres syndiqués ainsi que chez le reste de la population, force est de comprendre que nous n’avons pas su réaffirmer le message syndical convenablement dans le passé.
Pour ce faire, il sera impératif que nous parlions d’une seule voix en faisant front commun, si nous voulons avoir un espoir d’une riposte adéquate. Nous devons pouvoir compter sur le Congrès du Travail du Canada (CTC) pour faire office de vecteur d’un rassemblement intersyndical et mettre à contribution la force de nos membres, pour faire un contrepoids aux attaques communes qui nous affligent tous. Malheureusement, tout n’est pas si simple et nous avons dû, par le passé, rappeler au CTC certains de ses mandats, ce qui laisse présager que nous ne devons pas prendre pour acquis l’implication d’une telle organisation. Il est donc primordial d’occuper la place qui nous revient au sein de cette structure syndicale, dans l’espoir de l’influencer vers ce que nous croyons juste, en exerçant sur elle une pression nécessaire. Ainsi, il est de notre devoir de continuer de marteler le message que les luttes sociales ne sont pas que politiques et qu’elles ne s’opéreront pas sans nous.
Les conclusions, suite à la présente conférence, allaient toutes dans le sens de revenir à notre base, il n’en tient qu’à nous alors d’en tirer le maximum.
Solidarité
Alain Robitaille Johanne Noël
Permanent régional substitut Directrice du Comité des Femmes