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CHANSONS

POUR ACCORDÉON

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LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN.

LA CAVALIÈRE ELSA.

LA VÉNUS INTERNATIONALE.

SIMONE DE MONTMARTRE.

LES JEUX DU DEMI-JOUR.

MALICE.

A BORD DE L'ÉTOILE MATUTINE.

LE CHANT DE L'ÉQUIPAGE.

LE QUAI DES BRUMES.

VILLES.

LE PRINTEMPS.

GERMAINE KRULL.

LA BANDERA.

RUES SECRÈTES.

QUARTIER RÉSERVÉ.

LE CAMP DOMINEAU.

MASQUES SUR MESURE.

LE BAL DU PONT DU NORD, suivi de ENTRE DEUX JOURS.

FILLES, PORTS D'EUROPE ET PÈRE BARBANÇON.

SOUS LA LUMIÈRE FROIDE.

LA CLIQUE DU CAFÉ BREBIS, suivi de PETIT MANUEL DU PARFAIT AVENTURIER.

LES Dés pipés ou LES AVENTURES DE MISS FANNY HILL.

CHANSONS POUR ACCORDÉON.

Dinah MIAMI.

LA LANTERNE SOURDE.

L'ANCRE DE MISÉRICORDE (Émile-Paul).

PICARDIE (Émile-Paul).

MARGUERITE DE LA NUIT (B. Grasset), épuisé.

PIERRE MAC ORLAN

~y

Chez d'autres éditeurs Œuvres de

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PIERRE MAC ORLAN

de l'Académie Gontourt

CHANSONS

POUR ACCORDÉON

Musiques de V. Marceau

GALLIMARD 2eécliliore

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Il a été tiré de l'édition originale de cet ouvrage quinze exem- plaires sur vergé de Hollande, dont dix numérotés de l à 10 et cinq, hors commerce, marqués de A à E; et quatre-vingt- cinq exemplaires sur vélin pur fil Lafuma Navarre, dont soixante-quinze numérotésde nà 85 et dix; hors commerce,

marqués de F à O.

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous les pays, y compris la Russie.

Copyright by Librairie Gallimard, 1953.

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Prélude sentimental

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Il y a l'aventure au singulier et l'aventure au pluriel. Cet incomparable mot légèrement per- fide change ainsi de signification, mais en passant par de nombreuses nuances. L'aventure au singu- lier prend souvent naissance dans un mot, un mot géographique, afin de préciser. Quand j'étais jeune, le nom de certaines villes excitait mon imagination remplie de soucis matériels comme la croûte et le pieu « avec une berlue », en hiver. C'était ma façon de parler à cause de mes voisins d'hôtel meublé.

Depuis ce temps, j'ai abandonné ce jargon pour un autre plus conforme à ma manière de vivre.

En ce temps-là, Tampico me tourmentait par sa

présence confuse. Le mot Tampico me plaisait à cause du pétrole que j'ai toujours détesté pour son odeur et sa secrète dictature. Pour moi, Tampico

était une ville malodorante construite en bidons de I

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fer-blanc rouillé, décorée çà et là avec des affiches de Chéret. Je n'ai jamais vécu à Tampico et je le regrette comme on regrette des détails d'ado-

lescence, médiocres mais immortels. L'aventure vers 1900, c'était l'aventure à Tampico. C'est pour- quoi je prends le nom de cette cité comme exemple pour ce que je vais dire.

Voici deux hommes. L'un est ingénieur pourvu de brevets qui lui confèrent une autorité de bon aloi; l'autre est un de ces bons compagnons que j'ai rencontrés sur les quais de Rouen ou du Havre.

Tampico est entré dans leur existence; le second 0' parce que sa mélancolie et ses espoirs s'en nour- rissent, le premier parce qu'il tient en poche un confortable contrat avec une compagnie pétrolière

quelconque et riche. Si l'aventure tourmente le

vagabond des quais au point de se confondre avec

le nom de Tampico, l'ingénieur ne considère pas

le fait de partir pour Tampico comme une aven- ture, mais simplement comme une excellente situa- tion. L'aventure n'existe que dans l'imagination.

Elle se dissimule aussi bien dans un terrain plâ- treux de Vaujours que dans les situations géogra- phiques les plus lointaines et les plus inaccessibles.

Tout dépend du sujet. Les uns sont bons conduc-

teurs des éléments de l'aventure et les autres ne

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les découvrent jamais. On naît aventurier, comme on naît poète.

Il existe des aventuriers immobiles. Mais le mieux, c'est d'y aller voir, comme on dit. C'est,

dans ce second cas, toute la différence qui existe

entre Marcel Schwob, par exemple, et des hommes comme Blaise Cendrars, t'Serstevens et Georges Arnaud, l'auteur du Salaire de la Peur qui est le

type le plus net de ce que peut donner un poète

qui feint de s'ignorer quand il entre dans l'action, souvent dangereuse, afin d'écrire son livre, un livre imposé par des circonstances que lui n'ima-

gine pas. Son imagination est en dehors de l'ac-

tion quotidienne. Il ne refuse pas de vivre comme un personnage qui plus tard, grâce à l'imagina- tion, lui donnera l'occasion de donner une vie puissante à des images qui jaunissent rapidement quand on ne les soigne pas.

Il est difficile de définir ou mieux d'essayer de donner un sens définitif à ce mot aventure, qui est dans toutes les pensées humaines, en emprun- tant des formes si différentes que l'on pourrait écrire qu'il existe autant de définitions -de l'aven- ture qu'il y a d'aventures mobiles ou immobiles.

Pour les uns la forme la plus haute de l'aven- ture est celle qui naît de la faim, elle apparaît

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comme une sorte de métaphysique de la misère.

C'est le cas de Georges Arnaud qui a écrit le livre le plus exemplaire que je connaisse sur l'aventure quand l'homme parvient à la dominer. L'homme c'est, dans ma pensée, l'écrivain qui a su dominer et la peur et la soif et la faim, les préjugés et tous les tristes boniments sociaux qui naissent de ces quelques mots terriblement dangereux.

L'aventure, ou plus exactement les aventures sont presque toujours tributaires d'un décor qui a fait ses preuves. Grâce à ces preuves, elles rejoignent facilement l'art littéraire qui est une des

dernières aventures de notre société. Le décor est

important. Il est, au point de vue littéraire, beau- coup plus émouvant d'avoir eu les oreilles tirées par un matelot suédois dans un bar des quais de Shangaï que d'avoir subi la même opération, au sortir d'une réunion électorale dans les environs de la place de la Concorde. Les habitués en conviendront de bonne grâce.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet, mais plus je vieillis, plus je tiens à garder pour moi les résultats de mes propres expériences qui ne sont pas encourageantes. En cela elles restent fidèles à cet esprit d'aventure qui presque toujours est un esprit taquin qui cherche à provoquer la mort, la

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mort violente, dont les formes sont infinies. On meurt, toutefois, aussi bien à Tampico qu'à Meu- don. La mort, comme l'aventure, est un mot sans

signification précise les uns la prennent au sérieux

et les autres la considèrent comme une blague.

Je les plains.

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Les malentendus peuvent naître d'un décor sentimental anéanti ou, quelquefois, périmé. Des mots colorés comme Batignolles, la Chapelle, Montmartre, la Villette, l'Arsenal, la Bastoche, etc., ont totalement perdu les étranges pouvoirs de sé- duction qui purent nourrir l'oeuvre poétique d'Aris- tide Bruant, de Jean Lorrain, parfois de Jules Jouy et des nombreux anonymes de l'université lyrique

des rues et des boulevards extérieurs dont la triste

réputation n'était pas douteuse. La puissance de résurrection que les paroles d'une chanson font rayonner sous la protection d'une musique sans audace est définitive; encore faut-il que les mots qui composent cette chanson parviennent jusqu'à nous, grâce à cet élément, confidentiel et tenace, qui donne à la poésie urbaine sa survivance. Que

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d'autres mots prennent la succession, c'est logique;

mais il advient, quand les hommes joignent les mains pour conjurer le mauvais sort du monde, qu'il n'y a plus de termes neufs afin de remplacer les anciens. Le renom dramatique de Saint-Ger- main-des-Prés, par exemple, ne peut succéder à celui de la Chapelle quand la neige recouvrait le terre-plein du boulevard et que des bandes de souteneurs dangereux allaient d'arbre en arbre, furtifs comme des loups à jeun.

Le passé est riche en erreurs d'interprétation.

Pour certains, c'est comme une sucrerie qui laisse dans la bouche un goût agréable. En ce moment, il est de bon ton de sucer l'époque 1900, si l'on

peut dire, de même qu'une dragée délicate. En

1900, je suis entré dans Paris, non pas en sabots,

mais en souliers, en chaussures de rugby dont

j'avais fait enlever les crampons de cuir. Je n'en avais pas d'autres. C'est, ainsi chaussé, solidement d'ailleurs, que je pus participer modestement à l'animation d'une époque 1900 révélée par Tou- louse-Lautrec et, plus particulièrement, par Stein- len, qui fut le grand témoin de ces boulevards extérieurs qui entouraient le Paris de l'aisance et de la connouillarderie d'une ceinture de dangers sans équivoque.

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Il n'est plus nécessaire pour moi de traîner mes souliers dans les rues de Paris entre minuit et potron-minet. Ce sont là des promenades qui ne conviennent guère à mon âge. Peut-être ces rues sont-elles toujours dangereuses pour certains. Cha- cun porte sa chance dans sa poche. Mais elles n'en ont pas l'air; et c'est l'essentiel, parce que « l'air », c'est l'émotion lyrique que provoque le danger.

En 1900, les mauvais garçons et les mauvaises

filles aimaient à se vêtir d'un uniforme. On les

reconnaissait de loin. Les barbeaux, comme on disait, grands et petits, étaient encore fidèles aux

pantalons à patte d'éléphant. De même que l'uni-

forme donnait aux agents de la police de Paris une autorité mal acceptée, la deffe et la ceinture de soie conféraient aux compagnons de toutes les spécia- lités de la malfaisance une autorité qui n'était pas

moins grande. Un point d'honneur existait, qui

entretenait l'énergie et les préjugés des différents clans qui contrôlaient les rues de minuit, entre la place Clichy et la Glacière, en passant par la Cha- pelle, la Bastille, où naquit Nini peau d'chien et l'Arsenal où naquit le petit Henri. Ce point d'hon- neur, qui imposait une morale à cette socjété du petit jour, créait, en même temps, l'orgueil. Ce mot prestigieux apportait à ces hommes violents,

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courageux et sots, une vision glorieuse de la guil- lotine parée des plus sombres attraits de la méca- nique patibulaire. Aristide Bruant fut le poète le plus émouvant de cette pègre qui régnait dans les bas quartiers. Son idéal assez cornélien est parfai- tement évoqué dans le couplet suivant, emprunté à l'une de ses chansons. Je cite

Et sur la bascule à Charlot

Il a payé, sans dire un mot.

A la Roquette, un beau matin,

Il a fait voir à ceux d'Pantin Comment savait mourir un broche De la Bastoche!

Cet orgueil littéraire de la profession qui lui

ouvrait l'accès des librairies a certainement dis-

paru. Le prolétariat de la pègre ne règne plus sur la rue; les boulevards extérieurs ne gardent plus trace des neiges d'antan. Les uniformes du royaume d'argot n'habillent plus que les mannequins des musées criminels. Il demeure, cependant, cette force nostalgique qui est celle du goût du malheur et de la rébellion; c'est par ces deux forces que le poète Aristide Bruant, que j'ai connu et que j'es- time profondément, entre encore en contact avec l'imagination de ceux qui n'ont pas connu le temps

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qu'il décrivit si véridiquement. Un écrivain soumis à certains détails d'une époque particulièrement dure pour les petites gens l'époque 1900 doit se protéger contre la vulgarité de la pensée et les exigences élémentaires de son art. La rue est glis- sante et les boues, qu'elle n'absorbe que lente- ment, ne recèlent pas toujours des images rares et des pensées capables de provoquer un tourment rétrospectif. La boue est un déchet de purifica- tion elle contient, parfois, des parcelles de lumière précieuse, dans le genre du diamant. Mais le fait est exceptionnel. Des écrivains sont doués pour retrouver ces paillettes souvent inestimables. Ils possèdent les dons des chercheurs d'or et leurs mains peuvent tamiser la boue sans se souiller.

Si Steinlen fut le grand peintre des rues, Aris- tide Bruant en fut le poète le plus sensible, car il sut toujours découvrir que la rue et ses enfants déchus possédaient quelque chose d'éternel qui était, sans doute, une âme. Les joyeux rentiers qui fréquentaient les cafés célèbres de la belle époque

nous laissèrent des documents humains dans le

genre de « T'en as un œil! » « En voulez-vous des z'homards » et les bons mots fragiles des théâtres des boulevards. Ils ne sont plus admissibles. Mais Yves Montand peut chanter Rose-Blanche, qui situe

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bien la rue Saint-Vincent sur le plan de Paris. Dans cent ans, si l'humanité possède encore des yeux pour lire et des oreilles pour entendre, cette chanson fera plus pour le souvenir de Paris que les fantaisies surprenantes de la vie en rose. Je par- lais de tout cela, il n'y a pas longtemps, dans une maison, au bord de la route de Biercy, la mienne.

Il y avait à mon côté un ami dévoué, le patron du Quai des brumes, voisin du château des Brouillards.

C'était aussi un grand ami de Bruant, un familier de Liffert. Sur les indications du poète, il avait appris à chanter cette rue Saint-Vincent dont je viens de dire. Paulo la chanta encore une fois pour Marguerite et pour moi. Sa voix était juste, c'est- à-dire compréhensive, voilée par ce qu'il fallait de brumes, afin de bien marquer qu'il s'agissait d'une

voix d'outre-tombe.

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J'habite depuis trente ans dans un village situé

à soixante-dix kilomètres de Paris. Les habitants

n'atteignent pas le chiffre mille. Ce sont, pour la plupart, des cultivateurs. Dans cette petite

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