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Le rôle des sciences et des techniques dans les processus de territorialisation
RAFFESTIN, Claude
RAFFESTIN, Claude. Le rôle des sciences et des techniques dans les processus de territorialisation. Revue européenne des sciences sociales , 1997, vol. 35, no. 108, p.
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Claude RAFFESTIN
LE RÔLE DES SCIENCES ET DES TECHNIQUES DANS LES PROCESSUS
DE TERRITORIALISATION
GÉNÉALOGIE DU PROBLÈME
Quand bien même toute recherche d'origine peut sembler vaine, elle n'en est pas moins indispensable car c'est toujours à partir d'une idée ou d'une image - idée ou image de la nature par exemple - que nous tentons d'investir la réalité. Notre manière de penser, même si elle est incommensu- rable avec celle des Grecs doit, néanmoins, beaucoup à Anaximandre qui a géométrisé l'univers physique: «de même qu'ils dessinent sur une carte, une pinax, le plan de la terre entière, plaçant sous les yeux de tous la figure du monde habité, avec ses pays, ses mers et ses fleuves, de même ils construisent des modèles mécaniques de l'univers comme cette sphère qu'Anaximandre, suivant certains aurait fabriquée»1. C'est, en tout cas, ce qu'Agathémère nous rappelle: «Anaximandre de Milet, élève de Thalès, eut le premier l'audace de dessiner sur une planche la partie habitée de la Terre. Après lui, Hécatée de Milet, grand voyageur, lui ajouta des préci- sions: aussi l'objet ne manquait-il pas d'étonner.»2 La carte, même la plus rudimentaire, est une première forme de « territorialisation » qui suppose un embryon de science et de conception technique pour aboutir à une représentation.
Une carte est non seulement un modèle - l'un des plus anciens - mais encore et surtout elle est un élément technique qui, par une pratique tech- nico-scientifique, rend compte d'un processus de territorialisation. Les pré- socratiques, et particulièrement Anaximandre, m'apparaissent comme un point d'ancrage originel. La carte révèle un premier processus de domesti- cation-simulation du monde. On va, en somme, de la réalité à la carte mais aussi de la carte à la réalité quand bien même la réversibilité est loin d'être parfaite. Représentation déformée mais cohérente du territoire, la carte est une caricature du monde. En d'autres termes, elle est une simulation au sens étymologique du terme : elle donne pour réel ce qui ne l'est pas d'où la fameuse formule «la carte n'est pas le territoire», que Borgès a illustrée dans un superbe apologue. La naissance de la carte démontre, à l'envi, que la domestication et la simulation sont consubstantielles dans la pratique et
1 J.-P. Vernant. Les origines de la pensée grecque, Paris, PUF, 1990, p. 120.
2 Les Présocratiques, édition établie par Jean-Paul Dumont, Paris, Gallimard, 1988, p. 26.
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la connaissance technico-scientifiques même si l'intensité des deux proces- sus est différentielle.
Il y aurait donc deux mouvements complémentaires: une déréalisation de la réalité donnée, celle dont on part et une réalisation de projet. A partir des Grecs, depuis les présocratiques, nous sommes dans le rapport déréali- sation-réalisation, c'est-à-dire dans la création de mondes parallèles qu'on peut qualifier de simulés ou de virtuels. La virtualité ne s'oppose pas à la réalité mais à l'actuel : « virtualité et actualité sont seulement deux manières d'être différentes»3.
Les hommes sont devant le monde comme devant les pièces d'un gigan- tesque puzzle ou mosaïque qu'ils doivent assembler à cela près tout de même qu'il y a un grand nombre d'images possibles et pas seulement une qu'il conviendrait de retrouver. L'assemblage n'est pas singulier mais pluriel.
Chaque culture humaine contient au moins un projet d'assemblage et par là même elle est créatrice de diversité par rapport à toutes les autres. Toute cul- ture est un système cohérent et pertinent de différences dans l'exacte mesure où elle met en évidence, donc exalte, certains éléments ou pièces au détriment d'autres qu'elle laisse de côté, donc écarte. Une culture crée simultanément de la mémoire et de l'oubli : elle actualise et potentialise. Par le travail qu'elles projettent sur le corps de la terre, sur le corps de l'homme et sur le corps social, les sociétés créent de la diversité. La science et la technique, dans cette perspective, sont des systèmes créateurs de diversité dont l'existence est plus ou moins durable. Aujourd'hui, les constructions scientifiques et techniques semblent avoir des durées relativement courtes en raison même de leur évo- lution de plus en plus rapide. C'est un truisme de le dire mais c'est indispen- sable car c'est un moyen de comprendre que la science et la technique sont des constructions sans cesse remaniées qui influent à des rythmes toujours plus rapides sur les sociétés contemporaines. Ces constructions produisent de la diversité à travers les usages multiples qu'en font les groupes sociaux.
Produire de la diversité, c'est donc produire des différences condition- nées, sinon déterminées, par l'énergie et l'information à disposition d'un groupe humain, à un moment donné et dans un lieu donné. Géo-diversité - les formes de la terre -, bio-diversité - les formes de la vie - et socio-diver- sité - les formes sociales - constituent la «matière» sur laquelle les proces- sus de la culture - scientifiques et techniques entre autres - ne laissent pas de s'exercer. J'évoquerai donc les deux processus toujours à l'œuvre: la domestication et la simulation. Toute action humaine recourt simultané- ment à la domestication et à la simulation mais dans des proportions diffé- rentes. Si l'on reprend les catégories de Moscovici, à savoir les états de nature organique, mécanique et synthétique ou cybernétique qui décrivent d'une manière générale, mais néanmoins utilisables, les rapports de l'homme à la nature, on découvre que la part relative de la domestication tend à diminuer au profit de celle de la simulation lorsqu'on passe d'un état de nature à l'autre4. Pour prolonger la métaphore du puzzle ou de la
3 P. Lévy, Qu'est-ce que le virtuel?, Paris, La Découverte, 1995, p. 13.
4 Cf. P. Moscovici, Essai sur l'histoire humaine de la nature, Paris, Flammarion.
1968.
mosaïque, il est loisible de dire que tout état de nature est un réagencement différent des «pièces» qui fournit, dans chaque cas, une autre image du monde et de sa diversité dans l'élaboration de laquelle la domestication et la simulation sont mobilisées à divers degrés.
LE PROCESSUS DE DOMESTICATION
L'idée courante qui vient immédiatement à l'esprit quand on parle de domestication est celle d'apprivoisement, d'assujettissement et d'asservis- sement. Appliquer le terme à des organismes vivants et à des écosystèmes, c'est mettre en évidence leur soumission à l'homme et leur utilisation par celui-ci.
La domestication conduit à produire des systèmes vivants qui ne peu- vent plus se passer de l'homme, autrement dit qui disparaissent lorsque l'homme cesse de s'en occuper: «... on peut considérer qu'il y a complète domestication lorsque la plante ou la bête, profondément transformée par le travail humain de sélection, ne peut, sans l'assistance humaine, ni se pro- téger, ni se nourrir, ni se reproduire.»5 Cela revient à dire que les organismes ou les écosystèmes domestiqués sont différents de ce qu'ils étaient avant l'intervention humaine. Dès lors qu'ils ne peuvent plus subsister sans l'as- sistance humaine cela signifie que l'homme a privilégié chez eux certains caractères et qu'il en a éliminé d'autres ne présentant pas d'utilité par rap- port à son projet. Par la domestication, l'homme produit de la diversité, soit par hypertrophie soit par atrophie, celle-ci pouvant confiner à la disparition de tel ou tel caractère.
A partir d'une bio-diversité donnée, il est loisible, par le travail, de des- siner un autre tableau du vivant, une autre bio-diversité dont les interrela- tions et les morphologies sont modifiées. Ce processus d'intégration du vivant à l'histoire humaine, dont la flèche du temps est irréversible, implique une dépendance à l'endroit du temps humain et par conséquent un changement d'échelle de temps pour les espèces et les écosystèmes domes- tiqués. A l'échelle de temps originelle se substitue une échelle de temps définie par les usages sociaux que l'homme fait des «objets» domestiqués.
A partir d'un objet vivant donné, sorti de son temps naturel propre, un autre objet est produit et intégré au temps social du groupe qui l'a domesti- qué. L'objet domestiqué est, en fait, un nouvel objet qui reflète la marqu- du système d'intentions encadré par la culture du groupe. La nouvelle bio- diversité produite est adaptée aux usages sociaux. Mais que cesse la domes- tication, parce que les usages se modifient, et c'est toute la bio-diversité produite qui est en cause. Si les usages s'estompent ou disparaissent, alors les hommes ne consentent plus l'énergie et l'information nécessaires à l'existence des objets domestiqués qui, laissés à eux-mêmes, vont tout sim- plement péricliter et mourir. La bio-diversité produite est temporellement instable puisque ce sont les usages qui en définissent les durées de vie.
5 J. Barrau, Les hommes dans la nature: esquisse d'une histoire naturelle des socié- tés et des mœurs humaines, in Histoire des mœurs 1, Paris Gallimard p. 36.
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Mais les échelles de temps ne sont pas les seules en cause. L'échelle spa- tiale est également modifiée. Les ressources étant limitées, le processus de domestication conduit aussi à sélectionner les lieux dans lesquels l'homme investit ses efforts et par là substitue à l'échelle de la diffusion naturelle l'échelle des usages dans l'espace. La géo-diversité en est donc affectée et là encore on assiste à une production «d'espaces» par exaltation de certains lieux et mise à l'écart d'autres. Les choix relatifs aux localisations révélés par l'observation dans le terrain ne laissent pas d'étonner parfois. Pourquoi de deux lieux, pourtant voisins et apparemment semblables quant à leurs caractéristiques, l'un est nettement préféré à l'autre? Des raisons histo- riques peuvent être évoquées mais alors elles renvoient à la culture qui ne fournit pas toujours une réponse univoque, sinon à travers une modification des usages induite par un nouveau système d'intentions dont la nature, par exemple, peut-être politique ou économique. Là encore, comme pour le temps, la géo-diversité n'est pas stable. Une lecture diachronique de la géo- diversité produite montrerait, si elle était entreprise, qu'il n'y a de nécessité géographique que parce qu'il y a de l'histoire. Une plaine, une montagne ou un fleuve sont déclinés différemment au cours du temps par les sociétés qui les «utilisent». A partir d'une même géo-diversité donnée, l'homme pro- duit des géo-diversités nouvelles et différentes. Celles-ci ne sont alors rien d'autre que des images de la géo-diversité originelle remodelée et réordon- née. Pour prendre une métaphore graphique, on peut dire que l'image de la géo-diversité originelle est en quelque sorte une anamorphose dont il faut retrouver le modèle de déformation explicite ou implicite. Ces images sont des caricatures de la nature donc des systèmes de différences pertinents et cohérents mais déformés. Cela dit, tout modèle est, comme on l'a déjà dit, une caricature et la diversité produite est une caricature de la diversité don- née à beaucoup d'égards : « L'art du caricaturiste est de saisir ce mouvement parfois imperceptible, et de le rendre visible à tous les yeux en l'agrandis- sant... Il réalise des disproportions et des déformations qui ont dû exister dans la nature à l'état de velléité, mais qui n'ont pu aboutir, refoulées par une force meilleure.»6 La domestication, sans le savoir, s'apparente à l'art du caricaturiste. N'est-elle pas au fond une théorie implicite et pragmatique de la caricature appliquée à la nature, à la diversité donnée, pour produire une diversité par hypertrophie ou par atrophie, c'est-à-dire selon une loi de croissance allométrique?
La production de la diversité joue donc sur les échelles. Elle part d'un objet donné à l'échelle 1/1 dans lequel elle sélectionne des caractéristiques dont elle change les échelles par rapport au tout. Certains éléments sont traités à l'échelle 1/n, n pouvant être supérieur à 1 dans le cas de l'atrophie ou inférieur à 1 dans le cas de l'hypertrophie: l'objet domestiqué produit est alors au plein sens du ternie une caricature de l'objet donné. En somme, la diversité produite devient une fonction du jeu des échelles commandé par des choix culturels - scientifiques et techniques - qui mettent l'accent sur tel ou tel élément de l'objet donné comme moyen de remplir un usage spéci-
6 H. Bergson, Le rire. Essai sur la signification du comique, Paris. PUF, 1990, p. 20,
fique. Les choix culturels, qui modifient la nature originelle des objets don- nés, sont, dans ce cas, assimilables à des projections cartographiques qui modifient la représentation de l'objet géographique.
Par la domestication l'homme ne modifie pas seulement la bio-diversité et la géo-diversité mais encore lui-même puisque ses relations ont lieu dans un environnement transformé. Par son action l'homme pratique une sorte d'auto-domestication, sans le savoir ni le vouloir, au cours de laquelle il modifie son corps et aussi sa pensée. L'évocation de cette question, que je ne traiterai pas, a simplement pour objectif de montrer que le processus de domestication a des effets multiples.
Pierre Lévy écrit que «trois processus de virtualisation ont fait émerger l'espèce humaine: le développement des langages, le foisonnement des techniques et la complexification des institutions»7. La carte est non seule- ment un langage mais encore une technique qui jouera un rôle non négli- geable comme instrument de pouvoir. L'autorité politique l'utilisera comme image-instrument pour faire accroire ou accréditer un ou plusieurs mythes politiques. En tant que langage, elle est capable de dire la vérité mais aussi le mensonge. La géopolitique allemande de l'entre-deux-guerres en a
«merveilleusement» mais surtout dangereusement joué. La carte a même pu servir à déterritorialiser des rapports socio-politiques en préparant l'an- nexion de collectivités entières. C'est alors que l'on entre dans le processus de simulation.
LE PROCESSUS DE SIMULATION
Quand bien même la domestication a prédominé longtemps dans les pro- cessus d'ajustement des différents environnements physique et social, pour les transformer en « territoires de vie » l'autre processus, celui de simulation, n'a jamais été absent puisque dans toute opération de création de la diver- sité, on peut retrouver un projet ou un modèle de base implicite ou explicite.
La simulation ne part pas, comme la domestication, de l'échelle 1/1 pour ensuite jouer sur l'objet en le déformant mais procède d'une image réduite d'un objet à produire. L'échelle de l'image réduite étant à l'échelle 1/n (n étant plus grand que 2). La méthode de la simulation étant progressive et non pas régressive comme celle de la domestication. Pour reprendre les catégories de Moscovici des états de nature, on peut prétendre que la part de la simulation n'a fait que croître de l'état de nature organique à l'état de nature synthétique ou cybernétique en passant par l'état de nature méca- nique. Le rôle croissant de la simulation est en corrélation positive avec celui du travail d'invention scientifique et technique. La limite du processus de simulation serait la création d'un monde entièrement produit par l'homme, à l'échelle 1/1, à côté du monde réel! Entreprise démente qui n'est pas sans rappeler l'apologue de Borgès déjà évoqué8, dans lequel
7 P. Lévy, op. cit., p. 69.
8 J.L. Borgès, Histoire universelle de l'infamie. Histoire de l'éternité, Paris, Chris- tian Bourgois, 1951, pp. 129-130.
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l'empereur fait lever la carte à l'échelle de l'empire ! Comme le logicien ne manquerait pas de le dire : où mettrait-on ce « monde nouveau » doublant le monde donné? Dans ce cas, et dans ce cas seulement, la contrainte logique mise à part, on aurait un maximum de diversité, produite à partir d'un mini- mum de diversité donnée.
Parviendrait-on alors à maîtriser cette diversité produite mieux qu'on ne maîtrise celle donnée? On peut en douter. Qui ne connaît l'expérience de Biosphère 2 aux Etats-Unis qui a consisté à faire vivre des hommes et des femmes dans une série d'écosystèmes, créés de toutes pièces, devant assurer une autonomie suffisante à la vie humaine. Assez rapidement on s'est rendu compte malgré la présence de nombreux végétaux qu'il y avait un problème d'oxygène. Même si on a identifié, après coup, la raison de cette défaillance, il a fallu injecter rapidement de l'oxygène pour éviter l'asphyxie des «habi- tants » de Biosphère 2.
Vico avait peut-être raison de dire qu'on ne connaît bien que ce qu'on fabrique mais cette connaissance n'en demeure pas moins fragmentaire car les nouvelles relations qui s'établissent entre les éléments produits nous échappent dans une large mesure, en ce sens que leur interaction acquiert une vie propre à la connaissance de laquelle il faut s'attacher. On constate donc que cette volonté de maîtrise de tout le processus par l'homme corres- pond au désir d'éliminer le risque ce qui est, évidemment, impossible. Ce désir toujours incomplètement satisfait relance la volonté de connaître.
Même avec la simulation, l'histoire n'a pas de fin, au contraire celle-là relance celle-ci.
Cette tentative d'éliminer le risque nous propulse vers une situation uto- pique. La relation entre simulation et utopie n'est pas accidentelle. L'uto- pie, qui renvoie à une situation «parfaite», du moins considérée comme telle, par ceux qui l'imaginent, est une bonne illustration de la simulation puisqu'elle est construite à partir de caractères élémentaires empruntés à des objets réels, détachés de leur contexte, mais recombinés et réordonnés de manière à constituer une unité entièrement nouvelle. Simulations pure- ment intellectuelles, les utopies de l'Antiquité jusqu'à nos jours n'ont, sauf rares exceptions avortées, pas eu d'effet de transformation sur le monde réel: elles ont produit de la diversité virtuelle dont l'incorporation à l'ima- ginaire social a cependant marqué la mémoire collective. L'histoire de la cité idéale d'Hippodamos de Milet à Le Corbusier est une magnifique intro- duction à la simulation 9.
Avec l'avènement du machinisme, de la chimie de synthèse et de l'ordi- nateur, entre autres choses, la simulation est devenue un processus d'une importance considérable dans les sociétés techniciennes. En effet, elle est une exploration algorithmique génératrice d'images et de modèles qui inventent des «natures» dont les échelles sont choisies au gré de l'utilité recherchée. Par la simulation, on a produit des dizaines de milliers de matières qui n'existaient pas à l'état naturel et qui sont le fruit de synthèses complexes et on a corrigé, modifié et même inventé du vivant en partant de
9 Cf. V. Vercelloni, Atlante storico dell'idea europea della città ideale, Milano, Jaca Book, 1994.
la génétique: le maïs et le soja transgénique sont des exemples récents qui, comme on le sait, provoquent de nombreuses réactions inquiètes. Toute cette diversité fait aujourd'hui partie de notre environnement et, dans bien des cas. elle est même responsable de sa destruction partielle. Une chose est certaine : elle n'est pas maîtrisable puisque dans la plupart des cas, on ignore ses effets qu'on ne découvre souvent que longtemps après. Qui ne connaît l'exemple du DDT qui tout en ayant permis de sauver des millions de gens s'est ensuite retourné contre la vie humaine à travers la chaîne alimentaire rendue toxique à long terme. Beaucoup d'autres exemples, moins connus, pourraient être évoqués. Les conséquences pour le corps de la terre, pour le corps de l'homme et pour le corps social sont évidemment pleines de risques.
De proche en proche, par la simulation l'homme a conçu et fabriqué des écosystèmes dont la diversité est entièrement produite. La ville est l'exemple le plus caractéristique de ces écosystèmes entièrement produits.
La ville occupe d'ailleurs une place considérable sur l'horizon de notre quo- tidien, si considérable que pour un nombre croissant de ses habitants les rapports avec la diversité donnée sont de plus en plus rares. L'homme de la ville est plongé dans un univers fabriqué qui le façonne presqu'entièrement : ses relations sont conditionnées bien davantage par la diversité produite que par la diversité créée dont les rémanences sont de plus en plus discrètes.
A considérer les problèmes actuels, force est de reconnaître que la ville échappe aux individus qui l'habitent d'une part et aux autorités chargées d'en assurer la gestion d'autre part. Ce n'est pas que la ville serait brusque- ment pourvue d'une vie propre incontrôlable c'est que la ville est devenue le Heu de relations multiples déclenchées par des sphères dont l'autonomi- sation atteint un degré extrême. La ville est livrée, par le jeu des marchés légaux ou illégaux, à la monnaie dont les flux font et défont les morpholo- gies urbaines, modifient ou détruisent le tissu socio-culturel, transforment la vie en quelque sorte. La monnaie sous les formes diverses qu'elle prend aujourd'hui est un puissant simulacre en tant que représentation figurée de la richesse réelle. Les techniques monétaires contemporaines qui n'ont guère été étudiées dans cette perspective sont de puissants facteurs de terri- torialisation, déterritorialisation et reterritorialisation. A cet égard, il est très intéressant de noter que les économistes spécialisés dans l'étude de la monnaie sont souvent eux-mêmes dépassés par les techniques monétaires mises en œuvre par les praticiens.
La simulation contemporaine commence d'ailleurs presque toujours par des jeux d'argent : il s'agit, chaque fois, d'évaluer le coût de telle production de diversité et surtout d'en escompter les bénéfices... monétaires. Il est devenu banal pour les économistes de faire une évaluation des richesses
«naturelles», c'est-à-dire de toute cette diversité créée, en termes moné- taires. Tout a un prix et tout peut en avoir un, de l'inorganique à l'orga- nique, de l'objet à l'homme. La valeur d'échange l'emporte sur la valeur d'usage dans la ville d'où une instabilité des rapports puisque ceux-ci s'ins- crivent dans le temps court.
Alors que la domestication accorde encore une grande importance aux choses réelles, la simulation travaille davantage sur le signe des choses d'où
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le rôle accru de la monnaie. La régulation de l'usage des choses ne se situe plus dans les choses elles-mêmes mais dans les signes monétaires qui les représentent.
Désormais le champ est libre à la production de diversité entièrement conditionnée par les flux de capitaux qui se déplacent d'un point à un autre de la planète. Vitesse de circulation et accumulation de la monnaie décident de la diversité produite. Plus rien n'est à l'abri de ces bouleversements: ceux qui possèdent les capitaux et l'information scientifique sont en train de faire main basse sur la bio-diversité des pays du Sud, c'est-à-dire de la confisquer au niveau génétique pour se livrer à de vastes opérations de manipulation pour exploiter la diversité qui sera l'objet de marchés lucratifs. Sans entrer dans le détail, on peut citer l'exemple de Madagascar où sous des prétextes plus ou moins scientifiques quelques multinationales se mettent à contrôler la bio-diversité
Le Nord, après avoir détruit beaucoup de diversité créée, dans le passé, est en train d'en découvrir l'importance économique et cherche à s'en assu- rer la disponibilité. Dans le même temps, il modifie la socio-diversité qui pourrait faire obstacle à ses projets. Cela revient à dire qu'il tend à homo- généiser les populations dont les différences ne lui semblent pas perti- nentes. Autrement dit on est en train de faire avec la socio-diversité ce qu'on a fait autrefois avec la bio-diversité qui n'était pas jugée compatible avec les usages que l'on voulait promouvoir d'où la disparition de pratiques et de connaissances qui s'enracinaient dans des cultures traditionnelles, Qui pourrait prétendre que nous n'aurons pas besoin des apports de ces cultures traditionnelles et qu'elles ne seront pas à un moment donné, pour demeurer dans la logique cynique de celle décrite plus haut, utiles au Nord et à leur tour « objet » de marché ?
N'assiste-t-on pas, en effet, depuis déjà un bon nombre d'années, dans nos régions à des tentatives de réinvention de la socio-diversité tradition- nelle pour en faire, à travers le tourisme et les activités de loisir, des objets de marché. Bien sûr, ce ne sont là que des images dont la reproduction n'a plus rien à voir avec la réalité vécue. La simulation nous propose de plus en plus d'images et nous contraint, faute de mieux, à les habiter et à les traver- ser. Potemkine avec ses villages factices destinés à tromper Catherine II sur le véritable état de la Russie, quand bien même l'anecdote serait apocryphe, pourrait être l'ancêtre de la simulation opératoire en matière de socio- diversité produite à l'échelle 1/1.
TERRITORIALISATION, DÉTERRITORIALISATION ET RETERRITORIALISATION
L'histoire des écosystèmes humains est en fait une longue histoire condi- tionnée par la domestication et la simulation appliquées aux écosystèmes naturels pour produire des territoires. Un territoire par rapport à un éco- système naturel n'est, en fait, rien d'autre que la projection de travail humain à l'aide de médiateurs - pratiques et connaissances - qui s'enraci- nent dans les sciences et les techniques. Les pratiques et les connaissances
technico-scientifiques n'ont pas cessé d'être mobilisées et utilisées pour réordonner les écosystèmes naturels pour les transformer en écosystèmes humains. Ce réagencement des écosystèmes naturels débouche sur une ter- ritorialisation qui peut elle-même être remise en cause - déterritorialisation - par de nouveaux médiateurs scientifiques et techniques qui postulent de nouveaux territoires qui constituent un exemple de reterritorialisation.
A ce point de la discussion, il est presque indispensable de distinguer la science et la technique : « La cultura dominante ha fatto poco o nulla per dis- tinguere fra Scienza e Tecnica. Scienza vuol dire aprire nuovi orizonti alla nostra comprensione rigorosa di corne è fatto il mondo in cui siamo nati e viviamo. Tecnica vuol dire studiare quali applicazioni pratiche possano sca- turire dall'avere capito un dettaglio rigoroso su corne è fatto il mondo.»10 Dans le même ordre d'idée mais quelque peu différemment: «La distinc- tion entre science et technique procède fondamentalement de ce que la pre- mière vise la connaissance, la seconde l'action efficace. Mais elles se ren- contrent souvent dans un souci commun de connaissance, la technique impliquant toujours à quelque degré un savoir au sujet des entités et des phénomènes auxquels elle fait appel pour atteindre ses objectifs.»11 Si his- toriquement la dualité de la connaissance et de l'action efficace a une cer- taine réalité, elle n'est pas aussi claire qu'on a pu le penser car la technique n'est pas systématiquement une application de la science et cela d'autant plus que la science a souvent eu besoin de la technique pour progresser.
C'est assez évident dans l'histoire du calcul de la longitude par exemple mais aussi dans bien d'autres domaines12.
Pour illustrer les phénomènes de territorialisation, déterritorialisation et reterritorialisation par les sciences et les techniques à travers la domestica- tion et la simulation, nous évoquerons à grands traits la question des éco- systèmes agraires qui jusqu'à il y a deux siècles intéressaient en tout cas 80% de la population.
Les processus de domestication projetés sur les écosystèmes naturels sont, depuis la fin du Mésolithique, à l'œuvre pour produire des paysages agraires dans lesquels agriculture et élevage sont étroitement mêlés encore qu'avec des décrochements plus ou moins marqués. Les techniques agricoles par le défrichement ont créé des milieux dans lesquels ont été privilégiés le blé, l'orge, le millet et des légumineuses tels que la lentille, le pois et la fève sans parler de la vigne attestée au début du bronze ancien. En matière d'éle- vage les premières espèces domestiquées ont probablement été la chèvre et le mouton. Les premières associations du blé, de l'orge avec le mouton, la chèvre et le porc ont certainement favorisé les premiers villages permanents.
Il faut donc admettre une transformation des écosystèmes naturels et l'émer- gence d'installations qui sont à l'origine de nouveaux territoires dans les-
10 A. Zichichi, Scienza ed emergcnze planelarie, Milano, Rizzoli, 1996. p. 17.
11 F. Russo, Science et technique, in Histoire des techniques, Paris, Gallimard, 1978.
p.1112.
12 Sur ce sujet, cf. le petit ouvrage remarquable de D. Sobel, Longitudine, Milano, Rizzoli, 1996, qui raconte l'histoire de John Harrison le fameux constructeur d'horloges marines.
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quels il y a eu même à une époque très ancienne un recul de la biodiversité par les choix qui ont été faits. Dans le monde grec, les pratiques culturales sont longtemps demeurées dans un état assez primitif et les labours habi- tuellement pratiqués au printemps, en été et en automne étaient peu pro- fonds car les instruments à disposition, l'araire entre autres, étaient rudi- mentaires. Le paysage agraire grec marqué par l'olivier et la vigne était également complété par de nombreux arbres fruitiers. Quant à l'élevage, c'était surtout le petit bétail. Les chevaux et les bovins en quantité insuffi- sante devaient être importés. Les Romains bien que liés aux cultures médi- terranéennes comme les Grecs et les Carthaginois connaîtront des perfec- tionnements. A cet égard, il est intéressant de noter que les Romains pratiquaient à côté de la jachère, régulation classique, l'assolement triennal avec les légumineuses qui était peut-être rare mais néanmoins connu. Les paysages viticoles doivent beaucoup aux techniques romaines.
Avec la période médiévale, commenceront les grands défrichements qui permettront une agriculture laissant un bon tiers des surfaces en friche par la jachère. Ces défrichements ont constitué une déterritorialisation énorme au détriment des forêts encore que celles-ci aient été fortement sollicitées pour le pacage des animaux. La reterritorialisation fit place à certaines espèces végétales telles que l'avoine qui contribua à l'essor de l'élevage du cheval rendu plus utilisable par les perfectionnements de l'attelage. D'une manière générale, la reterritorialisation agricole s'est surtout traduite par . une extension évidente des surfaces et par la domestication de nouvelles espèces végétales.
Au moment de la Renaissance, dans les techniques culturales il n'y aura guère de changements sinon dans l'instrumentation avec la charrue lourde qui a permis de mettre en culture les terres épaisses et lourdes. Par ailleurs, on a su, vraisemblablement, mieux soigner les prairies par l'irrigation et par là même inciter à un développement de l'élevage. Les grands changements sont ceux représentés par les plantes nouvelles non seulement celles en pro- venance d'Amérique mais encore et surtout par la création de variétés cultivées et comestibles de plantes jusqu'alors sauvages et difficilement consommables. Cette domestication de nouvelles espèces a souvent eu lieu dans les jardins italiens qui jouèrent un rôle dans les révolutions botaniques car ils furent en quelque sorte des zones de transit. Ces jardins italiens ont permis de domestiquer des plantes venues d'Orient arrivées par le sud de l'Italie ou par Venise. On peut citer l'artichaut, déjà amélioré par les Arabes, qui passera de Naples à Florence fin XVe avant de gagner la France au début du XVIe. Il en va de même pour le melon que l'on cite à Avignon dès la fin du XVe et du chou-fleur venu d'Orient au XVIe. Un autre courant est proprement italien avec les romaines, la laitue, les courges, les citrouilles, les aubergines, la carotte, la betterave, les fraises autrefois récol- tées dans les bois, les framboises et les groseilles qui seront de plus en plus cultivées. Il y a aussi des redécouvertes comme la luzerne qui permettra les prairies artificielles, le sainfoin et le trèfle rouge. Il est nécessaire de relever que la domestication des plantes et des animaux a contribué à modifier les paysages agraires donc à les déterritorialiser et à les reterritorialiser dans une mesure difficile à apprécier car on manque souvent d'études précises.
Les grandes transformations agraires sont manifestement celles du XVIIIe, surtout celles de la seconde moitié du siècle avec les enclosures qui permirent de nouvelles techniques culturales. Les nouvelles techniques qui vont conditionner une reterritorialisation sont le développement des plantes sarclées qui nettoient la terre et l'enrichissent. La pomme de terre ne fut importante qu'après la mise au point de plants améliorés. La rave constitua une véritable révolution car elle donna des possibilités alimen- taires pour les animaux ce qui stimula l'élevage comme d'ailleurs le firent les prairies artificielles citées plus haut. Le paysage agraire connut de grands changements puisque la jachère recula dans une large mesure. Le nouvel assolement triennal prairies artificielles-plantes sarclées-céréales se mit en place au milieu du XVIIIe. La domestication animale fit également des pro- grès avec les méthodes de sélection. Par ces modifications on assiste aussi à l'émergence de nouveaux systèmes de régulation.
La déterritorialisation et la reterritorialisation s'accentueront, au cours du XIXe, avec les progrès de la mécanique et de la chimie pour en arriver finalement au XXe à des paysages agraires qui seront des produits indus- triels en constant changement au gré des nécessités du marché. Au lende- main de la seconde guerre mondiale, a commencé l'arasement des talus et l'élargissement des mailles du bocage pour faciliter l'utilisation des machines agricoles. La préoccupation pour les rendements élevés a com- plètement fait oublier le rôle régulateur que jouait le bocage. En effet, les talus ne sont pas de simples clôtures mais au contraire des milieux biolo- giques plus riches que les champs qu'ils entourent: ce sont des poches de biodiversité. Mais il ne s'agit pas que de cela car les talus sont aussi utiles au climat, ils jouent le rôle de brise-vent et permettent d'économiser l'eau utile pour la croissance des plantes tout en limitant l'érosion du sol par le ruissel- lement et le vent13.
Les paysages agraires depuis cinquante ans ont subi des transformations considérables qui ne sont plus guère le résultat, comme par le passé, d'une domestication des espèces animales et végétales mais le produit d'une simu- lation, d'une construction de nouveaux écosystèmes agraires pour parvenir à des rendements considérablement plus élevés. Cette construction de nou- veaux écosystèmes est assurée par la combinaison de techniques que les agriculteurs ne maîtrisent plus et en ce sens ils sont complètement privés de leur autonomie puisqu'il est loisible de prétendre que les modèles proposés au monde agricole sont entièrement conçus dans les laboratoires et élabo- rés par l'industrie. La civilisation urbano-industrielle contrôle et oriente l'agriculture d'une manière totale.
Si l'information fonctionnelle est extrêmement abondante, l'informa- tion régulatrice est relativement rare avec toutes les conséquences que l'on peut constater. Si l'on considère seulement le sol, encore que l'agriculture peut se développer hors sol, force est d'admettre que les produits chimiques ont largement modifié le sol quant à sa structure et à son contenu vivant.
Par ailleurs le machinisme agricole souvent inadapté par sa lourdeur peut
13 Sur ce sujet, on consultera Maurice Le Lannou, Le déménagement du territoire, rêveries d'un géographe, Paris, Seuil, 1967.
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augmenter ]es phénomènes d'érosion. Il convient de rappeler à cet égard que les sols qui résultent d'une longue évolution peuvent être détruits d'une manière irréversible, du moins à l'échelle humaine, en quelques décennies.
Il peut en résulter une désertification qui soustrait des ressources impor- tantes à l'agriculture en général. II en résulte une déterritorialisation qui risque d'être définitive à l'échelle humaine. Le sol n'est pas un simple sup- port, il est une «épaisseur vivante» que les techniques mobilisées endom- magent gravement dans beaucoup de cas. On sait qu'un quart seulement des terres émergées est potentiellement cultivable dans un monde encore en pleine croissance démographique.
La technique n'est pas la seule responsable de cet état de chose mais elle l'est indirectement par l'usage que l'on en fait. La place faite à l'information régulatrice est insuffisante en raison de raisonnements linéaires dans les- quels l'information fonctionnelle a pour objectif essentiel les rendements et leur augmentation. Les problèmes de l'élevage bovin en Europe en témoi- gnent d'une manière tristement éloquente. C'est en effet toute une partie du cheptel bovin qui est affecté par les méthodes d'engraissement à l'aide de farines animales qui déclenchent la « folie » chez les vaches. Le problème ne se limite pas aux animaux puisque l'on craint que la maladie ne passe à travers la chaîne alimentaire.
Les écosystèmes agraires ne sont pas les seuls à avoir été transformés et souvent recréés de toutes pièces par simulation. La société urbano-indus- trielle par ses connaissances scientifiques et techniques est maintenant en mesure de produire en grandeur nature des portions d'écosystèmes ou des écosystèmes entiers. Les grands opérateurs touristiques sont en mesure, après des études de marché, de prévoir les écosystèmes souhaités par leurs clients potentiels et ils les fabriquent en conséquence. Il ne s'agit même pas de retouches apportées à des zones «naturelles» mais bel et bien de constructions comme on le ferait pour des bâtiments.
Ainsi, certaines entreprises touristiques poussent la simulation jusqu'à reconstituer dans nos régions des écosystèmes tropicaux avec piscines chauffées à 29°, vagues artificielles, plantes et animaux adaptés tels que bananes, tortues, etc. Tout cela dans une belle débauche d'énergie. En somme, les Tropiques à votre porte... et à un prix abordable. Il s'agit bien évidemment de la production d'images de paysages plutôt que d'écosys- tèmes au sens strict du terme. Cette production de paysages est apparue... il y a deux siècles déjà comme l'a bien illustré Girardin avec son ouvrage sur la composition du paysage.
Si par la domestication, l'homme s'est inséré dans l'enveloppe spatio- temporelle en substituant ses propres échelles à celles de la biosphère, il n'en a pas moins détruit, en partie, par la même occasion, les bases mêmes de son existence. L'expansion humaine a pu se réaliser ainsi par «clairières»
successives qui ont été soustraites à l'environnement dont l'équilibre s'est maintenu sans trop de difficultés jusqu'à la révolution industrielle même si, ici et là, des destructions irréversibles ont eu lieu. L'exaltation protéiforme de la nature au XVIIIe révèle, sans aucun doute, le malaise de la société occidentale dont les modèles envahissent non seulement la pensée mais encore l'existence. Il faudrait faire une histoire des images de la nature qui
montrerait à quel point l'homme a perdu ses repères: on ne sait pas ce qu'est la nature mais elle est l'objet de tous les discours, de toutes les nos- talgies et de toutes les préoccupations. Ce n'est pas par hasard si la notion de paysage, empruntée à la peinture, va devenir l'horizon sur lequel vont se profiler tout autant les desseins littéraires que scientifiques. Image par excellence, le paysage fonde à lui seul un paradigme qui, deux siècles plus tard, nourrira encore la description littéraire et la description scientifique, qu'il s'agisse des sciences de la nature ou des sciences de l'homme. La des- cription du paysage n'est en aucune manière la description d'une portion de nature mais bien autre chose: c'est la recherche, par l'homme, de son essence à travers la médiation de l'extériorité. Cette recherche de l'essence est un héritage de la philosophie grecque qui depuis les présocratiques s'est efforcée d'extraire, des flux vitaux des phénomènes, l'essence stable des choses qui combinée avec la tendance à la description a finalement donné une impulsion considérable à la production des images de la nature14.
Le privilège accordé à l'essence plus qu'à l'existence, à la représentation plus qu'au référent constitue probablement un des points d'ancrage de la simulation dont le développement s'est accéléré avec la crise sans précédent que connaît la biosphère. Après avoir largement entamé son patrimoine
«naturel» qu'il continue de méconnaître dans ses profondeurs, l'homme contemporain se trouve confronté à l'idée de la réinvention de ce qu'il a compromis gravement, voire détruit. Mais la réinvention est, elle-même, incertaine dans la mesure où les modèles sur lesquels elle s'appuie ne reflè- tent qu'une connaissance insuffisante des interactions entre les éco-bio-et socio-logiques qui conditionnent l'ensemble des cycles dans lesquels l'homme intervient.
Les images de la nature produites par la simulation ne peuvent être qu'instables et, de fait, elles le sont. L'exemple le plus typique de cette simu- lation en acte est fournie par ce que font les architectes et les urbanistes qui
«inventent» des paysages dont la durée est généralement faible d'une part et dont l'extension ne peut être que limitée pour les raisons évoquées plus haut d'autre part. La construction presque ex nihilo des paysages touris- tiques est une illustration de plus en plus fréquente de la simulation. Les modèles de l'exotisme sont ainsi conçus à l'échelle 1/n puis testés par le mar- keting pour «accrocher» de la manière la plus sûre la clientèle urbaine qui doit trouver, à l'échelle 1/1, la réalisation de ses rêves les plus secrets et les plus fous. Ce n'est plus la nature qui est habitée mais des images ou si l'on préfère des décors grandeur nature qui pourront être modifiés au gré de l'évolution des goûts et des préférences. Il n'y a plus de séjour parmi les choses mais une traversée des choses, une traversée de décors comme dans le cas des villages de Potemkine qui se déplaçaient au rythme des voyages de Catherine II pour faire illusion.
Il est urgent de se demander si la véritable crise de la nature ne réside pas davantage dans la préférence que nous accordons à ses images plutôt qu'à elle-même. Jonas n'aurait-il pas raison lorsqu'il prétend que l'Homo
14 Cf. Sergej S. Averincev, Atene e Gerusalemme. Contrapposizïone e incontro di due principi creativi, Roma, Donzelli Editore, 1994.
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Faber est en train de supplanter l'Homo Sapiens? Même si les hommes ont besoin de la nature, ils agissent comme s'ils pouvaient s'en passer. En revanche, ils ont besoin de l'idée de nature comme on a besoin d'un en-deçà et d'un au-delà et c'est pourquoi cette idée est indestructible quand bien même la chose ne l'est pas.
L'histoire de nos relations à la nature est-elle autre chose, en fin de compte, que la chronique d'un exil, celui de la nature «donnée», qui nous contraint sans cesse à imaginer des natures « produites » ? Celles-ci ne pour- ront pas s'inscrire dans la traditionnelle description puisqu'elles seront
«description», par définition, avant même d'exister matériellement. En revanche, elles seront narration dans la mesure où elles exprimeront sous une forme «épique» ce qui leur aura donné naissance. La chronique des inventions par la simulation ne serait-elle pas la forme moderne de l'épo- pée?
Département de Géographie Université de Genève