UN DIFFICILE APPRENTISSAGE
Paru une première fois dans Histoires forestières du Québec au printemps 2014, cet article présente entre autres la difficile réalité de la cohabitation colons-industries forestières au début du XXe siècle.
Par Cyrille Gélinas, historien collaborateur à la Société d’histoire forestière du Québec
L’idée de créer, de maintenir, de regarnir et d’enrichir les forêts incluses dans le territoire habité ou à sa périphérie tarda à s’implanter au Québec. L’abondance de bois dans un pays à défricher rendait vaine toute tentative dans ce sens. Néanmoins, l’expansion de la colonisation et du peuplement reculait la frontière démarquant les espaces habités et la sylve, si bien que la matière ligneuse n’était plus aussi aisément accessible à l’aube du XXe siècle, selon les régions. Le recul de la grande forêt publique accroissait les coûts de production, au point de fragiliser le secteur forestier. Si l’industrie papetière, à cause de son gigantisme et, par conséquent, de ses moyens financiers, parvint pendant un temps à compenser ce handicap, il n’en fut pas de même pour les scieries et « la petite industrie », moins bien nanties sur le plan financier. Le bois leur échappait de plus en plus et parvenait en trop faible quantité et à des prix trop élevés, parfois prohibitifs, dans la cour de ces établissements de taille modeste. Si l’on ajoute aux difficultés d’approvisionnement celles éprouvées par les colons et les cultivateurs à obtenir le bois nécessaire à la construction et à l’entretien de leurs maisons et de leurs bâtiments, et même au chauffage domestique, il s’ensuivait un problème du genre boule de neige en mouvement que les administrations gouvernementales ne pouvaient ignorer, pas plus que tous les acteurs concernés par l’accessibilité à la matière ligneuse. Le bois était toujours bien présent dans la province, en abondance même, mais à des coûts que le transport aiguillonnait vers le haut. J. O. Wilson, gérant des opérations forestières de l’Anglo-Canadian Pulp and Paper, revenait souvent sur cette difficulté dans ses communications aux divers congrès d’ingénieurs forestiers dans les années 1930-1950. Il démontrait, chiffres à l’appui, que le coût du transport du bois pouvait mener une entreprise à la faillite si les responsables n’y prenaient garde1. Chaque recul de la forêt faisait
1 Wilson J. O., 1936, « Forest Engineering », Forestry Chronicle, 12 (2), p. 53-60.
Wilson J. O., 1947, « Implementing the Forest Policy », Forestry Chronicle, 23 (3), p. 201-221.
Wilson J. O., 1935, A suggested plan of operation for 1935, Association des ingénieurs forestiers de la province de Québec, études forestières présentées à l’assemblée annuelle tenue à Québec, les 20 et 21 déc. 1934, Imprimerie Charrier et Dugal, 1935, p. 107-111.
davantage ressortir le lien étroit et indissociable entre les éléments d’une trilogie au contenu inexorable : approvisionnement-proximité-coût.
Au début du XXe siècle, le Témiscamingue et la vallée de la Matapédia constituaient deux pôles majeurs de colonisation.
Les accrochages entre colons et exploitants forestiers rendaient la vie difficile au gouvernement, attaqué de toutes parts par les partisans de la colonisation. L’Abitibi, encore libre de concessions forestières, permit au gouvernement Gouin de coloniser sans mécontenter les deux groupes qui luttaient pour la terre et le bois.
Source : MINISTÈRE DE LA COLONISATION, DES MINES ET DES PÊCHERIES, Vastes champs offerts à la Colonisation et à l’Industrie. Région de Bonaventure (Province de Québec), 1907, p. 32.
LES RÉSERVES CANTONALES
Sans en porter le nom, le concept de forêt de proximité arriva dans la province au fond des malles des deux premiers ingénieurs forestiers2. L’un d’entre eux, Gustave Piché, devint chef du Service forestier de la province, un an après la fin de ses études en foresterie à l’Université Yale. Peu après son entrée en fonction, il convainquit ses patrons de créer des réserves cantonales à proximité des zones de colonisation, dont l’usage serait limité à l’ensemble des habitants du canton. À cette époque,
2 Sur les premiers ingénieurs forestiers au Québec, voir Gélinas C., 2010, L’enseignement et la recherche en foresterie à l’Université Laval, Société d’histoire forestière du Québec, collection « Comprendre la forêt au Québec », Québec.
Piché pensait à l’approvisionnement en bois de cette frange de la population occupée à défricher les forêts pour convertir cet espace en terrain agricole. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le bois manquait parfois en territoire de colonisation.
Comme l’industrie forestière détenait des droits d’exploitation sur toutes les forêts en marge du territoire habité, forcément l’expansion de la colonisation ne pouvait se faire qu’à son détriment, un processus érosif qui emportait chaque année une partie de ce qui lui avait été concédé. Afin de calmer les plaintes émanant d’hommes d’affaires ahuris de se voir chasser de territoires qu’ils estimaient leur appartenir par les rentes qu’ils versaient à l’État pour chacune de leurs concessions, le gouvernement leur accorda 16 mois, à partir de la date d’octroi d’un lot à un colon, pour dégarnir cette parcelle de ses meilleurs bois, soit toutes les tiges de 10 ou 12 pouces ou plus de diamètre, selon les essences et les époques, sauf une étendue de 10 acres où le futur défricheur allait bâtir sa maison et ses bâtiments.
Les exploitants ne respectaient pas toujours cette aire protégée. Lorsqu’il arrivait sur les lieux de son futur établissement, le pionnier ne trouvait plus sur place les arbres d’une taille suffisante pour former l’armature de ses bâtiments ni même, trop souvent, de quoi façonner les planches pour le lambris. Dans le cas contraire, c’était la nature des essences ou leur quantité qui faisait défaut. Englué dans une grande pauvreté et l’attente de revenus lointains, le colon s’empressait de transformer son travail de défrichement en activité payante, en vendant à la scierie voisine tous les billots qu’il pouvait encore trouver dans le résidu de forêt qui avait échappé à la hache de l’entrepreneur. Ce commerce lui permettait de subsister quelque temps, mais le privait des matériaux nécessaires à la construction de son logis et des bâtiments pour ses animaux.
Les difficultés d’approvisionnement en bois décourageaient ceux qui en souffraient et les incitaient à quitter leur terre pour la ville ou encore à prendre le chemin des États-Unis. Cette conséquence était inacceptable pour les leaders sociaux et d’opinion, car elle allait à l’encontre de l’idéologie dominante de la nation, qui devait se traduire dans la réalité par une population nombreuse regroupée dans des paroisses prospères, mais rurales, sous la direction d’un curé.
La réserve forestière cantonale éliminait ou atténuait cet écueil en mettant à la disposition des colons un espace forestier protégé du défrichement et des grands exploitants, garni en bois d’usage courant accessible à une distance raisonnable de leurs habitations.
Après la création de la première réserve cantonale en 1910, le gouvernement, à la demande des colons la plupart du temps, soutenus par leur curé et leur député, en multiplia le nombre en fonction des besoins. Il y en avait 74 en1929, et 122 en 19393. En la seule année 1940, l’État en ajouta 264. Le Québec en comptait 209 en 19595, qui couvraient 3 179 milles2. Par un espacement judicieux sur le terroir neuf, les défricheurs et même les habitants des paroisses plus anciennes, à l’économie encore mal assise mais campées à proximité des aires de colonisation, s’y approvisionneraient tout en s’instruisant par l’exemple d’une forêt bien tenue.
Gustave Piché rêvait d’en faire des lieux modèles où la sylviculture deviendrait une science ancrée dans la réalité. Les usagers verraient l’effet bénéfique des coupes d’éclaircie et des autres travaux d’amélioration sur le taux de croissance et l’évolution des peuplements qui se reconstitueraient après la coupe avec des essences recherchées par les utilisateurs. Les administrateurs de ces réserves tablaient sur la régénération naturelle en premier lieu. Le reboisement s’imposerait là où la reprise se présenterait mal. Les plants produits dans les pépinières provinciales servirent d’abord en bonne partie à cette fin.
Travaux sylvicoles, drainage, construction de chemins, tout concourrait à hausser le rendement des réserves au niveau de la norme dans les forêts européennes les mieux aménagées. Le concepteur de ces petites forêts de proximité entendait récupérer tous les bois en perdition à la suite d’une perturbation naturelle. Il rassurait son employeur sur la rentabilité future de ces endroits à usage restreint, car ceux qui y faisaient chantier et dont la pauvreté n’était pas trop lourde
3 « Rapport annuel du chef du Service forestier », Rapport du ministre des Terres et Forêts (ci-après RMTF), Québec, Proulx, 1929, 161 p.; « Rapport annuel du chef du Service forestier, RMTF, Québec », Proulx, 175 p.
4 « Rapport annuel du chef du Service forestier », RMTF, Québec, Proulx, 1941, 218 p.
5 Ibid., 1959, 147 p.
devaient payer des droits de coupe. Quand toutes les fermes en devenir deviendraient florissantes, la classe des miséreux qui ne payait rien s’estomperait et tous verseraient leur quote-part à l’État en retour d’un permis de coupe6. Le ministère des Terres et Forêts créait ces espaces réservés en réunissant des lots abandonnés par les colons ou avec des blocs de forêt distraits des concessions forestières.
Les réserves cantonales n’évoluèrent pas aussi harmonieusement que les rêves de Gustave Piché.
Son successeur, Henri Roy, dressa un portrait peu reluisant de l’usage et de l’état de santé de ces forêts plutôt mal tenues. Dans son rapport annuel de 1940, il soulignait que 10 000 milles2 des terres boisées jouxtant le Québec habité, « plus ou moins dilapidées ou dépréciées par les exploitations et les incendies », avaient été retirées des concessions forestières et réaffectées à la colonisation. Cet ensemble était composé d’éléments variés, dont des lots impropres à la culture, non concédés ou rétrocédés par des colons qui n’y trouvaient pas un sol suffisamment accueillant pour les y faire vivre avec leur famille. Ces lots orphelins couvraient au total quelque 6 000 milles2. Le Ministère dirigeait, sur ces lots épars ou formant des grappes, les petites firmes de transformation du bois, notamment les scieries. Limitées par des moyens financiers trop minces, elles ne pouvaient songer à acquérir une concession, avec tous les frais que cela supposait.
Les papetières, aux ressources financières plus considérables, n’éprouvaient pas cette gêne, si bien que presque toute la forêt affermée, éloignée ou de proximité, passa entre leurs mains. Elles ne partageaient pas facilement ce bien public, même quand un tiers, disons un fabricant de lattes de plancher de bois franc, demandait de couper des feuillus qui n’intéressaient que médiocrement l’usufruitier des lieux, les bois durs entrant pour une faible proportion dans la fabrication de la pâte chimique et rarement dans celle de la pâte mécanique. Si d’aventure elles acceptaient une exploitation partagée des lieux, elles exigeaient le triple, voire le quintuple des droits de coupe qu’elles payaient à l’État. Outre les concessions forestières et les terrains vacants mentionnés ci-dessus, les petits manufacturiers puisaient eux aussi dans les réserves cantonales, au grand dam de ceux à qui elles étaient destinées en premier
6 Ibid., 1933, 178 p.
lieu. La plupart des permis de coupe spéciaux, écrit Roy, étaient accordés à des propriétaires de scieries portatives, grâce à l’influence occulte d’un député influent omit-il d’écrire.
Il est manifeste cependant que ces coupes épuisent vite les terres boisées vacantes en bordure des établissements agricoles actuels, surtout si on les ajoute à celles qui ont lieu sur les lots des colons et les terres privées, à peu près toutes situées dans les mêmes rayons économiques, et qu’il y a danger que la disette de bois à la disposition des petits industriels, déjà évidente dans nombre de régions, ne tende à se généraliser en peu d’années. Ce recours aux terrains vacants, autrefois confinés aux temps de crise, semble vouloir s’implanter chez nous en permanence, comme conséquence de l’instabilité de la grande industrie et aussi, croyons-nous, parce que les terrains d’exploitation deviennent de plus en plus distants au fur et à mesure de l’épuisement des terrains dans la partie inférieure des bassins de rivières. Comme palliatif immédiat, il semble clair qu’il faille réduire au minimum les coupes commerciales sur les terrains vacants situés à proximité des régions développées [...].
Par contre il semble également évident que les seules solutions positives devront provenir d’un meilleur aménagement de nos forêts et de la pratique des règles de la sylviculture. Plus que nos forêts éloignées, celles qui sont à notre portée, doivent recevoir notre attention et il est irraisonnable de demander aux secondes de supporter aux dépens de leur futur, le désarroi actuel7. Non seulement les réserves cantonales n’étaient pas des modèles de sylviculture, comme l’avait espéré Gustave Piché, mais elles n’étaient pas rentables, parce que le Service forestier, poussé en cela par des députés trop préoccupés de satisfaire leur base électorale aux dépens d’une gestion mieux planifiée, accordait trop de permis de coupe, gratuits ou pas.
Le chef forestier s’en plaignait en 1940 et pointait au passage ceux qui s’introduisaient en fraude dans les réserves ou qui utilisaient leur permis à des fins commerciales8.
Désireux de les multiplier, Roy proposait de tailler à même les concessions forestières longeant les paroisses de colonisation, mais ceux qui les avaient acquises les défendaient hardiment et ne voulaient rien céder. Incapable de les agrandir, par manque de collaboration des usufruitiers, le Service forestier peinait aussi à protéger celles déjà créées. Placées
7 Ibid., 1941, 218 p.
8 Ibid.
sous le contrôle des chefs de district, qui avaient peu de temps à leur consacrer, les réserves survivaient sans prospérer. « Au cours des dernières années, écrivait Henri Roy, elles ont davantage servi à soulager le chômage qu’à protéger l’avenir, mais là encore, il faudrait combattre cette forme de secours direct, si l’on ne veut pas consommer la ruine du capital forestier mis à la disposition des petites gens. » Il suggérait d’y bannir les coupes industrielles ou commerciales, lesquelles pourraient plutôt se faire dans les forêts domaniales9.
La création et l’exploitation de forêts domaniales étaient d’autres idées prématurées de Gustave Piché. Cette forme de tenure fit son chemin dans les années 1950 et surtout dans la décennie suivante.
Elle devint la pièce maîtresse du nouveau régime forestier sur lequel les successeurs de Maurice Duplessis commencèrent à réfléchir au mitan des années 1960, réflexions qui conduisirent à l’abolition des concessions forestières en 1972.
L’état de santé des réserves cantonales empira durant le règne duplessiste, tant les députés s’improvisèrent gestionnaires de ce bien collectif à des fins partisanes.
Sous ce gouvernement clientéliste, les réserves furent mises à sac, tandis que le concept de possibilité, soit l’idée de ne prélever d’une forêt qu’un pourcentage de la croissance annuelle, fut banni des pratiques sylvicoles. Il est vrai que l’État y fit du reboisement afin de revamper ces lieux constitués à l’origine des débris de la colonisation ou de reprises d’ex- concessions forestières passablement mises à mal par les adjudicataires, mais les superficies replantées ne couvraient pas une bien grande surface. En 1946, après 20 ans de reboisement, le gouvernement n’avait couvert que 44 484 acres, soit quelque 34 millions de plants, quantité dérisoire comparativement à l’effort gigantesque des Américains, où l’on parle de millions d’acres en plantation.
Au début des années 1960, l’intention ministérielle d’introduire la sylviculture dans les réserves cantonales se traduisit par la création d’un service de botanique et de sylviculture, et peu après, du Bureau de la restauration forestière. Ce nouvel outil, couplé au besoin de résorber le chômage endémique dans certaines régions, aboutit à un résultat plus
9 Ibid.
heureux. Les chômeurs envahirent en grand nombre les réserves cantonales pour y pratiquer divers types de coupe jugés avantageux pour la régénération de ces milieux dégradés.
Outre le mariage forcé sylviculture-chômage dans lequel le deuxième prit le pas sur la première, les réserves cantonales après 1960 servirent beaucoup à des fins d’expérimentation, les services spécialisés du ministère des Terres et Forêts ainsi que les chercheurs du Fonds de recherche forestière de l’Université Laval (ci-après le FRFUL) y étant les principaux intéressés. Plusieurs d’entre elles, comme celles de Daaquam dans Bellechasse ou de Parke dans le Témiscouata, servirent de banc d’essai. Dans son rapport de 1959, le chef forestier spécifie que la forêt de Daaquam, parce que facile d’accès, servira de forêt modèle afin de « prouver à tous les usagers de ces réserves cantonales que la sylviculture pratiquée à bon escient peut devenir une chose payante10. À la fin des années 1970, elles étaient en voie d’être surclassées par la forêt domaniale. Le Ministère achevait de les démembrer en 197811.
Peuplement d’épinettes noires, âgé de 80 à 100 ans, qui était l’âge d’exploitabilité d’une forêt destinée à produire du bois à pâte.
L’épinette noire fournissait la meilleure fibre pour la fabrication du papier, parmi toutes les espèces coupées à cette fin. Si le but était de récolter du bois de sciage, il fallait idéalement attendre une cinquantaine d’années supplémentaires afin que les tiges aient un diamètre suffisant pour rentabiliser l’opération.
Source : BAnQ, Roland Cusson, Réserve cantonale de Daaquam, 1943, P16411.
10 Ibid., 1960, 136 p.
11 Ibid., 1978, 166 p.
Travaux de sylviculture dans la réserve forestière de Parke.
Source : BAnQ, J. W. Michaud, 1941, P5758.
Site de camping pour les touristes dans la réserve de Parke. Le texte de l’affiche, à gauche, c’est le discours que les ingénieurs forestiers tinrent durant plus de deux décennies, désireux d’obtenir le contrôle de la forêt et la primauté pour cette dernière dans l’administration provinciale. Le Québec est un pays forestier avant d’être un pays agricole, disaient-ils. La phrase « Un peuple sans forêt est un peuple qui meurt » fut empruntée, avec modifications, à Chateaubriand, qui avait l’art des formules exacerbées. L’histoire dément pourtant cette idée à chaque entournure. Que l’on pense, pour s’en convaincre, au développement scientifique dans la civilisation arabe ou à l’essor industriel de l’Angleterre au XIXe siècle, laquelle ne trouvait chez elle qu’une fraction de son approvisionnement en bois. Pensons aussi à la Grèce, à l’Empire ottoman, aux Mongols, etc.
Source : 03. BAnQ, J. W. Michaud,1942, P7877.
LE REBOISEMENT
DES LOTS ABANDONNÉS
À l’aube des années 1960, alors que les fonctionnaires du Ministère cherchaient avant tout à trouver des manières de transformer les anciens parterres de coupe en peuplements vigoureux dont la composition répondrait aux besoins de l’industrie, les chercheurs de l’Université Laval visaient une cible plus large. Les professeurs Gilles Ladouceur et Miroslav Grandtner travaillaient à l’inventaire des terres marginales du Québec méridional, excluant de leur projet les zones périphériques du Québec habité, comme l’Abitibi, la Gaspésie, la Côte-Nord et le Lac-Saint-Jean.
Les auteurs rappelaient que sur les 35 460 milles2 constituant le domaine privé sur lequel portait leur étude, seulement 12 000 milles2 avaient déjà été défrichés. Leur enquête montrait que 18 % de cet ensemble avait été abandonné à une époque plus ou moins lointaine. De ce dernier pourcentage, 40 % des sols supportaient une forêt en régénération croissant de manière discontinue et en espèces trop souvent indésirables, 50 % étaient en mauvais pâturage et 10 % en tourbière. Ils proposaient, pour ces terres marginales, un retour à la forêt qui exigerait la mise en terre de pas moins de 5 millions de plants par année pendant 20 ans. Le programme visait à reconstituer la forêt du territoire habité. La Beauce, Bellechasse, les Cantons-de-l’Est et Montmagny étaient au cœur du projet12.
Concurremment à cette proposition, quelques enseignants en foresterie de Laval, intéressés à la sylviculture, achetèrent des terres à l’abandon afin de se créer une forêt d’enseignement et d’expérimentation. Ils se proposaient de reboiser les espaces dénudés et d’appliquer une sylviculture de pointe aux lambeaux de forêt qui subsistaient sur ces terrains. Leur gestion démontrerait la rentabilité de ces travaux en forêt de proximité, d’autant plus que le segment transport serait passablement écourté par le rapprochement des usines consommatrices de bois.
LES OPÉRATIONS DIGNITÉ
Les nouveaux maîtres du gouvernement au début des années 1960 annoncèrent leur intention de transformer le Bas-Saint-Laurent, une région en difficulté chronique, en modèle de développement.
Les paroisses marginales, nombreuses, ne retenaient pas leur population. Ceux qui y restaient y vivaient difficilement. Le gouvernement, par l’intermédiaire de ses organismes de développement, comme le BAEQ (Bureau d’aménagement de l’Est du Québec), l’ODEQ (Office de développement de l’Est du Québec) et autres organismes de planification économique, ausculta la région de part en part. Des
12 Grandtner M. et G. Ladouceur, 1961, Les terres à reboiser du Québec méridional, Fonds de recherche forestière de l’Université Laval, bulletin no 4, Québec, 52 p.
1961, « Reboiser le Québec méridional. Drame des terres abandonnées : une étude retentissante de deux profs de Laval », La Presse, 2 avril.
Grandtner M. et G. Ladouceur, 1961, « Le problème des terres abandonnées », Forêt Conservation, 27(5), p. 7.
Grandtner M. et G. Ladouceur, 1961, « Le problème des terres abandonnées », Forêt Conservation, 26(7), p. 9.
dizaines de millions de dollars furent investis dans des projets régénérateurs avec l’aide financière du gouvernement fédéral, par son programme ARDA (Aménagement régional et développement agricole) qui visait à mettre en valeur le domaine agricole du pays et à rentabiliser l’occupation du territoire. Cela supposait une meilleure connaissance des sols et leur affectation à des utilisations correctes et profitables.
L’aménagement des boisés de ferme et de la forêt publique rapprochée entrait dans la mire du fédéral, car une utilisation éclairée bonifierait les revenus à la ferme et dans la région en général.
Entre autres projets à saveur sylvicole, les chercheurs et les gestionnaires sélectionnèrent quelques fermes prometteuses réparties sur le territoire à l’étude et transformèrent les boisés attenants en autant de forêts modèles afin d’instruire et d’inspirer les voisins quant à leurs bénéfices possibles13.
En 1968, l’ODEQ présenta son plan d’intervention et annonça une sorte de solution finale, soit la fermeture, dans un premier temps seulement, de 15 paroisses jugées non viables et susceptibles de rendre inefficaces tous les programmes de redressement. Les habitants étaient conviés à déménager dans les petites villes du littoral. La réaction fut vive. Le curé Banville, de Sainte-Paule, regroupa ses paroissiens et lança un premier assaut, non seulement de protestation, mais aussi de redressement local. La première Opération Dignité était née. Une deuxième suivit quelques années plus tard. Toute la région emboîta le pas aux récalcitrants.
Devant une pareille « intifada », le gouvernement recula et mit une sourdine à ses technocrates. Il tenta une fois de plus de réinventer des modèles de mise en valeur des ressources régionales, au moyen d’un aménagement revu et corrigé du territoire.
Le ministère des Terres et Forêts et son bras armé, le FRFUL, revinrent sur le terrain pour redonner vie à une forêt de proximité passablement érodée.
Le doyen de la Faculté de foresterie, André Lafond, parla d’implanter une civilisation forestière dont la rentabilité ne faisait aucun doute14.
13 « Rapport annuel du chef du Service forestier », RMTF, Québec, 1965, 118 p.
14 Paillé G., 1972, « Opération Dignité : L’aménagement des forêts privées par la population », Forêt Conservation, 38(8), p. 6-8.
Paillé G., 1972, « L’aménagement intensif des forêts privées par la population », Chronique de l’Association des ingénieurs forestiers de la province de Québec, no 4.
Desmartis A., 1978, « Un bilan de l’expérience du FRUL dans le Bas- Saint-Laurent », Forêt Conservation, 45(2), p. 27-32.
UN SERVICE D’INFORMATION
Les réserves cantonales n’étaient qu’un palliatif. Les expériences de l’ARDA, les travaux du Ministère en régénération forestière, ceux du FRFUL, les forêts modèles, celles d’expérimentation comme Beauséjour, Bourg-Louis et Saint-Basile, les travaux expérimentaux de régénération dans les réserves forestières de Parke, de Ouimet et de Daaquam, et les Opérations Dignité constituaient autant d’étapes d’un long et pénible parcours de conscientisation et d’éducation, qui n’aboutissait pas aisément aux résultats escomptés. La majorité des propriétaires restait à l’écart. La forêt des petits possédants occupait les sols les plus fertiles, dans la zone climatique la plus favorable, la plus rapprochée des centres habités et de transformation. Elle couvrait tout de même plus de 15 000 milles2,si l’on exclut celle de plus de 2 000 acres, ce qui constituait plus ou moins 10 % du territoire forestier de la province, selon les époques. Dans les années 1950, 40 % du bois récolté au Québec provenait des terres privées.
Ce pourcentage oscilla par la suite entre 20 et 30 %.
La part des feuillus était encore plus importante15. En 1942, le ministère des Terres et Forêts créa le Bureau des renseignements forestiers visant à aider les cultivateurs à mieux exploiter leur boisé afin qu’ils contribuent davantage aux revenus de la ferme. L’approvisionnement de l’industrie était perçu comme un bénéfice collatéral, non comme un objectif. Le succès fut plutôt mitigé, la majorité des propriétaires restant sourde à l’appel des fonctionnaires. L’activité agricole se spécialisait et les fermiers disposaient de moins en moins de temps pour gérer les fermes, comme jadis, sur la base d’une production diversifiée. Ils étaient toujours plus nombreux à recourir à des combustibles autres que le bois, phénomène impensable quelques années plus tôt. Le Ministère avait une appréciation passéiste de la société rurale. Il fallut trouver d’autres moyens pour rejoindre l’ensemble des possédants.
15 Bernier G. H., 1955, « La protection des forêts privées contre le feu », Forêt Conservation, 11(6), p.12-13.
Lachance P. É.,1955, « La taxation forestière », Forêt Conservation, 21(7) :p.15.
Paillé G., 1974, « Bilan de la sylviculture dans les forêts privées du Québec », Forêt Conservation, 40(3), p.10-12.
LES GROUPEMENTS FORESTIERS POUR L’AMÉNAGEMENT DE LA FORÊT PRIVÉE
Tous convenaient de l’importance d’aménager la forêt privée, mais la tâche se présentait avec deux contraintes majeures : l’exiguïté et le morcellement.
Longtemps les ingénieurs forestiers plaidèrent pour le regroupement de ces forêts étroites, de gré ou de force, d’une manière ou d’une autre. Leur objectif n’était pas d’améliorer le revenu familial, mais de mieux approvisionner l’industrie. Comme une intervention étatique en ce sens aurait été perçue comme une atteinte aux droits individuels et à la propriété privée, les gouvernements successifs laissèrent le génie forestier fantasmer dans les congrès sur cette idée totalitaire qui, dans le concret, aurait obligé les propriétaires à payer pour des aménagements au sujet desquels ils n’auraient eu rien à dire ou à redire16. La marmite sociale serait sans doute entrée en ébullition. En attendant une meilleure proposition, les politiciens laissèrent courir et ne firent rien, sauf mieux encadrer, par des conseils, les tenants des petites forêts. Ces derniers, d’ailleurs, selon plusieurs critiques, dont beaucoup venaient d’ingénieurs forestiers, ne faisaient pas plus mal que les grandes papetières en forêt publique, si ce n’est que les fermiers reboisaient davantage que les grands industriels dans leurs concessions.
Les groupements forestiers parurent une solution appropriée aux problèmes de surface réduite et de prolifération des propriétaires. En 1970, le Ministère pensa que le moment était venu de les appuyer et d’en favoriser la multiplication. Au départ, il fallut persuader un nombre suffisant de propriétaires forestiers de mettre leurs ressources en commun, une socialisation qui se traduirait par des économies d’échelle. Ceux qui se joignaient à l’organisme apportaient avec eux la partie boisée de leur propriété, qui serait gérée et exploitée en commun sur la base d’un plan d’aménagement.
Les participants n’étaient pas obligés d’effectuer eux-mêmes les travaux jugés nécessaires, l’organisation se chargeant de tout. Cela éliminait le prétexte du manque de temps pour entretenir et même exploiter la petite forêt familiale. En retour, les membres recevaient une part des bénéfices,
16 Lachance P. É., 1949, « Sustained Yield Management in Quebec », Forestry Chronicle, 25(4), p. 304-306. Lachance, peut-être le premier économiste forestier au Québec, devint plus tard directeur général du Conseil des producteurs de pâtes et papiers du Québec.
tout en pouvant, après un certain temps, se retirer de l’organisme avec leur bien. La subvention gouvernementale aidait à arrondir les fins de mois.
Les fonctionnaires du Ministère, eux, agissaient comme conseillers techniques.
Dans la phase initiale, 1 742 titulaires d’un domaine forestier se joignirent à ces associations dont les propriétés rassemblées couvraient 191 110 acres.
En 1974, 23 organismes de gestion en commun s’activaient sous une appellation ou une autre, avec l’objectif de hausser la productivité de la forêt privée par la sylviculture.
Une fois de plus, les espoirs restèrent en deçà des attentes. En 1979, le Ministère avouait que la forêt privée n’était pas encore, malgré son apport important, une source sûre d’approvisionnement pour les usines régionales. Elle contenait trop de peuplements immatures à l’état de perchis ou de gaulis, et la proportion des feuillus, encore peu recherchés par l’industrie, y était trop forte.
Beaucoup de parcelles se régénéraient mal. Les forêts mûres de résineux ne représentaient que 15 % de l’ensemble du domaine privé. L’État décida d’accroître les incitatifs à l’aménagement et d’intensifier l’aide technique. Il tablait sur l’émulation qu’encourageaient des concours du mérite forestier, une manifestation annuelle sous l’égide de l’Association forestière québécoise depuis 1943 et le patronage du ministère des Terres et Forêts depuis 195917. Le constat du Ministère concordait avec les appréciations inquiètes de nombreux observateurs, comme Marcel Lortie, sur la régénération négative de l’ensemble de la forêt canadienne dans les secteurs laissés à eux-mêmes après coupe. L’Association forestière canadienne prit la chose au sérieux et organisa, en octobre 1977 à Québec, un atelier national sur le sujet18.
LES FERMES FORESTIÈRES
Le concept de ferme forestière prit forme en Ontario peu après la Première Guerre mondiale, mais il ne connut pas de suite immédiate au pays. L’idée germa plutôt aux États-Unis dans les années 1940, pour revenir au pays une décennie plus tard, auréolée
17 RMTF, Québec, 1979, 171 p.
18 Vézina M., 1977, « Les forêts canadiennes en état de crise », Forêt Conservation, 43(5) :p.4. Lortie M.,1978, « Atelier national de régénération forestière », Forêt Conservation, 44(1), p. 8-11.
d’un succès participatif. Au Québec, le mouvement prospéra sous l’aile protectrice de l’Association forestière québécoise, qui décernait aux propriétaires de boisé désireux d’inscrire leur propriété sous cette étiquette, un certificat reconnaissant leur bonne gestion forestière. Promue au rang de modèle, cette ferme, placée sous le signe de la sylviculture, ferait tache d’huile, espérait-on, en enflammant pour la bonne cause tout l’entourage.
Plusieurs grandes compagnies donnèrent le ton et l’exemple en créant elles-mêmes une ferme forestière modèle pour la région. La Canada Paper à Windsor dans les Cantons-de-l’Est dès 195319, la Southern Canada Power, une entreprise hydroélectrique établie à Drummondville, la Donnacona Paper qui aménagea une telle ferme à Stoneham20, la Saguenay Power à Pointe-à-Taillon au Saguenay21 et la CIP à Harrington en Outaouais.
Dans les années 1930, la CIP parvenait difficilement à approvisionner en résineux son usine de pâtes et papiers de Hawkesbury, sur la rive ontarienne de la rivière Outaouais, les peuplements de sapins et d’épinettes du côté québécois où elle faisait chantier ayant été passablement érodés par les exploitations précédentes. Les feuillus, naturellement abondants dans la région, dominaient encore plus largement le paysage avec l’élimination sélective de leurs concurrents à aiguilles. La multinationale mit ses chercheurs à l’ouvrage. Avec l’aide d’homologues du gouvernement fédéral, ils parvinrent à modifier le procédé de transformation pour inclure de la fibre de bois dur dans la pâte chimique. Les bois francs donnaient un papier moins résistant, mais en mélangeant leurs fibres dans une juste proportion à une pâte obtenue à partir de celles de résineux, il était possible de fabriquer certaines catégories de produits d’une qualité acceptable, comme des contenants, des emballages, etc. Ce transfert de technologie évita à la CIP la fermeture de son usine, lui évitant d’aller chercher au loin ce qui lui faisait défaut sur place.
Toutefois, les concessions de l’entreprise et les blocs de forêt qu’elle possédait en pleine propriété ne suffisaient pas à combler ses besoins. La compagnie décida alors de mettre à contribution l’espace boisé d’autrui. Comme elle visait un approvisionnement
19 Breton J. A., 1953, « Les fermes forestières, une réalité », Forêt Conservation, 19(5), p. 5.
20 1958, « Certificat de ferme forestière à la Donnacona Paper », Forêt Conservation, 24(9), p. 11.
21 1958, Forêt Conservation, 24(9), p. 13.
durable, il n’était nullement question d’écrémage, mais plutôt d’une exploitation plus rationnelle. Cela supposait une campagne d’éducation à la sylviculture auprès de ses fournisseurs. En sus du Bureau des renseignements forestiers du ministère des Terres et Forêts, les producteurs de bois d’Argenteuil disposeraient donc d’un service d’information créé par la CIP. Celle-ci aménagea une pépinière dont la production était distribuée gratuitement et avec conseils aux propriétaires.
Certes, la nouvelle technologie coûta à la papetière, mais elle compensa l’investissement en sabrant les coûts de transport, ce que lui permettait un approvisionnement quasi à la limite de sa cour à bois. Les producteurs régionaux empochaient dans l’échange près de 500 000 $, eux qui auparavant trouvaient difficilement un marché pour leurs bois durs, si ce n’était que de quelques usines de déroulage qui n’acceptaient que les billes de qualité. Ce nouveau marché facilitait l’aménagement des boisés, en évitant aux propriétaires d’aller contre nature par l’enrésinement de leur boisé dans une région où les peuplements se reconstituaient naturellement en feuillus22.
Il était difficile jusqu’alors d’intéresser les propriétaires à la sylviculture, parce qu’ils ne trouvaient pas aisément un marché pour les bois secondaires qui encombraient leur boisé. Si le produit d’une coupe d’éclaircie ne pouvait être traduit en dollars, quel en était l’intérêt à court terme?
Transformer le bois récolté en combustible s’avérait de moins en moins possible avec le temps, parce que la concurrence d’autres sources d’énergie était forte, et les prix et l’offre, plus stables. Au Québec, la technologie du chauffage au bois n’avait pas beaucoup progressé et la performance des appareils de chauffage restait faible au regard d’autres appareils conçus pour d’autres sources d’énergie. Le transport pesait lourdement sur le prix de ce produit pondéreux, au point de le rendre prohibitif. Dans plusieurs régions, la pénurie était chronique, alors qu’ailleurs régnait la surabondance. Tout concourait à détourner le public de ce mode de chauffage, laissant les producteurs avec des invendus qui les gênaient et qui s’inscrivaient comme un puissant argument pour ignorer les appels en faveur de l’aménagement.
Aussi, avec sa nouvelle politique d’achat, la CIP rendit la sylviculture plus attrayante à plusieurs.
22 Morrison G. D., op.cit., p. 10-12.
Afin d’éclairer ses fournisseurs, la papetière emboîta le pas au mouvement patronné par l’Association forestière québécoise et aménagea une ferme forestière à partir d’un bloc de forêt de 3 600 acres qui lui appartenait en propre, pas très loin, dans le comté d’Argenteuil, à quelque 30 km de Pointe- Calumet. Tous étaient invités à visiter cette forêt modèle et à s’en inspirer. Cette initiative prolongeait l’association étroite de la compagnie avec une organisation locale qui travaillait à la régénération du bassin de la rivière Rouge en Outaouais et qui proposait un nouveau modèle de développement axé sur le rendement durable des ressources fauniques, halieutiques et forestières de la région.
Le ministère des Terres et Forêts se joignit au mouvement des fermes forestières au début des années 1960 avec un projet pilote auquel participa l’ARDA. En partie avec les fonds fédéraux, le Ministère créa à Sainte-Paule, à peu de distance de la cartonnerie de la CIP à Matane, cinq fermes forestières soumises à des plans d’aménagement. Il en confia la supervision au FRFUL23. Chaque ferme couvrait environ 600 acres dont les peuplements dégradés feraient graduellement place à un contenu plus commercial. Ces fermes procureraient un travail à temps plein à l’exploitant et généreraient un revenu suffisant pour soutenir décemment une famille24. En1955, le Québec comptait 86 fermes forestières couvrant 61 785 acres25. Trois ans plus tard, ce nombre grimpa à 227 et, par la suite, la progression fut constante, mais jamais spectaculaire. L’Association forestière québécoise en avait reconnu 677 en 1971, qui s’étalaient sur 220 338 acres26.
LES FORÊTS MUNICIPALES
La forêt municipale, bien qu’apparentée à la réserve cantonale, s’en différenciait sur plus d’un point. La municipalité en détenait les titres en pleine propriété, et son emploi, à l’usage exclusif de la population locale, allait du simple approvisionnement en bois, au profit des habitants et des entreprises de la localité, à la vente sur les marchés extérieurs dans le but de
23 1970, Forêt Conservation, 36(4), p. 21.
24 Paquet D.,1972, « Les fermes forestières de Sainte-Paule », Forêt Conservation, 38(9), p. 4-5.
25 Lafrance J. A.,1955, « Les fermes forestières », Forêt Conservation, 21(10), p.6-8.
26 Breton J. A., 1971, « L’Association forestière québécoise se porte bien », Forêt Conservation, 37(3), p.3.
soutenir des projets municipaux. Elle pouvait tout aussi bien transformer ce lieu en parc de récréation, en réserve ou sanctuaire fauniques, ou en ceinture de protection pour la source d’eau locale, comme ce fut le cas dans les villes de Sutton et de Knowlton dans les Cantons-de-l’Est27.
L’utilisation des réserves cantonales était plus restrictive, comme nous l’avons vu plus haut.
Propriété exclusive du gouvernement, elles desservaient toutes les municipalités dans un rayon approximatif d’une cinquantaine de kilomètres, d’où les conflits récurrents quant à la distribution des permis de coupe et les accusations, parfois fondées, de favoritisme lancées d’une paroisse à l’autre.
Pour mettre fin aux querelles de préséance et aux critiques, plusieurs voyaient, dans la création de forêts municipales ou paroissiales, la solution idéale, d’autant plus que cela rapprochait la forêt de la communauté qui en faisait usage28.
Promoteur des réserves cantonales, Gustave Piché fut aussi un propagandiste des forêts communales.
Sur un ton de prédicateur, il multiplia les homélies afin de convaincre les dirigeants municipaux ou tous ceux qui avaient de l’influence à travailler dans ce sens, promettant que les pépinières du gouvernement seraient toujours là pour fournir les plants nécessaires permettant d’en créer une de toute pièce ou de regarnir celle déjà sur pied, mais mal nantie29. Néanmoins, la démarche s’avérait incertaine, étant donné l’absence d’une loi pour encadrer une telle propriété municipale et lui conférer un statut légal30. En 1934, il participa bien à des discussions interministérielles sur l’à-propos de réunir sous cette désignation les lots rejetés par la colonisation, mais ces démarches n’aboutirent à rien31.
27 1954, « La forêt communale de Sutton », Forêt Conservation, 20(4), p.19.
Wilson E., 1950, « Un lot boisé pour chaque municipalité », Forêt Conservation, 2(6), p. 771-772.
28 « Réserves forestières cantonales ou réserves forestières paroissiales ? », La Forêt québécoise, 12(8), p.567-569.
29 Un exemple entre cent : Mémoire de Gustave Piché au ministre, 31 décembre 1927, BAnQ, ministère des Terres et Forêts, E21, série « Service de l’exploitation forestière » ; S 74, sous-série SS1, Permis et droits de coupe, 1853-1982, Reboisement.
30 L’Union des conseils de comté demanda une rencontre avec Maurice Duplessis pour régler cette question, mais en vain. 1951,
« Projet de forêts municipales dans la Mauricie », Forêt Conservation, 3(3), p. 162.
31 L. A. Richard à F. X. Lemieux, 15 novembre 1934, BAnQ, MTF, E21, série « Service de l’exploitation forestière », S 74, sous-série SS1, Permis et droits de coupe, 1853-1982, Réserves cantonales.
Gustave Piché est à l’origine d’assurément la première forêt municipale au Québec, celle de Saint-Clet et Saint-Lazare dans le comté de Vaudreuil-Soulanges.
Des habitants de ces deux municipalités avaient inconsidérément déboisé des pentes sableuses qui, une fois le couvert d’arbres transformé en dollars, commencèrent à glisser vers le bas. Entraînés par un ruisseau, les sédiments suivirent le courant pour se répandre sur les terres limoneuses au bon rendement en contrebas, les rendant incultivables. Pour donner cours à son idée fixe, le chef forestier la maria à la solution de ce problème : le gouvernement achèterait le terrain problématique, le reboiserait, entretiendrait les plantations un certain nombre d’années, puis le rétrocéderait aux anciens propriétaires. En cas de refus de ces derniers, il céderait le tout en vrac à la municipalité, sous la forme d’une forêt municipale.
Solution qui fut finalement retenue32.
Le problème de dunes sableuses qui avaient la fâcheuse manie de se déplacer vers des lieux incongrus se répéta ailleurs dans la province. Le Service forestier tenta de le résoudre de la même manière, comme à Huntingdon, à Lachute et à Tadoussac, mais avec des résultats mitigés, l’État se heurtant à la méfiance des locaux33.
32 BAnQ, MTF, E21, série « Service de l’exploitation forestière », S 74, sous-série SS1, Permis et droits de coupe, 1853-1982,
Reboisement Saint-Clet, 1926-1944. Voir aussi, dans la même série : Reboisement 1935, pépinière Saint-Clet.
33 BAnQ, MTF, E21, Gustave Piché au ministre, 3 février 1930, série « Service de l’exploitation forestière », S 74, sous-série SS1, Permis et droits de coupe, 1853-1982, Reboisement XVII.
Le Jardin zoologique de Québec, avec un large boisé attenant, constituait une autre forme de forêt de proximité qui s’apparentait à la forêt urbaine.
Chutes de la rivière Duberger au Jardin zoologique de Québec.
Source : BAnQ, R. Bernard,1943, P11992.
L’accaparement par l’industrie des pâtes et papiers des terres publiques dans les zones habitées contrariait ceux qui, voyant ce paradis à leur porte, voulaient y accéder, mais butaient sur l’obstacle des concessions. En l’absence d’une réserve cantonale, les cultivateurs se voyaient contraints de « quémander un droit de coupe » à la compagnie qui leur barrait l’accès à la forêt publique. Les industriels appréciaient médiocrement ce voisinage forcé, comme s’en expliquait le gérant de la Singer Manufacturing à Thurso en Outaouais : « Le contrôle de ces coupes coûte assez cher car il faut envoyer des mesureurs voyager d’un bout à l’autre du pays mesurer de petites quantités et faire l’inspection et malgré que la majorité sont honnêtes, il y en a qui ne s’occupent pas des conditions imposées et coupent pour fins commerciales. » Il proposait de mettre fin aux empiétements de ces « importuns », en créant des forêts municipales où les habitants pourraient s’entendre entre eux34.
Le cas de la Singer n’est qu’un exemple parmi des milliers du problème de l’inégalité dans le partage de la forêt. Les compagnies étaient tiraillées entre leur désir de faire chantier dans les secteurs rapprochés et celui de fuir la zone de combat qu’était la forêt publique de proximité, tant étaient nombreux ceux qui convoitaient ces terres. Non seulement devaient- elles partager le contenu de leur concession avec
34 La Singer Manufacturing à A. Bédard, 28 décembre 1938, E21, S 10, « Correspondance générale », 1846-1954,1960-01-038, boîte 743 ; A. Bédard à la Manufacturing, 16 mars 1943, ibid.
Gustave Clodomir Piché dans son bureau du Service forestier en 1931. Source : collection SHFQ.
d’autres entreprises exploitant un marché différent (planchers, portes et fenêtres, scieries, etc.) ou des essences différentes (bois francs), mais chaque année leur domaine rétrécissait, amputé par les colons qui grugeaient sur les marges, même si trop souvent le sol sous leur charrue leur offrait un avenir peu reluisant. La Price Brothers, dans le Bas-Saint- Laurent, fut probablement la plus éprouvée à cet égard et encaissa des pertes importantes de territoire. Les paroisses qui poussèrent au cœur de leurs concessions aboutirent, quelques décennies plus tard, sur la liste des localités pauvres que des gestionnaires projetèrent de fermer. Désireux de s’enlever cette épine du pied, incapable de lutter contre des colons électeurs, un clergé influent et des notables proagriculturistes aux abois, le gouvernement offrit aux exploitants de s’installer sur la Côte-Nord, un territoire encore peu encombré de concessionnaires et au peuplement clairsemé.
L’échange se faisait le plus souvent sur la base d’un acre rétrocédé à l’État contre un acre et demi à deux acres de forêts nord-côtières. La croissance réduite en forêt boréale, le climat plus rude à ces latitudes ainsi que la perte des infrastructures, comme les chemins, écluses, etc., justifiaient cette différence.
Moulin à scie à Trinité-des-Monts. Le moulin à scie était un appendice essentiel à la colonisation. Les colons y faisaient scier les bois nécessaires à leur usage, tout en y vendant le surplus de ce qu’ils récoltaient lors du défrichement. Ils devenaient suspects quand leur lien avec la scierie locale était trop ténu, signe qu’ils surexploitaient la partie boisée de leur domaine sans véritablement préparer le terrain en vue d’une culture sérieuse.
Les gardes forestiers étaient à l’affût afin de départager les colons dont les travaux dénotaient leur réelle intention de se consacrer à l’agriculture, des autres qui retiraient du lot qui leur était alloué le bois qui s’y trouvait, prêts à le quitter avec la dernière charge de billots ou de « pitounes ». Source : BAnQ, E. Gagné, 1938, P27-1211.
Le gouvernement usait du même procédé pour agrandir sa forêt domaniale de proximité, acquérir des lots de colonisation ou créer des réserves forestières et, par la suite, décider lui-même de la répartition, dans ces espaces, de la matière ligneuse entre les petites industries.
La lettre du maire de Sainte-Anne-des-Monts, au premier ministre Godbout en 1941 se veut un document type des plaintes de la population contre les compagnies forestières qui détenaient toute la forêt de proximité et qui, trop souvent, gelaient ce patrimoine pour couvrir des besoins futurs qui tardaient trop à se manifester aux yeux de la population riveraine :
« Me permettez-vous de soumettre humblement à votre bienveillante attention une des raisons qui rendent très difficiles les conditions de vie chez le petit peuple de Ste-Anne des Monts : le manque d’industrie.
En Mars 1926 la Ste-Anne Lumber Co. vendait ses droits d’opération à la Compagnie International Paper Co. dont le seul souci a été d’engager un seul citoyen de notre paroisse pour fermer à clef toutes les portes de ses établissements dans notre région [...].
« Il faut vous avouer franchement que ces Messieurs de l’International Paper nous ont laissés crever de faim depuis quinze ans et ont été la cause directe de l’accumulation sur nos propriétés de dettes publiques qui ont maintenant atteint un sommet effarant. » Inexploitée depuis quinze ans, la forêt d’à côté paraissait aux habitants de cette paroisse comme un grand corps mort. Ils demandèrent au ministre d’en transférer les droits à toute entreprise ou à un syndicat coopératif qui s’engagerait à en tirer profit pour le bien de tous35. Le ministre répondit qu’il envisageait le démembrement du domaine de la CIP dans la région36.
L’envers de la médaille montrait une autre réalité. La concession de la Eaton Lumber à Saint-Omer était menacée d’une amputation majeure. Le PDG de l’entreprise rappela d’abord qu’il voulait coopérer avec l’État, qu’il souhaitait le bien de la province, de la région, des travailleurs et des colons, mais cela étant dit, il souligna jusqu’à quel point les paroisses de Saint-Pamphile, Sainte-Perpétue, Saint- Éleuthère, Saint-Athanase, Saint-Bruno et Mont- Carmel lui étaient redevables des salaires versés, tout comme l’était l’État du paiement de la rente et des droits de coupe.
35 J. R. Lévesque, maire de Sainte-Anne-des-Monts, à Adélard Godbout, 5 février 1941, BAnQ, MTF, E21, série 10, Service forestier, sous-série Dossiers spéciaux 1939-1947,1960-01-038, boîte 10, Dossier spécial, Échange de limites forestières entre la CIP et la Brown Corporation.
36 Charles Allard, curé de Sainte-Anne-des-Monts, au député de Rimouski Perreault-Casgrain, 7 février 1941, ibid. ; La CIP à Avila Bédard, 24 février 1941, ibid.
Si le gouvernement lui enlevait trop de lots, la compagnie ne pourrait plus approvisionner ses scieries à la hauteur de leur capacité, d’autant plus que les nouveaux propriétaires auraient tendance à vendre leur bois aux industriels du papier plutôt qu’à elles. L’entreprise devrait fermer ses portes, et les habitants de la région auraient alors fière allure avec la disparition des seuls emplois disponibles. Enfin, si le dérangement était inévitable, il voulait, comme la Price Bros dans Montmagny et la Power Lumber dans Kamouraska37, recevoir une compensation.
L’insatisfaction sévissait dans la partie du monde rural jouxtant les concessions forestières où les habitants tiraient difficilement leur existence d’une terre peu généreuse. Il était tentant de lorgner le jardin du voisin pour l’incorporer à son domaine.
Au congrès de l’Association forestière québécoise en février 1965, un ingénieur forestier employé par l’UCC (Union catholique des cultivateurs) déclara que le bois provenant des concessions en milieu rural devrait être transformé dans la région même, ce qui supposait la construction d’usines de pâtes et papiers. Il rappelait, pour appuyer les prétentions du syndicat agricole, que les cultivateurs mettaient annuellement sur le marché quatre millions de cordes de bois, ce qui leur donnait un droit de regard. Discours provocateur qui fit réagir fortement les autres participants au congrès, autant les confrères que leurs employeurs38. Cette proposition suscitait de nombreuses questions et évoquait la perspective d’inévitables et fabuleux problèmes de financement39. L’équipe gravitant autour de Michel Jurdant, ingénieur forestier et écologiste, auteur d’un modèle reconnu mondialement de classification écologique, d’occupation et d’aménagement de l’espace rural, en rajouta une couche dans le même sens. Appuyé par ses adeptes, il poursuivit âprement le débat sur la place publique, à la grande irritation de l’industrie et de confrères forestiers.
37 Joseph Bilodeau, ministre du Commerce, de l’Industrie et des Affaires municipales, à Johny Bourque, ministre des Terres et Forêts, 16 mai 1939, E21, série 10, Service forestier ; sous-série Dossiers spéciaux 1939-1947, placés dans la série S10, Registraire boîtes 6 à 16, 1960-01- 038, boîte 11, Dossier spécial, Réserve forestière cantonale de Dionne.
38 Communication de Léo-Paul Lévesque, directeur du Service forestier de l’UCC, au congrès de l’Association forestière québécoise, 1965, Forêt Conservation, 34(2), p. 17-25.
39 Résolution votée au congrès de l’UCC,1966, Forêt Conservation, 37(9), p. 6.
Certaines pratiques dures de l’industrie fournissaient des arguments à la partie adverse. La compagnie Domtar, un exemple parmi tant d’autres, entreprit une coupe à blanc sur les pentes du mont Sutton.
L’effacement temporaire d’un paysage apprécié de tous, considéré comme un bien commun, choqua la population régionale, qui vit là une provocation, un sans-gêne et une irresponsabilité civique40.
Peu après cet accrochage dans les Cantons-de-l’Est, le MER (ministère de l’Énergie et des Ressources) plongea dans une nouvelle tourmente lorsqu’il accorda un droit de coupe à blanc en plein cœur d’une véritable forêt municipale à Lamothe, en Abitibi. La municipalité avait transformé une réserve cantonale, qui lui avait été concédée en 1937, en forêt municipale qui protégeait la source d’alimentation en eau de la localité. La forêt avait été aménagée par les gens du milieu à des fins récréatives, avec les constructions et dépenses afférentes. Les protestations n’ébranlèrent pas le MER, qui s’entêta dans une cause sans égard à des droits acquis41.
Loin d’être une mode passagère, les manifestations d’humeur d’une population de plus en plus chatouilleuse quant à ses droits sur les milieux naturels de proximité vus comme un bien public se multiplièrent. Le monde changeait. Depuis des décennies, les ingénieurs forestiers n’avaient cessé d’affirmer sur toutes les tribunes que la forêt publique appartenait à tous et que, de ce fait, chaque Québécois en détenait quelque 40 acres.
Ils espéraient, par cette image, secouer l’apathie généralisée envers l’économie forestière, afin que tous et chacun fassent pression sur les députés pour que l’État vote des budgets de recherche et d’aménagement conséquents. Ils n’avaient pas prévu qu’une personne éveillée puisse voir plus qu’on ne voulait lui montrer et qu’à titre de propriétaire, elle souhaite une gestion différente des usages de la forêt, une gestion que ne préconiserait pas, dans son ensemble, le génie forestier avant les grandes contestations populaires. Marcel Lortie, un leader de
40 Beaulieu G., 1982, « Exploitation forestière et
environnement : un casse-tête permanent », Forêt Conservation, 48(8), p.18-22.
41 Beaucher S., 1983, « Pour l’amour d’une forêt », Forêt Conservation, 50(5), p. 28-31.
la profession dans les années 1970-1980, déclara, en 1974 « qu’après la médecine et le droit, la Corporation des ingénieurs forestiers va passer au “bat” d’ici cinq ans et c’est la population qui va y voir42 ».
En 1940, le club Kiwanis de Montréal mena une offensive auprès du ministre des Terres et Forêts pour qu’il présente une loi sur la création de forêts municipales et leur encadrement légal, ce qui mettrait un terme aux accrochages inutiles entre les exploitants et tous les autres intéressés. Le sous- ministre écouta poliment, malgré l’insistance répétée de son correspondant, et passa à autre chose. Le club Kiwanis tablait, tout comme l’Association forestière québécoise, sur les associations de jeunes, comme les clubs 4-H, pour aider à la création, à tout le moins, d’un embryon de forêt communale. Les dirigeants des clubs 4-H incitaient fortement leurs jeunes membres à se vouer à cette cause par des travaux de reboisement sur des terrains municipaux inoccupés, ce qu’ils firent avec l’ardeur des néophytes43.
REBOISER POUR RÉDUIRE LES COÛTS D’EXPLOITATION
Portés par le courant de réforme des pratiques forestières du début du XXe siècle, quelques industriels du papier se convainquirent des effets bénéfiques du reboisement. Ils se mirent à en faire l’expérience, question de tâter le terrain et d’estimer plus justement le pour et le contre, les profits et les pertes possibles.
Entré au service de la Laurentide en 1907, Ellwood Wilson convainquit ses patrons de rapprocher la forêt de l’usine, car, soutenait-il, il en coûtait beaucoup moins cher de prendre les arbres dans les alentours plutôt qu’à plus de 300 km. Avant l’ère du camionnage, le flottage était le seul mode de transport envisageable du bois sur de longues distances à un coût abordable. Le chemin de fer manquait de souplesse quant au réseau accessible, et le coût du fret grugeait sérieusement les profits d’exploitation. La navigation n’était possible que sur les rivières profondes, sans obstacle, ce qui, au Québec, à l’exception du fleuve, limitait ce mode de convoyage.
Elwood WILSON.
42 Lortie M., 1974, « D’ici 5 ans, la Corporation des ingénieurs forestiers va passer au “bat” », Forêt Conservation, 40(5), p.23-24.
43 Voir, à titre d’exemple : Breton J. A., 1951, « Le 4-H au service de son patelin », Forêt Conservation, 3(7), p.381-382.
Source : La Vie Forestière, vol. 5, no 6, août 1930, p. 172.
Le flottage coûtait peu, mais il fallait néanmoins compter avec les pertes, qui étaient appréciables.
Parfois, une bille mettait deux ans avant d’atteindre l’usine. Plusieurs coulaient en chemin, les petites étant plus sujettes d’aboutir au fond des rivières après un séjour prolongé dans l’eau. Les empilements dans les cours à bois ne rapportaient rien à court terme, tout en obligeant l’entreprise à contracter une assurance feu. Wilson avait compris le principe du just in time, à la mode dans les usines d’aujourd’hui, afin de garder les stocks le plus bas possible.
Sur les avis de son ingénieur forestier, la Laurentide mit la main sur tous les lots abandonnés par les colons dans un périmètre acceptable autour de la manufacture et en reboisa les parties dénudées. À terme, ces plantations suffiraient à approvisionner en bonne partie l’usine de Grand-Mère. La crise économique vint briser cet élan, ainsi que la compagnie qui avait osé et celui qui en fut le maître d’œuvre. La pépinière d’où venaient les plants passa entre les mains du gouvernement au début des années 1930, et la Canada Paper, qui prit la relève, ne suivit pas ce chemin pourtant emprunté par les futurs compétiteurs des papetières du Québec établis dans le sud des États-Unis. Grâce aux forêts privées de proximité et aux grandes plantations dont ils furent les initiateurs, ces concurrents leur ravirent, à partir des années 1950, une bonne part du marché du nord-est des États-Unis, malgré la qualité inférieure de leurs fibres, obtenues à partir du pin jaune. Cette réussite s’explique en partie par des coûts de transport réduits.
Wilson ne fut pas réembauché par la Canada Paper.
Mais il demeurait considéré par ses collègues comme un forestier de grand talent, et la plupart prononçaient son nom avec respect. Il prouva néanmoins, aux yeux de plusieurs, ce qu’il ne fallait pas faire, tant ce projet de forêt de proximité fut coûteux pour la papetière qui y a cru. Des allusions discrètes faites en ce sens par des collègues dans les congrès forestiers ainsi que l’abandon par plusieurs des programmes de reboisement démontrent que l’industrie n’y croyait