GEORGES CHARENSOL
LES
BEAUX-ARTS
Hommage à Corot
A p r è s Carpeaux, et en attendant Millet, un autre m a î t r e disparu en 1875 est l'objet d'une r é t r o s p e c t i v e à Paris. L'hommage que l'Orangerie r e n d à Corot à l'occasion d u c e n t i è m e anniversaire de sa m o r t est en tous points digne de l u i . L'exposition est en partie c o n s t i t u é e par les tableaux d u Louvre, q u i n'en p o s s è d e pas moins de cent cinquante. C'est de tous les artistes le mieux r e p r é - s e n t é dans notre grand m u s é e national. Pourtant les salles d u d e u x i è m e é t a g e o ù ils sont p r é s e n t é s sont le plus souvent d é s e r t e s . I l a suffi qu'ils soient t r a n s f é r é s à l'Orangerie p o u r que l a foule s'y presse. C'est là u n p h é n o m è n e souvent c o n s t a t é mais q u i n'est pas moins curieux. Empressons-nous de dire que le Louvre n'a pas seul c o n t r i b u é à cette é c l a t a n t e r é u n i o n . Des églises, des collectionneurs, des m u s é e s de Paris et de province, ont p r ê t é des œ u v r e s q u i permettent de p r é s e n t e r Corot sous son meilleur jour.
S i son g é n i e é c l a t e i c i c'est qu'on a soigneusement é l i m i n é les paysages fuligineux q u ' i l peignit à l a f i n de sa vie. S o n œ u v r e est trop abondante p o u r n ' ê t r e pas inégale, et i l s'est souvent laissé aller à une facilité sur laquelle o n a eu raison de jeter i c i le manteau de N o é . Aussi cette exposition se signale- t-elle par son h o m o g é n é i t é . I l semble n'y avoir aucune évolution chez l u i de 1825, é p o q u e o ù i l peint la Maison Cabassud, à 1874, date que porte la Femme en bleu. M ê m e a c u i t é de vision, m ê m e f e r m e t é dans l a touche, c a r a c t é r i s e n t le jeune homme et le vieillard. C'est là u n cas unique dans l'histoire de l a peinture.
O n a trop tendance à c o n s i d é r e r Corot comme u n sage dont la vie fut harmonieuse et dont l ' œ u v r e ne fut t r o u b l é e p a r aucune i n q u i é t u d e . L e mot fameux de B a r r é s : le m y s t è r e en pleine
l u m i è r e s'applique à l u i mieux q u ' à aucun autre artiste et l a s i m p l i c i t é apparente de cette peinture dissimule certainement des secrets que ses biographes ne se sont jamais beaucoup s o u c i é s de percer.
II n'est en aucune façon u n r é v o l u t i o n n a i r e . I l s'oppose en tout à ce romantisme q u i triomphe dans l a l i t t é r a t u r e et l a peinture de son temps. O n oublie facilement q u ' i l est le contemporain de Delacroix, de G é r i c a u l t , de C h a s s é r i a u et des orientalistes dont les historiens d'art nous assurent qu'ils dominent l'art de son é p o q u e . I l est plus p r è s des peintres de Barbizon, mais i l n ' é p r o u v e nullement comme eux le besoin de rompre avec le monde. Toujours sereine, l a nature q u ' i l peint est loin d ' ê t r e sauvage comme celle que les hommes « à barbe de bison » vont chercher au c œ u r de l a forêt de Fontainebleau. O n a l'impression que s ' i l avait v é c u cinquante ans p l u s t ô t o u cinquante ans plus tard, i l aurait fait l a m ê m e peinture, et c'est cette impression de permanence, d ' é t e r n i t é , q u i nous frappe quand nous c o n s i d é r o n s son œ u v r e aussi bien que sa vie.
I l est de ceux à q u i Guizot a dit : « Enrichissez-vous », ces bourgeois q u i feront l a grandeur d u xix* siècle et q u i traver- seront sans l'apercevoir l a t e m p ê t e romantique. I l n a î t en 1796 alors que les fureurs r é v o l u t i o n n a i r e s s'apaisent. S o n p è r e est n é g o c i a n t en tissus ; sa m è r e , une modiste q u i , a u c œ u r d u fau- bourg Saint-Germain, draine l a c l i e n t è l e aussi bien de l a bour- geoisie à laquelle elle appartient que de l'aristocratie. Comme son p è r e . Camille sera drapier. Le m é t i e r l'ennuie, mais i l le pratique tout de m ê m e j u s q u ' à vingt-six ans, et sa d é c o u v e r t e de l a pein- ture n'est certainement pas un coup de foudre. P e u t - ê t r e envie-t-il ces rapins q u i vivent à leur guise, l u i q u i est toute l a j o u r n é e rivé à un comptoir. Ses parents sont riches. Que leur fils ait l a fantaisie de vouloir faire de l a peinture, p o u r q u o i pas ? L e voilà donc dans l'atelier d u t r è s a c a d é m i q u e M i c h a l l o n puis, a p r è s l a m o r t de celui-ci, chez Jean-Victor B e r t i n . Sans doute suit-il consciencieu- sement leurs cours, mais ce q u i l u i p l a î t bien davantage c'est d'aller peindre sur nature. Cela ne se fait g u è r e à l ' é p o q u e , mais, comme plus t a r d les impressionnistes, i l ne se lasse pas de contem- pler les arbres, les eaux, les ciels. Depuis 1817 ses parents ont une maison à Ville-d'Avray, dont l a forêt, les é t a n g s , seront ses v é r i t a b l e s m a î t r e s . De ces a n n é e s d'apprentissage, peu de paysages subsistent. Devant les trois figurant à l'exposition on est f r a p p é de r e c o n n a î t r e les q u a l i t é s q u i nous enchanteront dans ceux de l a m a t u r i t é .
Camille Corot est trop respectueux des traditions pour ne pas o b é i r à celle q u i veut qu'on ne soit pas u n peintre professionnel tant qu'on n'a pas vu l'Italie, les paysages de l a campagne romai- ne, les œ u v r e s des m a î t r e s de l a Renaissance. I l a vingt-neuf ans quand i l part pour l'Italie, o ù i l restera trois a n n é e s . Sans doute, durant ce long s é j o u r , a-t-il a d m i r é les grands peintres classiques.
Ils ne le font pas d é v i e r de l a voie o ù i l s'est e n g a g é quand i l faisait ses premiers essais de paysages à Ville-d'Avray o u à Saint-Cloud. E n 1827, i l envoie au Salon deux tableaux. Ils ne figurent pas à l'exposition. L ' u n , Campagne de Rome, est proba- blement perdu ; l'autre, Vue prise de Narni, nous est bien connu puisque le m u s é e d'Ottawa l'a r é c e m m e n t p r ê t é à l'exposition
« De D a v i d à Delacroix ». I l s'agit de ce qu'on appelait alors u n paysage c o m p o s é , alors que Narni, le pont d'Auguste, que l'on peut voir à l'Orangerie et q u i r e p r é s e n t e le m ê m e site, fut proba- blement peint sur le motif. I l convient de s ' a r r ê t e r sur ce chef- d ' œ u v r e que les historiens de Corot datent de 1826. H é l è n e Tous- saint estime, tout au contraire, q u ' i l a é t é e x é c u t é au cours du voyage de 1843. Que des spécialistes puissent h é s i t e r entre deux dates aussi éloignées confirme ce que je disais tout à l'heure sur l a s t a b i l i t é surprenante de cet art.
I l vagabonde à travers l'Italie comme i l le fera b i e n t ô t à travers l a France. O n peut le suivre à l a trace de Venise à Naples. I l rentre en France en 1828 et revient vivre chez ses parents rue Neuve-des-Petits-Champs. Les paysages de cette épo- que nous r é v è l e n t q u ' i l se rend en N o r m a n d i e , en Bretagne et a u p r è s de ses amis de Barbizon. L a r é v o l u t i o n de 1830 le sur- prend à Paris. Son c a r a c t è r e s'accommodant m a l des tumultes, i l se réfugie à Chartres avec son a m i Poirot o ù i l peint le plus minu- tieux de ses tableaux. L a c a t h é d r a l e avec tous ses d é t a i l s a p p a r a î t au-dessus d'une butte q u i n'existe plus aujourd'hui et se d é t a c h e sur u n ciel qu'on croirait peint p a r B o u d i n . Quarante ans plus t a r d i l restaura ce tableau y ajoutant a u premier plan deux petits personnages.
Jusqu'ici je n'ai signalé que des paysages, et i l est vrai que Corot n'exposa g u è r e les nombreuses figures q u ' i l peignit et que G e r m a i n B a z i n nous révéla au Louvre en 1962. Elles sont égale- ment abondantes i c i . L'autoportrait est certainement la plus ancienne des peintures figurant à l'exposition. M a l g r é ses mala- dresses i l ne manque pas de q u a l i t é , mais i l est évident q u ' i l y a l o i n de ce t r a v a i l d'apprenti à ces c h e f s - d ' œ u v r e que sont le portrait de sa nièce Laure Sennegon (1831), de l a Jeune femme au corsage rouge (1865), de l'Homme d'armes assis (1868), de l a c é l è b r e Femme à la perle et surtout de l a Dame en bleu q u i est u n des plus beaux tableaux de l'école f r a n ç a i s e . O n est surpris d'apprendre q u ' i l fut peint à l a m ê m e é p o q u e que les faciles variations sur le t h è m e de Mortefontaine o u des sempiternels é t a n g s de Ville-d'Avray. I l a alors soixante-dix-huit ans et l a m o r t va le saisir quelques mois plus tard. Jamais pourtant i l ne manifeste u n sens plus aigu de l a composition et de l'accord des valeurs.
Ces figures isolées p r é s e n t e n t une f e r m e t é qu'on retrouve éga- lement dans le merveilleux n u de Marietta et qu'on chercherait
vainement dans celles q u i ornent les toiles que le catalogue classe un peu arbitrairement sous les titres « Paysages historiques » et
« Paysages lyriques ». Plusieurs sont des tableaux religieux assez conventionnels, des compositions souvent influencées p a r Poussin.
U n peu d é d a i g n é s jusqu'ici, ils sont mieux m i s en l u m i è r e à l'Orangerie que dans les églises Saint-Nicolas d u Chardonnet, de Rosny o u de Ville-d'Avray, ce q u i contribuera p e u t - ê t r e à les r é h a b i l i t e r .
Le rez-de-chaussée d u m u s é e est o c c u p é par cent cinquante dessins dont les plus beaux sont aussi, suivant son expression, les plus s é v è r e s . Dans sa jeunesse i l c o n s i d é r a i t le dessin comme une é t u d e n é c e s s a i r e et q u i ne souffrait aucune faiblesse. Dans une note que cite Maurice Serullaz, Corot é c r i t ceci, q u i pourrait ê t r e s i g n é Ingres : « Le dessin est la première chose à chercher, ensuite les valeurs, voilà les points d'appui; après la couleur, enfin l'exécution. » I l dit encore : « Combien de fois j'ai regretté en regardant mes dessins de n'avoir pas eu le courage d'y passer une demi-heure de plus. Il ne faut laisser d'indécision dans aucune chose. » Quelle leçon pour le peintre d'aujourd'hui que l a m o i n d r e tache satisfait !
Degas
Corot appartient à l a petite bourgeoisie, Degas à l a grande.
L ' u n est modeste, l'autre d'un orgueil q u i le c o n d u i r a vers une misanthropie q u i d é t e r m i n e r a l a solitude, a g g r a v é e par l a s u r d i t é et les troubles de l a vue, dans laquelle i l s'enfermera à l a fin de sa vie. N u l l e é v o l u t i o n chez Corot de ses d é b u t s à ses d e r n i è r e s a n n é e s . Degas, tout au contraire, aurait d û normalement faire une c a r r i è r e de peintre a c a d é m i q u e . I m p r é g n é de l a connaissance des m a î t r e s italiens, i l e x é c u t e dans sa jeunesse de rigoureuses compo- sitions historiques, alors que, plus tard, i l sera u n des membres les plus audacieux d u groupe impressionniste. Autre paradoxe : i l est l'organisateur de toutes leurs expositions, alors q u ' i l s'oppose en tout à ses camarades. Ils travaillent sur nature, l u i ne manque pas une occasion de proclamer q u ' i l l a d é t e s t e , et, s'il prend des croquis sur le vif, c'est à l'atelier que sont peintes ses œ u v r e s importantes. Ils sont essentiellement des paysagistes, alors que c'est le corps et le visage humains q u i l ' i n t é r e s s e n t . I l fait tout p o u r maintenir l a c o h é s i o n d u groupe, alors que, par ses origines aussi bien que par sa conception de l'art, son d é s a c c o r d avec ceux aux c ô t é s de q u i i l expose est aussi total que celui de Cézanne.
Degas, C é z a n n e , dissidents de l'impressionnisme, sont p e u t - ê t r e les plus grands peintres d'un groupe dont on voit bien aujourd'hui à quel point i l é t a i t h é t é r o c l i t e .
Voilà quelques-unes des réflexions qu'on pouvait faire en visi- tant l'exposition q u i s'est tenue a u d é b u t de l'été à l a galerie
Schmit. E x p o s i t i o n importante et telle que nous n'en avons pas v u chez u n marchand depuis l a fermeture de l a galerie Char- pentier. E l l e ne groupait pas moins de quatre-vingt-quatorze pein- tures, pastels, dessins et sculptures de Degas, ce q u i est u n beau tour de force. D'autant plus que leur r é u n i o n donnait l'idée la plus juste de l'évolution d u peintre depuis 1856, o ù i l dessine des a c a d é m i e s scolaires et u n portrait é g a l e m e n t classique de jeune Italien, j u s q u ' à 1903 o ù les Quatre danseuses r é v è l e n t une l i b e r t é q u i se manifeste plus encore dans l a s é r i e des dessins et des pastels r e p r é s e n t a n t avec une féroce c r u d i t é des femmes se lavant, t h è m e q u i l ' o b s é d e r a depuis les a n n é e s 1880 j u s q u ' à l a fin de son existence.
Cette exposition contenait quelques œ u v r e s justement c é l è b r e s et que nous avons revues avec u n i n t é r ê t p a s s i o n n é : les paysages, d'abord, q u i d é m e n t e n t l'horreur que Degas disait avoir de l a nature ; les Modistes de 1898 ; le portrait de son a m i Zacharian ; la Femme s'essuyant de 1884 ; l a Jeune femme à sa coiffeuse, des- sin q u i par son a c u i t é est digne des plus beaux d'Ingres, et tant d ' é t u d e s de danseuses, de jockeys, de chevaux.
Oui, en v é r i t é , c ' é t a i t une admirable exposition, mais q u i , pas plus que les p r é c é d e n t e s , ne nous permettait de percer l'énigme Degas, de c o n n a î t r e u n homme q u i ne s'est jamais confié à personne, dont l a vie p r i v é e reste m y s t é r i e u s e et plus encore le processus p a r lequel cet aristocrate promis aux plus faciles succès mondains a p u devenir u n m a î t r e d'avant-garde. S i arbitraire q u ' i l puisse p a r a î t r e , le rapprochement que je fais aujourd'hui entre l u i et Corot montre que le génie, quelque forme q u ' i l prenne, ne saurait se r é d u i r e à de vaines formules. Les secrets de l'art restent i m p é n é t r a b l e s .
G E O R G E S C H A R E N S O L