Marwan Attalah, Catherine Viens, Mathieu Boisvert, Claude-Yves Charron
Le Québec et la région Indo-Pacifique : un focus sur l’Inde
Document de recommandations politiques | Avril 2022
Résumé exécutif
Dans un contexte marqué par d’importants réalignements géopolitiques à l’échelle mondiale, le gouvernement québécois insiste fortement, dans sa Stratégie territoriale pour l’Indo-Pacifique, sur la consolidation de son action en Asie. Parmi les pays de la région, l’Inde est considérée comme un État stratégique, au coeur des phénomènes géopolitiques qui caractérisent le 21e siècle. Elle fait partie du G20 en raison de sa croissance économique; elle est un géant démographique et elle est au centre des tensions avec la Chine pour la restructuration des routes commerciales, du développement et du contrôle des nouvelles technologies, sans compter la lutte pour l’accès aux minéraux critiques. Par ailleurs, avec la Chine, elle produit aussi le plus grand nombre de personnes diplômées de la planète dans le secteur de l’ingénierie. Enfin, la diaspora indienne est extrêmement active.
Dans ce document, nous analysons la stratégie québécoise dans la région, en portant une attention toute particulière sur l’Inde. Concrètement, nous répondons à l’appel du gouvernement du Québec de mieux saisir la complexité de cette région du monde en présentant de manière synthétique, mais exhaustive, l'Inde contemporaine et nous évaluons le potentiel du pays comme acteur géopolitique et économique incontournable des prochaines décennies et comme futur partenaire privilégié. De là, nous identifions quatre recommandations que nous considérons centrales pour l’approfondissement de la place du Québec dans l’Inde d’aujourd’hui.
Le Québec et la région Indo-Pacifique : un focus sur l’Inde
Document de recommandations politiques | Avril 2022 2
Contenu
Résumé exécutif 1
Faits saillants 2
La nécessité d’un engagement dans la région indo-pacifique : un Québec qui se démarque 3
Le Québec en Inde 4
L’Inde sous-estimée : focus sur cette “mosaïque d’États” 5
Le fédéralisme indien 6
Changement paradigmatique : le BJP au pouvoir 7
L’Inde et ses voisins 8
Politique étrangère sous Narendra Modi 9
L’Inde, futur d’un géant asiatique ? 10
Recommandations : pour un Québec proactif face à une Inde en plein essor 13
Faits saillants
• Le gouvernement du Québec a devancé le Canada en formulant une stratégie politique axée sur la région Indo-Pacifique;
• L’objectif principal de sa stratégie est d'accroître sa diplomatie d’influence comme tremplin vers le développement de liens économiques plus forts;
• L’Inde est d’une importance cruciale dans la région en raison de son poids démographique (1,3 milliard d’habitants) et économique (2e économie d’Asie, 3e économie mondiale);
• C’est un pays clé avec lequel le gouvernement du Québec gagnerait à déployer une diplomatie qui va au-delà de la sphère purement économique pour devenir un partenaire de choix dans la région.
Le Québec et la région Indo-Pacifique : un focus sur l’Inde
Document de recommandations politiques | Avril 2022 3
La nécessité d’un engagement dans la région indo-pacifique : un Québec qui se démarque
Le Québec s’est démarqué des autres provinces canadiennes et du gouvernement fédéral1 par l’adoption de sa stratégie territoriale pour l’Indo-Pacifique, publiée en décembre 2021, région qu’il qualifie de « nouveau centre de gravité géopolitique et économique de la planète ». Selon lui, « [c]’est aussi au sein de cette vaste région, forte de perspectives de croissance importantes, que les efforts de coopération seront des plus nécessaires en matière de développement durable et de lutte contre les changements climatiques » (p.
25).
Elle s’inscrit directement dans le virage économique amorcé par la province dans ses relations internationales avec l’adoption de la Vision Internationale du Québec, en 2019 : « Le Québec: fier et en affaires partout dans le monde! »2. En plus de mettre de l’avant une diplomatie économique, le gouvernement souhaite renforcer ce qu’il nomme sa diplomatie d’influence : affirmer la spécificité et l’autonomie du Québec sur la scène internationale afin de renforcer ses relations. Ultimement, cela lui permettra d’assurer une meilleure mise en œuvre de ses stratégies économiques, en mobilisant son influence comme un levier pour les entreprises québécoises.
Le déploiement de cette diplomatie d’influence en Indo-Pacifique est complexe et requiert une excellente connaissance du terrain et des cultures locales. Présent depuis 1973 avec l’ouverture d’une représentation au Japon, le Québec y compte aujourd’hui 9 représentations : une Délégation générale à Tokyo au Japon, quatre bureaux en Chine, soit à Beijing, Shanghai, Quingdao et Shenzhen, un bureau dans la région administrative spéciale de Hong Kong, un à Séoul en Corée du Sud, un à Singapour et finalement, un à Mumbai en Inde. Le Québec estime qu’il « manque de connaissance à son égard », notamment en raison des « différences culturelles et linguistiques » qui la rendent « compliquée » à saisir aux yeux des Québécois. À ce sujet, une stratégie régionale s’avère nécessaire, mais pose effectivement les risques d’homogénéiser une région qui est plutôt extrêmement hétérogène. C’est ce qui nous amène à recommander que le Québec soit aussi proactif d’un point de vue situé et qu’il renouvelle son action dans un pays clé : l’Inde.
1 Tout porte à croire que le gouvernement fédéral dévoilera sous peu sa propre stratégie sur l’Indo-Pacifique : https://ras- nsa.ca/fr/publication/vers-une-strategie-canadienne-en-indopacifique-que-retenir-des-exemples-americains-et-europeens/
2 Ministère des Relations internationales et de la Francophonie, (2019). Le Québec : fier en affaires partout dans le monde! Vision internationale du Québec, Gouvernement du Québec. Disponible en ligne : https://cdn-contenu.quebec.ca/cdn- contenu/adm/min/relations-internationales/publications-adm/politiques/PO-vision-internationale-Quebec-FR-
MRIF.pdf?1602012436
«
[…] le gouvernement souhaite renforcer ce qu’il nomme sa diplomatie d’influence : affirmer la spécificité et l’autonomie du Québec sur la scène
internationale afin de renforcer
ses relations.
»
Le Québec et la région Indo-Pacifique : un focus sur l’Inde
Document de recommandations politiques | Avril 2022 4 Avec son 1,3 milliard d’habitants, elle constitue un septième de la population mondiale, est la deuxième économie la plus importante d’Asie, et le Fonds monétaire international estime à 9 % la croissance de son économie en 2022, même en considérant l’impact potentiel du variant Omicron3. Plus encore, sa population est extrêmement jeune et dynamique, surtout comparé à la Chine qui fait face au vieillissement de sa population et à
un renouvellement peu important. En Inde, les 18-29 ans représentent près de 22 % de la population indienne selon les dernières données de 2021. Concrètement, cela représente plus de 261 millions de personnes. Il est par ailleurs estimé qu’en 2022, 43,82% de cette population a moins de 24 ans (CIA Factbook). De plus, selon Statistique Canada, le Canada abrite la huitième plus grande diaspora indienne au monde et les Canadiens
d’origine indienne sont l’une des communautés qui se développent le plus rapidement au pays.
Alors que les fortes concentrations se trouvent en Ontario et en Colombie-Britannique, celles en Alberta et au Québec sont en pleine croissance. Les données provenant d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada indiquent que le nombre d’Indiens devenus résidents permanents au Canada est passé de 39 340 en 2016 à 80 685 en 2019, une augmentation de plus de 105 %.
Le Québec en Inde
Même si le Québec a besoin de consolider sa présence et son influence dans le sous-continent, la province a déjà reconnu le potentiel du pays et assure une présence diplomatique en Inde depuis près de 15 ans maintenant. Dans la lignée de la signature de l’accord de coopération Québec- Maharashtra en 20064, l’ouverture du Bureau du Québec à Mumbai en 2008 a concrétisé la volonté du gouvernement de renforcer sa présence dans le sous-continent indien. La création de ce poste en Inde, énoncé dans le plan d’action 2006-2009 du MRIF, s'inscrit dans la stratégie internationale du Québec souhaitant une réorientation des ressources vers des pays clés, et en particulier en Asie.
Bien que ses objectifs soient triples, à savoir la facilitation des échanges commerciaux et des investissements, la promotion de l'éducation et le rayonnement de la culture québécoise, entre 2008 et 2021, le gouvernement du Québec a surtout mis de l’avant des projets de nature économique. Le Bureau a malgré tout été actif sur des projets liés à l'éducation et à la culture, en organisant de nombreux événements et rencontres tels que la projection de films pour le mois de la francophonie ou des webinaires avec des partenaires universitaires québécois et indiens. On
3 Fonds Monétaire International, (mars 2022). India. En ligne : https://www.imf.org/en/Countries/IND
4 Pour consulter l’appel à projets de coopération bilatérale Québec-Maharashtra : https://www.quebec.ca/entreprises-et- travailleurs-autonomes/aide-financiere/appels-projets-international/quebec-maharashtra
«
[L’Inde] constitue un septième
de la population mondiale, est la
deuxième économie la plus
importante d’Asie, et le Fonds
monétaire international estime à
9 % la croissance de son
économie en 2022.
»
Le Québec et la région Indo-Pacifique : un focus sur l’Inde
Document de recommandations politiques | Avril 2022 5 note également la création en 2012, en collaboration avec le Conseil des arts et des lettres du Québec, d’un poste de résidence en recherche et création à Mumbai.
Depuis la nomination de l’actuel directeur du Bureau en septembre 2019, le Québec s’est démarqué par sa volonté de développer et de consolider les trois volets de sa stratégie pour assurer une présence
québécoise plurielle et durable en Inde. Toutefois, en raison des contraintes budgétaires, le Bureau a souvent donné la priorité à
des dossiers à caractère commercial, au détriment de projets plurilatéraux. Cette orientation se voit même au niveau de la composition du Bureau de Mumbai où plus de la moitié du personnel travaille sur les affaires économiques ou avec Investissement Québec. Cette pression budgétaire explique également la difficulté à appuyer de nouveaux projets qui ne soient pas fondamentalement économiques.
Pour surmonter ces difficultés, le Bureau a souvent coopéré avec des organismes tels que les Alliances françaises en Inde (Bombay, New Delhi, Pune, Bangalore, Pondicherry), l'Institut français en Inde ou l'Institut indo-canadien Shastri. Même si le Bureau doit continuer à favoriser ses partenariats, il doit aussi pouvoir développer de nouveaux projets de manière plus autonome. En raison des importantes opportunités commerciales et en matière d’innovation en Inde ainsi que de la position stratégique du pays dans l’Indo-Pacifique, plusieurs pays comme la France, le Royaume-Uni, le Japon et l'Allemagne, mais aussi les États-Unis, ont été très actifs dans le pays tant au niveau diplomatique qu'économique. Dans les dernières années, d’autres provinces canadiennes, notamment l’Alberta (New Delhi), la Colombie-Britannique (New Delhi, Mumbai, Chandigarh) et l’Ontario (New Delhi, Mumbai) ont aussi ouvert des bureaux dans le pays. Dans les salons technologiques et industriels, la concurrence est donc rude.
C’est pourquoi, le Québec doit continuer à se démarquer en Asie du Sud en continuant ses missions commerciales, mais aussi se donner les moyens et les ressources pour davantage faire valoir ses particularismes : son histoire singulière, sa langue et ses spécificités culturelles. En poursuivant une diplomatie plurilatérale, le Québec pourra continuer à se présenter en tant que nation jeune, dynamique et innovante et comme partenaire de choix pour l’Inde.
L’Inde sous-estimée : focus sur cette “mosaïque d’États”
Souvent présenté comme la plus grande démocratie au monde, ce géant d’Asie du Sud se démarque autant par sa taille, 3,287 millions de km², que par sa population, d’environ 1,38 milliard en 2022. Le pays qui s’étend d’Ouest en Est le long de la vallée de l’Indus, et du Nord au Sud, des confins himalayens jusqu’au détroit de Palk, partage ses frontières terrestres avec sept pays : le Népal, le Pakistan, le Bhoutan, le Myanmar, l'Afghanistan, la Chine et le Bangladesh.
« […] le Québec doit […] se donner les moyens et les
ressources pour davantage faire valoir ses
particularismes: son histoire singulière, sa langue et ses
spécificités culturelles. »
Le Québec et la région Indo-Pacifique : un focus sur l’Inde
Document de recommandations politiques | Avril 2022 6 Bordée par la mer d’Arabie et le golfe du Bengale, avec plus de 7000 km de côte, l’Inde occupe une place stratégique dans la région sud-asiatique. Depuis son indépendance en 1947 après deux siècles de domination britannique, le gouvernement indien s’est efforcé de bâtir une société plurielle édifiée sur des principes démocratiques forts et basée sur un multiculturalisme, une diversité linguistique et un pluralisme religieux de fait. Ce choix est inscrit dans la Constitution, dans laquelle l'Inde est proclamée République démocratique, séculière, souveraine et socialiste5. Le fédéralisme indien
Sur le plan administratif, la structure du fédéralisme et parlementarisme indien a été fortement influencée par le système établi par le Raj britannique. Depuis la scission du Jammu-et-Cachemire en 2019, ce régime fédéral est composé de 28 États et 8 Territoires de l'Union qui sont constitués sur une base linguistique. En termes de compétences, ces États gouvernés par un ministre en chef disposent de pouvoirs législatifs et administratifs ainsi que de prérogatives fiscales limitées. En raison de la diversité du sous-continent indien et des particularismes régionaux, la structure fédérale repose sur l'interdépendance et la coopération entre l'État central et les États régionaux.
Cependant, ce régime a aussi été qualifié d'asymétrique et même de « quasi-fédéral » en raison de sa forte centralisation, instaurée initialement pour préserver l'unité nationale.
Dans un premier temps, la centralisation a également été mise en œuvre à des fins de planification économique pour cette nation émergente. Néanmoins, dans les années 1980 et 1990, en raison de la corruption endémique, de la pauvreté persistante et de l'abandon de la planification économique socialiste, l'Inde a commencé à entreprendre une nécessaire décentralisation politique et fiscale. Ce processus est allé de pair avec l'adoption de mesures de libéralisation économique qui ont joué un rôle clé dans le développement de l'économie indienne, notamment en permettant d’augmenter les investissements étrangers. Cette transition a permis à l'Inde de devenir, au début des années 2000, l’une des économies à la croissance la plus rapide au monde (7,3 % par an de croissance du PIB réel de 1997 à 2017). Malgré un ralentissement à partir de 2017 et une baisse en 2020 où le PIB réel a enregistré une chute de 8%, la Reserve Bank of India a prévu que la croissance du PIB en 2022-2023 reviendra à son niveau antérieur et le dépassera sous peu.
Par ailleurs, le pays est une véritable mosaïque de cultures et de religions : 79,80 % de la population pratique l’hindouisme (966 millions) selon le dernier recensement de 2011, 14,23 % des Indiens sont de confession musulmane (172 millions), 2,3 % (2,7 millions) sont chrétiens et 1,72 % (28 millions) sont sikhs. Le pays compte aussi des populations sikhes, des bouddhistes, des Jains et plusieurs autres religions qui représentent respectivementmoins de 2 % de la population, ce qui équivaut néanmoins à 25 millions de personnes6.
5 Les termes « secular » et « socialist » n’apparaissent dans la constitution indienne qu’après le quarante-deuxième amendement de 1976. Ces changements ont été initiés sous la gouvernance d’Indira Gandhi (1966-1977; 1980-1984). Site du gouvernement - Préambule de la Constitution indienne (En date du 26 novembre 2021). En ligne : https://www.india.gov.in/my- government/constitution-india
6 Les données sont tirées du dernier recensement national qui date de 2011. Ainsi, à ce moment, l’Inde comptait environ 1,25 milliard d’habitants. Le pourcentage est donc attribué sur cette population, et non sur celle d’aujourd’hui. Le recensement prévu en 2021 a été reporté en 2022.
Le Québec et la région Indo-Pacifique : un focus sur l’Inde
Document de recommandations politiques | Avril 2022 7 De plus, en vertu de la huitième annexe de la Constitution, l'Union reconnaît 22 langues nationales, les plus parlées étant l'hindi, le bengali, le marathi et l'anglais. Il existe en outre 121 autres langues cataloguées mais non reconnues officiellement par cette annexe, et les dialectes régionaux se comptent par milliers. Le territoire de l'Union de Pondichéry, ancien comptoir commercial français, considère par exemple le français parmi ses langues officielles.
On y retrouve également plusieurs peuples autochtones, connus sous le nom collectif d’ādivāsis (8,6 % de la population nationale, soit environ 104 millions de personnes)7. Dans la constitution indienne, ils sont catégorisés sous les annexes V et VI comme des tribus répertoriées et, contrairement aux droits dont ils bénéficient constitutionnellement, les régions où on retrouve des peuples autochtones manquent pour la plupart de support de l’État. Sans vouloir homogénéiser ces peuples qui vivent tous des réalités très différentes, la majorité se retrouvent dans des lieux géographiques riches en ressources naturelles et en minéraux précieux et se trouve donc au cœur des enjeux de développement qui confrontent le pays. L’Inde est par exemple quatrième en termes de réserve de charbon et plus de 70 % de toute son électricité provient de cette énergie8. Ces réserves se retrouvent surtout dans des États où vivent les communautés autochtones, comme le Jharkhand, l’Odisha et le Chhattisgarh.
Des tensions importantes subsistent entre les communautés hindoues majoritaires et les autres communautés minoritaires, sikhes ou chrétiennes par exemple. Les dissensions entre les personnes de confession hindoue et musulmane sont celles qui se sont transposées en conflits importants. Le pogrom contre les personnes musulmanes dans l’État du Gujarat en 2002 en est un exemple concret. Alors ministre en chef de l’État, Narendra Modi a été accusé dans cet événement d’avoir participé activement à l’exacerbation des tensions entre les deux communautés, créant des émeutes et causant la mort de près de 2000 personnes de confession musulmane. C’est d’ailleurs un des événements qui a donné le ton de la politique nationale de Modi, élu à la tête du pays en 2014.
Changement paradigmatique : le BJP au pouvoir
Sur le plan interne, le parti historique du Congrès a occupé une place centrale dans la politique indienne durant toute la seconde moitié du XXe siècle. Après l'indépendance, sous la direction de Jawaharlal Nehru, ce parti a joué un rôle déterminant dans le développement de l'Inde moderne.
À partir des années 1970 et 1980, on assiste toutefois à une prolifération des partis régionaux et
7 Les données sont tirées du dernier recensement national qui date de 2011.
8 Kröger, Marcus. (2020). Iron Will: Global Extractivism and Mining Resistance in Brazil and India. Ann Arbord: University of Michigan Press.
« […] l'Inde a commencé à entreprendre une nécessaire décentralisation politique et fiscale.
Ce processus est allé de pair avec l'adoption de
mesures de libéralisation économique qui ont
joué un rôle clé dans le développement de
l'économie indienne.
»
Le Québec et la région Indo-Pacifique : un focus sur l’Inde
Document de recommandations politiques | Avril 2022 8 une communautarisation de la politique interne le long de lignes religieuses et identitaires9. Ces dynamiques ont participé à affaiblir le parti du Congrès. Hégémonique pendant près d’un demi- siècle, marqué par la dynastie Nehru-Gandhi, le parti du Congrès a marqué le paysage politique indien. En ce sens, la victoire du parti nationaliste le Bharatiya Janata Party (BJP) aux élections législatives de 2014 a amorcé un changement paradigmatique dans le pays.
Le second triomphe du BJP et du Premier ministre Narendra Modi en 2019 n'a fait que confirmer ce virage et la pérennisation d’un nationalisme hindou dans la politique fédérale. Le BJP est un parti relativement jeune, créé en 1980 par la droite nationaliste hindou. Son objectif initial était de proposer une ligne politique plus modérée que les autres organisations de la droite nationaliste tout en gardant le tissu idéologique hindou et en ayant l’ambition à long terme de devenir une alternative au Congrès. Une ambition que le BJP a plus que largement réalisée. Cette prétention initiale à une posture politique nationaliste mais modérée n’a pourtant que peu duré. Par conséquent, bien que l'administration Modi fut célébrée lors de ses deux dernières victoires, de multiples contestations et controverses ont éclaté ces dernières années sous ce gouvernement, en particulier concernant l'application de politiques restrictives en matière de citoyenneté à travers la Loi d'Amendement sur la Citoyenneté (CAA)10, la mise en place du Registre National des Citoyens (NRC), l’islamophobie structurelle, la démonétisation et les lois de libéralisation agricoles. Toutefois, les élections législatives en cours semblent déjà indiquer que le BJP sera reconduit en pouvoir en 2024, le parti a notamment obtenu une victoire écrasante dans l’État de l’Uttar Pradesh, le plus peuplé du pays.
L’Inde et ses voisins
En termes de politique extérieure, l'Inde avec Nehru à sa tête a d'abord insisté dans un contexte de guerre froide sur la coexistence pacifique avec les pays frontaliers, et le non-alignement.
Cependant, l'affrontement de 1962 avec la Chine et les multiples guerres indo-pakistanaises (1947-1948; 1965; 1999) ont amené l'Inde à revoir ses positions. Afin d’assurer sa place en Asie, l'Inde a été contrainte de se positionner délicatement entre la Russie et les États-Unis. Néanmoins, cette situation l’a poussée à développer son propre programme nucléaire militaire. L’Inde effectue son premier essai à Pokharan en 1974 et devient, au cours des années 1990, une véritable puissance nucléaire pour affirmer sa politique de sécurité. Sur le plan intérieur, le pays a également été confronté à de multiples problèmes de sécurité comme le conflit persistant au Cachemire et le mouvement Khalistani (groupe sécessionniste sikh). C’est pourquoi, au cours des dernières années, l’Inde a mis l’accent sur le développement de ses aptitudes en matière de prévention et de lutte contre le terrorisme en intensifiant sa coopération au niveau international, avec l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), et intérieur, entre le fédéral et le provincial.
9 Granger, Serge. et al. (dir.). L’Inde et ses avatars : Pluralité d’une puissance, (pp. 17-50). Montréal : Presses de l’Université de Montréal.
10 Viens, Catherine et Devika Misra. (10 juin 2020). Les femmes musulmanes s’élèvent contre le nationalisme hindou en Inde. En ligne : https://theconversation.com/les-femmes-musulmanes-selevent-contre-le-nationalisme-hindou-en-inde-133114
Le Québec et la région Indo-Pacifique : un focus sur l’Inde
Document de recommandations politiques | Avril 2022 9 À partir des années 1990, avec la libéralisation de son économie et l'évolution du contexte géopolitique dues en partie à la dissolution de l'Union soviétique, l'Inde a remodelé sa politique étrangère pour affirmer sa place à l’international. À la suite de la crise économique de 1991, le gouvernement indien a entrepris une réforme commerciale et économique à grande échelle et, en 1994, a lancé sa politique du « Look East » afin de renforcer ses liens commerciaux, militaires et diplomatiques avec les puissances asiatiques11. Le pays adopte une politique axée sur le commerce et tente d'accroître les investissements directs étrangers (IDE), notamment ceux des pays de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (ANASE). Ces changements ont aussi signifié un rapprochement avec les États-Unis en termes de
coopération économique et stratégique en raison d’intérêts bilatéraux. Celui-ci est néanmoins resté inachevé en partie en raison du souci de l'Inde de conserver son indépendance stratégique. Les gouvernances d’Atal Bihari Vajpayee (1998-2004) et de Manmohan Singh (2004-2014) sont donc marquées par ce mouvement du non-alignement vers le multi- alignement.
Pour concrétiser ses aspirations en matière de développement, il était devenu impératif d'intégrer le pays dans l'économie mondiale et de bâtir en conséquence des nouveaux partenariats12. Après son
arrivée au pouvoir en 2014, le premier ministre Narendra Modi a continué dans cette voie tout en essayant notamment de donner une image plus affirmée de l'Inde à l'international. Il a également renforcé les relations avec ses partenaires stratégiques, tels que les États-Unis, la Chine et le Japon. Le gouvernement a par ailleurs abandonné le « Look » au profit du « Act East » pour marquer le rôle plus proactif de l'Inde vis-à-vis de ses voisins, notamment les membres de l'Association sud-asiatique pour la coopération régionale (ASACR) comme le Népal et le Bhoutan, et de l’ANASE. L'Inde a aussi participé à la création de la Nouvelle banque de développement avec les BRICS en 2014.
Politique étrangère sous Narendra Modi
La Doctrine Modi en matière de politique étrangère pourrait se résumer en trois points : stimuler la croissance économique de l'Inde, miser sur le soft power et affirmer la position du pays sur les plans politique et militaire. Modi a cherché à rendre l'Inde attrayante pour les investisseurs étrangers en renforçant la confiance dans le marché intérieur, en particulier dans les secteurs manufacturier et numérique. En termes de soft power, l'administration Modi a insisté sur la
11 Saint-Mézard, Isabelle. (2013). « L’Inde en Asie du Sud ». Dans Granger, S. et al. (dir.). L’Inde et ses avatars : Pluralité d’une puissance, (pp. 17-50). Montréal : Presses de l’Université de Montréal.
12 Ian Hall, « Multialignment and Indian Foreign Policy under Narendra Modi », The Round Table 105, no 3 (3 mai 2016): pp. 271-286.
« [L’Inde] a également renforcé les relations avec ses partenaires stratégiques, tels que les États-
Unis, la Chine et le Japon. Le gouvernement a par ailleurs abandonné le « Look » au profit du
« Act East » pour marquer le rôle
plus proactif de l'Inde vis-à-vis de
ses voisins. »
Le Québec et la région Indo-Pacifique : un focus sur l’Inde
Document de recommandations politiques | Avril 2022 10 promotion du patrimoine culturel de l'Inde, en comptant particulièrement sur la grande diaspora indienne pour asseoir cette politique. Ainsi, son gouvernement a joué un rôle dans la proclamation du 21 juin comme Journée internationale du yoga par les Nations Unies, mais aussi dans le déploiement de la diplomatie bouddhiste auprès des organisations religieuses régionales, en soulignant le rôle de l'Inde comme berceau de cette tradition. En termes d'affirmation, la protection des frontières et la modernisation des forces armées sont devenues des préoccupations majeures du gouvernement. Les importations dans ce domaine venant des États- Unis, d'Israël et de la France sont en hausse. Par ailleurs, même si sa part diminue, la Russie a été le premier partenaire dans le domaine de la défense. Un accord a d’ailleurs été signé en octobre 2018 pour l’achat de cinq unités du système de missiles S-400, pour 5 milliards de dollars. Dans le contexte actuel, ce partenariat pourrait s’avérer problématique compte tenu de l'ostracisation dont le pays fait actuellement face en raison de la guerre en Ukraine. Néanmoins, l’Inde semble vouloir profiter de la situation pour tisser des partenariats particuliers avec le pays, notamment pour l’achat de pétrole et de gaz. En 2020, sur les 175,9 millions de tonnes de pétrole brut total importé par l'Inde, 60 % proviennent des pays du Golfe, et seulement 1 % de la Russie13.
De plus, la concurrence et les tensions indo-chinoises, qui se traduisent par de récentes escarmouches militaires avec la Chine aux frontières occidentale et orientale (2020-2022), mais aussi par une rivalité commerciale liée principalement à l'initiative des Routes de la Soie, Belt and Road (BRI), ont poussé l'Inde à investir dans son armée afin de sécuriser ses frontières et ne pas perdre son avantage concurrentiel sur l'océan Indien. Pour ces raisons, le pays a intensifié sa participation au Dialogue quadrilatéral pour la sécurité (QUAD) avec l'Australie, le Japon et les États-Unis. De multiples exercices navals quadrilatéraux ont été menés ces dernières années, dans l'océan Indien et dans le Pacifique occidental. Dans l’ensemble, l'Inde cherche donc à jouer sur de multiples fronts de manière à réduire sa dépendance à l'égard des pays tiers pour sa sécurité et à acquérir une plus grande autonomie.
L’Inde, futur d’un géant asiatique ?
Depuis le début de son premier mandat, Modi a mis l'accent sur le développement de l'Inde et principalement de son économie. L'ambition du pays est de devenir la 3e puissance économique mondiale d'ici 2030. Pour atteindre cet objectif, de multiples programmes ont été instaurés afin de faciliter les investissements étrangers, de renforcer les capacités en matière de commerce et de créer un environnement favorable au développement entrepreneurial. Le slogan de Modi «
13 La Presse indienne - Mint (2022, 21 mars) India says oil import from Russia less than 1% of total, sees rise from US. En ligne : https://www.livemint.com/news/india/india-says-oil-import-from-russia-less-than-1-of-total-sees-rise-from-us-
11647879310979.html
« La Doctrine Modi en matière de
politique étrangère pourrait se
résumer en trois points : stimuler la
croissance économique de l'Inde,
miser sur le soft power et affirmer
la position du pays sur les plans
politique et militaire. »
Le Québec et la région Indo-Pacifique : un focus sur l’Inde
Document de recommandations politiques | Avril 2022 11 Make in India » est devenu un véritable programme national visant à stimuler le secteur manufacturier d'ici 2022 (révisé à 2025). D’autre part, un Programme d'incitation à la production (PLI) a été introduit en 2020 pour certains secteurs stratégiques, comme l'électronique, et planifiait d'améliorer les chaînes d'approvisionnement ainsi que les technologies de production de masse dans le pays en offrant des remises fiscales ou des concessions de droits de douane pour les entreprises disposées à augmenter leur production dans ces domaines stratégiques14. Ces incitations visent à renforcer les industries essentielles, comme le domaine pharmaceutique, qui avec des entreprises comme Sun Pharmaceutical Industries Ltd ou Divi's Laboratories, est le plus grand fournisseur de génériques au monde. Ce programme a ensuite été étendu à d'autres secteurs comme l'automobile, les télécommunications, l'acier, le textile ou même les produits alimentaires.
L'accent a également été mis sur le numérique. Au cours des 25 dernières années, les technologies de l'information (IT) et les services basés sur les technologies de l'information (ITES) ont connu un incroyable essor en Inde15. Ce secteur est passé de 1,2% du PIB en 1998 à 8% en 2020. Le pays est aussi devenu une véritable plateforme de repérage deservices (sourcing)16. En 2019-2020, l'Inde représentait 55 % du marché mondial pour le sourcing. Pour les entreprises internationales, cette externalisation tient aussi à la force du bassin d'emploi dans l'industrie des logiciels et des services dans le pays. On a également assisté à une multiplication des centres de recherche et développement (R&D) dans le pays. Le Microsoft India Development Center a été créé à Hyderabad en 1998 et le IBM Research India a été créé la même année. Au cours des trois dernières décennies, Bangalore, dans l'État méridional du Karnataka, a accédé au rang de « Silicon Valley indienne ». On y a vu s'implanter des entreprises telles que Google, Cisco, Adobe Inc, Oracle, Amazon ou Samsung R&D mais aussi des sociétés indiennes, comme Tata Technologies, Wipro et Infosys, qui ont acquis une notoriété sur la scène mondiale17. Grâce à leur initiative favorable aux entreprises, à la présence d'institutions universitaires et de travailleurs qualifiés, Chennai et Bangalore sont devenues des pivots industriels et technologiques clés. Ces dernières années, l'Inde est également passée du statut de back-office technologique à celui de hub en plein essor pour le développement de nouvelles technologies comme l'intelligence artificielle (IA), la cybersécurité et l’infonuagique (Cloud). Le gouvernement indien a reconnu la nécessité de soutenir cette industrie. Encourager l'innovation, attirer les investissements et créer des emplois sont les objectifs principaux18.
14 Site du gouvernement indien – Invest India. Production Linked Incentive (PLI) Schemes in India. En ligne: https://www.investindia.gov.in/production-linked-incentives-schemes-india
15 Presse indienne – The Times of India (2021, 1 février) India, Science, and Technology in the 21st century. En ligne: https://timesofindia.indiatimes.com/blogs/scientifically-trended/india-science-and-tec
16 Site du gouvernement indien – India Brand Equity Foundation (IBEF) (2021, décembre). Infographics on IT Industry & BPM in India.
En ligne: https://www.ibef.org/industry/information-technology-india/infographic
17Reji K. Joseph, Biswajit Dhar, et Akoijam Amitkumar Singh, « FDI in R&D in India: An Analysis of Recent Trends ». Working Paper, Institute for Studies in Industrial Development.
18Samir Saran et Vivan Sharan, «The future of the Indian workforce: A new approach for the new economy », Occasional Paper, Observer Research Foundation, 21 mars 2018.
Le Québec et la région Indo-Pacifique : un focus sur l’Inde
Document de recommandations politiques | Avril 2022 12 Cette posture en faveur du « made in India » et du « export from India » a également été encouragée par la volonté des dirigeants de rendre l'Inde davantage autosuffisante. Le Premier ministre Narendra Modi, dans une perspective à la fois nationaliste et libérale, a su insister sur ce point. Dans son discours du 12 mai 2020, Modi a présenté un programme économique spécial de 20 millions de roupies (10 % du PIB indien) pour lutter contre la pandémie, mais aussi rendre le pays autonome et autosuffisant. Cette vision, baptisée « Atmanirbhar Bharat », repose sur cinq piliers : la promotion de l'économie, la réalisation de projets infrastructurels pour faire avancer l'Inde dans la modernité, la transition du pays vers l'ère numérique grâce à un système social et politique digitalisé, la valorisation du potentiel de la démocratie indienne et le renforcement de la chaîne de l'offre et de la demande. Avec ces mesures, l'Inde, qui a connu une importante contraction de son PIB d'environ 6,6 % au cours de la période 2020-2021, espère transformer les défis en opportunités19. La pandémie a
considérablement perturbé l'activité économique dans le pays, avec une hausse du chômage, notamment pour les travailleurs migrants, les pertes de vies humaines, les retards dans la chaîne d'approvisionnement, des ralentissements dans la production et la distribution agricoles (un secteur qui représente 42 % de l'emploi total).
Au niveau énergétique, l’Agence internationale de l’énergie prévoyait en 2021 que la part du charbon dans la production d’électricité en Inde devrait baisser de près de moitié d’ici 2040. Cela s’expliquerait notamment en raison des efforts du pays de se tourner vers les énergies renouvelables, dont l’énergie solaire qui pourrait atteindre les 31 % de la part du
marché. Le premier ministre indien a effectivement fait la promesse à la dernière conférence sur le climat d’atteindre la neutralité carbone en 2070. Toutefois, ce n’est pas dans cette direction qu’il semble de fait se diriger. En 2020, le pays a lancé une vente aux enchères de 41 nouvelles parcelles de terre pour l’exploitation du charbon qui, si exploitées en pleine capacité, pourraient augmenter la part du charbon dans l’électricité du pays à 30 %. D’un côté, cela répond à des enjeux importants dans le contexte où près de 400 millions de personnes n’ont pas accès aux services de base et à de l’électricité et permettrait de réduire la dépendance du pays envers les importations d’autres ressources. De l’autre, cela soulève des inquiétudes en termes de pollution et de respect des droits humains, en raison de l’emplacement des réserves et des déplacements souvent forcés qu’impose leur exploitation.
19 Presse indienne – The Indian Express (2021, 31 aout) Explained: India’s GDP fall, in perspective. En ligne : https://indianexpress.com/article/explained/india-gdp-gdp-fall-7-3-per-cent-in-perspective-modi-govt-coronavirus-economy- 7338852/
« [La vision] Atmanirbhar Bharat », repose sur cinq piliers : la promotion de l'économie, la réalisation de projets infrastructurels (…), la transition du pays vers l'ère numérique grâce à un système social et politique digitalisé, la valorisation du potentiel de la démocratie indienne et le renforcement de la chaîne de l'offre et de la demande. »
Le Québec et la région Indo-Pacifique : un focus sur l’Inde
Document de recommandations politiques | Avril 2022 13 Finalement, il faut souligner que le gouvernement du BJP fait face à quelques revers depuis le début de son mandat de Premier ministre. En novembre 2016, Modi a rapidement mis en œuvre un programme de démonétisation, présenté comme un moyen de lutter contre la corruption et le marché noir, en interdisant les billets de 500 et de 1000 roupies. Cette manœuvre a été faite sans tenir compte de la place de l'économie informelle en Inde. Les petites entreprises et les travailleurs journaliers ont été particulièrement touchés par cette mesure, et la croissance économique a reculé pendant les deux trimestres qui ont suivi sa mise en œuvre. De plus, elle n’a pas atteint ses objectifs en termes de lutte contre la corruption, car elle reposait sur le postulat erroné concernant les modes du financement illicite. Cette mesure illustre l'approche verticale de Modi, qui cherche souvent davantage à faire avancer son programme politique et conforter son image d'homme d'action, que d’évaluer les conséquences de ses politiques avant leur application.
Par ailleurs, la tentative de libéralisation du secteur agricole, avec les « Three Farm Bills » en 2020, a entraîné des manifestations massives20. Le gouvernement a historiquement joué un rôle dans le maintien des prix à un certain niveau grâce à un système de subventions. La dérégulation du marché aurait pu avoir des conséquences désastreuses pour les personnes agricultrices et travailleuses rurales. En Inde, l'agriculture constitue une source directe de subsistance pour plus de la moitié de la population et joue un rôle important dans la sécurité alimentaire du pays. En outre, la pression est grande sur ce secteur qui est composé à 80% de « small farmers »21 qui sont confrontés à un endettement endémique depuis les années 1990. La contribution du secteur agricole au PIB n'a cessé de baisser, passant d’environ 40% en 1960 à 20% en 2020 (données de la Banque Mondiale). Les deux parties s'accordent à reconnaître que le système a besoin d'être réformé, mais le mouvement agricole a montré que ces lois n'étaient pas la bonne voie à suivre et celles-ci ont été retirées en novembre 2021.
Le potentiel de croissance de l'Inde est indéniable. Même s’il y a encore un long chemin à parcourir pour réaliser son ambition régionale et nationale, nous sommes d’avis que le Québec a tout intérêt à accroître ses liens avec ce pays.
Recommandations : pour un Québec proactif face à une Inde en plein essor
Cinq axes d’intervention ainsi qu’un axe transveral sont identifiés dans la stratégie du Québec. Le premier axe concerne le commerce extérieur et les investissements et reconnaît l’importance de bien connaître les marchés asiatiques avant que les entreprises puissent y connaître du succès.
L’axe deux aborde plutôt la question de l’innovation, de la recherche et de la formation. Pour celui-ci, c’est au niveau des technologies de l’information et de la communication ainsi que dans la production pharmaceutique que l’Inde se démarque. C’est sur l’environnement que porte l’axe
20 Viens, Catherine et Devika Misra. (30 octobre 2020). Les fermiers comme piliers de la nation indienne, vraiment ? En ligne : https://journal.alternatives.ca/Les-fermiers-comme-piliers-de-la-nation-indienne-vraiment
21 Personnes agricultrices qui cultivent des terres agricoles de plus d’un hectare et jusqu’à deux hectares, qui utilisent généralement des méthodes agricoles traditionnelles et qui empruntent aux « large farmers » ou à des prêteurs informels faute de ressources.
Le Québec et la région Indo-Pacifique : un focus sur l’Inde
Document de recommandations politiques | Avril 2022 14 d’intervention trois, mettant de l’avant l’économie verte et le développement durable. Le quatrième axe d’intervention se concentre sur l’attraction de talents et de main d'œuvre, où la culture, considérée comme « premier contact entre deux sociétés » (p. 21) s’avère finalement prioritaire comme domaine d’intervention. Puis, la stratégie territoriale conclut avec un axe transversal qui a toute sa place pour l’Indo-Pacifique : la jeunesse. En 2020, les jeunes de 0 à 24 ans représentaient près de 40 % de la population asiatique.
Recommandation 1 : Améliorer le statut diplomatique du Bureau du Québec à Mumbai
Les recommandations proposées dans ce document sont encadrées essentiellement par cette première recommandation qui invite le gouvernement du Québec à améliorer le statut de son bureau à Mumbai. L’amélioration de son statut diplomatique vers celui d’une délégation lui permettrait d’offrir des services et de développer des projets dans plusieurs secteurs (économie, éducation, culture, affaires publiques) et d’y exercer plus efficacement sa diplomatie d’influence.
Surtout, plus de ressources humaines et financières permettrait d’explorer les multiples facettes de l’Inde et de mieux y saisir la complexité de ses réalités sociopolitiques. Dans le cadre actuel, le Bureau de Mumbai avec son équipe, gère seul des projets sur l'ensemble du sous-continent ce qui semble trop limité au regard des enjeux qui traversent cet espace complexe. Ce changement de statut permettrait donc de recruter du personnel ainsi que développer de nouveaux projets, se donnant ainsi les capacités de plus largement créer des ponts sur les plans culturel et politique.
La province reste encore peu connue à l’étranger; pratiquer une diplomatie sur plusieurs tableaux pourrait donner de la visibilité au Québec en Inde et serait aussi bénéfique pour voir émerger, à terme, de nouvelles opportunités d’affaires.
Enfin, il faut souligner que sur les neuf bureaux et antennes du Québec dans la région, un seul est en Inde. Comparativement, quatre bureaux ont été ouverts par la province en Chine dans les dernières années, et un à Hong Kong. L’ouverture d’un bureau dans d’autres villes indiennes comme Chennai ou Bangalore pourrait donc être également envisagée. En tant que pivots industriels et technologiques clés, ces villes pourraient assurément servir de points tournants pour la recherche et la formation. Grâce à leur système d’éducation supérieure de qualité notamment dans le domaine des nouvelles technologies, avec des universités comme le Bangalore Institute of Technology (BIT) et l’Indian Institute of Science, et la création de nombreux incubateurs de jeunes entreprises innovantes (startups), ces villes sont devenues des pôles pour l’innovation. Cette proximité entre les entreprises indiennes, les entreprises multinationales (GAFA), les universités mais aussi les startups internationales a permis de favoriser un véritable écosystème en matière de R&D. L'ouverture d’un nouveau bureau dans l'une de ces villes pourrait donc être bénéfique pour le Québec pour se rapprocher au maximum de cet écosystème économique. Néanmoins, d’un point de vue budgétaire et organisationnel, ouvrir un Bureau supplémentaire avec une structure similaire à celui de Mumbai risque de limiter les actions du Québec à des actions économiques, négligeant ainsi l’accroissement de son influence et l’approfondissement des liens culturels, sociaux et politiques entre les deux. Avec l’ouverture d’un
Le Québec et la région Indo-Pacifique : un focus sur l’Inde
Document de recommandations politiques | Avril 2022 15 nouveau Bureau, le Québec devrait donc repenser de manière stratégique la structure organisationnelle de ses pôles en Inde pour répondre au mieux aux ambitions diplomatiques et économiques de la province.
Recommandation 2 : Accroître la collaboration entre le Bureau à Mumbai et la Délégation générale à Tokyo
Au cours des vingt dernières années, la coopération Indo-Japonaise a progressé de manière à devenir un pilier en Asie. Le Japon est le cinquième investisseur dans l'économie indienne, en particulier dans le secteur des nouvelles technologies. En effet, selon la National Association of Software and Services Companies (NASSCOM) et le think tank japonais Nomura Research Institute (NRI), 9,2 milliards de dollars US ont été investis en Inde depuis 2016 par les entreprises japonaises. Le Premier ministre japonais Shinzo Abe (2006-2007 ; 2012-2020) a insisté à de nombreuses reprises lors de ses visites en Inde sur l'avenir de la coopération indo-japonaise. Modi et Abe avaient déjà tissé des liens lorsque le premier était ministre en chef du Gujarat avant 2014.
De nombreux efforts ont été déployés pour développer un environnement des affaires propice au commerce et aux investissements bilatéraux. On note par exemple la création de l’India-Japan Business Leaders Forum (IJBLF) en 2007, la signature du Comprehensive Economic Partnership Agreement (CEPA) en 2011 et un accord de libre-échange. Cette relation s’est grandement accrue, dépassant la sphère économique pour entrer dans la coopération stratégique qui s’illustre notamment dans la participation au QUAD. Ce rapprochement s'inscrit aussi dans un contexte où ses relations avec la Chine vont dans la direction inverse, marquées par une exacerbation des tensions. Un des exemples les plus frappants concerne les affrontements militaires entre l’Inde et la Chine le long de la Ligne de Contrôle Effectif gardée par les troupes de chaque pays dans la vallée de Galwan au Cachemire en juin 202022. Face à cette augmentation des tensions et à la lumière des changements dans la balance de pouvoir dans l’Indo-Pacifique, la coopération dans le domaine de la sécurité entre le Japon et l'Inde a mis l'accent sur la consolidation de la paix et le maintien de la stabilité en Asie.
Dans cette optique, une collaboration accrue entre le Bureau de Mumbai et la Délégation générale de Tokyo serait donc stratégique. Le renforcement de la coopération entre ces deux postes permettrait de mieux tirer profit des opportunités d’affaires issus des partenariats Indo-Japonais mais aussi de se coordonner sur des enjeux culturels tels que la francophonie en Asie.
22 Pour en savoir davantage sur les enjeux entourant la région du Cachemire et himalayenne, nous vous invitons à écouter la conférence de Marwan Attalah « Luttes d’autodétermination dans l’Himalaya » dans le cadre des conférences-midi de l’IEIM. En ligne : https://www.youtube.com/watch?v=mjJImH31Tds ou encore de consulter le commentaire de carte : Viens, Catherine. (2022) « Région du Cachemire : ouverture vers une espace himalayen aux tensions multiples », Atlas géopolitique du monde contemporain, Édition Ellipses, pp. 74-77.
Le Québec et la région Indo-Pacifique : un focus sur l’Inde
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Recommandation 3 : Approfondir les connaissances sur l’Inde et l’Indo-Pacifique en améliorant la collaboration avec les universités québécoises
Ces dernières années, le Bureau a été particulièrement actif dans l'organisation de tables rondes, de conférences, colloques et de séminaires avec des universités indiennes dont : la SNDT Women University, Presidency University, Delhi University, Loreto College (Calcutta), Jamia Milia Islamia University, Institute of Indian Culture et Indira Gandhi Open University. Aussi, grâce également à la popularisation des réunions bimodales et virtuelles, plusieurs symposiums ont été organisés entre le Québec et l’Inde sur des sujets tels que Gandhi et le monde francophone, les questions de genre, l'enseignement du français et la francophonie ou la littérature québécoise. Les universités et les centres de recherche québécois, notamment l’École Nationale de l'Administration Publique, l’Université du Québec à Montréal, l’Université de Sherbrooke et l’Université Laval, se sont elles aussi mobilisées pour favoriser et poursuivre le processus de dialogue et d'échange avec le Bureau et les partenaires locaux. Pour ces raisons et comme cela a été clairement souligné dans la stratégie territoriale du MRIF pour l'Indo-Pacifique, nous pensons qu'il est devenu nécessaire de créer un poste de résidence scientifique en Inde à Mumbai ou dans un potentiel nouveau bureau. Ce poste serait consacré à la coordination des différents projets et partenariats académiques sur le territoire.
Dans la même lignée, nous soulignons l’importance de créer une Chaire sur les études asiatiques au Québec. Un grand nombre de départements, allant des sciences politiques à l'anthropologie en passant par les sciences des religions, ainsi que de professeurs au Québec travaillent sur l’Asie et collaborent avec des universités de cette région. Cependant, compte tenu de la variété des disciplines et des pays où sont menées des études, il y a peu de centres de recherche qui relient de manière multilatérale les différentes thématiques et chercheurs. Plus encore, il est impératif qu’une telle chaire ne soit pas limitée à l’Asie de l’Est ou à l’Asie du Sud-Est : l’Inde ne doit en aucun cas être laissée pour compte. La création d’une Chaire sur l'Asie permettrait donc de fédérer et valoriser l’expertise de nos chercheurs au Québec. Elle pourrait également collaborer avec l’Institut de la diplomatie du Québec dans la formation des futurs diplomates qui seront déployés en Asie et appuyer la relève étudiante.
Recommandation 4 : Miser sur la francophonie et le soft power québécois
D’après l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF), l'Asie comptait 1,7 million de personnes qui apprenaient le français comme langue étrangère en 2018. Selon ces mêmes données, l’Inde se démarque avec environ 500 000 apprenants du français au secondaire et aux études supérieures. La langue française occupe une place privilégiée dans le sous-continent, notamment en raison de l'implantation historique de comptoirs commerciaux français principalement au sud. Bien que le français ait progressivement cédé sa position de langue véhiculaire dans ces comptoirs, il est resté attrayant pour beaucoup d’Indiens. Le français détient encore aujourd’hui le titre de première langue étrangère étudiée en Inde. Le prestige associé au
Le Québec et la région Indo-Pacifique : un focus sur l’Inde
Document de recommandations politiques | Avril 2022 17 français en a également fait une langue privilégiée dans les écoles hôtelières. Mais ce n'est pas tout : en raison de l'établissement croissant de startups et d'entreprises francophones en Inde, l'apprentissage du français est devenu un moyen pour les diplômés et travailleurs en gestion comme en ingénierie de saisir des opportunités dans les entreprises françaises ou canadiennes établies dans le pays. Le français comme atout permet également de favoriser la mobilité des étudiants et des travailleurs vers l’Amérique du Nord et en Europe. La vitalité du français en Inde a été grandement maintenue grâce à des organismes tels que les Alliances françaises (15 à travers le pays), l'Institut Français en Inde mais aussi des associations locales telles que la Indian Association of Teachers of French (IATF) et l’Association of India Teachers of French (AITF).
L’apprentissage du français et le rayonnement des cultures francophones ont été les principales missions de ces organisations. AITF a notamment organisé en partenariat avec l’Association internationale des études québécoises (AIEQ) à Shimla (Himachal Pradesh) en 2017 un colloque sur les « Études québécoises en Inde et à l’étranger ». Par ailleurs, au niveau de la recherche de nombreuses universités à travers le pays ont des départements de français et d’études francophones. À l'Université Jawaharlal-Nehru de New Delhi, le Centre d'études françaises et francophones avec sa « Salle du Québec » est le plus important.
Le Bureau du Québec à Mumbai doit donc renouveler et accroître son implication dans les activités liées à la promotion de la francophonie comme vecteur de collaboration dans le sous- continent. Par exemple, l’Inde, tout comme le Québec, est un acteur clé dans la lutte aux changements climatiques et la francophonie peut devenir une courroie pour le développement de partenariats, notamment au niveau de la recherche. Cela pourrait contribuer à créer des ponts entre les deux pays lors des conférences internationales sur le climat. La langue peut dans ce contexte devenir porteuse de solidarité climatique. De plus, selon un rapport de 2018 du think tank indien Observer Research Foundation (ORF), d'ici 2030, l'Inde aura l'une des populations actives les plus jeunes du monde. La francophonie reste donc une voie privilégiée pour créer un dialogue avec cette jeunesse et développer un intérêt pour le Québec au niveau local. Par le biais d'une diplomatie d'influence et multilatérale, il est aussi impératif pour le Bureau de promouvoir les particularités historiques, linguistiques et culturelles québécoises au sein de la francophonie asiatique. Ce positionnement permettrait à la province de cultiver une certaine mobilité bilatérale entre étudiants et travailleurs indiens et québécois.
Le Québec et la région Indo-Pacifique : un focus sur l’Inde
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Institut d’études internationales de Montréal Université du Québec à Montréal
400, rue Sainte-Catherine Est Bureau A-1540, Pavillon Hubert-Aquin
Montréal (Québec) H2L 3C5 514 987-3667 [email protected] www.ieim.uqam.ca
Auteur.e.s
Marwan Attalah, candidat au doctorat en sciences des religions, UQÀM Catherine Viens, candidate au doctorat en science politique, UQÀM Mathieu Boisvert, professeur, Département des sciences des religions, UQÀM
Claude-Yves Charron, diplomate canadien en poste à Beijing (1987-89), Délégué général du Québec à Tokyo (2011-13), récipiendaire de l’Ordre du Soleil levant (2019) et fellow de l’IEIM