Thesis
Reference
Au cœur du social: le mariage dans le canton de Genève 1800-1880
DE MONTMOLLIN, Grazyna
Abstract
Cette thèse porte sur l'étude de la nuptialité dans le canton de Genève entre 1800 et 1880. Le mariage est un acte mettant en relation trois acteurs : les époux, la famille et la société. Les informations contenues dans les actes de mariage, principale source de ce travail, ont permis d'étudier l'évolution de la société genevoise durant le siècle de la modernisation des structures sociales, démographiques et économiques. Cette thématique a pu être approchée par les notions telles que l'âge au mariage, le choix de conjoint, la mobilité sociale, l'endogamie géographique et la solidarité familiale étudiées en comparant le monde rural, périurbain et urbain.
DE MONTMOLLIN, Grazyna. Au cœur du social: le mariage dans le canton de Genève 1800-1880. Thèse de doctorat : Univ. Genève, 2013, no. SES 819
URN : urn:nbn:ch:unige-307368
DOI : 10.13097/archive-ouverte/unige:30736
Available at:
http://archive-ouverte.unige.ch/unige:30736
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mariage dans le canton de Genève 1800-1880
THÈSE
présentée à la Faculté des sciences économiques et sociales de l’Université de Genève
par
Grażyna Ryczkowska de Montmollin
sous la direction de
prof. Michel Oris
pour l’obtention du grade de
Docteur ès sciences économiques et sociales mention histoire économique et sociale
Membres du jury de thèse:
M. Gilbert Ritschard, Professeur, président du jury M. Guy Brunet, Professeur, Université de Lyon, France M. Olivier Perroux, Docteur ès sciences économiques et sociales
Thèse no 819
Genève, 30 septembre 2013
La Faculté des sciences économiques et sociales, sur préavis du jury, a autorisé l’impression de la présente thèse, sans entendre, par-là, n’émettre aucune opinion sur les propositions qui s’y trouvent énoncées et qui n’engagent que la responsabilité de leur auteur.
Genève, le 30 septembre 2013
Le doyen
Bernard MORARD
Impression d'après le manuscrit de l'auteur
Table des matières
Résumé ... 6
Remerciements ... 9
Introduction ... 1
1. Les sources et leur production ... 15
1.1 L’acte de mariage ... 15
1.2 Données, périodisation, organisation du travail ... 17
1.3 La classification socioprofessionnelle ... 22
2. La transformation des structures sociales genevoises vue à travers les actes de mariage ... 29
2.1 L’histoire politique et géographique de Genève ... 29
2.2 L’évolution démographique de la population genevoise ... 37
2.2.1 La population ... 37
2.2.2 Les pyramides des âges et le sexe ratio ... 41
2.2.3 Le mouvement annuel des mariages ... 50
2.3 Bilan... 54
3. Un malthusianisme endurant : la démographie du mariage à Genève ... 55
3.1 De Malthus à Hajnal ... 55
3.2 Et Genève dans tout cela ?... 60
3.2.1 Le célibat définitif ... 60
3.2.2 L’âge moyen au premier mariage ... 61
3.2.3 Le rapport de masculinité ... 69
3.2.4 L’âge au premier mariage et le mouvement migratoire ... 70
3.2.5 L’âge au premier mariage et le statut social ... 75
3.2.6 L’âge au premier mariage et le groupe socioprofessionnel ... 81
3.3 Bilan... 86
4. Le choix de conjoint et ses contraintes ... 89
4.1 Le canton de Genève et son passé économique... 89
4.1.1 L’économie urbaine ... 89
4.1.2 Le développement économique de la banlieue ... 101
4.1.3 Le monde rural ... 107
4.2 Le canton de Genève et son histoire sociale ... 116
4.2.1 Les élites genevoises ... 116
4.2.2 La petite et moyenne bourgeoisie et les cols blancs ... 125
4.2.3 La Fabrique ... 131
4.2.4 Le bas de l’échelle sociale : les cols bleus et les sans qualification ... 136
4.3 L’homogamie matrimoniale ... 146
4.3.1 Quelques interrogations sur le concept d’homogamie ... 146
4.3.2 Méthodologie ... 155
4.3.3 Tel beau-père, tel gendre…. ... 157
4.3.4 Entre les deux pères ... 164
4.4 Les facteurs d’homogamie ... 172
4.5 Bilan... 177
5. Tel père, tel fils. La mobilité intergénérationnelle dans le canton de Genève ... 179
5.1 Quelques concepts à propos de la mobilité sociale ... 179
5.2 La méthodologie ... 181
5.3 Tel père, tel fils… ... 184
5.3.1 La Ville ... 184
5.3.2 La banlieue ... 187
5.3.3 La campagne ... 189
5.4 Une analyse des transitions sociales sur trois générations par les arbres d’induction ... 194
5.4.1 La ville ... 195
5.4.2 Périurbain ... 198
5.4.3 La campagne ... 200
5.5 La micro-histoire sociale : la mobilité vue à travers des généalogies .. 203
5.6 Bilan... 213
6. Les horizons géographiques du marché matrimonial genevois ... 215
6.1 Les systèmes migratoires ... 215
6.1.1 Méthodologie ... 220
6.1.2 Évolution de la population étrangère dans le canton de Genève ... 222
6.1.3 La discrimination des étrangers sur le marché de travail ... 250
6.2 Les immigrés face au mariage : l’endogamie géographique... 255
6.2.1 Méthodologie ... 257
6.2.2 L’endogamie géographique ... 258
6.3 Les facteurs d’endogamie ... 271
6.4 Bilan... 275
7. Le mariage et la sociabilité dans le milieu urbain ... 277
7.1 Les témoins dans la littérature ... 277
7.2 Quelle parenté ?... 280
7.3 Qui sont- ils ? ... 285
7.4 Les témoins et la provenance des époux ... 292
7.5 Les témoins et les origines sociales ... 304
7.6 La sociabilité professionnelle ... 313
7.7 Bilan... 316
Conclusion ... 321
Annexes ... 329
Annexes chapitre 1 ... 329
Annexes chapitre 3 ... 333
Annexes chapitre 4 ... 343
Annexes chapitre 5 ... 353
Annexes chapitre 6 ... 356
Annexes chapitre 7 ... 399
Bibliographie ... 411
Résumé
Cette thèse porte sur la nuptialité dans le canton de Genève entre 1800 et 1880. Nous avons dépouillé 8506 actes de mariage contractés devant l’officier d’état civil. La richesse de cette source est le nombre de personnes impliquées dans cette démarche à savoir deux époux, quatre parents et quatre témoins.
Les informations contenues dans ce document permettent d’étudier les structures sociales et démographiques d’une société à deux vitesses. En effet, le 19ème siècle est, au niveau européen, celui de la révolution industrielle et de la transition démographique qui ont débuté l’ère de la modernisation. Le canton de Genève est particulier à cet égard. Si en effet, il a bien connu la transition démographique, il a, en revanche, raté le démarrage industriel. Doté d’une structure artisanale (l’horlogerie et la Fabrique) et financière, il a tout de même connu un développement sans précédent, surtout durant la deuxième moitié du siècle avec les débuts de la deuxième révolution industrielle et la croissance du mouvement migratoire. Ce développement a surtout touché la Cité et sa banlieue ; la campagne, quant à elle, est resté figée dans ses structures économiques et sociales. Malgré l’apport migratoire considérable, elle est restée spectatrice de grands chamboulements sociaux qu’ont connus la ville et les faubourgs. Comment la nuptialité et les structures sociales ont-elles évolué dans ce monde touché par la modernisation du 19ème siècle ?
Les deux premiers chapitres explorent les caractéristiques démographiques de la société genevoise, une démarche nécessaire permettant de comprendre les changements profonds des structures sociales. Ils démontrent que la population genevoise a connu un développement de la population stable durant la première moitié du siècle et une croissance sans précédent à partir de 1850, due au mouvement migratoire. Nos études ont montré que Genève fait partie du Western European Marriage Pattern décrit par J. Hajnal (1965 et 1982) dont les composantes principales sont l’âge tardif au mariage, le célibat définitif élevé, le système familial nucléaire et le life cycle service. L’étude de l’âge au mariage selon le lieu de naissance des époux, selon leur statut socioprofessionnel et selon leur branche d’activité a permis de voir quels groupes en particulier sont « responsables » de ce retard de l’âge au premier mariage grâce à quoi nous avons introduit la question des structures sociales et du comportement des groupes sociaux face à une alliance.
La deuxième partie de ce travail entre dans le vif du sujet, dans le cœur du social. Notre objectif était d’étudier le comportement social face aux changements économiques et démographiques à travers l’homogamie sociale, la mobilité sociale, l’endogamie géographique et la solidarité familiale. La description de différentes classes sociales a permis de construire une hiérarchie sociale à la tête de laquelle régnaient les classes les plus aisées : l’élite, la petite
et moyenne bourgeoisie et les cols blancs. Les horlogers, une quasi-caste artisanale se trouve à la tête du monde des artisans, suivis des sans qualification. En étudiant les mariages homogames à travers deux couples : époux – beau-père et père – beau – père selon le statut social et la branche d’activité, nous avons dégagé des tendances d’évolution à travers le siècle et nous avons décrit la relation qui unit ces différents protagonistes. L’objectif était de savoir si la période du début de la modernisation était celle d’une plus grande fluidité sociale ou si, au contraire, certains groupes se sont repliés sur eux-mêmes pour se protéger de l’élément extérieur. La partie sur la mobilité sociale étudiée à travers la mobilité intergénérationnelle entre le père et le fils est un complément à ce chapitre. L’analyse via la méthode des arbres d’induction sur trois générations a permis de dégager les facteurs générationnels décisifs dans la transmission du statut social entre le père et le fils.
La caractéristique principale de l’Europe du 19ème siècle était l’accélération du mouvement migratoire, surtout à partir de la deuxième moitié du siècle.
Genève n’a pas échappé à ce phénomène, les étrangers sont devenus majoritaires à la fin du siècle. Nous avons consacré la première partie du chapitre 6 à la description du mouvement migratoire qui était également présent dans les parties rurales du canton. L’étude de la provenance des mariés a montré que le gros du contingent provenait des zones proches et que ces zones commencent à s’étendre, grâce au développement des moyens de transport, durant la deuxième moitié du siècle. Nous avons mesuré l’intégration des immigrés via le marché de travail et via le mariage. En ce qui concerne le premier, nous avons mis en évidence une discrimination des étrangers et l’existence de certaines spécialisations professionnelles selon la nationalité des époux et des épouses. L’étude de l’endogamie géographique a permis de mettre en évidence l’effet des structures et de la stratégie personnelle dans le choix de conjoint. Est-ce que la croissance numérique des étrangers a augmenté, ou au contraire, a fait diminuer le taux d’endogamie ? Nous l’avons étudié grâce aux différents indices d’endogamie (structurelle et pure) et de Prost. La régression logistique nous a permis d’isoler certains facteurs responsables des mariages endogames ou exogames.
La dernière partie de cette thèse porte sur l’intégration des mariés dans le tissu social via la présence de la famille parmi la parenté la plus proche et parmi les quatre témoins. A cause du manque de données fiables dans le cas de la banlieue et de la campagne nous avons été obligée à ne traiter que la ville.
L’objectif de ce dernier chapitre était de savoir si l’accroissement numérique des immigrés durant la deuxième moitié du siècle a provoqué leur plus grand isolement. Les différentes analyses ont montré une diminution globale de la présence de la famille au moment des noces et une apparition de la solidarité
professionnelle. Notre objectif était de savoir quels groupes sociaux étaient les plus impactés par la solitude au moment du mariage.
Remerciements
Cette thèse est l’aboutissement de longues années de travail, interrompues par l’arrivée de mes deux enfants et mon déménagement dans le canton de Vaud qui a rendu plus difficile l’accès aux sources, aux ouvrages, à mes amis et collaborateurs. Grâce à l’encouragement de certaines personnes et malgré les conditions de travail difficiles, j’ai pu mener à terme cette aventure.
Ma reconnaissance va d’abord à Michel Oris, directeur de cette thèse, pour ses conseils, son aide, sa relecture patiente et son encouragement pour que je termine ce travail.
Je remercie également les membres du jury pour leurs remarques constructives lors de la pré-soutenance et leur aide précieuse lors des corrections. Un grand merci à Olivier Perroux pour la relecture de la partie historique et politique du chapitre deux et à Gilbert Ritschard pour son aide sur les parties statistiques.
Je tiens à remercier mon mari, Olivier, pour sa patience, ses encouragements et surtout pour ses compétences informatiques dans la mise en page de ce travail.
Cette thèse n’aurait pas vu le jour sans l’aide de Marie-Claude et de Pierre de Montmollin qui ont toujours été disponibles pour garder mes enfants, sans quoi cette thèse n’aurait pas pu être finie dans les temps.
Mes remerciements vont également à mes anciens collègues et à mes amis pour leur aide et leur soutien.
Introduction
« Tout mariage est donc une rencontre dramatique entre la nature et la culture, entre l’alliance et la parenté » (Lévi-Strauss 1949, 607).
Le mariage au cœur du social
Trois événements majeurs marquent la vie d’un individu : la naissance, le mariage et le décès. Les trois ont depuis longtemps fait l’objet des recherches des historiens, démographes ou anthropologues désireux de décrire les rouages des sociétés du passé. De ces trois transitions, le mariage est la seule pouvant être vraiment institutionnalisée, contrôlée, imposée ou interdite. Si tout le monde doit naître et mourir un jour, ceci n’est pas vrai pour le mariage.
C’est pour cette raison que dès le Moyen Âge, l’Église a lutté pour en prendre le contrôle, et ce avec succès car au plus tard à partir du 16ème siècle, les Églises, catholiques ou protestantes, ont imposé leur vision à travers des rituels, des lois, des interdits…
Pourquoi un tel intérêt pour un acte de vie qui unit deux personnes ? Parce que le mariage touche à deux dimensions essentielles et à leur articulation : la démographie et la société. Premièrement, dans les systèmes familiaux dits nucléaires, du point de vue démographique le mariage est le départ de la formation d’un nouveau ménage, d’une nouvelle unité sociale et économique.
En même temps, il marque le début de la vie féconde légitime, de la formation de la descendance du couple. Le moment de se marier, autrement dit l’âge au mariage, a le pouvoir d’influencer les réalités démographiques existantes.
Quelques célébrités ont marqué les recherches sur le pouvoir régulateur du mariage : R. Malthus (1798), J. Hajnal (1965, 1982/83), P. Laslett (1977) ou encore Wrigley et Schofield (1981) ont donné l’impulsion aux démographes qui ont étudié en profondeur les composantes et conséquences démographiques de la nuptialité européenne, du European Marriage Pattern.
Croire que le mariage n’est que l’affaire de deux personnes est un leurre. Que ce soit dans le milieu urbain ou rural, le mariage est un acte unissant deux familles, deux lignées : « il est le résultat d’un choix individuel tout en étant conditionné par le milieu socio-économique » (Jacquemin 1996, 107). Cet événement a donc le pouvoir de bouleverser l’ordre social existant. De nombreuses pistes de recherches ont été offertes par des équipes pluridisciplinaires, car le lien entre le mariage et la société concerne autant les démographes, que les historiens, les sociologues, les anthropologues, les ethnologues ou les généticiens. Plusieurs questions peuvent être abordées.
D’abord celle de l’alliance. Dans le passé, le prestige, le pouvoir, la terre, le patrimoine passaient de génération en génération. Le mariage constituait un
enjeu central pour ceux qui voulaient préserver, enrichir, agrandir leurs avoirs, qu’ils soient sociaux ou matériels. Les stratégies se centrent sur le choix de conjoint, puis se formalisent dans les contrats de mariage où la dot visait à contrôler l’héritage familial. La question du choix du conjoint et de l’homogamie a dès lors logiquement fait couler beaucoup d’encre que ce soit sous la plume des sociologues (Engels 1884, Schumpeter 1927, Weber 1924, Goode 1963 ou Girard 1964) ou ethnologues (Segalen 1972, 1980) ou encore des historiens et des démographes (Shorter 1977) (Widmer 1993, 5-16). La problématique de l’homogamie est vaste ; elle touche non seulement des notions telles que l’héritage, le patrimoine et la continuité des lignées, mais aussi la définition des classes sociales, leur formation et leur structuration générale sous forme de stratifications sociales. Même l’amour se questionne à travers les réalités socio-économiques et démographiques des sociétés étudiées.
Dans l’approche sociale, le mariage peut également être une source pour l’étude de la mobilité sociale. Cette dernière peut être approchée non seulement à travers le choix du conjoint mais aussi par la mobilité intergénérationnelle entre le fils et son père, car « dans une société stratifiée, en effet, la répartition des individus de chaque nouvelle génération dans la structure sociale ne se fait pas au hasard ; elle ne résulte pas d’une loterie » (Thélot 1982, 39). Le maintien du statut social à travers les générations, sa perte ou réussite ont également fasciné les chercheurs (voir par exemple Golby 1994 ou dans les études plus récentes le numéro des Annales de Démographie historique « Reproduction différentielle et dynamiques sociales », 2008). La famille est omniprésente dans un acte de mariage : les parents et les témoins apparaissent au côté des époux. Leur rôle est de consentir, d’attester, de témoigner. Les témoins ont autant attiré l’attention des historiens que les parrains ou marraines (voir de nombreux travaux de Gourdon). Leur présence permet d’étudier l’influence la plus proche des parents et de la parenté. Le mariage, acte simple d’apparence, fait ressortir des problématiques complexes et ne se limite pas à seule étude de l’âge au mariage.
Mais pourquoi l’étudier dans un contexte spécifique, le canton de Genève au 19ème siècle ? Le 19ème, siècle de la modernisation, est une période cruciale dans l’histoire de cette région. L’Europe de cette période est marquée par les révolutions industrielles. Elles ont eu un impact considérable en provoquant des changements économiques, mais aussi sociaux et démographiques.
L’émergence de nouvelles industries, de nouvelles classes sociales, l’explosion du mouvement de la population ont profondément modifié le visage de nos sociétés et ont préparé le 20ème siècle. C’est une période que l’on imagine peuplée par les cheminées des fabriques, par les migrants cheminant sur les routes avec leurs baluchons, par le train à vapeur, par la vitesse, le progrès et la
misère… Genève a échappé en partie à cette frénésie, elle a même raté sa première industrialisation ou plutôt elle a fait ce qu’elle a pu avec les matières qu’elle a eues à sa disposition. Le début du siècle est marqué également par un événement important : Genève est devenue suisse. Ceci impliquait l’acquisition de nouveaux territoires et l’intégration d’une nouvelle population, catholique.
Refuge pour les protestants depuis des siècles, la petite cité du bout du lac se transforme en un canton de la Confédération helvétique, canton qui a dû faire face aux problèmes liés à la mixité religieuse et même à la prédominance numérique des catholiques durant la deuxième moitié du siècle. Selon Reto Schumacher, la première moitié du siècle correspond à une ville proto- industrielle (Schumacher 2008, 173) avec pour l’essentiel de petites structures de production tournées vers le marché local. La première moitié du siècle est une transition entre l’ancien régime économique et la modernisation entamée tardivement, durant la deuxième moitié du 19ème siècle. Parallèlement, du point de vue démographique et social, le canton de Genève est doté de structures ambivalentes : « [Genève] est à cette époque probablement le seul endroit au monde où cumulent leurs effets au sein du même régime démographique et le malthusianisme traditionnel et le néo-malthusianisme moderne » (Oris et al., 2006, 1). En effet, sous l’emprise des pratiques du contrôle des naissances diffusées de l’élite à la masse déjà au 18ème siècle, l’essentiel de la croissance de la population se réalise grâce à l’apport migratoire (Oris et al. 2006, 1). De fait, dans nos travaux précédents nous avons conclu au maintien de l’âge tardif au premier mariage et à un haut pourcentage des célibataires définitifs élevé, marque du malthusianisme traditionnel (Ryczkowska 2003, Ryczkowska 2006).
De l’autre côté des murs, la campagne genevoise surprend par sa lenteur, son immobilisme et son manque de progrès. Cependant, elle n’échappe pas à l’arrivée des immigrés. Deux mondes distincts se présentent à nous : un milieu urbain en stagnation durant la première moitié du siècle et en ébullition démographique durant la deuxième moitié ; et un milieu rural aux structures inchangées. Dans quelle mesure la société fut-elle impactée par cette double réalité : urbaine et rurale ? Telle est l’une des grandes questions que nous nous sommes posée tout au long de ce travail.
Cette étude est l’aboutissement de plusieurs années de recherches. Elle reprend et prolonge le travail que nous avons effectué quelques années auparavant (Ryczkowska 2003). Ces premières investigations avaient pour but d’étudier à travers les actes de mariage les structures et mutations de la société urbaine, celle de la ville de Genève. Le projet d’élargir la zone de recherche nous a donné l’idée de poursuivre cette aventure nuptiale au-delà de la Cité et de construire un projet basé non seulement sur l’évolution historique croisée de l’économie, de la société et de la démographie, mais aussi sur la comparaison entre le monde urbain et rural du canton tout en tenant compte
de la naissance de la banlieue genevoise. Cette idée était séduisante, d’autant plus que les études comparatives entre la campagne et la Cité sont rares. Les démographes historiens analysant les structures et comportements démographiques ruraux au 19ème siècle sont rares et à notre connaissance aucun travail n’a été effectué sur la globalité du monde rural genevois.
Quelques études précieuses ont été menées sur l’une des communes protestantes, Jussy (Fioravanti, 1983 ; Nydegger 1985 ; Perrenoud 1989, 1993), et sur la banlieue (Zinnow 1997). De l’autre côté, la nuptialité a attiré attention de deux chercheurs : un démographe, A. Perrenoud pour l’ancien régime (1972) et un sociologue, E. Widmer (1993) pour le 19ème siècle, mais une vue d’ensemble manque.
L’objectif de ce travail est donc d’explorer « intimement » la société et ses évolutions en un siècle tourmenté, à travers les actes de mariage, dans l’optique d’une comparaison entre les différentes régions composant le canton de Genève. Cette étude est divisée en sept chapitres touchant à des problématiques différentes mais complémentaires. Le premier chapitre, intitulé
« Les sources et leur production », porte sur la nature des sources utilisées et sur l’usage qui en a été fait. Le deuxième chapitre, « La transformation des structures sociales genevoises vue à travers les actes de mariage », présente le contexte historique et démographique du canton de Genève. Nous ne nous sommes pas contentée de la description fournie par les ouvrages sur le canton de Genève ou la Suisse ; certaines informations contenues dans les actes de mariage nous ont permis de présenter des données originales sur quelques caractéristiques de la démographie genevoise. L’objectif de ce chapitre est d’introduire le contexte dans lequel la société genevoise a évolué durant le 19ème siècle. Le troisième chapitre, intitulé « Un malthusianisme endurant : la démographie du mariage à Genève », entre dans le vif du sujet. Après avoir décrit la théorie du European Marriage Pattern, nous l’avons transposée au cas du canton de Genève en appliquant des notions telles que le célibat définitif, le sexe ratio ou l’âge au mariage ; l’objectif a été de vérifier si la nuptialité genevoise correspondait à la théorie dont Malthus eut l’intuition et qui fut bien plus tard exposée par Hajnal.
Les quatre chapitres suivants nous conduisent au cœur de la société, dans son
« intimité » : l’homogamie, la mobilité sociale, l’endogamie et la sociabilité sont les mots-clés de cette partie du travail. Le chapitre quatre, « Le choix du conjoint et ses contraintes », explore les structures et classes sociales. Il commence par une analyse des rouages économiques, suivie par l’histoire sociale qui relate la destinée des différents groupes sociaux présents dans le canton en ce 19ème siècle. La deuxième section de ce chapitre est consacrée à l’étude de l’homogamie mesurée entre deux « couples » : époux - beau-père et entre les deux pères, respectivement de l’époux et de l’épouse. L’objectif
est de prendre la mesure de l’évolution des taux d’homogamie selon la périodisation en distinguant les périodes « anciennes », celles de la première moitié du 19ème siècle, des époques modernes de la deuxième moitié du siècle, mais également de scruter les composantes de l’homogamie autant selon le statut social que selon les branches socioprofessionnelles, en se souciant de la comparaison entre les différentes régions.
Le chapitre cinq, « Tel père, tel fils. La mobilité intergénérationnelle dans le canton de Genève », est le complément au précédent. Les deux étudient les moyens de changer de statut social, le premier par le mariage et le deuxième par le changement de profession par rapport au père. La question que nous avons posée dans ces deux contributions est de savoir si la mobilité sociale, qu'elle soit via le mariage ou le changement de l’occupation, était possible et si la période du début de la modernisation était celle de davantage de fluidité sociale, de plus d’opportunités pour trouver une meilleure vie. La méthode des arbres d’induction nous a permis d’approfondir notre analyse par l’étude de la transition du statut social sur trois générations. Quels facteurs générationnels influençaient la position sociale de l’époux ?
Le sixième chapitre, « Les horizons géographiques du marché matrimonial genevois », traite de la question des étrangers dans le canton de Genève. Le mouvement migratoire était responsable de la croissance de la population.
L’objectif ici fut double. Premièrement, contraster la population neuve en la comparant à celle des natifs. Deuxièmement, il introduit la notion de l’intégration des immigrés qui peut se faire par deux moyens : par le marché du travail ou par le mariage. Ce dernier, appelé l’endogamie, constitue la deuxième section du chapitre. Nous y exposons les différents taux d’endogamie dont le but est de différencier les raisons structurelles des facteurs personnels dans le choix de conjoint. La question de la relation entre les différentes régions sera approchée par la méthode des indices de Prost (1981) alors que la régression logistique contribuera à la connaissance des facteurs affectant l’endogamie géographique.
Le dernier chapitre de ce travail, « Le mariage et la sociabilité dans le milieu urbain », va clore cette étude. L’objectif de ce chapitre est d’expliquer à travers l’étude des parents et des témoins l’insertion sociale de la population étrangère dans le canton par rapport à celle des natifs. La question que nous allons poser est de savoir si l’augmentation croissante du mouvement migratoire rime avec leur isolement par rapport à la première moitié du siècle. Est-ce que les natifs étaient mieux entourés pendant les noces ? Est-ce que les différentes analyses font ressortir la relation que les époux avaient avec leur parenté la plus proche ? Nous y aboutirons par les analyses de la présence des parents durant les noces, par l’étude de la relation entre les époux et les quatre témoins requis pour le mariage.
Les sept chapitres présentés ci-dessus sont complémentaires et ont pour objectif d’atteindre le cœur du social. En commençant par les aspects techniques de la nuptialité, nous allons glisser vers les études de la société, de la place que l’individu avait au sein de sa famille, au sein des hiérarchies ancrées dans la profession et l’origine géographique. Bien évidemment, la source des actes de mariage seule ne suffit pas pour atteindre une compréhension complète d’une société. Les époux sont jeunes la plupart du temps, se trouvent au début de leur carrière et il ne faut surtout pas oublier la masse qui n’a pas pu se marier et qui échappe à notre étude. Cependant, les actes étant riches en informations, ils fondent de solides progrès dans nos connaissances.
Pour parvenir à nos fins, nous avons utilisé des méthodes statistiques simples et accessibles au commun des mortels. Les analyses bivariées sont un moyen efficace pour décrire la société genevoise, les différents indices nous ont servi pour étudier l’évolution de l’homogamie ou de l’endogamie. Pour expliquer les facteurs influençant les mariages endogames ou homogames, nous avons utilisé la régression logistique et finalement, pour illustrer la transition du statut entre grand-père, père et fils, nous avons profité d’une méthode un peu plus originale - des arbres d’induction. Les chiffres et les tableaux décrivent, certes, les traits de la population, mais il est important de rappeler que derrière les chiffres se trouvent les individus. Une approche en microhistoire, semi- généalogique, nous a permis d’illustrer nos propos à l’aide de quelques exemples concrets.
Afin de mieux comprendre certaines notions et comportements nuptiaux, il est important de rappeler que le mariage a été défini par de nombreuses lois, d’abord par l’Église catholique, puis protestante.
La législation matrimoniale
C’est au Moyen Âge, avec le développement et la montée en puissance de l’Église catholique, que le mariage - tel que nous le connaissons aujourd’hui encore, a pris forme1. D’un acte civil, il est devenu un sacrement à partir du 12ème siècle et la législation matrimoniale est tombée, petit à petit, sous la houlette de l’Église (Bologne 1995, 135). À partir de cette période, la nouvelle doctrine sacramentelle s’est dessinée à travers trois principaux acquis: la compétence exclusive de l’Église, le consensualisme et les fiançailles. La première caractéristique remet dans les mains du clergé le soin d’officialiser le mariage ainsi que le divorce (auparavant la présence d’un prêtre n’était pas
1 Pour l’histoire du mariage au Moyen Âge se référer au J.-C. Bologne « Histoire du mariage en Occident », 1995, Hachette Littératures
obligatoire, son rôle se résumait à la bénédiction du lit nuptial et c’est le plus souvent le père qui unissait les deux jeunes). Le consensualisme entre deux époux, dont le rôle était de diminuer le nombre de mariages illicites, était très important pour l’Église. Cependant, cette pratique, qui ne nécessitait aucun consentement parental, a créé des troubles au sein de certaines familles, situations que l’Église n’avait pas prévues (Bologne 1995, 213). La montée des mariages clandestins l’a obligée à opter pour le mariage en tant qu’acte solennel (à l’église, en présence de la famille et de nombreux témoins) et en 1215, lors du concile de Latran, à introduire le triple ban. Pour la même raison, les fiançailles (largement pratiquées dans l’Antiquité et prohibées par l’Église au début du millénaire) sont revenues à la mode (Bologne 1995, 140-142). Le rôle de ces pratiques était bien publicitaire ; ils remettaient à la famille le pouvoir de contrôler les futurs époux. Dorénavant, le mariage se faisait en deux temps : d’abord les fiançailles (le uerba de futuro) et ensuite la cérémonie elle-même (uerba de proesenti). Beauvalet-Boutouyrie (1999, 101) résume très bien le rôle du mariage au Moyen Âge : « La tradition chrétienne, à la suite de Saint Paul, exalte l’idéal de virginité tout en justifiant le mariage par deux raisons essentielles : la crainte de ne pouvoir rester chaste dans le célibat (le mariage apparaît ainsi comme un remède à la concupiscence) et le désir d’avoir des enfants».
La Réforme
La réflexion sur le mariage était au cœur des pensées des Réformistes. En 1520 Luther refuse la définition sacramentelle du mariage (Bologne 1995, 137) et Calvin l’appuie en 1536 dans son Institution de la Religion chrétienne. Pour ce dernier, si l’Église a proclamé le mariage comme sacrement, c’était uniquement dans le but d’accaparer la législation matrimoniale (Beauvalet-Boutouyrie 1999, 102-103). Pour les protestants c’est aux autorités civiles de légiférer sur cette institution. Néanmoins, pour Calvin le mariage n’en est pas moins une institution divine : « Dieu a créé l’être humain, homme et femme, et les a bénis ; destinés à vivre ensemble ils sont donc complémentaires et l’état de mariage est saint par son origine » (Seeger 1989, 92). Les protestants n’enlèvent donc pas aux pasteurs tous leurs acquis, ce sont eux qui créent le véritable lien matrimonial en bénissant les unions (Bologne 1995, 216). Que ce soit chez Luther, Calvin ou Zwingli, le mariage reste un acte important ; au point même que ni la virginité, ni le célibat ne lui étaient plus considérés comme supérieurs dans leur vision. La Suisse est un cas intéressant, un pays religieusement mixte, il se caractérise par une multitude de lois qui varient d’un canton à l’autre et même d’une commune à l’autre. Les cantons catholiques ont défini leurs lois sur la base du Concile de Trente alors que les cantons protestants sont influencés par les grandes figures du protestantisme comme
c’est le cas de Zwingli dans les régions alémaniques, de Farel dans le canton de Neuchâtel ou de Vaud et de Calvin dans celui de Genève (Head-König 1993).
Dans le cas de Genève, les modalités de mariage furent décrites dans les Ordonnances sur le mariage, rédigées sous la direction de Calvin entre 1545 et 1547 et intégrées dans les Ordonnances ecclésiastiques en 1561 (Mottu-Weber 1997, 167).L’article 99 des Ordonnances fixe l’âge minimal au mariage à 18 ans pour les garçons et à 14 ans pour les filles. En outre, les femmes âgées de moins de 40 ans ne pouvaient pas prendre un époux ayant plus de 10 ans de moins qu’elles (art. 109 chap. III) et pour celles ayant plus que 40 ans, la différence ne pouvait pas dépasser 5 ans. Pour le sexe opposé, nous lisons « que l’homme ayant soixante ans passez ne puisse prendre fille ou femme en mariage moins agées de luy que de la moitié » (art. 105 chap. III). Si pour l’Église catholique, le consentement entre les deux époux était la condition pour officialiser le mariage, les protestants ont remis au centre l’accord des parents comme exigence pour célébrer les noces. Pour souligner l’importance de ce « droit naturel » (Bologne 1995, 142), ils ont mis l’accent sur les fiançailles, qui sont devenues officielles avec l’obligation de la publication des trois bans six semaines avant la célébration de l’union et la présence des témoins (Beauvalet- Boutouyrie 1999, 103). Chez les calvinistes le père avait droit de demander l’annulation d’un mariage célébré sans son consentement. Dans les Ordonnances, l’âge du consentement obligatoire a été fixé à 20 ans pour les garçons et 18 ans pour les filles (art. 100 chap. III), cependant les Édits civils ont rallongé cette période à 25 ans pour les deux sexes (art. 2 titre 12). Si le fils désobéissait en se mariant contre la volonté de son père, ce dernier avait le droit de le déshériter (art. 104 chap. III).
Pour les femmes, le mariage ne signifiait guère un quelconque changement de statut (à part le fait d’être appelée « madame »). Le mariage remplaçait la tutelle du père par celle du mari ; après leur union, les femmes « ne peuvent ester en jugement, contracter ou disposer de leurs biens, sans leur autorité » (art. 4 titre 11).
Le Code civil de 1804
Le 19ème siècle est celui de l’affirmation de la sécularisation de mariage. De nombreux pays tels que les Pays-Bas, l’Angleterre, la Suède, Naples ou encore la Hongrie, la Bavière et l’Autriche ont choisi de séparer l’acte civil du sacral et c’est bien le premier qui validait le mariage (Gaudemet 1987, 376-378). C’est surtout la période de la Révolution française qui a été à l’origine de cette vague de sécularisation et Genève, qui a fait partie de la république puis de l’empire français à la fin du 18ème siècle et tout au début du 19ème siècle, a bénéficié de l’un des plus grands acquis de la période napoléonienne, le Code civil imposé en 1804. Malgré les tentatives du gouvernement de la Restauration de créer un
Code Genevois, le Code napoléonien est resté en vigueur jusqu’en 1907, date de l’introduction du Code civil suisse.
Dans ce système normatif, en premier lieu, le mariage est bien une institution civile ; selon l’article 165, il doit être célébré devant l’officier civil du domicile de l’époux ou de l’épouse. L’acte de mariage élaboré par ce même officier devant les parties contractantes en est la seule preuve (art. 194). Le Code précise par ailleurs les conditions pour contracter le mariage. Premièrement, l’âge minimal est fixé à 18 ans révolus pour l’homme et 15 ans pour la femme (art. 144). Toutefois, une dispense pouvait être accordée pour motifs graves (art. 145). Deuxièmement, le consentement des parents est obligatoire jusqu’à 25 ans révolus pour l’homme et 21 ans pour la femme (art. 148). Ce consentement devait être donné par le père et la mère, mais lors d’un désaccord entre les deux, l’agrément du père suffisait (art. 148). Si les deux parents étaient morts ou dans l’incapacité de donner leur accord, c’étaient aux aïeux ou, à défaut, aux autres membres de la famille d’être appelés à consentir au mariage (art. 150). Cependant, les futurs époux qui avaient dépassé les âges indiqués ci-contre n’étaient pas entièrement libres de convoler à leur guise et les articles de 151 à 154 expliquent la marche à suivre qui nous paraît fort compliquée, mais qui laissait une porte de sortie à ceux qui voulaient à tout prix braver l’accord parental. En effet, les enfants étaient tenus de demander par un acte formel le conseil à leur père et mère ou les aïeux jusqu’à 30 ans pour les hommes et 25 ans pour les femmes. Si le consentement ne pouvait pas être obtenu, l’opération devait être renouvelée deux fois, de mois en mois, et un mois après le troisième acte, le mariage pouvait être célébré envers et contre tout. Cette procédure était appelée les « sommations respectueuses ». À partir de la trentaine, il suffisait d’attendre un mois pour pouvoir convoler. L’accord parental était pris au sérieux par Napoléon : les parents absents pendant la cérémonie devaient passer devant deux notaires (ou un notaire accompagné de deux témoins) pour pouvoir prouver leur consentement. Si l’enfant était naturel ou orphelin sans aucune famille, un tuteur ad hoc était nommé et c’est lui qui prenait le relais de la famille (art. 159).
Une fois les documents réunis et les consentements accordés, les futurs élus pouvaient passer à la célébration du mariage, également définie dans le Code civil. Avant de prononcer le traditionnel « oui », deux publications devaient être affichées à huit jours d’intervalle (art. 63) dans les communes où habitaient les deux parties. C’est à ce moment que les intéressés pouvaient déposer un acte d’opposition et tant que l’officier d’État civil n’avait pas reçu de main-levée, il ne pouvait pas célébrer de mariage sous peine d’une amende ou même d’un emprisonnement (art. 67). La célébration avait lieu dans la maison communale en présence de quatre témoins (apparentés ou non) (art. 75) ; l’officier faisait lecture aux parties de différentes pièces en demandant à la fin le traditionnel
« oui » et en dressant devant eux l’acte de mariage qui contenait les informations suivantes (art. 76) :
• Les prénoms, noms, professions, âge, lieux de naissance et de domiciles des époux ;
• La confirmation de la majorité des époux ;
• Les prénoms, noms, professions et domiciles des pères et mères ;
• Le consentement des pères et mères, aïeux et aïeules, et celui de la famille, dans le cas où ils sont requis ;
• Les actes respectueux ;
• Les publications dans les divers domiciles ;
• Les oppositions, s’il y en a eu ; leur main-levée, ou la mention qu’il n’y a point eu d’opposition ;
• La déclaration des contractants de se prendre pour époux, et le prononcé de leur union par l’officier public;
• Les prénoms, noms, âge, professions et domiciles des témoins, et leur déclaration s’ils sont parents ou alliés des parties, de quel côté et à quel degré.
Il est important de souligner le nombre de documents que les mariés devaient soumettre pour pouvoir convoler (les actes de naissance, les extraits de publications, le cas échéant les actes de décès des parents ou sinon, leur consentement, voire d’autres encore), ce qui pouvait retarder les noces. Dans le cas de l’impossibilité de présenter un document requis, les démarches devenaient compliquées et longues. Par exemple, les articles 70 à 72 du titre II du Code civil informent de la procédure nécessaire pour remplacer un acte de naissance manquant. Dans ce cas précis, l’intéressé devait présenter un acte de notoriété délivré par le juge de paix du lieu de naissance « L’acte de notoriété contiendra la déclaration faite par sept témoins de l’un ou de l’autre sexe, parents ou non parents, des prénoms, nom, profession et domicile du futur époux, et de ceux de ses père et mère, s’ils sont connus ; le lieu, et, autant que possible, l’époque de sa naissance, et les causes qui empêchent d’en rapporter l’acte […] » (art. 71). Ensuite « l’acte de notoriété sera présenté au tribunal de première instance du lieu où doit se célébrer le mariage. Le tribunal, après avoir entendu le commissaire du Gouvernement, donnera ou refusera son homologation, selon qu’il trouvera suffisantes ou insuffisantes les déclarations des témoins, et les causes qui empêchent de rapporter l’acte de naissance » (art. 72).
Le divorce est une autre pièce maîtresse du Code, car il est décrit en 77 articles (229-306, 4 chapitres du titre VI du livre I). Comme dans le cas du mariage, il
pouvait avoir lieu seulement avec un consentement mutuel des deux époux.
Trois causes légales le rendaient facile à accomplir : l’adultère de la femme ou l’entretien d’une concubine au domicile conjugal, la condamnation à une peine infamante, des excès, sévices ou injures graves (Dufour 1987, 401). Si le divorce est devenu un phénomène fréquent après la Révolution française, le Code civil, par l’imposition de longues et difficiles procédures a provoqué sa chute d’une façon importante après 1804.
Les lois genevoises de 1816, 1821 et 1824
Le désir du gouvernement de la Restauration était bien et bel l’établissement d’un nouveau code civil, mais l’essai s’est soldé par un échec et par la conservation du Code de Napoléon. Cependant, entre 1816 et 1824 trois législations « aux principes, sinon contradictoires, en tout cas singulièrement différents » ont été dictées (Dufour 1987, 221). Ces trois législations tournaient essentiellement autour de la laïcisation du mariage, de la bénédiction nuptiale et du mariage mixte2. Elles résultaient de la nouvelle situation dans laquelle s’est retrouvée Genève après 1815 : un canton religieusement mixte faisant partie de la Confédération. Le gouvernement de la Restauration aurait voulu rétablir le régime d’Église d’État et de République chrétienne que la Ville avait connu depuis Calvin (Dufour 1987, 224-225). Cependant, le rattachement des communes catholiques a changé l’équilibre entre les groupes confessionnels et les garanties diplomatiques promises lors des différents traités en 1815 ont donné au territoire genevois une « allure différente de celle de l’ancienne République calvinienne » (Dufour 1987, 225). Dorénavant, le gouvernement était obligé de respecter l’Église catholique et sa volonté de restaurer le mariage en tant qu’un sacrement, alors qu’au fond il désirait réadapter des vieux Édits Civils et des Ordonnances Ecclésiastiques. En gardant le Code civil, il a tout de même tenté à trois reprises de modifier la législation en essayant de préserver tous les protagonistes de cette histoire.
C’est le Consistoire protestant qui a fait la demande et qui a proposé le contenu de la loi adoptée par le Conseil d’État en 1816. Trois articles ont été proposés et acceptés dans lesquels le Consistoire demande le : « […] 1°) rétablissement des annonces, suivant nos anciennes Ordonnances ecclésiastiques et préalablement à la formalité civile du mariage ; 2°) à déclarer la bénédiction
2 Les lois suisses sous l’Ancien Régime ont mis de nombreuses entraves au mariage mixte comme la perte du droit de bourgeoisie, la confiscation des biens ou l’interdiction de séjour pour les deux époux. C’est le concordat de 1812 et de 1818 (ratifié par Genève en 1819) qui a réglementé la question des mariages mixtes. Les renvois furent plus difficiles, néanmoins les cantons catholiques continuaient leur politique d’interdiction de cette pratique. Il faudra attendre la loi de 1850 pour que les entraves au mariage mixte soient jugées inconstitutionnelles (Head- König 1997, 164- 166).
nuptiale nécessaire dans tous les cas ; 3°) à autoriser le Conseil d’État à dispenser au besoin, et sur le préavis des Pasteurs du quartier, de celles des autres formalités civiles qui seraient trop onéreuses ou trop difficiles à remplir »3. Comme la nouvelle loi implique le mariage en deux temps : « celui des promesses, dûment publiées par l’autorité ecclésiastique, et celui de la bénédiction nuptiale, indispensable à la validité de l’union » (Dufour 1987, 231), elle aurait dû contenter aussi bien les catholiques que les protestants.
Cependant, le clou de discorde tenait dans l’art. 13 de ladite loi qui stipulait que le Conseil d’État avait droit de dispenser des publications dans l’Église et de la bénédiction nuptiale également, ce qui plaçait les publications religieuses sous l’autorité civile, chose inacceptable pour les catholiques qui sabotèrent l’application de la loi en refusant de faire les publications requises ou de donner une bénédiction lors d’un mariage mixte ou de celui d’un divorcé (Dufour 1987, 233). Cependant, pour ménager la chèvre et le chou, le Conseil d’État ne donnait que rarement des dispenses de publication et il refusât de dispenser les mariages mixtes, ce qui n’a pas plu, cette fois-ci, aux autorités de l’Église protestante. D’où les nouvelles délibérations qui ont conduit à l’élaboration de la nouvelle loi, celle du 26 décembre 1821.
Pour cette nouvelle loi, l’origine est à chercher, encore une fois dans la demande du Consistoire. L’avis a été demandé, cette fois-ci, aux professeurs de droit Bellot, Girod et Rossi qui ont présenté leur projet à la Commission du Conseil d’État (Dufour 1987, 236). Représentant les deux religions, ils ont proposé de séparer le civil du religieux ; le premier vice de la loi de 1816 était, selon eux, la restauration du lien entre ces deux derniers. Pour eux, le mariage relevait surtout et uniquement du Droit civil et ils le considéraient comme un contrat civil dont la régulation appartenait à l’État alors que la bénédiction nuptiale, accessoire (et qui est tout de même proposée par l’officier d’État civil), découlait du pouvoir ecclésiastique et devait être régie par ses lois (Dufour 1987, 237). En résumé, les auteurs de cette loi ont proposé de revenir au Code civil de 1804, en vigueur dans la France Restaurée. Même si le mariage civil résolvait le problème du mariage mixte, son application portait préjudice aux autorités catholiques et à celles qui avaient fait confiance à la République genevoise lors du Traité de Turin. Le retour au Code civil a plus que froissé l’Église catholique en nette opposition contre quelques règles telles que certains empêchements au mariage par exemple la consanguinité4, le divorce ou encore le mariage mixte. Le gouvernement genevois s’est vu, une fois de
3 AEG, Pièces annexes des Registres des Conseils, R.C. 1816, J.C., n° 10, fol. 312, vol. I., cité par Dufour 1987, 229.
4 Une dispense peut être accordée selon le Code au mariage entre l’oncle et la nièce ou la tente et le neveu.
plus, montré du doigt et a été obligé de légiférer sur le problème des unions mixtes et sur le caractère du mariage.
Le projet initial de la nouvelle loi proposait le retour à l’obligation de la bénédiction nuptiale et à l’interdiction de divorce dans tout le canton (cette idée fût proposée par les conservateurs François d’Ivernois et des Arts).
Cependant, une commission fût nommée (Bellot et Rossi en faisaient partie) qui a proposé à son tour une nouvelle version de loi qui ne fût qu’une dérogation à celle de 18215. Ils ont demandé le retour à l’obligation de la bénédiction nuptiale uniquement pour les mariages catholiques célébrés dans les communes cédées par le Traité de Turin. Les autres conditions de validation du mariage, comme la majorité, le consentement des parents ou encore la présence des quatre témoins, n’ont pas été touchées par les changements (Ruchon et al., 1956, 83).
La constitution fédérale de 1874
Après la loi de 1824, c’est la Constitution fédérale de 1874 qui a bouleversé l’ordre établi par le régime français.
Les conséquences de la nouvelle Constitution sur la loi maritale ont été traitées par Ernest Naville en 1880 dans un fascicule paru dans la Bibliothèque Universelle. Il y cite l’article 54 de ladite Constitution que nous tenons à reproduire (Naville 1880, 488) :
« Le droit au mariage est placé sous la protection de la Confédération.
Aucun empêchement au mariage ne peut être fondé sur des motifs confessionnels, sur l’indigence de l’un ou de l’autre des époux, sur leur conduite, ou sur quelque autre motif de police que ce soit. Sera reconnu comme valable dans toute la Confédération, le mariage conclu dans un canton ou à l’étranger, conformément à la législation qui y est en vigueur.
La femme acquiert par le mariage le droit de cité et de bourgeoisie de son mari.
Les enfants nés avant le mariage sont légitimés par le mariage subséquent de leurs parents.
Il ne peut être perçu aucune finance d’admission ni aucune taxe semblable de l’un ou de l’autre époux ».
Il ressort de cet article plusieurs changements « révolutionnaires » par rapport à la législation genevoise en vigueur. Premièrement, la querelle sur le caractère du mariage a été pour une fois résolue : ce dernier ressort des autorités de la Confédération et non ecclésiastiques ; le mariage reste un acte entièrement
5 L’essentiel de ces informations provient du travail de séminaire de pratique de la recherche en histoire des populations présenté par Mario Togni en 2001
civil. En même temps, le pouvoir cantonal a été également réduit, d’où l’interdiction de prélèvement des taxes auxquelles certains cantons ont eu recours pour limiter le nombre de mariages des pauvres moyennant une finance d’admission difficile à se procurer pour certaines couches de la population. Deuxièmement, toutes les entraves au mariage mixte, une autre pièce maitresse de dispute, ou avec des étrangers ont été enlevées. Les individus sont libres de choisir la personne de leur choix. Cependant, une mesure discriminatoire a été introduite pour les femmes ; celles qui se marient avec un étranger ou un ressortissant d’un autre canton prennent automatiquement le droit de cité et de bourgeoisie de leur mari.
Un autre changement « révolutionnaire » est celui de l’autorisation parentale comme condition préalable au mariage. La Constitution de 1874 libère les jeunes de la tutelle parentale, car l’accord des parents ou de la famille n’est nécessaire que jusqu’à leur 20ème année (Naville 1880, 480). Cette mesure pouvait avoir des conséquences importantes dans la société genevoise, traditionnellement attachée aux bonnes vieilles valeurs du siècle révolu. En plus, les jeunes étaient obligés à afficher les publications au plus tard 14 jours avant le mariage sans aucune obligation d’avertir leur famille de leurs projets.
Pour Naville, « A vingt ans, on est bien jeune encore, on a bien peu d’expérience de la vie ; un jeune homme et une jeune fille de cet âge, sous l’empire d’un sentiment un peu vif, risquent de prendre des résolutions fort inconsidérées » (1880, 490). En outre, la cérémonie, jusqu’à là solennelle, a été simplifiée à quelques phrases et le nombre de témoins réduit à deux. Le mariage est devenu à la fin du 19ème siècle une affaire de deux individus libres de choisir leur compagnon de vie. Selon Naville, la société genevoise n’était pas peut-être tout à fait prête à de tels changements : «Lorsqu’on s’occupe du mariage, il ne faut pas que la préoccupation des époux devienne exclusive, et fasse oublier la solidarité qui les relie à leurs ascendants et à leurs descendants.
La famille a toujours été considérée comme l’un des éléments essentiels d’une société bien constituée. Les législateurs suisses de 1874 ont-ils suffisamment réfléchi aux graves atteintes qu’ils portaient aux bases de cette institution ? » (Naville 1880, 496).
1. Les sources et leur production 1.1 L’acte de mariage
Comme son titre l’indique, l’objectif de ce chapitre est de présenter les sources et ce qui en a résulté à savoir notre base de données et son organisation. Pour approcher notre problématique, nous avons décidé d’entreprendre un travail fastidieux : le dépouillement des actes de mariage entre 1800 et 1880. Ces derniers font partie de l’état civil qui a pris naissance avec la Réforme. Ceci ne signifie pas que le Moyen Âge était pauvre en informations. Au contraire, selon Zurbuchen (1979, 30), il était possible de reproduire des lignées ascendantes des familles paysannes. Cependant, la véritable forme d’état civil contenant des registres de baptêmes, de mariages et de sépultures, sauvegardés jusqu’à aujourd’hui, a vu jour seulement au 16ème siècle. À Genève, les registres des baptêmes et des mariages étaient tenus par des ministres de culte alors que ceux des sépultures étaient dressés par les fonctionnaires de l’hôpital. Ceci était dû au caractère sacramentel des baptêmes et même si le mariage était une démarche civile, il restait néanmoins un acte religieux tandis que l’Église calviniste ne participait pas aux sépultures (Zurbuchen 1979, 24). Le problème des registres de baptêmes et de mariages résidait dans leur production.
L’enregistrement d’un événement se faisait par la remise d’un billet par les parents d’un enfant ou par les jeunes mariés. Ce billet contenait le nom, le prénom ainsi que la date de l’événement. Ces informations étaient ensuite transcrites dans le registre par les pasteurs. Comme ces derniers oubliaient assez souvent de le faire, ce système n’était ni efficace ni systématique.
Cependant, il a survécu jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. C’est vers 1775 que l’on remarque une innovation en matière de transcription qui donnera naissance à l’état civil tel que nous le connaissons aujourd’hui. Comme avant, les pasteurs étaient chargés d’enregistrer les baptêmes et les mariages, mais un fonctionnaire récupérait les fameux billets pour en créer des registres déposés à la Chancellerie (Zurbuchen 1979, 27). En même temps, il comparait les écritures et les complétait par ses propres investigations.
Plus tard, en 1794, la constitution genevoise a imposé les registres de naissance, différents de ceux des baptêmes, car reprenant les enfants morts avant d’avoir pu être baptisés. Le système a encore changé avec l’occupation française. À partir de 1798, c’était aux municipalités de tenir des registres, d’abord sur de grandes feuilles blanches et après sur les feuilles pré-imprimées que les fonctionnaires remplissaient au fur et à mesure6. C’est le Code civil de 1804 qui a décrit dans le Titre II Des actes de l’état civil des bases légales et la
6 Même si ces feuilles pré-imprimées étaient obligatoires, très souvent les fonctionnaires préféraient tenir leurs registres à la main.
façon de tenir les registres de l’État civil. Les actes étaient inscrits dans les communes par les officiers d’état civil dans des registres tenus à double : un exemplaire pour les archives de la commune et un autre pour le tribunal de première instance (art. 40 à 43). Dans le cas de perte du registre, c’était aux témoins de prouver qu’un événement avait eu lieu. Ces témoins étaient de sexe masculin, âgés au moins de 21 ans (art. 37).
En ce qui concerne les actes de mariage, les différentes notifications, par exemple un divorce, pouvaient être rapportées ultérieurement et notées sur les marges des documents. L’information sur les mariages contractés à l’étranger était également transcrite ainsi que les divorces, encore très peu nombreux. En plus, chaque registre était doté de la liste alphabétique (du nom de l’époux) se trouvant au début de l’ouvrage avec la date de l’événement, une pratique facilitant grandement les recherches.
Comme le système a fait ses preuves, il n’a pas été changé après la Restauration. Toutefois, dans les communes catholiques cédées par le Roi de Sardaigne (sur la Rive Gauche), le curé a gardé l’obligation de tenir les registres qu’il remettait ensuite à la Chancellerie alors que dans les communes de la Rive Droite (aussi bien protestantes que catholiques) ainsi que dans les anciennes communes protestantes de la Rive Gauche, c’était au maire de tenir les registres (Zurbuchen 1979, 30). Ainsi dans les communes de la Rive gauche nous avons à faire à un double registre (dans le cas des mariages) : celui des formalités civiles pour les mariages entre les catholiques et celui des actes de mariages pour les ressortissants protestants. Ceci dura jusqu’à la loi de 1861 qui a abrogé cette pratique et a mis tous les citoyens sur le pied d’égalité (Zurbuchen 1979, 29).
L’information la plus importante à tirer de ce bref historique est la systématisation et la bonne qualité des sources en général dont les démographes étudiant le 19ème siècle peuvent bénéficier. En ce qui concerne notre enquête, les actes de mariage, que ce soit pour la Ville ou pour ses communes, ont été regroupés aux Archives d’État de la Ville de Genève sous forme de registres ou de microfilms. Leur qualité, aussi bien dans le cas de la Ville que des autres communes, est très bonne même si de petites différences, non gênantes pour notre investigation, subsistent. Pour la Ville, vu le nombre d’habitants, chaque année un registre distinct ainsi que ses annexes étaient tenus séparément, alors que pour les plus petites communes, les naissances, les décès, les mariages ainsi que de nombreuses annexes se trouvent dans un seul registre, ce dernier englobant plusieurs années.
En ce qui concerne l’acte lui-même, une certaine stabilité se remarque à travers le siècle avec trois modèles généraux correspondant aux trois lois sur le mariage que nous avons décrites préalablement. Durant la période française,
dans la plupart des cas, les actes de mariage étaient pré-imprimés sur deux pages et remplis au fur et à mesure par l’officier de l’état civil (voir annexe 1, image 1). Jusqu’en 1806 le calendrier républicain était de mise et une conversion s’imposait à chaque acte. Avec la Restauration, les actes sont devenus manuscrits et à partir de 1816 on pouvait retrouver à la fin de chaque acte un rajout informant de la bénédiction nuptiale validant le mariage et ceci jusqu’en 1821 (cf. la législation matrimoniale). À partir de la loi de 1821, les actes étaient tous manuscrits et plus ou moins homogènes (voir annexe 1, image 2). Le changement que la loi de 1824 a apporté ne concernait, comme décrit précédemment, que les communes cédées par le Roi de Sardaigne.
Cependant, mis à part le titre de « formalités civiles pour les catholiques », le contenu était le même que pour les actes des protestants (pratique abrogée en 1861). Cette forme a subsisté jusqu’à l’application de la nouvelle constitution fédérale en 1876. À partir de cette date, les actes étaient de nouveau pré- imprimés sur une grande feuille et, comme nous verrons, les informations contenues sont devenues très succinctes (voir annexe image 3).
En ce qui concerne le contenu des actes de mariage, le Code civil a imposé un certain schéma (cf. la législation matrimoniale) homogénéisant les informations. Cependant, de petites différences existent dues aux différentes pratiques de transcription des officiers d’état civil. Certains, par exemple, indiquaient aussi bien l’âge que la date de naissance, d’autres une de ces deux informations. Souvent la date de décès des parents n’était pas indiquée, d’autres ne mentionnaient pas l’âge des témoins, etc. Ceci nous a obligés à nous plonger dans les annexes à la recherche des documents attestant le décès des parents ou la naissance des époux, ce qui nous a permis de « boucher » la plupart de « trous ». Une autre habitude « ennuyeuse » était d’omettre, durant la période française, la profession des femmes et de leurs mères. Il n’y avait pas tout simplement de place prévue dans les actes pré imprimés, certains officiers plus zélés essayaient de la mentionner entre deux lignes.
1.2 Données, périodisation, organisation du travail
Dans le chapitre sur la législation matrimoniale, nous avons détaillé les informations que les officiers étaient tenus de mettre dans un acte. Pour notre investigation, nous n’avons pas utilisé tous ces renseignements. Le tableau ci- dessous schématise les données qui se retrouvent dans notre base :
Tableau 1.1 : Les données retenues dans les actes de mariage
À partir de 1876, comme nous l’avons signalé, les informations sont simplifiées à tel point que nous avons abandonné l’idée de continuer au-delà de 1880. Si les informations sur les époux restent complètes, on ne peut pas en dire autant dans le cas des parents ou des témoins. Pour les premiers, s’ils étaient en vie au moment des noces, les officiers ne notaient que les prénoms des pères et les noms de jeune fille ainsi que les prénoms pour la mère ; les professions et leur présence étaient, le plus souvent, omises. Seules leurs signatures pouvaient garantir leur présence durant le mariage. Si les parents étaient décédés, la plupart de temps aucune date n’en faisait mention. La loi de 1874 (appliquée en 1876) a réduit le nombre de témoins à deux ; leur âge et leur lien de parenté avec les époux étaient systématiquement omis.
Nos investigations portent – donc – sur 10 personnes (époux, épouse, leurs parents, les quatre témoins) jusqu’en 1876 et 8 personnes durant les quatre dernières années. Pour tout le canton de Genève, nous avons collecté 8506 mariages. Le critère du choix des individus pour la base de données a été celui de l’échantillon alphabétique. Nous avons relevé tous les mariages dont le nom d’au moins un des époux commençait par la lettre B. L’objectif d’un tel échantillon est de réduire le travail, de le rendre humainement possible, tout en évitant le biais lié au nom et à l’origine de l’individu (par exemple la lettre
"V" et le préfixe "von" auraient privilégié les germanophones). La lettre B est représentative et normalement ces individus constituent entre 12 à 13% de la population. Ce système de dépouillement a déjà fait ses preuves pour Genève, notamment lors du projet de recherche FNRS portant sur le dépouillement des recensements durant la première moitié du 19ème siècle. Un dépouillement similaire, mais cette fois-ci avec les patronymes commençant par les lettres TRA
a été effectué il y a quelques années en France sous la direction de Jacques Dupâquier.7
En ce qui concerne les erreurs et les manques, vu le nombre de documents nécessaires pour réaliser un mariage, nous avons pu combler certaines lacunes, mais pas toutes. Comme nous l’avons signalé, la période française est particulièrement pauvre en information sur la profession des femmes et de leurs mères, ce qui nous a obligés d’être prudentes lors de l’analyse de ces résultats. En outre, pour 40 époux (0.4%) et 41 épouses (0.4%) nous n’avons pas pu déterminer l’âge (c’est à la campagne que les informations étaient les moins systématiques). Ceci concerne également 92 (1.1%) lieux de naissance et 57 (0.6%) lieux de domicile pour les hommes et respectivement 107 (1.2%) et 105 pour les femmes. Cependant, les pourcentages infimes montrent une très bonne qualité des informations contenues dans notre base de données. Les choses sont plus délicates dans le cas des parents et les lacunes sont plus grandes surtout par rapport à la date de décès et la profession. Cette dernière était souvent omise si le parent était décédé. En outre, nous avons constaté quelques anomalies au niveau communal par exemple l’absence des mariages à Aire la Ville jusqu’en 1822 ou l’arrêt des registres en 1877 pour Thônex et en 1861 pour Troinex.
Entre 1800 et 1814, Genève faisait partie du Département de Léman qui englobait un territoire hétéroclite ; un mélange de terres françaises et genevoises. Pour souci de clarté et de comparaison, nous avons décidé de ne pas prendre en compte les changements territoriaux de cette période et d’uniformiser les frontières, telles qu’elles ont été créées après 1814.
Cependant, la formation du territoire genevois ne s’est pas arrêtée après le congrès de Vienne. Durant tout le 19ème siècle elle évolue sans cesse, certes non par l’acquisition de nouvelles communes, mais par la division des anciennes (cf.
chapitre 2). Ceci n’a pas posé de problème pour notre enquête dans la mesure où nous avons partagé le territoire en communes protestantes et catholiques et aucune municipalité n’a changé d’orientation religieuse. Arrêtons-nous quelques instants sur l’organisation de notre espace, c’est-à-dire le découpage régional. Tous les endroits que nous avons notés possèdent leur propre code composé de cinq chiffres. Dans le cas du territoire genevois, ces chiffres indiquent : ville/campagne, appartenance religieuse et numéro de commune.
Cette méthode, certes fastidieuse, nous permet par la suite de procéder à des regroupements plus larges. Dans un premier temps, nous avons voulu comparer la Ville à la campagne protestante et catholique. Cependant, la croissance rapide de la banlieue genevoise (cf. chapitre 2), autant économique
7 Un numéro spécial des Annales de Démographie Historique « 3000 familles vingt ans après » (2004/1) fut entièrement consacré à l’enquête de J. Dupâquier.
que démographique, nous a obligées de créer une région à part (cf. la carte) constituée de
Carte 1 : Le découpage régional du canton de Genève.
Plainpalais, du Petit-Saconnex, du Carouge et des Eaux-Vives8. Le tableau ci- après indique le nombre de mariages par région.
8 Les communes protestantes : Genthod, Gy, Jussy, Satigny, Russin, Dardagny, Cartigny, Avully, Chancy, Vandoeuvres, Cologny, Chêne-Bougeries et Céligny.
Les communes catholiques : Versoix, Bossy, Collex, Bellevue, Chambésy, Pregny, Gd-Saconnex, Meyrin, Vernier, Hermance, Anières, Corsier, Collonge, Bellerive, Meinier, Choulex, Puplinge, Presinge, Chêne-Bourg, Thônex, Veyrier, Troinex, Bardonnex, Plan-les-Ouates, Perly, Certoux, Lancy, Onex, Confignon, Bernex, Laconnex, Soral, Avusy.