Collection « Approfondissement de la connaissance économique » dirigée par Bernard Lassudrie-Duchêne
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f r a n c o i s m u s
Maître-Assistant en Sciences Économiques à l'Université de Toulouse
ECHANCE INTERNATIONAL et Oualificatioii du travail
préface de Bernard lassudrie-Buchêne
Professeur à l'Université de Paris /
Ouvrage publié avec le concours du Ministère des Universités
49, rue Héricart, 75015 Paris
@ Ed. ECONOMICA, 1981
Tous droits de reproduction, de traduction, d'adaptation et d'exécution réservés pour tous pays.
PREFACE
L'un des mérites de l'ouvrage de François Vellas est de nous permettre de faire le point au sujet de l'évolution de ce que l'on dénomme « la Division internationale du travail » et «la Spéciali- sation internationale ». Grâce à son étude, le statut de la théorie des proportions de facteurs, dans l'ensemble de la théorie des déter- minants de l'échange, peut être clarifié, et le rôle de différents types de pays qui participent à l'échange peut être précisé mieux que par le passé.
Si l'on cherche à prendre une vue large de la théorie de l'échange international, une des idées les plus simples est celle que H. Myint a découverte et mise en lumière dans l'oeuvre d'Adam Smith : l'économie d'échange et le commerce international ont pour fonc- tion de constituer un exutoire des surplus, et de valoriser des biens dont, sans échanges extérieurs, la valeur eut été plus faible, ou même parfois quasi-nulle. Pour Heckscher et Ohlin, ce ne sont pas des surplus de marchandises, mais des différences de surplus facto- riels, par rapport aux autres facteurs dont le pays dispose et par rapport à ceux que détient l'étranger, qui expliquent les différences de coûts comparés et créent le commerce des marchandises.
Certes, leur théorie n'est pas «dynamique », et elle ne saurait tout expliquer : elle n 'indique pas en fonction de quoi évoluent les proportions de facteurs elles-mêmes, et comment le commerce peut contribuer à les transformer.
Mais si cette limite existe toujours, les controverses qui se sont poursuivies autour de deux questions principales ont fait sensi- blement progresser l'analyse. Ces questions sont les suivantes : Quelle est la liste des « facteurs » pertinents à prendre en consi- dération ? Que faut-il entendre par un surplus ou une abondance relative en facteurs de production ?
Sur le premier point, deux constatations paraissent s'imposer, qui montrent bien à la fois le caractère central et les limites de la théo- rie des proportions de facteurs :
Si on allonge la liste des facteurs, et si on les décompose de plus en plus finement en sous-facteurs, on parvient à montrer l'influence de facteurs non concurrents dans les différents pays, disponibles chez les uns et non chez les autres. L ^échange de produit's s'explique alors simplement par des disponibilités ou des indisponibilités en facteurs particuliers. Cette voie 'conduit, à &ï limite, à une nette réduction de la portée explicative de ta théorie suédoise,
- car la notion de proportions est abandonnée - , et à un retour sans grand intérêt à la notion d'avantage absolu.
Si, à l'inverse, on raisonne sur un très petit nombre de facteurs, réputés homogènes dans les différents pays, et spécifiés sans trop de précision (travail et capital, ou terre), on construit des modèles d'une grande valeur théorique, qui montrent bien la diversité des situations concevables et leurs répercussions logiques, mais l'expéri- mentation fournit alors fréquemment des résultats bizarres, ou, comme on dit, « paradoxaux ».
Il est donc nécessaire de poursuivre un double effort : de conti- nuer, d'une part, à effectuer des exercices de théorie pure en distin- guant, par exemple, des facteurs spécifiques et génériques, et, en même temps, de chercher à prendre en compte empiriquement des facteurs peu nombreux, mais assez bien précisés et mesurables sans trop d'arbitraire.
Dans cette seconde direction, à la suite des avatars de la notion de capital, de l'impossibilité d'utiliser empiriquement la notion de
« terre », l'évolution de tout un courant de recherches a consisté à revenir au facteur ricardien primitif, le travail, et à le subdiviser en sous-facteurs, en distinguant divers degrés de qualification,.
Certes, une part de convention reste attachée à la délimitation et à la mesure des qualifications, à la distinction globale entre travail qualifié et non qualifié, mais, en contre-partie, cette solu- tion présente de solides avantages :
En premier lieu, la théorie retrouve ainsi son endogénéité écono- mique, et sa caractéristique essentielle, qui est de raisonner en termes de proportions relatives.
En second lieu, les qualifications professionnelles (ingénieurs, techniciens, employés de bureau, etc...) sont des réalités plus tan- gibles et plus faciles à dénombrer et à comparer que ce que recou-
vre la notion protéiforme de capital.
Enfin, la qualification du travail connote d'autres éléments dont l'inégale détention entre les nations est depuis longtemps regardée.
comme créatrice d'avantages comparatifs et d'échanges : la produc- tivité du travail, les connaissances technologiques, la capacité d'innovation et de recherche, le capital dans son acception la plus, large. Les différences de proportions de travail qualifié et non qualifié constituent des indices représentatifs d'autres différences majeures. Bien sûr, ces autres différences ne sont pas toujours précisées ni prises en compte, en elles-mêmes, dans les calculs des auteurs, mais contribuent cependant à expliquer leurs résultats.
La corrélation positive qui lie le degré de qualification du travail à d'autres déterminants de 1'4,Fhqnge donne à ,Ia théorie néo-fa&to- rielle un caractère fortement ewobant.
Telles sont probablement les raisons pour lesquelles les tests, de l'approche de la théorie des proportions de facteurs par- la qualifi-
cation de l'emploi fournissent des résultats plus satisfaisants (au sens de : non paradoxaux), que les tests de l'approche traditionnelle en terme de travail et de capital.
La seconde difficulté que les internationalistes ont eu à résoudre concerne la signification de l'abondance ou de la rareté relatives d'un facteur. Nous ne nous référons pas au débat entre une concep- tion de l'abondance en termes de prix ou en termes physiques, mais, en adoptant ici cette seconde optique, à la simple question : Abon- dance (ou rareté) par rapport à quoi et à qui ? La réponse bien connue est : A la fois par rapport aux autres facteurs considérés dans le pays en question, et par rapport aux proportions des divers facteurs en jeu dont disposent les autres. Cependant l'utilisation intensive des modèles théoriques à deux pays (ou un pays et le Reste du monde), pour indispensable qu'elle ait été, a probablement retardé la mise en évidence empirique d'un fait élémentaire : dans le monde réel, un pays ne détient une abondance factorielle relative que par rapport à des partenaires ou des groupes de partenaires déterminés, et pas nécessairement à l'égard de tous ou du Reste du monde. De la même façon qu'un individu est riche, pour cer- taines catégories de biens, par rapport à un voisin, mais pauvre par rapport à un autre, l'abondance factorielle, pour un facteur, à l'égard du partenaire X peut correspondre à une rareté relative par rapport à Y. Il est donc logique d'exporter chez X, par l'intermé- diaire de produits diversifiés, des facteurs de la même catégorie que celle que l'on importe de Y. De même que l'échange intra- branche ou tntra-produit est longtemps apparu comme un phéno- mène quelque peu déviant, dans la perspective d'une vision par trop simpliste et trop agrégée de la spécialisation, de même l'im- portation et l'exportation, en provenance et à destination de nations différentes, de la même catégorie de facteurs, intégrés aux produits, a pu sembler étonnante, alors que de tels échanges sont entièrement impliqués par la logique de la théorie des propor- tions de facteurs et par la diversité du monde réel. Il est logique de trouver, comme le fait F. Vellas, que la France importe davan- tage de travail qualifié qu 'elle n 'en exporte, dans ses rapports avec les Etats-Unis ou l'Allemagne Fédérale, et en exporte plus qu'elle n'en importe dans ses rapports avec le Maroc ou la Tunisie. En outre, comme il faut comprendre le solde global des échanges d'un pays en facteurs comme la somme de ses soldes bilatéraux, il est facilement explicable, et non pas paradoxal, que la France, pays plus riche en travail qualifié que la grande majorité des autres, soit importatrice nette de travail qualifié : ce résultat découle de la taille de ses déficits commerciaux bilatéraux vis-à-vis des Etats-
Unis et de la R.F.A., qui en sont mieux pourvus qu "elle.
L'ouvrage de F. Vellas survient dans une période de dissipation des c paradoxes » du commerce international, dissipation à laquelle
il contribue par son étude de l'économie française, et qui provient d'un approfondissement théorique rendu possible par une analyse empirique plus pertinente et plus fouillée.
Mais le principal mérite de Vellas, à nos yeux, est d'avoir su tenir compte de l'hétérogénéité de l'univers international, sans renoncer à l'éclairer par les schémas généraux de la théorie.
L'étude des dotations en travail qualifié permet de montrer qu'un pays se situe dans une chaîne d'avantages comparés, et qu 'il procède à des échanges déterminés par sa place dans ia hiérar- chie. La composition de ses échanges en facteurs est différente, et parfois même <r inversée > avec les pays mieux dotés (plus riches en travail qualifié) et avec les pays moins bien dotés que lui, mais le même principe général les explique tous.
Cette conception a conduit Vellas à approfondir, et à appli- quer avec fruit au commerce extérieur français, la notion ,de pays intermédiaire, déjà utilisée par Tatemoto et Ichimura, et par d'au- tres auteurs.
Dans la hiérarchie des avantages comparatifs, Vellas distingue cinq types de pays, dont les caractéristiques du commerce extérieur sont assez nettement délimités, en accord avec leurs dotations en qualification du travail : parmi les pays industrialisés, les pays leaders et les pays intermédiaires ; parmi les pays en développement, les nouveaux pays industriels, les <r pays relais > et les pays en retard de développement.
Dans l'étude du commerce mondial et du commerce intra-P. V.D., la notion originale de <r pays relais » est éclairante. Ces pays, carac- térisés par leur spécialisation duale, exportent principalement leurs produits bruts vers les pays industrialisés, et leurs produits manufac- turés vers d'autres pays en développement. Si l'on tient compte du fait que les Nouveaux Pays Industriels tendent également à orienter une part croissante de leur production vers d'autres pays en déve- loppement, on peut prendre une vue plus nette de la façon dont se tisse peu à peu la trame des relations commerciales entre les pays en développement, et comment s'établit une dépolarisation relative du commerce de certains d'entre eux vis-à-vis des nations ancienne- ment industrialisées.
On peut émettre quelques hypothèses sur l'organisation et la croissance de ce type de relations : le rôle de la sous-traitance inter- nationale, à l'échelle régionale, et des firmes multinationales ne dçit pas être négligé, mais l'essentiel de l'explication doit être recherché, selon nous, à la fois dans une similitude des demandes et des mar- chés (à la Linder) et dans le mécanisme de création de différences de coûts comparés. Si les pays en développement amplifien t leurs échanges 'mutuels de produits manufacturés, n'est-ce pas parce qu'ils se diversifient les uns des autres, et qu'apparaissent ainsi des complémentarités ef des ,différences de coûts comparés qui ne
pouvaient exister auparavant ? Dans cette hypothèse, ils s'achè- tent mutuellement parce que, pour des biens qui correspondent à la fois à leurs productions et à leurs demandes, ils sont mutuelle- ment moins chers.
Lorsque l'on rapproche la croissance de ces échanges intra- P. V.D. de la situation d'un pays intermédiaire comme la France, on prend mieux conscience du fait que celle-ci est soumise à plu- sieurs types de pression concurrentielle : la concurrence des pays leaders et des N.P.Ï. sur son marché interne et sur le marché des autres pays industrialisés, et la concurrence des N.P.I. et des pays relais sur les marchés des pays en développement.
Le pays intermédiaire a, certes, par sa position, la chance de déte- nir des ouvertures commerciales sur plusieurs types de marchés, mais cette chance s'accompagne de la fragilité d'une spécialisation relativement dispersée, <r diffuse », et d'un niveau de commerce intra-branche élevé, ainsi que du risque d'être <r pris en tenaille » par l'expansion du commerce des pays supérieurs et inférieurs.
C'est donc en insistant sur la spécificité du commerce extérieur français et sur ses risques d'inadaptation que F. Vellas termine son
travail.
Les quelques réflexions de théorie et de politique économique que cet ouvrage nous a suggéré témoignent simplement de l'intérêt et de la richesse de son contenu. Nous invitions le lecteur à l'appro- fondir et à en tirer profit.
Bernard Lassudrie-Duchêne Professeur à l'Université de Paris I
REMERCIEMENTS
Cet ouvrage est issu d'une thèse de Doctorat de Sciences Econo- miques, réalisée sous la direction de M. le Professeur J. Vincens et soutenue à l'Université des Sciences Sociales de Toulouse le 17 juin
1978.
Que M. le Professeur J. Vincens soit ici remercié, tout particuliè- rement, pour son soutien constant et pour les conseils qu'il a bien voulu nous donner au cours de la préparation et de la rédaction de cette thèse.
Nos remerciements sont adressés également à M. le Professeur Lassudrie-Duchêne dont les remarques et les suggestions, depuis la soutenance, nous ont permis de nombreux prolongements théori- ques et empiriques.
Que MM. les Professeurs M. Cluseau, G. Molins-Ysal et H. Sempé soient remerciés pour l'intérêt qu'ils ont manifesté à ce travail, lors de sa préparation et de sa soutenance.
L'étude du commerce international et de la spécialisation interna- tionale a pour objet de rechercher les conditions et les raisons de la participation de chaque pays aux échanges internationaux. Partici- pation qui résulte, pour chacun d'eux, de l'exploitation d'un avan- tage comparatif.
Traditionnellement la théorie du commerce international a privi- légié le rôle du facteur travail dans la détermination de l'avantage comparatif. C'est ainsi que la théorie de Ricardo est fondée sur la comparaison des coûts de production de pays à pays, tandis que la théorie d'Heckscher-Ohlin résulte de la comparaison des dotations relatives en deux facteurs de production : le travail et le capital.
Depuis la formulation de la théorie d'Heckscher-Ohlin le com- merce international s'est profondément modifié. Par sa croissance en volume - triplement en 1960 et 1974 - il est devenu un des
«moteurs» de la croissance économique et une des composantes essentielles de la politique des gouvernements. Mais surtout, sa com- position par produit et par pays s'est considérablement transformée du fait du développement des exportations et des importations de mêmes catégories de biens sur la base d'échanges croisés.
Que deviennent dès lors les avantages comparatifs dans la déter- mination du commerce international ? N'y a-t-il pas lieu de recher- cher de nouveaux facteurs explicatifs de l'évolution des échanges ?
La croissance en volume des exportations mondiales s'est accé- lérée dans une proportion considérable jusqu'en 1974 (inclus) avant de connaître un fléchissement. L'indice en volume du niveau des exportations mondiales qui était de 100 en 1960 a atteint en effet le niveau 293 en 1974, l'accroissement étant tout particulièrement sensible pour les produits manufacturés dont les exportations attei- gnent l'indice 384 en 1974 (1).
Durant la même période l'augmentation du volume de la produc- tion mondiale est très inférieure puisque l'indice (base 100 en 1960) est seulement à 208 en 1974.
(l)Base 100 en 1960, les exportations de produits agricoles atteignent l'indice 115 en 1974, et les exportations de minéraux l'indice 384 en 1974. Le commerce international en 1974-75, G.À.T.T., Genève, 1977.
Par-delà cette progression des quantités échangées, il convient de considérer les transformations profondes intervenues dans la struc- ture des échanges. Cette modification actuelle du commerce inter- national provoque une remise en cause de l'explication théorique de la division internationale du travail.
§ 1 - La transformation structurelle des échanges
La base théorique traditionnelle de la division internationale du travail - selon laquelle les pays industrialisés importent presque exclusivement des matières premières et des produits peu élaborés pour exporter essentiellement des produits manifacturés n'est plus confirmé aujourd'hui par les faits (1). Pour deux raisons essentielles : a) Les pays industrialisés exportent la plus grande partie des pro- duits alimentaires (55 % des exportations mondiales) et des matières premières, énergie exclue (51 % des exportations mondiales) en
1976 (2).
Les pays en développement exportent des quantités croissantes de produits manufacturés dont la valeur globale est passée de 14 milliards de dollars en 1971 à 41,90 milliards de dollars en 1976 (2).
La croissance particulièrement rapide des exportations de certains secteurs s'explique en grande partie par la différence des coûts relatifs de la main-d'œuvre. Il en résulte la nécessité d'un «redéploie- ment» des productions industrielles sans lequel un chômage croissant dans les secteurs les plus touchés pourrait provoquer un retour au protectionnisme que l'on s'efforce par ailleurs d'éviter dans des conditions de plus en plus difficiles.
b) Les flux principaux d'échanges commerciaux s'effectuent essentiellement entre pays industrialisés et concernent les produits manufacturés. La part des pays industrialisés dans le commerce mondial a été en constante augmentation jusqu'en 1973 (3). Les échanges mutuels, croisés des pays industrialisés passent de 42,3 % du total mondial en 1960 jusqu'à 51 % en 1973.
Il en résulte un «éclatement» des courants d'échanges entre pays
— Echanges traditionnels de produits manufacturés contre des ma- tières premières ;
— Echanges croisés de produits manufacturés entre pays industria- lisés ;
(l)Déjà, sur la période 1925 à 1937, 0. Hirshmann montrait que les échanges de cette nature représentaient moins du tiers du commerce international : «The Commodity Structure of World Trade», Quaterly Journal o f Economics, 1943.
(2) Le commerce international en 1976-77, G.A.T.T., Genève, 1977.
(3) Phénomène qui demeure essentiel même si depuis 1973, les pays en développement ont amélioré leurs positions du fait du renchérissement du prix de l'énergie et des matières premières et de l'effet de l'octroi de préférences généralisées à l'importation des pro- duits transformés en provenance du Tiers-Monde.
— Concurrence nouvelle des pays en développement pour certains produits finis.
Et par conséquent une contradiction profonde et semble-t-il durable entre ces faits et la théorie traditionnelle de la division internationale du travail.
Cette nouvelle structure du commerce international est, en outre, profondément influencée par le développement des firmes multi- nationales.
§ 2 — Le rôle des firmes multinationales
L'activité des firmes multinationales contribue dans une propor- tion croissante au commerce international. Elles en modifient éga- lement les conditions. C'est ainsi que près du tiers des exportations totales de marchandises correspond à des ventes effectuées à l'inté- rieur des firmes multinationales (1). A l'origine de ce nouveau flux d'échanges internationaux, se trouvent les investissements directs à l'étranger, dont le taux d'accroissement est supérieur à celui du commerce international. L'importance et la rapidité de l'expansion des sociétés multinationales bouleversent le cadre traditionnel des relations économiques internationales. Dès lors les firmes multina- tionales provoquent un effacement des espaces nationaux, elles créent de nouveaux courants d'échanges qui échappent à l'analyse habituelle de l'économie internationale. Leurs investissements directs productifs à l'étranger ont pour but soit de satisfaire une demande nationale en évitant l'obstacle des barrières douanières et des contingents, soit de produire à moindre coût en bénéficiant des bas salaires dans certains pays. Le facteur travail joue un rôle essen- tiel dans ce transfert du processus de production et dans la modi- fication des flux d'exportations des différents pays. Comme on l'étudiera par la suite, la composition par qualification du travail permet de sélectionner les pays susceptibles de profiter d'un trans- fert technologique de même que, pour d'autres pays, l'importance de la main-d'œuvre banale et bon marché provoque l'apport d'inves- tissements dans «les secteurs gros consommateurs de main-d'œuvre».
Cette action des firmes multinationales, en créant de nouveaux courants d'échanges, contribue à provoquer une remise en cause de la division internationale du travail.
§ 3 — Les problèmes posés par la transformation des échanges
La nouvelle structure du commerce international, qui résulte de l'évolution structurelle des échanges et de la croissance des firmes
(1) Olivier Long, Directeur Général du G.A.T.T., Réflexions sur les mutations du com- merce international, Institut Universitaire des Hautes Etudes Internationales, Genève, 1970.
m u l t i n a t i o n a l e s , p o s e e n p a r t i c u l i e r le p r o b l è m e d e s c o n s é q u e n c e s , s u r les é c o n o m i e s d e s p a y s i n d u s t r i a l i s é s d e la c o n c u r r e n c e n o u v e l l e d e s p a y s e n d é v e l o p p e m e n t d a n s le d o m a i n e d e s p r o d u i t s m a n u f a c - t u r é s . S e l o n les c o n c l u s i o n s d e la c o n f é r e n c e d e l ' O N U D I d e m a r s 1 9 7 5 , les p a y s d u T i e r s - M o n d e d e v r a i e n t se d o t e r a v a n t l ' a n 2 0 0 0 d e 25 % d e s c a p a c i t é s d e p r o d u c t i o n i n d u s t r i e l l e d u m o n d e ( 1 ) . P o u r a t t e i n d r e c e r é s u l t a t , la C N U C E D p r é v o i t l a m u l t i p l i c a t i o n p a r v i n g t d e s e x p o r t a t i o n s d e c e s p a y s , a l o r s q u e c e l l e d e s p a y s i n d u s - t r i a l i s é s n e s e r a i e n t m u l t i p l i é e s q u e p a r c i n q ( 2 ) .
C e t t e t r a n s f o r m a t i o n d e la d i v i s i o n i n t e r n a t i o n a l e d u t r a v a i l s o u - lève d e n o m b r e u x p r o b l è m e s e t t o u t d ' a b o r d c e l u i d e l ' e m p l o i . Q u e l l e s s o n t les c o n s é q u e n c e s s u r l ' e m p l o i ? Q u e l s t y p e s d ' e m p l o i s , d a n s les p a y s i n d u s t r i a l i s é s , s o n t e t s e r o n t a t t e i n t s p a r l ' e x p a n s i o n d e s e x p o r t a t i o n s d e p r o d u i t s m a n u f a c t u r é s d e s p a y s e n v o i e d e d é v e - l o p p e m e n t ? I n v e r s e m e n t , c o m m e n t é v a l u e r les p o s s i b i l i t é s d e c r é a - t i o n s d ' e m p l o i s q u i s o n t a j o u r n é e s d a n s l e s p a y s d u T i e r s - M o n d e d u f a i t d e l ' a u g m e n t a t i o n d e la p a r t d e s e x p o r t a t i o n s d e s p a y s i n d u s - t r i a l i s é s d a n s les e x p o r t a t i o n s m o n d i a l e s ?
D e s é l é m e n t s d e r é p o n s e à c e s q u e s t i o n s f o n d a m e n t a l e s s e r o n t f o u r n i s p a r la s u i t e . C e p e n d a n t il c o n v i e n t d e s o u l i g n e r , d è s m a i n t e - n a n t , les c o n s é q u e n c e s p r i n c i p a l e s d e c e t t e é v o l u t i o n d e s é c h a n g e s . C e r t a i n s p a y s n o t a m m e n t la F r a n c e d o i v e n t , s u r t o u t d e p u i s l ' a u g - m e n t a t i o n d u p r i x d e s a p p r o v i s i o n n e m e n t s e n é n e r g i e , c o n s a c r e r u n e p a r t d e p l u s e n p l u s i m p o r t a n t e d e l e u r p r o d u i t n a t i o n a l b u t a u x e x p o r t a t i o n s . C e p e n d a n t l ' a c c r o i s s e m e n t n é c e s s a i r e d e l e u r s e x - p o r t a t i o n s se h e u r t e s u r les m a r c h é s d e s p a y s t i e r s à l a c o n c u r r e n c e d e n o u v e a u x p a y s e x p o r t a t e u r s t a n d i s q u e l e s i m p o r t a t i o n s d e c e r - t a i n s p r o d u i t s m a n u f a c t u é s a u g m e n t e n t . D è s l o r s , c e s p a y s o n t à f a i r e f a c e à d ' i m p o r t a n t e s d i f f i c u l t é s e t s o n t t e n t é s p a r u n p r o t e c - t i o n n i s m e s é l e c t i f p u i s p r o g r e s s i f q u i r i s q u e d e d o m i n e r l ' a v e n i r d e s r e l a t i o n s c o m m e r c i a l e s i n t e r n a t i o n a l e s . L e T r a d e A c t A m é r i c a i n d u 3 j a n v i e r 1 9 7 5 m a r q u e u n e r é g r e s s i o n d a n s le p r o c e s s u s d e l i b é r a l i - s a t i o n d u c o m m e r c e i n t e r n a t i o n a l e n g a g é d e p u i s l a c o n f é r e n c e d e L a H a v a n e e t la c r é a t i o n d u G . A . T . T . e n 1 9 4 7 . L e T r a d e A c t p e r m e t e n e f f e t à l ' a d m i n i s t r a t i o n a m é r i c a i n e d e d r e s s e r d e s b a r r i è r e s d o u a - n i è r e s c o n t r e t o u s les p r o d u i t s d o n t il e s t p r o u v é q u e l ' e x p o r t a t i o n e s t s u b v e n t i o n n é e ( 3 ) . D a n s le c a d r e d e l a C E E d e s m e s u r e s d e p r o - t e c t i o n s o u s f o r m e d e d r o i t s a n t i d u m p i n g o n t é t é a d o p t é e s o u e n v i - s a g é e s e n p a r t i c u l i e r à l ' e n c o n t r e d e s p r o d u i t s j a p o n a i s e t d e s p a y s e n v o i e d e d é v e l o p p e m e n t . D e t e l l e s a c t i o n s p r o v o q u e r a i e n t d e s m e s u r e s d e r é t o r s i o n . L e r i s q u e e s t g r a n d d e d é b o u c h e r s u r le s c é - (1) Report of the Second General Conference of Unido, Lima, Mars 1975.
(2) Quatrième session de la Conférence des Nations-Unies sur le Commerce et le aeveloppe- ment.Nairobi. 5-31 mai 1976.
(3) Trade Act of 1974, Public Law 93-618, 93 rd Congress, H.R. 10710, Washington, January 3, 1975, notamment Tittle III : Relief from Unfair Trade Practices, pp. 64-79.
n a r i o b i e n c o n n u d e l ' e s c a l a d e e n t r e les m e s u r e s p r o t e c t i o n n i s t e s e t les m e s u r e s d e r é t o r s i o n .
D a n s c e t t e é v o l u t i o n le f a c t e u r t r a v a i l j o u e u n r ô l e p r i n c i p a l . Il e s t à l ' o r i g i n e d e la c o n c u r r e n c e d e s n o u v e a u x p a y s e x p o r t a t e u r s q u i b é n é f i c i e n t g é n é r a l e m e n t d e c o û t s s a l a r i a u x m o i n s é l e v é s , e t il e s t à la b a s e d e s p r o b l è m e s d ' e m p l o i s d a n s l e s p a y s d é v e l o p p é s d a n s le c a d r e d e l e u r s p o l i t i q u e s d e r e c o n v e r s i o n i n d u s t r i e l l e . P a r e x e m p l e l o r s q u ' u n p a y s e x p o r t e d e s u s i n e s c l é s e n m a i n a v e c p o u r c o n t r e - p a r t i e n é c e s s a i r e l ' i m p o r t a t i o n d e s p r o d u i t s f i n i s , il e n r é s u l t e la c r é a - t i o n d ' e m p l o i s q u a l i f i é s m a i s la s u p p r e s s i o n , s o u v e n t , d ' e m p l o i s m o i n s q u a l i f i é s . A i n s i se p o s e le p r o b l è m e d u r ô l e d u f a c t e u r t r a v a i l d a n s c e t t e n o u v e l l e d i v i s i o n i n t e r n a t i o n a l e d u t r a v a i l . E n p a r t i c u l i e r , c o m m e n t l a t h é o r i e d u c o m m e r c e i n t e r n a t i o n a l p e u t - e l l e e x p l i q u e r l e s b o u l e v e r s e m e n t s a c t u e l s d e s r e l a t i o n s é c o n o m i q u e s e n t r e les p a y s ?
§ 4 — Les insuffisances d e la théorie traditionnelle face à ces t r a n s f o r m a t i o n s A l o r s q u e la t r a n s f o r m a t i o n s t r u c t u r e l l e d e s é c h a n g e s e t le d é v e - l o p p e m e n t d e s f i r m e s m u l t i n a t i o n a l e s c o n t r i b u e n t à r e m e t t r e e n q u e s t i o n les f o n d e m e n t s d e la d i v i s i o n i n t e r n a t i o n a l e d u t r a v a i l d a n s sa c o n c e p t i o n t r a d i t i o n n e l l e , il s e m b l e q u e l a t h é o r i e d u c o m m e r c e i n t e r n a t i o n a l d e m e u r e i n c h a n g é e .
O n s a i t q u e , t r è s t ô t , la s c i e n c e é c o n o m i q u e , a v e c A d a m S m i t h e t D a v i d R i c a r d o , e s t m a r q u é e p a r u n e o p p o s i t i o n , p a r f o i s v i o l e n t e ( 1 ) , e n t r e les p a r t i s a n s d u p r o t e c t i o n n i s m e h é r i t i e r s d e s c o n c e p t i o n s m e r c a n t i l i s t e s e t l e s t e n a n t s d u l i b r e é c h a n g e . A . S m i t h c r i t i q u e s é v è r e m e n t l a d o c t r i n e m e r c a n t i l i s t e , s e l o n l a q u e l l e l ' é c h a n g e i n t e r - n a t i o n a l f a i t g a g n e r à c e r t a i n e s p a y s c e q u e d ' a u t r e s p e r d e n t . . . Il p r ô n e l e s a v a n t a g e s d e l a d i v i s i o n i n t e r n a t i o n a l e d u t r a v a i l s e l o n l a - q u e l l e « l e b é n é f i c e d u c o m m e r c e i n t e r n a t i o n a l r é s i d e d a n s u n e m - p l o i p l u s e f f i c a c e d e s f o r c e s p r o d u c t i v e s m o n d i a l e s » ( 2 ) . D . R i c a r d o , q u a r a n t e a n s a p r è s la p u b l i c a t i o n d e la « R i c h e s s e d e s N a t i o n s » , a p p r o f o n d i t l a c o n c e p t i o n d u l i b r e é c h a n g e p a r l a d é m o n s t r a t i o n r i g o u r e u s e d e la t h é o r i e d e l ' a v a n t a g e r e l a t i f . L e s c o û t s c o m p a r a t i f s d e v i e n n e n t a l o r s l a b a s e t h é o r i q u e d e la d i v i s i o n i n t e r n a t i o n a l e d u t r a v a i l . Ils s o n t à l ' o r i g i n e d u d é v e l o p p e m e n t d e l a t h é o r i e d u c o m - m e r c e i n t e r n a t i o n a l f o n d é e s u r l ' h y p o t h è s e d ' u n m a r c h é d e c o n c u r - r e n c e p u r e e t p a r f a i t e , e t d ' i m m o b i l i t é d e s f a c t e u r s d e p r o d u c t i o n q u i e x p l i q u e l e s r a i s o n s d e la s p é c i a l i s a t i o n i n t e r n a t i o n a l e d e s p a y s ( 3 ) . D e u x c e n t s a n s a p r è s A . S m i t h , l a t h é o r i e d u c o m m e r c e i n t e r n a - (1) A propos notamment des «Com Laws» en Angleterre au XVIIIème siècle.
(2) J.S. Mill, cité dans P.A. Samuelson, L'économique, Tome I, p. 479, Paris, 1969.
(3) Voir Paul A. Samuelson, L'avenir des relations économiques internationales, p. 15 :
«Smith a présenté sous une fonne primitive la théorie du commerce international et je pourrais presque en faire un précurseur de Berthil Ohlin qui voit dans l'augmentation des rendements imputables à l'économie d'échelle la cause du commerce interrégional et international». Calmann-Lévy, Paris, 1971.
tional ne paraît plus en mesure d'expliquer dans sa totalité l'évolu- tion actuelle des échanges. Faut-il penser que, malgré les bouleverse- ments des structures économiques et du commerce international, la base théorique de la division internationale du travail demeure in- changée ?
La participation d'un pays à la division internationale du travail est-elle toujours sujette à l'unique choix entre deux politiques opposées :
- D'une part, comme le préconise notamment H.B. Lary (1968) chaque pays développe ses exportations en même temps que sa production nationale. C'est ainsi que les exportations des pays en voie de développement utiliseront principalement les ressources naturelles et le travail banal. Le choix de cette politique est dans la ligne du libre échange.
- Ou bien, d'autre part, les pays instaurent un «protectionnisme éducateur» au sens de F. List, afin de créer un marché intérieur et une demande nationale avant de participer au commerce interna- tinal. Les surplus, seulement, seront exportés après satisfaction de la demande intérieure.
Comme l'écrit J.L. Reiffers (1972) «Il faut bien reconnaître qu'il devient impossible de se contenter d'une explication simple de la spécialisation internationale». J.L. Reiffers regroupe les bases de l'échange en quatre catégories :
1 - Les ressources humaines c'est-à-dire le travail par niveaux de qualifications, les ressources naturelles, la distance.
2 — Les économies d'échelle, les économies externes, la dimen- sion des marchés nationaux.
3 — Les dépenses dans le couple R et D, l'amélioration des pro- cédés de fabrication des produits anciens, les produits nouveaux, la standardisation, la différenciation.
4 — Les droits de douane, les contingents, les accords bilatéraux et contreparties des prêts accordés aux pays en voie de développe- ment.
Devant le nombre et la complexité des bases de l'échange, il paraît indispensable de rechercher le rôle spécifique de certains facteurs déterminants dans le commerce international. C'est ainsi que l'étude du facteur travail par la prise en compte de l'action des différentes qualifications d'emploi paraît susceptible de fournir une explica- tion théorique à l'évolution actuelle de la division internationale du travail.
Les qualifications du travail, c'est-à-dire la prise en compte de l'hétérogénéité du travail, paraissent être à la base de la nouvelle
division internationale du travail à la fois du point de vue des expli- cations théoriques et de celui des politiques économiques.
- Théoriquement, les qualifications du travail contribuent à déterminer de nouveaux critères de la spécialisation internationale.
- En politique économique, la prise en compte de l'hétérogénéité du travail est fondamentale tant pour les politiques du commerce extérieur que pour celles de l'emploi et de la formation profession- nelle.
§ 1 — Contribution à la théorie
L'analyse du rôle du facteur travail dans le commerce interna- tional débouche sur une explication théorique de la division inter- nationale du travail par les qualifications du travail. La répartition de la population par qualification d'emplois permet de situer un pays, du point de vue de ses relations économiques internationales, au niveau de ses échanges de travail. Il devient possible de déter- miner une spécialisation internationale des pays par niveaux de qua- lification du travail. Comme l'écrit J. Tinbergen, le facteur travail étant essentiel dans la détermination de la division optimale du travail à l'échelle mondiale, il convient d'étudier toutes les carac- téristiques de ce facteur «depuis le travail dénué de toute qualifica- tion jusqu'au travail de la plus haute qualification» (J. Tinbergen, p. 220). Ainsi, il devient possible d'énoncer une théorie néo-facto- rielle du commerce international : la théorie des qualifications du travail. Cette analyse du facteur travail permet d'établir des modèles destinés à répartir les pays par groupes participant à la division internationale du travail. C'est ainsi que pour J. Tinbergen les deux groupes de pays les plus pauvres - comprenant une grande partie de l'Afrique Centrale, le Pakistan et la Chine - représenteraient la meilleure localisation pour les industries textiles. Un troisième groupe comprenant notamment l'Inde serait spécialisé dans les charpentes en acier et les produits métalliques simples. En revanche, le neuvième groupe, celui de l'Europe de l'Ouest, représenterait la meilleure localisation pour l'industrie du fer et de l'acier, pour l'in- dustrie automobile, le matériel roulant, les équipements... Le groupe onze c'est-à-dire les Etats-Unis, serait spécialisé dans les industries chimiques et pharmaceutiques, le matériel de télécom- munications, les industries aéronautiques et l'armement.
Cette division internationale du travail soulève de nombreuses difficultés. En particulier, dans les pays industrialisés des secteurs de production en nombre croissant ne sont en activité qu'à l'aide de mesures protectionnistes (tarif douanier, contingents, subventions, barrières non tarifaires). Tandis que, de ce fait, de nombreux pays en voie de développement ne peuvent accroître suffisamment leurs exportations, malgré les possibilités qui leur sont accordées au titre
des préférences généralisées. Une étude de H. Lary (1968) démontre
— avant les décisions accordant des préférences généralisées — que dans les pays industrialisés les droits de douane les plus lourds sont appliqués aux importations qui concurrencent les industries natio- nales qui utilisent beaucoup de facteur travail. Or, la division inter- nationale du travail, préconisée par J. Tinbergen, qui a pour princi- pe de référence la loi de proportion des facteurs, recommande aux pays en voie de développement d'accroître leurs exportations de produits a forte intensité de travail.
Dans le contexte actuel — politique, économique, social et juridique — une telle spécialisation est souvent impossible si bien que ces pays développent les industries à forte intensité capitalisti- que (raffinage de pétrole, hauts fourneaux) ce qui est souvent peu profitable à l'ensemble de l'économie.
Il apparaît ainsi qu'une analyse théorique globale du commerce international débouche sur une explication très générale et par conséquent peu significative de la division internationale du travail.
C'est pourquoi, le rôle particulier des qualifications d'emploi dans l'analyse théorique du facteur travail doit être étudiée principale- ment dans les relations commerciales bilatérales. En effet les rela- tions économiques internationales résultant aujourd'hui de plusieurs modèles particuliers, Robert Mossé distingue cinq modèles diffé- rents : «1) du laissez-faire ; 2) des économies semi-dirigées ; 3) des économies en voie de développement ; 4) des unions douanières et des marchés communs ; 5) enfin : des économies intégralement planifiées» (1). Sur cette base, il convient de déterminer le rôle des qualifications du travail dans l'explication théorique de chacun de ces courants d'échanges commerciaux. Il sera alors possible de dis- poser de références particulièrement utiles pour la mise en œuvre de politiques économiques liées au commerce international.
§ 2 — Contribution à la politique économique
La possibilité d'évaluer les conséquences du rôle du facteur tra- vail sur le commerce extérieur d'un pays revêt un très grand intérêt dans l'élaboration des politiques économiques, en particulier dans la politique du commerce extérieur liée aux problèmes de l'emploi.
La politique du commerce extérieur a pour but de réaliser un équilibre des échanges entre les exportations et les importations.
Elle s'appuie sur les études statistiques portant sur la valeur et les quantités de produits échangés. Cependant cette préoccupation, essentiellement comptable, doit être complétée par une recherche de l'évolution structurelle du commerce extérieur. En effet les équi- libres d'échanges extérieurs enregistrés en grandeurs monétaires peu-
(1)R. Mossé, Préface de P.A. Samuelson , L'avenir des relations économiques interna- tionales, Calmann-Lévy, Paris, 1971.
vent cacher de graves déficits structurels au niveau des contenus en travail, principalement lorsqu'on tient compte de la qualification du travail. Il est très important, du point de vue de l'emploi, de connaî- tre quelles catégories de travail requièrent les exportations natio- nales et les importations. Comme l'écrit J. Magaud (1967) : «Sup- posons que l'on analyse une balance commerciale équilibrée.
L'étude par secteur montrera qu'il est des cas où l'on importe des produits très élaborés, d'autres où l'on importe des produits primai- res. Et de même pour l'exportation. L'importance relative de ces différents cas sera telle que l'on aboutisse, au total, à un échange équilibré. Si l'analyse est faite en temps de travail de diverses quali- fications, le résultat risque d'être assez différent : il n'y a, a priori, aucune raison pour qu'un équilibre d'ensemble corresponde à des équilibres partiels dans chaque catégorie de travail. Le caractère de l'échange apparaît alors plus clairement, cet échange peut être con- sidéré comme positif ou négatif selon le sens du bilan dans chaque catégorie, comparé avec la «production» du système d'enseigne- ment (p. 22)».
Un modèle d'équivalent-travail (1) du commerce extérieur aura donc un très grand intérêt pour l'élaboration des prévisions de l'em- ploi liées aux prévisions des échanges internationaux, puisqu'on aura la possibilité de prévoir les besoins en main-d'œuvre par profes- sion qu'implique une croissance des exportations de certains sec- teurs de l'économie. Cependant il convient de souligners les imper- fections de toutes prévisions de l'emploi par profession, imperfec- tions liées à des problèmes théoriques fondamentaux, aux défauts des outils statistiques utilisés et aux regroupements de professions hétérogènes. Il n'en demeure par moins que l'utilité de telles prévi- sions ne peut être mise en doute. Leur utilisation doit tenir compte d'un certain nombre de critiques pertinentes. Comme l'a montré J. Vincens (1970) «pour rendre les services que l'on attend d'elle, la prévision par profession devrait avoir deux qualités : elle devrait être assortie d'une forte probabilité de réalisation et elle devrait porter sur des professions ou groupes d'emplois homogènes, c'est- à-dire tels que la mobilité à l'intérieur du groupe soit très facile».
Ainsi les politiques conjoncturelles de lutte contre le chômage pourront trouver de nouveaux domaines d'application, en combi- nant la connaissance de la répartition du chômage par profession et branche de production, avec la connaissance des contenus en travail des exportations et des importations. Les politiques conjoncturelles pourront ainsi lier les efforts d'exportation de certaines branches de production à la capacité de ces branches de créer le plus grand nom-
(1) Les méthodes de l'équivalent-travail permettent de convertir les flux d'exportation et d'importation en input-travail de différents niveaux de qualification. Voir modèles théoriques (chapitre 2) et utilisation empirique (chapitres 7-8).
bre d'emplois adéquats (c'est-à-dire susceptibles de répondre aux demandes d'emploi du moment).
Les qualifications du travail apportent ainsi une contribution importante à l'étude du commerce international.
Le rôle du facteur travail, principalement des qualifications du travail est un élément fondamental de l'analyse du commerce inter- national et de la division internationale du travail. Il justifie une analyse particulière. Si l'on tenait compte de tous les facteurs qui agissent sur le commerce international, on serait conduit à établir une monographie du phénomène. En revanche l'analyse de certains facteurs essentiels — notamment du facteur travail — peut contri- buer à l'élaboration d'une analyse théorique générale.
L'analyse du rôle du facteur travail dans le commerce interna- tional portera sur :
- La place du facteur travail dans la théorie traditionnelle, et les tests empiriques du commerce international (première partie) - L"analyse théorique du rôle des qualifications dans le com- merce international (deuxième partie)
- Les tests empiriques du rôle des qualifications dans le com- merce extérieur de la France (troisième partie).
PREMIERE PARTIE
Le premier but de l'analyse du rôle du travail dans le commerce international est de détenniner la place qu'il occupe dans l'explica- tion théorique de la spécialisation internationale, dans les méthodes de calcul des tests et dans les résultats des analyses empiriques.
— L'analyse théorique permet de connaître les limites du rôle du facteur travail. Elles tiennent principalement à une prise en compte trop sommaire des différentes caractéristiques de ce facteur. En particulier l'hétérogénéité du travail n'est presque pas prise en considération.
— L'analyse des méthodes de calcul des tests permet de mettre en évidence les différents moyens de prise en compte du facteur travail.
Certaines méthodes retiennent les coefficients de travail direct, d'autres utilisent des coefficients d'équivalent-travail composés du travail direct et indirect (contenu dans les consommations inter- médiaires).
— L'analyse empirique a pour but d'établir certaines vérifications (tests) des conclusions théoriques.
CHAPITRE 1
La théorie générale du commerce international a pour but de définir les conditions et les bases de la spécialisation des pays parti- cipant aux échanges. Elle permet de déterminer une division inter- nationale du travail qui doit apporter aux pays qui participent au commerce international des avantages supérieurs à ceux qui résul- taient de leur situation avant échange.
La théorie traditionnelle de l'échange international apporte essen- tiellement deux explications qui résultent de la théorie des coûts comparatifs et de la théorie des dotations en facteurs. Ces deux théories visent à donner une explication globale de l'ensemble des flux du commerce international. Cependant, elles sont de plus en plus critiquées à la suite à la fois de la remise en cause des hypo- thèses théoriques traditionnelles et de l'ouverture de nouvelles voies de recherche plus significatives. Or, et il convient de le souligner, chacune des deux explications théoriques générales accorde une place particulièrement importante au facteur travail dans l'analyse du commerce international. Il est le seul facteur de production dans la théorie des coûts comparatifs, tandis qu'il est associé au capital dans la théorie des dotations en facteurs. Il en résulte que l'étude spécifique du rôle du facteur travail dans ces deux principales théo- ries du commerce international (1) apporte des éléments de discus- sion importants, par-delà les différentes critiques qui peuvent leur être adressées.
SECTION 1 - FACTEUR TRAVAIL ET THÉORIE DES COUTS COMPARATIFS L'étude du rôle du facteur travail dans le commerce international doit, en premier lieu, être déterminée à partir du modèle des coûts comparatifs. Chaque pays a intérêt à se spécialiser dans la produc- tion des biens dont le coût relatif de production (en terme de travail) est plus faible qu'à l'étranger.
(1) Les autres explications théoriques du commerce international telles que la théorie de la demande représentative (Linder) ou la théorie du cycle du produit (Vernon) ne présen- tent pas le même caractère général. En particulier elles ne concernent que les échanges de produits manufacturés.
§ 1 — Hypothèses
Le modèle des coûts comparatifs exposé, dès 1817, par David Ricardo, dans les Principes de l'économique politique et de l'im- p ô t (1) considère deux pays (A et B) en autarcie qui produisent et consomment deux biens Xj et X2 d'après les hypothèses suivantes : H 1 —Tous les facteurs productifs peuvent s'exprimer en équiva- lent travail, même le capital fixe. Par conséquent, les moyens de production se réduisent à un seul facteur le travail.
H 2 - Les quantités disponibles de travail (direct et indirect) sont fixes dans chaque pays. Par conséquent, à l'ouverture des échanges le facteur travail est immobile de pays à pays.
H 3 — Le marché est caractérisé par la concurrence parfaite. Le facteur travail peut être employé indifféremment dans chacune des productions. Il y a plein emploi dans les deux pays, les rendements sont constants.
H 4 — Dans chaque pays il n'existe qu'une seule technique dispo- nible pour produire un même bien. Cependant, les fonc- tions de production sont différentes pour un même pro- duit dans les deux pays. Après l'ouverture des échanges les fonctions de production restent différentes de pays à pays.
H 5 — Les coûts de transport et les autres obstacles aux échanges sont nuls.
H 6 — Les deux pays échangent uniquement les biens qu'ils pro- duisent. Ces biens sont parfaitement mobiles internatio- nalement.
§ 2 — Présentation du modèle (2)
David Ricardo remarque l'importance primordiale du facteur travail dans la détermination des avantages comparatifs. Il distingue les coûts absolus exprimés en heures de travail, et les coûts compa- ratifs représentés par le rapport entre le coût unitaire d'un produit Xl sur le coût unitaire d'un produit X2.
Ricardo calcule les coûts comparatifs pour deux produits dans
(1) D. Ricardo, On the Principles o f Political Economy and Taxation, The Works and Cor- respondance of David Ricardo (Ed. P. Sraffa), Cambridge, The University Press, 1962, Chapitre 7, en franqais : Les principes de l'économie politique et de l'impôt, Calmann- . Levy, Paris, 1970.
(2) Pour une démonstration complète voir notamment : R. Caves, R. Jones, World Irade and Payments, Little Brown, 1973 et 1977 ;R.Dehem,L'équilibre économique inter- national, Dunod, 1970 ; R. Dorfman, P.A. Samuelson, P.M. Solow, Programmation linéaire et gestion économique, Dunod, 1962 ;J.L. Mucchielli, M. SoDogoub, L'échange international ; fondements théoriques et analyses empiriques, Economica, 1980.
Dès lors une question essentielle se pose : quelles hypothèses peut-on adopter pour l'étude du commerce international ? Et sur- tout doit-on adopter les mêmes hypothèses pour étudier tous les flux d'échanges de biens entre pays ?
II - La nécessité d'adopter des hypothèses différenciées
Les problèmes soulevés par la remise en cause des hypothèses de base de l'analyse du commerce international conduisent à deux possibilités :
— La première consiste à rejeter l'ensemble des hypothèses de base du modèle traditionnel et à rechercher à partir des caractéris- tiques actuelles une nouvelle théorie générale du commerce interna- tional. Cependant, le risque est grand de rencontrer à nouveau les mêmes difficultés. En effet, une nouvelle théorie générale serait-elle toujours compatible avec les résultats de vérifications empiriques ?
— La deuxième possibilité consiste à distinguer plusieurs types d'échanges, dont deux principaux :
. Les échanges traditionnels de biens homogènes c'est-à-dire essentiellement de produits agricoles, de matières premières et éner- gie et de certains produits fmis. Ces échanges correspondent au schéma traditionnel. En particulier les facteurs de productions sont immobiles et les conditions de l'offre sont prédominantes.
Ce premier type d'échange correspond au commerce extérieur d'un certain nombre de pays en développement et peut être élargi à l'ensemble des échanges entre pays industrialisés et pays en voie de développement. La dernière étape du cycle de vie des produits entre aussi dans ce schéma, puisque les pays à bas salaires fabriquent et exportent des biens de technologie courante en bénéficiant de coûts de production très bas.
. Les échanges croisés de biens différenciés c'est-à-dire essentiel- lement de produits industriels de technologie de plus en plus avan- cée. Ces échanges sont aujourd'hui les plus importants, ils ne corres- pondent plus au schéma traditionnel. L'élément essentiel est désor- mais la demande c'est-à-dire le marché. Dès lors l'exportation des biens ou l'investissement à l'étranger dépendent des structures et des caractéristiques des marchés d'accueil (obstacles tarifaires ou non tarifaires). Mais généralement une implantation durable est composée à la fois d'exportation de biens et de capitaux (facteurs).
Il en résulte que les dotations en facteurs importent essentielle- ment par la prise en compte du travail qualifié. En effet, il existe généralement une corrélation entre le travail qualifié et l'avance technologique dont 'bénéficient certains pays. Ces deux éléments permettent d'expliquer les «performances» de certains pays sur les marchés extérieurs (Allemagne Fédérale notamment).