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Article pp.5-18 du Vol.112 n°1 (1991)

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JACQUES ROGER

HISlORIEN DES SCIENCES

Jacques Roger est mort Ie 26 mars 1990. Peu de mois s'etaient ecoules depuis la publication de sa grande biographie de ButTon, oeuvre d'exi- gence et de «secrete sympathie », qui concretisait des annees de recherche patiente et qu'il aura vu saluee, a son grand bonheur, selon son merite. Jacques Roger etait ne Ie 24 octobre 1920. Quoiqu'il occupat une position centrale dans l'histoire des sciences et qu'il illustrat dans la com- munaute internationale la meilleure tradition francaise, il n'etait, de for- mation, ni historien, ni scientifique, ni philosophe mais agrege de lettres classiques (1943). Jacques Roger a ete professeur aux lycees de Douai, de Lille, de Suresne et au college Stanislas entre 1943 et 1951, avant de devenir charge de recherche au C.N.R.S. de 1951 a 1953 puis assistant de litterature francaise a la faculte des lettres de Poitiers. Si son premier ouvrage fut un Panorama duXVIIsteele francais, publie en 1962, il avait neanmoins deja«decouvert sa voie»lors d'entretiens qu'il eut, des 1945, avec Antoine Adam. En «aboutissement lointain, mais direct» de cette seconde vocation,itsoutint en 1963, sous la direction de Rene Pintard, sa these de doctorat : Les Sciences de fa vie dans fa penseefrancoisedu

XVIIIsiecle, une somme d'erudition inegalee en histoire des idees. En 1964,it devint professeur, puis doyen de la faculte des lettres de Tours, avant d'etre nomme professeur a la Sorbonne (1969) et directeur d'etudes a l'Ecole des hautes etudes en sciences sociales (1982).

Successeur de Henri Berr a la direction du Centre international de syn- these (1978), directeur du Centre Alexandre-Koyre jusqu'en decembre

1989, Jacques Roger defendit toujours le concept d'une histoire intellec- tuelle generale contre les cloisonnements disciplinaires. Pour lui, l'unite du savoir dans les oeuvres du passe impliquait qu'on oublie, pour sa resti- tution, les partages trop modernes entre ideologies et savoirs positifs. Pas plus qu'elle n'existait au ciel des idees, la science empirique ne lui sem- blait cloturee sur ses evidences axiomatiques :

Revue de synthese :IV'S. N° 1,janv.-mars1991.

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6 REVUE DE SYNlHESE : IV" S.N" I, JANVIER-MARS 1991

«on a trop souvent une certaine image de la science comme d'une activite absolument abstraite, qui ne subirait pas l'influence des courants intellectuels du monde dans lequel Ie savant vito

Nous savons tres bien que cette idee est fausse et que Ie savant, comme tous les intellectuels, vit dans un certain milieu historique tres precis» '.

La division sciences/ideologies, «commode au premier abord », ne resistait pas a l'analyse attentive. Aussi bien tiendra-t-il deux propositions critiques qui ordonnaient toute sa recherche. D'une part,

«I'histoire des sciences est devenue une disciplineIipart entiere, et l'histo- rien des sciences a compris que son role, comme celui de tout historien, est de comprendre, non de juger, et que, selon la formule de Lucien Febvre, Ie seuI peche capital en histoire, c'est I'anachronisme»2.

D'autre part, itaffirmait que les grandes fresques epistemologiques a caractere recurrent ou judicatoire relevaient d'une histoire jugee, formel- lement teleologique, ou selon son mot «arrogante». Cette arrogance, it la dira «insupportable». Elle impliquait un «ton de blame moral» a l'egard des savants du passe dont les travaux avaient a leur tour permis qu'ils fussent depasses3.

Militant pour une histoire historique des sciences4, Jacques Roger publiait souvent ses convictions en prenant d'egales distances vis-a-vis de la philosophie et de la reconstruction par lesscientifiques des«progres» de leur discipline. Car «l'historien n'est pas un philosophe »5 et, sur ce chapitre des motivations, itreprochait aux scientifiques un «attachement sentimental» pour la recherche des « precurseurs» oil il voyait une

«pieuse mystification ».«Cette histoire etudie la science d'autrefois non pas pour ce qu'elle est, mais pour ce qu'elle doit devenir avec Ie temps,

1. JacquesROGER,«Lacrise scientifique avant Galilee », in Cultura e Societa nel Rinasci- mento. Tra Riforme e Manierismi,V.BRANCA, C. OSSOlA, eds, florence, Olschki, 1984, p. 1.

2. ID.,Buffon. Un philosophe au Jardin du roi,Paris, Fayard, 1989, p. 11.

3. ID.,«Darwin en France», Annals of Science, vol. 33, 1976, p. 484.

4. ID.,«Per una storia storica delle scienze», Giomale critico della filosofia italiana, anno LXIII (LXV), fasc. III, 1984, p. 285-314. Cet article important situe la recherche de I'historien des sciences par rapportal'epistemologie et la sociologie des sciences dans une perspective essentiellement francaise - au moins pour la philosophie, cf. ibid., p. 299-300 :

«uno storico poco addentro alIa situazione francese della storia delle scienze si meravigliera forse di una cosi lunga discussione,0riassunto, per lui superfluo, di verita cosi evidenti. Ma la storia epistemologica delle scienze ha esercitato troppo a lungo in Francia il suo impero intellettuale ed istituzionale perche uno storico francese delle scienze non provi il bisogno di situarsi rispettoad essa », Cet examen critique pour signifier que « il suo progretto

e

un altro, ed una storia delle scienze indipendente non puo sottomettersi alia prospettiva dell'episte- mologia. »

5. J. ROGER,in Structuralisme et marxisme, Paris, U.G.E., «10/18», 1970, p. 223.

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C. BLANCKAERT : ]. ROGER, HISlORIEN DES SCIENCES 7 c'est-a-dire precisement pour ce qu'elle n'est pas encore». Elle avait encore ce defaut de methode d'infantiliser les auteurs passes, transformes en «fantaisistes », naifs et «ridicules fantoches », porteurs d'une pensee

«inachevee, illogique», Par un retournement saisissant et novateur, Jacques Roger, avant Michel Foucault, reclamait pour eux Ie benefice d'une lecture anthropologique :

«Au moment ou les ethnologues rehabilitent Ia " pensee sauvage ",il doit etre permis

a

l'historien de denoncer lui aussi l'illusion du " primitivisme ", et de demander Ie respect pour cette autre "pensee sauvage" que l'on appelle cornmunement " prescientifique "»6.

Non sans a-propos dialectique, il remarquait alors que cette pensee pouvait souffrir retrospectivement d'etre «au contraire trop achevee et trop logique»7,au meme titre que certaines de ces structures formelles qui, de leur lointain passe, nous sont devenues « aussi etrangeres que des langues mortes»8.

II existait pourtant des images archetypales, a caractere transhistorique, qui semblaient renaitre a intervalles irreguliers. Jacques Roger a souvent interroge, dans ses ecrits et ses enseignements, ce retour foncier des meta- phores et des images valorisees dontil ne refusait ni Ie role actif dans la creativite scientifique, ni l'origine vraisemblablement psychologique.

Mais il lui rebutait qu'une «psychanalyse»de la connaissance occultat l'histoire et le contexte de leur enonciation :

«ilya en nous des archetypes mais je ne sais pas si cela suffit, car dans cer- tains cas nous nous heurtons

a

une realite historique rigoureusement etran- gere, par exemple la vision aristotelicienne du cosmos. De veritables muta- tions de l'imagination et de la maniere dont nous ressentons Ie monde se produisent »9.

Si les productions de l'esprit humain se partageaient egalement selon des couples d'opposes, Ie continu et le discontinu, Ie mecanisme et Ie vitalisme, Ie solide et le fluide, Ie hasard et la finalite, etc., rien n'indiquait que ces schemas imaginaires fussent, dans l'absolu, immuables. D'abord, les mots et les images auxquels on les associe aujourd'hui ne devaient pas faire illusion sur la difference des realites qu'ils recouvraient historique-

6. ID., «Reflexions sur I'histoire de la biologie (XVUC_XVIIlc siecle) : problemes de methodes», conference de fevrier 1964, Revue d'histoire des sciences. t, XVII, janv.-mars

1964, p. 31. Les citations precedentes sont extraites du rneme texte, p. 27 et 29.

7. Ibid.•p. 29.

8. J.ROGER,«Lecture des textes et histoire des idees»,in Les Chemins actuels de facri- tique,GeorgesPOULET,ed., colloque de 1966, Paris, U.G.E.,«10/18», 1968, p. 284.

9. Ibid.,p. 291.

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8 REVUE DE SYN1HESE :IV'S.N"I, JANVIER· MARS 1991

ment. Jacques Roger en fit la demonstration Ii partir du concept de

«germe » dont il critiqua l'interpretation bachelardienne10. Ensuite, l'histoire seule rendait raisoIl de leur predominanceIitelle ou telle date :

«otl. fait parfois remonter l'idee d'une chaine des etres jusqu'a Aristote.

C'est pourtant au debut duXVIIIesiecle qu'elle devient un element impor-

tant

de la reflexion des philosophes et des naturalistes»II. Enfin, du fait qu'il n'est pas unanime dans la communaute scientifique, l'accord scelle sur la priorite des images devait etre Iison tour questionne dans la chro- nologie de son instauration, de son invalidation ou de sa transformation.

Cet accord manifestait uri probleme historiographique plutot que sa solu- tion. «L'un des problemes de l'historien des idees est celui des themes fondamentaux. On a le sentiment quand on les voit paraitre qu'ils sont en etTet tres anciens, mais on peut se demander pourquoi tel moment de l'histoire leur insuffie une force nouvelle»12.

Jacques Roger croyait et demontrait que les auteurs du passe avaient, souvent de maniere indirecte, produit des innovations d'ensemble concernant la vision de la nature qui preparaient leur refutation pos- thume. Ils l'avaient neanrnoins amorcee ou prefiguree : «il est assez frequent dans l'histoire des sciences que les grandes revolutions theo- riques commencent par une situation oil celui qui presente une nouvelle theorie n'est pas capable de la demontrer»13. L'exemple de ButTon, topique et plus encore «admire»14, fut souvent requis pour cette demonstration. L'intendant du Jardin du roi n'etait pas transformiste mais il avail,«plus que personne auXVIIIe

siecle»,contribue « Iirendre possible une theorie de l'evolution en transformant l'esprit de l'histoire naturelle»IS. Sans avoir

«ni invente, ni pressenti le second principe de la thennodynamique [oo. il avait] cree un modele original oil quelques concepts fondamentaux, lois, hasard, ordre, histoire, energie, sont lies entre eux d'une maniere tres parti- culiere. ButTon ne sait pas encore clairement nommer ces concepts, mais Ie role qu'i!s jouent dans la science modeme nous aide ales reconnaitre et a decouvrir l'originalite du systeme de pensee de Buffon»16.

10. Cf. « Reflexions sur l'histoire de la biologie »,art. cit. supra n. 6, p. 33 sq.

II. J.ROGER,«L'histoire naturelle auXVIII'siecle : de l'echelle des etres a I'evolution », Bulletin de la Societe zoologique de France, vol. 115, 3, 1990,p.245-254, enpart. p.246.

12. Cf.«Lecture des textes et histoire des idees », inop. cit. supra n. 8, p. 292.

13. J. ROGER, «Le transforrnisme de Lamarck », in Le Darwinisme aujourd'hui,Paris, Seuil, 1979, p. 23.

14. 10., in BUFFON,Les Epoques de la Nature,J.ROGER,ed., Paris, Ed, du Museum, 1962, p.V :«nous sommes de ceux qui croient que la sympathie est encore la meilleure methode historique. »

15. 10., « Buffon et Ie transforrnisme »,LaRecherche, 138, 1982, citation p. 1254, 16. 10.,«Energie, ordre et histoire dans la pensee de Buffon »,Histoire et nature, 19-20, 1981-1982, p. 54-55.

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C. BLANCKAERT : J. ROGER, HISlORIEN DES SCIENCES 9

Jacques Roger pouvait des lors, et sans anachronisme, restituer au passe le poids de ses images mythiques, anticipees ou porteuses d'un sens

a

venir. II en administra la preuve convaincante

a

propos de la notion de

«matiere vivante»17 ou

a

propos du vitalisme, doctrine consubstantielle aux Lumieres qui contribua pourtant activement

a

en detruire l'esprit,

«en aidant au sucres de la philosophie romantique»18. L'examen des

«consequences i de semblables intuitions valait autant pour eclairer la demarche scientifique. En regie generale, les conditions intellectuelles de I'apparition puis de la diffusion d'une idee force, capable d'ordonner la recherche, se revelaient pour lui

a

la fois dynamiques, complexes et archi- tectoniques. Dynamiques parce qu'elles relevaient d'un processus de longue duree base sur la force de persuasion et d'affirmation, lacapacite d'harmoniser des idees, des institutions qui les discutent et les portent plus avant; complexes car l'interaction des acteurs multiples, venus d'horizons disciplinaires et epistemiques varies ou contradictoires, ne permettait pas

a

l'historien de conclure

a

la necessite d'un devenir du savoir en dehors de sa confrontation avec l'experience de la nature, les mentalites du groupe social, et avec les traditions scientifiques ante- rieures; architectoniques parce qu'on ne pouvait les dissocier de ce qui forme I'outillage mental et I'«univers intellectuel» d'un chercheur ou d'unecommunautede travail en quete d'un statut academique :«

E

facile opporre la fisica aristotelica e quella di Newton, 0 la chimica flogistica e quella dell'BOO. Ma la " rivoluzione chimica " legataatnome di Lavoisier e un fenomeno complesso, durato decenni e coinvolgendo tante persona- lita e opere scientifiche spesso contraddittorie »19.

De la bien des paradoxes, souvent souleves par I'historiographie de Jacques Roger: ce ne sont pas les philosophes materialistes qui ont for- mule l'hypothese du transformisme mais les creationistes d'orientation leibnizienne qui ont requis des Nouveaux essais sur l'entendement humain l'idee d'un«dynamisme oriente realisateur d'une histoire » de la vie, partie de la volonte divine". C'est d'une crise de la science classique et d'une incertitude fondamentale sur I'essence des choses qu'est nee la science moderne ", C'est en faisant entrer «Tame dans l'histoire natu-

17. ID., «Chimie et biologie : des .. molecules organiques " de ButTonIila .. physico- chimie " de Lamarck »,History and Philosophy of the Life Sciences. vol. I, 1, 1979.

18. ID.,«Science et Lumieres », Revue de l'Universite de Bruxelles, 2-3, 1972, p. 165.

19. Cf. « Per una storia storica delle scienze »,art. cit. supra n. 4, p. 293-294.

20. J.RoGER,«Les conditions intellectuelles de I'apparition du transformisme », inEpis- temologie et marxisme, Paris, u'G.E., « 10/18 », 1972, p. 99-114.

21. Cf.«La crise scientifique avant Galilee », inop. cit. supra n. I, p. 18-19.

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10 REVUE DE SYNIHESE : IV'S.N"I, JANVIER·MARS 1991

relle» que Buffon, cartesien anachronique ou au moins tardif, a rendu possible une science de l'homme riche d'avenir ",

Parmi bien d'autres contresens accrus par le rationalisme normatif modeme, Jacques Roger aimait

a

rappeler que le «mythe du conflit necessaire entre le christianisme et la science» etait ne auXIXesiecle seule- ment, alors que la science acquerait le«formidable pouvoir intellectuel et social qu'elle possede aujourd'hui »23. De meme il serait «pueril » de s'imaginer que les naturalistes du XVIIe siecle, attaches aux formes tradi- tionnelles du savoir, aient «tourne deliberement le dos

a

la nature et aux faits, et considere leur science comme une pure gymnastique logique » 24.

II fallait des lors redonner au passe toute la densite de ses formules, de ses exigences, de ses controverses ou de ses enjeux intrinseques, Ce pro- gramme d'erudition extremement novateur ordonna toute I'ecriture de la these sur les theories de la generation aux XVIIe et XVIIIe siecles : pour comprendre l'esprit des institutions ou la raison des survivances passeistes en balayant les caricatures inquisitoriales, Jacques Roger equilibrait les etudes

a

caractere morphologique et les approches prosopographiques.

Alors qu'on prononcait l'effacement du sujet et la «mort de l'auteur»

(M. Foucault), alors qu'on signifiait qu' «en histoire des sciences les noms propres ne devraient avoir que valeur d'index » 25, Jacques Roger reaffirmait sereinement que la science est affaire d'individus engages dans des conflits ideologiques dates et que la position sociale, la valeur humaine, «le temperament intellectuel» des savants etaient aussi cen- traux pour l'evolution des doctrines que la construction pure des concepts. Non sans attendus polemiques,itpublia son «plaidoyer pour l'auteur» au moment ou la Nouvelle Critique des annees 1960 s'efforcait d'oublier qu'un livre soit le fait d'un«homme vivant» :«allons plus loin, et demandons-nous s'il ne faudrait pas ressusciter un instant le

22. J. ROGER, « Buffon et la theorie de l'anthropologie», in Enlightenment Studies in Honour0/Lester G. Crocker,A.J.BINGHAM, V. W. TOPAZIO, eds, Oxford, 1979, p. 253-262.

23. ID.,«Lechristianisme et la science modeme », inGrand atlas des religions, Paris, Encyclopaedia Universalis, 1988, p. 333.

24. ID.,Les Sciences de la vie dans la pensee francoise du xmt'siede. La generation des animaux de Descartesal'Encyclopedie, Paris, Armand Colin, 2" ed., 1971, p. 31.

25. Camille LIMOGES, La Selection naturelle. Etude sur la premiere constitution d'un concept (1837-1859), Paris, P.U.F., 1970, p. 152. Cf. egalement,atitre indicatif, ces phrases prononcees par Michel FOUCAULT lors du colloque«Georges Cuvier»,Thales,1.XIII, 1969, Revue d'histoire des sciences,1.XXXIII, 1, 1970, p. 88: «je dois avouer que j'ai ete mal a

l'aise (et d'un malaise que je n'ai pas pu surmonter) lorsque, dansLes Mots et les choses j'ai mis en avant des noms. J'ai dit ~Cuvier ", ~Bopp ",~Ricardo", alors qu'en fait j'essayais par la d'utiliser Ie nom, non pas pour designer la totalite d'une reuvre qui repondraitaune

certaine delimitation, mais pour designer une certaine transformation qui a lieu

a

une epoque

donnee et qu'on peut voir mise en ceuvre,atel moment et en particulier dans les textes en question [...] mon probleme est de reperer la transformation. Autrement dit, l'auteur n'existe pas. »

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C. BLANCKAERT : J. ROGER, HISlORIEN DES SCIENCES 11 couple damne du psychologisme et de la biographie, frere et seeur abomi- nables!»26. Dans l'unite d'une ceuvre, la biographie de Buffon, publiee en 1989,prolongeait ainsi les reflexions qui ouvraient la troisieme partie des Sciences de la viede 1963, ou Jacques Roger montrait que la philo- sophie nouvelle des annees 1745-1770 demeurait subordonnee Ii des

«recherches individuelles qu'on ne pourrait etudier ensemble sans trahir leur originalite »27.

En verite, l'eeuvre historiographique de Jacques Roger ne fait pas seu- lement retour sur les conditions individuelles, sociales et intellectuelles de l'elaboration des savoirs. Elle mesure exactement le poids des inerties et des stereotypes dans l'expression de leur progreso On trouve dans bien des analyses des misesIil'epreuve d'une conclusion portee naguere sur Ie statut des sciences de la terre au XVI" siecle :«chaque tradition apporte ses habitudes mentales, et l'unanimite se fait plus facilement dans les croyances irraisonnees que dans les connaissances positives» 28. Toute- fois, on se tromperait en qualifiant cette attitude de scepticisme alors qu'il s'agit d'une posture d'analyse. Aussi bien Jacques Roger peut-il affirmer,

a

propos de la sociobiologie, qu'elle rate doublement son objet,

a

la fois comme avatar d'un scientisme«perime»et comme synthese«prematu- ree» des acquis majeurs de la theorie de l'evolution. II n'en souligne pas moins qu'elle

«marque Ie lieu 011 peut et doit se faire une science generale du vivant. [...]

En nous rappelant un peu brutalement notre origine animaie, la sociobiolo- gie reagit utilement contre l'irrealisme des specialistes d'anthropologie cultu- relle, qui ont voulu tout ramener

a

la culture et

a

la societe, et contre l'ange- lisme des moraiistes et des utopistes. L'homme n'est pas une tabula rasa, une argile malleable dont on peut faire n'importe quoi»29.

De telles tensions reveleront, dans l'apres-coup de leur contestation, leur capacite critique. Ce qui est un temps percu en termes negatifs peut gagner en valeur positive : «on a beaucoup critique Buffon pour avoir introduit des elements "psychologiques " dans sa description des ani-

26. Cf.«Lecture des textes et histoire des idees », in op. cit. supra n. 8, p. 281. L'interet historiographique de la biographie des savants est justifie parJ.Roger dans un autre texte,

«The DSB lie. : The Dictionary ofScientific Biography, Ch.C.Gillispie, ed.) : A review sym- posium », ISIS. vol. 71, 1980, p. 649-650; cf.egalement son compte rendu du livre de DorindaOUlRAM,Georges Cuvier, in History and Philosophy 0/the Life Sciences, vol. 9, 1987, p. 369-371.

27. Cf. Les Sciences de La vie, op. cit. supra n. 24, p. 458.

28. J. ROGER,«Les sciences de 1a terre », in Histoire generate des sciences, ReneTAlON,

ed., Paris, P.U.F., 1969,t.II, p. 120. Cf.LesSciences de La vie, op. cit. supra n. 24, p. 8.

29. In., «Lasociobio1ogie est-elle al'heure? », Revue de synthese, III'S.,t.CI, 97-98, 1980, p. 154.

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12 REVUE DE SYNlHESE : IV'S.N"I, JANVlER·MARS 1991

maux. Nous pouvons considerer aujourd'hui que cette introduction de l'ethologie constituait un elargissement important de l'histoire natu- relle »30.

C'est hi Ie prix Ii payer pour penser ensemble la perseverance de l'esprit humain dans sa quete de sens, ce prodigieux effort collectif pour ordonner Ie chaos des phenomenes dont la recherche fit Ie fond de l'humanisme de Jacques Roger, et la complexite deroutante de son accomplissement. Cette complexite est de structure, non d'accident. Elle ressortit Ii des «mentalites »31 qui n'ont rien d'uniforme, Ii l'infrastruc- ture sociale, philosophique, politique, voire religieuse de la science,

a

l'ordre materiel meme qui regit ses lieux professionnels,

a

la construction de ses concepts et des lois qui les articulent. Pour qu'une science geolo- gique s'emancipe d'une«physique» universelle, il a fallu que la science se dote de laboratoires :«ce n'etait pas rien : c'etait peut-etre tout».De meme«il n'est pas exagere de dire que Ie microscope a change pour les savants la face du monde »32. Aux causes minimes en apparence, les grands effets.Leconflit des modeles scientifiques dans l'unite synchro- nique d'une epoque donnee se redouble de problemes de methodes et d'experimentations qui trouvent des issues partielles et diseutees dans l'enceinte des academies savantes. Pour Jacques Roger, historien des modeles en relation antagonique plus que des structures, la continuite du savoir exige des discussions, des accommodements subtils et pour tout dire des infidelites aux peres fondateurs qui font l'histoire meme ". Pour une periode, pour un auteur choisis, de telles transactions definissaient un champ de possibilites souvent concurrentes. A travers ses «images collectives», l'ensemble finit cependant par dessiner un «paysage scien- tifique» capable de contraster I'ombre et les lumieres, Sur ce fond de relations conflictuelles, Jacques Roger ne balancait pas Ii penser que chaque epoque temoignait selon ses mots d'une «coherence propre »34, d'un «ecosysteme intellectuel»35, de «structures profondes de la sensi-

30. ID.,«Histoire naturelle et biologie chez Bulfon », inLazzaro Spallanzani e la biolo- giadel Settecento, Giuseppe MONTALENTI, Paolo ROSSI, eds, Florence, Olschki, 1982, p. 357.

31. J.Roger entendait sous ce mot les propositions jugees par soi evidentes, les conven- tions non ecrites, les reflexes conditionnes constituant«Ie non-dit du discours scientifique admis dans une communaute particuliere »,

cr.

J.ROGER, « Histoire des mentalites : les ques- tions d'un historien des sciences »,Revue de synthese,m'S.,t.CIV, 111-112, 1983, p. 269- 275.

32. Cr.Les Sciences de la vie, op. cit. supra n. 24, p. 183.

33. Voir les remarques sur les relations qu'entretenait Lamarck avec l'idee de la chaine des etres, inart. cit. supra n. II, p. 254.

34. Cr.«Objectivite et historieite de la pensee scientifique », inop. cit. supra n. 5, p. 222 sq.

35. J.ROGER,«Histoire de la science ou des sciences? Une histoire ou des histoires des sciences »,Seminaire d'epistemologie et d'histoire des sciences, Paris, Institut national agro- nomique, Paris-Grignon, 1986-1987, p. 37.

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C. BLANCKAERT : J. ROGER, HISlORIEN DES SCIENCES 13 bilite et de l'imagination»36,dotees d'une logique et d'un univers de sens dont les resistances et l'alterite forcaient la curiosite. Cette alterite n'etait pas un vain mot non plus que cette curiosite d'homme. Rappelant que Walter Pagel n'avait pas cherche

a

faire la synthese de la pensee paracel- sienne, J. Roger soulignait les difficultes attachees au dialogue de deux cultures linguistiquement et done mentalement incommensurables :

«C'est peut-etre que cette synthese est impossible dans la langue de notre temps. Les realites que Paracelse designe sont d'un autre ordre que celles que nos concepts recouvrent, et les liens qu'il met au jour relevent d'une autre logique. Pour comprendre Paracelse, pour embrasser son eeuvre, il faut sans doute renoncerIiIe traduire et tenter de suivre sa pensee au niveau qui est le sien, celui des images et des symboles»37.

S'il recherchait la plenitude du sens qui definit l'esprit d'une epoque sans occulter les contradictions de ses«familIes intellectuelles»,Jacques Roger affirmait egalement le poids des heritages conceptuels dans l'evo- lution et la diffusion des savoirs. Eclairer Ie texte savant supposait sans doute l'hermeneutique des eeuvres, mais la reflexivite s'y trouvait egale- ment engagee. L'approche structurale n'y suffisait pas. Trois arguments de type epistemologique justifiaient l'attention qu'il portait aux pratiques de la lecture comme

a

son histoire.

1. L'historien est dans l'histoire, au meme titre que l'auteur etudie.

«L'histoire est au coeur meme de l'ceuvre, non seulement si nous y cher- chons un homme, mais encore si nous la considerons en elle-meme et sans auteur. Est-il besoin de montrer que l'histoire est aussi dans Ie lee- teur?»38.

2. Ceci deduit de cela, Ie texte n'est pas independant de ses lecteurs. II change avec eux.

3. II y a une histoire evolutive des modes d'administration de la preuve, de l'usage regle des metaphores, de la construction de l'objet. D'ou ces deux consequences: d'un cOte, «Ie jeu reciproque de la forme et de la matiere nous apparaitront beaucoup plus clairement si nous examinons leurs variations au long de l'histoire». D'un autre cote, ces interactions reciproques, ces effets pragmatiques et strategiques dialectisaient (en les ruinant partiellement) les theses naguere opposees de l'histoire «inter- naliste» et de l'histoire «externaliste r des savoirs scientifiques39. Non

36. a. «Lecture des textes et histoire des idees », in op. cit. supra n. 8, p. 287.

37. J. ROGER, «Quelques annees d'etudes paracelsiennes en France», Archives inter- nationales d'histoire des sciences. 92-93. 1970, p. 227.

38. cr. «Lecture des textes et histoire des idees », in op. cit. supra n. 8, p. 285.

39. Ibid.• p. 285;cf.egalement«Per una storia storica delle scienze », art. cit. supra n. 4, p. 311-313.

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sans humilite professionnelle, Jacques Roger soulignait ainsi la limite de l'objectivite historienne comme son ideal regulateur,

L'etude lexicographique du vocabulaire scientifique lui apparaitra une approche privilegiee de ces determinismes de plus longue duree. Inte- resse

a

l'explicitation des contenus notionnels changeants du lexique et convaincu que «l'idee meme que la science doit etre une langue bien faite n'est apparue ni spontanement ni immediatement»40, il animera ainsi,

a

partir de 1979, un groupe de recherche transdisciplinaire dont l'une des priorites editoriales sera la realisation d'un Dictionnaire histo- rique du vocabulaire scientifique, actuellement en chantier.

Jacques Roger n'etait pas un theoricien des grandes discontinuites ou des «coupures» epistemologiques, mais un analyste des deplacements subtils, inscrits dans la duree, II admettait avec reticence des generalites hatives surl'epistemede l'age classique, la«pensee»des Lumieres ou la

«vision» romantique de la nature. «De meme qu'un toumant n'inter- rompt pas une route, mais pourtant l'oriente dans une autre direction, de meme un toumant historique ne rompt pas la continuite de l'his- toire ...»41. Contrairement

a

Michel Foucault qui avait popularise par sa philosophie epistemique la notion d'une«naissance »abrupte de la bio- logie au debut du XIX" siecle, il s'attachait

a

un mouvement scientifique seculaire, sans origine absolue :

«La naissance de la biologie, en tant que science particuliere des etres vivants, n'a pas ete un phenomene instantane, qui aurait brutalement boule- verse Ia repartition des connaissances

a

la fin du xvm" siecle, C'est le resultat d'un processus complexe, qui commence

a

se manifester des Ie debut du siecle, et d'abord comme reaction

a

Ia situation faite aux etres vivants par le mecanisme duxvn"siecle»42.

Aussi bien, Jacques Roger admettait-il que le passage d'une epoque

a

une autre precede par deux types de transitions, soit qu'un systeme se degrade insensiblement de l'interieur par tout un jeu de tensions et de contradictions, soit que les elements d'un systeme nouveau s'expriment dans les termes du systeme ancien :«il y a des structures, mais elles ne sont jamais en parfaite coherence, en parfait equilibre. C'est par ce

40. J.ROGER,«Avant-propos », inTransfert de vocabulaire dans les sciences,volume pre- pare par Martine GROULT,sous la dir. de Pierre loUIS et Jacques ROGER, Paris, Ed. du C.N.R.S., 1988, p. 7.

41. cr.«Lecture des textes et histoire des idees»,inop. cit. supran. 8, p. 298.

42. cr.«Chimie et biologie »,art. cit. supran. 17, p. 43 et J.ROGER, «L'Europe savante.

1700-1850»,inLes Savants genevois dans l'Europe intellectuelle duXVI!au milieu duXlx'

siecle, JacquesTREMBLEY,ed., Geneve, Ed. du Journal de Geneve, 1987, p. 47 :«dans 1es sciences de la vie et de 1a terre, on observeIi1afois la meme effervescence et la meme conti- nuite entre 1a fin duXVIII' siecle et la premiere moitie duXIX'.»

(11)

C. BLANCKAERT : J. ROGER, HISlORIEN DES SCIENCES 15 manque de stabilite que la structure glisse, se deforme et qu'une autre structure apparait»43.

Sans d'ailleurs se refuser a«interpreter a sa maniere cette floraison de

" discours de la methode"»44, Jacques Roger gardera vis-a-vis du struc- turalisme des annees 1960 un certain recul... proprement historiogra- phique. Le structuralisme lui paraissait participer d'une de ces scansions historiques ou Ie discontinuisme l'emportait sur Ie continuisme. Inter- rogeant cet effet de contexte, il lui assignera ses raisons necessaires :

«la rationalite de notre siecle a apprisIiprendre en compte ces momentsoil soudain tout change etoilrien n'est plus previsible, dans l'histoire ou dans la physique. L'histoire discontinuiste de Michel Foucault rejoint ici la theorie des catastrophes de Rene Thorn et la theorie de l'ordre par fluctuations d'Ilya Prigogine»45.

Selon Michel de Certeau, son grand ouvrage sur les sciences de la vie au XVIIIe

siecle foumit aux Mots et les choses de Michel Foucault la matiere de son erudition46. Pourtant Jacques Roger soupconnait qu'a valoriser ainsi l'ordre des structures, on cherchat

a

evacuer la dimension temporelle du savoir: «que l'on ait recemment ressuscite Cuvier temoigne sur nous, non sur lui. Notre science n'est plus newtonienne et nos ideologies voudraient bien ne plus etre historiques»47. A propos de Linne, rehabilite tardivement, il precisait cette «tentation metaphy- sique» :«l'historiographie recente l'a fait sortir, comme Cuvier, du pur- gatoire de l'histoire: par un effet de "recurrence ", Ie rationalisme modeme a rendu historiens et philosophes plus attentifs

a

une pensee qui structure Ie reel en soulignant les discontinuites»48.

Le premier reproche methodologique adresse a de telles recurrences, c'est qu'elles mutilent les auteurs etudies,«qu'elles decoupent arbitraire-

43. Cf.« Lecture des textes et histoire des idees»,inop. cit. supran. 8, p. 296; «Per una storia storica delle scienze»,art. cit. supra n. 4, p. 313-314.

44. Cf. «Reflexions sur l'histoire de la biologie»,art. cit. supra n. 6, p. 40. En fait, Jacques Roger affectionnait et cultivait, par respect de la recherche, une «epistemologie concordataire»,cr.«Lecture des textes et histoire des idees»,inop. cit. supran. 8, p. 293 :

«toute methode qui permet d'etudier un objet passe, meme si cette methode se veut intem- porelle, est une aide apporteeal'histoire. Telle methode structuraliste, qui refuse la diachro- nie pour fixer un moment, l'explorer entierement dans sa synchronie, est extremement pre- cieuse aux historiens.»J'emprunte Ie concept d'episternologie «concordataire »aGeorges

CANGUILHEM, non sans lui donner un contenu different,cr.«Sur une epistemologie concor- dataire»,in HommageIiGaston Bachelard, Paris, P.U.F., 1957, p. 3-12.

45. J.~<.oGER,«Aetualite de la science du xvn" siecle»,inDestins et enjeux duXVl/'siecle, Paris, P.u.F., 1985, p. 269.

46. Michel DE CERTEAU,Histoire et psychana/yse entre science et fiction, Paris, Gallimard, 1987, p. IS.

47. J. ROGER, «Connaitre la terre»,Critique,327-328, 1974, p. 803.

48. ID.,«Linne et I'ordre de la nature»,La Recherche,86, 1978, p. 182, 185.

(12)

16 REVUE DE SYNIHESE : IV S.N"I, JANVIER-MARS 1991

ment dans une reuvre du passe ce qui convient et ce qui ne convient pas

a

nos connaissances actuelles et, ce faisant, elles detruisent la logique interne des systemes que l'on etudie»49. Lesecond reproche retourne contre l'epistemologie des discontinuites etait sans doute plus realiste, voirematerialiste, A l'instar de la philosophie des Lumieres, Ie rationa- lisme contemporain risquait toujours d'idealiser l'aventure du Concept et les moments de grande emergence de la science50, alors que la recherche de la verite, par necessite contingente, apparaissait

a

l'historien comme

«I'humble resultat du long travail des hommes»51. Par ailleurs, l'histoire prouvait suffisamment que la puissance d'affirmation d'une theorie nou- velle ne tient pas toute dans sa forme conceptuelle", Sur l'exemple de Haeckel, J. Roger montra qu'une doctrine novatrice, comme l'etait, en 1859, l'evolutionnisme darwinien, fut soutenue «plus par des raisons ideologiques que par des raisons scientifiques»53. II s'averait que la rai- son gagne parfois grace

a

de mauvaises raisons et que, tous blocages consideres, «ce n'est pas la raison scientifique qui regie l'avenir d'une theorie, au moins dans le court et le moyen terme»54.

Ayant pris le parti d'une histoire intellectuelle des sciences, attachee

a

l'explicitation des determinations de type culturel qui interagissent dans I'exercice d'une science normale comme dans sa reception, Jacques Roger supposait, en une formule qui resumait la perception qu'il avait de l'objet historiographique, des «structures mobiles»55. Paradoxe reel qui designait sans doute la specifieite epistemologique du metier d'historien des sciences et sa difficulte : comment penser l'acquis de la science, son contenu de verite parfois definitif, dans ses conditions relatives de forma- tion et de transformation :

«la circulation du sang a ete decouverte par un homme tres largement aristo- telicien, Elle a donne lieu auXVIIesiecleIiun developpement tres important

49. Cf. « Histoire naturelle et biologie chez Buffon », in op. cit. supra n. 30, p. 359.

50. cr.«Lecture des textes et histoire des idees»,inop. cit. supran. 8, p. 291 :«Foucault dans Les Mots et les chases eonsidere ces mutations comme un donne que ses methodes d'archeologie ne permettent pas encore de reduire. »

51. J.ROGER, «La lumiereet lesLumieres »,Cahiers de l'Association intemationale des Etudesfranfllises.20.mai 1968, p. 177.

52. Cf.«Reflexions sur I'histoire de la biologie»,art. cit. supran. 6, p. 30 :«Lagenese meme de ces decouvertes durables n'est pas toujours aussi pure que pourrait souhaiter Ie savant moderne. »

53. J. ROGER,«Darwin et le darwinisme»,Centre interdisciplinaire d'Etude de l'evolu- tion des idees, des sciences et techniques, Orsay, dactyl., 1983, p. 74.

54. Cf. «Histoire de la science ou des sciences?», in op. cit. supra n. 35, p. 38. Cf.

J.ROGER, «Darwin, Haeckel et les Franeais », in De Darwin au darwinisme: Science et ideo- logie,YvetteCoNRY,ed., Paris, Vrin, 1983, p. 149-165; ID.,«Presentation», Revue de syn- these.III" S.,1.C,95-96. 1979, p. 279-282.

55. Cf.J.ROGER,in op. cit. supra n. 5, p. 227 et « Per una storia storica delle scienze », art.

cit. supran.4, p. 313.

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C. BLANCKAERT : J. ROGER, HISlORIEN DES SCIENCES 17 d'une pensee biologique mecaniste, mais il est evident que la circulation du sang fait partie, sans discussion possible, de la science contemporaine. [...] II y a done ce type d'acquisition definitive» 56.

Neanmoins, et quoique «date», l'acquis considere relevait d'une his- toire presque lineaire, sans point d'arret definitif «La science n'est pas une production comme les autres, oil les produits se periment au fur etIi mesure. Les travaux de Pasteur, ca reste», remarquait Jacques Roger dans un «plaidoyer pour la culture scientifique»,publie dansLeMonde en novembre 1989. Mise en perspective, la«decouverte» devenait pro- cessus, programme de recherche : «the " discovery" of the ovule or of the spermatozoon is in fact an ininterrupted process which may have begun with Regnier de Graaf and Van Leeuwenhoek, but has not stopped since and has doubtless not ended»57.

Ce probleme d'ordre philosophique en derniere instance fut regie par Jacques Roger au benefice d'une dialectique historique de la connais- sance, dans les formes d'un humanisme de la conscience dont l'elucida- tion, au cas par cas, fut au principe de son enseignement et l'objectif federateur de son seminaire d'histoire de la biologie Ii l'Universite de Paris I etIil'E.H.E.S.S. II publia cette profession de foi en 1964 :

«Dans la mesure 011 la recherche scientifique est une tension permanente et done intemporelle de la conscience de l'homme vers Ie monde qui l'entoure, elle peut etre consideree, au plus profond de sa realite psychologique, comme une donnee essentielle de l'homme, echappantal'evolution histo- rique, inaccessible

a

toute histoire. Mais cette demarche scientifique, cette tension de la conscience, se manifeste par un regard et s'exprime par un dis- cours. Depuis Ie debut de l'aventure humaine, ce regard s'est structure, ce discours s'est charge de toutes les emotions et de toutes les victoires de l'homme. Meme si elle ne peut etre qu'une analyse et une tentative d'explica- tion de ces structures, de ces emotions et de ces decouvertes, l'histoire de la pensee scientifique vaut encore largement la peine d'etre faite »58.

Le seminaire devait porter la marque constante de cet interet pour les manifestations changeantes de ce rapport de l'homme Iila nature, Iisa nature.

56. Cf. J. ROGER, inop. cit. supran. 5, p. 225.

57. ID.,«Two ScientificDiscoveries: Their Genesis and Destiny», inOn Scientific Disco- very. Mirko D. GRMEK, Robert S. COHEN, Guido CIMINO, eds, Dordrecht/Boston/Londres, D. Reidel Publishing Company, 1980, p. 233. Ce destin veritablement transhistorique et international de l'activite scientifique eloignera Jacques Roger du reductionnisme sociolo- giste illustre par Ie«programme fort» de David Bloor. Cf.«Per una storia storica delle scienze»,art. cit. supran. 4, p. 300sq. Les arguments sont resumes p. 307.

58. Cf.«Reflexions sur l'histoire de la biologie»,art. cit. supra n. 6, p. 40.

(14)

18 REVUE DE SYNIHESE :IVS.N"I,JANVIER·MARS 1991

Professeur enthousiaste et complice, Jacques Roger entretint un dia- logue pluridisciplinaire avec des eleves venus de tous les horizons intel- lectuels. Les historiens et les philosophes, les litteraires et les scientifiques trouvaient en lui un interlocuteur passionne mais egalement un excellent connaisseur des developpements les plus recents de la recherche dans leurs divers domaines de competence. A partir de 1970, son seminaire representera pour tous un grand lieu de convivialite et d'echanges.

Ses derniers travaux pub lies qui portaient en particulier sur les presup- poses de la sociobiologie, l'eugenisme et l'anthropologie de Buffon temoignaient directement d'une reflexion sur l'ethique de la science de l'homme et la responsabilite sociale du savant. En juin 1989, lors d'un colloque sur l'histoire de l'anthropologie, il rappela les theses de Thomas Jefferson rehabilitant, contre Buffon et Cornelius de Pauw, la condition des Indiens, «pour l'honneur de la nature humaine »59. Jacques Roger revendiquait cet «honneur» qui lui faisait une regie d'existence. Cet humanisme militant et cette generosite nous le rendent plus absent encore.

Claude BLANCKAERT, Centre Alexandre-Koyre, C.N.R.S., Paris.

59. J.RooER,«Buffon, Jefferson et l'homme americain », in Histoire de l'anthropologie : hommes, idees. moments, Claude BLANCKAERT, Albert DUCROS,Jean-Jacques HUBLIN,eds, n° special des Bulletins et memoires de fa Societe d'anthropologie de Paris, nelleserie,t.I, 3-4.

1989, p. 57-66.

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