M ATTHIAS G ERNER
Pour une typologie discursive via la théorie des esquisses
Mathématiques et sciences humaines, tome 129 (1995), p. 37-69
<http://www.numdam.org/item?id=MSH_1995__129__37_0>
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POUR UNE TYPOLOGIE DISCURSIVE VIA LA
THÉORIE
DESESQUISSES.
Matthias GERNER*
RÉSUMÉ - L’état des travaux sur le thème de l’énonciation est très
diversifié
et il n’est pasfacile
de faire des recherches typologiques ou des recherches d’universaux pour la théorie d’énonciation, comme on l’a fait pour les autresdisciplines
de la linguistique (ex. phonologie, syntaxe), parce que d’une part, les approches proposées par les spécialistes ne concordent pas toujours et d’autre part, l’énonciation, en elle-même, constitueun champ extrêmement vaste.
Il faudrait
avoir un principe organisateur pour cet énorme champ de l’énonciationqui permette de donner une synopse, qui permette de voir en un clin d’oeil toutes les données énonciatives essentielles d’un discours donné. Il nous semble que la théorie mathématique des catégories (et en
particulier
celle des esquisses) fournisse ce principe organisateur.
ABSTRACT - For a discourse typology via the sketch theory.
There is a great diversity in the work that has been done on the theme of enunciation and it is not easy to do
typological research or research into universals for the theory of enunciation, as has been done for other linguistic disciplines (e.g. phonology, syntax), because, on the one hand, the
different
approachesproposed by
the
specialists
do not always agree and, on the other, enunciation in itself represents an extremelyvast field.
What is needed is an organisational
principle
for this enormousfield
of enunciation, which would make itpossible
to give a synopsis, or to see, at a glance, all the essential enunciativedatafor
any given speech. It seemsto us that the mathematical category theory
(particulary
the sketchtheory) provides
thisorganisational principle.
1. D’UNE
LINGUISTIQUE ÉNONCIATIVE
A UNE AUTREDans ce
chapitre,
nousprésentons
troisapproches
différentes de la théorie del’énonciation,
trois
approchesl qui
secomplètent réciproquement
etqui
constituent l’encadrement du modèle dereprésentation esquissale qui
sera mis aupoint
auchapitre
2.1.1. A. Culioli : le concept de la notion
Nous mettons ici en lumière une
synthèse
du recueil d’articles : Pour unelinguistique de
l’énonciation
(Antoine Culioli).
* Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle et Université Paris 7 Denis Diderot, e-mail address
[email protected]
1 Remarque : les citations et les mises en
perspective
personnelles ne sont pas toujours séparées dans cette première partie, ce qui allégera la lecture de cet article.Pour
Culioli,
lalinguistique
a pourobjet
l’activité delangage, appréhendée
à travers ladiversité des
langues
naturelles. Contrairement à Saussure pourqui l’objet
de lalinguistique
est la
langue
commecomposante
sociale dulangage qui s’impose
à l’individu ets’oppose
à laparole
et pourqui l’analyse
du discours est un domainetrop amorphe,
nous sommes donc icien
présence
d’uneapproche
énonciative del’objet
de lalinguistique.
Pour Culioli l’activité delangage
renvoie à une activité deproduction (caractère productif)
et une reconnaissance de formes(caractère perceptif).
Comme le travail
théorique
fonde l’unité de lalinguistique,
il estpossible
de travaillersur une
langue
et de la considérer commereprésentative.
En vue de ce travailthéorique,
Culioli estime
qu’il
faut unsystème
dereprésentation qui supporte
lagénéralisation :
l’on nepeut
traiter despropriétés
formelles sans une constructionmétalinguistique (les principes,
lescatégories,
lesopérations).
Pourcela,
Culiolidistingue
trois niveaux :Un
premier
niveau dereprésentations
mentalesqui organisent
lesexpériences depuis
lebas
âge,
un deuxième niveau dereprésentations linguistiques qui
sont la trace de l’activité desreprésentations
de niveau 1 et un troisième niveau où se situent les constructionsexplicites
des
représentations métalinguistiques.
Le travail dulinguiste
oscille entre l’observation et la théorisation. En outre, il faut que lamétalangue
dereprésentation
soit unemétalangue
decalcul
(calculer
au sensd"’opérer
en dehors del’intuition").
L’activité dereprésentation linguistique
et l’activitémétalinguistique
sont des activités conscientes. Culioliparle,
enplus,
de l’activité
épilinguistique qui
est une activitémétalinguistique
non-consciente.A la suite de ces considérations
générales,
Culioliorganise
son livre autour duconcept
de notion selon l’idée fondamentalequ’il n’y
a pas d’occurrence textuelleisolée,
mais que touteoccurrence fait
partie
d’unagrégat structuré
d’occurrencesqui
forment uri domaine. Ce domaine estcomposé
d’un intérieur(valeurs positives)
muni d’un centre(la
valeur parexcellence)
et d’un extérieur(valeurs
totalement autres, valeurnulle).
1.1.1. La nature
topologique
de la notionDans le contexte
actuel,
lalexicologie représente
deux inconvénients. D’unepart,
on a seulement accès à des sensrépertoriés
degrandes sphères d’emploi,
maisqui
nepermettent
pas de traiter tout un ensemble deproblèmes
concernant lesajustements
et lesmétaphores
notamment. D’autre
part, l’analyse componentielle
en sèmes durépertoire
n’est pas trèsfructueuse,
car cela reste une sorte d’associationnismesémantique
avec sèmes et relationsqui
ne vont pas très loin parce que pour la relation entre
langue
etlangage,
on a besoind’articulations,
où lelinguistique
est nécessairement allié à dunon-linguistique.
Historiquement
c’estl’opération
denégativation qui
a mis en lumière la nécessité detravailler sur
quelque
chosequ’on peut appeler notion ;
pourl’opération
denégativation,
oubien l’on pose
qu’on
a deuxopérations primitives (positive
etnégative)
ou bien l’on pose que l’on a une relation de dérivation entre lesdeux,
d’où le besoin de travailler sur unconcept
que l’onpeut appeler
notion.Les notions sont des
systèmes
dereprésentations complexes
depropriétés physico-
culturelles ; parler
de notion c’estparler
desproblèmes
desdisciplines qui
ne peuvent pas être ramenéesuniquement
à lalinguistique.
Autrementdit,
se heurter auproblème
de lanotion,
c’est donc rencontrera)
despropriétés physico-culturelles
ou despropriétés
del’objet b)
par le biais des marqueurs d’assertion(il
y a, c’est...que),
denégation, d’interrogation,
leproblème
de la construction d’un
complémentaire.
Les
catégories
notionnelles sont lacatégorie sémantique (être chien,
êtreliquide),
lacatégorie grammaticale (aspectualité, modalité)
et lacatégorie quantitative/qualitative
(évaluation
dudegré
d’intensité oud’extensité).
Lescatégories
notionnelles sont donc les unités surlesquelles peuvent porter
lesajustements,
lesmétaphores.
Pour sortir donc del’associationnisme sémantique lexicologique,
Culiolidéveloppe
l’idée d’undomaine,
d’un espace continuqui
s’attache àchaque
notiondégagée
dans une chaîneparlée.
Culiolis’inspire
de la
topologie qui
est un domaine desmathématiques
pourreprésenter
ceconcept
du domaine notionnel.Un domaine notionnel est structuré par un ouvert
(aussi appelé intérieur) qui
est induitpar un processus
d’ajustement (Culioli
ditidentifl»cation).
Cet ouvertpossède
un centreattracteur
(là
où ily a le plus
hautdegré
de modalitéexclamatoire). (L’attracteur
ramène àl’intérieur par une
opération
àlaquelle
toute occurrence va êtreassociée ;
Ex : vraimentgrand).
Puis il y a ungradient qui
mesure les zones dedifférenciations ;
c’est-à-dire legradient
calcule l’écartd’ajustement
parrapport
au centre attracteur.Ici il nous faut
signaler
que la notion degradient
enmathématique présuppose
unsystème
ou unrepérage
des coordonnées ou autrement dit :parler
degradient
sous-entend quel’espace
est muni d’unemétrique qui
induit latopologie
del’espace.
Une métrique sur un ensemble non-vide M est une application d : M x M qui vérifie pour tous x,y,z E M les propriétés suivantes :
En
mathématique,
on utilise la notion degradient
dans la théorie des fonctions différentiables àplusieurs
variables oùl’espace
de base est donc un espace muni d’unemétrique.
En revanche dans les espaces notionnels(ou
domainesnotionnels),
latopologie
desajustements
n’est pas nécessairement induite d’unemétrique.
Il y a donc ici utilisation d’une notion constructive(i. e.
la notion dugradient)
dans un contextequi
n’a pas besoin de l’être.C’est à cause de ce critère de constructibilité que nous proposons le modèle
esquissal
del’énonciation au
chapitre
2(voir
notamment la section2.2.).
Puis il y a dans ce
concept topologique
de lanotion,
l’idée dela frontière ;
c’est-à-dire cequi
a lapropriété "p"
et en mêmetemps
lapropriété altérée, qui
fait que ce n’estplus
totalement
"p",
que cela n’aplus
lapropriété "p",
mais que cela n’est pas totalement extérieur.(Par exemple
de dire c’est àpeine
de lapeinture
renvoie dans la zone frontière de la notionpeinture.
Cette substancequi
al’apparence
depeinture
n’est pas en fait de lapeinture,
maiselle en est infiniment
proche).
En dernier
lieu,
il y a l’idée d’un extérieur ou d’un ferméqui
est lecomplément linguistique
de tous lesajustements qui
ont lapropriété "p".
Si les valeurs intérieures sontglosées
comme "vraimentp",
les valeurs extérieurespeuvent
être décrites comme"vraiment non
p".
Ce
concept
d’un espacetopologique
est donc uneorganisation plus
réaliste de la réalitéet fait
rupture
avec l’anciennefaçon
de voir où n’existaient que le vrai et lefaux,
le zéro et leun comme manière
d’appréhender
une notion. Notamment l’associationnismelexicologique figé
dans desrépertoires
degrandes sphères d’emploi
trouve ici une réécriture nuancée.Encore une
fois,
étant donnée une notion(par exemple
la notion depeinture),
au lieu de faire la liste desemplois répertoriés
comme l’a fait lalexicologie classique,
leconcept topologique
donnera pour chacun de ces
emplois
un domaine où lesajustements (sémantiques, grammaticaux, modaux, aspectuels, quantitatifs, qualitatifs) s’organisent
comme dans unespace
topologique,
c’est-à-dire dans un ouvert, une frontière et un fermé.Comme les notions sont de l’ordre du
conceptuel,
del’invisible,
elles se manifestent ou sont rendues visibles par les occurrences dans la chaîneparlée.
Les occurrences calculent enquelque
sorte la valeur ou laposition
de cet espacetopologique
desajustements
de la notion.Elles ne rendent pas
compte
seulement de lanotion,
mais elles constituent aussi unrepérage
àl’intérieur du domaine notionnel.
Comme pour la fonction
mathématique
y =x2,
différentes variables vont donner différentesvaleurs,
nous sommes ici enprésence
d’un calcul deposition
dansl’espace
notionnel. Si nous prenons comme
input (nous espérons
que nous negênons
pas la sensibilité du lecteur par cetteappellation
fonctionnelle dulangage
desmachines)
parexemple
l’occurrence c’est à
peine
de lapeinture
nous obtenons commeoutput
l’indication que nousnous trouvons sur la frontière de l’ouvert dans
l’espace
notionnel depeinture.
Nous pouvons donc poser commeéquivalents
les termes occurrences et calcul deposition.
1.1.2. Les
opérations
énonciativesL’activité
métalinguistique
etépilinguistique (i.e.
l’activitémétalinguistique
non -consciente)
mobilisent constamment des
opérations qui s’appliquent
à tout le domainenotionnel,
à toutl’espace topologique.
Culioliprésente,
par le biaisd’exemples
concrets(la négation,
laparticule bien),
lesopérations
énonciatives par leurs effets sur le domaine notionnel. Cesopérations
parcourent en faitchaque
foisl’espace topologique
de la notion et s’arrêtent sur uneposition
del’espace
selon uneprocédure métalinguistique-épilinguistique
que Culioli met en lumière pourl’exemple
de lanégation
et de laparticule
bien .La
négation
Peut-on confondre la
négation
et lenégatif,
lanégation
et les marques denégation ?
Celasoulève en fait un
problème général.
Sur leplan
des formeslinguistiques,
sur leplan, donc,
dela "visibilité" nous ne voyons que les marqueurs. Ils sont la trace matérielle de l’activité
métalinguistique/épilinguistique,
c’est-à-dire desopérations
énonciatives. Ils’agit
donc dedistinguer
entre lesopérations
et les marqueurs. Nousparlons
del’opération
denégation
et desmarqueurs de
négation (ne...
pas, ne...point, etc.).
Culioli se pose par la suite la
question
de savoir sil’opération
denégation
est construiteà
partir
d’uneopération primitive
ou si elle est elle-mêmeprimitive.
Il y a une doubleréponse.
D’une part, il existe une
opération primitive
denégation.
Il existe dans l’activitécognitive (actes verbaux,
gestes,mimiques)
unereprésentation spécifique
de cequi
estmauvais,
défavorable ou
inadéquat
ou de cequi comporte
unvide,
une absence. Dans lepremier
cas, onrenvoie à une évaluation
subjective,
dans le deuxième cas, on renvoie à un mode d’existence.Cette
séparation
est bien sûrsimpliste ;
iln’y
a pasd’opposition
entre lesdeux,
comme iln’y
apas
d’opposition
entre lequalitatif (évaluation)
et lequantitatif (existence)
ou entre le modal etl’aspectuel.
D’autre
part,
il existe uneopération
construite denégation ;
elle se fonde surl’analyse
des marqueurs de
négation.
D’uncôté,
on trouve des marqueurs denégation qui
découlent depropriétés sémantiques (ex.
mal dans pasmal),
de l’autrecôté,
on trouve des marqueursqui
sont la trace d’une
opération complexe (construction
del’espace
notionnel et de la classe desoccurrences abstraites
validables ;
parcours sur la classe avec orientation inversée du centre vers l’extérieur et non, commed’habitude,
de l’extérieur vers le centre degravité).
On voit que cette
négation
construite est indissociable de lanégation primitive. Que
l’onconsidère la
négation
liée à despropriétés sémantiques,
ou que l’on considère lanégation
issued’une
opération
de parcours avec construction de lapartie
vide de la classed’occurrence,
onretrouve d’un côté la
négation qualitative
derejet
par lesujet
de cequi
estmauvais,
et del’autre côté la
négation
de localisation et d’existence. En ce sens, nous pouvons, sans craindrel’incohérence,
affirmer à la fois quel’opération
denégation
estprimitive
et que, parcomplexification,
sedéveloppe
unenégation
construite àpartir d’opérations
telles que parcours, coupure,différenciation,
inversion dugradient,
sortie hors du validable.La
particule
"bien"Si l’on suit la
distinction,
faiteauparavant,
entre marqueurs etopérations énonciatives,
il est clair que laparticule
bien est un marqueur, mais révèle-t-elle uneopération
énonciative(éventuellement complexe)
et si oui commentappeler
cetteopération
énonciative ? A propos de laphrase
tu lis bien des romanspoliciers,
toi ! on voit que l’onpourrait
enchaîner avec desénoncés dérivés
comme je
peux en lire moiaussi !, pourquoi n’aurais-je
pas le droit d’enécrire ?, pourquoi
nelirais-je
pas desillustrés,
des romansd’amour ? , pourquoi
nejouerais- je
pas aux cartes ? etc..Il est donc clair que nous sommes en train de
construire,
àpartir
d’unsystème générateur,
une classe de formeséquivalentes.
On sait que nousappellerons
lexis cequi
induit le
système générateur
et familleparaphrastique
la classed’énoncés,
que l’onpeut
définircomme une classe d’occurrences modulées.
Ainsi,
àpartir
de l’énoncé dedépart el,
lelinguiste
est amené à reconstruire la lexis d’où est dérivél’énoncé el lui-même ;
cette lexisnous fournit un
paquet
de relations et, pourchaque place,
un domaine notionnel :ainsi,
defaçon schématique,
si l’on note tu par la lettre a, romanspoliciers
par la lettre b et lire par la lettre r, il est clair que l’on obtient lesrelations a , rb ; ar , b ; ab ,
r ; arb.Si
maintenant,
on construit le domaine dont a est l’une des occurrences(c’est-à-dire moi, lui,
eux,etc.),
le domaine dont b est l’une des occurrences(illustrés,
romansd’amour, etc.),
ledomaine dont r est l’une des occurrences
(lire, écrire,
ainsi quejouer
aux cartesetc.),
onentrevoit que l’on va
pouvoir
construire la familleparaphrastique
dérivée d’une lexis parl’opération
dont bien est le marqueur. Au terme de cettepremière analyse,
il se confirme donc que bien est un connecteurqui
associe(1)
la construction d’une classe d’occurrenceséquivalentes
àpartir
d’une occurrence el,(2)
le parcours sur la classe et(3),
au terme duparcours, la sélection d’une seconde occurrence e2,
qui
estposée
comme appartenant auvoisinage
de el, En deuxièmelieu,
bien marque uneopération complexe
par le biais delaquelle (a)
on construit un domaine notionnel(intérieur centré, frontière, extérieur), (b)
ousitue un terme
(une occurrence)
parrapport
à un autre terme(une
autreoccurrence)
dans ledomaine. Selon le terme en cause, on sera amené à travailler sur une
propriété,
sur une suitediscursive ou sur une relation
prédicative.
Quand
onopère
sur unepropriété (ainsi
dans biengrand,
biencuit,
biendécide~,
ontravaille sur un
gradient
orienté vers le centre(opération
sur lequalitatif).
On constate que bienpeut
êtreapproximativement glosé
comme trop(dans
elle est bienlongue
cetteplanche),
comme
vraiment, drôlement ,
c’est-à-dire un hautdegré (tu
es bienirritable,
cematin)
etcomme tout
à fait (je
suis biendécidé).
Ensuite nous ne traitons pas ici de la suite discursive
(mentionnée plus haut),
mais nousnous rapportons directement au travail sur la relation
prédicative.
Exemples :
Il postera bien la lettre unjour
ou l’autre(il
finirabien...).
Je réussirai bien àarriver avant la nuit.
Le domaine de validation
comporte
une zone(intermédiaire)
des occurrences conatives(et,
defaçon plus générale, anticipatives).
On estengagé,
enquelque manière,
dans leprocès
que comporte la relation
prédicative ;
on n’est doncplus
endehors,
mais on n’a pas atteint l’état stabilisé del’objectif
atteint(intérieur). Ainsi,
bien marque le franchissement de frontièreavec aboutissement.
1.2. La
typologie
de Simonin-GrumbachDans son article Pour une
typologie
des discours(dans Langue, discours,
société pour EmileBenveniste),
construisant surl’héritage
deBenveniste,
Simonin-Grumbach fait résulter"la
signifiance
dulangage
de l’articulation de deux ordres designifiance :
celui dusémiotique,
c’est-à-dire de lalangue
commesystème
designes,
et celui dusémantique,
c’est-à-dire del’énonciation,
dudiscours, reposant
sur lacapacité
dulangage
à servird’interprétant
des autressystèmes sémiotiques".
Simonin-Grumbach en déduit la nécessité d’une autre
linguistique, linguistique
dufonctionnement,
dudiscours, dépassant
lalinguistique
saussurienne de la structure. La relationentre énoncé et énonciation tient une
place
centrale dans sonarticle ;
c’est sur cette relationqu’est
basée sonapproche typologique.
Ellepart
de la distinction établie par Benveniste entre discours ethistoire, puisque
l’histoire et le discours utilisent chacun un sous-ensemble de temps différents. Dans ce contextebenvenistien2,
est discours tout textecomportant
desshifters,
c’est-à-dire des éléments de mise en relation avec l’instance d’énonciation(base
dudiscours :
présent, première
et deuxièmepersonne) ;
onappelle
histoire tout texte sansshifters (base : passé simple
enfrançais -prétérit
enallemand-,
troisièmepersonne).
Comme dans
l’usage langagier
certains textes entremêlent ces deux niveaux(discours
ethistoire) (par exemple
des textes oùapparaissent
ensemble la troisième personne(la
non-personne)
et leprésent
ou lapremière
personne et lepassé simple),
Simonin-Grumbach redéfinit le discours par l’ensemble des textes où il y arepérage
parrapport
à la situation d’énonciation(appelée MC)
et l’histoire par l’ensemble des textes où lerepérage
n’est pas effectué parrapport
à SitE mais parrapport
au texte lui-même. Dans ce dernier cas, Simonin- Grumbachparle
de situation d’énoncé(marquée
parSitE).
Il nes’agit
doncplus
de laprésence
ou de l’absence de shifters en
surface,
mais du fait que les déterminations renvoient à la situation d’énonciation(extra-linguistique)
dans un cas, alors que, dansl’autre,
elles renvoientau texte lui-même. Par
anticipation
noussignalons
que cette définition nous abeaucoup
inspirés
à propos de l’introduction de la théorie descatégories
en théorie de l’énonciation. Il semble tout à fait naturel de considérer SitE et SitE(ou plutôt
les constituants de SitE et commeobjets
formels et lesrepérages
dont il estquestion
dans la définition comme flèches formelles. Cette écriturecatégorielle (au
sensmathématique) qui
seral’objet
duchapitre 2, permettra
devoir,
comme dans une synopse, tous les enchevêtrements structuraux trèscomplexes
d’un discours donné entre les deuxplans
SitE et SitE.1.2.1. Le discours
Simonin-Grumbach
distingue,
à l’intérieur dudiscours,
tout commeBenveniste,
entre discours oral et discours écrit. Al’oral,
SitE(l’identité
du locuteur et celle del’interlocuteur,
letemps
et le lieu de E, mais aussi d’autresaspects
situationnels deE)
estco-présente
au texte, alorsqu’à
l’écrit,
les données de SitE doivent(ou peuvent)
être verbalisées.L’emploi
desshifters
semble êtrebeaucoup plus fréquent
à l’oralqu’à
l’écrit. Ladifférence réside dans
l’usage qui
est fait desshifters
à l’écrit. Al’écrit,
le texte étantcoupé
deSitE,
lesshifters
ne renvoientplus
sansambiguité
à des données de SitE comme c’est le cas àl’oral,
où il estimpossible d’employer
lesshifters
pour renvoyer à autre chosequ’aux
donnéesde Dans la littérature
écrite,
cetteambiguïté permet
tout unjeu
avec lesshifters qui
seraitimpossible
à l’oral. Parexemple, je
dans un texteécrit,
renvoie-t-il à l’auteur du texte, à unpersonnage ?
D’où latendance,
àl’écrit,
àexprimer
des éléments de c’est-à-dire àexpliciter
les données de SitEauxquelles
onpeut
se référerimplicitement
à l’oral."On
peut également
considérer commecaractéristique
de l’oral l’utilisation de le à valeurfléchage
avec extractionimplicite,
dans desphrases
telles que : Passe-moi le cendrier !qui
suppose un cendrier extrait en SitE. Il est vrai
qu’il peut
y avoir aussi desfléchages
avecextraction
implicite
àl’écrit ;
ilssupposent
une SitE, au senslarge,
commune à celuiqui
écrit etau(x) lecteur(s), qui
leur permet de se référer sansambiguïté
au même référent"(Exemple : le
Premier
ministre).
2Voir
Emile Benveniste, Problèmes delinguistique générale,
Tomes 1 et 2, Gallimard, Paris, 1966 et 1974.Après
ces remarquesd’introduction,
Simonin-Grumbachesquisse,
pour lediscours,
latypologie suivante3
a)
SitE = SitE(i. e.
S =S (éventuellement
S=S ’) et
T L= L)
Ceci est le
premier grand
type d’unetypologie
du discours. Ce type se scinde en deux :- les textes oraux, dans
lesquels
les énoncés sontrepérés
parrapport
à Siteimplicite
- les textes
écrits, également repérés
parrapport
à Site mais danslesquels
estexprimée
au moins une
partie
de sous la forme de SitE = SitE .Lorsque
la situation àlaquelle
se réfère l’énoncé n’est pas si16 mais est située par rapport à il y a nécessairementexpression
de la situation de référence sous forme de SitE, à l’oral comme à l’écrit. Au lieu d’examinersystématiquement
lessous-types qui
sontimposés
par la
logique formelle,
c’est-à-dire au lieu d’examiner les sept cas suivants :Simonin-Grumbach se contente de faire
quelques
commentaires(moi-même je
n’ai pas fait cetteanalyse
etje
ne saurai dire si une telleanalyse
serait intéressante sur les septpoints) :
Dans
l’exemple
enArgentine,
c’estl’été,
letemps
de locution est sous-entenduimplicitement (au
moment oùje parle).
La focalisation sur enArgentine suggère
que L ~ 4 parcequ’il
y a une rupture avec le lieu de locution. Dans l’énoncé ilfait chaud,
la seule tracede relation entre E
(l’énoncé)
et £(l’énonciation)
c’est leprésent,
donc T = 7~ Il existe des énoncés danslesquels
iln’y
a aucune trace de la relation entre E et E(cette
relation est donctotalement
implicite),
parexemple : Quelle
chaleur ! Il semble d’ailleurs que de tels énoncés(phrase
exclamative sansverbe)
ne soientpossibles qu’à l’oral, lorsque
SitE est commune àS et S’.
1.2.2. L’histoire
Par
opposition
au discoursqui
est caractérisé par les relations SItE = SitE et SitE l’histoireest caractérisée par l’absence de relation entre SitE et MC. Simonin-Grumbach s’intéresse donc à SitE
qu’elle
note ici SitE*(T~,S~).
3 Nous notons, pour le reste de cet article, par
T le temps qui est déployé dans l’énoncé,
T le temps de l’énonciation, c’est-à-dire le moment où S parle,
L le lieu de l’énoncé,
Z le lieu de l’énonciation, c’est-à-dire le lieu où S se trouve lorsqu’il parle, S le sujet de l’énoncé,
S le sujet de l’énonciation, c’est-à-dire celui qui parle,
S’ la personne à
qui S
parle et qui pourra prendre la parole à son tour, E l’énoncé6 l’énonciation,
Z celui qui prend en charge les modalités de l’énoncé.
Elle
critique
Benveniste pourqui
l’énonciationhistorique
caractérise le récit des événementspassés,
parce que la notion dupassé
n’a de sens que par rapport à unprésent,
défini comme T = q: Dans un texte où il
n’y
a aucune forme deprésent
à valeur T = Tetaucune forme de
première
ou deuxième personne à valeur S = S ou S =S’,
unpassé simple
ou un
imparfait
nepeut
êtreinterprété
commepassé,
maisuniquement
comme T*qui
est leseul
temps,
letemps
des événements énoncés. On posera donc T* pour le temps de base del’histoire, qui
n’est pas situé parrapport
à ~Simonin-Grumbach voit la différence entre les
temps
de baserespectifs
de l’histoire etdu discours dans le fait que le temps de base du discours
qui
nepeut
être que leprésent,
estrepéré
par rapport àT,
alors que le temps de base del’histoire, qui peut
être un autretemps
que lepassé simple (en français),
n’estrepéré
que parrapport
aux événements énoncés eux- mêmes.1.3. P. Achard : La deixis et
l’anaphore
Pour G.
Kleiber4 ,
lesexplications
reliantl’anaphore
au contexte et la deixis à la situationcomportent trop d’exceptions
pour être vérifiablesempiriquement.
L’article Entre Deixis etAnaphore...5
de P. Achard est enpartie
uneréponse
à cette conclusion de Kleiber :l’interprétation
en termes de contexte et de situation est défendable s’il l’on réfère ces notionsnon pas à la réalité
empirique
mais à des conceptsplus
abstraits. Achard définitdonc,
defaçon
très
élégante,
le renvoianaphorique
comme uneopération
danslaquelle
un terme ou unsyntagme
renvoie à un terme ou à un syntagme antérieur sans en recalculer la valeur référentielle. Le fait que la référence ne soit pas recalculée nesignifie
pas quel’anaphore
renverrait au mot et non à la
chose, puisque l’anaphore peut
être l’occasion d’une re-catégorisation,
d’une restriction ou d’uneexpansion référentielle, phénomènes
pourlesquels
Achard donne les
exemples
suivants :(1)
J’ai vu ce matin leprof
defrançais
de ma fille. Elle m’a dit...(2)
Ah ! lesProfs !
Il est bien comme les autres(3)
J’ai rencontré unprof
ce matin. Ils disent tous la même chose.La
deixis,
quant àelle,
suppose un calcul référentiel. Achard définit uneopération
comme
déictique
dans la mesure où la référence est calculée par ancrage dans lasituation,
c’est-à-dire àpartir
dupoint origine
de l’énonciation. Dansl’exemple
(4)
Passe-moi lestylo !
l’emploi
dudéictique
lecorrespond
à uneopération
d’extraction d’unobjet (le stylo)
de lasituation ou, si nous utilisons le vocabulaire de Benveniste et
Simonin-Grumbach,
du niveau de l’énonciation.L’emploi
de le n’estanaphorique
que dans la mesure où il n’était pasquestion
de
stylos
dans le discours antérieur.Toute référenciation n’est pas
déictique,
il y a un autre modepossible
deréférenciation,
celui oùl’objet
de la référenciation est défini par unedescription.
Les référenciations effectives en discours mettent enjeu
desopérations
relevant de ces deux modes abstraits.La
position
deKleiber, qui rejette
de reliersystématiquement l’anaphore
au contexte etla deixis à la
situation,
est motivée par le fait que dans certains cas il estpossible
dedistinguer
4
Georges
Kleiber :Anaphore-Deixis :
"deux approches concurrentes" dans la Deixis,Colloque
en Sorbonne 8-9 juin 1990, Paris, Presses Universitaires de France,Linguistique
Nouvelle.5 Voir Pierre Achard : i "Entre Deixis et
Anaphore :
le renvoi du contexte en situation. Les opérations "alors" et"maintenant" en
français",
dans la Deixis,Colloque
en Sorbonne 8-9 juin 1990, Paris, Presses Universitaires deFrance,
Linguistique
Nouvelle.nettement entre un
emploi anaphorique
et unemploi déictique
et que dans d’autres cesemplois
se
télescopent.
C’est surtout le casquand
unobjet
référéapparaît
à la fois dans la situation et dans le discours antérieur.L’idée de maintenir cette distinction entre
emploi déictique
etemploi anaphorique
par les termes calculréférentiel
et absence de calcul et par une reconsidération des notions decontexte et de
situation,
me semble être très intéressante. Achard propose doncd’interpréter
ces notions non pas dans leur réalité
empirique
mais par des notionsplus
abstraites. Si nouscomprenons Achard sur ce
point,
ils’agit
de donner au contexte et à la situation un statutmoins
statique.
L’idéerequise
traditionnellement est que la situation aurait un statutfixe, statique
ettranscendant,
tandis que le discours(i. e.
lecontexte)
sedéploie parallèlement
à lasituation en extrayant de la situation les
objets
dont il abesoin ;
et à part cesopérations d’extraction,
iln’y
aurait pas de "communication" entre le discours et la situation..Achard
suggère,
dans cetteoptique,
de considérer non seulement l’influencequ’exerce
lasituation sur le discours mais aussi celle
qu’a
le discours sur la situation. Le discours n’extrait pas seulement desobjets
de lasituation,
mais dans son déroulement il modifie cettedernière ;
le discours
régule
enquelque
sortel’équilibre
situationnel.(En dépit
de certainesrésonances,
nous ne croyons pas
qu’il s’agisse
d’un retour à ce queBourdieu 6 critiquait
comme une"recherche de la
puissance
des mots dans lesmots",
parcequ’ici, précisément,
il n’est pasquestion
d’unelinguistique
externe mais d’une inter-articulation entre le discours et lasituation.)
Avant de continuer dans cette réflexion
théorique
et avant d’en tirer desconclusions,
nous
présentons,
commeexemple
dudéictique
et del’anaphorique temporels,
lesopérateurs
alors et maintenant -
exemples
parlesquels
Achard illustre cerecadrage
de la délimitationentre contexte et situation.
On
peut
être tenté de considérer alors commeanaphore temporelle,
dans la mesure oùil semble renvoyer à une référence construite dans le contexte antérieur.
Cependant,
laglose
d’une
partie
de sesemplois par à
cemonent-là, qui figure
dans presque tous lesdictionnaires, pousserait plutôt
à uneinterprétation déictique.
Enfait,
alors ne peut pass’interpréter
commeanaphore,
parcequ’il
marque un écart entre le niveau de l’énoncé et celui de l’énonciationcomme le montrent les deux
exemples
suivants(dans
le deuxièmeexemple
il y asuppression d’alors) :
(5)
Il avait attendu l’arrivée dumarin, qui
commandait alors leSatumia,
E.
Peisson,
Parti deLiverpool, 1932, p.12, exemple
duTLF ;
cité dans Entredeixis... )
(6)
Il avait attendu l’arrivée du marinqui
commandait leSatumia,
Dans
l’exemple (5),
alors clôturetemporellement
le contexte et renvoie ensuite vers lasituation,
cequi implique l’impossibilité
de considérer alors commeanaphore.
Soninterprétation déictique, plus vraisemblable,
n’estcependant
pas satisfaisante nonplus.
Sonfonctionnement repose sur un rapport
plus complexe :
C’est la trace d’unopérateur
ayant poureffet
de clôturer le contextetenporel antérieur,
en le renvoyant dans la situation. Cettehypothèse
a pour avantage d’unifier facilement les deux domainesd’usage
du terme : lesdictionnaires
distinguent
entre un alorstemporel
et un alorslogique.
Iln’y
a pas lieu dedistinguer
les deuxemplois.
Des exclamations comme et alors !prendront
valeurtemporelle
par rapport à un
récit,
ou une valeurargumentative
dans unediscussion,
mais sa valeur detrace