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QUAND UNE PUISSANCE HEGEMONIQUE DOUTE : QUELLE ORIENTATION POUR LA POLITIQUE ETRANGERE AMERICAINE ?

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QUAND UNE PUISSANCE HEGEMONIQUE

DOUTE : QUELLE ORIENTATION POUR LA

POLITIQUE ETRANGERE AMERICAINE ?

Pierre Baudry, Pierre Baudry

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PIERRE BAUDRY EPHE/CNRS (PSL) UNIVERSITE DE TOURS

[email protected] TOUS DROITS RESERVES

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QUAND UNE PUISSANCE HEGEMONIQUE DOUTE : QUELLE ORIENTATION POUR LA POLITIQUE ETRANGERE AMERICAINE ?

PIERRE BAUDRY EPHE/CNRS (PSL) UNIVERSITE DE TOURS

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La politique étrangère de Donald Trump inquiète. Elle déstabilise les alliés traditionnels des Etats-Unis, remet en question l’OTAN et interpelle le Japon. Souvent présentée comme imprévisible et « populiste », cette politique suscite interrogation et angoisse. Or, les difficultés à comprendre cette politique étrangère à l’extérieur tiennent aux incertitudes internes aux Etats-Unis au sein de l’opinion publique, des laboratoires d’idées et des universités autour de ces questions. Si les alliés de Washington sont perplexes, cela tient aux questionnements aux Etats-Unis même dans la formation de la politique étrangère américaine.

Presque vingt ans après le 11 septembre 2001 et l’échec de l’invasion de l’Irak, comment les Etats-Unis peuvent-ils repenser leur diplomatie ? Comment peuvent-ils maintenir leurs atouts historiques comme « hégémon libéral » tout en répondant aux nouveaux défis de la Chine notamment ? Dans quelles mesures les principes historiques de la politique étrangère américaine depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale sont-ils encore valables de nos jours face aux avancées de Pékin ?

Le présent essai entend répondre à ces questions par un examen critique de trois ouvrages récents qui éclairent l’avenir de la politique étrangère américaine en se penchant sur les origines du système international créé par les Etats-Unis, sur la contestation de l’ordre international par les Etats révisionnistes, et sur les limites de la politique américaine.

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2 erreur radicale. D’un autre côté, Mearsheimer avance que les Etats-Unis doive se concentrer sur la Chine et mettre de côté l’Europe et le Moyen-Orient, car la guerre est inévitable selon lui entre Pékin et Washington. Quant à Goddard, elle place le débat ailleurs en montrant comment les Etats révisionnistes, dont la Chine constitue un exemple de nos jours, ont utilisé les normes et valeurs des puissances hégémoniques. Ceci leur permet de faire accepter leur politique étrangère en la faisant passer pour légitime par rapport aux normes internationales dominantes.

Ces recherches n’ont pas bénéficié d’une réception suffisante dans le monde francophone : le présent essai espère contribuer à une meilleure connaissance de ces études et contribuer à faire connaître les débats américains sur la nécessité pour les Etats-Unis de repenser leur stratégie internationale.

Le premier livre à l’étude est After victory: institutions, strategic restraint, and the

rebuilding of order after major wars de G. John Ikenberry, ouvrage classique qui vient d’être

réédité avec une nouvelle préface,. Il s’agit sans doute d’une des descriptions et des défenses les plus systématiques de la vision américaine de l’ordre libéral international. Cet ouvrage permet de comprendre comment un nouvel ordre international libéral est apparu dès le XIXème siècle. Il avance que dans le contexte actuel les Etats-Unis doive maintenir cette politique étrangère libérale et multilatérale et récuser les pratiques unilatérales de Donald Trump.

Le deuxième est When right makes might: rising powers and world order de Stacie E. Goddard. Le livre de Goddard éclaire sur la stratégie des Etats révisionnistes pour contester l’ordre international moderne. Elle se concentre essentiellement sur le XIXème et le XXème siècle, mais vise à faire comprendre les défis des Etats-Unis face aux nations révisionnistes contemporaines comme la Chine.

Enfin, The great delusion: liberal dreams and international realities de John J. Mearsheimer porte sur les risques pour les Etats-Unis à vouloir imposer un ordre libéral international au reste du monde. Face au nationalisme des autres Etats, le professeur de Chicago met en garde contre la démesure à laquelle peut mener une politique américaine guidée par la volonté d’imposer un certain ordre politico-militaire. Les Etats-Unis ne doive donc pas se retirer de la politique internationale, mais se concentrer sur la Chine et se préparer à une éventuelle guerre avec ce pays.

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3 Ecrit presque dix ans après la fin de la guerre froide, After victory: institutions,

strategic restraint, and the rebuilding of order after major wars de G. John Ikenberry, se

donne pour tâche de comprendre l’évolution de l’ordre libéral international créé par les Etats-Unis après 1945. Cet ordre international est né en effet dans le contexte spécifique de l’après Seconde Guerre mondiale. Comment expliquer alors son maintien une fois la guerre froide achevée ? Pourquoi ce dispositif international n’a-t-il pas disparu alors que les raisons objectives qui avaient permis son émergence n’étaient plus, et n’a-t-il pas été remplacé par une nouvelle logique d’anarchie internationale, comme le supposaient les réalistes (Mearsheimer, 1990) ? Et quel est son avenir dans le contexte de la montée de la Chine et de la politique unilatérale sous Donald Trump ? Que peuvent nous dire les analyses de l’ordre libéral international sur la politique américaine sous Donald Trump ?

Ikenberry répond à ces questions en deux temps.

Premièrement, il développe les fondements théoriques de son propos. Il existe selon lui une différence fondamentale entre trois types d’ordre : l’ordre libéral et constitutionnel (constitutional), l’ordre impérial, et l’ordre réaliste (ou hobbsien). Le réalisme repose sur l’idée d’une anarchie des relations internationales qui contraint les Etats à mener soit des stratégies de rééquilibrage et d’alliances (counter-balancing) soit de ralliement à la puissance dominante (bandwagoning) (Waltz, 1979). L’ordre impérial consiste à contrôler directement un pays tiers, ses ressources et ses choix politiques. L’ordre libéral, lui, a pour but de proposer une alternative à une pure logique de puissance. Selon Ikenberry, le Royaume-Uni au XIXème siècle, puis les Etats-Unis au XXème sont parvenus à créer des principes libéraux pour réguler les relations internationales sur la base de règles collectives. Ces dernières fournissent le cadre d’action et des structures de négociation et de coopération admises par les Etats qui participent à cet ordre. Il constitue ainsi un dispositif fondé sur les idées de légitimité et d’auto-limitation volontaire de la part de la puissance hégémonique qui fonde cet ordre.

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4 Ceci a rendu possible la naissance d’un ordre structuré, associant alliés et anciens adversaires : l’Allemagne et le Japon sont deux exemples d’une coopération entre les Etats-Unis et d’anciens ennemis. Des règles internationales ont vu le jour qui ont permis la socialisation des ex-belligérants et la limitation de la puissance victorieuse.

Deuxièmement, Ikenberry étudie trois cas historiques : Traité de Vienne (1815), Traité de Versailles (1919), et l’ordre international postérieur à 1945. Selon le chercheur américain, ces trois périodes historiques se caractérisent par un ordre constitutionnel qui permet une stabilisation et une légitimation des principes fondant l’ordre mondial. En 1815, le Royaume-Uni représente la puissance majeure en Europe selon Ikenberry. Alliée à la Russie, à la Prusse et à l’Autriche, elle participe à la création d’un ordre fondé sur une consultation entre les grandes puissances, une auto-limitation de sa puissance et la création de principes de légitimité communs. Entente entre les alliés, rencontre d’intérêts entre eux, désir de créer des mécanismes de coopération : voici les éléments centraux qui ont permis selon Ikenberry la réussite du traité de Vienne. Il s’agit selon lui d’un tournant dans les relations internationales initié par les Britanniques, qui auraient joué un rôle fondamental dans le Traité de Vienne. Le Royaume-Uni aurait contribué à faire naître une nouvelle grammaire internationale dont les Etats-Unis auraient hérité ensuite.

Ikenberry oppose ce succès à l’échec historique du Traité de Versailles en 1919. Initié par Woodrow Wilson, ce traité aurait souffert de problèmes congénitaux. Les alliés, France, Royaume-Uni, Etats-Unis, auraient été incapables de trouver une ligne commune, à la différence des puissances signataires du Traité de Viennes. Leurs intérêts auraient été trop divergents. Le Royaume-Uni aurait voulu rétablir l’équilibre européen et éviter la prédominance de la France. Paris aurait été guidé essentiellement par des considérations de sécurité face à l’Allemagne. Quant aux Etats-Unis de Wilson, ils auraient nourri une ambition nouvelle pour l’Europe après 1918 : réintégrer l’Allemagne dans l’ordre international, créer des principes communément admis, et mettre la puissance américaine au service de cet ordre. Néanmoins, les facteurs évoqués plus haut – divergences entre les vainqueurs, refus du Congrès américain de soutenir le Traité de Versailles – auraient causé l’échec des ambitions de Wilson.

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5 discours de Truman au Congrès le 12 mars 1947 pour annoncer sa politique d’endiguement de l’URSS, sur les différentes options ouvertes aux Etats-Unis (géopolitique de Spykman (2005), soutien à l’unification de l’Europe, alliance entres les démocraties européennes et les Unis), sur la convergence entre les intérêts de sécurité et les intérêts économiques des Etats-Unis. Il insiste aussi sur les attentes des alliés européens qui ont dû accepter un véritable ordre libéral (Royaume-Uni) et espéraient des garanties de sécurité de la part des Etats-Unis (France).

Selon Ikenberry, la spécificité de l’ordre américain est qu’il ne consiste pas à piloter directement les Etats alliés qui gardent leur indépendance propre et demeurent des partenaires. Washington aurait agi comme une puissance organisatrice, pas comme une puissance directrice. Les cadres et les règles constitutionnels viendraient des Etats-Unis, mais ceux-ci auraient engagé une politique d’auto-limitation dans l’usage de la force. La raison d’un tel choix ne tient pas au contrepoids de l’URSS ou au fait qu’il était difficile de réduire les alliés européens au rôle de simple faire-valoir. Le caractère démocratique des pays partenaires de l’ordre américain et l’existence d’institutions contraignantes (ONU, FMI, Banque mondiale), y compris pour les Etats-Unis, expliqueraient la politique de ce pays.

Les trois cas historiques sont mis au service d’une réflexion sur la perpétuation de l’ordre international américain après 1991. Quel est l’avenir de cet ordre mondial après la guerre en Irak de 2003 et dans le contexte de la politique néo-mercantiliste de Donald Trump ? Et comment les Etats-Unis doivent-ils répondre au défi que représente la Chine ? Selon Ikenberry, l’ordre international américain n’a pas disparu et il est promis à se perpétuer en raison de son caractère ouvert et multipolaire, parce qu’il fournit des institutions internationales utiles pour le commerce international et car ils permet la coopération internationale. Même la Chine selon lui a besoin de l’ordre libéral à cause de ses avantages politiques et économiques, d’autant plus que Pékin veut intégrer toujours plus son économie dans la mondialisation. Il ne considère pas que la Chine va chercher à transformer en profondeur le système international, mais plutôt à y participer à sa manière, sans changement radical.

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6 Le Royaume-Uni et les Etats-Unis auraient permis la naissance d’un ordre international « libéral » selon Ikenberry. Mais quelle fut l’attitude des autres puissances qui voulaient contester cet ordre ? Stacie Goddard place, elle aussi, la question de l’ordre international moderne au cœur de son travail. Cependant, à la différence de Ikenberry, elle veut comprendre non pas la naissance de cet ordre, mais plutôt la manière dont les Etats révisionnistes utilisent les normes internationales et s’en revendiquent pour légitimer leurs buts de politique étrangère. Ceci s’avère essentiel pour éclairer sous l’angle historique la politique révisionniste de la Chine qui utilise à sa manière les normes internationales pour légitimer sa politique.

La littérature internationaliste est riche d’analyse sur l’équilibre des puissances ou sur l’hégémonie (MacDonald et Joseph M. Parent, 2018). La recherche sur les menaces qui pèsent sur les puissances dominantes se multiplient, soit pour analyser le déclin des grandes puissances au cours de l’histoire (Gilpin, 1981, Kennedy, 1989),soit pour penser la montée en puissance de la Chine en particulier (Allison, 2018). L’originalité du propos de Goddard tient à ce qu’elle utilise une approche inspirée du constructivisme pour éclairer des questions spécifiquement réalistes : contestation de l’ordre international, ambiguïté des signaux envoyés par les révisionnistes. Elle veut comprendre comment des Etats qui contestent l’ordre international font usage du langage de la puissance dominante pour mieux faire accepter leurs buts. La tactique des révisionnistes consiste à utiliser les valeurs des puissances dominantes pour légitimer leur action, à s’appuyer sur les discours dominants. Les valeurs ont donc une double signification. Pour les Etats dominants, elles fournissent un ensemble de règles communes. Pour les révisionnistes, elles sont un levier pour gagner en puissance.

Pour Goddard, un Etat révisionniste peut affirmer sa politique à deux conditions. D’abord, il doit utiliser une stratégie « multivocale » qui consiste à utiliser différents canaux, différents porte-parole, différents publics pour faire passer son message. De plus, un révisionniste utilise les vulnérabilités institutionnelles de l’Etat hégémonique. Par vulnérabilités institutionnelles, il faut entendre la faiblesse et la contestation des normes internationales. Un Etat hégémonique doit en effet chercher à imposer ses principes, mais ceux-ci peuvent être contestés. La puissance dominante se trouve ainsi dans une situation vulnérable car ces normes ont besoin d’être acceptées sur la scène internationale.

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7 supplémentaire à ces normes internationales fragiles par essence. Les normes de l’Etat hégémonique seront ainsi utilisées par les Etats révisionnistes pour légitimer leur politique.

Goddard étudie une série de quatre cas pour illustrer son propos, couvrant deux siècles d’histoire, du XIXème au XXème siècle. Elle part des tensions entre le Royaume-Uni et les États-Unis lorsque ces derniers proclament la doctrine Monroe (entre 1817 et 1823). Elle s’intéresse aussi aux guerres de Bismarck contre le Danemark (1864), à la politique de Londres face à Hitler avant la Seconde Guerre mondiale (1933-1940) ou à la stratégie américaine face à l’invasion de la Mandchourie par le Japon (1931). C’est un tableau très vaste qui traite d’épisodes importants de la politique étrangère du Royaume-Uni et des États-Unis depuis deux siècles. Comme chez Ikenberry, Goddard utilise l’histoire britannique comme précurseur de l’histoire américaine.

L’affirmation des Etats-Unis au travers de la doctrine Monroe, et celle de la Prusse bismarckienne sont les deux cas les plus originaux.

Depuis le congrès de Vienne, les puissances réactionnaires avaient affirmé l’intangibilité des frontières, et refusé toute entreprise de type révolutionnaire. La Russie, la Prusse et l’Autriche voulaient à tout prix éviter le retour d’une politique de déstabilisation comme sous la Révolution française et sous Napoléon. La stabilité était le mot d’ordre. Quant aux Britanniques, ils voulaient établir un ordre fondé sur des règles collectives et le commerce à travers l’Atlantique. Ils voulaient mettre en place un ensemble de principes régulant les relations entre les Etats et encourager le commerce et la libre circulation de leurs citoyens dans l’espace atlantique. Mais cet ordre se trouvait en porte à faux avec les intentions des puissances continentales, qui se réservaient le droit d’intervenir dans un pays tiers pour rétablir l’ordre monarchique. Londres se trouvait ainsi dans une situation de faiblesse institutionnelle car deux visions de l’ordre internationale étaient en tension : celle du Congrès du Vienne et celle de l’ordre atlantique. Ceci ouvrit des opportunités à Washington, qui sut utiliser la fragilité des normes britanniques.

En effet, les États-Unis de Monroe remettent en cause l’ordre international. Ils envahissent la Floride dans une logique expansionniste et,en politique intérieure, beaucoup d’Américains sont favorables aux révolutions d’Amérique du Sud, au nom de la décolonisation et des idées républicaines. C’est l’ordre européen et colonial qu’ils contestent de cette manière. Londres se montre alors inquiet.

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8 afin de rassurer Londres. Il a su utiliser un discours conforme aux valeurs anglaises. Monroe a ainsi insisté sur plusieurs points (Goddard, 2018, p. 66 sq.). D’abord, il a avancé, à destination des Britanniques, que l’invasion de la Floride avait pour but de défendre les Etats-Unis contre la tribu des Creeks. Quant à l’Espagne, elle n’aurait pas été capable de maintenir l’ordre en Floride, ce qui aurait rendu l’intervention des Etats-Unis nécessaire. Il s’agissait selon Monroe de défendre les Etats-Unis contre une menace extérieure et non pas de remettre en cause les frontières internationales.

En outre, Monroe tient un discours particulier en politique intérieure. Il refuse de reconnaître les républiques sud-américaines et le dit au public américain. Il dit vouloir défendre les principes républicains en Amérique du Sud dans la presse américaine. Mais il affirme ne pas vouloir remettre en cause l’ordre international conformément aux principes du Congrès de Vienne. Il utilise ainsi une stratégie que Goddard appelle « multivocale » à l’intention des Américains et des Britanniques.

Quant à Bismarck lors des guerres contre le Danemark, il a su utiliser une rhétorique conforme aux principes du Congrès de Vienne et conforme à la vision britannique, affirmantfaire une guerre contre le Danemark au nom des traditions dynastiques allemandes. Bismarck prétendait aussi faire un usage modéré de la force, rassurant par là les Etats environnants. Par ces déclarations publiques, il a su rassurer les monarchies européennes en parlant leur langage. Pourquoi ? Parce qu’elles se trouvaient en difficulté suite aux révolutions démocratiques de 1848. Les réactionnaires étaient ainsi en quête de partenaires capables de stabiliser l’Europe et de limiter les prétentions des nationalistes et des libéraux.

Mais dans le même temps, il s’est tourné vers l’opinion publique allemande et vers d’autres puissances révisionnistes comme la France de Napoléon III en défendant une position nationaliste. Il s’est alors présenté comme un défenseur des idées nationales et de souveraineté. Il s’inscrivait ainsi dans la tradition ouverte par la Révolution française. Napoléon III put voir ici une confirmation de sa politique de défense du principe des nationalités qu’il avait encouragé en Italie, par exemple. La rhétorique bismarckienne apportait ici un soutien aux idées de l’empereur français qui cherchait à bouleverser l’ordre du Congrès de Vienne au dépens de la France.

Dans tous les cas, le talent politique de Bismarck selon Goddard fut de savoir déployer une stratégie multivocale afin de légitimer sa politique révisionniste en soi.

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9 internationales. Elle participe à la mondialisation économique, elle fait partie du conseil de sécurité de l’ONU. La Chine profite du retrait des Etats-Unis de différentes zone du monde (Afrique, Europe). Elle cherche à moyen terme à remettre en cause le statu quo, non pas en transformant radicalement l’ordre international, mais en légitimant sa stratégie par une rhétorique qui emprunte aux normes internationales actuelles.

John Mearsheimer et la nécessité pour les Etats-Unis d’abandonner l’idée d’hégémonie libérale

Les ouvrages de Ikenberry et de Goddard traitent de l’histoire de l’ordre international, mais ils cherchent aussi, indirectement, à nous éclairer sur la situation présente des Etats-Unis. John Mearsheimer, quant à lui, aborde directement la politique étrangère de Washington et l’avenir de l’hégémonie libérale américaine. Mearsheimer s’inscrit ainsi dans un vaste débat sur l’avenir de la politique étrangère américaine.

Une thèse traverse le livre de Mearsheimer : vouloir imposer des valeurs démocratiques et libérales à l’ensemble des pays du monde est un projet profondément dangereux pour les États-Unis. Ce projet met en danger l’Etat de droit aux Etats-Unis et la stabilité du monde, le militarisme constituant même le premier pas vers la surveillance généralisée. L’idée centrale de Mearsheimer est qu’un pivot stratégique vers la Chine s’avère indispensable. Selon lui, les projets des néo-conservateurs et des progressistes, désireux d’exporter la démocratie, représentent les deux faces de la même pièce. A la différence d’Ikenberry, Mearsheimer rejette donc l’idée d’un ordre international fondé sur le libéralisme. Non pas qu’il rejette les principes démocratiques, mais il considère que vouloir imposer la démocratie par la voie militaire est en soi une idée dangereuse. L’opposition entre Ikenberry, partisan de l’ordre libéral international, et Mearsheimer, un des grands réalistes contemporains, est directe.

L’argumentation de ce dernier repose sur deux grands axes.

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10 une histoire et à un territoire. Le nationalisme n’est ni bon ni mauvais : il existe, et il constitue la force la plus puissante dans le champ politique. Il faut l’accepter et fonder une politique étrangère sur la reconnaissance de l’importance du nationalisme et non sur des idéaux louables, mais abstraits. Le nationalisme joue un rôle central à plusieurs titres. Fondamentalement, les nations veulent avant tout survivre, tout comme les Etats. Les nations tendent ainsi à vouloir leur propre Etat, entendu comme un ensemble d’institutions politiques exprimant leurs attentes. Les nations nourrissent aussi le sentiment d’être uniques ou exceptionnelles et veulent défendre leur territoire coûte que coûte. De manière centrale, les Etats veulent affirmer leur indépendance en dépit de tous les scénarios de coopération ou de domination par une puissance hégémonique.

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11 d’être de moins en moins démocratique, faisant référence aux violations des droits fondamentaux, y compris aux Etats-Unis même, contre des citoyens américains.

La conclusion qu’il tire est que les Etats-Unis doivent devenir plus réaliste, se centrer sur la Chine, abandonner le projet de modifier l’ordre politique interne de nations tierces. Se centrer sur la Chine signifie se préparer à l’éventualité d’une guerre à terme en raison des ambitions contradictoires des deux pays, et agir dès maintenant pour contenir la Chine avec ses voisins de plus en plus inquiets (Corée du Sud, Japon). Le pivot vers l’Asie d’Obama et la guerre commerciale de Trump annoncent selon lui une époque de tensions entre Washington et Pékin. Mearsheimer rejoint ici Barry Posen qui avait déjà proposé une des réflexions les plus abouties sur cette question avec Restraint : a new foundation for U.S. grand strategy. Posen et Mearsheimer sont deux lectures indispensables pour comprendre la critique réaliste de la politique étrangère américaine.

Conclusion

Quelles conclusions générales peut-on tirer de ces trois livres ? D’abord, il s’agit d’ouvrages de très haute tenue écrits par certains des meilleurs internationalistes américains.

Leurs mérites collectifs tiennent à ce qu’ils contribuent tous à repenser et à discuter le néo-réalisme. Ceci vaut pour Ikenberry, qui tente de penser la stabilisation de l’ordre américain même après la fin de la Guerre froide. Goddard contribue, elle, à développer la notion de politique révisionniste alors que les travaux sur cette questions restent relativement rares (Cooley, Nexon, Ward 2019, Dicicco, 2017). On peut même parler dans une certaine mesure d’une notion sous théorisée. Quant à Mearsheimer, il pense de manière très originale le rôle des facteurs politiques internes alors que le néo-réalisme de Kenneth Waltz excluait ce type de considération. Il montre ainsi de manière convaincante que le réalisme n’est pas une théorie fondée exclusivement sur les questions de sécurité internationale, mais qu’il permet mieux que d’autres théories d’intégrer le nationalisme et la quête de souveraineté et d’indépendance nationale. Le deuxième mérite de ces textes tient à ce qu’ils se placent dans une perspective historique alors que les recherches internationalistes américaines négligent de telles perspectives. Mais tous trois fondent leurs analyses sur des considérations théoriques éclairantes.

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12 de Vienne ou après la Première Guerre mondiale. Il néglige aussi les limites de l’ordre américain qui apparaissent déjà dès les années 1970 comme le montre Keohane dans son ouvrage classique, After Hegemony (Keohane, 2005). Quant au livre de Goddard, il est très original sur le principe y compris dans son étude de la politique de Monroe et de Bismarck. Elle a aussi proposé des recherches novatrices dans les meilleures revues américaines et qui mériteraient une réception plus attentive, mais qu’on regrette de ne pas trouver intégrées plus systématiquement dans son livre (Goddard, 2018). Le livre de Mearsheimer ne témoigne pas de défauts majeurs. Il combine théorie internationaliste et du nationalisme de manière convaincante et originale et son analyse sur les limites de l’hégémonie libérale semblent plus convaincantes que celles d’Ikenberry, surtout depuis la guerre en Irak de 2003.

Bibliographie :

• COOLEY, Alexander, NEXON, Daniel et WARD, Steven, 2019. Revising order or challenging the balance of military power? An alternative typology of revisionist and status-quo states. Review of

International Studies. 19 mars 2019. pp. 1-20. DOI 10.1017/S0260210519000019.

Dicicco, Jonathan M. 2017. 1 Power Transition Theory and the Essence of Revisionism. Oxford University Press.

Gilpin, Robert. 1981. War and change in world politics. Cambridge ; New York: Cambridge University Press.

Mearsheimer, John J. 2014. The tragedy of great power politics. Updated edition. New York: W.W. Norton & Company.

• Stacie E. Goddard, « Embedded Revisionism: Networks, Institutions, and Challenges to World Order »,

International Organization, 2018, vol. 72, no 4, p. 763-797.

Stacie E. Goddard, When right makes might: rising powers and world order, Ithaca, Cornell University Press, 2018, 244 p.

Allison, Graham T. 2018. Destined for War: Can America and China Escape Thucydides’s Trap? G. John Ikenberry, After victory: institutions, strategic restraint, and the rebuilding of order after major

wars, Princeton, Princeton University Press, 2001, 293 p.

Robert O. Keohane, After hegemony: cooperation and discord in the world political economy, 1st Princeton classic ed., Princeton, N.J, Princeton University Press, 2005, 290 p.

MacDonald, Michael. 2014. Overreach: delusions of regime change in Iraq. Cambridge, Massachusetts: Harvard University Press.

John J. Mearsheimer, « Back to the Future: Instability in Europe after the Cold War », International

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Kennedy, Paul M. 1989. The rise and fall of the great powers: economic change and military conflict

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Barry R Posen, Restraint: a new foundation for U.S. grand stategy, Ithaca; London, Cornell University Press, 2015.

Nicholas J. Spykman, America’s strategy in world politics: the United States and the balance of power, New Brunswick, NJ, Transaction Publishers, 2007, 500 p.

Références

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