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Pour une théorie élargie de la réception

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Academic year: 2021

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Texte intégral

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Pour une théorie élargie de la réception

Pierre Labardin Marc Nikitin

DRM LOG

Université Paris-Dauphine Université d‟Orléans

[email protected] [email protected]

Résumé : les chercheurs en gestion ou en histoire de la gestion sont parfois confrontés à des ouvrages qui connaissent un grand succès alors que leur intérêt paraît limité. Cet article essaie de comprendre les raisons de tels succès. Nous avons pour cela travaillé sur un exemple historique l‟ouvrage d‟Eugène Léautey et Adolphe Guilbault, La science des comptes. Dans un premier temps, nous cherchons à analyser les raisons pouvant expliquer un tel succès. Cela nous amène notamment à étudier le contexte et les réseaux que les auteurs ont développés. Dans une seconde partie, nous nous fondons sur l‟esthétique de la réception développée par Jauss pour proposer une théorisation de nos explications.

Mots clés : livres, comptabilité, histoire, littérature, esthétique de la réception.

Abstract : many researchers in management or in history of management often work on best sellers whereas the interest of such books could seem limited. This article tries to explain the reasons of the success. We have studied the historical case of the book of Eugène Léautey and Adolphe Guilbault, La science des comptes. First of all, we explain the reasons of the success of the book of Léautey and Guilbault. Consequently, we have worked on the context and the networks these authors have developed. Secondly, we explain the research of Jauss on the aesthetics of reception so as to theorise our explanations.

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Pour une théorie élargie de la réception

Le succès commercial d‟un livre est souvent l‟objet d‟étonnement, y compris de la part des plus éminents spécialistes du domaine. L‟exemple du livre que Peters et Waterman ont publié en 1983 l‟illustre parfaitement : les qualités intrinsèques d‟un tel ouvrage ne peuvent pas permettre de comprendre pourquoi plusieurs millions d‟exemplaires ont été vendus. Plus loin de nous, le même phénomène a pu être observé avec « La tenue des livres rendue facile » de Edmond Degrange père (1767-1818), puisque nous remarquions (Nikitin 2005, 40) que « les deux principales avancées théoriques qu’il réalise semblent modestes », alors que le livre a connu plusieurs dizaines d‟éditions, de 1795 à 1920. Pour expliquer que l‟intérêt porté à un livre dépend au moins autant de l‟importance du contexte de l‟époque que des qualités intrinsèques de l‟ouvrage, on peut aussi considérer le livre de Jean-Baptiste Payen (1817)1

. Passé totalement inaperçu à l‟époque de sa publication, R.S. Edwards (1929) l‟a vu, plus d‟un siècle plus tard, comme le précurseur de la comptabilité des coûts. On peut également comparer l‟importance que Reymondin (1909) attribue aux livres qu‟il présente dans sa bibliographie d‟une part, et l‟importance que les historiens de la comptabilité leur accordent aujourd‟hui.

L‟objet de cet article est donc d‟essayer de comprendre les ressorts du succès d‟un ouvrage à une époque donnée, ou « Pourquoi certains ouvrages entrent-ils particulièrement en résonance avec un contexte ? ». Pour ce faire, nous prendrons l‟exemple de l‟ouvrage intitulé « La science des comptes mise à la portée de tous », publié en 1889 par Eugène Léautey et Adolphe Guilbault. Notre choix a été dicté par l‟importance de la diffusion de cet ouvrage et le nombre d‟auteurs de l‟époque qui y font référence d‟une part, et par la connaissance encore très lacunaire que nous avons de ces deux auteurs d‟autre part.

Pour analyser ce succès, nous nous appuierons sur l‟œuvre théorique de Hans Robert Jauss (1990) présentée dans « Pour une esthétique de la réception ». Dans cet ouvrage, l‟auteur propose une théorie du succès des œuvres littéraires en général. Jauss montre que le succès d‟une œuvre littéraire, pour être intelligible, doit être rapporté au contexte de l‟époque et en particulier à l‟horizon d’attente des lecteurs potentiels. Dans ce sens, l‟esthétique de la réception est une démarche de déconstruction du succès d‟une œuvre.

Ces choix méthodologiques ont évidemment des conséquences sur l‟organisation de notre travail. Nous n‟accorderons pas d‟importance particulière au fond de l‟œuvre car les quelques innovations techniques proposées (par exemple la distinction entre comptable d‟origine et comptable de profession, ou celle entre livres analytiques et livres synthétiques) ont déjà été analysées par d‟autres (Degos 2005). Au contraire, nous avons été amené à privilégier l‟analyse de la rhétorique de l‟œuvre pour comprendre comment l‟ouvrage a pu connaître le succès.

Une telle démarche présente un intérêt particulier, puisqu‟elle vise à démystifier le discours d‟une œuvre qui se voulait construite comme un travail scientifique. Montrer que ce type même d‟œuvre n‟échappe pas aux canons de la production littéraire nous semble d‟autant plus intéressant aujourd‟hui, au moment où perdurent, en économie comme en management, certains aspects du scientisme. Enfin, notre réflexion prolonge dans une certaine mesure celles menées dans d‟autres disciplines : en économie (McCloskey 1983) ou en histoire (Rancière 1993 et Ricœur 2003).

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La tenue des livres des manufacturiers, publié en 1817. L‟intérêt pour les origines de la comptabilité des coûts nous a amené à nous pencher avec attention sur cet auteur et de découvrir, entre autres choses, que le livre n‟était pas de Anselme Payen (1795-1870) mais de son père Jean Baptiste (1759-1820).

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L‟article est divisé en trois parties : dans un premier temps, nous revenons sur les différents éléments qui permettent de parler de succès pour La science des comptes. Dans une deuxième partie, nous nous proposons d‟en analyser le succès. Enfin, dans un dernier temps, nous en tirerons quelques propositions pour une tentative de théorisation des succès et des échecs en matière d‟ouvrage comptable.

1. Le succès de La science des comptes de Léautey et

Guilbault

Le premier point qu‟il nous faut établir est évidemment l‟ampleur du succès de l‟ouvrage de Léautey et Guilbault.

Le premier élément qui montre l‟écho que rencontrera leur pensée tient dans le nombre de rééditions de l‟ouvrage (au moins 262). Malheureusement, l‟éditeur n‟indique pas les années de publication de chacune des éditions, les dernières ne dépassant probablement pas les années premières années du XXe siècle. Le décès d‟Adolphe Guilbault en 1896 (Degos [2005], p.56), puis celui d‟Eugène Léautey en 19093

confirment cette hypothèse. Les rééditions se succèdent à un rythme supérieur à une par an, ce qui lui permet d‟être l‟un des meilleurs tirages du XIXe siècle. Un autre ouvrage publié par les mêmes auteurs en 1895,

Principes généraux de comptabilité, se présentera explicitement comme un manuel inspiré du

premier traité.

Au-delà du nombre d‟éditions, la diffusion de l‟œuvre permet de se rendre compte de son influence. Ainsi, le Bulletin trimestriel de l‟association amicale des comptables et teneurs de livres de la ville de Troyes publie la liste des ouvrages présents dans sa bibliothèque et l‟on retrouve La science des comptes parmi les ouvrages. Cette remarque pourrait apparaître anecdotique : néanmoins, il s‟agit du seul inventaire de bibliothèque d‟association comptable que l‟on puisse retrouver pour la fin du XIXe

siècle. Dans le même ordre d‟idées, Léautey et Guilbault indiquent au début de leur ouvrage qu‟ils ont reçu la seule médaille d‟or attribuée à la comptabilité lors de l‟Exposition Universelle de Paris de 1889.

Les derniers indices qui viennent confirmer l‟importance de cet ouvrage tiennent dans les commentaires élogieux que plusieurs auteurs tiendront à propos de Léautey et Guilbault. Les hommages de Faure4 [1897], Andoyer5 [1898] ou Bournisien6 [1909] témoignent de leur influence immédiate. Si les contemporains ont témoigné leur intérêt pour les travaux de Léautey et Guilbault, les historiens de la comptabilité n‟ont pas été en reste comme en témoigne la section que lui consacre l‟historien belge de la comptabilité Vlaemminck [1956] (p.164) ou le fait que l‟ouvrage de Bernard Colasse [2005] sur Les grands auteurs en

comptabilité lui ait consacré un chapitre prouve leur influence (Degos 2005).

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Une recherche sur le site du SUDOC permet de vérifier que l‟édition la plus ancienne est la 26ème. Toutefois, toutes les éditions n‟étant pas conservées, il est possible qu‟il y en ait eu plus.

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On trouve une notice nécrologique dans la Revue des sciences commerciales d‟octobre 1909 (p.556-558). Malheureusement, cette dernière nous fournit peu d‟informations factuelles sur la vie de Léautey.

4

« Bien des définitions de ce mot [NDLA : comptabilité] ont été proposées. La meilleure nous paraît être celle-ci, dont l‟idée première revient à MM. Léautey et Guilbault » (note de bas de page, p.292).

5

« Nous devons dire, en terminant, que nous nous sommes inspiré, en plusieurs endroits, des travaux de MM. E. Léautey et A. Guilbault, auteurs qui ont élevé la comptabilité à la hauteur d‟une science » (p.VIII).

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« Je suis heureux de rendre hommage au remarquable ouvrage de MM. Léautey et Guilbault, intitulé « La Science des Comptes ». Les premiers, ces auteurs ont nettement défini la Comptabilité et donné un classement rationnel des comptes. » (p.3)

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2. Comprendre le succès de La science des comptes

Ambiguïtés sur le genre : manuel ou essai ?

Pour comprendre l‟originalité de l‟œuvre de Léautey et Guilbault, il faut d‟abord comprendre dans quel genre ils se situent. Cela nous oblige à dresser un bref portrait de la littérature comptable du XIXe siècle. On distingue deux grands types d‟ouvrages :

Un premier type d‟ouvrages a comme vocation de présenter la comptabilité comme discipline à des lecteurs ignorants. Ils sont nombreux dans le siècle où la partie double se diffuse progressivement vers les affaires de plus petites tailles. Un des plus fameux est le traité d‟Edmond Degrange dont la première édition date de 1795 et qui sera réimprimé jusque dans l‟Entre-deux-guerres (Nikitin [2005]). Mentionnons dans cette catégorie les ouvrages de Mezières [1835], Vannier [1844], Barré [1875] ou encore Barillot [1887]. Il s‟agit là souvent d‟enseignants qui profitent du développement de l‟enseignement de la comptabilité (Maffre [1990]). La qualité première de ces ouvrages tient à la clarté de l‟ouvrage : le lecteur doit pouvoir comprendre un domaine dont il ignore tout la plupart du temps. Certains comme Trémery [1838] vont jusqu‟à écrire que « ce livre peut dispenser de prendre des leçons d‟un maître » (préface).

A côté de cette première catégorie d‟ouvrages, on retrouve ceux des praticiens qui, s‟inspirant de leur expérience personnelle, proposent dans un domaine particulier un point de vue. Mentionnons ainsi Payen [1817], Bellay [1834], Heudicourt [1861] ou Lefevre [1882] comme des exemples de ce type d‟ouvrages. Le propre de ces ouvrages est souvent de s‟adresser non pas à un lecteur ignorant mais plutôt à un lecteur disposant de certaines connaissances comptables : Payen [1817] commence son ouvrage en supposant connu les notions de compte et de comptabilité7. Il propose à la suite des monographies centrées sur le cas d‟un manufacturier. L‟ouvrage d‟Heudicourt qui prétend livrer en 1862 quelques clés sur la comptabilité industrielle : il n‟expose pas les principes comptables, mais plutôt ce qui s‟apparente

Ces ouvrages ont des succès sensiblement différents : les premiers se vendent assez bien en général et certains connaissent des rééditions très régulières. Leur première qualité est évidemment leur simplicité. Néanmoins, la postérité de ces ouvrages ne dépasse pas la plupart du temps quelques décennies, tant leurs faiblesses finissent par ressurgir. Ils apparaissent assez vite comme désuet et inadapté au moindre changement.

Les seconds ont souvent des diffusions plus confidentielles, comme en témoigne souvent leur absence de réédition. Néanmoins, c‟est dans cette catégorie d‟ouvrages que l‟on voit parfois surgir des idées qui seront ensuite reprises par les entreprises ou d‟autres auteurs plus pédagogues.

La structure des ouvrages est également sensiblement différente. L‟organisation du manuel comptable au XIXe siècle obéit à certaines règles: on commence par définir l‟objet du manuel, à savoir la comptabilité. On expose ensuite les différents livres à tenir ainsi que la notion de compte. La fin de l‟ouvrage est consacrée à des exemples qui illustrent la méthode préconisée. On retrouve ce type de présentation entre autres chez Cadrès-Mermet [1833], Mezières [1835], Trémery [1838], Vannier [1844], Barré [1875] ou Barillot [1887]. Léautey et Guilbault ont l‟habileté de reprendre cette structure, ce qui donne l‟illusion d‟un manuel destiné au grand public. Le sous-titre « mise à la portée de tous » confirme d‟ailleurs ce choix.

L‟ouvrage de Léautey et Guilbault reprend ce type de structure très didactique. Il commence par revenir dans une première partie sur les définitions du mot, ainsi que les

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différents journaux. Dans une seconde partie, ils présentent l‟architecture des comptes et enfin dans une troisième où la théorie est mise en pratique au moyen d‟exemples.

Le succès immédiat de l‟ouvrage tient donc en partie dans sa présentation didactique qui reprend les structures types du manuel de l‟époque. A l‟inverse, plusieurs ouvrages qui peuvent paraître rétrospectivement novateurs (Payen [1817], Heudicourt [1862], Lefebvre [1882] etc.) ont une structure différente qui s‟apparente mieux à une démonstration qu‟à une pédagogie.

Pour autant, l‟œuvre de Léautey et Guilbault n‟est pas un énième traité comptable. Ils défendent un point de vue : la comptabilité doit devenir une science et se construire selon les règles des autres sciences sociales. Ils explicitent cette définition en opposant la science des comptes à l‟art de la tenue des livres. La conséquence de ce choix est évidemment une œuvre originale qui commence par la critique de nombre de définitions proposées par leurs prédécesseurs pour en proposer une nouvelle qui se veut scientifique.

La suite de l‟ouvrage si elle reprend le plan usuel d‟un manuel n‟en fait pas moins preuve d‟une certaine originalité comme par exemple en faisant passer le nombre de classes de comptes de cinq (les cinquecomptistes comme les nommera Gomberg [1929], p.15) à quatre (capital, moyens d‟actions, clientèle et résultat).

Ces caractéristiques montrent l‟ambiguïté de l‟œuvre étudiée : d‟un côté, elle se prétend en rupture par rapport aux œuvres existantes. Néanmoins, elle reprend aussi le cadre général des œuvres comptables et rétrospectivement éludent encore nombre de sujets qui seront plus tard à l‟ordre du jour : si Payen [1817] avait introduit le premier les idées de la comptabilité de gestion, Helfenbein [1845] avait discuté des questions de normalisation de la comptabilité, Guilbault [1865] ou Lefèvre de Chateaudun [1882] avait évoqué les problèmes d‟organisation de la comptabilité, on est bien en peine de trouver en peine une telle innovation chez Léautey et Guilbault. A l‟instar d‟Edmond Degrange chez qui Marc Nikitin [2005] cherche en vain une innovation d‟importance, on est frappé par le relatif classicisme de l‟ouvrage dans les sujets qu‟il traite.

En forçant le trait, on pourrait écrire que l‟innovation de Léautey et Guilbault ne tient pas tant au fond de l‟ouvrage, mais plutôt à la force rhétorique avec laquelle les auteurs proclament la scientificité de leur écrit. C‟est derrière cette dimension que l‟on peut entrevoir les raisons du succès de l‟ouvrage.

Une nouvelle rhétorique : le scientisme comptable

Léautey et Guilbault ne sont pas les premiers à présenter leur ouvrage comme un ensemble de lois établis rationnellement (préface, p.I-II). Déjà, aux XVIIe et XVIIIe siècles, nombre d‟auteurs défendaient la supériorité de leur système (Lemarchand [2001]). Le XIXe siècle ne fait que prolonger cet état de fait, nombres d‟auteurs « se croyant invariablement inventeurs d‟une « méthode nouvelle » » (Léautey [1881], p.176). Un ouvrage comme celui de Léautey et Guilbault présentant une méthode comptable comme devant s‟imposer à tous pour le bien de l‟ensemble (préface, p.XVI) n‟est donc en rien original.

Ce qui l‟est plus est le recours à une nouvelle source de légitimité : la science. La référence à la science implique d‟abord un ancrage dans les disciplines qui paraissent les plus légitimes. D‟où la présentation de la comptabilité comme une « branche des mathématiques » (p.17). Mais l‟affirmation scientifique amène Léautey et Guilbault à définir la science, c‟est-à-dire « l‟expression de vérités démontrées d‟une matière incontestable par l‟expérience et le raisonnement » (p.7). Prétendre cela est radicalement nouveau comme nous allons essayer de l‟expliquer.

Depuis le XVIIe siècle, la légitimité des ouvrages comptables tenait dans l‟invocation de leur prétendue utilité. On peut mentionner ainsi Coutereels [1623], Thomas [1631], Boyer [1645], Pourrat [1676], Irson [1678], De la Porte [1685], De Graaf [1718], Barrême [1721] Miteau de Blainville [1784]. A partir du début du XIXe siècle, les auteurs mentionnent moins

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systématiquement cet argument qui paraît souvent évident. En clair, cela signifie que les auteurs considèrent que le lecteur saura déterminer la qualité de l‟œuvre, opérant le tri entre les ouvrages de bonne et de moins bonne qualité.

La définition de la science que donnent Léautey et Guilbault fait assurément sortir l‟œuvre qu‟ils écrivent des critères traditionnels de la bonne œuvre comptable. Ce ne sont plus les ventes d‟un livre et donc le choix du public qui détermine la qualité d‟une oeuvre, mais plutôt des « vérités » qui doivent permettre de délimiter le bon grain de l‟ivraie. La science doit permettre cette sélection. Et qui peut faire ce tri ? Les savants évidemment, autrement dit, les personnes reconnues. Léautey et Guilbault inventent donc une nouvelle forme de réception de l‟œuvre comptable : on ne s‟adresse plus directement au public, mais on passe par l‟intermédiaire d‟une communauté qui validera le savoir pour ensuite le recommander au public. Le détour par la science comptable est donc un moyen pour les auteurs de réinventer la légitimité de leur œuvre. Cela nous oblige évidemment à nous intéresser de plus près aux relations que Léautey et Guilbault entretiennent avec leurs contemporains. C‟est finalement dans les réseaux qu‟ils ont su tisser que se trouve la clé de leur succès.

Les relations avec les autres comptables

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Une des premières caractéristiques de l‟œuvre de Léautey et Guilbault est la multiplication des références aux autres auteurs de manuels pour les critiquer ou plus rarement pour louer leurs positions. Ce ne sont pas les premiers à le faire puisque Pigier [1860] et Beauchery [1864] s‟y étaient essayés dans les années 1860. Néanmoins, l‟ambition du propos de Léautey et Guilbault est singulièrement différente : Pigier et Beauchery se contentaient de faire un catalogue des erreurs de leurs éventuels concurrents. Au contraire, Léautey et Guilbault écrivent un ouvrage où ils discutent systématiquement les analyses des autres auteurs. En mettant en parallèle leurs écrits et les éléments biographiques dont on peut disposer, on peut reconstituer les réseaux sociaux que les auteurs se sont constitués et qui ont contribué à la réception de l‟ouvrage. A première vue, ce sont les adversaires qui apparaissent, mais le contexte permet de mettre en évidence les alliés de Léautey et Guilbault.

Les adversaires

La lecture rapide de l‟ouvrage de Léautey et Guilbault peut laisser penser que les auteurs attaquent indifféremment tous les autres auteurs. Ainsi, on dénombre dix auteurs dont les définitions de la comptabilité sont vigoureusement critiquées sans compter les cinq auxquels ils reprochent le silence en la matière.

La définition de Vannier9, professeur renommé à l‟Ecole de Commerce de Paris est ainsi commentée :

« Cette définition insignifiante donne le niveau scientifique d‟un ouvrage qui, plus qu‟aucun autre, a contribué à fausser l‟enseignement théorique et pratique de la comptabilité en France » (p.10).

Joseph Barré10, le successeur de Vannier, est critiqué de façon similaire :

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Cette section se propose d‟étudier les relations qu‟ont entretenu Léautey et Guilbault avec les autres auteurs. Or, nous nous concentrerons sur le premier, ce dont nous voudrions nous expliquer brièvement. L‟ordre des auteurs n‟est pas alphabétique, ce qui laisse à penser que Léautey tient une place prépondérante. Adolphe Guilbault a certes publié plusieurs ouvrages qui ont connu un succès d‟estime, mais au moment de la publication de La science des comptes, Guilbault est âgé de 70 ans. Il ne dispose pas, semble-t-il de réseaux aussi fournis qu‟Eugène Léautey puisqu‟il n‟a pas reçu, par exemple la Légion d‟honneur.

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« la tenue des livres est le fait d‟inscrire avec méthode, dans des registres appropriés à leur destination, toutes les affaires de chaque jour ; échanges, payements, encaissements, règlements, négociations, virements et transactions quelconques » (cité par Léautey et Guilbault [1889], p.10).

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« Qu‟est-ce que la comptabilité ? La comptabilité est l‟art de rendre un compte exact de toutes les opérations commerciales, de calculer par avance toutes les chances de réussir et le résultat définitif ; en un mot, c’est

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« Après une telle définition, nous ne croyons pas que le lecteur puisse se faire une idée bien nette du but de la comptabilité ni de ses moyens d‟action » (p.11).

On pourrait ainsi multiplier les exemples d‟auteurs éreintés par Léautey et Guilbault. L‟effet produit auprès du lecteur est très important : il donne l‟impression que les auteurs sont tellement convaincus par leurs propos qu‟ils ne craignent pas de s‟aliéner une grande partie de la profession.

Pourtant, à y regarder de plus près, les critiques sont très réfléchies. Elles visent à n‟attaquer que des adversaires dont le pouvoir de nuisance est limité. Plus précisément, on distingue trois catégories d‟auteurs critiqués.

Les auteurs du début du XIXe siècle sont les premiers critiqués : Degrange, Rodriguès ou Rotschild. S‟ils ont eu une influence (notamment Degrange), ils ont disparu depuis longtemps et ne pourront se défendre. Même si les ouvrages de Degrange paraissent encore, ils sont réimprimés sans aucun changement à partir des années 1880. Le risque pris en émettant dans de telles critiques est donc très limité.

La deuxième cible de Léautey et Guilbault tient aux enseignants des écoles de commerce que sont Vannier, Barré ou Barillot. La charge semble nettement plus périlleuse puisque l‟auteur attaque de fait les professeurs qui enseignent la comptabilité et auraient pu contribuer à porter son message. Or, depuis 1886, et la publication d‟un ouvrage d‟Eugène Léautey sur les écoles de commerce, Léautey cherche à asseoir progressivement sa domination sur ces dernières. Sa participation « en qualité de membre rapporteur de la commission nommée par le ministre des programmes des écoles supérieures de commerce »11 en 1891 témoigne de son influence en la matière. Dans ces conditions, sa critique d‟auteurs considérant, à l‟image de Vannier, que l‟enseignement doit se contenter de refléter les pratiques est un préalable à l‟affirmation de sa légitimité.

Les concurrents forment un troisième type d‟auteurs attaqués : faut-il s‟étonner de voir les Courcelle-Seneuil ou Lefèvre de Chateaudun sévèrement critiqués ? Le premier se voit reprocher une définition trop lâche :

« Il est regrettable qu‟un écrivain tel que M. Courcelle-Seneuil faisant un traité pour l‟enseignement secondaire, ne se soit pas mis en plus grand frais de logique » (p.10).

Courcelle-Seneuil est certes un auteur influent à l‟époque (Ribeill [1994]) mais l‟attaque envers Coucelle-Seneuil est assez peu risqué : Courcelle-Seneuil est âgé de 76 ans lors de la parution de l‟ouvrage et décède en 1892. La critique de Lefèvre porte sur sa classification des comptes :

« La théorie de M. Lefèvre […] n‟est donc pas parvenue à sortir la comptabilité de l‟empirisme que cet auteur a tant reproché aux praticiens. M. Lefèvre n‟a rien innové » (p.137).

Quelques années auparavant, dans Questions actuelles de comptabilité et d’enseignement

commercial, Eugène Léautey s‟est montré plus mesuré à l‟égard des mêmes auteurs. Même

s‟il regrette entre autres un manque « d‟exemples pratiques » (p.178), il note tout de même que Courcelle-Seneuil « nous donnât le meilleur et le moins aride des traités scolaires » (p.178). La tonalité des critiques paraît sensiblement différente : l‟ouvrage de Lefèvre sur les changes12 est chaudement recommandé (p.169).

Les revirements de Léautey sur ces auteurs laissent donc à penser qu‟au-delà des débats théoriques pouvant exister entre auteurs, il y a une véritable lutte pour la prédominance entre les différents auteurs.

connaître le but à atteindre AVANT D‟EN AVOIR PARCOURU LE CHEMIN. Qu‟est-ce que la tenue des

livres ? La tenue des livres est l‟art d‟inscrire avec ordre et méthode sur certains livres, et d‟après certaines règles établies par l‟usage et fixées par la loi, toutes les opérations commerciales sans exception. – En d‟autres termes, c‟est le tracé fidèle de toutes les opérations effectuées par le commerçant, qui lui présente constamment sa situation envers ses créanciers et envers ses débiteurs, en même temps que ses bénéfices et ses pertes » (cité par Léautey et Guilbault [1889], p.10-11)

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Dossier de la légion d‟honneur. LH 1510/21. Archives nationales.

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Pour comprendre ces évolutions, il faut replacer les différentes positions de Léautey dans leur contexte historique. La position qu‟il a en 1881 s‟explique assez bien : le congrès des comptables vient d‟avoir lieu et il s‟agit pour les détracteurs de Beauchery de s‟unir pour l‟empêcher d‟unir sur son nom la profession comptable. La longue liste des soutiens affichés permet de le vérifier : dès la préface,un sénateur, le vice-recteur de l‟Académie de Paris, Pigier, Lefèvre, Pigier, le président du congrès des comptables etc. sont cités à l‟appui de la démonstration de Léautey. Dans ce contexte, les relations qui unissent Henri Lefèvre et Léon Say13, un ministre influent des finances de la même époque, sont précieuses. L‟influence de Courcelle-Seneuil qui enseigne encore à HEC (Ribeill [1992]) semble là-aussi fort utile.

Huit années plus tard, le contexte est fort différent : Eugène Léautey est depuis 1883 un membre reconnu de la Société Académique de Comptabilité (Annuaire de la Société Académique de Comptabilité de 1906). Lefèvre de Chateaudun est un concurrent de fait puisqu‟il s‟est essayé entre temps à la théorie. Néanmoins, ces adversaires, s‟ils apparaissent nombreux et diversifiés sont en fait contrebalancés par des alliés beaucoup plus puissants.

Les alliés

Les alliés que Léautey et Guilbault arrivent à mobiliser se situent à plusieurs niveaux : on retrouve d‟abord des auteurs qui sont soit peu critiqués, d‟autres ou carrément oubliés. Mais les alliés ne se limitent pas, loin s‟en faut, aux autres auteurs. Léautey et Guilbault ont deux autres types d‟appui : ceux émanant des milieux politiques et associatifs et surtout la jeune génération d‟auteurs comptables (Faure, Andoyer etc.) qui va se former à la suite de leur ouvrage.

Dans la catégorie des auteurs peu critiqués, on retrouve des auteurs de manuels destinés au premier cycle comme ceux édités par Mame et dont l‟auteur est désigné par les initiales FIC14. Comme le rappelle Parinet [2004], « Mame est une librairie classique fournissant les établissements catholiques en manuels scolaires » (p.53). Se mettre à dos l‟enseignement catholique encore très influent à la fin du XIXe

siècle ne serait guère prudent. Après la définition de F.I.C.15, voici donc les remarques de Léautey et Guilbault :

« Cette définition est plus brève et meilleure que les précédentes. Cependant une science qui traite de la manière d‟écrire les écritures répond plutôt à l‟idée calligraphique qu‟à l‟idée comptable. C‟est là une définition vague, impropre, incomplète » (p.9).

Si l‟on compare cette critique faite à celle de Vannier (cf. plus haut), on note une nette différence de ton, alors que la définition même du manuel de chez Mame est pour le moins d‟une grande légèreté.

Le constat vaut également pour Pigier. Son influence est telle qu‟il réussira à fonder une école qui lui survivra jusqu‟à aujourd‟hui. En 1881, il recommande l‟ouvrage de Léautey en ces termes :

« Jamais ces questions de comptabilité, jugées arides bien à tort, du moins vous le prouvez, n‟avaient été traitées et élucidées avec cette netteté, ce brio, je dirai même ce charme que vous savez leur donner » (Léautey [1881], p.X).

Dans le même ouvrage, Léautey explique évidemment tout le bien qu‟il pense de Pigier : parlant d‟un de ces ouvrages, il écrit :

« Cette réfutation, aussi vaillante que judicieuse, nous frappait comme le vrai frappe toujours lorsqu‟on le cherche et qu‟on le trouve enfin » (p.104).

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Léon Say « dont on connaît la haute compétence » (Léautey [1881], p.169) préface en effet un traité de change écrit en 1880 par Lefèvre.

14

Ces initiales désigne probablement un frère dont les initiales sont I et C (sur le modèle de FPB qui désigne semble-t-il le frère Philippe Branciet, cf. Parinet [2004], p.53).

15

« La comptabilité est une science qui traite de la manière D‟ECRIRE et de diriger les écritures d‟une maison de commerce » (cité par Léautey et Guilbault [1889], p.9).

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Mais les alliés dépassent le simple cas d‟auteurs disposant de bons réseaux. Les réseaux d‟Eugène Léautey apparaissent par ailleurs importants16

: outre le soutien de Léon Say avec qui il tenta une réforme de la comptabilité publique (Vlaemminck17 [1956], p.170), il parvient à se faire nommer rapporteur « de la commission nommée par le ministre des programmes des écoles supérieures de commerce (section de commerce et de comptabilité) »18. Charmasson, Lelorrain et Ripa [1987] nous donnent à ce sujet des indications sur la composition de la commission : en matière de commerce et comptabilité, on retrouve seulement quatre membres : « Jacques Siegfried, membre du Conseil supérieur de l‟enseignement technique, inspecteur régional de l‟enseignement commercial ; Pesquet, chef du service de la comptabilité de la Banque de France ; Léautey, chef du bureau au Comptoir d‟escompte ; Georges Paulet, chef du bureau de l‟enseignement commercial, secrétaire » (p.326). Jacques Siegfried, frère de Jules19, député du Havre, fait partie de la mouvance libérale et a participé à la fondation des écoles de commerce du Havre, de Rouen et de Mulhouse. Pasquet est la même personne qui a attribué la médaille d‟or à La science des

comptes lors de l‟exposition universelle deux ans plus tôt.

En 1892, Léautey collabore « au manuel de préparation aux écoles supérieures de commerce »20, montrant une fois de plus son influence dans les allées du pouvoir. Les travaux de Jean Garrigues [1993] sur Léon Say éclairent les réseaux libéraux de la fin du XIXe siècle en France. Si les auteurs comptables ne sont pas explicitement mentionnés mis à part Courcelle-Seneuil (annexe 6), des proximités permettent de voir l‟ancrage des auteurs comptables dans le groupe des économistes libéraux : ainsi, le sénateur Jules Simon, un ami de Léon Say (Garrigues [1993], annexe 6) figure dans les approbations mis en exergue par Eugène Léautey en 1881. Mais surtout, les auteurs libéraux publient souvent chez leur ami et éditeur Guillaumin21 (Levan-Lemesle [1985]). Or, jusqu‟en 1886, date du décès de la fille de Gilbert-Urbain Guillaumin, les éditions sont dynamiques et publient de nombreux ouvrages. Le fait que le traité d‟administration industrielle de Guilbault, puis le premier ouvrage de Léautey soit publié par Guillaumin indique la bonne insertion de Léautey et Guilbault dans les réseaux libéraux de l‟époque.

L‟influence de la vision de Léautey et Guilbault se retrouve dans la liste des écoles de commerce dont le programme est approuvé par le décret du 27 juillet 1891: on y retrouve cinq écoles : l‟école des H.E.C., les écoles supérieures de commerce de Bordeaux, Marseille et Le Havre et l‟Institut commercial de Paris (Charmasson, Lelorrain et Ripa [1987], p.328). Il ne s‟agit pas de voir la main d‟Eugène Léautey dans toutes les décisions ministérielles, mais on peut constater l‟absence de l‟école supérieure de commerce de Paris (celle où Vannier et Barré ont enseigné) et la présence de l‟école des H.E.C. qui proposaient en 1890 de rapprocher les enseignements de mathématiques et de comptabilité (Maffre [1990], p.428). Notons aussi la présence de l‟école supérieure de commerce de Marseille qui s‟inspiraient des études de Guilbault (Maffre [1990], p.426).

16

Il est assez difficile de se faire une idée des réseaux dont dispose Adolphe Guilbault. Son traité d‟administration industrielle est publié en 1865 et réédité en 1880. Reymondin [1909] la présente comme « une œuvre remarquable, trop oubliée » (p.66). Cela nous laisse à penser que son insertion dans les réseaux sociaux est assez faible puisque le succès de La science des comptes ne rejaillira pas sur l‟ouvrage de Guilbault (qui ne connut qu‟une seule réédition en 1880).

17

Précisons que si Jean Garrigues [1993] confirme les velléités réformatrices de Léon Say en la matière, il ne fait pas mention du rôle d‟Eugène Léautey.

18

Dossier de la légion d‟honneur. LH 1510/21. Archives nationales.

19

On mesure bien le poids de ces réseaux quand on note que le successeur du ministre du commerce de l‟industrie et des colonies, Jules Roche, qui nomme ladite commission, est Jules Siegfried.

20

Ibid.

21

(10)

Le plus remarquable est assurément la capacité de Léautey à entraîner avec lui la jeune génération d‟auteurs comptables (Faure, Andoyer, Bournisien etc.). Ce sont eux qui jusqu‟en 1914 au moins vont contribuer à s‟assurer de la popularité de La science des comptes. Prenons un exemple sur lequel on peut trouver des éléments de preuve, celui de Gabriel Faure. Nous l‟avons vérifié ci-dessus, c‟est un des auteurs qui se place d‟emblée dans la filiation de Léautey et Guilbault. Coïncidence ou non, sa route paraît avoir croisé celle d‟Eugène Léautey dès les années 1890 et avant la publication du premier ouvrage de Faure : « en 1894 […], il [Faure] passe brillamment les épreuves du certificat d‟aptitude à l‟enseignement de la comptabilité »22. A la même époque, Eugène Léautey est membre du jury de la même épreuve23. Dans la foulée, Gabriel Faure intègre l‟école des HEC comme professeur de comptabilité24. Faut-il voir un lien entre cette nomination et le fait que Léautey ait été rapporteur d‟une commission sur les mêmes écoles de commerce ? Il est peu probable que l‟hommage de Faure à La science des comptes ne soit qu‟un simple remerciement pour l‟aide obtenu pour trouver un emploi : en effet, entre 1886 et 1894, Gabriel Faure est employé dans diverses sociétés sans difficultés apparentes. Il semble plus probable que la personnalité de Léautey ainsi que l‟ambition de son projet ait séduit Gabriel Faure, âgé de 30 ans en 1894 et l‟ait déterminé à devenir enseignant. En d‟autres termes, le discours d‟Eugène Léautey et d‟Adolphe Guilbault correspond aux valeurs de ces jeunes auteurs25

De plus, la capacité de Léautey et Guilbault à fédérer autour d‟eux un petit groupe dans un projet d‟affirmation scientifique de la comptabilité ne peut que plaire à la profession comptable naissante (Bocqueraz [2001] et Ramirez [2001]). Après la mort de Guilbault en 1896, Eugène Léautey se fondera sur son analyse de la comptabilité comme science des comptes pour plaider pour la naissance d‟une profession comptable (Léautey [1904]).

3. Une analyse littéraire des œuvres comptables

Au-delà de l‟analyse de La science des comptes, nous voulions nous proposer de dégager quelques jalons qui pourraient permettre de mieux comprendre de façon générale les succès et les échecs des ouvrages comptables. Cela nous amène à considérer deux points : dans un premier temps, en nous appuyant sur l‟esthétique de la réception, il s‟agit de montrer en quoi toute œuvre comptable peut s‟analyser comme une œuvre littéraire. Dans un second temps, nous nous proposons de tirer de l‟analyse de Jauss quelques critères pour comprendre le succès et l‟échec des œuvres comptables

L’esthétique de la réception de La science des comptes

L‟approche de Jauss se constitue contre deux visions de l‟œuvre littéraire : d‟un côté, il rejette la perspective dite marxiste. L‟œuvre littéraire se contenterait de reproduire la réalité sociale, ce qui expliquerait son succès. Jauss pointe une double limite à ce raisonnement : « réduire l‟art à n‟être qu‟un simple reflet, c‟est aussi limiter l‟effet qu‟il produit à la reconnaissance de choses déjà connues. […] Mais s‟en tenir à cette position, ce serait aussi ôter à l‟esthétique marxiste précisément la possibilité de saisir le caractère révolutionnaire de l‟art » (p.41-42).

22

Cette information est issue de la note biographique rédigée par Ernest Stevelinck à propos de Gabriel Faure. Il se fonde pour cela sur des coupures de presse tirées de Experta ainsi que de La comptabilité et les affaires ainsi que sur une correspondance avec Léon Batardon qui a connu Gabriel Faure. Les classeurs d‟Ernest Stevelinck sont conservés à l‟université de Nantes sous la responsabilité de Yannick Lemarchand.

23

Annuaire de la Société Académique de Comptabilité de 1906. Eugène Léautey est membre du jury de 1894 à 1897.

24

Notice biographique d‟Ernest Stevelinck sur Gabriel Faure.

25

La notice biographique de Stevelinck sur Gabriel Faure indique qu‟avant d‟être embauché à l‟école des H.E.C., « il se fait connaître comme adepte résolu des méthodes rationnelles ».

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Dans notre cas, la transcription de cette analyse serait la suivante : les œuvres comptables seraient la simple transcription des pratiques des entreprises. Si certains auteurs rentrent dans cette catégorie, notamment les praticiens, ce type d‟explications rend assez mal compte des constructions intellectuelles proposées par les nombreux enseignants qui publient des manuels au XIXe siècle.

Jauss rejette également la perspective formaliste. L‟œuvre littéraire est vue comme une entité à part, hors de la réalité sociale. L‟écart entre un langage poétique et un langage pratique confèrerait à l‟œuvre une supériorité. L‟accent est mis ici sur l‟étude de l‟œuvre en elle-même. Jauss ne critique pas directement cette approche, mais il constate implicitement qu‟elle oublie totalement le contexte dans lequel l‟œuvre se construit.

Dans le cas de la littérature comptable, cette approche revient à dissocier les œuvres comptables et la pratique des entreprises considérant que l‟une et l‟autre relèvent de logiques radicalement différentes. Si ce raisonnement peut avoir une certaine pertinence en matière littéraire, il paraît difficilement défendable dans le cas de la littérature comptable. Il paraît difficile de penser que le développement de telle ou telle technique se fasse dans des manuels que les entreprises ignoreraient.

Pour Jauss, le succès (ou l‟insuccès) d‟une œuvre s‟explique par sa faculté à répondre à l‟horizon d‟attente. Ce dernier peut correspondre tout simplement à l‟expression d‟une demande du public à un moment donné. Ainsi, quand Feydeau publie Fanny en 1857, il correspond au goût du public de l‟époque, ce qui explique un succès immédiat. Néanmoins, l‟incapacité de l‟œuvre à renouveler le genre explique qu‟après un premier succès, elle soit tombée dans un relatif oubli. Les manuels comptables rentrant dans cette catégorie ne manquent pas, au premier rang desquels figurent les nombreuses rééditions par Mame des manuels des Frères des Ecoles Chrétiennes à la fin du XIXe et au début du XXe siècle.

Le concept d‟horizon d‟attente ne se résume pas, loin s‟en faut, à celui d‟une demande que l‟on aurait transposée à l‟univers littéraire. Il désigne aussi une attente que le lecteur ne formule pas encore consciemment et qu‟une œuvre contribue à créer. Jauss prend ainsi l‟exemple de Madame Bovary de Flaubert. Les ventes sont au début modestes, en tout cas moindre que celles de Feydeau, et il faudra attendre plusieurs années pour que l‟œuvre parvienne à rencontrer son public. L‟œuvre, par son originalité, peut contribuer à créer son propre public : on peut ranger dans cette catégorie, les auteurs qui tels Bergery, Courcelle-Seneuil ou Guilbault ont esquissé les prémices du management.

L‟esthétique de la réception nous livre donc quelques clés pour comprendre le succès des œuvres comptables : il faut d‟abord se demander quel peut-être l‟horizon d‟attente d‟une œuvre. Dans le cas de La science des comptes, la réponse paraît assez immédiate : le succès de l‟œuvre est à replacer dans le contexte d‟une époque où deux phénomènes concordent : d‟une part, la recherche d‟une légitimité propre à la profession comptable est importante et, d‟autre part, la croyance en l‟efficacité de la science est très forte. Dans ces conditions, le rattachement de Léautey et Guilbault à une forme de scientisme constitue évidemment une réponse à ce besoin. Mais cette légitimation de l‟œuvre n‟est possible que du fait du réseau qu‟Eugène Léautey parvient à constituer autour de lui. Il ne faut pas non plus s‟étonner si, après sa mort en 1909, La science des comptes ne suscitera plus le même enthousiasme chez les auteurs comptables. Par exemple, la quinzième édition du cours de comptabilité de Gabriel Faure en 1930 parle toujours de la comptabilité comme une science (p.142), mais sa définition26 se rapproche plus par ailleurs de la définition de Rodriguès27 que de celle de

26

« La comptabilité est une science qui nous enseigne à enregistrer méthodiquement les opérations effectuées pour une personne en vue de connaître, à un moment quelconque, le résultat de ces opérations » (p.142).

27

« la tenue des livres ou comptabilité est une méthode dont les négociants font usage pour écrire sur les livres toutes les affaires qu‟ils font » (cité par Léautey et Guilbault [1889], p.8).

(12)

Léautey et Guilbault. On pourrait donc résumer la situation en écrivant que Léautey et Guilbault se sont efforcés de créer un genre qui ne leur a pas survécu.

Pour une étude de la réception des textes comptables

Au-delà de la seule œuvre de Léautey et Guilbault, l‟esthétique de la réception pourrait constituer une clé pour étudier de façon plus systématique les œuvres comptables. Jauss met l‟accent sur trois dimensions qui permettent de rendre compte de la réception d‟une œuvre : la poétique du genre, le rapport à des œuvres connues et l‟écart entre fiction et réalité. L‟analyse de ces trois points implique évidemment une mise en perspective historique pour les appréhender correctement.

La poétique du genre (aussi dénommées normes notoires) désigne ce qui caractérisent un genre littéraire. Dans notre cas, il s‟agirait de comprendre les caractéristiques types d‟une œuvre comptable : on s‟attend à retrouver évidemment un champ lexical spécifique, mais aussi des bilans, des comptes de résultat, des classification des comptes, mais aussi des exemples d‟écriture.

Le rapport à des œuvres connues renvoie lui à la façon dont l‟œuvre étudiée s‟insère dans une succession d‟autres ouvrages. Dans le cas de la comptabilité, cela pourrait consister à voir comment tels livres peut se situer par rapport à tel autre, ce qu‟il reprend, ce qu‟il apporte de nouveau etc.

L‟opposition entre fiction et réalité constitue la dernière façon mesure généralement les effets de réel que produit une œuvre littéraire. L‟écart entre fiction et réalité nous amène donc plutôt à comprendre dans quelle mesure les propositions de tel ou tel peuvent paraître viables aux lecteurs de cette époque.

Comprendre ces différents aspects nous paraîtrait absolument indispensable d‟un point de vue méthodologique. Il faudrait à cet égard poursuivre le travail entamé par Bernard Colasse [2005] pour analyser plus systématiquement l‟ensemble des œuvres comptables. C‟est ce qu‟avait entrepris Yannick Lemarchand [2001] à propos des XVIIe

et XVIIIe siècles. Il serait intéressant de poursuivre ce travail au XIXe siècle en s‟attachant à un certain nombre de points : les éditeurs comptables, les réseaux d‟auteurs comptables, les liens entre le développement de l‟enseignement (quel que soit le niveau) et la publication de manuel etc. Ces éléments nous donneraient ensuite les clés pour appréhender de manière plus convenable la portée des écrits de cette époque.

La conclusion de cet article est forcément double : elle synthétise d‟une part les conclusions de notre travail sur Léautey et Guilbault tout en proposant des hypothèses plus générales qui pourraient expliquer le succès ou l‟échec des ouvrages de comptabilité. Il nous semble que l‟on peut tirer deux grands enseignements du recours à l‟esthétique de la réception pour l‟analyse de La science des comptes.

Il faut d‟abord distinguer entre les manuels ayant un certain retentissement et ceux apportant des innovations. Plus précisément, cela nous amène à constater trois points. Tout d‟abord, les manuels se vendant bien ont tendance à synthétiser les savoirs d‟une époque en apportant des innovations de forme plus que de fond. Degrange ou Léautey et Guilbault s‟intègrent parfaitement dans cette perspective. Ensuite, les innovations techniques (calcul des coûts, apparition des questions d‟organisation etc.) sont le fait d‟auteurs ayant moins de succès : Payen, Godard, Bergery, Guilbault en sont autant d‟exemples. Il en ressort que le nombre de tirages ou la reconnaissance par les pairs n‟est donc pas un bon critère pour l‟historien de la comptabilité cherchant à comprendre la genèse de telle ou telle pratique.

La deuxième conclusion à laquelle nous aboutissons est l‟intérêt du concept d‟horizon d‟attente pour comprendre le succès d‟un ouvrage. En effet, tout ouvrage correspond à un genre (manuel ou essai par exemple). Ce genre peut lui préexister ou le livre peut contribuer à

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créer le genre. On pourrait ainsi s‟intéresser à un genre encore peu présent au XIXe siècle, celui de la vulgarisation. Ce genre est indissociable d‟un public plus ou moins important. Quand le genre est nouveau, le public est à conquérir, ce qui explique nombre d‟échecs éditoriaux. A l‟inverse, pour les manuels par exemple, le public potentiel est beaucoup plus important. Le succès correspond à la conjonction entre les respects des canons d‟un genre et les attentes du public. La durée du succès correspond évidemment à l‟évolution des canons du domaine.

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Références

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