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Les mobilités géographiques des usagers d'ESAT : une co-construction entre offre et organisation spatiale des structures d'aide par le travail, et parcours de mobilités individualisés

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Academic year: 2022

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Moy Caroline Sous la direction de M. Prugneau Jerôme

Membres du jury Prugneau Jerôme | Enseignant Chercheur en Géographie Sociale Aurélien Martineau | Docteur en Géographie de la Santé

Les mobilités

géographiques des usagers d’ESAT:

une co-construction entre offre et organisation spatiale des structures d’aide par le travail, et

parcours de mobilités individualisés 2019-2020

Master Intervention et Développement Social

Parcours Développement et Actions Sociales Territoriales

Soutenu publiquement le : 01, 02 ou 03 juillet 2020

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Je souhaite adresser mes remerciements à toutes les personnes qui m’ont aidée tout au long de la réalisation de ce mémoire.

Je remercie Monsieur Jerôme Prugneau, mon directeur de mémoire, qui m’a guidée dans ma réflexion ainsi que dans mes recherches documentaires et scientifiques. Son expérience et son regard en tant que géographe m’ont été précieux. Merci également à Aurélien Martineau pour sa participation à ma soutenance de mémoire.

Enfin, je souhaite remercier l’ESAT des Bruyères de l’ADAPEI56, qui m’a aidée dans le cadre de mon travail de recherche, l’année passée en sociologie et cette année dans le cadre de ma recherche en géographie. Je remercie le directeur adjoint, les moniteurs, ainsi que les travailleurs usagers de l’ESAT qui ont pris le temps d’échanger avec moi sur leurs parcours professionnels et leurs histoires de vie. Ces échanges ont été cruciaux pour la réalisation de mon mémoire et dans la réflexion et l’analyse qui en a découlée.

REMERCIEMENTS

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Sommaire

INTRODUCTION………..2

PARTIE 1 : DE L'ASSIGNATION SOCIALE A L'ORIENTATION SPATIALE DES USAGERS D'ESAT………5

I. Les usagers d'ESAT ou la double assignation aux catégories d'action publique……….…5

I.1. Des personnes reconnues en situation de handicap……….……….……….………..5

I.2. Des personnes reconnues en incapacité de travailler en milieu ordinaire……….……….………8

II. L'ESAT comme variable agissant sur la mobilité spatiale de ses usagers……….………9

II.1. Approche de la mobilité en géographie……….……….……….……….……….……….9

II.2. L'implantation territoriale des ESAT comme facteur de disparités territoriales et d'orientation spatiale des usagers……….……….……….……….……….……….……….……….……….13

II.2. Immobilité et mobilité spatiale des usagers d'ESAT : des activités réalisées intra-muros aux activités réalisées extra-muros……….……….………..……….18

III. Des logiques de parcours individuels : la "motilité" pour comprendre les mobilités liées au travail des usagers d'ESAT……….……….……….…….………….……….……….………..21

III.1. La motilité, un concept compréhensif d'une réalité socio-psycho-environnementale….…….………21

III.2. Le parcours professionnel et institutionnel comme clé de lecture de la mobilité et de l'immobilité spatiale des usagers d'ESAT……….……….……….……….……….……….………..………...25

PARTIE 2 : METHODOLOGIE D'ENQUETE……….……….……….……….………….….…………..29

I. Fondements méthodologiques……….……….………….………….………….…………..………29

I.1. La posture du chercheur en Sciences Humaines……….……….……….……….……….29

I.2. Les outils d'enquête en géographie sociale……….……….……….……….………..…….……….30

II. Définition du terrain d'enquête……….……….……….……….……….………..32

II.1. Les hypothèses de recherche……….……….……….……….……….……….….…32

II.2. Délimitation et définition du terrain d'enquête…………..…….……….……….……….………..….34

III. Le recueil de données……….……….……….……….……….………..………..37

III.1. Les entretiens exploratoires……….……….……….……….……….……….……….37

a) les usagers d’ESAT……….……….……….……….……….……….……….………...37

b) les cadres gestionnaires d’ESAT……….……….……….……….………..……….…...39

III.2. Observations……….……….……….……….……….……….……….……….……….41

III.3. Recueil de documents……….……….……….……….……….……….……….………..………..42

CONCLUSION……….……….……….……….……….……….……….………...45

BIBLIOGRAPHIE……….……….……….……….……….……….……….……….47

TABLE DES CARTES, TABLEAUX ET ILLUSTRATIONS……….……….……….………….….49

ANNEXES……….……….……….……….……….……….……….………50

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Introduction

Les Etablissements et Services d’Aide par le Travail (ESAT) inscrivent leur action dans le Code de l’Action Familiale et des Familles (CASF). Ces Etablissements Sociaux et Médico-Sociaux (ESSMS) proposent à des personnes en situation de handicap, d’exercer une activité professionnelle, tout en bénéficiant d’un soutien médico-social et éducatif. Les ESAT accueillent principalement des personnes en situation de handicap mental et psychique, âgées entre 20 et 60 ans. La Commission des Droits et de l’Autonomie des Personnes Handicapées (CDAPH), organe des Maisons de l’Autonomie (MDA), exerce la compétence d’orientation vers ces structures des personnes « dont les capacités de travail ne leur permettent, momentanément ou durablement, à temps plein ou à temps partiel, ni de travailler dans une entreprise ordinaire ou dans une entreprise adaptée ou pour le compte d'un centre de distribution de travail à domicile, ni d'exercer une activité professionnelle indépendante. »1 Les ESAT en tant qu’acteurs du travail protégé, s’inscrivent parmi les différentes catégories de milieux de travail où les personnes en situation de handicap sont amenées à travailler : « travail protégé », « travail adapté », « travail en milieu ordinaire ». Si le travail protégé, en ESAT, exclut les personnes en situation de handicap du statut de salarié, le travail en entreprise adaptée le permet, tout en offrant à ses salariés, en situation de handicap pour la majorité, des conditions de travail adaptées. Le travail en milieu ordinaire offre quant à lui aux personnes en situation de handicap, un cadre de travail ordinaire, favorisé par l’Obligation d’Emploi des Travailleurs Handicapés qui impose aux entreprises de plus de 20 salariés d’employer 6% de leurs salariés en situation de handicap.

L’existence des ESAT en tant que structures médico-sociales, destinées aux personnes reconnues en incapacité de travailler en milieu ordinaire, souligne l’existence d’une norme autour de la capacité à produire et à être productif dans le cadre de l’activité de travail. Au-delà de cela, leur existence interroge les enjeux de mixité sociale et d’inclusion sociale des personnes en situation de handicap à la société. Ces enjeux sociaux peuvent être perceptibles à partir d’approches disciplinaires différentes : sociologie, histoire, psychologie, ou encore géographie. C’est cette dernière approche, celle de la géographie, qui sera utilisée pour ce travail de recherche. En effet, l’approche par l’environnement permet d’appréhender le handicap mais également les possibilités effectives de la mobilité. Pour les géographes Pascal Baud, Serge Bourgeat, et Catherine Bras : « Le terme d’environnement est souvent employé soit comme équivalent de

« milieu naturel », soit dans le sens de milieu construit par l’homme (milieu urbain par exemple) soit pour exprimer tout ce qui entoure les groupes humains et agit sur eux : les activités humaines, les relations entre humains, les institutions, la culture. Le terme a également évolué et l’environnement est aujourd’hui envisagé comme le cadre de vie des êtres vivants, à la fois

1 Article L344-2 du Code de l’Action Sociale et des Familles, Légifrance.

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fragile, précieux et à préserver.»2 En ce sens, la loi du 11 février 2005 « pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées » intègre la notion d’environnement et souligne la nécessité d’offrir un cadre de vie ordinaire aux personnes en situation de handicap. L’ESAT comme environnement de travail joue-t-il ainsi un rôle de médiateur et de pourvoyeur de mobilité, sinon d’immobilité. Dans ce cadre, la mobilité sera à envisager à partir de sa double signification : en tant que processus avéré, se traduisant en mouvements effectifs dans et sur un espace ; mais aussi en tant que potentiel, autorisant la réalisation du mouvement, soit le déplacement.3 Les rôles des ESAT en tant qu’organisations, et des usagers en tant qu’acteurs seront donc à prendre en considération conjointement, afin d’apporter une analyse compréhensive des stratégies de mobilité de ces travailleurs d’ESAT.

L’intérêt d’approcher le sujet par la discipline géographique réside en l’utilisation qu’elle permet de l’espace comme clé de lecture des phénomènes d’intégration et d’exclusion sociale. La géographie sociale offre la possibilité d’interroger les logiques d’inscription spatiale, d’orientation spatiale, de ségrégation spatiale ou encore de stratégies de mobilité. En ce sens, la théorie du renversement de l’ordre des facteurs, dont Renée Rochefort est à l’origine, définit l’espace à la fois comme produit et condition de la vie sociale et individuelle. Pour la géographe, ce qui est à analyser « Ce sont les mécanismes, les processus sociaux et sociétaux, le jeu des acteurs publics ou privés de toutes espèces. Si l’on ne cherche pas la société au départ, on ne la trouve pas à l’arrivée […]. Le moteur, la clé, c’est la société. L’espace est toujours second et si l’on commence par lui, on risque de ne pas comprendre. Mais il est bien évident que l’espace à son tour rend bien compte de tout un jeu de variations qui renforcent ou atténuent les décalages et les tensions entre société locale et société globale. »4 La discipline permet ainsi de mettre en exergue les enjeux d’aménagement du territoire, les inégalités socio-spatiales, d’accessibilité ou encore de dispersion spatiale d’un service ou d’une structure tels qu’ici les ESAT. Afin d’appréhender les mobilités des usagers d’ESAT dans le cadre de leur activité professionnelle, il s’agira alors de s’intéresser aux stratégies d’aménagement spatial de ces établissements. Car en effet, « Si la géographie doit et peut contribuer à proposer des solutions pour aménager l’espace, elle ne peut pour autant faire l’économie de quelques questions essentielles : pour qui aménage-t-on un espace donné ? Comment les individus impliqués dans cette opération perçoivent-ils et vivent- ils cet espace ? Il n’existe pas d’aménagement « neutre ». »5

2 Bras, C., Baud, P., & Bourgeat S. (2013). Dictionnaire de Géographie. Paris : Hatier.

3 Bonerandi, E. (2004). Mobilités, flux et transports. De la mobilité en géographie. Repéré à http://geoconfluences.ens- lyon.fr/doc/transv/Mobil/MobilScient.htm

4 Rochefort, R. (1986). Géographie sociale, Actes du Colloque de Lyon 14-16 octobre 1982. Paris : Daniel Noin, p.13.

5 Gumuchian, H., Marois, C. (2000). Initiation à la recherche en géographie. Montréal : Presses de l’Université de Montréal (consulté en ligne).

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Dans ce cadre, la géographie sociale permettra d’envisager la problématique suivante : Comment se manifestent les stratégies de mobilité des travailleurs handicapés d’ESAT ? La question de recherche viendra interroger : En quoi l’offre et l’organisation spatiale des ESAT peuvent-elles déterminer les stratégies de mobilité des usagers de ces structures ?

Dans un premier temps, il s’agira d’envisager les processus d’inscription et d’orientation spatiale des usagers d’ESAT. Des processus qui sont d’abord inhérents à l’attribution de la reconnaissance administrative de travailleur handicapé, puis, à celle d’une orientation vers les ESAT comme structures de travail spécifiques. L’objectif sera de proposer une analyse prenant en compte les deux échelles primordiales à la compréhension de la mobilité des travailleurs d’ESAT. Une échelle

« macro-géographique » d’abord, s’intéressera aux enjeux de configuration, d’organisation spatiale et d’offre d’activité proposée par les ESAT, comme variables de la mobilité mais également du territoire de vie de leurs usagers. L’analyse sera complétée par une approche

« micro-géographique » à partir du concept de motilité, ce afin de rendre compte de l’hétérogénéité des mobilités liées au travail de ces usagers d’ESAT et du rôle de ceux-ci en tant qu’acteurs de leurs mobilités. Des mobilités, qui, nous le verrons peuvent être influencées par des logiques de parcours institutionnels. Enfin, la méthodologie d’enquête sera présentée dans une deuxième partie. Cela pourra être l’occasion de revenir sur les fondements méthodologiques à partir de la posture de chercheur et des outils d’enquête utilisés en géographie sociale. La présentation du terrain d’enquête sera ensuite développée, permettant de justifier des limites de celui-ci tout en y apportant des éléments de connaissance. Cette dernière partie abordera la méthodologie de recueil des données à partir des phases d’entretiens, d’observations et de recueil de documents, qui devront être mis en place par la suite.

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Partie 1 : De l’assignation sociale à l’orientation spatiale des travailleurs d’ESAT

I. Les usagers d’ESAT ou la double assignation aux catégories d’action publique

Les usagers d’ESAT font l’objet d’une double assignation : ils sont à la fois reconnus en situation de handicap, ainsi qu’en incapacité de travailler en milieu ordinaire. Les ESAT en tant que structures sociales et médico-sociales ont pour vocation l’inclusion de ces personnes dans la société, à partir d’un accompagnement par le travail. Ces structures reçoivent principalement des personnes en situation de handicap mental et intègrent pour certaines de plus en plus de personnes en situation de handicap psychique.

I.1. Des personnes reconnues en situation de handicap

D’abord, les usagers d’ESAT, en tant que personnes reconnues en situation de handicap, sont le reflet d’une tentative de catégorisation d’une partie de la population. En effet, les personnes en situation de handicap n’ont jamais cessé d’être l’objet de tentatives de classifications, qu’elles aient été médicales ou psychopathologiques (psychose, autisme, tétraplégie, déficience intellectuelle moyenne, etc.). Parmi celles-ci, le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), la classification internationale des handicaps (CIH), ou encore la classification internationale du fonctionnement du handicap et de la santé (CIF), ont largement influencé les représentations sociales et le traitement social attribué aux personnes handicapées. La CIH, conçue dans les années 1980 par Philip Wood, illustre cette recherche de classification de la maladie et du handicap. Celle-ci répertorie les conséquences des maladies à partir de trois échelles de classification et tend à intégrer les différentes dimensions du handicap et de la maladie, en se détachant d’un modèle uniquement médical. Le premier niveau, caractérise les déficiences qui sont « relatives à toute altération du corps ou de l’apparence physique, ainsi qu’à une anomalie organique ou fonctionnelle, qu’elle qu’en soit la cause; en principe, les déficiences constituent des troubles manifestés au niveau d’un organe. »6 Le second niveau de classification est celui des incapacités, conséquentes aux déficiences fonctionnelles, et relevant de la personne elle-même. Le dernier échelon de classification se mesure en terme de désavantage, qui, selon l’OMS, se rapporte aux préjudices résultant de la déficience ou de l’incapacité de l’individu. Le désavantage reflète quant à lui, l’adaptation et l'interaction de l’individu avec son milieu. En ce qui concerne plus spécifiquement les déficiences mentales, elles ont d’abord été classées par niveau de gravité en fonction du résultat déduit des tests mentaux d’aptitude et de connaissance, principalement à partir du Quotient intellectuel (QI), élaboré en 1905. Mais ces catégories

6 Zribi, G., Poupee-Fontaine, D. (2011). Dictionnaire du Handicap. Rennes : Presses de l’EHESP, p.91.

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envisagées selon le résultat de tests de QI ont été fortement remises en question, critiquées notamment du fait qu’elles ne prenaient pas en compte l’importance de l’environnement de l’individu, et que la mesure par le QI reflétait une injonction à la conformité dans le cadre d’un modèle culturellement défini autour d’une norme de l’intelligence : « On peut enfin constater que, quel que soit le courant théorique auquel ils se rattachent (organiciste, psychologique, ou écologique), la plupart des praticiens et chercheurs actuels critiquent l’approche simplificatrice traditionnelle qui assimile les déficiences mentales à des déficits quantifiables et statiques. On admet aujourd’hui en effet la complexité et la mobilité de multiples formes de déficience mentale, ce qui est très différent de la présentation des anciennes classifications figées et stigmatisantes. »7 Egalement, la CIH comme mode de classification des handicaps a pu faire l’objet de débats. Pour Lucas Bernard, sociologue, « La CIH n’intègre pas explicitement l’environnement comme une causalité possible; le modèle reste essentiellement individuel, biomédical, centré sur les caractéristiques de la personne. Enfin, cette classification utilise une terminologie toujours négative : déficience, incapacité, désavantage. »8 Ainsi, l’appréhension du handicap par le désavantage social, illustre d’un manque de prise en compte des besoins d’une partie de la population. Le « handicap » devient alors une pathologie avant tout sociale. Le modèle systémique (Fougeyrollas & Noreau;2007), encore appelé modèle environnementaliste (Blanc;2006) cristallise l’approche sociale du handicap, à partir du processus de production du handicap.9

Le handicap étant une réalité complexe, l’environnement est donc un élément essentiel à la compréhension du processus de handicap, en tant que facilitateur ou obstacle à l’inclusion des personnes concernées. La CIF proposée en 2001 par l’OMS intègre davantage la dimension environnementale en caractérisant le handicap à partir des notions de déficiences organiques, de facteurs individuels et environnementaux. Ces facteurs sont amenés à influencer la participation à la vie en société des personnes en situation de handicap. La loi du 11 février 2005, dans la continuité de cette idée, va redéfinir le handicap en y intégrant les notions d’environnement, d’accessibilité, de cadre ordinaire de vie et de travail, de participation citoyenne et de parcours de droit commun. Cette loi permettra un changement de regard sur le handicap, en prenant en considération l’environnement et le rôle de la société dans la construction de celui-ci :« Constitue un handicap, au sens de la présente loi, toute limitation d'activité ou restriction de participation à la vie en société subie dans son environnement par une personne en raison d'une altération substantielle, durable ou définitive d'une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques, d'un polyhandicap ou d'un trouble de santé invalidant. » Ainsi, les lieux du handicap ont évolué pour passer du corps comme

7 Zribi, G., Poupee-Fontaine, D. (2011). Dictionnaire du Handicap. Rennes : Presses de l’EHESP, p.181.

8 Lucas, B. (2015). Le travailleur handicapé aux portes de l’inclusion. Grenoble : PUG, p.38.

9 Borioli, J. (2010). Les études du handicap en géographie. Fondements, états des lieux et ouverture. Berne : Kummerly and Frey, p.242.

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lieux de la maladie (le corps comme objet impur), à la société responsable (naissance de l’Etat providence), pour finalement être envisagés comme un processus interactif entre un corps déficient et un territoire inadapté (Mus, 2010).

En se référant à la loi du 11 février 2005, Philippe Camberlein, ancien directeur général du CESEP (Comité d'Études, d'Éducation et de Soins Auprès des Personnes Polyhandicapées), propose une typologie du handicap à partir de huit catégories10 :

• Les déficiences motrices : avec des conséquences variées, à savoir difficultés ou incapacité à se déplacer, conserver ou changer de position, prendre ou manipuler des objets, effectuer certains gestes, etc.

• Les déficiences sensorielles (visuelles et auditives) : non-voyant, malvoyant/sourd, mal- entendant. Les personnes non-voyantes utilisent un langage tactile comme le braille. Les sourds profonds utilisent par exemple la langue des signes française (LSF) avec la lecture labiale et/ou bénéficient d’un implant cochléaire.

• Les déficiences mentales : personnes souffrant d’une limitation des performances des fonctions mentales sur le plan de l’abstraction et plus généralement sur la capacité à éla- borer des réponses adaptées aux circonstances de la vie quotidienne. Les principales défi- ciences mentales sont le syndrome de Down, l’autisme.

• Les déficiences cognitives : personnes présentant une déficience des fonctions cognitives comme l’attention, la mémoire, les fonctions exécutives et le langage.

• Les déficiences psychiques : correspondent aux troubles psychiatriques ayant des consé- quences importantes sur la socialisation et les capacités relationnelles des sujets.

• Le polyhandicap : personnes atteintes d’un handicap rare à expression multiple associant une déficience mentale sévère et une déficience motrice.

• Les handicaps rares : correspondent à une association de déficiences, ayant un taux de prévalence inférieure à un cas pour dix mille habitants.

• Les troubles de la santé invalidants : l’ensemble des maladies respiratoires, cardio-vas- culaires, digestives, infectieuses, etc. entraînant des restrictions d’activités (ex : diabète, cancer, sida, etc.).

10 Lespinet-Najib, V., Belio, C. (2013). Classification des handicaps : enjeux et controverses. Hermès, La Revue (n° 66), 104-110.

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Si plusieurs tentatives de classification du handicap ont pu être réalisées, il est néanmoins délicat d’attribuer une étiquette sociale commune à un ensemble d’individus pluriels. En effet, le handicap est avant tout le reflet d’une expérience subjective, reposant à la fois sur une limitation fonctionnelle bio-médicale, une potentielle désignation administrative et sociale, mais également sur les caractéristiques de l’espace, son aménagement, et son accessibilité. Nous nous intéresserons ainsi plus particulièrement aux usagers d’ESAT, qui font l’objet d’une orientation à la fois administrative et spatiale spécifique.

I.2. Des personnes reconnues en incapacité de travailler en milieu ordinaire

L’usager d’ESAT est une personne en situation de handicap reconnue en incapacité de travailler en milieu ordinaire. Une orientation socio-professionnelle vers les ESAT comme établissements de travail protégés est octroyée à ces personnes.

Le statut de travailleur handicapé est défini par la loi du 23 novembre 1957 : « Est considéré comme travailleur handicapé toute personne dont les possibilités d’acquérir ou de conserver un emploi sont effectivement réduites par suite d’une insuffisance ou d’une diminution de ses capacités physiques et mentales. »11 Ainsi, l’Etat, de par la reconnaissance d’un statut de travailleur spécifique, légitimise une catégorie d’action publique ainsi qu’une intervention spécifique pour ces personnes. Afin d’attribuer la reconnaissance de statut de travailleur handicapé, les instances départementales MDPH, créées dans le cadre de la loi du 11 février 2005, sont dotées de la compétence d’attribution de Reconnaissance de la Qualité de Travailleur Handicapé (RQTH). Concernant la procédure d’attribution de ce statut, la demande, réalisée à l’initiative de la personne ou par son représentant légal, est traitée par la Commission des droits et de l’autonomie des personnes handicapées (CDAPH). Cette commission va par la suite accorder ou non une Reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé (RQTH), ce pour une durée déterminée. Le public éligible à l’attribution de cette reconnaissance concerne « Toute personne dont les possibilités d’obtenir ou de conserver un emploi sont effectivement réduites par suite de l’altération d’une ou plusieurs fonctions physique, sensorielle, mentale ou psychique peut être qualifiée de travailleur handicapé. »12

La Commission des Droits et de l’Autonomie des Personnes Handicapées possède également la compétence en matière d’orientation professionnelle des personnes reconnues travailleurs handicapés. Plusieurs possibilités s’offrent alors aux personnes possédant ce statut : le travail en milieu ordinaire, le travail en entreprise adaptée ou encore le travail en milieu protégé. En ce qui concerne l’orientation vers les ESAT : « La commission des droits et de l'autonomie des

11 Article L323-10 du Code du Travail, Légifrance.

12 Article L320-10 du Code du Travail, Légifrance.

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personnes handicapées peut décider d'orienter vers les établissements et services d'aide par le travail des personnes handicapées dont la capacité de travail est supérieure ou égale au tiers de la capacité normale lorsque leur besoin d'un ou de plusieurs soutiens médicaux, éducatifs, sociaux, psychologiques, expressément motivés dans la décision, le justifie et ne peut être satisfait par une orientation vers le marché du travail. »13 Ce qui peut alors être mis en perspective à travers l’orientation de personnes en situation de handicap, reconnues en incapacité de travailler en milieu ordinaire, c’est le poids attribué à la compétence et à la performance, ainsi que les possibles effets d’inclusion et de ségrégation que cette attribution et orientation entrainent. L’ESAT en tant que dispositif répondant à l’existence de la catégorie d’action sociale usagers d’ESAT, permet à ces personnes d’exercer une activité professionnelle tout en bénéficiant d'un soutien médico-social et éducatif dans un milieu protégé. Ces usagers travaillant en ESAT bénéficient néanmoins d’un statut d’usager d’établissement médico-social, et non de celui de salarié. En effet le travailleur d’ESAT n’est pas lié à son établissement par un contrat de travail mais par un contrat de soutien et d’aide par le travail. Ces usagers sont uniquement soumis au Code du Travail en ce qui concerne les règles d’hygiène, de sécurité et de médecine du travail.

Ainsi, la reconnaissance d’incapacité de travail corrélée à l’orientation administrative vers les ESAT, met à la fois en perspective une assignation à une catégorie d’action publique, à un milieu de travail particulier, et participe en même temps à une certaine forme d’orientation spatiale.

Nous verrons alors en quoi l’attribution administrative du statut de travailleur en incapacité de travailler ainsi que l’orientation vers les ESAT vient construire les stratégies de mobilité de ces personnes dans le cadre de leur activité professionnelle.

II. L’ESAT comme variable agissant sur la mobilité spatiale de ses usagers

Les mobilités des usagers d’ESAT peuvent être appréhendées par le filtre des ESAT en tant que structures sociales et médico-sociales spécifiques. L’existence de ces établissements interroge par ailleurs les enjeux d’intégration et de mixité sociale, ainsi que les potentiels effets d’inclusion et de ségrégation spatiale, inhérents à leur organisation spatiale et leur offre d’activités.

II.1. Approche de la mobilité en géographie

La mobilité est un concept complexe, polysémique et pouvant être analysé à partir d’approches disciplinaires à la fois différentes et complémentaires. Le concept de

13 Article R243-3 du Code de l’Action Sociale et des Familles, Légifrance.

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mobilité a été défini par le sociologue et urbaniste Alain Bourdin comme « le fait de changer de position dans un espace réel ou virtuel, qui peut être physique, social, axiologique, culturel, affectif, cognitif. »14 L’analyse de la mobilité sociale permet d’analyser un changement, un déplacement qui s’effectue en rapport à son milieu social d’appartenance, à son réseau de pairs.

La mobilité axiologique fait quant à elle référence à une conversion, pouvant être de nature religieuse, politique, et ayant attrait aux systèmes de valeurs. La mobilité culturelle se traduit par un changement de mœurs, de comportement, de valeurs culturelles acquises lors de la socialisation primaire. La mobilité affective traduit les investissements affectifs à l’œuvre vers les personnes ou objets, telle que la recomposition familiale implique. La mobilité cognitive quant à elle, s’opère lors d’un changement de cadre cognitif, dans un univers de connaissances que l’individu ne maîtrise pas nécessairement. Enfin, si la mobilité physique peut avoir attrait au déplacement physique, dont le changement d’environnement en est le témoin, il ne s’agit pas d’omettre les autres dimensions, inhérentes à ce processus. Ainsi la mobilité est co-construite et multidimensionnelle. S’intéresser à la mobilité en géographie suppose alors de considérer ce concept par une approche globale. En effet, « La mobilité est un concept englobant dont il importe de décliner toutes les notions qui en découlent (déplacement, transport, migration, ect.), et que trop souvent on confond avec lui. Pour les individus et les groupes, la maîtrise de la distance par la mobilité ne se limite pas au déplacement physique effectif et à ses techniques (qu’on appellera le transport), mais embrasse les idéologies et les technologies du mouvement en cours dans une société. »15 Michel Lussault, géographe, fait quant à lui de la mobilité un événement, « ce qui veut dire qu’elle est composée d’actes (y compris non « actualisés »), qu’elle est le fait d’acteurs, engagés dans des stratégies, animés par des attentes et des valeurs, en sorte que la mobilité constitue une manière de voir, sous un jour particulier, l’ensemble des rapports de distance qui existent dans une société et qui, à certains égards, rendent cette société possible. »16

S’intéresser à la mobilité en géographie est un moyen de saisir les inégalités sociales à l’œuvre à partir de l’analyse des distances, des déplacements ou encore de la répartition spatiale des individus et des organisations, dans un espace donné. En effet, il s’agit de dépasser la simple réalité fonctionnelle du processus de mobilité. Car ce concept se réfère également à un ensemble de valeurs sociales, plus ou moins explicites et objectivables pour les individus.

D’ailleurs, ce concept fait l’objet de revendications citoyennes, du fait qu’il soit la condition de réalisation, d’existence et d’affirmation de la liberté. C’est ainsi que la mobilité est défendue comme un droit, devant s’inscrire parmi les droits universels de l’Homme. L’urbaniste et le

14 Bourdin, A. (2004). L’individualisme à l’heure de la mobilité généralisée. Dans Allemand, S., Ascher, F. & Lévy, J. (dir.), Les sens du mouvement (p. 91-98). Paris : Belin, p.92.

15 Lussault, M. (2007). L’homme Spatial. Paris : Seuil, p.58.

16 Lévy, J. (2004). Essences du mouvement. Dans Allemand, S., Ascher, F. & Lévy, J. (dir.), Les sens du mouvement (p.

298-307). Paris : Belin, p.300.

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sociologue François Ascher parle quant à lui de droit-créance de la mobilité, invoquant les moyens que les pouvoirs publics doivent mettre en œuvre pour garantir non seulement la liberté de se déplacer ainsi que ses possibilités effectives. Ainsi, spatialité et mobilité géographique ont attrait aux faits sociaux. Pour le géographe Michel Lussault, l’espace permet ainsi de rendre visible les substances sociétales. Il considère que la spatialité « n’est pas réductible à la seule localisation, ni-même aux effets de positions relatives d’une réalité sociale par rapport à d’autres réalités, car il importe de considérer les questions de généalogie et d’expression de cette spatialité sous ses multiples formes idéelles et matérielles. »17 Alors, la mobilité géographique ne peut être isolée des significations sociales associées à l’espace géographique : « Se déplacer dans l’espace géographique, c’est exprimer son rapport aux autres par le trajet et le lieu de destination, par le mode utilisé, par son rapport au temps et à ceux que l’on croise lors du déplacement, ect ; bref, par un jeu de régulation des distances effectuées selon diverses modalités parfois cumulées. »18 Se déplacer implique donc à la fois un rapport aux autres, à l’espace, et aux moyens de déplacements. L’espace peut ainsi être appréhendé comme à la fois un produit social et un producteur de la vie sociale (Lefebvre, 1974). Néanmoins, les espaces, de par leur organisation et leurs propriétés, n’offrent pas les mêmes possibilités aux individus en terme de mobilité. De même, la possibilité de se mouvoir s’inscrit parmi des processus sociaux et politiques : l’âge, le groupe social et le sexe pouvant déterminer la mobilité des individus. Les espaces sont donc ainsi « des construits sociaux; des arrangements -pour reprendre le terme judicieux de Claude Raffestin (1986)- ou, si l’on veut bien accepter ce mot synonyme du précédent et dont je promeus l’usage, des agencements formalisés de matières et d’idées, dotés d’attributs (l’échelle, la métrique, la substance, la configuration) par cette construction. »19 La distance instaurée entre les différents objets de la société, imposent alors aux acteurs d’adopter des stratégies de mobilité.

La mobilité implique l’immobilité, ces deux notions devant être prises en considération dans l’analyse des pratiques spatiales des acteurs. Dans le cadre du sujet choisi, il s’agit alors de questionner le rôle des ESAT comme vecteurs de mobilité ou d’immobilité de leurs usagers. Cela implique notamment de saisir l’organisation ainsi que l’offre proposée par ces établissements afin de comprendre comment ceux-ci peuvent-ils être vecteurs d’inscription territoriale voir d’inclusion à un cadre de travail ordinaire. La question de l’individu reste néanmoins à prendre en considération dans les processus de mobilité et d’immobilité.

Par ailleurs, l’analyse de la pratique spatiale peut être approchée à partir de l’identité sociale des individus. Si l’individu appartient à plusieurs identités (identité pour soi, identité

17 Lussault, M. (2007). L’homme Spatial. Paris : Seuil, p.147.

18 Depeau, S., Ramadier, T. (2011). Se déplacer pour se situer. Places en jeu, enjeux de classes. Rennes : Presses universitaires de Rennes, p.9.

19 Lussault, M. (2007). L’homme Spatial. Paris : Seuil, p.89.

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héritée, identité visée, identité pour autrui, identité revendiquée et identité reconnue)20, il s’agit ici de questionner l’identité des usagers (attribuée par la reconnaissance administrative de travailleur handicapé en incapacité de travailler en milieu ordinaire mais aussi vécue subjectivement). Cette approche par l’identité est donc un moyen de raisonner en terme de construction et d’intériorisation d’identité sociale, ce afin d’appréhender les processus de distribution spatiale de mobilité géographique. En effet, pour Guy Di Méo, spécialiste de la géographie sociale et culturelle, l’espace est un constituant, consolidateur, des identités sociales et individuelles : « Partant du principe que l’identité sociale est en rapport avec les processus de catégorisation et de classification, appliquée à la mobilité quotidienne, la notion d’identité permet donc de mettre en classe ces configurations de déplacements géographiques. »21 Ainsi, « Sans l’espace, identité et groupes sociaux ne peuvent exister ».22 Cela illustre alors la porosité entre les notions d’identité de mobilité géographique.

Ainsi, l’ESAT en tant que structure d’accueil d’une catégorie sociale administrativement reconnue, questionne donc cette articulation entre identité attribuée et mobilité. Si ces structures accueillent des personnes dont la caractéristique commune est la situation de handicap, qu’il soit mental, psychique ou autre, cela interroge également une réalité spatiale spécifique. Il est donc question du traitement à la fois social et spatial des usagers d’ESAT en situation de handicap.

Pour cela, la théorie de la liminalité permet une approche géographique du handicap en mobilisant une réflexion territoriale fondée sur les notions d’exclusion et de seuil. Cette théorie considère la spécificité des territorialités inhérente aux personnes en situation de handicap. Pour le géographe Jason Borioli : « La théorie de la liminalité (Blanc 2006, 2010; Gardou 1997, 2000, 2005; Murphy 1993 [1987]; Stiker 2005) se concentre moins sur la notion de rejet et se base sur les notions de rites de passage (Van Gennep 1981[1909]) et de seuil (Turner 1990[1969]).

La liminalité indique en effet une situation de seuil, au sens où la personne ayant des incapacités se trouverait « dans des limbes sociaux où [elle] est maintenu[e] en dehors du système social formel » (Murphy 1993 [1987]). […] La différence entre ces situations et la situation des personnes ayant des incapacités résiderait dans le fait que ces dernières seraient dans une liminalité constante, sur le seuil, ni exclues, ni intégrées. (Murphy 1993[1987]: 184) décrit cette liminalité en ces termes: « Les handicapés à long terme ne sont ni malades ni en bonne santé, ni morts ni pleinement vivants, ni en dehors de la société ni tout à fait à l’intérieur. L’invalide passe sa vie dans un isolement partiel en tant qu’individu indéfini et ambigu. »23 Ainsi, un des effets pervers, inhérent au traitement spécifique des personnes en situation de handicap

20 Dubar, C. (2015). La socialisation : construction des identités sociales et professionnelles. Paris : Armand Colin, p.69.

21 Depeau, S., Ramadier, T. (2011). Se déplacer pour se situer. Places en jeu, enjeux de classes. Rennes : Presses universitaires de Rennes, p.17.

22 Depeau, S., Ramadier, T. (2011). Se déplacer pour se situer. Places en jeu, enjeux de classes. Rennes : Presses universitaires de Rennes, p.17.

23 Borioli, J. (2010). Les études du handicap en géographie. Fondements, états des lieux et ouverture. Berne : Kummerly and Frey, p.244.

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accueillies dans des institutions spécialisées, est le développement d’un syndrome spatial du NIMBY (Not In My Backyard), pouvant mener à des effets de ségrégation sociale et spatiale de ces individus dans le cadre de leur activité de travail.

Enfin, s’il est question de la mobilité des usagers à travers le filtre de l’offre et de l’organisation spatiale des ESAT, il s’agit de caractériser les expressions spatiales de ces établissements sociaux et médico-sociaux. Ces expressions spatiales se multiplient à plusieurs niveaux d’échelles. Premièrement, l’organisation matérielle est à considérer, faisant référence aux différentes ressources techniques et matérielles, ainsi qu’à leur exploitation selon l’organisation du travail définie. Deuxièmement, le territoire d’intervention est une des expressions spatiales possibles, questionnant le périmètre d’action de la structure.

Troisièmement, le territoire d’implantation de l’établissement peut être perçu comme enjeu de relation spatiale avec l’environnement immédiat. Quatrièmement, les espaces de réseaux permettent de cerner les réseaux d’acteurs dans une approche pluri scalaire. Enfin, la spatialisation virtuelle ainsi que les espaces de représentation autour de la structure font partie intégrale des expressions spatiales inhérentes à ces établissements. Les ESAT comme structures médico-sociales, de par leurs expressions spatiales, sont ainsi amenées à façonner les mobilités des travailleurs handicapés usagers de ces structures. Il est donc à la fois question d’intégration sociale et d’intégration spatiale à partir de l’accompagnement proposé par ces structures ainsi que par l’aménagement spatial de ces dernières. Le rapport du cabinet de conseil Opus 3 de 2009, sur la modernisation et le développement des ESAT dans leurs missions médico-sociales et économiques, pointait la difficulté du positionnement géographique de certaines structures, naturellement isolées dans leur enceinte avec un environnement social et citoyen qualifié d’insuffisant. Ce rapport soulevait également le rôle des ESAT dans le processus d’intégration de leurs usagers à un environnement ordinaire. Alors, « A quelles conditions l’ESAT peut-il servir de vecteur d’intégration des personnes dans la cité ? »24 Nous tenterons d’y apporter des éléments de réponse, en s’intéressant à l’implantation et à l’organisation territoriale de ces structures.

II.2. L’implantation territoriale des ESAT comme facteur de disparités territoriales et d’orientation spatiale des usagers

Si l’orientation administrative vers les ESAT des personnes reconnues inaptes à travailler en milieu ordinaire est une caractéristique commune à ces usagers, leur orientation spatiale vers ces structures révèle être un processus disparate. Cela se traduit dans un premier temps à partir

24 Opus 3 (novembre 2009). Appui des services de l’Etat à la Modernisation et au développement des Etablissements et Services d’Aide par le Travail dans leurs missions médico-sociale et économique. Direction générale de la cohésion sociale, p.12.

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de la répartition spatiale de ces ESAT, puis dans un second temps par leur spécialisation en terme d’offre d’activité professionnelle, pouvant alors induire une offre de mobilité différenciée.

L’inégale répartition des ESAT sur le territoire se traduit par une distribution spatiale hétérogène en fonction du territoire. De plus, ces établissements ne sont pas dotés de capacités d’accueil égales, et peuvent avoir des listes d’attentes plus ou moins conséquentes en fonction de leur structure et de leur localisation. La carte ci-dessous, bien que datant de 2010, illustre ce phénomène d’inégale dotation des ESAT par Département en France, ainsi que de disparité territoriale en terme de capacité d’accueil des structures.

Carte 1 : Taux d’équipement en places d’ESAT en France métropolitaine en 201025

Le manque de places dans les ESAT est un phénomène qui varie d’un établissement à un autre, d’un territoire à un autre, n’offrant ainsi pas une même égalité de chances pour les usagers d’intégrer ces structures sur le territoire souhaité. Lors d’un entretien réalisé en 2019 avec un directeur adjoint d’un ESAT situé dans le Morbihan, celui-ci confiait : « On essaie de donner une chance à tout le monde, mais il faut reconnaitre, qu’un travailleur en milieu ordinaire a plus de

25 Moyenne et médiane nationales respectivement à 3,4 et 3,8.

Respir’oh (juin 2015). Les besoins de places en ESAT. Synthèse documentaire complète et propositions d’outils d’analyse.

ANDICAT, p.13.

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chances de trouver du travail qu’une personne qui postule en ESAT. »26 Ce manque de places dans les ESAT entraine ainsi une sélection des personnes en situation de handicap orientées vers ces établissements, alors amenées à être inscrites dans un processus de recrutement : « Dans un premier temps, les personnes émettent un vœu d’atelier ou de métier. En amont, ils réalisent des stages où ils vont être évalués. Je les rencontre en entretien pour savoir d’où ils viennent, afin de valoriser leur expérience, leur cursus et de connaitre leur rapport au travail. Je vais essayer de trouver un bon profil technique, par exemple si la personne a de l’expérience dans la menuiserie, s’il y a possibilité de lui apprendre, s’il sait utiliser une machine. Chez nous c’est hyper sélectif, sur 40 personnes qui postulent par an, j’en prends 10. Ils viennent vers les ESAT par obligation, ils se plient à nous car il n’y a pas d’autre offre sur le marché pour eux. Il faudrait que l’Etat développe d’autres possibilités de travail et d’accompagnement d’autant plus que tous les ESAT sont archi pleins. »

S’il peut être difficile d’obtenir une place dans un ESAT, cela peut entrainer des répercusions en terme de temps d’attente pour les personnes souhaitant travailler à l’ESAT souhaité, voire une restriction en terme de choix de structure et de terriroire de vie. En effet, si certaines personnes peuvent intégrer l’ESAT sur le territoire de vie qu’ils souhaitent, d’autres doivent s’affranchir de leur idéal de territoire afin de pouvoir intégrer un ESAT disponible. Ces structures d’aide par le travail, de part leur répartition spatiale et leur inégale capacité d’accueil, illustrent alors le phénomène d’orientation spatiale des usagers.

Aussi, cette orientation spatiale peut induire chez les usagers des ESAT, le dévelopement de modes de vie et d’habitat bi-résidentiels. Guy Di Méo, spécialiste de la géographie sociale et culturelle, parle de territoire vécu afin d’évoquer ces territoires de notre quotidien qui « assemblent de manière souvent plus virtuelle que concrète les lieux de notre expérience, imprégnés de nos routines et de nos affects. Ils les relient avec plus ou moins de continuité géographique en fonction de l’intensité des pratiques que nous en avons et des cheminements, des parcours que nous effectuons de l’un à l’autre. Selon notre degré de mobilité quotidienne et régulière, les territoires épousant nos espaces de vie s’étirent ou bien se resserent, se contractent. »27 Ainsi, si pour certains usagers, leur territoire de vie correspond à l’endroit où est implanté l’ESAT, pour d’autres, le territoire de vie est réparti entre le territoire relevant de leur lieu de travail en ESAT la semaine, et celui du territoire de vie relevant du réseau familial le week-end. Ces usagers d’ESAT peuvent alors être amenés à adopter une mobilité spécifique dû à l’adoption d’une bi-résidentialité. Pour Vincent Kaufmann, professeur de sociologie urbaine : « Il s’agit de personnes qui ont deux lieux de résidence généralement distants de plusieurs centaines de kilomètres et qui partagent leur vie entre les deux, souvent pour des raisons professionnelles. Il ne s’agit ni de mobilité quotidienne car la bi-résidentialité implique des nuits passées ailleurs, ni de la mobilité résidentielle car elle suppose le

26 Cf Annexe 2

27 Di Méo, G. (2008). Une géographie sociale entre représentations et action. Institut de géographie alpine, HAL, p.4.

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pendularisme, ni du voyage car elle a un caractère routinier et répétitif (souvent à l’échelle de la semaine). »28 Mathis Stock, géographe parle quant à lui d’habitat poly topique, comme emblème des sociétés contemporaines mobilitaires, se caractérisant par l’existence de plusieurs lieux de résidence, plus ou moins permanents, ainsi que de nombreux espaces de pratiques électives, choisis et assumés comme tels, ou de fréquentation imposée.29 Cette bi-résidentialité participe ainsi à l’accroissement de la mobilité d’une partie des usagers d’ESAT, ainsi qu’au développement d’une identité territoriale plurielle.

Par ailleurs, la spécialité des ESAT est une autre variable à prendre en compte dans le cadre de l’orientation spatiale et de la mobilité des usagers d’ESAT. En effet, ces établissements ne proposent pas tous les mêmes activités, cela alors que le projet professionnel est au cœur de l’accompagnement des usagers, inscrit dans la loi du 2 janvier 2002. En effet, les Etablissements sociaux et médico-sociaux tels que les ESAT doivent s’engager à accompagner chaque personne en fonction de ses besoins, en mettant à disposition des usagers un référent de projet individuel, qui permettra le suivi de leurs projets. Néanmoins, la disparité spatiale en terme d’offre d’activité vient interroger les possibilités de mise en œuvre effectives de ce projet professionnel individualisé. Les cartes ci-dessous, concernant le Département du Morbihan, illustrent comment certains ateliers peu développés sur le territoire, peuvent mettre en tension projet professionnel et territoire de vie.

Légende :

Carte 2 : Distribution spatiale de l’atelier d’ESAT entretien des espaces verts dans le Morbihan en 202030

28 Kaufmann, V (2014). Retour sur la ville : Motilités et transformations urbaines. Lausanne : PPUR, p.55.

29 Lussault, M. (2007). L’homme Spatial. Paris : Seuil, p.348.

30 Cartes réalisées à partir des données récupérées sur le réseau GESAT (https://www.reseau-gesat.com/).

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Légende :

Carte 3 : Distribution spatiale de l’atelier d’ESAT peinture et rénovation dans le Morbihan en 2020

Légende :

Carte 4 : Distribution spatiale de l’atelier d’ESAT maçonnerie dans le Morbihan en 2020

Nous pouvons constater que si certains ateliers d’ESAT ont une couverture territoriale développée et assez homogène, tel que celui de l’entretien des espaces verts, d’autres se caractérisent comme des spécialités locales (atelier peinture et rénovation, atelier maçonnerie…).

Ainsi, la disparité des activités proposées par les ESAT sur le Département, peut amener les usagers intéressés par des ateliers qui sont peu développés, à se déplacer vers un territoire ne relevant pas de leur premier choix, et pouvant être éloigné de leur territoire de vie. Projet professionnel et projet de territoire de vie peuvent ainsi ne pas toujours s’accorder chez les usagers d’ESAT, devant alors réaliser des arbitrages.

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II.3. Immobilité et mobilité spatiale des usagers d’ESAT : des activités réalisées intra-muros aux activités réalisées extra-muros

Les activités de travail proposées aux personnes en situation de handicap en ESAT recouvrent plusieurs types d’organisations. Si ces établissements proposent des modalités graduées d’ouverture sur l’extérieur, ces micro-agencements témoignent d’intégrations socio-spatiales et de vécus professionnels pluriels parmi les usagers. Ainsi, pour Michel Lussault : « Les réalités sociales agencées dans un lieu sont certes dans une relation de proximité topographique mais, pour autant, peuvent être distantes car elles ne sont pas confondues en un même point. Cette distance, fût-elle limitée, contribue à donner de la variété à la configuration interne du lieu : elle intervient pour le décomposer en micro-agencements. »31

Une première modalité dans l’agencement des activités professionnelles proposées, concerne les activités réalisées au sein même de l’ESAT. Cette modalité se subdivise en deux réalités possibles. La première, concerne la réalisation d’une activité dans les locaux de la structure, ne nécessitant aucun déplacement vers l’extérieur. C’est le cas des ateliers de sous- traitance par exemple, qui sont largement représentés dans les ESAT. Cette modalité de travail résulte en une absence de contact avec le milieu ordinaire et une mobilité réduite au sein de l’environnement de travail. Dans ce cadre, l’activité peut être réalisée en suivant une logique de travail à la chaîne, séquencé, répétitif, dans un espace plutôt restreint, comme l’illustre le schéma ci-dessous. Les usagers peuvent être amenés dans le cadre de ces ateliers de sous-traitance, à remplacer leurs collègues, afin de changer de tâche.

Schéma 1 : Une organisation spatiale fondée sur la division du travail : exemple de l’activité terre de sommière en atelier de sous-traitance. (Caroline Moy, février 2019)

31 Lussault, M. (2007). L’homme Spatial. Paris : Seuil, p.99.

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Une autre possibilité d’organisation des ateliers d’ESAT, en interne de l’établissement, concerne les activités caractérisées par une forme d’ouverture sur le milieu extérieur. C’est par exemple le cas des ateliers de restauration ouverts au public, implantés sur le site des ESAT. Dans ce cas c’est le milieu ordinaire qui vient s’intégrer au milieu protégé, par une mobilité externe vers la structure, créant ainsi une dynamique de mixité sociale.

Une seconde modalité d’agencement des pratiques et des activités professionnelles concernent les ESAT Hors les Murs. Dans le cadre de certains ateliers proposés par les ESAT, les travailleurs en situation de handicap sont amenés à réaliser des déplacements géographiques, vers et dans le milieu ordinaire. Il s’agit donc ici d’un déplacement allant de l’intérieur vers le milieu extérieur. C’est le cas notamment des ateliers d’entretien des espaces verts. La carte ci- dessous illustre un exemple de mobilité d’un usager dans le cadre de son activité professionnelle à l’atelier entretien des espaces verts.

Légende :

Carte 5 : Mobilité d’un usager d’ESAT dans le cadre de son activité de travail en atelier entretien des espaces verts en 202032

La mise à disposition des usagers d’ESAT en dehors de leur établissement, participe également au mouvement d’intégration de ces derniers dans un environnement de travail ordinaire. A l’inverse des prestations de service Hors les Murs, la mise à disposition est quant à elle nominative et fait l’objet d’un contrat, entre l’usager, l’ESAT et l’entreprise d’accueil. Le contrat de mise à disposition est conclu pour 2 ans au maximum, et peut être prolongé par la CDAPH.

Dans ce cadre, la personne concernée reste usagère de l’ESAT. La mise à disposition s’effectue dans un milieu ordinaire de travail et peut concerner toute entreprise, collectivité, établissement public, ou association. Enfin, les Périodes de Mise en Situation en Milieu Professionnel (PMSMP) permettent aux usagers d’ESAT, sur une période déterminée, de découvrir des structures de travail en milieu ordinaire et participent alors au mouvement d’intégration des usagers dans le milieu ordinaire.

32 Carte reconstituée à partir d’un entretien exploratoire, cf Annexe 1.

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Les prestations de service Hors les murs, la mise à disposition en entreprise, ainsi que les Périodes de Mise en Situation en Milieu Professionnel participent à l’inclusion à la fois sociale et spatiale des usagers dans un environnement ordinaire de travail. Cela donne une nouvelle perspective à l’organisation des activités professionnelles en ESAT, se détachant des processus de ségrégation sociale et spatiale dont les usagers de ces structures peuvent ou pouvaient faire l’objet. Cette ouverture des ESAT vers le milieu ordinaire s’inscrit dans la continuité de la loi du 11 février 2005, affirmant le principe de non-discrimination, et donnant la priorité au travail en milieu ordinaire. La loi du 10 juillet 1987 prônait déjà cette volonté d’ouverture et d’intégration au milieu ordinaire, en imposant aux entreprises de plus de vingt salariés, d'employer 6% de travailleurs handicapés parmi leurs employés. Egalement, la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, adoptée le 7 décembre 2000, reconnaît le droit des personnes handicapées à l’autonomie, à l’intégration sociale et professionnelle et à la participation à la vie de la communauté (article 26). Par conséquent, ces différentes lois s’inscrivent dans une démarche de discrimination positive des personnes en situation de handicap et tendent vers le projet d’inclusion et de mixité sociale. Pour Isabelle Ville, sociologue, et Jean-François Ravaud, socio-épidémiologiste, cela traduit une évolution historique forte : « Il s’agit désormais de remplacer ce qui manque, de faire « comme si » il n’y avait pas de différence.

L’infirme qui indiquait l’exceptionnel, l’altérité, doit retourner à la vie ordinaire, être replacé dans le système du travail et de la consommation. »33 Néanmoins tous les ESAT ne sont pas concernés à même hauteur aux prestations de services en dehors de leur structure : si certains ESAT en font leur spécialité, d’autres ESAT, plus traditionnels, en font une de leurs possibilités d’accompagnement.

Si le développement des ESAT Hors Les Murs représente des enjeux en terme de mobilité et d’inclusion sociale et spatiale des usagers d’ESAT, il représente également une remise en question du fonctionnement et de l’organisation de ces structures.

D’abord, les activités professionnelles proposées par les ESAT étant délocalisées, cela entraine une modification des espaces de travail et questionne l’existence des locaux des ESAT, où les activités se réalisaient traditionnellement. Ensuite, cela implique des changements à l’échelle du territoire d’intervention des ESAT. Mais c’est également la place des professionnels, leurs pratiques d’accompagnement qui sont susceptibles d’évoluer en dehors des locaux des ESAT.

Nous l’avons vu, les usagers d’ESAT ne sont pas sujets aux mêmes modalités d’intégration à l’environnement ordinaire ainsi qu’aux mêmes échelles de mobilité dans le cadre de leur activité de travail. Si l’organisation spatiale ainsi que l’offre d’activité professionnelle proposée par les ESAT peuvent agir comme variables sur la mobilité des usagers, les potentialités de ces derniers en tant qu’acteurs, pluriels et subjectifs, doivent néanmoins être prises en considération.

33 Ville, I., Ravaud, J-F (1994). Représentations de soi et traitement social du handicap. L’intérêt d’une approche socio- constructiviste. Sciences Sociales et Santé, numéro thématique Handicap : identités, représentations et théories, p.14.

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III. Des logiques de parcours individuels : la « motilité » pour comprendre les mobilités liées au travail des usagers d’ESAT

Les mobilités géographiques des usagers d’ESAT ne peuvent se réduire à une analyse organisationnelle. En effet, il est nécessaire de considérer l’ensemble complexe qui sous-tend à la mobilité de ces usagers d’ESAT, et qui permet d’expliquer des stratégies de mobilité plurielles.

Le concept de motilité rend possible l’intégration d’une approche à la fois par l’individu et par son environnement. Nous verrons ainsi comment les parcours professionnels et institutionnels de ces usagers d’ESAT, ayant des capitaux de mobilité hétérogènes, peuvent être des témoins de mobilité ou au contraire d’immobilité spatiale.

III.1. La motilité, concept compréhensif d’une réalité socio-psycho- environnementale

La motilité, concept emprunté du domaine biologique et repris par la géographie, a fait l’objet de recherches relativement récentes, notamment par l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne. Vincent Kaufmann, qui y est professeur en sociologie urbaine et en analyse des mobilités, a pu s’intéresser à ce concept afin de comprendre ce qui conditionnait nos aptitudes à nous déplacer. Pour le chercheur, l’approche par la motilité permet de dépasser une analyse centrée uniquement sur le mouvement, ce, en se focalisant davantage sur les potentialités des acteurs : « Cette notion focalise donc l’attention du chercheur sur l’acteur et non uniquement sur ses pratiques. L’enjeu de la motilité n’est donc pas essentiellement la description fine des différentes formes prises par le système de mobilité, mais l’analyse de la combinaison des logiques d’action qui sous-tendent ce mouvement” (Kaufmann, 2001 : 186). »34 Ainsi, si la mobilité est un processus avéré, se traduisant par des mouvements effectifs, elle représente un potentiel, une virtualité non actualisée. Il s’agit donc d’exprimer la mobilité à partir de l’approche actionniste : l’individu est acteur, il est engagé dans sa mobilité. Ce potentiel de mobilité repose sur des ressources et compétences à la fois sociales, économiques, ou bien encore spatiales, développées par chaque individu. Afin de rendre effective leur mobilité, ceux- ci mettent en place une série d’actes : actes de langage, connaissances, idées, usages d’instruments, moyens techniques, gestes, postures et mouvements du corps.35 S’il est aussi question d’accessibilité lorsque l’on s’intéresse à la mobilité géographique, les ressources spatiales ainsi que les potentialités des acteurs sont à considérer. Ainsi, l’acteur « […] n’est pas un agent neutre du mouvement, un simple composant d’un stock amorphe ; protagoniste actif,

34 Depeau, S., Ramadier, T. (2011). Se déplacer pour se situer. Places en jeu, enjeux de classes. Rennes : Presses universitaires de Rennes, p.27.

35 Lussault, M. (2004). La mobilité comme événement. Dans Allemand, S., Ascher, F. & Lévy, J. (dir.), Les sens du mouvement (p. 109-116). Paris : Belin, p.114.

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il maîtrise une compétence et possède un capital de mobilité qui s’inscrit au sein de […] son capital spatial global. »36 Ce capital s’inscrit parmi le capital social de chaque individu, capital se constituant à la fois socialement ainsi que par l’expérience. La socialisation des individus peut alors agir comme déterminant du capital spatial. Pour le géographe Michel Lussault, le capital spatial reflète l’ensemble intériorisé des modes de relations intellectuelles et pratiques d’un individu à l’espace-ressource. Selon lui, « Ce savoir, plus ou moins objectivable, cette compétence à penser, sentir, agir dans la configuration dynamique de la situation procèdent d’une capitalisation, d’une intégration mentale de schémas d’appréhension et de répertoires d’actions, fruit des expériences sociales. Il y entre une bonne part de normes et de valeurs collectives, incorporées et traduites dans le langage particulier, idiosyncrasique, de l’acteur, et une bonne part de singularités. »37 Ainsi, si l’on s’intéresse à la réalisation, à l’effectivité de la mobilité, celle-ci peut être traduite à partir de la réalité sensorielle de l’individu dans un espace, de ses compétences pratiques, de sa disposition à se mouvoir, mais aussi aux normes et valeurs intégrées par celui-ci. Enfin, le capital spatial, « […] est instituant de la pratique spatiale (ses registres et ses modalités), en même temps qu’institué par elle. Il contribue à la définition de l’identité sociale d’un individu. »38 Si la mobilité traduit des logiques d’identités, il s’agit donc de s’intéresser aux usagers d’ESAT en tant qu’individus appartenant à une même catégorie sociale, celle des personnes en situation de handicap mental et psychique.

Le concept de motilité permet ainsi de saisir l’environnement et le handicap comme facteurs pouvant limiter les ressources de mobilité. Cela, alors que la mobilité, déclarée comme un droit citoyen, tend à être envisagée comme une norme, une valeur socialement admise. Pour Xavier Bernier, professeur des universités en géographie à Paris Sorbonne :

« Aujourd’hui, la mobilité reste un facteur de distinction et de différenciation (Boltanski et Chiapello, 1999 ; Rémy, 1996), aussi parce que tout le monde n’y a pas accès.»39 Ainsi, questionner la mobilité, à partir des compétences de mobilité, des capacités et des potentiels des acteurs, est un moyen d’interroger les inégalités sociales à l’œuvre. Afin d’analyser cela, nous pouvons nous intéresser aux divers dispositifs qui médiatisent le rapport des individus aux territoires. Selon l’ethnologue Marcel Mauss, les techniques du corps font partie de ces dispositifs.

Les problèmes de santé et les handicaps peuvent venir limiter la capacité de mobilité des individus et ainsi participer à leur insularité. C’est le cas des personnes en situation de handicap mental et psychique, qui pour certaines d’entre elles, reconnues en situation d’incapacité à travailler en milieu ordinaire, sont orientées vers les ESAT. L’enseignant-chercheur en sociologie Eric Le Breton fait quant à lui le constat qu’une partie de la société, en difficulté pour mobiliser

36 Lussault, M. (2007). L’homme Spatial. Paris : Seuil, p.60.

37 Lussault, M. (2007). L’homme Spatial. Paris : Seuil, p.188.

38 Lussault, M. (2007). L’homme Spatial. Paris : Seuil, p.187.

39 Bernier, X., Lombard, J., Mareï, N., & Zembri, P. (2019). Mobilités et marginalités. Rennes : Presses Universitaires de Rennes, p.46.

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