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La chute des feuilles Automne

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Academic year: 2022

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Texte intégral

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Automne

La chute des feuilles

J'avais onze ans. Nous étions plusieurs garçons du village et du même quartier à avoir cet âge-là̀, et nous allions à l'école.

A l'aller comme au retour, nous passions devant la maison d'un célibataire ni jeune ni vieux du nom d'automne.

D'ailleurs, c'était clairement indiqué, en lettres blanches, sur l'une de ses fenêtres, Automne Louis, commerçant, et plus haut sur le mur de façade, une enseigne de bois peint annonçait :

«Au Jardin fleuri.»

Notre homme vendait des graines et des semences, des

engrais, des insecticides... Quand nous le croisions en rue, les vilains garnements que nous étions disaient à mi-voix, entre deux rires :

« Tiens, voilà̀ l'automne, bonjour l'automne! »

Et si nous le trouvions en train de réfléchir sur le pas de sa

porte, comme cela arrivait souvent, examinant l'état du ciel ou

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guettant le passage du facteur, nous murmurions: " Oh!

m'sieur Automne, qu'est-ce que vous attendez ? La chute des feuilles ? "

Dieu que c'était drôle... Nous nous esclaffions à nouveau.

Notre instituteur, monsieur Abel, mis au courant de nos exploits, nous dit un jour: «Vous savez, les enfants, ce que vous dites là n'est, au fond pas bien méchant, mais ce n'est pas très gentil non plus. C'est selon, vous comprenez ? »

Nous ne comprenions pas. Alors, il continuait: « Imaginez que notre brave Louis entende vos balivernes. Ou bien cela le laisse indifférent ou bien au contraire, cela le rend très triste... Et alors, dans ce cas, les petits gars, cela devient moche. Mettez vous à sa place, vous vous appelez Automne et...

Nous nous y mettions, à sa place. Rien qu'un instant, le temps de dire d'un air à la fois grave et contrit à notre maître d'école:

« Oui, oui m'sieur, bien sûr m'sieur... »

Sous-entendu: « On ne le fera plus... Promis, m'sieur! »

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Mais sitôt la classe finie, nous ressortions comme des billes nos phrases moqueuses. «Tiens, voilà̀ l'automne ... » etc...

Louis Automne n'avait pas l'air de nous entendre. Peut-être était-il sourd comme un pot, ou terriblement distrait. Dès lors, cela n'avait pas d'importance, pensions-nous. On ne peut pas être malheureux de ce qu'on ignore.

« Alors l'automne ? La saison est bonne ? Les poires, les pommes? »

Les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures. Nous ne connaissions pas cet adage en forme de recommandation. Et surtout nous ne savions nous arrêter.

« Mais venez donc »

C'est lui, Louis Automne qui nous arrêta un après-midi, et cela

se fit le plus simplement du monde. Nous sommes là devant

chez lui, nous passons. Bientôt décembre - la fin de l'automne,

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justement... Il nous appelle: « Holà̀, les garçons! » Nous revenons sur nos pas. Il dit: «Aidez- moi... Vous voulez bien m'aider, n'est-ce pas ? »

C'est un homme de taille et de corpulence moyennes, les cheveux gris. Il doit approcher de la soixantaine, mais il a gardé́ un visage lisse et frais d'adolescent, avec seulement quelques rides à peine visibles au front et autour des yeux.

Malgré́ la température très douce pour la saison, il porte sur son bleu de travail une épaisse veste de tricot dont le col est relevé́ et serré par une grosse écharpe de laine.

Mais venez donc! Nous nous approchons, assez méfiants. Il explique... Ce matin, en déplaçant tout bêtement un sac

d'engrais pesant à peine trente kilos, il a ressenti une douleur

très vive dans la nuque. Le médecin qui habite à cent mètres,

est venu et a prescrit une pommade et recommandé de la

chaleur et du repos. Pas question pour lui, Louis Automne, de

produire des efforts violents en bras de chemise durant au

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moins trois jours. Après, on verra... Il s'agit d'un torticolis; cela n'arrive qu'aux vivants.

Et précisément, la vie appartient aux vivants et elle doit

continuer, quoi qu’il arrive. La camionnette à plate-forme qui se trouve là, devant sa porte, lui appartient, et elle est chargée comme on le voit, de trente sacs d'engrais exactement pareils à celui dont la manipulation lui a causé́ tant de mal tout à l'heure.

"Alors les enfants, j'ai pensé́... J'habite seul, personne pour me prêter la main, pas de garage pour mon véhicule... Je ne peux pas laisser ces sacs-là̀ à découvert. S'il vient à pleuvoir cette nuit.."

Bref, il voudrait que nous mettions sa marchandise à l'abri. Il

dit encore : « A deux par sac, on n'est pas des mauviettes !

vous pouvez y arriver facilement. C' est un peu salissant mais

tout ce qui est sale peut se laver. »

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Et nous voilà̀ tous les six - nous étions six, je m'en souviens parfaitement - en train de coltiner les petits biens de notre tête de Turc préférée. Allant et venant de la camionnette à l'arrière boutique, nous nous bousculions parfois, et cela nous faisait rire. Cependant nous restions aux aguets, flairant le piège vengeur. La besogne terminée, Louis Automne nous entraîne devant son comptoir où se trouve déjà̀, à notre intention, une bouteille de limonade.

Il distribue les verres, verse la boisson. Buvez donc à ma santé, les enfants.. Elle en a bien besoin aujourd'hui... Aie, que ça me fait mal ! Nous avalons une gorgée. La limonade n'a rien de suspect. Encore une larme... Toi ? Toi ? Cela ne peut pas faire de tort; c'est une limonade du pays, .. Ah ! vous m'avez rendu un fier service.

Louis Automne apporte une seconde bouteille. Je vous vois

passer et repasser chaque jour, là devant. Cela dure depuis des

années, et je ne sais même pas qui vous êtes.. Sûrement que

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vos parents sont parmi mes clients. Ils ont tous un jardin, un bout de verger..

- Toi, comment t'appelles-tu ? - René́.

- René́, c'est un prénom. Mais ton nom de famille ? - Legrand. René́ Legrand.

- Ah ! oui... Les Legrand de la rue de la Traitée. Hé, hé́,

camarade, tu te nommes Legrand, et tu es plutôt petit pour ton âge.

- Ben, vous savez... dit le pauvre René́.

-Ne te tracasse surtout pas trop. Si tu dois devenir grand, tu le deviendras. Et toi ?

- Albert (C'était moi.) Colman Albert..

- Les Colman, je connais aussi. Colman est un prénom qu'on ne donne plus aux enfants d'aujourd'hui. Mais les calendriers

d'autrefois mentionnaient un saint Colman. Il y a aussi un saint

Albert bien sûr. Petit veinard !

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Vient le tour du plus taquin de nous tous, notre chef en quelque sorte.

- "Moi, je suis Arthur Delacour

-Delacour, dit Louis Automne. L'explication est claire. Tes

ancêtres habitaient près d'une cour. Mais quelle cour, hein ? La cour de la ferme? La cour de l'école ? La cour du roi Arthur?

Tout le monde se met à rire doucement, sauf l'intéressé́.

Prenant un air ironique - et un peu penché à cause de son torticolis - Louis demanda: « Votre Majesté́ désirerait-elle une troisième coupe de cette humble mais délicieuse limonade?»

Arthur Delacour fit non de la tête. Ce qu'il désirait, c'était contre-attaquer. "Dites-moi, monsieur Automne, comment ça se fait.. ?"

- Comment cela se fait-il, monsieur Arthur.

- Si vous voulez... Votre nom, Automne ?

- Ben, c'est mon nom. Je ne peux rien y faire. D'ailleurs je le

trouve pas mal.

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- D'accord, mais d'où pensez- vous qu'il vienne ?

- Bonne question, professeur. Pour ce qui de l'origine des noms de famille, des patronymes, à mon avis, les explications les plus savantes ne sont pas nécessairement les meilleures.

Automne, par exemple, cela ferait penser - mais en pensant fort- à" autre homme» - Aut'homme... Vous saisissez ? » On saisissait.

«Maintenant, reprit Louis, on peut aller aussi au plus simple. Le premier à avoir porté́ ce nom d'automne est, supposons, un marchand ambulant de gants fourrés, de tisanes, de remèdes contre la toux et autres maladies dues au mauvais temps, et il a l'habitude de passer de village en village, peu après la

moisson. Il arrive un matin, on est en septembre, vers le 20, et

comme on ne se souvient plus de son vrai nom, Pierre, Jean ou

Jacques, on dit: «Tiens, voilà̀ l'automne... L'automne comme la

saison... Si vous voyez ce que je veux dire ? »

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" Quand nous serons grands"

On voyait très bien. D'autant que notre « conférencier » sous un regard soudain perçant, nous tenait comme sans doute un serpent sa proie avant de la dévorer. Arthur qui était assis sur un tabouret, s'agita. " Excusez-nous, m'sieur Automne ... En vous remerciant pour la limonade... C'est moi, au contraire, qui vous remercie encore une fois, toi et tes compagnons si

serviables... Mais on ne va pas se quitter comme ça. «C'est que, dit René́, le petit René́ Legrand, on a du travail pour l'école. En sixième... »

La sixième déjà̀ ! Comme le temps passe. Et l’an prochain, c'est la grande aventure du collège, à la ville, et pour devenir quoi, plus tard ?" Louis Automne désigna Jules Malfroid, le numéro quatre de la bande.

" Vétérinaire ", dit Jules.

- C'est pas bête, ça, dit Louis. Et des bêtes, tu en verras, fais

moi confiance. Et toi ?

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- Moi, dit Alfred, le frère jumeau de Jules, j'hésite encore:

vétérinaire peut-être aussi. Jules et moi, on ne s'est jamais quittés.

- Et toi qui ne dis rien ?

- Moi, dit Fernand Balland, notre cadet, je serai chanteur.

Évidemment, il faudra que je change de nom.

- Pourquoi, évidemment ?

- Fernand Balland, ça ne fait pas très chanteur d'opéra.

-Parce que monsieur veut devenir chanteur à voix?

- Excusez-moi encore, dit Arthur, sur son tabouret, mais des chanteurs sans voix, c'est quoi ?

- Facon de parler, dit Louis. Il y a les chanteurs à voix...

puissante, pour l'opéra, et les autres qui n'ont que peu de voix et qui se contentent de pousser la chansonnette, ce qui

d'ailleurs n'est déjà̀ pas si mal. A propos de chanteurs, je vais vous faire entendre quelque chose que j'aime bien, et qui a un rapport avec la conversation que nous avons eue il y a un

instant sur les noms de famille. Venez tous.

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« Les quatre saisons »

Nous avons suivi Louis Automne dans une pièce coquettement meublée, contiguë à la boutique. Nous avons pris place, comme il nous y invitait, dans de profonds fauteuils capitonnés de cuir.

Il a écarté́ un rideau et nous avons découvert un pick-up - ainsi disait-on alors - et des dizaines de disques soigneusement

rangés. Écoutez, écoutez bien!

L'appareil s'est mis en marche, et nous avons entendu une voix de femme. Ça parlait de soleil, d'oiseaux des îles, d'amour

infini... «Une chanteuse à voix, » a précisé́ Louis, à l'intention d'Arthur et de Fernand. Quand le disque a été́ terminé, il nous a dit qu'il s'agissait d' Yvonne Printemps. «Printemps, c'est

sûrement un pseudonyme... ? Mais joliment choisi, je n'aurais pas pu faire mieux. »

Il nous a fixé́ à nouveau tous, mais d'un regard plus doux.

« Il y a un mois, en cherchant dans l'indicateur un numéro de

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téléphone, je suis tombé sur quelqu'un qui s'appelle Lété... Et, à l'armée, j'avais un compagnon de chambrée nommé

Bonhiver. Un jour de permission, il m'a présenté́ sa sœur Odette. Elle me plaisait bien, Odette, et j'ai imaginé́ qu'on pourrait se marier tous les deux. Louis Automne, voulez-vous prendre pour épouse mademoiselle Odette Bonhiver. .. C'est ça qui aurait fait sourire. Les hasards de la vie ne l'ont pas voulu.»

Louis Automne est resté sans bouger, les yeux fermés, et probablement embués de larmes.

Impressionnés, émus nous aussi, nous nous sommes levés pour prendre congé́. L'un de nous, par maladresse, a heurté un petit objet sur un coin de table: un bibelot en étain qui est

tombé sur le carrelage. Louis Automne, sortant de sa rêverie, s'est penché́. "Rien de grave, les enfants. Ça ne casse pas. Et quand bien même ça casserait... Quelle importance!"

Puis il a encore dit: « Si vous aimez la musique, la grande

musique, la vraie, je vous ferai écouter d'autres disques. Ainsi,

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aujourd'hui, j'aurais pu vous passer un morceau tout à fait de circonstances, d'un compositeur italien appelé́ Vivaldi, les Quatre Saisons.. Cela devrait vous plaire. »

Sur la route, Arthur s'est énervé́: « Qui c'est ce Vivaldi ? » - Un Italien, a dit Fermand. Tu n'écoutes pas quand on te parle?

- Vivaldi !Les Quatre Saisons! L'Automne, il s'est bien fichu de nous, voilà̀. C'est ce que tu penses aussi, toi, Albert ? Moi, Albert Colman, je ne savais vraiment pas quoi penser. Possible qu'il se soit moqué de nous, à un moment. Mais, tout compte fait c'était bien son tour.

La vie, la mort

En 1980, soit vingt ans plus tard, et presque jour pour jour,

Louis Automne est retrouvé assis sans vie, auprès de ses

disques. Il paraît dormir comme tous ceux qui s'en vont sans

trop de souffrance ni de regret. Nous sommes venus pour l'

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enterrement. René́ Legrand a grandi. Il mesure un mètre

soixante-cinq. Ce n'est pas une taille de géant, mais c'est bien plus sans doute qu'il n'avait jamais osé́ espérer.

Jules et Alfred, les jumeaux, sont effectivement devenus

vétérinaires. Ils exercent leur métier chacun de leur côté́ dans le pays, mais pour les opérations délicates, ils se mettent à deux.

Fernand Balland n'a jamais pris de pseudonyme. Il travaille aux chemins de foi et les dimanches et jours de fête, il chante à l'église. A Noël, son « Minuit chrétiens « fait toujours sensation.

Arthur Delacour, à vingt-trois ans, a été́ accusé d'un meurtre

assez sordide auquel il était tout à fait étranger. Il est resté

huit mois en prison avant d'être reconnu innocent. Il tient

maintenant un commerce de droguerie et il a coutume de dire

qu'il n'aime pas ça, mais qu'il faut bien vivre.

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Quant à moi, j'ai fait l'école normale d'instituteurs. Lorsque Abel, notre ancien maître, a pris sa retraite, j'ai pensé́ que je pourrais prendre sa place. La chance l'a voulu ainsi. Les enfants que je vois défiler, année après année, ne sont ni meilleurs ni pires que ceux que nous étions autrefois. Que devrais-je dire encore ? Sur la route du cimetière, derrière le corbillard qui emmène «notre» vieux Louis, nous marchons côte à côte tous les six. C'est l'automne, et il fait un temps superbe.

Gabriel Deblander

En Marche - 17/09/98

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Virevolette

Dans un éclat de rire, sous un rayon de lune, naquit, par une belle nuit d'été́, Virevolette. Tandis que son cocon d'un bleu d'argent chatoyait à la lueur des étoiles, elle déploya ses ailes et salua d'un hennissement la nuit de cristal.

Car, vois-tu, Virevolette n'était pas un quelconque insecte ni un papillon ordinaire, mais une petite, toute petite jument blanche ailée.

Elle jeta tout autour d'elle un regard rieur et malicieux et se mit en route à la découverte de ce monde nouveau. L'aube d'un matin tout neuf la réchauffa doucement tandis qu'elle s'élançait vers le ciel, aussi haut que ses ailes pouvaient la porter.

Elle monta, monta, voltigea et tournoya pendant une heure ou même davantage et, ce faisant, ses ailes prenaient de plus en plus de force. Puis elle se dit: «Je me demande bien ce que je suis et ce qu'il me faut faire. »

Elle était plongée dans une longue et profonde réflexion quand,

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tout à coup, elle remarqua une colonie de fourmis qui s'affairaient au sol.

« Voilà̀ sans doute ce que je suis: une fourmi ! » s'exclama-t- elle; et sur ces mots, elle se laissa doucement porter par le vent jusqu'au sol, pour y rejoindre ses semblables.

Les fourmis ne prêtèrent pas attention Virevolette lorsqu'elle atterrit parmi elles, mais celle-ci les regarda avec le plus vif intérêt s'acharner à la besogne, accumuler des provisions et les transporter dans la fourmilière.

« Eh bien, pensa-t-elle, si je suis vraiment une fourmi, il faudrait peut-être que je me mette à l'ouvrage ! »

Et elle se mit alors, comme les autres, à amasser et à transporter des provisions.

Elle commençait à descendre l'échelle à l'entrée de la

fourmilière quand elle comprit qu'elle était trop grosse pour

passer par le trou. En fait, elle resta coincée à mi-corps.

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Terrifiée, elle se mit à hennir, mais, patiemment, les fourmis, poussant d'un côté́, tirant de l'autre, parvinrent à la sortir de là.

Virevolette dit en sanglotant:

- Si je suis une fourmi, pourquoi donc notre maison n'est-elle pas à ma taille ?

- Grande bête! dit l'une d'elles sur un ton de reproche, tu n'es pas des nôtres!

- Alors, que suis-je donc? demanda Virevolette.

- On ne sait pas, répondirent-elles. Une abeille, peut-être.

Et, sur ce, elles se remirent au travail, tout en riant sous cape et en hochant la tête.

« Elles ont peut-être raison » se dit Virevolette, tandis qu'une

larme coulait sur sa joue. Je suis peut-être une abeille.» Et elle

s'envola aussi haut que ses ailes pouvaient la porter. Tout à

coup, elle vit en contre-bas un groupe d'abeilles occupées à

récolter du nectar dans un carré de trèfle.

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Bien vite, elle replia ses ailes et, tel un faucon, se laissa tomber droit au sol. Là, elle observa de très près tout ce que les

abeilles faisaient. Et puis, en imitant bien chacun de leurs gestes, elle se glissa avec précaution dans la fleur d'un beau pied de trèfle et en retira toute une provision de nectar.

En battant vigoureusement des ailes, elle se rangea parmi les autres abeilles qui se dirigeaient vers la ruche.

Lorsqu'elle y arriva et que vint son tour, elle déposa son nectar là où les autres avaient mis le leur.

« Pas mal du tout ! se dit-elle, j'ai bien l'impression que je dois être une abeille ! » Et, satisfaite, elle décida d'explorer sa

nouvelle demeure. Tout aurait été́ pour le mieux si elle n'avait, par mégarde, bousculé une abeille. Celle-ci n'avait pas du tout l'intention de la piquer, mais elle la piqua pourtant bel et bien.

D'un violent coup de queue, avec un hennissement de douleur,

Virevolette sauta en l'air et retomba en plein cœur d'un gâteau

de miel.

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Les abeilles se mirent à bourdonner tout alentour en se

moquant de la petite jument baignant au beau milieu de tout ce miel.

- Grande bête ! dirent-elles en riant, tu n'es pas une abeille!

- Mais alors, je suis quoi ? s'écria Virevolette, tandis qu'une larme mêlée de miel coulait sur sa joue.

- On ne sait pas, dirent les abeilles en l'aidant à sortir de là. Un papillon, peut-être. Et, sur ces mots, elles la raccompagnèrent jusqu'à l'entrée de la ruche.

Virevolette s'envola aussi haut que ses ailes pouvaient la porter, là où le ciel est le plus pur, et tandis qu'elle cherchait des yeux des papillons, le miel qui recouvrait ses sabots se mit à fondre et tomba, pareil à une pluie d'or.

De là-haut, elle aperçut des centaines de papillons superbes qui, en une danse légère, voletaient tout autour d'un vieil orme.

Espérant bien avoir enfin trouvé ses semblables, elle descendit

d'un seul coup et, d'une ruade et dans un éclat de rire, s'en alla

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rejoindre les siens.

Elle atterrit sur le bord d'une branche et regarda ses frères les papillons planer doucement dans la brise.

«J'ai trouvé́! se dit-elle, je suis sûrement un papillon. » Et elle déploya ses ailes, quitta la branche et essaya de se laisser porter par un souffle de vent. Elle plana seulement un instant, mais commença bientôt à tomber. Elle battit vigoureusement des ailes pour reprendre de l'altitude et essaya de planer à nouveau, mais cette fois elle tomba parmi les branches, sur une grande feuille plate.

Elle resta là, assise à pleurer à chaudes larmes. Au bout d'un certain temps un vieux papillon empereur vint à elle et lui demanda:

- Pourquoi pleures-tu ?

- Parce que je ne sais pas ce que je suis, dit Virevolette entre

deux sanglots. Lorsque je suis sortie de mon cocon, je me suis

envolée aussi haut que mes ailes ont pu me porter et j'ai

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observé́ les fourmis, mais elles m'ont dit que je n'étais pas une fourmi. Alors, je me suis envolée à nouveau aussi haut que possible et j'ai observé́ les abeilles, mais elles se sont moquées de moi et m'ont dit que je n'étais pas non plus une abeille. Et puis, une fois de plus, je me suis envolée très haut et j'ai observé́ les papillons. J'ai essayé́ de planer comme ils le font mais je n'ai pas réussi. C'est que je ne dois pas être non plus un papillon. Je ne sais vraiment pas ce que je suis.

Le vieux papillon réfléchit un peu et demanda à Virevolette de regarder en bas, entre les feuilles et de lui dire ce qu'elle

voyait.

Avec beaucoup de précaution, elle se pencha au bord de la feuille et regarda :

- je vois l'eau d'une fontaine, dit-elle.

- Maintenant, dit le papillon, regarde mieux et dis-moi encore

ce que tu vois. - Je vois un tout petit cheval, avec des ailes sur

le dos, dit Virevolette.

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Et tout à coup, elle s'anima, tout émue: « Mais c'est moi que je vois! »

Après s'être regardée un bon moment, elle demanda:

- Mais je suis quoi ?

- Tu es toi. Tout simplement. Comme je suis moi, dit le vieux papillon fort sage. Ni plus, ni moins.

Mais un « moi », ça fait quoi ? demanda-t-elle.

- Voyons, dit le vieux papillon. Tu as de bonnes ailes

vigoureuses, et tu peux voler très haut, encore plus haut. Tu es capable de hennir aussi fort que mugit le vent et de voir à des kilomètres de distance. Eh bien, je sais ce qu'il te faut faire: tu vas être la sentinelle de l'automne pour tous les animaux de la forêt. Ton rôle sera de voler aussi haut que possible pour

guetter l'arrivée des vents porteurs des premières gelées.

Quand tu les verras, il faudra nous avertir car nous tous

papillons, fourmis et abeilles, nous devons nous protéger de

l'hiver dont la première manifestation est le gel.

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Virevolette était follement heureuse: elle avait trouvé́ ce qu'elle était, en même temps que le rôle le plus merveilleux qui soit pour elle : voler là-haut, très haut, encore plus haut.

Stephen Cosgrove.

Editions Fernand Nathan. 1979

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Le jour où Franklin mangea le soleil

Le jour où Franklin mangea le soleil, personne ne s’aperçut de rien. De toutes façons, personne ne s’aperçoit jamais de rien.

Personne, c’est les grands, les tout raides, les adultes, les gendarmes et même les voleurs, tous ceux qui travaillent et même ceux qui ne travaillent pas, ça fait du monde, personne, ça fait beaucoup de gens, personne.

Donc personne ne s’aperçut de rien, à part les enfants. Franklin était un enfant. Les enfants sont des gens qui ne ressemblent à personne. On les met dans les écoles pour qu’ils deviennent comme tout le monde. L’école est une boîte qui ressemble à une maison. On trempe l’enfant dans la boîte, on le laisse

mijoter quatorze ou quinze ans dans la boîte, on le ressort, il a

les yeux écarquillés d’être resté si longtemps dans le noir, on lui

dit : bravo mon grand, te voilà̀ comme tout le monde. Ce n’est

pas drôle d’être comme tout le monde. Personne n’aime ça.

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Heureusement ça ne marche pas. La boîte école, la boîte usine, la boîte travail, la boîte chômage, la boîte télévision, la boîte boîte : aucune boîte ne marche, aucune boîte n’est assez bien fermée pour empêcher la vie d’entrer, et quand la vie entre quelque part, ouh là là, plus rien n’est pareil, c’est le grand désordre, le grand carnaval des couleurs.

C’est même comme ça qu’on distingue la vie de la mort : là où tout se ressemble, là où tout est en ordre — c’est la mort. Et là où tout est bizarre, drôle, mélangé́ — c’est la vie.

Mais revenons à Franklin. Franklin mesurait un mètre trente-six centimètres, le jour où il mangea le soleil. Miam, gloup. Car malgré́ son mètre trente-six, Franklin avait le bras long, très très long, un bras, et même deux bras longs de plusieurs kilomètres. Le soleil, il l’avait caressé pendant des années.

Frôlé́, chatouillé, taquiné. Il avait l’habitude de passer la main

dans les cheveux du soleil, lorsque personne ne le voyait.

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La plupart du temps, il mettait ses bras et ses mains dans ses poches. Pour ne pas se faire remarquer. Personne n’aime se faire remarquer. Et en même temps, tout le monde voudrait qu’on le regarde. C’est compliqué, cette affaire. C’est

compliqué, la vie, une fois qu’on est sorti des boîtes.

Donc Franklin. Donc bras longs. Donc soleil gloup, miam. Une envie, un besoin, une gourmandise : et hop, plus de soleil. Le soleil, dans le ventre à Franklin.

Un soleil dans le ventre, franchement, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Un ventre, ce n’est pas une place pour un soleil.

C’est ce que pensa le soleil qui très vite remonta dans les yeux de Franklin. Et là, on remarqua bien quelque chose.

Ce fut l’épicier qui s’en aperçut le premier : le soleil sortait droit

des yeux de Franklin, rentrait dans l’épicerie et faisait fondre

les paquets de beurre, bouillir les eaux minérales, cuire les

légumes. Bon. On mit ça sur le compte du caractère de

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Franklin.

Personne ne sait exactement ce que c’est, le caractère. C’est une chose étrange, solide, très solide, très très solide. La preuve : on n’a encore jamais vu quelqu’un changer de caractère.

On peut changer de maison, changer de métier, de vêtements, on peut devenir pauvre, devenir riche, vieillir, tomber malade, arrêter de fumer, faire le tour du monde, on peut faire ce qu’on veut, on reste avec le même caractère, toujours.

Les gens, c’est comme les pêches. Il y a des pêches de toutes sortes, des juteuses, des pas juteuses, des talées, des pas

talées. Elles bougent en surface, leur peau change à la moindre

pluie, au plus léger coup de chaleur mais au dedans, il y a le

noyau qui ne bouge jamais. Bien sûr il grossit, mais il garde

toujours les mêmes traits, les mêmes dessins. Le caractère,

c’est le noyau de pêche qu’on a au fond du cœur.

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Donc Franklin, donc beurre fondu, légumes cuits. Donc l’épicier se dit : c’est Franklin, c’est son caractère, il est comme ça, chaleureux, très très chaleureux, n’en parlons plus.

L’épicier demanda simplement à ses parents de ne plus

emmener Franklin dans leurs courses, surtout près du rayon laiterie ou légumes frais. Bon. Bon, bon, bon.

Seulement, voyez-vous, l’histoire ne s’arrête pas là. Si elle

s’arrêtait là, elle serait banale. Des bras de plusieurs kilomètres de long, un soleil qui finit dans un ventre, il n’y a pas de quoi en faire un livre.

Mais voilà̀ après avoir dévoré́ le soleil - gloup, miam - Franklin

eut soif, très soif. Le soleil, c’est rond, c’est bon mais un peu

lourd. Alors Franklin allongea ses bras jusqu’au pôle nord, ses

mains tâtèrent des bateaux, des pingouins, des esquimaux et

finalement elles se posèrent sur des banquises, des montagnes

de glace qui aussitôt — gloup, miam, slurp — finirent dans son

ventre. Et c’est tout ?

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Non ce n’est pas tout. Franklin eut envie de quelques

friandises. Il leva les bras au ciel par une belle nuit d’été́, et fourra dans sa poche, la voie lactée, sept comètes brillantes comme des sucres d’orge et la lune douce comme du réglisse - miam, gloup, slurp.

Et comment voulez-vous que cette histoire s’arrête là, puisque malgré́ le soleil, gloup, malgré́ le pôle nord, miam, et malgré́ la lune, slurp, personne ne s’apercevait de rien, personne,

personne ? Personne sauf les autres enfants - mais qui écoute les enfants quand ils parlent, qui croit ce qu’ils racontent ? Personne, personne.

Donc Franklin continua à grignoter, miam, à grignoter, gloup : il avala des châteaux, des vélos, des métros, des tonneaux, des zéros, des bobos, des lolos, des totos. Il mit la main, gloup, miam, sur des lapins, des câlins, des jardins, des indiens, des zinzins, des tintins. Et un jour, Franklin n’eut plus rien à

manger.

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Il n’eut plus rien à manger parce qu’il avait TOUT mangé : le monde et tous les mondes qu’il y a dans le monde.

Et nous en sommes là, aujourd’hui. Même ce livre que vous lisez, Franklin l’a avalé, gloup, miam. Et c’est pour ça que, même aujourd’hui, personne ne s’aperçoit de rien : on ne peut pas voir une chose quand on est dans la chose. On ne peut pas voir Franklin, puisqu’on est tous dedans Franklin, tous : le livre, le lecteur, les banquises, le soleil et la lune.

Mais ça n’est pas très embêtant : si on ne petit pas voir

Franklin, il nous reste quand même beaucoup de choses à voir : des châteaux, des vélos, des métros, des tonneaux, des zéros, des bobos, des lolos, des totos, des lapins, des câlins, des jardins, des indiens, des zinzins, des tintins.

Le jour où Franklin mangea le soleil,

Christian Bobin et Saraî Delfendhal,

Ed. Le temps qu’il fait, 1996

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Le loup sentimental (extraits à découper)1

1 Texte communiqué et testé au cycle 3 par Maryline Léonard, directrice avec classe à l’école Sainte Thérèse de Gouvy

« Prends cette montre, bougonne son grand-père. Je sais qu’elle t’a toujours fait envie. »

« Oh ! Non grand-père, c’est vraiment trop ! »

« Pas d’histoire, on ne désobéit JAMAIS à son grand-père », rétorque le vieux loup.

« Nous allons chanter pour fêter ton départ », s’écrient ses jeunes frères qui s’exécutent aussitôt.

« Au revoir, grand frère, au revoir ! Cachons notre désespoir ! Chantons, chantons pour oublier que tu vas bientôt nous

quitter ! »

Le loup sentimental.

Lucas vivait heureux, entouré de tous les siens. « Je suis grand, déclare-t-il un jour à ses parents. Il est temps que je mène ma vie. »

« Je savais que ce jour viendrait », soupire son père.

« Comme tu vas me manquer », s’attriste sa mère.

« Tu es le soleil de ma vie, dit sa grand-mère en le serrant

contre elle. Reviens vite nous voir. »

(34)

« Par pitié́, monsieur le Loup, ne me mangez pas, supplie le Petit Chaperon rouge. Mèr’Grand serait trop triste ! Elle dit que je suis le soleil de sa vie ! »

Lucas est troublé. « Ma grand-mère dit exactement la même chose. Disparais vite avant que je ne change d’avis ! »

Lucas reprend sa route, l’estomac dans les talons. « Je suis vraiment trop sentimental », se dit-il. Mais il aperçoit bientôt trois porcelets roses, potelés et grassouillets.

« Pourvu qu’ils soient sur ma liste ! »

« Qui êtes-vous ? » s’enquiert-il poliment.

« Je suis la chèvre et voici mes sept petits chevreaux. »

« Hum, vous figurez en bonne place sur ma liste, constate Lucas. Je vais donc vous manger ! »

Lucas poursuit son chemin. « Je n’aurais peut-être pas dû

laisser partir un si bon déjeuner », songe-t-il. Soudain, il tombe nez à nez avec une petite fille toute de rouge vêtue.

« Qui es-tu ? »

« Je suis le Petit Chaperon rouge », répond la petite fille en

tremblant. « Hum, tu es sur ma liste. Je vais donc te manger. »

(35)

« Qui es-tu ? »

« Mon nom est Pierre. »

« Hum, tu es sur ma liste », se réjouit Lucas.

« Toi aussi, tu es sur ma liste, dit Pierre. J’ai désobéi à Grand- père pour venir te chasser et... »

« ON NE DESOBEIT JAMAIS A SON GRAND-PERE, TU

M’ENTENDS ? » hurle Lucas de sa plus grosse voix. Pierre, épouvanté́, prend ses jambes à son cou.

Il déverrouille la porte.

« Qui êtes-vous ? »

« Moi, je suis le petit Poucet, et voici mes frères. Et nous tenons à vous remercier de tout notre cœur ! Grâce à vous, l’ogre ne nous mangera pas ! » « Ah ! s’exclame Lucas en riant. C’est votre jour de chance. Sauvez- vous vite ! » Puis, sur la liste que lui a donnée son père, de sa plus belle écriture, il inscrit le mot : « OGRE ».

« Allons, fiston, il est temps de partir, dit son père. Tiens, voici la liste de tout ce que tu peux manger. »

« Et ne te laisse pas trop attendrir », ajoute sa mère. Lucas quitte la forêt. Bientôt il commence à avoir faim.

Au détour d’un bosquet, il rencontre une chèvre accompagnée

de ses cabris.

(36)

Lucas acquiesce. Mais en les écoutant, il ne peut s’empêcher de songer à ses frères.

« Au revoir, mes frères, au revoir ! Cachons notre désespoir ! Chantons, chantons pour oublier que nous

allons nous quitter !»

« Filez avant que je ne me ravise », grogne-t-il tout bouleversé.

« Je suis beaucoup trop sentimental », ronchonne-t-il. Son ventre gargouille de plus en plus.

« AH ! AH ! Te voilà̀ ! » fait une voix derrière lui.

Lucas sursaute. Un petit garçon le dévisage avec aplomb.

« Qui êtes-vous, Messieurs ? »

« Nous sommes les trois petits cochons. »

« Parfait. Vous êtes sur ma liste, je vais donc vous manger ! »

« Permets-nous au moins de chanter une dernière fois », implorent les trois petits cochons.

« Dans ce cas, s’écrie la chèvre, tu dois tous nous manger ! Sinon, ceux qui resteraient seraient inconsolables. »

« Je vois, dit Lucas, ému. Mais à la réflexion, je n’ai pas assez

faim. Au revoir, madame. »

(37)

Tout à ses pensées, Lucas arrive dans une vieille maison

délabrée. « Avec un peu de chance, je trouverai bien quelque chose à me mettre sous la dent. »

Il frappe à la porte...

... qui s’ouvre sur un géant à l’air menaçant.

« FICHE LE CAMP, SALE BETE ! » crie le colosse... ... et il lui claque la porte au nez.

Le sang de Lucas ne fait qu’un tour.

Fou de rage, tenaillé par la faim, il se rue dans la maison...

... et dévore l’ignoble individu.

« Ah ! Je n’ai jamais si bien mangé ! » se dit Lucas en se pourléchant les babines. Soudain, il entend de drôles de

gémissements. Il lève les yeux et voit, au fond de la pièce, une cage dans laquelle sont enfermés... des petits enfants !

« A-t-on déjà̀ vu un loup aussi sentimental ! » se désole Lucas.

Je n’ai rien mangé depuis des heures. Maintenant, je ne ferais qu’une bouchée de la famille Chèvre, du Petit Chaperon rouge, des trois petits cochons – sans parler de cet effronté́ de Pierre !

»

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Le loup sentimental.

Lucas vivait heureux, entouré de tous les siens. « Je suis grand, déclare-t-il un jour à ses parents. Il est temps que je mène ma vie. »

« Je savais que ce jour viendrait », soupire son père.

« Comme tu vas me manquer », s’attriste sa mère.

« Tu es le soleil de ma vie, dit sa grand-mère en le serrant contre elle. Reviens vite nous voir. »

« Prends cette montre, bougonne son grand-père. Je sais qu’elle t’a toujours fait envie. »

« Oh ! Non grand-père, c’est vraiment trop ! »

« Pas d’histoire, on ne désobéit JAMAIS à son grand-père », rétorque le vieux loup.

« Nous allons chanter pour fêter ton départ », s’écrient ses jeunes frères qui s’exécutent aussitôt.

« Au revoir, grand frère, au revoir ! Cachons notre désespoir !

Chantons, chantons pour oublier que tu vas bientôt nous

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quitter! »

« Allons, fiston, il est temps de partir, dit son père. Tiens, voici la liste de tout ce que tu peux manger. »

« Et ne te laisse pas trop attendrir », ajoute sa mère.

Lucas quitte la forêt. bientôt il commence à avoir faim.

Au détour d’un bosquet, il rencontre une chèvre accompagnée de ses cabris.

« Qui êtes-vous ? » s’enquiert-il poliment.

« Je suis la chèvre et voici mes sept petits chevreaux. »

« Hum, vous figurez en bonne place sur ma liste, constate Lucas. Je vais donc vous manger ! » « Dans ce cas, s’écrie la chèvre, tu dois tous nous manger ! Sinon, ceux qui resteraient seraient inconsolables. »

« Je vois, dit Lucas, ému. Mais à la réflexion, je n’ai pas assez faim. Au revoir, madame. » Lucas poursuit son chemin.

« Je n’aurais peut-être pas dû laisser partir un si bon déjeuner», songe-t-il.

Soudain, il tombe nez à nez avec une petite fille toute de rouge

vêtue.

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« Qui es-tu ? »

« Je suis le Petit Chaperon rouge », répond la petite fille en tremblant.

« Hum, tu es sur ma liste. Je vais donc te manger. »

« Par pitié́, monsieur le Loup, ne me mangez pas, supplie le Petit Chaperon rouge. Mèr’Grand serait trop triste ! Elle dit que je suis le soleil de sa vie ! »

Lucas est troublé. « Ma grand-mère dit exactement la même chose. Disparais vite avant que je ne change d’avis ! »

Lucas reprend sa route, l’estomac dans les talons. « Je suis vraiment trop sentimental », se dit-il. Mais il aperçoit bientôt trois porcelets roses, potelés et grassouillets. « Pourvu qu’ils soient sur ma liste ! »

« Qui êtes-vous, Messieurs ? »

« Nous sommes les trois petits cochons. »

« Parfait. Vous êtes sur ma liste, je vais donc vous manger ! »

« Permets-nous au moins de chanter une dernière fois »,

implorent les trois petits cochons. Lucas acquiesce. Mais en les

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écoutant, il ne peut s’empêcher de songer à ses frères.

« Au revoir, mes frères, au revoir ! Cachons notre désespoir ! Chantons, chantons pour oublier

que nous allons nous quitter ! »

« Filez avant que je ne me ravise », grogne-t-il tout bouleversé.

« Je suis beaucoup trop sentimental », ronchonne-t-il. Son ventre gargouille de plus en plus. « AH ! AH ! Te voilà̀ ! » fait une voix derrière lui.

Lucas sursaute. Un petit garçon le dévisage avec aplomb.

« Qui es-tu ? »

« Mon nom est Pierre. »

« Hum, tu es sur ma liste », se réjouit Lucas.

« Toi aussi, tu es sur ma liste, dit Pierre. J’ai désobéi à Grand- père pour venir te chasser et... »

« ON NE DESOBEIT JAMAIS A SON GRAND-PERE, TU M’ENTENDS ? » hurle Lucas de sa plus grosse voix.

Pierre, épouvanté́, prend ses jambes à son cou.

« A-t-on déjà vu un loup aussi sentimental ! » se désole Lucas.

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Je n’ai rien mangé depuis des heures. Maintenant, je ne ferais qu’une bouchée de la famille Chèvre, du Petit Chaperon rouge, des trois petits cochons – sans parler de cet effronté́ de

Pierre!»

Tout à ses pensées, Lucas arrive dans une vieille maison

délabrée. « Avec un peu de chance, je trouverai bien quelque chose à me mettre sous la dent. »

Il frappe à la porte... qui s’ouvre sur un géant à l’air menaçant.

« FICHE LE CAMP, SALE BETE ! » crie le colosse... et il lui claque la porte au nez. Le sang de Lucas ne fait qu’un tour.

Fou de rage, tenaillé par la faim, il se rue dans la maison... et dévore l’ignoble individu.

« Ah ! Je n’ai jamais si bien mangé ! » se dit Lucas en se pourléchant les babines. Soudain, il entend de drôles de

gémissements. Il lève les yeux et voit, au fond de la pièce, une cage dans laquelle sont enfermés... des petits enfants !

Il déverrouille la porte.

« Qui êtes-vous ? »

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« Moi, je suis le petit Poucet, et voici mes frères. Et nous tenons à vous remercier de tout notre cœur ! Grâce à vous, l’ogre ne nous mangera pas ! »

« Ah ! s’exclame Lucas en riant. C’est votre jour de chance.

Sauvez-vous vite ! »

Puis, sur la liste que lui a donnée son père, de sa plus belle écriture, il inscrit le mot : « OGRE ».

Texte intégral extrait du livre « Le loup sentimental », Geoffroy de Pennart,

Editions Kaléidoscope, 1998.

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