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Zigzags

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Il a été tiré de cet ouvrage : quinze exemplaires sur papier de Hollande

numérotés de 1 à 15, trente-cinq exemplaires sur pur fil Outhenin Chalandre

numérotés de 16 à 50, et deux cent vingt exemplaires sur papier alfa numérotés de 51 à 270.

DU MÊME AUTEUR

Chez le même éditeur : L'AMOUR CAMARADE.

Aux Éditions de la N. R. F. : JÉRÔME 60° LATITUDE NORD, roman.

MOLINOFF INDRE-ÈT-LOIRE, roman.

FASCISME AN VII.

PHILIPPINE, roman.

UNE ENQUÊTE SUR L'AMOUR.

ZULFU, roman.

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MAURICE BEDEL.

Zigzags

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

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(Droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous les pays.

Copyright 1933, by ERNEST FLAMMARION.

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JUSTIFICATION DU ZIGZAG

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I

CONNAISSANCE DE LA GÉOGRAPHIE

Le Français a toujours passé pour un casanier qui confond l'Écosse et l'Angle- terre, l'Irlande et l'Islande, qui situe Lis- bonne en Catalogne et Barcelone au Por- tugal. Il est certain qu'il s'en est longtemps tenu à une connaissance générale de la terre qui se satisfaisait à bon compte.

Pourvu qu'elle lui permît d'orner ses pro- pos de quelques expressions qui eussent un air de venir de loin, la géographie comblait ses vœux. Il parlait des brouillards de la Tamise, du ciel bleu d'Italie comme si Londres et Naples n'avaient pas eu de se-

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crets pour lui. Il disait : « Ivre comme un Polonais ; fort comme un Turc ; paresseux comme un Napolitain. » Expressions à pré- sent désuètes, car on sait qu'un Polonais ne boit pas plus de vodka en un jour qu'un honnête vigneron de Bourgogne ne boit de vin blanc ; on sait également que les Turcs ont leurs faiblesses et que les Napo- litains, exaltés par l'exemple et aussi par les décrets de leur chef de gouvernement, sont devenus des bourreaux de travail. Au cas, fort rare, où il voyageait, où il observait par lui-même les mœurs étrangères, il reve- nait l'esprit tout plein de considérations sur la jalousie des Espagnols, le sentimenta- lisme des Allemandes, sur le charme des Viennoises et la langueur des filles du Bos- phore. A l'exclusion de toutes autres, les choses du cœur l'avaient retenu. Les seules aventures qu'il cherchât, c'était de recueil- lir au tournant de la Puerta del Sol l'œil- lade d'une Madrilène, de recevoir d'une jeune fille d'Heidelberg un baiser au clair de la lune. Peu lui importaient l'économie

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générale du pays, son industrie, son agri- culture. Mais de savoir si les Roumaines étaient fidèles, si les Circassiennes étaient les plus belles femmes du monde, voilà ce qui excitait sa curiosité.

La guerre, puis les traités de Versailles, de Trianon, de Saint-Germain lui ont appris qu'il y avait en Europe, en Asie, en Amé- rique d'autres problèmes que ceux du cœur qui valussent qu'on s'y attachât. D'émi- nents professeurs se chargèrent de son édu- cation. Le président Wilson lui révéla des nations dont il n'avait jamais entendu par- ler. Du jour au lendemain, le Français dé- couvrit des pays aux noms étonnants, comme la Tchécoslovaquie, le royaume des Serbes, Croates et Slovènes. Penché sur la carte, il vit une poussière d'États là où il n'y en avait toujours eu qu'un : comme une fleur en bouton épanouit ses pétales à la faveur du soleil, l'Europe, dans la douce atmosphère de la paix revenue, épanouis- sait la ville libre de Dantzig, le corridor polonais, la Lithuanie, la Lettonie, l'Es-

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tonie, sur les seuls rivages de la mer Bal- tique. Les quelques noms de villes et de lieux qu'il possédait dans son ancien petit bagage s'étaient effacés de son atlas sans laisser de trace : là où il lisait naguère Pres- bourg, il trouvait Bratislava ; Reval était devenu Tallinn ; Constantinople, Stamboul;

Brünn, Brno ; Pilsen, dont il aimait la bière, Plzen ; allez donc prononcer cela ! C'était à renoncer aux loisirs de la géo- graphie.

Il n'y renonça point, car rien ne plaît au Français comme un jeu difficile. Il de- vint géographe comme il serait devenu spéléologue si la nécessité où il avait été tenu de vivre sous terre pendant la guerre s'était transformée en un mode d'existence définitif. Tous les moyens lui furent bons qui lui enseignèrent le nouveau comparti- mentage de la carte du monde.

Il collectionna les timbres-poste ; il s'adonna avec fureur à la philatélie. Des États éphémères, des pays de plébiscite lan- çaient coup sur coup des émissions, aussitôt

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mortes que nées, que s'arrachaient les ama- teurs ; il y dépensa l'argent qu'il consacrait naguère à ses cigarettes et à ses cravates. Il connut ainsi Eupen et Malmédy, le Temes- var, Debreczen et Szegedin. Il apprenait en même temps l'histoire. M. Gabriele d'An- nunzio, qu'il avait pris jusqu'alors pour un simple poète, lui apparut sous les traits d'un monarque, dont l'effigie vendue dix, vingt ou cinquante centimes avait pouvoir d'affranchissement au pays de Fiume. Pour- tant il dut bientôt renoncer à ce mode de s'instruire. Les petits États pauvres, pour nourrir leur Trésor, se firent fabricants de timbres ; ce n'était plus une émission, c'était une éruption. Pour persévérer dans ses études, ce n'est point à ses cigarettes, à ses seules cravates qu'il eût dû renoncer, mais à sa nourriture et même à son loge- ment.

Il se tourna donc vers les atlas, les map- pemondes, les planisphères. Il en orna son appartement : les vieilles images cartogra- phiques de Mercator, de Cassini, remplacè-

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rent sur ses murs les tableaux de fleurs, les paysages, les figures, témoins des temps où la pantoufle et le vêtement d'intérieur l'em- portaient sur le knickerbocker. Ses tapis figurèrent les cinq parties du monde, de sorte qu'il lui semblait, en passant de son salon à sa salle à manger, franchir l'isthme de Suez situé juste entre les deux pièces.

Une mappemonde lumineuse éclaira son fumoir ; le soir, tout en lisant la dernière heure du Temps, il suivait sur la sphère les événements du jour : le séisme de Sumatra, l'arrivée de M. André Gide au lac Tchad.

Mais on ne vit pas dans un décor de voyage, parmi les maquettes de bateaux, les masques nègres et les boussoles anciennes, sans être pris, un beau jour, du désir de partir.

Le Français voyagea.

Lui qu'on ne voyait jamais que sur son boulevard ou dans son jardin, on le ren- contra dans les grands trains internationaux, sur l'Ile-de-France, dans le hall du Haupt- bahnhof de Hambourg, au Djurgarden de Stockholm. C'était bien un Français, on ne

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s'y trompait pas. Une curiosité, que rien ne pouvait satisfaire, le portait dès le saut du train vers les musées, les restaurants et les théâtres de comédie. Il jugeait, criti- quait, admirait à haute voix. Il découvrit avec enthousiasme les ports de Gênes et d'Anvers, et cessa de citer à tout bout de champ Le Havre et Cherbourg. Les forêts de Suède, les lacs de Finlande lui révélèrent ce qu'il faut entendre par « forêt » et par

« lac ». Les champs de blé du Canada lui donnèrent à penser que la Beauce n'était pas le plus grand grenier du monde. Il ne se tenait pas de dire ouvertement les impres- sions qu'il recevait. Ces façons lui valurent quelques déboires en Italie où, comme on sait, le pavé sur la langue est l'emblème de la sagesse. Mais, dans les deux ou trois pays démocratiques qui se refusent encore aux agréments du régime d'autorité, son affabilité, sa gentillesse naturelle lui firent beaucoup d'amis ; particulièrement parmi les dames. Quand elles étaient jolies, il leur disait qu'elles étaient ravissantes ; et

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quand elles étaient sans beauté, il leur di- sait qu'elles étaient charmantes, ce qui don- nait aussitôt de l'éclat à leurs yeux et du teint à leurs joues.

Revenu chez lui, il composa des livres avec ses souvenirs ; il devint ce qu'on ap- pelle : un écrivain voyageur. Abandonnant le subjectivisme des Chateaubriand et des Loti, il demeura dans l'objectif. Il écrivit à sa façon le Baedeker du monde. Il avait vu les peuples avec ses yeux de Français ; aussi les peuples ne se retrouvèrent point dans les tableaux qu'il en fit. Certains se fâchèrent : c'étaient ceux qui tenaient le moins à ce qu'on révélât les particularités de leurs mœurs. D'autres, plus sages ou moins sensibles aux traits de l'esprit étran- ger, se turent ; ne firent-ils pas mieux que de se plaindre avec éclat ?

Dès lors, le Français connaissait la géo-

graphie. C'est ce qui lui permit de connaître

mieux la France. Après avoir découvert au

loin des volcans, des savanes, des déserts,

des cascades, il s'aperçut qu'il possédait

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chez lui, dans un format réduit, ces grands spectacles de la nature. Il les visita, il les jugea fort agréables. Mais il prit l'habitude, ayant voyagé, de ne plus donner ses avis sur la France que par comparaison. Il disait de Paris que c'était une belle ville, mais que New-York « c'était autre chose » ; du mont Saint-Michel qu'il avait quelque al- lure, mais que les îles artificielles de Miami

« c'était formidable ». Il en acquit un tel

prestige aux yeux des sédentaires que cha-

cun voulut, à son tour, aller prendre des

sujets de conversation de la Baltique au

Pacifique, de Moscou à Honolulu. Et plus

que jamais on voyagea.

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II

L'EUROPE PARLE FRANÇAIS

Voyagez donc, ne craignez point de passer les frontières, courez du nord au sud, de l'occident à l'orient : partout, Français em- barrassés de ne point parler et entendre d'autre langue que celle de vos pères, par- tout, du Grand Belt au Bosphore, du Prater de Vienne à la Chaussée de Bucarest, vous trouverez sur votre route tant d'élé- ments de votre beau langage que vous pourrez aller, venir, manger, dormir, assis- ter au spectacle, dépenser votre argent, vivre en un mot, sans embarras et sans tracas.

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Aimez-vous les frimas, vous accommodez- vous d'un bon petit froid sec de vingt à trente degrés ? Passez la Baltique, ga- gnez le Danemark, la Suède. Ici on parle français, on mange français. Par les effets d'une tradition que tous les gourmets du monde doivent saluer bien bas, vous trou- verez sans peine dans des petites villes pas plus grosses que ça le restaurant ou la restauration qui vous offriront à toute heure, soit dans la sal, soit dans un salong, de la cuisine française : omlet fineserb, beuf jardinier, pom sauté, précédés, si vous le désirez d'un kabaret — ce sont les hors- d'œuvre —- ou d'un kabaret arrangé — ce sont les hors-d'œuvre enrichis d'un plat chaud. Ne vous méprenez pas sur les mots plat de ménage qui pourraient vous faire penser à quelque bœuf gros sel ou haricot de mouton de chez nous : ils désignent bonnement l'huilier avec son moutardier.

Au Danemark, pays du beurre, vous pour-

rez vous faire servir de la krem ; elle est

excellente. Mais, en Norvège, méfiez-vous

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de la cuisine au melange : le melange, c'est de la margarine.

Ainsi, aux environs de 60° nord, arrivez- vous sans difficulté à vous nourrir à la fran- çaise et n'êtes-vous pas obligés de consom- mer de redoutables plats nationaux comme l'œl brod danois, soupe au pain noir et à la bière, ou bien le gammelost norvégien, fromage d'un parfum angoissant.

Bien entendu, les plaisirs de la bouche ne sauraient vous faire négliger ceux de l'esprit. Stockholm vous offrira de délicats bulevard amusement, des Montparnass suppé avec chants et pianoakkompagne- ment.

Pour les soins de votre élégance, vous n'aurez que l'embarras du choix entre les butik de parfymör et de frisör. A Co- penhague, un petit magasin de modes an- nonce sur son enseigne : Chic et Galanteri.

On ne saurait être plus Parisien.

Enfin, retenez bien que, plus français que nous, les Danois appellent diplomat le vêtement qu'en anglais francisé nous appe-

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Ions redingote, et que si vous êtes prié à une cérémonie « en diplomat » il ne faut point vous aviser que vous n'y rencontrerez que des ambassadeurs. Comme vous voyez, si répandu que soit l'usage du français dans la langue courante de l'Europe, les mots n'y veulent pas toujours dire ce qu'ils disent dans une lettre de Mérimée ou dans un conte d'Anatole France.

Il m'est arrivé, à ce propos, une curieuse aventure dans une petite ville d'Autriche.

C'était en hiver. La servante de l'hôtel où j'étais descendu m'expliqua que le gel avait fait sauter la tuyauterie des toilettes et m'of- frit de faire monter dans ma chambre un lavoir. Je lui donnai à entendre qu'un lavoir me semblait bien encombrant.

Elle me regarda avec étonnement.

— Alors, me dit-elle dans le doux par- ler allemand des Autrichiens, vous ne vous lavez pas ?

— Parbleu, oui, lui dis-je, mais pas dans un lavoir.

Elle s'éloigna en hochant la tête. Comme

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elle tardait à revenir, je la sonnai pour qu'elle m'apportât une cuvette puisque l'usage du lavabo était impossible.

— Vous m'avez dit, fit-elle en levant les bras au ciel, que vous n'en vouliez pas.

J'appris ainsi qu'en ce pays charmant, qui se vante d'avoir avec le nôtre plus d'une affinité, l'usage des mots français était fort répandu et qu'un lavoir était une cuvette, comme — je le sus le lendemain — un voluptoir était une petite maison de plai- sance où les Viennois allaient en famille passer les beaux jours de l'été, quand la vie avait encore de la douceur, quand le parler de France était un agrément qui s'ajoutait à d'autres.

Ces surprises du langage ne vous seront

pas davantage épargnées si vous descendez

le Danube, si vous franchissez les Balkans,

si, par la Roumanie où les coiffeurs sont des

coafor, où les femmes portent — avec

quelle élégance ! — des toalete exclusiv

parisiene, où l'autobus est un autobuze et

où un grave accident d'automobile est un

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grav accident de automobil, si, dis-je, par ces routes semées de fleurs de notre langue, vous atteignez le Bosphore, vous pénétrez dans Stamboul.

Là, comme on est moderne, le français que l'on parle et que l'on écrit est du super- français. Avez-vous réussi un exploit spor- tif ? Vous êtes sans égal, vous êtes insupé- rable. Avez-vous, pour obéir aux lois nou- velles, troqué votre fez contre un bombé

— c'est un chapeau melon — ? Votre meilleur ami vous abordera, l'admiration répandue sur ses traits : « Bonne santé ! » s'écriera-t-il. Ce n'est pas qu'il vous sou- haite de rester à l'abri des accidents de la vésicule biliaire ou des attaques du coli- bacille : « bonne santé », dans ce cas, si- gnifie : « Tous mes compliments, vous avez un chapeau ravissant. »

Mesurez prudemment le sens des ques-

tions que l'on vous pose avant de faire votre

réponse. Vous arrivez ; le gouvernement

vous a offert un poste de confiance. « Com-

bien prenez-vous ? » vous demanderont les

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amis en vous félicitant. Ne vous récriez pas ; n'allez pas croire qu'ils vous soupçonnent de malversations. En France, nous dirions :

« Combien touchez-vous ? » Mais chaque pays a le langage de ses mœurs.

J'ajoute qu'en cette Turquie d'évolution vertigineuse l'orthographe des vocables étrangers a été phonétisée : aussi, quand vous lisez dans le journal que « mösyö Klot Farer, vêtu d'une jaketatay, a pris une otomobil Röno pour aller au magasin du Luvr acheter des focol », vous bénissez le ghazi Mustafa Kemal qui vous évite par ses réformes l'étude de la langue turque et vous permet de suivre l'emploi du temps de M. Claude Farrère.

Voyagez ; apprenez à connaître votre pays en visitant celui des autres ; vous vous tire- rez toujours d'embarras : l'Europe parle français.

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III

LE CHEMIN DE LA FANTAISIE

M. Perrichon, Pierre Loti, voilà deux voyageurs. L'un se ramène à la na- ture, — « Que l'homme est petit... » — l'autre ramène la nature à lui. Perrichon tire du spectacle du mont Blanc une opi- nion commune sur la fragilité humaine ; il élève la montagne à la proportion de sa candeur, qui est grande ; il s'en tient bon- nement à la formule de son bon sens : ce n'est pas toujours la plus littéraire. Loti, au seuil du Sahara épouse l'immensité, la fait sienne ; c'est un mariage de plus. L'en- fant s'appellera le Désert et ressemblera

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à son père. Mais Loti est inconstant et fécond ; ses affinités musulmanes lui ont donné le goût du harem : il a cinquante épouses, la Perse, l'Inde, la Turquie, la mer, la forêt tropicale, Jérusalem, et de chacune un enfant qui lui ressemble. Si bien qu'à voir tous ces enfants, nés sous des latitudes différentes, on est porté à croire que la terre entière ressemble à Loti.

Mais un troisième voyageur surgit : c'est Morand. Morand n'a pas de temps à perdre à se composer des états d'âme en face de Tombouctou, de Caracas. Il laisse la médi- tation avec ses bagages à main dans sa six- roues, dans sa cabine de pont ; mais il ne se sépare point de ce creuset magique où il jette les hommes, les villes, les bars, les paquebots qui lui sont tombés sous la main et dont il nous dispense, après cuisson, le plus étonnant extrait sec. Morand nous a réduit la terre aux dimensions d'une map- pemonde stéréographique ; ce n'est pas un service qu'il nous a rendu. Tout est à re- faire ; il faut réapprendre à voyager.

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J'ai reçu, un jour d'été, dans la petite maison que j'habite aux lisières de la Tou- raine et du Poitou, la visite de deux jeunes Danoises, belles, intelligentes et hardies.

Elles arrivaient de Paris, montées sur des

bicyclettes nordiques, c'est-à-dire guindées

de guidon mais libres de roue. Elles avaient

pris par le plus long et, bien qu'elles n'eus-

sent, pour me joindre, qu'à mettre le cap

droit vers le sud, elles n'avaient jamais roulé

que du nord-est au sud-ouest, du nord-ouest

au sud-est. C'est ce qu'on appelait, au

temps du sac au dos et de la canne à la

main, un voyage en zigzag. Ces demoiselles,

pour moderne que fût leur allure, avaient

de l'art de voyager une idée désuète et sin-

gulièrement anachronique. Suivant, par

esprit d'aventure et pour plus de commo-

dité, la direction où le vent les poussait,

elles s'arrêtaient aux fontaines pour y boire,

aux vergers pour en croquer les fruits. Elles

s'attardaient auprès du moissonneur et du

pêcheur, s'informant non pas du rende-

ment du blé ou du poids des carpes, mais

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E GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY — 7-1933.

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Participant d’une démarche de transmission de fictions ou de savoirs rendus difficiles d’accès par le temps, cette édition numérique redonne vie à une œuvre existant jusqu’alors uniquement

sur un support imprimé, conformément à la loi n° 2012-287 du 1er mars 2012 relative à l’exploitation des Livres Indisponibles du XXe siècle.

Cette édition numérique a été réalisée à partir d’un support physique parfois ancien conservé au sein des collections de la Bibliothèque nationale de France, notamment au titre du dépôt légal.

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La couverture reproduit celle du livre original conservé au sein des collections de la Bibliothèque nationale de France, notamment au titre du dépôt légal.

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