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RECIT DE MARCEL KOIDIOpp. 102-106.

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Texte intégral

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RECIT DE MARCEL KOIDIO Claude-Hélène PERROT

Professeur émérite de l’Université Paris I (PanthéSorbonne) auteur de Les Anyi-Ndényé et le pouvoir aux XVIIIe et XIXe siècles,

1982, CEDA Abidjan et Publications de la Sorbonne, Paris.

Mon père, Koidio Kolatrin, était dihyie1. Il aurait dû être roi mais, comme il ne savait pas lire ni écrire, il a préféré laisser la place à son neveu2. On ne nous a pas dit d’où venaient nos grands-parents maternels. On ne disait pas aux enfants d’esclaves d’où venaient leurs parents de crainte que, le sachant, ils ne partent. Moi j’ai réussi à le savoir pour ma grand- mère, grâce à un parent policier en service à Ouellé, qui était le neveu de ma grand’mère, mais je ne sais rien des origines de mon grand-père du côté maternel.

Ma grand-mère maternelle s’appelait Koassi Bra, c’est son nom de naissance. Elle était originaire de Daoukro. C’est une ivoirienne3. Elle a été ramassée avec d’autres jeunes au marché de Ouellé (près de Daoukro).

Elle était baoulé. Les jeunes étaient venus au marché. On leur a proposé de porter des marchandises, du sel, de la kola. A l’époque il n’y avait pas de routes. Ils ont été enlevés par rapt par des envoyés du roi4.. On leur a fait croire qu’ailleurs il y avait une vie meilleure. C’est par ruse qu’on réussissait à les prendre5. Koassi Bra avait à peine quinze ans, entre douze et quinze. Elle a été confiée à l’une des femmes du roi Amoakon Dihyie, nommée Akoua, qui n’avait jamais eu d’enfants. On l’a appelée Ngyelebian (ou Ngyalebian) « parce que j’ai un mari », sous-entendu : j’ai eu cet enfant.

Une des filles de Joseph, mon frère, porte ce nom. De ce jour personne ne l’a plus appelée Koassi Bra.

Mon grand-père venait de Djimini [région de Dabakala]. C’est aussi un ivoirien6. On n’a jamais su son nom de naissance. De l’histoire de ma famille je ne connais pas tout. Il est arrivé, lui aussi, à la cour royale au temps du roi Amoakon Dihyie, qu’on appelait Kienian Amoakon. Pourquoi ce nom de Kienian ? Je ne sais pas.

Les esclaves arrivaient par lots. Tous ceux qui sont venus sous le règne d’un même roi, ou tous ceux qu’une reine a fait venir, sont tous « frères » et « sœurs » et leurs enfants sont des « cousins » et des « cousines »7.

1 Membre à part entière de l’abuswã (lignage matrilinéaire) royal, par sa mère Akoua Aboua, fille de Tano Ama.

2 Fils d’ Afoua Nyankon ,une autre fille de Tano Ama, qui succéda à Boa Koassi II en 1943, sous le nom de Bonzou I, le principe de l’alternance au pouvoir des différents segments du lignage ayant été respecté.

3 M.K., par cet anachronisme, indique qu’elle ne venait pas, comme d’autres esclaves, de régions extérieures à la Côte d’Ivoire actuelle

4 Il s’agit d’Amoakon Dihyié II (1899-1910), prédécesseur de Boa Koassi II.

5 Dans les années 1960, les « anciens » appelaient parfois le pays baoulé « Kanganou », c’est-à-dire le pays des esclaves.

6 Voir note 2.

7 M.K. empoie ici des termes de parenté en usage en français.

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chefs, par exemple le chef de Korhogo, Gbon Coulibaly, a donné des hom- mes au roi du Ndényé et aussi à celui d’Agnibilékrou8. Enfin il en est qu’on est venu confier à un homme riche parce qu’une famille a contracté une dette (aoba)9. Par exemple, beaucoup de Baoulé avaient des problèmes là- bas. Ils envoyaient un porte-canne et un membre de leur famille pour aller dire au roi du Ndényé : « j’ai besoin de telle somme, en échange tu gardes celui-là ; lorsque je pourrai avoir cette somme, j’irai reprendre mon gars ».

Mais si le temps passe et qu’il ne vient pas, la personne va rester ici. Dans le Ndényé nous avons une famille comme ça : ce sont les descendants de Konien Afla. On n’avait jamais voulu dire le pourquoi, la racine de cette famille. Nos vieux parents n’ont pas voulu le leur dire, mais un jour on en a eu assez de leur comportement. Ils se prenaient pour des membres à part entière de la famille [lignage] royale aniklè10 -.

Alors, sous le règne de Bonzou [II], on leur a fait comprendre - c’est- à-dire les femmes de la famille royale- comment ils étaient arrivés à Abengourou. Depuis, ils se sont calmés et ils ne revendiquent plus leur part d’héritage. Ils venaient de Bettié. Brou Amoakon Arsène, qu’on est venu chercher [à Abengourou] pour être chef de Bettié, était de cette famille, qui comptait autant de membres que les Aniklè. Le nom de cette famille est celui d’une femme venue de Bettié, Konien Afla, qui était la nièce du roi de Bettié, Benye Koame. Celui-ci avait contracté une dette.

Ne pouvant pas rembourser cette dette, il est venu confier sa nièce au roi Boa Koassi [II], et il n’est jamais venu la reprendre. Il y a eu beaucoup de mariages entre eux et nous. Ainsi Brou Amoakon Arsène qui a épousé la « reine » Ebilasso et en a eu pour fils Kabran Ebi. Le roi Boa Koassi a aussi épousé une femme de cette famille, Mian Bra, et ils ont eu pour enfant Boa Reste, appelé ainsi par son père parce qu’il est né le jour où le gouverneur Reste est venu à Abengourou.Voici maintenant quelle est ma famille maternelle :

Les enfants de Kasa Kasa et de Ngyalebian (Koassi Bra) sont, par ordre de naissance : Kasa Amoakon (du nom du roi), qui eut une fille et un garçon : Eboue et Amoakon ; Kasa Ama, ma mère, qui avait été donnée à Tano Ama et épousa Koidio Kolatrin. Elle en eut trois enfants : Koidio Boa Joseph, Koidio Marcel et Koidio Tano ; Kasa Kofi, qui porte le nom d’un oncle d’Amoakon Dihyié, Kofi Amoatrin, et n’eut pas d’enfants ; Kasa Akoua, qui reçut le nom de la reine et n’eut qu’une fille, Akua Diapa ; Kasa Boa ; Kasa Nda Kienian, dont le nom est l’un des noms du roi Amoakon Dihyie et qui n’eut pas d’enfants ; enfin, le jumeau de ce dernier, Kasa Nda, qui mourut très jeune.

Plusieurs de mes oncles et de mes tantes sont restés célibataires. Ils devaient rester disponibles et être en permanence aux ordres des femmes du roi.

Boa Koassi n’a pas acheté beaucoup d’esclaves, alors que Amoakon Dihyie en avait acheté beaucoup. Quand des filles esclaves arrivaient, le roi lui-même, ses « cousins » et ses neveux pouvaient les prendre pour femmes, ou bien les esclaves se mariaient entre eux.

8 M.K. insiste sur ces dons, mais ne fait pas mention d’achats d’esclaves.

9 Il s’agit alors non pas d’un esclave (kanga), mais d’un mis en gage (aobafwε).

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Rev. Ivoir. Hist., no 17, 2010, pp. 102-106 © EDUCI 2010

Le roi Boa Koassi a épousé une fille esclave, qui reçut le nom de Bossoma. On ne sait pas d’où elle venait. Les enfants qu’il en eut comptaient davantage pour lui que ses propres parents (abuswãfwε) ; il avait confiance en eux. Il en eut une fille, Amoa Koa, qui est allée se marier avec le chef de Yakassé, Adou Koassi, et ils eurent pour fils Adou Boa Jean-Baptiste, le chef de Zaranou. Or, mon père, Koidio Kolatrin, qui était prince (dihyié) et Boa Koassi étaient « cousins », comme on dirait en français - nous, nous disons qu’ils étaient frères; de là viennent mes liens de parenté avec Adou Boa Jean-Baptiste.

Autrefois quand un roi avait fait venir un lot d’esclaves, ceux-ci devaient

« l’accompagner » à sa mort. Le roi Amoakon Dihyié Ier, sentant sa fin proche, fit venir ses esclaves et leur dit : « Bientôt je ne serai plus de ce monde, que ceux qui le veulent partent et aillent où ils veulent car je ne sais pas d’où vous venez ». Et cela a été la grande débandade. Beaucoup se sont sauvés et sont allés dans l’Assikasso. Il y a là un village, Yuoro Bodi (ou Yorobodi), situé non loin d’Agnibilékrou, qui a été créé de toutes pièces par des esclaves.

Ceux qui n’ont pas pu ou pas voulu les suivre sont restés. Quelques-uns ont en fait « accompagné » le roi défunt ; d’autres ont réussi à se cacher des adumufwε (bourreaux). Plusieurs ont vieilli à la cour royale. Ainsi Kienzou11, dont le nom12 signifie « Toi, tu es quoi? », façon de rappeler en permanence quelles étaient ses origines, Kasa Kasa, mon grand-père maternel, nom qui veut dire : « Beaucoup d’affaires », sans doute en raison de la situation à la cour royale au moment de son arrivée, ou encore Sorobianzoro : « qui n’a peur de personne ». Ces esclaves résidaient auprès du palais, et leurs cours, qui appartiennent à leurs descendants, sont toujours là, entourant le palais, ainsi celle de Sorobianzoro, située du côté gauche du « goudron » qui mène à Komikouro (le quartier des Commis). Il y avait aussi une femme esclave appelée Ehian Yeya : « La pauvreté fait mal », et une autre Beniã (« Voyez si elle est belle, voyez si elle est vilaine»), et aussi Ndjale.

Des anciens esclaves il ne reste plus personne aujourd’hui.

Ma tante Kiumãsua» fut l’une des dernières survivantes. Je l’appelais ma tante parce qu’elle était arrivée à la cour royale en même temps que mes grands-parents maternels. Les membres d’un même lot d’esclaves [de quelque lieu qu’ils proviennent] deviennent des « frères » et des « sœurs ».

Après le roi Amoakon Dihyie, qui avait acquis mes grands-parents, le nouveau roi Boa Koassi [II], fils d’Akoua Diapa, une fille de Tano Ama, devint leur maître. Boa Koassi était un grand roi, dont tout le monde avait peur.

POURQUOI ET COMMENT L’OR EST DEVENU UN TABOU DANS MA FAMILLE MATERNELLE

Le grand-père Kasa Kasa a fait jurer par tous les siens que jamais il n’y aurait d’or dans la famille, et que ni eux, ni leurs descendants, ne porteraient jamais sur eux de parures d’or. Pourquoi ?

11 Ce qui revient à dire ‘Ne fais pas le malin’ ! J’ai assisté aux funérailles de Kienzou (Tienzu), qui ont eu lieu dans la cour royale. Sur le lit funéraire, que j’ai photographié (C.-H. Perrot, 1982, p. 163), il était paré de couronnes et de chaîne d’or.

12 Ce ne sont pas des noms de personne, mais des noms-proverbes, ahindraduma.

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On avait volé de l’or aux Aniklè. Une partie de leur richesse provenait des activités commerciales et lucratives d’une dihyie, Afoua Nyankon, fille de Tano Ama. C’était une grande commerçante, qui allait acheter de l’or sur les places du Ghana (Gold Coast). On en trouvait partout à cette époque au Ghana. Elle achetait de l’or pour renflouer le trésor des Aniklè dont les réserves d’or avaient baissé.

LES ANIKLÈ ONT ACCUSÉ KASA KASA ET LES SIENS DE LES AVOIR VOLÉS.

On mettait la poudre d’or dans une sorte de grande bouteille (kpandu)13 bien fermée, que l’on enterrait.

Bilé Miezan, fils d’Afoua Nyankon [elle-même fille de Tano Ama] avait caché quatre kpandu dans la forêt, enveloppés dans de l’étoffe. Il avait alors croisé Kasa Boa, mon oncle maternel. Il lui dit : « C’est toi seul qui sait que je suis venu cacher « la chose » ici. Si je reviens et que je ne la trouve pas, ce sera toi le coupable»14.

Kasa Boa, arrivé à la maison, au lieu d’aller voir ses parents, est allé directement dire au roi Boa Koassi, dont il était le fidèle serviteur : « Tout à l’heure j’étais en brousse pour prendre des oiseaux, et j’ai vu ton « cousin » cacher un paquet. Il a creusé un trou et l’a mis dedans. Il m’a dit de ne le dire à personne, mais, comme tu es le roi, à toi je le dis ». Quand il eut dit cela, le roi Boa Koassi lui commanda d’aller chercher le paquet, et quand il revint avec, le roi lui dit : « Si quelqu’un dans la famille apprend que cela se trouve avec moi, je te tue, toi et ta mère et ton père, et je vais décimer toute votre branche. Jure que tu ne vas jamais le dire ». Alors mon oncle jura.

Trois mois après, le vieux Miezan ne retrouve plus ses kpandu. Et il déclare : « C’est Kasa Boa qui m’a vu et qui a vu l’endroit». Dans la famille on craignait Miezan, qui pour un oui ou pour un non sortait son fusil.

On attacha Kasa Boa avec des cordes de puisatier, comme on attache un gibier pour le porter sur les épaules, et on le frappa (« chicota ») en plein soleil ; mais à la fin de la journée il dit qu’il ne sait rien. Le lende- main, même scène, toujours dans la cour royale. Il continue à nier. Mon grand-père m’a dit que mon oncle avait gardé des cicatrices de ces coups de fouet jusqu’au jour de sa mort.

Le vieux Adu Kpãhi suggéra même à Bilé Miezan d’aller consulter le bosson Assohon à Krinjabo pour le faire avouer. Or, si tu trompes Assohon, toute ta famille est décimée. Finalement ils ne sont pas allés là-bas, et on a fini par les laisser.

Tous les membres de la famille royale savent que le père de ma mère a été accusé d’avoir volé leur or. Ils attendent tous le jour où l’on verra de l’or ressurgir dans notre famille. Le roi est au courant, ses sœurs sont au courant, tous les dihyie sont au courant ; et tout récemment [ajout de

13 S’agit-il d’anciennes bouteilles de gin hollandaises, en verre ou bien de récipients en faïence de même provenance, appelées parfois dames-jeannes ?

14 Selon Mme Boa Akoua, première épouse de Bonzou II, le scénario de l’histoire, bien connue des « anciens », est le même mais ce ne serait pas Bile Miezan, mais un de ses frères, Bile Koassi, également fils d’Afoua Nyankon qui aurait caché l’or en forêt (Abengourou, août 2009).

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Rev. Ivoir. Hist., no 17, 2010, pp. 102-106 © EDUCI 2010

2009] la komyen Akoassi m’a dit de rendre l’or.

Quant à l’or des Aniklè…Quand Bonzou I est parti au Ghana (Gold Coast), il est parti nuitamment avec les adyabia [En 1945, quand éclata la crise dynastique ndényé], il a laissé l’or dans le palais, à l’étage, et ce n’était pas caché. Il est parti en laissant l’or, sachant que cet or n’est pas bon car ce qui est obtenu de cette façon, détruit. Quand Amoakhon Dihyié a pris le pouvoir, il a eu cet or et il l’a donné.

Il me faut transmettre cette histoire à mes enfants, et je veux qu’on la connaisse à Abengourou.

Marcel Koidio m’a raconté l’histoire de sa famille maternelle à l’occasion de plusieurs de nos rencontres, notamment en 2002, en 2004, en 2008 et notamment tout dernièrement en 2009, trois mois avant sa mort (24 juillet 2009). Il y revenait à chaque fois, que ce soit à Abidjan ou en France15. Il voulait premièrement qu’elle soit transmise à ses enfants, mais il voulait aussi qu’elle soit largement connue, en particulier à Abengourou.

J’espère avoir répondu à son vœu.

15 Je me suis servie principalement de la version enregistrée le 26 mai 2002 à Abengourou, en y incluant certaines précisions données plus tard. Entre ces différentes versions je n’ai pas relevé de divergences. L’histoire se passe vraisemblablement au début du règne de Boa Koassi II (1910-1942).

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A- Articles

Les auteurs sont priés d’établir leurs références de la manière suivante :

- initiale (s) du prénom et nom de l’auteur d’un article en capitales,

- titre de l’article en romains,

- seront imprimés en italiques sans guillemets : citations en langue étrangère, latin ou ancien français. Toutefois, les citations particulières développées seront imprimées horstexte et en caractères romains ; ou adoptera un interligne plus petit.

B- Comptes rendus

Les auteurs donneront dans l’ordre, les indications suivantes : prénom de l’auteur (en toutes lettres), nom de l’auteur (capitales), titre complet (caractères gras), édition, maison d’édition, date d’édition, nombre de volumes, format (folio - in 4°, in 8°, in 12), nombre de pages (en chiffres romains et arabes), titre de la collection (caractères italiques), tomaison au sein de la collection.

C- Résumés de thèses ou de mémoires de maîtrise

Les auteurs donneront dans l’ordre, les indications suivantes : prénom de l’auteur (en toutes lettres), nom de l’auteur (capitales), titre complet (caractères fins), date et lieu de soutenance, nombre de pages (en chiffres romains et arabes) ; les résumés ne devront pas excéder cinq (5) pages.

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