Article
Reference
Ma théologie en quelques mots de E. Jüngel
ASKANI, Hans-Christoph
Abstract
Traduction en français de Hans-Christoph de cet article de Eberhard Jüngel.
ASKANI, Hans-Christoph. Ma théologie en quelques mots de E. Jüngel. Etudes Théologiques et Religieuses , 2002, vol. 77, no. 2, p. 217-234
Available at:
http://archive-ouverte.unige.ch/unige:30398
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ÉTUDES THÉOLOGIQUES ET RELIGIEUSES 77• année-2002/2- P. 217 à 234
ETR se propose de théologies allemandes et
«
EN
Cet article d'Eberhard JüNGEL *est la
des
ad res- see a théologiens, à savoir de résumer leurs succincte- ment. Ainsi ce texte se prête à une introduction à la de ce célèbre théologien allemand.
La théologie dans chacune de ses selon l de
Jüngel, se fonde dans la foi la précède, comme l'a déjà dit Anselme de Cantorbéry : fides quaerens intellectum, la foi sa
Non seulement elle la requiert, elle l'incite et elle la fait participer à ce : à sa profondeur, à sa clarté, à son origine, à son extériorité et à sa
langagière- car la foi d'un langage, d'une richesse lan- gagière qui est le reflet de la parole divine à laquelle elle répond. Jüngel développe ce rapport entre la foi et la théologie sous plusieurs facettes qui ont un point commun : le fait que la théologie fait ressortir l'intelligibilité spécifi- que du rapport entre Dieu et les hommes.
I
Ill Ma théologie- et déjàj'hésite2• Avant même de tenter d'exposer« ma théologie » de la manière la plus succincte possible, je dois surmonter 1' embarras que suscite la juxtaposition de 1' adjectif possessif ma et du sub- stantif théologie.
*Eberhard JüNGEL, né en 1934 à Magdebourg, est professeur de théologie systématique et de philosophie de la religion à Tübingen depuis 1969.
1. NdT: Traduction de l'article « "Meine Theologie"- kurz gefasst », publié pour la pre- mière fois in J. B. BAUER (éd.), Entwüife der Theologie, Graz/Wien/Ki:iln: Styria Verlag, 1985, p. 163-179. Repris in E. JÜNGEL, Wertlose Wahrheit. Zur Identitat und Relevanz des christlichen Glaubens. Theologische Erorterungen Ill, (BEvTh 107), München: Kaiser, 1990, p. 1-15. Il nous a semblé utile d'ajouter quelques notes (précédées de Ndn avec la traduction des expres- sions latines ou grecques (parfois dans le texte même, signalée alors par des crochets), l'indica- tion de certaines références et des explications là où la traduction s'avère spécialement délicate.
2. NdT: Allusion à Goethe, Faust I, ligne 1225.
EBERHARD JÜNGEL ETR de ce discours par Et cela à deux s'agit de au fond, être autre
"'''v•·v"'''"' ? Son discours sur Dieu
ne contrecarrera-t-il inévitablement pas le discours de Dieu ? « Dieu bien de Dieu ... 4 »Dans la formulation« ma théologie» semble s'exprimer une surestimation immodérée du rôle du théologien et - pire encore - une sous-estimation totalement inconvenante de ce qu'est réellement la ,H,Ml'V"''"
Si la tournure « ma théologie » doit néanmoins faire sens, il est nécessaire d'en exposer le sens
Ma privée ? Certes pas. La théolo-
gie a une dimension donc être exercée
comme un passe-temps. Le discours sur Dieu nous concerne tous ou ne concerne personne. Il nous concerne absolument ou pas du tout. Il concerne la totalité ou il est vide de sens. Il ne donc être ni une affaire privée, ni une propriété privée.« La doctrine ne m'appartient pas5 » !
La théologie de formuler un discours vrai sur Dieu. On ne pas honorer Dieu sans rendre honneur à la vérité. Concernant il n'est pas possible de la vérité. Elle n'est une possession ni ni col- lective. On ne nullement l'avoir. on a affaire à c'est parce
nous saisit: nous appartenons pour ainsi dire à son royaume (Jn 16/13).
Je ne peux être théologien sans avoir été saisi par la vérité, qu'il s'agit de pen- ser et d'épeler. Si j'ai une théologie, c'est alors au sens d'un talent qui nous a été confié (Mt 25115) et que chacun est appelé à faire fructifier le mieux possi- ble. C'est là sans doute ce que les Pères voulaient dire lorsqu'ils désignaient la théologie d'habitus theosdotos6.
/2/ Ma théologie- comme expression de l'miginalité d'un chrétien? Cela non plus ne devrait guère être compatible avec l'essence de la vérité théolo- gique. La vérité du discours sur Dieu a certes toujours quelque chose d'original: elle est originaire et, à cause de cela même, tous les jours fraîche
3. NdT: <<Theologie ist Rede von Gatt», littéralement: <<La théologie est un discours de Dieu >>, traduction qui ne serait pas ici appropriée. Jüngel explicite sa pensée en renvoyant à Pascal : << Dieu parle bien de Dieu >>. La théologie en tant que discours sur Dieu reflète donc et est à la merci du fait que Dieu lui-même parle de Dieu"
4. Blaise PASCAL, Pensées et opuscules, éd. par L. Brunschvicg, 1946, 700 (Pensées no 799) =Œuvres complètes, éd. par J. Chevalier, Paris: Gallimard/Pléiade, 1969, p. 1317 (no 743) [NdT =nouvelle édition des Œuvres complètes par Michelle Guern, ibid., vol. II, 2000,p" 647,n" 285).
5. Martin LUTHER, Eine treue Verwahrung zu allen Christen ... 1522, WA 8, 685,6 [NdT:
traduction française par Michel Weyer, <<Sincère admonestation à tous les chrétiens .. " »,in:
LUTHER, Œuvres I, Paris: Gallimard/Pléiade, 1999, p. 1141].
6" NdT: <<Une disposition d'esprit donnée par Dieu>>, formule utilisée dans la scolastique luthérienne, en particulier dans la Theologia didactico-polemica ... de J. A. Quenstedt (1685).
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200212 « MA THÉOLOGIE " - EN QUELQUES MOTS
et nouvelle 7• Malheur à la rend triviale ! celui est à de cette vérité devrait avoir d'autres soucis que celui d'être
•u•"" u'"'"u"'· autant que faire se original. Vouloir être est de toute façon une contradiction dans les termes, qui ne prospère que subjec- tivité sans caractère cherche à se faire valoir au de la substance. La manie de certains théologiens modernes de vouloir se mettre en avant - récemment en lorgnant vers les médias ! - croît à proportion de la de substance théolo- gique. Une théologie qui n'aurait d'intérêt que parce qu'elle serait celle que j'enseigne, moi- ou mon collègue-, resterait bien éloignée de l'exigence de vérité qui caractérise le discours sur Dieu. La formulation « ma ... ~,v•·v"'''v
très non pas tant parce manque de
n'est pas assez immodeste, c'est-à-dire de la démarche.
Ma théologie- comme expression d'une responsabilité personnelle pour un discours adéquat et actuel sur Dieu : cette formulation une cation positive. Dans ce sens, elle est même indispensable. Car, sous le terme de théologie, nous comprenons plus précisément le discours humain sur Dieu, dans lequel Dieu est pensé et exprimé d'une manière responsable. Ce projet ne certes se réaliser dans une splendid isolation8. Dans le contexte du christianisme, la théologie est une tâche imposée à tous les croyants, dont on ne peut s'acquitter que sous la forme d'un encouragement mutuel dans l'effort de compréhension de la vérité de la foi. Un encouragement mutuel implique aussi une critique mutuelle. Le travail théologique est l'association pour une telle réciprocité au service d'une intelligence9 grandissante des croyants dans la vérité de la foi et les uns avec les autres. Là où est évoqué Dieu comme notre Père, la responsabilité humaine concernant le discours sur Dieu ne peut être assumée dans un état d'esprit borné et individualiste. La théologie est un événement communautaire. Elle est un discours ecclésial.
C'est précisément ainsi qu'elle est bien en même temps une expression de ma contribution personnelle à la volonté et à la capacité de comprendre de tous les croyants.
Même une responsabilité assumée collectivement ne cesse pas d'être la responsabilité de chaque individu. Le moi humain n'est pas effacé dans son effort pour parler d'une manière responsable de Dieu : ni par Dieu qui vient au langage- dans des mots humains -, ni par la communauté des croyants à la recherche d'un langage qui leur soit commun. La communia sanctorum ne porte pas d'uniforme. Sa pensée et son langage reflètent bien plutôt, à mesure
7. NdT: Allusion à un cantique allemand:<< Ali Morgen ist ganzfrisch und neuf des Herren Gnad und grojJe Treu ... ""
8. NdT: En anglais dans le texte.
9. NdT: <<Intelligence>> est compris ici au sens de compréhension et d'accointance. Le mot traduit imparfaitement 1' allemand Einverstiindnis"
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EBERHARD JÜNGEL ETR que progresse son intelligence 10 , la richesse de son ~ujet .. E~ tous les ca~, les théologiens, en tant qu'« administrateurs de la grace s1 dtverse de Dteu » (1 p 4/10), sont des ennemis déclarés de la grisaille pseudo-orthodoxe: Ch~
que /3/ théologien est personnellement saisi par la vérité, à_ laquelle tl ?mt répondre par sa pensée, par son discours ~t évidemm~nt_ au~s~ par so~ act10~.
Dans cette mesure, la théologie porte touJours les trruts mdtvtduels d une v1e particulière. Elle est partiellement une sorte _de_ bi~graphie théologique.
D'ailleurs si la vérité est vécue comme une hberatwn, comme le promet Jn 8/32, c~tte expérience toute personnelle et inimitable ne peut qu'influer sur la totalité du travail théologique. Au courage de se servir de son propre enten- dement 11 correspond, dans la théologie, la liberté d'y intégrer ses propres expériences de la vérité libératrice : moins sa~s d~ute s_ous~ la form~ d'u~e affirmation personnelle que dans la manière dontje fats mm-meme la theologte.
Dans ce sens on peut affirmer avec Schleiermacher qu'il« convient que toute dogmatique protestante[ ... ] contienne un caractère original et personnel12 ».
Ainsi comprise, la tentative d'exposer« ma théologie» ne sera alors- du moins pas de prime abord - une entreprise vouée à l'échec. Je le fais dan,s ce qui suit sous la forme de confessiones théologiques, sans ~ême ?enser .a un exposé complet. J'ajoute ici par précaution : que le lecteur btenvelllant s abs- tienne de toute comparaison.
II
1. Je crois, c'est pourquoi je parle13• Non pas de moi et de ma foi-s~ ~e n'est dans la mesure où les deux en font partie. Je crois, c'est pourqum Je parle du Dieu en qui je crois, et de sa vérité libératrice. Je crois, c'est pour~
quoi je parle du Dieu qui est venu en tant qu'homme dans le _monde ~t qm s'est révélé comme Dieu pour notre salut dans la personne de Jesus Christ. Je crois, c'est pourquoi je parle de Jésus Christ comme de la vérité de Dieu, qui rend libre. Un tel discours sur Dieu, assumé intellectuellement, s'appelle la
0 d 1 f "14
théologie. Pour le dire avec Ernst Fuchs, elle est« grammarre e a 01 ».
La foi vit de l'unité originaire, en Dieu, de la vérité et de la liberté. Cela la distingue de toute capacité humaine, de tout savoir et de sa vérité comme de
1 O. NdT: Einverstdndnis - cf note précédente.
11. NdT: Expression extraite de la définition kantienne de 1 'Aujkldrung : << le courage _de s;
servir de son propre entendement». Cf Réponse à la question :_Qu'est-ce que les Lumzeres.
Emmanuel KANT, Œuvres philosophiques Il, Pans : Gallnnard/Pleiade 1985, P:209-217, p. 209.
12. Friedrich SCHLEIERMACHER, Der christliche Glaube, n~ch den Grundsatzen der
7evange- lischen Kirche im Zusammenhange dargestellt (1830), vol. I, ed. par M. Redeker, 1960 , p. 142 (§ 25).
13. NdT: Allusion à 2 Co 4/13 (Ps 116/10) explicitée plus bas. . 3 14. NdT: << Sprachlehre des Glaubens >>.Cf E. FUCHS, Hermeneutik, Bad Cannstatt 1963 , p. m.
2002/2 << MA THÉOLOGIE>>- EN QUELQUES MOTS
tout agir et de sa liberté. C'est pourquoi la foi dont la théologie doit rendre compte n'est subordonnée ni à la métaphysique ou à son héritage dans les
« critiques de la connaissance », ni à la morale. Par la foi, l'homme parvient à une intégrité15 de son être qu'il ne peut nullement acquérir par lui-même- ni par sa connaissance ni par son action. Il n'est redevable de cette intégrité qu'à sa rencontre avec l'unité originaire de la vérité et de la liberté en Dieu, rencon- tre qui lui restitue son intégrité. En croyant, l'homme trouve l'intégrité non seulement pour lui-même, mais l'intégrité comme« présence immédiate de /4/
tout l'être non-divisé16 ».La Bible nomme cette intégrité shalom, la distinguant ainsi d'une conception totalitaire qui se caractérise dans le fait qu'il y a en elle un élément qui contraint les autres éléments et l'emporte sur eux. À l'encontre de ce pars pro toto totalitaire, la foi parle d'une unité qui donne cette intégrité et qui, en tant qu'unité originaire de la vérité et de la liberté, n'est rien d'autre que l'amour: c'est comme amour que Dieu s'est lui-même fait connaître.
Par voie de conséquence, la foi ne se satisfait d'aucune vérité qui ne libère pas. Elle sait bien qu'il existe« des vérités » qui font obstacle à la liberté. Elle sait également qu'il y a « des libertés » qui font violence à la vérité. Mais la foi se différencie aussi fondamentalement des vérités du savoir et des libertés du faire lorsque celles-ci vont main dans la main, ou du moins se cherchent, ou, en se cherchant, vont l'une vers l'autre. Car la foi ne cherche pas, elle trouve. Elle vit de l'amour trouvé, dont elle cherche à comprendre la vérité libératrice, et à la comprendre de mieux en mieux. De même qu'un découvreur est heureux uniquement par la découverte qu'il fait, ainsi la foi devient la foi uniquement par l'amour, qui est Dieu. Il est essentiel à l'amour, qui est Dieu, de se laisser découvrir. Dieu est le sujet premier de sa décou- verte, dans la mesure où ses étincelles, comme étincelles de l'Esprit de Dieu, jaillissent sur un sujet humain et provoquent la foi comme découverte de Dieu. Par le Saint-Esprit, Dieu arrive à l'homme d'une manière telle que ce dernier arrive à la foi. En trouvant Dieu, la foi se trouve elle-même. En décou- vrant Dieu, l'homme se découvre aussi en tant que croyant. En croyant, l'homme fait une expérience incomparable, qui interrompt de façon radicale 1' enchaînement des expériences dans ce monde, tout en s'y inscrivant néanmoins : une expérience de Dieu, qui en tant que telle est « une expérience avec l'expérience» et qui ne peut en aucun cas être passé sous silence. Je crois, c'est pourquoi je parle.
Cette formulation de l'Ancien Testament (Ps 116/10), que l'apôtre Paul reprend à son compte (2 Co 4/13), énonce cette expérience subjuguante de la
15. NdT: <<Intégrité» traduit l'allemand Ganzheit que Jüngellui-même rapproche de l'hébreu shalom (paix, bon état, intégrité).
16. H. STEFFENS, Von der falschen Theologie und dem wahren Glauben, cité d'après F. SCHLEIERMACHER, Der christliche Glaube I, p. 17 (§ 3, 2). [NdT: En allemand : << unmittel- bare Gegenwart des ganzen ungeteilten Daseins »].
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EBERHARD JÜNGEL ETR
vérité libératrice17 d'où surgit la théologie chrétienne et qui la concerne au plus haut point. La théologie est discours sur Dieu, le Seigneur. Mais la nécessité de parler du Seigneur, à la différence d'une contrainte violente, qui asservit, est la force contraignante de la vérité qui libère. Le règne de Dieu libère. Car il est le règne de la liberté qui libère des mensonges de la vie dans lesquels l'homme s'enferre et enferme les autres. Il libère du péché par lequel l'homme se met lui-même sous tutelle et s'enchaîne. Il libère pour une vie en correspondance18 avec Dieu dans le royaume de Dieu qui vient: un royaume de liberté qui projette déjà maintenant sa lumière. La théologie ne peut donc être rien d'autre /5/ qu'un discours dont il est rendu compte dans une réflexion cohérente sur le Dieu qui, par sa vérité même, libère : une théologie de la libération.
2. Je crois, c'est pourquoi j'écoute. La foi vient de la parole dans laquelle Dieu advient au langage (Rm 1 0/17). C'est une parole qui vient pour le bien de l'homme et du monde, et par laquelle Dieu exprime ce qu'il est et ce qu'il promet: l'évangile. Celui qui croit connaît Dieu à l'instar de celui qui, dans l'évangile, exprime son être et en même temps s'engage dans une relation, de sorte que le sens du mot« Dieu» est déformé et même perdu s'il n'est pas défini par l'évangile. De même, comme parole de la loi,« Dieu» n'a de pertinence que si cette signification est qualifiée par l'évangile. Dans l'évangile, Dieu advient au langage comme celui qui est venu au monde dans la personne de l'homme Jésus, pour définir sa vraie divinité dans l'union avec cet homme juif qui perd sa vie sur la croix après une activité publique brève mais inoubliable. Dans l'évangile, Dieu advient au langage comme celui qui est d'éternité en éternité.
Notons bien: Dieu advient lui-même au langage. Il prend lui-même la parole. Oui, le langage interpellant appartient de toute éternité à son être même. Nul homme ne peut commencer à parler de sa propre initiative. Dieu, lui, parle de sa propre initiative. Sa parole est à la fois expression originaire de son être et interpellation originaire, et, dans l'unité des deux, une parole qui crée à partir du néant. La foi entend cette parole. Elle se sait créée par elle. Et elle revient sans cesse de nouveau à cette parole qui l'a créée. Je crois, c'est pourquoi j'écoute le Dieu qui parle.
La foi écoute Dieu lui-même. Non des idées humaines sur Dieu, non des représentations, qu'évidemment les croyants eux-mêmes, comme tous les autres, se font sur Dieu, mais uniquement Dieu lui-même. Car la foi est la
17. NdT: Dans ce paragraphe, Jüngel fait allusion au développement paulinien en 1 Co 91 16-18.
18. NdT: Le terme de<< correspondance>> (Entsprechung) est un terme clé de la théologie de Jüngel. Ainsi est-il entré dans le titre de l'un de ses articles, « Der Gott entsprechende Mensch >>, et de l'un de ses livres Entsprechungen: Gatt - Wahrheit- Mensch. Theologische Erorterungen, (BEvTh 88), München :Kaiser, 1986.
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certitude a~dacieuse d'avoir connu Dieu lui-même: ce Dieu qui est venu au monde, qm es~ deven~ homme, ce Dieu qui advient au langage. Saisi par le feu de son Samt Espnt- ne serait-ce que par une étincelle de ce feu- le croyant est lui-même tout feu tout flamme pour la vérité qu'il a perçue. '
. Un fe~ dange~eux ! Se laisser embraser par ce feu paraît une folie au monde
q~t est preoccupe par sa propre sécurité - de même que la parole concernant le
Dte~ venu c.omme ?omm~ dans le monde pour y subir la mort paraît une folie à la ratso? qm est preoccupee par sa propre habileté (1 Co 1118). La foi se donne toutefois la liberté d'écouter cette parole. Liberté de bouffon? Soit ! Les bouf- fons sont parfois les seuls à oser dire une vérité qui dérange. Cela vaut aussi P?ur les« bouffons à cause du Christ>>' (1 Co 4110). C'est pourquoi la théolo- gte,. dans la m~sure où elle est thé<:logie de la parole de Dieu, se verra toujours atn:buer un rol~ de bouffon : le role de bouffon au sein des Facultés dans la matson de la sctence. Pourtant, si elle sert la vérité, la théologie n'éprouvera pas de honte à jouer ce rôle.
16/ La foi, il est vrai, ne peut entendre Dieu lui-même que si elle entend
d~s p~oles hu~aines. Dieu advient humainement au langage. Il se choisit des temoms humams dans les paroles desquels l'Esprit de Dieu ne s'exprime sou-
ve~t ~ue ~e façon t~o~ h~maine. La foi reconnaît toutes ces paroles humaines qm temOignent ongmatrement de l'histoire de la venue de Dieu dans le monde COfl!me des paroles originaires de la foi ; elle les rassemble comme text.es de l'_Ec~ture Sai31te pour écouter la vérité qu'ils ont à dire. La théologie est mterpretatwn de l'Ecriture Sainte.
, 3. Je croi_s~ c'est P?urquoi je m'étonne. Et comment ! En croyant, l homme expenmente Dteu comme son mystère inépuisable et celui de toutes choses, coi?me celui qui étonne par excellence, et qui pourtant se comprend --:- o~ devratt s~ comprendre - comme une évidence. Comme un événement ermnemmen; sm~ulier, et qui, pourtant, est d'une insurpassable universalité.
~?mme un etre eternel et pourtant comme un être en plein devenir. Comme l e?"e le plus concret, et cependant, en tant que tel, comme le concretissimum unzversale [l'universelle plus concret]. Comme le Père céleste qui se révèle sur la terre dans l'homme frère. En croyant, l'homme perçoit le Dieu qui est venu au monde en tant qu'homme - homme crucifié et ressuscité des morts - comme l'~tre le. plus émi~e~ent ~elationnel qui soit, puisqu'en lui s'opère, comme Pere, Ftls et Espnt, a la f01s une distinction entre chacune des trois
~e~so?~es, et une relation de l'une vers l'autre dans une communion d'alté-
n~e rectproqu~. En ~royant, l'homme expérimente le mystère du Dieu trini- taire, de ce Dteu qm en effet endure lui-même la rupture fondamentale que provoque la mort. Et cela afin d'être, dans l'unité de la vie et de la mort- au
profi~ de ,la v~e -,l'être de l'amour éminemment relationnel. Dans l'intense relatwn a sot au sein de la trinité, c'est le mystère d'un désintérêt de soi 223
EBERHARDJÜNGEL ETR encore plus grand. Dans la foi au Dieu trinitaire s'ouvre la de la parole de la croix. Je crois, c'est pourquoi m'étonne du trini- tatis comme résumé de l'évangile : Dieu, de toute éternité et donc en soi, est un Dieu pour nous.
Dieu est donc un mystère non au sens d'un mysterium logicum [mystère logique] ou d'un arcanum naturae [un secret de la nature] inconnaissable, ou encore au sens d'un secretum politicum [secret politique] qu'il faudrait taire, mais comme mysterium salutis [mystère du salut] qui se communique.
Dieu n'est pas un mystère dans le sens d'une obscurité qui se refuse à la connaissance et qui se retire à la compréhension, mais au contraire un mystère dans ce sens est plénitude de lumière : l'être surabondant du Père, du Fils et du Saint-Esprit, qui ne se révéler que de sa propre ini- tiative. Les portes de ce mystère ne s'ouvrent que de l'intérieur. Mais lorsqu'elles s'ouvrent, alors le mystère se donne à connaître, sans pour cela cesser de rester un mystère. Le mystère ne perd pas son caractère de mys- tère quand il se communique. Tout au contraire : plus on le connaît, plus il devient mystérieux.
Dieu est ce mystère. Son être n'est pas ténèbre, mais lumière inépuisable : lumière de vie qui surmonte la mort. Si Dieu est caché, ill' est alors dans la lumière de son être propre (1 Tm 6/16). La révélation est l'entrée de cette lumière dans les ténèbres du monde- ténèbres dont le monde est responsable.
La révélation est donc la métamorphose de l'être caché de Dieu en son 17/ être à la fois caché et révélé sur la croix- en son être caché précisément, c'est- à-dire sub contrario, sous son contraire de la croix 19. C'est là que l'être éter- nel de Dieu devient identifiable, en tant qu'histoire, dans l'espace et le temps : comme histoire de la lumière qui vainc et chasse les ténèbres qui cachent l'être de Dieu. S'il ne nous est pas possible de porter nos regards sur cette lumière, nous pouvons cependant percevoir la clarté qu'elle dégage, clarté dans laquelle le mystère divin se fait connaître (1 Tm 3/16). Une telle révélation, comme parfait dévoilement de Dieu qui nous permettra non seule-
19. NdT: Jüngel fait ici allusion à la célèbre distinction de Luther entre le Deus absconditus et le Deus revelatus. Le Dieu caché (absconditus) est celui auquel l'homme n'a aucun accès.
C'est l'abîme des énigmes de notre existence auxquelles seul Dieu connaît une réponse. Pour- tant ce même Dieu est descendu du ciel inaccessible et s'est révélé en Jésus-Christ, son fils. Il est descendu jusqu'à la mort sur la croix, c'est-à-dire jusqu'à l'endroit de l'abandon le plus extrême de Dieu. C'est là que le Dieu caché s'est donné, s'est révélé à l'homme. Il s'agit cepen- dant d'une révélation<< sous le contraire>> (sub contrario): le Fils de Dieu sur la croix(!), donc pas dans la gloire, mais dans l'abîme de la croix. Aucune révélation qui ferait l'économie de l'abandon de Dieu ne saurait surmonter la dissimulation totale de Dieu. Seule la révélation sous la souffrance dernière- c'est-à-dire non plus dans la dissimulation (Verborgenheit) totale mais dans la dissimulation précise- peut offrir un Dieu derrière lequel nous n'avons plus besoin d'en chercher un autre. Ce changement d'une dissimulation totale en une dissimulation précise est justement la révélation de Dieu. C'est sur la croix que nous pouvons le trouver, c'est là qu'il se montre- pour la foi- comme Dieu pour l'homme.
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2002/2 " MA THÉOLOGIE>>- EN QUELQUES MOTS
ment de voir mais encore de marcher à la lumière de 1' être
duira que lorsque Dieu sera tout en tous, tout à sa
""'"u'"'''" et sera jugé et glorifié par elle.
L~ connaissance théologique commence par sur le mystère du Dwu se révèle dans le secret bien précis de la vie et de la mort d'un homme. Son but-à la différence de la philosophie- n'est pas mêden thauma- zein [surmonter l'étonnement], mais l'articulation compréhensible de cet éto?nement, qui augmente au fur et à mesure que la foi progresse vers une
~etlleu:e.com?réhension du mystère divin dans sa révélation. La théologie n en fimt J arnats avec 1 'étonnement.
4. . , . c'est pense. La foi donne à penser. On ne peut pas cro1re a D1eu sans penser Dieu. La foi est passionnément soucieuse de se comprendre et ainsi de comprendre Dieu. La foi est, dans son essence fides
quaerens intellectumzo. '
Qu'on parle cependant de Dieu sans réfiéchir21 , et que, par ailleurs, même le~ pensée~ ~~r D!eu q.u'élabore la rai.son humaine passent à côté de ce qu'est D1eu en.vente.- .a moms que cette rmson ne se laisse embarquer et conduire, p~r le D1eu qm VIent au monde, sur un cheminement de pensée -, cela montre b1en combien la foi est menacée par la superstition et combien il est facile de confondre Dieu avec une idole. Pour cette raison déjà, la foi ne pas de Dieu sans réfiéchir22 -en premier lieu sans considérer qui ou ce qui mérite d'être appelé Dieu en vérité.
La foi et la pensée ne sont donc nullement ennemies l'une de l'autre: elles sont reliées l'une à l'autre dans une (nécessaire) tension. Leur relation en ten- si~n ne d~vien~ inim~tié que lorsque la raison devient si déraisonnable qu'elle pr~tend ~tc.ter, a la f~1les pensées qu'elle, la foi, a à penser, ou pire, lorsque la rmson deme a la f01- et par là à Dieu même- toute dignité d'être pensés.
~ans ~e cas, la _rai~on devient un ersatz de la foi. La foi exige alors de la pen- see qu elle se reonente pour réapprendre à penser Dieu. Il est alors nécessaire de repenser la pensée elle-même.
La foi considère que la pensée occidentale, dont la théologie chrétienne est pourtant aussi redevable, s'élabore sur des voies problématiques dans la mesure où cette pensée réduit la raison à l'activité de l'entendement et à ses idéaux de rationalité : la raison aperceptrice y est sacrifiée au profit de 1' auto-
20. NdT: «La foi recherchant la compréhension>> (formulation d'Anselme de Cantorbéry).
21. NdT: En allemand: gedankenlos.
. 22. Nd~: Le mot français« réfléchir>> ne traduit que partiellement l'allemand nachdenken qm Sigmfie egalement« p~nser en suivant>> ... Ainsi peut-on dire d'une pensée, d'une idée, qu'on lasmt av~c sa propre pensee. Sur un autre plan, Jüngel parle ici non seulement d'une réflexion sur Dieu, n;ms d'une réflexicn, d'un pens~r q~i suit Dieu, qui suit la révélation de Dieu- tout en pen- sant. C est la fm qm- en pensant- smt Dieu, ou qm- en suivant Dieu- est une foi pensante.
EBERHARDJÜNGEL ETR
nomie et de l'autarcie rassurante du sujet connaissant23. Le fait de privilégier, dans 1' ontologie, le réel sur le possible et la substance sur la relation, de privi- lé gier, dans la théorie de la connaissance, la conscience24 sur les sens25, et, dans la sémantique, l'affirmation apophatique sur la vérité propositionnelle, /8/ voilà trois exemples- relevés tout récemment par Jürgen Habermas26-
qui caractérisent une raison qui se trompe au sujet de sa propre richesse. Une raison pour laquelle la richesse extérieure de l'entendement, certes couron- née de succès parce qu'elle s'accomplit triomphalement dans la technique, est plus importante que l'exploration de la complète faculté de la raison.
Dans la réduction unidimensionnelle du monde contemporain- qu'elle soit d'origine capitaliste ou socialiste-, réduction dans laquelle la pensée objec- tivante et instrumentale se doit nécessairement d'être amorale (aucune morale ne peut venir en aide au monde des objets, puisque la responsabilité qu'on exige d'elle, conçue dans le cadre de la morale traditionnelle, ne peut pas s'étendre si loin- il faudrait pour cela qu'elle s'étende bien au-delà de l'ancienne éthique du prochain), dans cette réduction donc se manifeste l'aporie dans laquelle la pensée occidentale s'est fourvoyée dans une voie qui passe à côté de l'intégrité, du shalom de la vie. C'est une pensée sans paix.
Comment dès lors cette pensée, si elle n'est pas en mesure de penser« la présence immédiate de tout l'être non-divisé», peut-elle penser Dieu? Elle ne peut penser Dieu que de telle sorte que, lorsqu'elle pense l'idée de Dieu d'une manière conséquente, elle aboutisse à l'idée de la mort de Dieu. Or c'est précisément cette idée qu'elle ne peut pas penser d'une manière consé- quente. Elle ne peut penser ensemble Dieu et la mort, comme elle ne peut penser ensemble la vie et la mort. Car elle ne peut penser le Dieu qui est amour dans l'unité de la vie et de la mort au profit de la vie. «Deus, qualem Paulus creavit, Dei negatio »27.
23. NdT: Jüngel distingue ici, dans la tradition de la philosophie allemande (surtout Kant), entre Vernunft et Verstand. Pour Je dire très simplement : Verstand (que nous traduisons par
<<entendement>>) a un sens plus restreint, plus technique que Vernunft (ici<< raison>>). L'enten- dement (Verstand) appartient à une rationalité très forte mais néanmoins limitée, plutôt fonc- tionnelle, alors que la raison (Vernunft) réfléchit à un niveau plus haut, plus réflexif. Elle réfléchit sur elle-même, sur ses limites, sur son rapport à J'entendement, etc. De plus, Jüngel est intéressé à J'étymologie du mot Vemunft qui a affaire avec vemehmen (percevoir, entendre). La Vernunft est donc une capacité non seulement directrice mais aussi réceptive, ouverte. Pour sou- ligner cet aspect très important pour la relation entre croire et penser, Jüngel dit vernehmende Vernunft, raison aperceptive.
24. NdT: en allemand : BewujJtsein.
25. NdT: en allemand: Sinnlichkeit.
26. Jürgen HABERMAS, << Untiefen der Rationalitatskritik >>, in: Die Zeit, 10 août 1984;
maintenant in: Die Neue Unübersichtlichkeit, Kleine Politische Schriften V (édition Suhrkamp NF 321), 1985, p. 132-137, p. 136.
27. Friedrich NIETZSCHE, Der Antichrist, Werke, KGA VI/3, éd. par G. Golli et M. Montinari, 1969, p. 223 (no 47). [NdT: Traduction:<< Le Dieu que Paul a créé est la négation de Dieu.>>]
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La foi qui donne à penser parvient à 1' idée de Dieu à partir du dur constat de la mort de Jésus le Christ. C'est pourquoi elle exige de penser Dieu comme celui dont la toute-puissance et la liberté créatrice sont autre chose que ce que suggère l'idée d'un pouvoir divin absolu. Comme celui dont l'éternité et l'actuosité28 sont autre chose que ce qu'exige l'axiome de l'intemporalité et de l'apathie des choses éternelles. En effet, si Dieu est amour, c'est alors l'amour qui est tout-puissant. C'est même le noyau dur de toute vraie puissance. La puissance a alors son critère de vérité en ce qu'elle est capable de souffrir, pour lui permettre de surmonter la souffrance. L'être de Dieu doit alors être pensé comme une existence qui s'expose au néant, une existence dont la richesse foncière se réalise comme un a se in nihilum eksistere29• Et la création par Dieu doit être pensée comme un acte de commencement originaire qui impli- que un acte originaire de limitation de soi (ce que la mystique juive appelait le zimzum). Le créateur qui approuve et appelle à l'être sa créature se limite lui- même par l'être de ses créatures. De même, l'idée de son omniprésence doit être /9/ repensée comme idée de sa venue qui atteint et laisse être toute créa- ture. Dans le même sens, tous les attributs divins de la tradition dogmatique sont à examiner de manière critique et doivent être, si nécessaire, repensés.
Dieu ne peut alors plus être pensé comme nécessaire, selon les catégories du monde. Et la contingence ne peut plus être pensée comme purement acces- soire. Dieu est plus que nécessaire - comme toute vraie liberté, qui est le contraire de l'arbitraire. Dieu est à penser à partir de l'événement de son advenue: comme un être qui est à-venir, et qui est déjà, dans son être même, l'histoire éternelle de la venue de Dieu à lui-même comme Père, Fils et Saint- Esprit dans toute la richesse de ces relations. La théologie ré-fléchit la venue de Dieu. La théologie est la « suivance30 » de la pensée qui naît de la foi.
La théologie, en tant que connaissance qui réfléchit sur l'advenue de Dieu, conquiert sa méthode lorsqu'elle suit dans sa pensée le mouvement du Dieu qui vient au monde. Elle doit différencier Dieu et le monde aussi rigoureuse- ment que possible, en reliant Dieu au monde aussi étroitement que possible.
Car Dieu se différencie du monde lorsqu'il se communique à lui. Ses attributs ne sont pas des incommunicabilia, mais des attributs communicables. Ce qui entraîne une différenciation concrète entre Dieu et le monde n'est ni une dif- férence métaphysique entre le monde et un Dieu qui lui est toujours supérieur, ni un deus semper maior [un Dieu toujours plus grand], mais la distinction sotériologique entre le monde et un Dieu qui vient au monde dans une proxi- mité indépassable- « Rien n'est si petit que Dieu ne soit encore plus petit.
28. NdT: Dans la terminologie scolastique : la réalisation de J'être de Dieu.
29. NdT: C'est-à-dire<< sortir de soi pour s'exposer au néant>>.
. 30. Nd~: Nous utilisons le néologisme<< suivance >>pour exprimer l'action par laquelle les
dJ~cJples smvent leur maître. L'allemand a Nachfolge, terme d'ailleurs préparé dans la phrase precedente par le verbe 1;achdenken CjUe nous traduisons par<< ré-fléchir>> mais dont nous avons dit à la note 22 qu'il implique aussi le sens de suivre une pensée.
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EBERHARD JÜNGEL ETR Rien n'est si court que Dieu ne soit encore plus court31 ».C'est pourquoi la méthode qui permet un discours sur Dieu - qui correspond adéquatement à ce qu'est Dieu- est celle de l'analogie de l'avent.
Au Dieu qui est amour - dans cette communion trinitaire que nous avons définie comme une relation d'altérité réciproque qui, quelque forte que soit cette relation à soi, laisse pourtant place à un désintérêt de soi plus fort encore - correspond l'analogie qui énonce, dans le rapport entre Dieu et le monde, une relation de dissemblance qui, si forte soit-elle, laisse place à une ressemblance plus forte encore: Dieu s'approche davantage du monde que ce dernier n'est en mesure de s'approcher de lui-même. Par la puissance de son Esprit, Dieu s'approche plus du sujet humain que celui-ci n'est en mesure de s'approcher de lui-même.
Cette analogie de l'avent, qui dirige méthodiquement la pensée de Dieu et le discours sur Dieu, est orientée au premier chef sur le caractère interpellatif et narratif du langage- et seulement en second sur son caractère nominatif; c'est un langage qui est interpellatif en ce sens qu'il s'effectue comme un metaphe- rein de sens aussi d~cidé que précis. La notion constate, mais la métaphore transpose ce qui veut être dit en un mouvement interpellant. La vérité du lan- gage de la foi, parce que son langage est un langage interpellant, est une vérité métaphorique. En tant que tel il n'est pas moins un langage au sens propre que le langage univoque de la notion. Le discours sur Dieu est un discours interpel- latif, /10/ où il ne parle pas au sens propre de Dieu. C'est pourquoi penser Dieu signifie articuler le discours sur Dieu de telle sorte qu'il nous concerne incondi- tionnellement, en nous interpellant tout à la fois sur Dieu et sur nous-mêmes.
Interpellée tout à la fois sur Dieu et sur elle-même, la foi acquiert une nou- velle compréhension d'elle-même et, par là-même, de son« monde» et de ce qu'elle nommait jusqu'à présent Dieu- si elle le faisait. Penser Dieu lui- même est alors un événement qui révolutionne la relation de l'homme à Dieu, au monde et à lui-même, «une révolution de la façon de penser32 »qui, il est vrai, exige non seulement de s'effectuer par des réflexions, mais également en paroles et en actes. Celui auquel la foi donne à penser se sait impérativement dans l'obligation d'agir.
5. Je crois, c'est pourquoi je distingue. La foi est un acte de distinction originaire.
De même que Dieu a créé, par un acte de distinction originaire, un être autre que lui-même, un être créé, et qu'à l'intérieur de cet être créé il a créé
31. M. LUTHER, Vom Abendmahl Christi. Bekenntnis. 1528, WA 26, p. 339,39s. [NdT: «De
la Cène du Christ- Confession>>, in : Œuvres, t. VI, Genève : Labor et Fides, 1964, p. 66].
32. E. KANT, Kritik der reinen Vemunft, Bd Xl, Akademie-Textausgabe Ill, 1911, 9. [NdT:
Critique de la raison pure, in : Œuvres philosophiques I, Paris : Gallimard/Pléiade 1980, p. 736].
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d'autres distinctions bienfaisantes - entre ciel et terre, jour et nuit, eau et terre, homme et femme, etc -, de même la foi qui se confie en Dieu se sait tenue à une distinction originaire. Elle distingue avant tout entre Dieu et le monde, entre le créateur et la créature, afin de pouvoir mettre en valeur la juste relation d'une indépassable proximité entre l'un et l'autre.
Celui qui croit a trouvé l'origine et le but de son être, le fondement qui porte son existence en Dieu, et uniquement en Dieu. Il se sait éternellement protégé 33 dans son amour créateur, et uniquement dans cet amour. Il se sait justifié par la grâce de Dieu, et uniquement par elle. Il connaît Jésus Christ comme le chemin, la vérité et la vie 34, lui seul. Quand il en va de la vérité de sa compréhension sur Dieu et de son salut, il écoute l'Écriture Sainte, et elle seule. Le croyant connaît la foi et seulement la foi comme passivité créa- trice dans laquelle le pouvoir-prendre est plus bienfaisant que le pouvoir- donner35. Mais qui dit« uniquement» et « seulement» est déjà en train de distinguer d'une manière originaire ce qui ne peut être en aucun cas mêlé. Il connaît le péché comme la présomption de l'homme de vouloir être comme Dieu, et il connaît la contrainte pernicieuse du péché de devoir vouloir être comme Dieu. Celui qui croit sait que Dieu est devenu homme, pour distin- guer d'une manière bienfaisante et définitive l'un de l'autre:« Nous devons être hommes et non Dieu. C'est la summa36 ». Qui croit existe dans la diffé- rence. Ainsi maintient-il la richesse des relations de la vie. Celui qui distin- gue a plus de la vie.
La foi différencie aussi dans son regard sur Dieu lui-même, qu'elle connaît comme celui qui parle de sa propre initiative. La foi distingue entre /lilla parole par laquelle Dieu nous réclame et la parole par laquelle Dieu se donne à nous. Il distingue entre la loi et 1' évangile. Il distingue entre un usage adé- quat de la loi en correspondance avec 1' évangile et un usage légaliste de la loi qui est en fait un abusus theologicus legis [abus théologique de la loi]. Il dis- tingue entre l'exigence bénéfique de la loi qui consacre à Dieu l'homme que Dieu a rendu libre et l'exigence malfaisante de la loi qui réduit l'homme à n'être que la somme de ses propres œuvres. Quiconque croit différencie entre la personne et l'œuvre, et reconnaît l'humanité de l'homme dans la personne approuvée par Dieu sans les œuvres de la loi, c'est-à-dire avant toute
«réalisation de soi-même». Qui croit différencie entre les valeurs de l'agir et la dignité de l'homme. En revanche, celui qui assujettit la personne à la caté- gorie des valeurs - ce qui implique valorisations et dévalorisations - et qui pense, en conséquence, devoir atteindre à l'humanité de l'homme par une
33. NdT: En allemand : geborgen.
34. NdT: Jn 14/6.
35. NdT: Inversion de la parole de Jésus (agraphon) en Ac 20/35: <<Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir>>.
36. M. LUTHER, WA. B 5, 415,45.
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EBERHARDJÜNGEL ETR autovalorisation sous la fonne de réalisation de soi aliène en fait l'homme de son humanité. Il méconnaît la différence entre l'homme et Dieu. La foi, au contraire, est un processus continuel de différentiation. Elle une cri- tique persévérante de la confusion entre la créature et son créateur, confusion qui produit des idoles et entraîne des mélanges au sein de la création elle- même en confondant ce qui a été distingué par Dieu pour le bien de l'homme et du monde. La pensée qui découle de la foi est par conséquent une pensée différenciatrice. Elle est originairement une pensée éminemment critique 37.
Cette pensée est aussi critique dans ce sens, aujourd'hui largement inusité, qu'elle met en valeur le mieux non comme l'ennemi, mais comme l'intensifi- cation du bien. Elle valorise ainsi, dans le le bien a été renforcé.
Au lieu de déprécier le bien à cause du mieux, la pensée réellement critique examine ce qui a été considéré comme bien dans le passé, quand ce bien est remis en question, pour voir si sa qualité bonne ne continue pas à subsister. La critique irrespectueuse de la tradition lui est aussi étrangère que le respect sans critique.
De même, la révélation de Dieu n'est réellement comprise comme remise en question fondamentale (krisis) de toutes les « évidences »naturelles et his- toriques - et dans cette mesure justement comme « révolution de la façon de penser»- que lorsqu'est compris que, de l'expérience correspondante de la crise, dans laquelle tout perd soudain son caractère d'évidence, résulte une différentiation entre ce qui est en effet devenu obsolète et ce qui a résisté par une sorte d'évidence à l'épreuve ôs dia puros38 . Dans le cadre d'une hermé- neutique critique de l'évidence, la phrase de Thomas d'Aquin acquiert une pertinence: gratia non tollit, sed perficit naturam [la grâce n'abolit pas mais conduit la nature à son achèvement]39 . C'est précisément en différenciant aussi rigoureusement que possible 112/ que la théologie, à partir de la révélation de Dieu, retourne aux phénomènes du monde, revient de la grâce à la nature. C'est en rendant au Père dans le ciel la gloire qui lui est due qu'elle reste fidèle à la terre. C'est précisément comme théologie de la révélation qu'elle plaide pour une théologie beaucoup plus naturelle que ne peut le faire la soi-disant théologie naturelle. La pensée théologie concerne le «sauvetage des phénomènes4o ».
37. NdT: Jüngel fait allusion à l'étymologie du mot« critique» qui vient du grec krinein ( « distinguer, différencier, juger >> ).
38. NdT: Allusion à 1 Co 3/15: <<Si l'œuvre de quelqu'un est consumée, il en subira la perte; pour lui il sera sauvé, mais comme au travers du feu.>>
39. Cf THOMAS D'AQUIN, Somme théologique I, q. 1 a. 8 ad 2 ; cf 0. H. PESCH, Theologie der Rechtfertigung bei Martin Luther und Thomas von Aquin. Versuch eines systematisch- theologischen Dialogs, (WSAMA. T 4), 1969, p. 409 et 519ss.
40. NdT: Cf ARISTOTE, De part. anim. 639b 7-10; 640a 14; De gen. anim. 760b 31-33;
De caelo 293a 25-30.
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2002/2 " MA THÉOLOGIE >>-EN QUELQUES MOTS
6, La foi se nécessairement sur
car elle se sait fondée sur une histoire en elle l'avenir. Celui qui croit a la certitude d'un avenir dont l'issue ultime- englobe et dépasse l'avenir décisif de l'histoire du monde et l'histoire de chaque vie individuelle est déjà décidée dans la croix et la résurrection de Jésus Christ. L'espérance du croyant repose sur un fondement. Il espère en sa propre résurrection d'entre les morts et en une vie éternelle en communion avec Dieu.
L'espérance n'est donc pas, pour la foi, un vague espoir auquel on s'accrocherait parce qu'une vie misérable ne serait, sans lui, guère ou plus du tout supportable. L'espérance est une espérance en Dieu et en son royaume qui vient; elle est donc fondée sur la certitude de la foi. C'est la révélation qui a eu lieu- mais sous le mode d'une Verborgenheit4l bien précise qui promet et garantit son propre surpassement par le Seigneur, ce
de nouveau, et alors en gloire, viendra et se manifestera au monde et à tout homme sans médiation. C'est pourquoi le croyant met son espoir dans
«le Jour du Seigneur» n'étant plus limité par aucune mettra tout en plein jour, parce qu'en ce Jour le Sauveur du monde replacera toute chose à sa lumière et ainsi à sa juste lumière. Je crois, c'est pourquoi j'espère fer- mement que l'histoire du monde ne sera pas le tribunal du monde42 - devant lequel les assassins triompheraient à coup sûr de leurs victimes -, mais que Jésus Christ viendra pour juger les vivants et les morts, qu'il se révélera donc de nouveau, dans son jugement même, comme le Sauveur qui appelle par son nom le péché et libère ainsi le pécheur.
L'espérance en lui est aussi l'espérance dans le royaume qui vient avec lui, royaume dans lequel le Dieu libérateur et l'homme libéré se réjouiront ensemble d'une liberté inaltérable. Celui qui croit espère dans ce royaume dans lequel la paix et la justice s'embrasseront (Ps 85/11). Pour l'espérance chrétienne, le royaume de Dieu qui vient n'a rien d'une abstraction43. Le rappel de la communion des croyants avec Dieu et entre eux dans la personne de Jésus Christ ouvre des perspectives qui rendent concret l'objet de l'espé- rance, sans toutefois figer l'essentiel de cette représentation eschatologique en idées imaginaires. C'est dans cette espérance que l'esthétique a sa place dans la théologie. La négligence presque complète de l'esthétique dans la théologie actuelle laisse deviner que la théologie de l'espérance n'est pas aujourd'hui au meilleur de sa fonne.
/13/ 7. crois, c'est pourquoi j'agis. Le croyant puise aussi, dans son espérance du royaume qui vient, une espérance pour l'avenir du monde
41. NdT: Sur ce terme, voir ci-dessus lan. 19 concernant le Dieu caché et révélé.
42. NdT: Allusion à une formulation de G. W. F. Hegel qui présente l'histoire du monde (Weltgeschichte) comme tribunal du monde (Weltgericht).
43. NdT: En allemand: il n'est pas unanschaulich.
EBERHARDJÜNGEL ETR avenir que nous, les avons à est en effet le motif de toute action. La concrétude de l'espérance dans le royaume de Dieu engage cette espérance à s'inscrire dans un certain d'action. Car, dans la perspective de l'attente du royaume, royaume de liberté, de paix, de justice et d'amour, celui qui espère prend conscience, dans les conditions du monde présent, de ce doit faire et laisser. Comme buts de son activité humaine, il espère pouvoir rendre transparentes à la raison humaine sur terre des paraboles du royaume de Dieu, même si celles-ci en sont éloignées - voire de pâles reflets. Et il est décidé à la réalisation de ces buts autant que faire se peut.
Il faut ici distinguer clairement entre l'univocité du politeuma céleste44 dans laquelle règne l'amour qui rend la vie univoque et l'ambivalence de tout ce qui est terrestre, et donc aussi l'ambivalence de ce qui appartient à l'action politique. L'amour ne règne pas encore sur terre. Mais l'amour peut modérer les puissances régnantes et, par là, rendre plus supportables les ambivalences et les ambiguïtés de la vie. L'ambivalence, dont l'acteur politique n'a pas besoin d'avoir honte, sinon être abolie, du moins être atténuée par un rapprochement de ce règne de l'amour qui rend univoque. L'ambivalence peut devenir une ambiguïté qui tend vers l'univocité.
Celui qui espère ne réclamera donc rien d'impossible parce qu'il se sait obligé de faire la différence entre l'action de Dieu et l'action de l'homme.
Mais la théologie de l'espérance s'accompagne d'un sens éthique en politi- que, qui impose au croyant de faire tout son possible pour réaliser ce qui est possible. J'agis parce que, en tant que croyant, j'ai une raison d'espérer.
8. Je crois, c'est pourquoi je suis-à savoir une nouvelle créature et, en tant que telle, une personne appelée à représenter l'être de Jésus Chris,t dans la communion des saints, une personne qui existe comme membre de l'Eglise de Jésus Christ. Celui qui croit se sait appelé à représenter le fondement de sa foi devant le monde par une vie en correspondance avec Dieu. Il rend ainsi témoi- gnage au monde du fondement qui le porte lui aussi, et il annonce à ce monde d'où il vient et où il va. Le fondement de la foi est le fondement de tout être:
le Dieu tri-unitaire qui se révèle en Jésus Christ comme communion d'altérité réciproque. Une telle existence ne se laisse donc représenter que communau- tairement.
C'est pourquoi la foi est un événement éminemment social. Celui qui croit existe dans une communauté de croyants qui trouve son expression la plus profonde dans la communion avec Christ à sa table. C'est là que la commu- nion trinitaire d'altérité réciproque trouve sa correspondance terrestre la plus impressionnante.
44. NdT: La<< cité céleste », dont parle Ph 3/20.
2002/2 « MA THÉOLOGIE>>- EN QUELQUES MOTS
d'autres communautés humaines par le fait et est sainte précisément en ceci a conscience de vivre de ce Ainsi représente-t-elle Dieu comme celui pardonne les péchés, en faisant l'homme à sa sainteté. Ainsi Dieu /14/ comme celui libère l'homme de l'esclavage et de la dépendance dont il s'est rendu coupable, en le faisant à sa liberté. Ainsi représente-t-elle aussi Dieu comme celui qui rend vrai l'homme qui se ment à lui-même, en le faisant participer à sa vérité. Ainsi représente- t-elle Dieu encore comme celui qui est l'amour, un amour qui rend aimable, au sens l'homme qui s'était lui-même défiguré. Ainsi représente-t-elle enfin Dieu comme celui qui réconcilie le monde en le faisant à la
de sa propre vie comme Fils et vie profondes oppositions.
La théologie veille sur la pureté de cette représentation du service divin tant dans la fête que dans le du monde. C'est la théologie recherche l'homme en correspondance avec Dieu, l'homme trouve sa réalisation dans la communion del 'una sancta catholica et aposto- lica ecclesia. La théologie est essentiellement une théologie ecclésiale.
Peut-elle l'être sans être en même temps porteuse de la critique la plus acerbe envers une chrétienté qui se divise en communautés de foi qui se combattent mutuellement ? La théologie aurait sa raison d'être si elle ne cherchait pas à faire valoir la vérité de la foi d'une manière œcuménique.
Que, dans ce processus, comme autrefois, quand un apôtre s'opposait ouver- tement à un autre apôtre, un croyant s'oppose à un autre croyant, si celui-ci agit contre la vérité de l'évangile (Ga 2/llss), cela ne peut être que salutaire à l'unité de l'Église. Paul n'a pas excommunié Pierre. Il faudrait s'en souvenir aujourd'hui courageusement. Le temps est mûr pour une Église unie dans sa lutte pour la vérité.
9. Je crois, c'est je souffre. Celui qui croit souffre avec ceux qui souffrent parce qu'il voudrait pouvoir se réjouir avec eux; il déplore, dans leur souffrance, la joie dont ils sont privés. Celui qui croit souffre du manque d'amour et d'espérance qui surgit de la non-liberté, de l'injustice et de la non- paix. Mais, quand il regarde à ce monde douloureusement marqué par la mort et les sbires de la mort, il souffre en même temps et au plus profond de l'expé- rience troublante du caractère caché de l'activité divine dans ce monde.
Comment s'accorde la réalité misérable de la vie avec la glorieuse.vérité que Dieu est amour ? Comment Dieu peut-il être un mot réjouissant, quand c'est dans des expériences affreuses du monde, sous lesquelles il se cache, que ses créatures expérimentent son activité toute-puissante ? La foi souffre de la tension extrême entre la révélation définitive de Dieu dans l'évangile et le fait que le règne de Dieu dans ce monde reste terriblement obscur. Elle 233
EBERHARD JÜNGEL ETR souffre de la contradiction entre l'être de Dieu est devenue manifeste et l'action profondément cachée de ce entre le deus revelatus et son opus absconditum45 • La foi s'expérimente précisément sur la base de la richesse de sa certitude de Dieu comme une foi mise à l'épreuve. Et elle voudrait se taire.
Je crois, c'est pourquoi je me tais?
Celui qui croit ne pourra en effet souvent que se taire. Si pourtant son silence n'est pas sa possibilité dernière, s'il n'y a pas pour la foi /15/ d'amuïs- sement définitif, c'est parce que la foi a appris à connaître Dieu lui-même comme la vérité. On n'a pas le droit de lui cacher la triste, la douloureuse vérité. Le silence affecté se nécessairement en dit la vérité à même si ce ne peut être que sous la forme d'un cri
fundis.
La théologie n'a pas à rougir du cri vers Dieu qui doit pouvoir accompa- gner le discours le plus assuré sur Dieu, s'il doit être un discours responsable sur Dieu. La théologie n'a pas seulement à nommer par leur nom les mises à l'épreuve de la foi. Elle doit aussi les intégrer dans sa réflexion de telle sorte qu'elle devienne entièrement une théologie de la tentation : tentatio facit theologum46 . En tant que théologie de la tentation, elle préserve la sensibilité de la foi sans dégénérer en un engouement larmoyant pour la douleur propre ou étrangère. Car, en tant que théologie de la croix, elle renvoie la foi éprou- vée à son origine, au Dieu souffre pour nous, ce Dieu qui est
consolation pour l'humanité souffrante, parce que, par sa souffrance, il a aidé l'amour à obtenir la victoire qui triomphe de la mort. Il a voué à tout jamais à 1' échec la méchanceté et le péché.
La première et dernière tâche d'une bonne théologie est de donner un langage, celui de l'évangile, non pas en premier lieu à notre propre chemin de souffrance, mais à l'histoire de la Passion du Christ. Elle a alors, dans tous ses aspects, à faire valoir ceci : que le Dieu qui a été nié par ses créatures humai- nes et crucifié a dit une fois pour toutes oui- à nous et ainsi aussi à lui-même (1 Co l/19s).
Aussi « ma théologie » ne peut et ne veut être autre chose que la tentative réfléchie d'épeler ce oui divin. Quod Deus bene vertat!
Eberhard JüNGEL Université de Tübingen
Traduction et notes de Jean Marcel Vincent et Hans-Christoph Askani
45. NdT: Sur les termes de« Dieu révélé» et d'« œuvre cachée>>, voir lan. 19.
46. NdT: Célèbre formule de Luther: «La tentation fait le théologien>>.