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Les paradigmes de recherche aux prises avec leurs effets secondaires
HUMMEL, Cornelia
Abstract
Se penchant sur les rapports complexes que la gérontologie entretient avec la problématique de l'exclusion, cet article propose d'examiner le cheminement théorique menant du concept d'âgisme à celui de « gérontologisme » (terme élaboré par le sociologue François Höpflinger, dont les réflexions ont précédé et inspiré nos travaux). L'examen critique de trois temps de la recherche gérontologique (la conceptualisation de l'âgisme, la dénonciation des théories âgistes, et l'émergence de théories gérontologiques « positives ») aboutit à la formulation d'une hypothèse qui interroge le caractère « positif » et intégrateur de la théorie du vieillissement réussi.
HUMMEL, Cornelia. Les paradigmes de recherche aux prises avec leurs effets secondaires.
Gérontologie et société , 2002, vol. 102, no. 3, p. 41
DOI : 10.3917/gs.102.0041
Available at:
http://archive-ouverte.unige.ch/unige:42040
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Les paradigmes de recherche aux prises avec leurs effets secondaires par Cornelia HUMMEL
| Fondation Nationale de Gérontologie | Gérontologie et société 2002/ - n° 102
ISSN 0151-0193 | pages 41 à 52
Pour citer cet article :
— Hummel C., Les paradigmes de recherche aux prises avec leurs effets secondaires, Gérontologie et société 2002/, n° 102, p. 41-52.
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Se penchant sur les rapports complexes que la gérontologie entretient avec la problématique de l’exclusion, cet article propose d’examiner le cheminement théorique menant du concept d’âgisme à celui de « gérontologisme » (terme élaboré par le sociologue François Höpflinger, dont les réflexions ont précédé et inspiré nos travaux).
L’examen critique de trois temps de la recherche gérontologique (la conceptualisation de l’âgisme, la dénonciation des théories âgistes, et l’émergence de théories gérontologiques « positives ») aboutit à la formulation d’une hypothèse qui interroge le caractère « positif » et intégrateur de la théorie du vieillissement réussi.
RESEARCH MODELS GRAPPLING WITH SIDE-EFFECTS This paper looks into the complex relationship which gerontology has with the problem of exclusion and examines the theoretical progression from the concept of ageism to that of “gerontologism”
(term developed by the sociologist François Höpflinger whose ideas preceded and inspired our work).
The critical review of three stages in gerontological research (the conceptualisation of ageism, the denunciation of ageist theories and the rise of “positive” gerontological theories) results in the hypothetical questioning of the “positive” and integrating character of the successful ageing theory.
LES PARADIGMES DE RECHERCHE AUX PRISES AVEC LEURS EFFETS SECONDAIRES
CORNELIA HUMMEL
MAITRE-ASSISTANTE, DÉPARTEMENT DE SOCIOLOGIE UNIVERSITÉ DE GENÈVE
L’IDENTIFICATION DU MAL : L’ÂGISME
Dans les années 1970, l’image sociale de la vieillesse devient tant un objet de recherche scientifique qu’un sujet de préoccupation sociale, d’abord aux Etats-Unis, puis en Europe. Considérant l’exis- tence – et la persistance – de stéréotypes négatifs de la vieillesse, et les discriminations induites par ces stéréotypes, Robert Butler cristallise en 1969 un nouveau champ de recherche et d’interven- tion gérontologiques en élaborant le concept d’âgisme. Dans l’ar- ticle fondateur « Ageism : Another Form of Bigotry », Butler décrit l’âgisme comme «une profonde gêne chez les jeunes et les personnes d’âge moyen – une répugnance personnelle et un dégoût envers le vieillissement, la maladie et l’infirmité ; ainsi que la peur de l’impuis- sance, de l’inutilité et de la mort»1(1969, in Nuessel, 1992a : 2).
Désignant, du point de vue étymologique, toute discrimination liée à l’âge, l’âgisme est entré dans le jargon gérontologique selon l’acception spécifiée en 19692. L’Encyclopédie du vieillissement en donne la définition suivante : «Âgisme – Ségrégation liée à l’âge : L’âgisme est défini comme un processus de stéréotypes systématiques et de discrimination contre les personnes, parce qu’elles sont vieilles, tout comme le racisme ou le sexisme le fait pour la couleur de la peau ou le sexe. Les personnes sont cataloguées de séniles, rigides dans leur pensée et leur manière, vieux jeu [sic] dans leur moralité et dans leur pratique» (Butler, 1997 : 51). Les manifestations de l’âgisme sont à lire à l’échelle individuelle ou collective, dans les relations inter- personnelles comme dans les pratiques institutionnelles, les croyances erronées et les généralisations abusives ayant pour résultat de discriminer, ségréguer, exclure les personnes âgées.
L’identification de l’âgisme comme mal social majeur, s’inscrivant dans le sillage du racisme et du sexisme, favorise la réalisation d’un grand nombre d’études portant sur l’image de la vieillesse et des personnes âgées dans la société américaine. A titre d’exemple, la bibliographie annotée réalisée par Nuessel en 1992 (1992b) com- porte 558 titres de publications relatives à l’image de la personne âgée dans les médias. Cette nouvelle génération de recherches, qui traverse rapidement l’Atlantique et rencontre l’intérêt des cher- cheurs européens (notamment en Angleterre, en France, en Allemagne, en Suède et en Suisse), s’attèle en particulier à la mise en évidence des stéréotypes, car stéréotypes (négatifs) et attitudes (de rejet) sont les deux composantes essentielles de l’âgisme. Les
1. Notre traduction.
2. L’apparition « officielle » de l’âgisme dans la langue française date de 1984. Dans le « Dictionnaire des personnes âgées, de la retraite et du vieillissement », élaboré en France sous la tutelle du Secrétariat d’Etat chargé des personnes âgées, le terme est défini comme suit : « Attitude et
comportement visant à déprécier les individus du fait de leur âge. (…) Ce terme est formé par analogie avec le racisme. Il s’emploie plus particulièrement pour désigner la discrimination dont sont victimes les personnes âgées » (in Trincaz, 1995 : 67).
principaux stéréotypes mis à jour par les études, tant américaines qu’européennes, sont la maladie, le handicap, le déclin mental, la sénilité, la démence, la solitude, la dépression. Hazan souligne le caractère englobant du stéréotype de la sénilité dont la définition profane diverge fortement de celle en usage dans le milieu médi- cal. En médecine, la sénilité qualifie une perte de capacités émo- tionnelles et cognitives consécutive à une obstruction des vais- seaux irriguant le cerveau (environ 10 % de la population âgée est affectée par cette pathologie). Dans le monde profane, oublis, pro- blèmes d’orientation, hésitations, indécision, lenteur, variations d’humeur sont interprétés comme des signes de sénilité – la palette est si large que peu de personnes âgées peuvent échapper à ce « diagnostic social »3. L’auteur souligne que «le manque de dis- tinction entre l’authentique sénilité physiologique et la sénilité sociale- ment imputée renforce l’idée que la graduelle détérioration biolo- gique, aboutissant à l’érosion mentale, est inévitable, incontrôlable et irréversible»4(Hazan, 1994 : 30).
Outre la mise en lumière des processus de stéréotypisation, l’âgisme est également étudié sous l’angle de son enracinement dans les institutions sociales. Palmore (1990) et Bytheway (1995) montrent que la discrimination opère dans tous les champs de la société (ici la société américaine). Dans le champ professionnel, la retraite obligatoire ou anticipée, le licenciement ou la non-obten- tion d’un emploi sur la base d’un âge trop élevé sont une forme de discrimination reposant sur le stéréotype d’érosion des capaci- tés ; dans le champ socio-sanitaire, les auteurs constatent que la population âgée est la cible de programme d’aides sociales et sanitaires spécifiques et n’a pas accès à des mesures générales (par exemple dans le domaine de la santé, du logement, des aides sociales) ; dans le champ de l’éducation, les bénéficiaires sont essentiellement les jeunes, y compris dans le domaine de la for- mation continue dont bénéficient avant tout les jeunes adultes ; au sein de la famille, les personnes âgées sont victimes de mises en institution ou mises sous tutelle abusives, ainsi que de diverses formes de maltraitance. Enfin, dans les univers symboliques tels que la langage (la majorité des locutions relatives à la vieillesse sont péjoratives : vieille bique, vieux croûton, vieille peau, etc.) et les images (usage dépréciatif de personnes âgées dans les publi- cités, les films humoristiques, les bandes dessinées, les histoires drôles, etc.), la vieillesse n’est représentée que par ses caractéris- tiques les plus négatives.
3. Il est intéressant de mentionner que la définition profane contemporaine de la sénilité est directement héritée de la définition médicale du XIXesiècle. En effet, dans les premiers traités de médecine du vieillissement (Durand-Fardel, Charcot), l’adjectif « sénile » est utilisé pour qualifier toutes les pathologies spécifiques à l’âge (Bourdelais, 1993).
4. Notre traduction.
Le champ scientifique n’échappe pas à la revue critique des insti- tutions âgistes et la gérontologie entre ainsi dans une phase réflexive. S’il est admis que la gériatrie a, dès sa naissance, contri- bué à se présenter la vieillesse sous son aspect dégénératif, portant principalement son intérêt sur les pathologies de l’âge, la géron- tologie doit se pencher sur son identité disciplinaire sous l’impul- sion des études portant sur l’âgisme. Le débat se situe à tous les niveaux : épistémologique, méthodologique et théorique. Passant en revue les titres de publications en gérontologie depuis les années 1960, Hazan (1994) constate que la discipline peine à sor- tir de la définition de la vieillesse comme problème et tend à pré- senter les personnes âgées comme un ensemble de « besoins » (de ressources financières, d’infrastructures médicales et sanitaires, de services sociaux). Les grandes études quantitatives sont accusées de renforcer les stéréotypes en considérant la population âgée comme un ensemble homogène dont on énumère les caractéris- tiques à travers des statistiques. Certaines théories obtiennent le statut de « gérontologiquement incorrectes » pour cause d’âgisme.
L’exemple de la théorie du désengagement (Disengagement Theory) est particulièrement éclairant. Dès son origine (1961), cette théorie, postulant le retrait progressif de la vie sociale avec l’avan- cement en âge, suscite de vives critiques. Elle constitue un objet de débat théorique pendant près de 30 ans, la controverse opposant principalement cette théorie à celle qui prend son contre-pied, la théorie de l’activité (Activity Theory). Si le débat initial portait prin- cipalement sur des questions de validité, les nouvelles critiques adressées à la théorie du désengagement changent radicalement de contenu. Commentant les transformations dans la problémati- sation de la vieillesse en gérontologie, Katz constate que dans la littérature « activiste », «la théorie du désengagement est[considérée comme] fondamentalement âgiste et incompatible avec la tradition gérontologique de promotion du vieillissement positif»5(1996 : 124).
L’ANTI-ÂGISME, UNE NOUVELLE MISSION POUR LA GÉRONTOLOGIE
Les travaux basés sur le concept d’âgisme ne donnent pas seule- ment naissance à un élargissement des connaissances sur les pro- cessus de stéréotypisation et les mécanismes de l’exclusion sociale des personnes âgées, ils entraînent aussi un repositionnement épistémologique d’une partie des chercheurs en gérontologie.
Tornstam (1992) pose ainsi la question suivante : «Pourquoi avons-
5. Notre traduction.
nous tendance à dépeindre les personnes âgées comme étant plus malades, plus faibles et plus malheureuses qu’elles ne le sont vrai- ment ? Et surtout, pourquoi en gérontologie nourrissons-nous des mythes relatifs à ces images négatives ?»6(1992 : 318). Selon l’auteur, la manière dont les gérontologues définissent leurs concepts et for- mulent les théories est influencée par des présupposés sociaux ; de ce fait, les recherches sont manipulatrices, en ce sens que leur objectif est d’analyser ce que les gérontologues, avec le choix théorique de départ, définissent comme étant un comportement normal ou sain. La gérontologie doit être redéfinie, un des moyens étant simplement de «renverser les paradigmes de recherche géron- tologique, afin de voir quels concepts et théories s’imposeraient alors»7(1992 : 323).
La gérontologie découvre la responsabilité sociale et un certain nombre de chercheurs souligne la responsabilité de la discipline dans la diffusion d’une image négative de la vieillesse et insiste sur la nécessaire transformation de cette image afin d’enrayer les pré- judices causés par l’âgisme. Désormais, chercheurs, mais aussi pou- voirs publics et médias sont encouragés à promouvoir une image positive de la vieillesse. En 1992, dans un éditorial de l’influente revue The Gerontologist, Lomax Cook pose clairement les enjeux de la nouvelle mission de la gérontologie : «Si nous voulons que le public et les médias abandonnent les généralités simplistes qu’ils font à propos de l’âge et du vieillissement, et qu’au contraire ils considèrent la diversité parmi la population âgée, les gérontologues doivent ces- ser de poser des questions attitudinales et factuelles sur les personnes âgées comme si elles étaient un groupe homogène. Quelles implica- tions cela a-t-il pour nous chercheurs, praticiens et producteurs de poli- tiques sociales ? En premier lieu, il nous faut développer des mesures d’attitudes et de croyances à l’égard des personnes âgées qui permet- tent aux répondants de faire plus de différentiations que celles per- mises par les mesures passées. Ainsi, nous pouvons commencer à réduire le fossé entre ce que nous savons à propos de l’hétérogénéité de la population âgée et ce que nous mesurons dans nos enquêtes»8 (1992 : 293).
Comment procéder à la transformation de l’image sociale de la vieillesse ? Diverses propositions théoriques et méthodologiques sont formulées – propositions qui parfois se confondent avec le registre symbolique. Dans sa liste d’actions « anti-âgistes », Bytheway (1995) propose notamment de changer le vocabulaire
6. Notre traduction
7. Notre traduction.
8. Notre traduction.
utilisé en gérontologie (ne plus parler de « personnes âgées » – elderlyen anglais, mais de « plus âgés » –older) et de ne plus utili- ser l’âge chronologique, ni comme variable, ni comme marqueur institutionnel. Analysant les stratégies de diffusion d’une image plus positive de la vieillesse, Featherstone et Hepworth (1995) constatent qu’une des « armes » majeures utilisées dans la « ba- taille » (sic) contre l’âgisme est la conceptualisation de la vieillesse comme construction sociale. S’appuyant sur la théorie du constructivisme social, certains gérontologues s’attèlent à la déconstruction de l’image négative de la vieillesse – c’est-à-dire la déconstruction de l’ancestrale association entre vieillesse et déclin, maladie, infirmité et retrait social - pour ensuite la remplacer par une image positive. Les auteurs dégagent deux stratégies de déconstruction-reconstruction ayant pour objectif de valider le concept de vieillissement positif. La première stratégie repose sur la réfutation de la vieillesse conçue comme maladie. Le vieillisse- ment normal est alors défini comme un ensemble de variables biologiques qui n’aboutissent pas nécessairement à des pertes de fonctions physiques ou mentales. Le vieillissement normal est distingué du vieillissement pathologique, ce dernier étant déter- miné par des affections spécifiques (par exemple la maladie d’Alzheimer). La deuxième stratégie, insistant plus fortement sur la dimension sociale du vieillissement, consiste en l’élaboration de nouvelles normes de comportement en relation avec l’âge, asso- ciées à des étapes et à des transitions, réfutant ainsi le concept statique d’une vieillesse indifférenciée et imprécise.
La distinction opérée de plus en plus fréquemment entre « jeunes- vieux » (c’est-à-dire les personnes âgées en bonne santé, actives et socialement intégrées) et « vieux-vieux »9 est à mettre en relation avec la deuxième stratégie. La mise en œuvre de la première stra- tégie se lit dans le foisonnement des travaux dédiés au vieillisse- ment « positif » ou « en santé », mais sa réalisation la plus aboutie – la plus médiatique aussi – est le vieillissement réussi (successful aging), réalisation qui se situe à cheval entre le concept et la théorie gérontologique.
MISSION ACCOMPLIE ? LE VIEILLISSEMENT RÉUSSI
Le terme de « vieillissement réussi » se substitue, ou se superpose, au « vieillissement normal » (par opposition au vieillissement pathologique) durant les années 1980, lorsque des équipes de
9. Ou « grands-vieux », ou encore « très-vieux » ; les termes français ne sont ni très heureux ni très répandus puisque cette distinction entre young-oldet old-oldest surtout le fait de la littérature anglo-saxonne.
chercheurs entament des travaux portant spécifiquement sur le vieillissement positif. Deux programmes de recherche aboutissent quasi simultanément : les travaux de Baltes et Baltes (1990), en Allemagne, dont l’approche est plutôt psycho-sociale, et les tra- vaux de Rowe et Kahn (1997), aux Etats-Unis, à dominante médi- cale.
Les travaux des Baltes n’insistent pas tant sur la définition du vieillissement réussi (qui peut intégrer une multitude d’éléments objectifs et subjectifs, éléments qui peuvent varier dans le temps et d’un individu à l’autre) que sur le processus du vieillissement réussi. La perspective adoptée est donc dynamique : le vieillisse- ment réussi n’est pas le résultat de diverses stratégies adaptatives, mais l’ensemble des stratégies adaptatives elles-mêmes, celles-ci ayant pour but de permettre l’accumulation, la préservation et la gestion des ressources dans le grand âge. Les auteurs identifient trois procédés adaptatifs contribuant au vieillissement réussi : la sélection, l’optimisation et la compensation. Le processus de sélec- tion implique que la personne vieillissante opère des choix dans ses priorités de vie et dans ses projets, afin d’harmoniser les exi- gences environnementales, les motivations personnelles et les capacités biologiques. L’optimisation signifie que les choix effec- tués, en termes de projets et d’objectifs, seront investis de façon à en tirer le meilleur profit possible, en qualité comme en quantité.
La compensation entre en jeu lorsque le « champ du possible » de l’adaptation se réduit au point de ne plus permettre certaines réa- lisations. Les auteurs donnent l’exemple du pianiste Arthur Rubinstein pour illustrer ces trois processus: l’artiste déjouerait les faiblesses dues à l’âge en interprétant un nombre limité de mor- ceaux (sélection), travaillés fréquemment (optimisation), les pas- sages difficiles étant modifiés (compensation).
Les travaux de Rowe et Kahn ont une approche plus statique, considérant le vieillissement réussi comme un état, défini par trois composantes : une faible probabilité de subir une maladie ainsi que de subir un handicap lié à une maladie, une capacité fonc- tionnelle cognitive et physique élevée, un engagement actif dans la vie. Procédant à une synthèse, sous forme de démonstration, de multiples enquêtes épidémiologiques, les auteurs réfutent la thèse qui associe l’avance en âge avec une élévation inévitable, biologi- quement déterminée, des risques de maladie et de handicap.
L’argument principal est que de nombreux risques sont liés à l’âge
(age-related), mais non dépendant de l’âge (age dépendent) ; autre- ment dit, ce n’est pas l’avancement en âge lui-même qui cause la maladie, mais l’augmentation des risques liés à l’âge – ces risques peuvant faire l’objet de stratégies de prévention. Les données montrent que le niveau d’éducation, l’exercice physique régulier, la confiance en soi et la capacité pulmonaire (autrement dit le non- tabagisme) sont de puissants prédicteurs de la capacité cognitive.
Parmi les prédicteurs de la capacité physique, on trouve le revenu, le poids (body mass index), l’activité physique, le statut marital et familial. L’engagement actif dans la vie est dépendant de la situa- tion professionnelle antérieure, du maintien d’activités « produc- tives » après l’âge de la retraite, et d’orientations mentales telles que la volonté ou le sentiment de maîtriser sa vie.
Si le vieillissement réussi est abordé de façon fort différente dans les travaux de Baltes et Baltes et ceux de Rowe et Kahn, la diffu- sion sociale des résultats distingue encore davantage les deux perspectives. Les travaux des Baltes trouvent un large écho dans la communauté scientifique, mais la médiatisation est modérée. Par ailleurs, la prudence quant à la définition de la vieillesse réussie est explicite, et les auteurs questionnent leur concept, en particulier les implications de son usage en terme de norme sociale, dans divers articles. Ainsi, dans les actes d’un colloque ayant pour thème le vieillissement réussi (Baltes, Kohli, Sames, 1993), la parole est donnée à des auteurs dont les critiques à l’égard du concept sont très virulentes. L’un d’eux, Gronemeyer (1993), s’inquiète du succès social de la notion de vieillissement réussi, qui est en train de devenir une norme plus qu’un concept à usage scientifique.
Dans sa traduction sociale, le vieillissement est désormais associé à une performance, que l’individu peut accomplir avec succès ou rater. L’inquiétude de Gronemeyer trouve sa confirmation en 1998, lorsque la version « grand public » de l’ouvrage de Rowe et Kahn paraît aux Etats-Unis. Sur la couverture de l’ouvrage, le lecteur est interpellé à l’aide de la déclaration suivante : «L’étude de la Fondation MacArthur vous montre comment les choix de styles de vie que vous faites maintenant déterminent – plus que l’hérédité – votre santé et votre vitalité». Le contenu de l’ouvrage égraine, au fil des chapitres, le mode d’emploi du vieillissement réussi.
Le vieillissement réussi, tel qu’il se diffuse depuis les Etats Unis, pré- sente un exemple de choix d’un phénomène que Höpflinger (1995) a nommé « le gérontologisme ». Prenant le contre-pied de
l’âgisme, le gérontologisme est caractérisé par une vision stéréoty- pique et trop optimiste de la vieillesse, résultant de l’application sélective de théories gérontologiques récentes. Alors que dans les milieux scientifiques, le concept de vieillissement réussi est carac- térisé par une grande plasticité (multidimensionnalité, variété d’in- dicateurs qui se réfèrent à des « succès » très variés), force est de constater qu’il s’est diffusé dans sa définition la plus élémentaire tout en rencontrant une forte popularité auprès des milieux inté- ressés à promouvoir une image positive de la vieillesse. «Ainsi, la vieillesse, telle qu’elle résulte de la recherche gérontologique moderne, n’est plus un processus (biologique) avec lequel on compose, mais un phénomène auquel il faut activement faire face» (Höpflinger, 1995 : 94). La vieillesse est devenue un enjeu personnel, un objectif à réa- liser, une étape à réussir et la phase préparatoire à cette réussite débute bien avant l’apparition des premières rides10.
Outre l’insistance sur les résultats en adéquation avec la concep- tion positive de la vieillesse, la diffusion des travaux sur le vieillis- sement réussi occulte les inévitables biais méthodologiques, notamment dans la composition des échantillons. Si le biais de genre a été partiellement corrigé récemment (la recherche en gérontologie a longtemps souffert d’« androcentrisme » puisque les femmes, surreprésentées dans la population âgée, étaient de factosous-représentées dans les échantillons basés sur une réparti- tion égale), le biais de classe influence encore considérablement les résultats de recherche. En gérontologie, le biais de classe (mal chronique des grandes enquêtes en sciences humaines) est parti- culièrement gênant, puisque le statut social et l’état de santé sont fortement corrélés. Ce problème s’amplifie encore dans les classes d’âges élevées, puisque la longévité est également corrélée avec la classe sociale. Ainsi, plus on monte dans l’échelle des âges, plus les résultats des enquêtes reflètent les aptitudes physiques et men- tales, le mode de vie et les activités d’un échantillon de personnes socialement bien intégrées, bénéficiant d’un revenu aisé, d’un niveau d’éducation élevé (Höpflinger, 1995).
10. Le quatrième de couverture de l’ouvrage de Rowe et Kahn est explicite puisqu’il indique en caractères gras : «C’est vrai ! Les choix de modes de vie que vous faites maintenant peuvent changer le reste de votre vie». Notre traduction.
Le paradigme de l’âgisme, forme de déterminisme social réduisant les personnes vieillissantes à une masse homogène malade, han- dicapée et dépressive, est dépassé. La vieillesse est rendue à l’indi- vidu, comme le veut la formule. C’est à lui de s’arranger pour avoir un niveau d’éducation élevé, bénéficier d’un revenu de plus de 10 000 $ par année (limite dégagée par Rowe et Kahn), être marié et avoir des enfants lui fournissant un support émotionnel, avoir des activités physiques régulières, avoir des amis et maintenir une hygiène de vie irréprochable. Le vieillissement réussi, c’est donc avant tout avoir un curriculum réussi à l’âge moyen. Tant pis pour les autres. Cole écrit à juste titre que «la multiplication des attaques positivistes et activistes envers les approches âgistes tend à reproduire, plutôt que de renverser, l’intolérance et le manque de respect que ces approches montraient envers les personnes âgées»11(1992 : 227).
Le « gérontologisme » à l’œuvre dans la théorie du vieillissement réussi présente la dernière étape de la vie sous un jour inédit, retournant les postulats âgistes. Les deux paradigmes s’opposent essentiellement sur trois composantes :
Paradigme âgiste Paradigme « gérontologiste »
(exemple-type : (exemple-type :
théorie du désengagement) théorie du vieillissement réussi)
La vieillesse La vieillesse
est intrinsèquement négative. est potentiellement positive.
La vieillesse est une étape autonome. La vieillesse est le produit des choix que l’individu a fait dans les étapes précédentes de son parcours de vie.
La vieillesse négative La vieillesse positive, touche inéluctablement résultat de choix antérieurs adéquats, et identiquement tous les individus. est accessible à tous les individus.
Selon les choix effectués, les bénéfices sont variables.
Le vieillissement réussi se place dans un paradigme libéral, où l’in- dividu, sa capacité à s’adapter en faisant des choix appropriés, est central, le social étant relégué au niveau de la prestation de ser- vices. Au contraire de l’âgisme, qui postule le primat du social, tout en le dénonçant (l’individu vieillissant n’ayant pas d’autre choix que de s’identifier à la catégorie des personnes malades et séniles,) le gérontologisme nie le social de façon presque caricaturale, ren-
11. Notre traduction.
dant l’individu entièrement responsable de sa situation de vie (la caricature est particulièrement évidente dans la présentation du niveau d’éducation ou du revenu comme résultats de choix per- sonnels).
Dès lors, être malade ou handicapé, seul ou dans la précarité finan- cière, pourrait devenir une faute et, d’une façon générale, le « mal- vieillir » serait synonyme de faillite personnelle. De l’exclusion sym- bolique générée par la création, pour l’heure théorique, d’une catégorie scientifique à laquelle appartiendraient ceux qui ont
« raté » leur vieillissement, à l’exclusion sociale, cristallisée par des pratiques institutionnelles, il n’y a qu’un pas, que l’on peut franchir sous forme d’hypothèse. Une nouvelle catégorie sociale pourrait voir le jour – remplaçant la catégorie englobante des « personnes âgées » – catégorie qui serait composée des personnes dont le vieillissement est difficile, ou problématique (autrement dit, de personnes âgées malades, handicapées ou précarisées). L’exclusion s’exprimerait sous forme de refus de prestations, par exemple dans le domaine de la santé. Les individus qui auraient fait de mauvais choix, voire – pire – qui auraient eu des comportements à risques aux vues des canons du bien vieillir, se verraient refuser le rem- boursement d’un traitement médical puisque la cause de la mala- die leur incombe. La mise en parallèle du changement de para- digme en gérontologie et de l’évolution des politiques sociales en matière de vieillesse ( Hummel, 2002) permet de postuler que cette hypothèse n’a rien d’extravagant.
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