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Réflexions sur Le Parasite

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Academic year: 2022

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Réflexions sur Le Parasite

RAFFESTIN, Claude

RAFFESTIN, Claude. Réflexions sur Le Parasite. L'Espace géographique , 1982, vol. 11, no.

1, p. 15-16

Available at:

http://archive-ouverte.unige.ch/unige:4325

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Réflexions sur Le Parasite

Claude RAFFESTIN

Sans nul doute, l'ouvrage de Serres (7) n'a rien à voir avec la géographie, du moins telle qu'on la définit dans certains milieux universitaires. Il n'empêche que Le Parasite est susceptible de stimuler la réflexion d'un géographe. Pourquoi et comment ?

Ce qui frappe dans le texte de Serres ce sont les références constantes à un lexique spatial, à des méta- phores spatiales, à des représentations spatiales, bref à une spatialité généralisée qui sature l'œuvre. Plus inté- ressant encore, cette spatialité si aisément repérable n'est ni pure, ni géométrique, ni non plus débarrassée de toute présence. Il s'agit d'une spatialité construite, signifiante et traversée par des relations qui la fondent, la main- tiennent et la développent.

Le parasite est en quelque sorte une théorie de la relation qui s'enracine dans le modèle général de l'éco- système. L'écosystème n'est nullement évoqué comme tel mais il n'en demeure pas moins le cadre de référence jamais cité. Il n'est pas non plus fait mention du proces- sus de consommation; il cherche à dégager les notions de consommations marginales, de consommations dérivées, de consommations distraites de manière à découvrir « l'im- possible ultime consommateur » qui en fin de compte parasiterait tous les autres : c'est la dialectique simple mais combien efficace du « mangeur-mangé », du « pro- ducteur-produit », du « consommateur-consommé ». Mais s'agit-il d'une dialectique simple ? Ce n'est pas si sûr. En mettant l'accent, mieux, en polarisant l'attention sur le parasite, Serres dégage, de fait, la relation pure, car le parasite ne produit rien : « la production, sans doute, est rare, elle attire les parasites qui la banalisent tout aus- sitôt » (p. 11). Le modèle de Serres est circulaire, en fin de compte, et par là même paradoxal dans la mesure où tout est relation : « La relation parasitaire est intersub- jective. Elle est l'atome de nos relations » (p. 16). Tout le programme de Serres est contenu dans ces deux propo- sitions. Car c'est bien de relations et de systèmes de relations dont il est question : « Des stations, des che- mins font ensemble un système ». « Des points et des lignes, des êtres et des relations » (p. 19). Il suffit d'ou- vrir un manuel moderne de géographie quantitative et l'on trouve les mêmes remarques (par exemple dans le People, pattern and process de Keith Chapman). Il y a une différence tout de même c'est que Serres centre sa pensée sur le parasite, c'est-à-dire sur le consommateur non voulu, non désiré : « II n'y a pas de système sans parasite.

Cette constante est une loi: ... » (p. 21). Comme dans la part maudite de Georges Bataille, la consomma-tion, la dépense prime la production. C'est un renver-sement de perspective.

Centre : « et rien ne s'ensuit »; bien sûr. Il craint (p. 44) que nos concepts se soient trop inspirés des solides et pas assez des fluides : cherchons les « sous-ensembles flous ».

Il rassure (ou inquiète ?) en montrant que les sciences

« exactes » ne sont pas plus rigoureuses que les sciences humaines (p. 88). Etc. A la quatrième lecture, on en trouvera encore. (7) Michel SERRES, Le Parasite. Paris, Grasset.

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Alors que le « parasitaire » est traité marginalement en général, Serres y accroche toute son argumentation.

Pourquoi ? Parce que « le parasite invente du nouveau.

Il capte une énergie et la paie en information » (p. 51).

Là, Serres met en jeu une logique nouvelle que nous n'avons guère explorée dans les sciences de l'homme et pas du tout en géographie humaine. Serres précise sa pensée : « II faut crever les yeux aux producteurs. Aux énergiques, aux forts. Il faut que ceux de l'énergie n'aient pas d'information... » (p. 52). « H faut donc commencer par retirer aux travailleurs, aux producteurs, toute sour- ce de renseignements... Où le savoir est-il placé, de quel espace est-il absent?» (p. 53). On a là l'embryon d'une problématique pour une géographie politique ou mieux pour une géographie du pouvoir : « Le producteur joue le contenu, le parasite joue la position...» (p. 54).

Deux géographies sont en gestation chez Serres, l'une de l'énergie et l'autre de l'information : il s'agit en somme de contrôler les passages de l'une à l'autre, il faut se trouver aux bons endroits : « Le parasite s'est branché aux lieux les plus profitables, à l'intersection des rela- tions» (p. 61).

Serres, par sa logique des relations, illustre une géo- graphie théorique sous-jacente qui n'a rien à voir, bien sûr, avec les montagnes, les fleuves, les plaines, etc., qui pour certains sont « toute la géographie ». Mais cette géographie théorique sous-jacente n'est pas une forme vide, Serres la nourrit, l'habite par de poétiques para- boles : « le cheval haïssant le cerf, celui-là appelle l'homme qui, en tiers maîtrise le lien, du cheval au cerf » (p. 87). Ainsi c'est « l'homme qui invente de toujours jouer le troisième pour devenir le maître» (p. 87). Emergence du médiateur, de celui qui se branche au bon endroit du

A. Fel, R. Brunet, Cl Raffestin

réseau : « on y parvient parfois au centre en jouant la périphérie » (p. 95).

A cet égard , l a l ectu re d e S erres m 'a ren du att enti f au fait que le « système en lui-même est un espace de transformation. Transformation, déformation d'informa- tion » (p. 99). Par là Serres est amené à accorder une place au travail qui est lutte contre le bruit : « La vie travaille, la vie est oeuvre, la vie est travail, énergie, puissance, information » (p. 119). On tient là les linéa- ments d'une géographie économique et sociale : « infor- mer le chaos, changer le désordre en information, trans- former la face de la terre». Géographie humaine géné- rale qui doit s'alimenter à l'analyse des relations. Pour Serres « Il est assez clair qu'il faille commencer par une théorie des relations... » (p. 174).

Finalement à travers les différents chapitres du para- site, Serres développe, en utilisant toute la charge poé- tique de La Fontaine, une logique, une gestion, un contrôle et une normalisation de la relation qui sont susceptibles d'inspirer une géographie générale. Celle-ci n'est pas faite, évidemment, elle n'est même pas soupçonnée par Serres mais elle est implicitement contenue dans l'ouvrage. Un seul exemple de cela, pour conclure, et pour donner une clé de repérage. Dans la troisième partie de son livre, Serres déclare page 187 « le signal propre est bruit pour un tiers celui-ci est exclu. Oui, bien sûr, c'est là l'origine du point central, de la centralisation du pouvoir». En termes différents, plus ramassés, plus politiques aussi, c'est la théorie « revisitée » de von Thünen.

Serres ne fait pas de la géographie mais sans le savoir et sans le vouloir il nous invite à la repenser et nous donne des éléments pour en faire. Avez-vous lu Le Para- site, à propos ?

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