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UNCŒURDANS UN CHATEAU

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Academic year: 2022

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UN CŒUR DANS UN CHATEAU

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PATRICE BUET

UN CŒUR DANS UN CHATEAU

ROMAN

S. E. P. I. A.

94, Rue d'Alésia. — Paris (XIV

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UN CŒUR DANS UN CHATEAU

CHAPITRE PREMIER UNE JEUNE FILLE PAUVRE

— Entrez, mademoiselle Masset, entrez. M Baillot va s'occuper de vous tout de suite. Tenez, prenez cette chaise et asseyez-vous. Ce ne sera pas long.

René Dornut s'empressait. Au vrai, il cherchait surtout à se donner une contenance. Le temps était encore proche où il avait été vaguement question d'un mariage entre le clerc de M Léonard Baillot et la fille de l'usinier Masset. Huit mois. Dix mois peut- être. Les choses n'étaient pas très avancées. Mais enfin on en parlait dans cette petite ville de Moutiers où les potins vont vite. Avec sympathie, d'ailleurs. Les Masset possédaient des ardoisières en plein rende- ment, qui leur valaient, outre de copieux bénéfices, une considération de bon aloi. Quant au jeune René Dornut, chacun savait que son stage à l'étude de la rue du Pain-de-Mai n'avait pas d'autre objet que de le préparer à prendre la place du patron. On disait même qu'il se l'était assurée moyennant des arrhes

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déjà confortables. M Baillot, âgé, veuf, sans enfants, ne cachait pas son désir de se retirer et de céder son fauteuil au fils de son vieil ami Dornut, le pharma- cien. Tout allait donc pour le mieux lorsque la double catastrophe se produisit. Elle interrompit brutale- ment le cours normal d'existences qui semblaient toutes tracées et le développement de projets qui paraissaient absolument raisonnables.

Florence s'était assise. Elle installa à côté d'elle son frère Eugène, un enfant de douze ans à mine éveillée, sympathique, et qui se tenait très sagement.

Elle le traînait toujours avec elle depuis qu'ils res- taient seuls dans la vie. Ils étaient tous deux vêtus de noir, portant leur deuil avec une dignité sans ostentation.

— Savez-vous ce que M Baillot veut me dire ? demanda-t-elle.

Cela lui faisait un drôle d'effet d'interroger ainsi celui qui avait failli être son fiancé. Ils avaient bien souvent eu des conversations ensemble. Elle ne pré- voyait pas la tournure qu'elles auraient à prendre.

Lui non plus. La cassure, d'ailleurs, s'était faite sans paroles, par une sorte d'accord tacite, résultat d'une mutuelle compréhension. Il n'y avait rien eu à expli- quer. Il allait de soi que leur union n'était plus pos- sible. Le pharmacien n'y eût pas consenti après ce qui était arrivé. Elle-même ne l'eût pas désirée, par délicatesse. Pourtant leur sentiment n'était pas atteint. Ils continuaient à se plaire, à se désirer. Ils s'en remettaient stoïquement au temps d'amortir les regrets et à la Providence de leur découvrir d'autres voies.

— Je ne sais pas, répondit-il. Peut-être a-t-il une heureuse nouvelle à vous annoncer.

— Une heureuse nouvelle ? Elle sourit tristement.

Quelle nouvelle pouvait être heureuse, désormais ? Elle n'insista pas, se renferma dans ses réflexions,

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prit l'attitude résignée de l'attente. Lui fit mine de feuilleter un dossier. Près de la fenêtre une dactylo tapait à la machine. Bien qu'elle leur tournât le dos, ils avaient l'impression de sentir peser sur eux ses regards furtifs.

Au bout d'un moment, la porte capitonnée s'ouvrit et l'entrée de M Baillot les délivra de leur tête-à-tête gênant. Ils se surprirent à réprimer un soupir de soulagement et eurent un sourire en se devinant.

M Baillot raccompagna son client. Revenant aussi- tôt, il invita Florence à pénétrer dans son cabinet.

C'était un gros homme, rougeaud, court sur jambes.

Les stigmates d'une vieillesse commençante adoucis- saient ce que ses traits et sa corpulence ramassée pouvaient avoir de brutal. Entre la moustache et la barbe grisonnantes, il y avait place pour un sourire bienveillant et le regard de ses petits yeux était doux et avenant.

Il eut tout de suite une gentillesse pour l'enfant :

— Que voilà un grand bonhomme ! dit-il en lui tapotant amicalement la joue. Parfait, parfait ! Il a encore forci depuis que je l'ai vu.

— Oui, il se porte bien, confirma Florence, satis- faite.

— Et travaille-t-il comme il se porte ?

— A peu près. On est assez content de lui, au collège.

— Parfait, parfait ! fit le notaire (c'était son mot) en prenant place derrière son bureau, après avoir indiqué à la jeune fille le vaste fauteuil des visiteurs.

Eh bien ! chère mademoiselle, je vous ai demandé de passer à l'étude pour vous faire part d'une proposi- tion qui me parait intéressante pour vous.

— M. Ducrot-Laffy?

— Oui. J'ai reçu sa réponse. C'est une place qui, à mon avis, vous conviendrait tout à fait. Il ne faut pas être trop difficile, vous savez.

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— Je sais.

— Parfait, parfait ! D'ailleurs, même une personne difficile saurait se contenter de l'affaire qui s'offre à vous. En somme, dans votre malheur, vous avez beaucoup de chance.

— J'ai surtout celle de vous avoir pour conseiller et pour ami. Ma reconnaissance...

— Ne faisons pas de phrases, voulez-vous, ma chère enfant? l'interrompit-il paternellement. J'ai toujours été le notaire de votre famille. J'étais l'ami de votre père. N'est-il pas naturel que je m'occupe un peu de vous maintenant que vous êtes orpheline ? La mort de vos parents vous a laissée dans une situation déli- cate. Bien des industries qui paraissent prospères se révèlent, après décès de l'animateur, fort handicapées par toutes sortes de complications. C'est le cas des ardoisières de ce pauvre Masset, dont la succession ne sera pas facile à régler. J'ai bien peur que vous ne soyez à peu près ruinée. En tout cas, il faudra du temps, beaucoup de temps pour la liquidation, et, en attendant, il faut vivre.

— J'ai charge d'âme, murmura Florence en regar- dant tendrement son jeune frère. S'il n'y avait que moi...

— Hé ! s'il n'y avait que vous, il faudrait bien que vous y pensiez aussi, à vous ! Vous avez envisagé de quitter Moûtiers. Je vous ai approuvée. Les petites villes de province où l'on a vécu heureux sont sou- vent ingrates et méchantes aux revers de fortune.

Vous l'avez éprouvé, déjà. Votre chance est que j'aie songé aux Ducrot-Laffy. C'est à cette chance-là que je faisais allusion tout à l'heure. Ils ont passé deux ou trois saisons à Brides, M Ducrot-Laffy s'inquiétant de ne pas conserver la sveltesse de la jeunesse. Notre Savoie leur a plu. A leur demande j'ai cherché une propriété qui leur convînt. Je n'ai rien trouvé qui répondît à leurs goûts. Ils voudraient un château

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historique !... Nos relations en sont donc restées là.

Mais je continue mes recherches, bien que sans grand espoir, je l'avoue. Bref, c'est en m'autorisant de ces quelques rencontres estivales que je me suis cru auto- risé à vous recommander à eux. M Ducrot m'avait parlé de son désir d'avoir à ses côtés quelqu'un qui pourrait l'aider dans ses lourdes tâches de maîtresse de maison et, en même temps, s'occuper de ses deux filles. C'était un emploi tout indiqué pour vous. Tou- tefois, depuis l'année dernière, je me demandais si la place n'était pas prise. Elle ne l'est pas. A vous de la prendre, si vous voulez.

— Je ferai ce que vous me conseillerez, monsieur Baillot. Comment sont-ils ces Ducrot-Laffy ?

— Ma foi, je ne les connais pas autrement et je n'ai jamais vu les filles. Ce sont des gens très riches, c'est tout ce que je sais.

— Où habitent-ils ?

— A Paris, bien entendu. Ils ont un hôtel parti- culier. Pour l'instant, ils sont en leur château de Saintines, dans l'Oise. C'est là que vous devrez vous rendre et vous présenter à M Ducrot.

— Je ne puis que m'en remettre à vous.

— Parfait, parfait ! Alors, nous acceptons. A mon avis, vous ne risquez rien. Votre voyage est payé, tous vos frais remboursés. Si vous ne faites pas l'affaire, vous touchez une indemnité de séparation. Sous ce rapport, vous pouvez être absolument tranquille. Ce sont de bons payeurs.

— Et Eugène ?

— Vous le mettrez en pension. Il n'en mourra pas.

Vous obtiendrez certainement des conditions...

Un horizon nouveau s'ouvrait devant Florence. La solution était bien celle à laquelle elle avait souvent réfléchi, la meilleure, après tout. Mais de la voir tout à coup se réaliser la faisait un peu chanceler. Elle

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se raidit, rassembla tout son courage, eut un long regard vers son frère et répondit :

— Je vais prendre mes dispositions, monsieur Bail- lot. Dans huit jours je serai à Saintines.

En sortant elle serra la main de René Dornut.

— Alors ? demanda celui-ci.

— Alors, monsieur René, je vous fais mes adieux, soupira-t-elle. J'entre en apprentissage.

— En apprentissage ? De quoi ?

— De jeune fille pauvre.

Il en resta tout interdit.

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CHAPITRE II ARRACHEMENT

Dans le train qui l'emporte, Florence Masset revit en pensée ces huits jours qui viennent de passer comme un rêve.

Quitter le pays où l'on est né, se séparer d'un être cher, abandonner ses tombes, c'est un arrachement comparable à la mort elle-même. Combien plus cruel est-il encore lorsqu'il n'est pas volontaire, mais subi sous la pression des sournoises attaques du destin !

La grande maison du faubourg de la Madeleine, trait d'union entre le centre de Moûtiers et la route d'Albertville, était une maison du bonheur. Là, M. Masset, sa femme, sa fille, son fils, menaient une existence paisible, honorable et honorée, celle que procurent à leurs inventeurs ces bonnes petites affaires de province, qui n'aboutissent pas à de scan- daleux enrichissements, mais qui, silencieusement, honnêtement, permettent une vie large, aisée, exempte de tracas, de soucis, d'imprévus.

La petite ville de Moûtiers n'est pas une ville gaie.

Située dans le cul-de-sac d'un V dont une branche vient d'Albertville et l'autre s'en va à Bourg-Saint- Maurice, elle est encaissée en un creux de vallée dominé par de hauts sommets dont la proximité l'étouffe. Néanmoins elle a pour elle les charmes de l'Isère et des deux Doron, les pittoresques défilés d'Aigueblanche et d'Aime, la vieille cité romaine, les échappées vers Pralognan et les glaciers de la Va- noise. La jeunesse ne manque pas de distractions. Les

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sports en hiver, les courses en montagne l'été, les baignades, les réunions, les passages de touristes com- pensent l'étroitesse et le calme de la vie provinciale, la susceptibilité et la dignité vétilleuse d'une société guindée, très attachée à ses traditions.

Florence Masset avait grandi dans ce milieu en enfant gâtée. Rien ne lui avait été refusé de ce qui fait la joie du foyer familial, le plaisir des menues vanités féminines, le contentement intime de se sentir appartenir aux pierres, aux maisons, au paysage au- tant qu'à l'amitié.

Des amies, elle en avait beaucoup, et des meilleures.

Des amis aussi, de bons camarades de son rang, aux- quels on pouvait se fier. Et les rues, les ruelles, les quais, les places, les arbres de son Moûtiers faisaient partie, comme eux, de son entourage. Elle était esclave avec délices de cet ensemble, dont elle n'imagi- nait pas que le moindre élément, vivant ou inanimé pût être détaché. Pour des yeux de vingt-trois ans, l'aspect de l'univers est immuable.

Et puis, un soir d'automne...

Ce jour-là s'était passé comme les autres, ni plus ni moins. Une journée banale. M Masset vaqua aux soins de la maison. Eugène alla au collège. Florence aida sa mère et fit dans l'après-midi un tour en ville.

M. Masset téléphona qu'il se rendait sur l'un de ses chantiers d'extraction et qu'il rentrerait un peu tard, ce qui lui arrivait quelquefois.

L'inquiétude ne commença qu'à la nuit tombée.

« Un peu tard » cela voulait dire, en cette saison, vers sept ou huit heures. Il en était huit. Le dîner étai prêt, la table mise, et l'industriel ne paraissait pas.

A neuf heures, une voiture stoppa sur la route. Les enfants se précipitèrent. Ce n'était pas la sienne. Sa voiture, à lui, gisait au fond d'un ravin, fracassée par une chute effroyable. On le ramenait, brisé, horrible- ment disloqué, sanglant...

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N° 984. — E. M. A. C. — C. O. L. 31-1112 Dépôt légal n° 344. — 4 trimestre 1954. — N° 62

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