1 EVACOM FRANÇAIS 9e A-B-H du 8 mai 2009
Les mains du grand-père
Annunziata enfile les petites jambes dans la grenouillère et retourne l'enfant pour le boutonner derrière. Le vieux affronte avec acharnement le bouton du haut, mais il n'a pas encore fini qu'Annunziata a déjà attaché tous les autres.
« Laissez-moi faire », lui dit-elle, mais le grand-père met 5
un point d'honneur à accomplir sa tâche. Cependant la petite rondelle s'échappe sans arrêt de ses gros doigts et, comme le vieux s'obstine, Brunettino commence à grogner;
alors le grand-père s'avoue vaincu, étouffant dans sa poitrine un gémissement de malédiction.
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Annunziata attache aussitôt le bouton et installe l'enfant dans son lit. Le vieux s'assied à ses pieds et se remet à chantonner, comme il y a un demi-siècle au milieu de ses moutons. Chanson mélancolique car son échec face au petit bouton continue à lui peser. « Alors, si on n'était que tous 15
les deux, rumine-t-il, je serais incapable de l'habiller pour qu'il ne prenne pas froid ? Non. J'irais pas l'envelopper dans la couverture; c'est pas une façon de faire avec un gosse. » Le vieux, absorbé dans ses pensées, ne s'aperçoit pas de l'arrivée d'Andrea qu'Annunziata accueille dans le 20
vestibule.
Le grand-père est en train de l'endormir, Madame. C'est un homme plein d'idées bizarres mais on peut le laisser avec le petit. Il s'assied à côté du berceau comme un chien de garde.
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Andrea s'approche, malgré tout, de la porte entrebâillée et renifle l'air parce que sa tête de mule de beau-père est bien capable de se mettre à fumer. Non par mauvaise intention, mais parce qu'il n'a aucune notion d'hygiène ni d'éducation des enfants… On ne sent rien. Encore heureux, mais il en 30
faut de la patience avec cet homme !
A l'intérieur, l'enfant endormi, le vieux s'est tu. La faible lumière qui filtre par la fente des rideaux tombe directement sur ses mains. Le vieux les contemple obsédé : le dos, la paume. Fortes, larges, veinées de bleu, les doigts 35
comme d'épais sarments, les ongles durs et courts, des petites taches brunes visibles à travers le duvet…
Il les contemple, ces deux pattes qui savent égorger et caresser. Elles ont mis au monde des agneaux et maîtrisé des chevaux, lancé de la dynamite, planté des arbres et 40
recueilli des blessés… Des mains d'hommes, des mains bonnes à tout : à sauver et tuer.
Tout ? Maintenant il n'en est plus sûr. Et le petit bouton ? Et tenir fermement l'enfant ? Ses mains sont-elles utiles pour ça ?
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Annexe 2
Paragraphe 1
Paragraphe 2
Paragraphe 3
Paragraphe 4
Paragraphe 4 Paragraphe 4 Paragraphe 5
Paragraphe 5 Paragraphe 5 Paragraphe 5 Paragraphe 5 Paragraphe 5 Paragraphe 6 Paragraphe 6 Paragraphe 6
Paragraphe 7
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L'échec de tout à l'heure le tourmente. Ces doigts qu'il remue devant ses yeux… Noueux, rugueux… Ils ne sont pas faits pour cette peau soyeuse ! (…)
Il contemple cette ronde blancheur sur l'oreiller, la tendre couleur des petites lèvres et la mèche sombre sur le front.
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Un violent élan de tendresse lui arrache un soupir étouffé et il tend la main vers ce petit visage. Son doigt l'effleure et tressaille instinctivement comme s'il s'était brûlé car, dans la mémoire charnelle du doigt, cette petite joue a fait renaître la sensation d'une caresse à Dunka. La main se 55
souvient et libère en lui une explosion de souvenirs:
Dunka ! Ces jours, ces nuits !... Dunka endormie à ses côtés. Il pense que la joue de Dunka était pareille à celle-ci.
(…)
Le tremblement de terre intérieur cesse et le monde se 60
remet en ordre. Le vieux se reconstruit, se réaffirme dans son être, prend conscience du lieu, de l'heure… Il a dormi, rêvé peut-être ? Il s'ébroue et remue la tête comme un chien mouillé secoue ses poils. Il examine ses mains : celles de toujours.
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D’après José Luis Sampedro Le Sourire étrusque,
Editions Métailié, Paris 1997 – pp. 68-72 Paragraphe 8 Paragraphe 8
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