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Écrire en vers après la prose : vers une poésie scientifique?

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Academic year: 2022

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Écrire en vers après la prose : vers une poésie scientifique ?

Alors que la poésie scientifique est un objet d’étude pour l’Antiquité ou l’âge classique, les rapports entre le vers et la prose sont plus rarement l’objet de réflexions en tant que tels pour les textes savants et leur transmission en français au Moyen Âge. Cette question a pourtant toute son importance aussi bien en latin qu’en langues vernaculaires : les travaux de Jean- Yves Tilliette, sur les œuvres et la théorie en médio-latin1, font nuancer la place du vers en français, considéré souvent comme un avant de l’écriture en prose, ou comme une forme affaiblie d’un point de vue du niveau de savoir, et amènent à donner plus d’attention à des faits connus, mais non étudiés en tant que tels : on peut relever, en français cette fois, les différentes versions de l’Image du monde de Gossouin de Metz, avec trois rédactions en vers et une version en prose et souligner que ce dernier avatar est le seul qui a été traduit en hébreu, en judéo-allemand et en anglais et le seul à être également imprimé. Il ne s’agit donc pas seulement d’une dérimation, mais d’un véritable choix des traducteurs et éditeurs, signifiant sur le rôle respectif de la prose et du vers. Il s’agit donc de savoir si le choix du vers ou de la prose pour le savoir que nous qualifions de scientifique - ou du moins relevant de la philosophie naturelle - est, à partir du XIIIe siècle, conforme à l’évolution plus générale de la littérature ou s’il se constitue des pratiques d’écriture spécifiques du savoir, relayant ou annonçant celles que l’on connaît antérieurement ou postérieurement. La période du XIVe siècle est particulièrement intéressante, puisque les formes d’écrit du savoir s’y diversifient et s’y multiplient, que le choix du vers est assumé en tant que tel, alors que la prose est désormais plus fréquente pour desclairier la science, et que l’humanisme et les modèles antiques de la poésie scientifique ne sont pas encore prégnants. Les catégories éclatent alors et, face à la diversification des savoirs en latin comme en français, leur diffusion se modifie selon les domaines, selon les lectorats et les modalités d’écriture, avec une forte proportion de traductions, des traités originaux et d’autres types d’écrits qui insèrent le savoir, même si leur enjeu est autre, alors que d’autres formes comme les encyclopédies, même encore lues, ne sont plus source de nouveaux écrits.

1 En particulier « Vers et prose dans la théorie littéraire médio-latine », Écrire en vers, écrire en prose : une poétique de la révélation, études réunies par Catherine Croizy-Naquet, Littérales n° 41, 2007, p. 27-42.

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Hans Ulrich Gumbrecht2 a pu ainsi parler d’une « complexification des structures de savoir », d’une différenciation du savoir et d’une conscience d’une pluralité, ainsi que de catégories qui classent les écrits selon des critères de contenus et de formes variables : à ce titre il rappelle la classification de la librairie de Philippe le Bon avec les types suivants : Bonnes mœurs, Etiques et Politiques ; Chapelle ; Librairie meslée ; Livre de gestes ; Livres de Ballades et d’Amours ; Croniques de France ; Oultre Mer ; Médecine et Astrologie ; Livres non parfaits. Les écrits dits littéraires se côtoient avec d’autres et si poésie lyrique, chanson de geste ou historiographie sont clairement distinguées, si la répartition entre médecine et astrologie est également nette, on voit bien qu’il n’en est pas de même d’autres catégories qui tentent de rendre compte de la complexité de la production. Pour H. Gumbrecht, les deux siècles de la fin du Moyen Âge constituent « l’époque de la formation naissante des structures de savoir et des structures sociales qui caractérisent notre modernité 3». C’est en quoi l’écriture du savoir est assurément pour cette période l’un des enjeux premiers des formes textuelles, dans ses diversités et ses choix.

La réflexion sur les relations entre vers et prose amène donc inévitablement à celle sur les catégories qui permettent de classer les écrits : peut-on dire qu’il y a une césure entre les deux modalités d’écriture pour l’exposé des savoirs ? La célèbre formule de Pierre de Beauvais qui distinguait dans son Bestiaire, l’écriture du vrai (prosaïque) et celle du plaisir (en vers) est- elle encore valable pour le XIVe siècle ? Quel rôle joue la forme poétique ? Est-elle toujours seconde ou non ? Y a-t-il une poésie que l’on peut qualifier de scientifique pour cette période ? On le voit, les questions sont nombreuses et d’autant plus difficiles que le recensement des formes versifiées du savoir n’est pas fait, que les critiques hésitent dans la qualification des textes (scientifique, savant, didactique, de vulgarisation…) et que les ouvrages de synthèse, histoires littéraires ou manuels bibliographiques, sont variables dans les catégorisations. Il faut donc d’abord examiner ces classements et recensements, en tentant d’éviter tout anachronisme, avant d’envisager la place éventuelle d’une poésie que l’on peut qualifier de scientifique.

I. Catégories :

2 Hans Ulrich Gumbrecht, « Complexification des structures de savoir : L’essor d’une société nouvelle à la fin du Moyen Âge », Grundriss der romanischen Literaturen des Mittelalters, VIII/1, Carl Winter-Universitâtsverlag, Heidelberg, 1988, p. 25-27.

3 Ibid., p. 27.

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L’une des catégories que la critique néglige à propos du Moyen Âge est celle de la poésie scientifique alors qu’elle est explicite pour l’Antiquité - en particulier avec Lucrèce - et pour la Renaissance4. Pourtant la littérature latine médiévale au XIIe siècle comprend des œuvres qui en relèvent clairement comme la Cosmographie de Bernard Silvestre ou le De naturis rerum d’Alexandre Nequam : elles ne se contentent pas d’exposer une conception cosmique avec des rimes, mais évoquent poétiquement des théories, et la forme du vers a véritablement une vis poetica. Il est vrai que ce terme de poésie scientifique est, à y regarder de près, moins clair qu’il n’y paraît : est-ce une poésie philosophique, ou didactique, encyclopédique ou cosmologique, une poésie de la connaissance ou de la nature ? Les dénominations sont nombreuses et mettent en évidence la difficulté à définir des textes polymorphes5. Selon Albert-Marie Schmidt, cette poésie n’a pas vocation d’enseigner, mais c’est « une intuition originelle de l’univers » pour des lecteurs qui la comprennent6. Quant à Isabelle Pantin, elle démontre que l’écriture poétique des savoirs n’est ni encyclopédique ni exclusivement exégétique7. Si l’objet – ou les objets textuels- est clairement identifié, sa définition n’est pas simple, en tant qu’intermédiaire entre une écriture explicitement savante (latine ou française) et celle que l’on peut qualifier de littéraire.

Cette difficulté à définir, à comprendre pleinement l’enjeu et le statut de ces poèmes correspond à notre même embarras pour classer et saisir dans la plénitude de leur écriture des formes d’écrits qui, au Moyen Âge, ne relèvent pas du littéraire au sens étroit – oserais-je dire contemporain - du terme, mais qui pourtant ne sauraient être assimilés à ceux qui font naître et se développer la vie intellectuelle en latin ou en français. Bien souvent c’est l’adjectif didactique et le nom didactisme qui leur sont associés dans les manuels de littérature médiévale : citons par exemple l’Histoire de la littérature française du Moyen Âge d’Anne Berthelot8 : elle évoque une première phase de 1195 à 1275, qualifiée d’essor du didactisme (encyclopédies, allégorie et Roman de la rose), suivie de la période de 1275 à 1330, qui

4 Voir infra dans la troisième partie.

5 Voir en particulier le constat que fait Violaine Giacomotto-Charra à propos de Du Bartas : « Il est frappant de constater à quel point le statut de la parole et du texte poétiques est ici incertain. Un indice significatif s’en trouve dans le fait que la critique n’a jamais nommé, donc classé avec certitude, cette poésie placée sous le patronage d’Uranie : si le terme de « poésie scientifique », popularisé par la thèse d’Albert-Marie Schmidt, demeure d’utilisation courante, il semble que la nébuleuse des dénominations révèle essentiellement une difficulté intrinsèque à définir un genre par nature hybride », La forme des choses. Poésie et savoirs dans La Sepmaine de Du Bartas, Toulouse, Presse Universitaires du Mirail, 2009, p. 17.

6 Albert-Marie Schmidt, La poésie scientifique en France au XVIe siècle, [1938] Lausanne, éd. Rencontre, 1970, p. 15.

7Isabelle Pantin, La poésie du ciel en France dans la seconde moitié du seizième siècle, Genève, Droz, 1995.

8 Anne Berthelot, Histoire de la littérature française du Moyen Âge, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2e éd., 2006, p. 153-164 ; p. 197 et p. 227-236.

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apparaît comme le triomphe du didactisme (textes allégoriques) avant celle de 1330 à 1450 où une nouvelle catégorie apparaît, la « poésie et la littérature dite sérieuse », mais il y disparaît, au profit du politique et de la morale, toute référence à un savoir autre. L’embarras du classement est évident : où situer ces formes poétiques, souvent allégoriques, qui ne sont pas des traités scientifiques et qui pourtant proposent des savoirs ? Y a-t-il une différence d’enjeu entre ce qui est appelé « didactisme » et ce qui est appelé « sérieux ». Que signifie la catégorie du didactique ? Si l’on se réfère au manuel de Dominique Boutet, c’est une « visée didactique »9, autrement dit un enjeu qui ne préjuge pas d’une forme, autre façon d’en indiquer la mouvance et le caractère polymorphe. Il est vrai que finalement, toute forme littéraire au Moyen Âge relève d’un enseignement, comme le souligne Pierre-Yves Badel :

Tout est didactisme au Moyen Âge. L’épopée comme le roman comportent leur morale. La chanson courtoise est un enseignement sans cesse repris. Il n’est même pas sûr que le fabliau échappe à cette règle et soit un pur divertissement. Tout écrit marque la volonté de son auteur de diffuser son savoir, qu’il soit prédication religieuse, éthique, profane, ou connaissance technique10.

Les manuels bibliographiques n’aident guère à la précision, malgré leur volonté classificatrice : si l’on prend celui de Bossuat11 et ses suppléments, on ne peut qu’être frappé par l’évolution des choix et de la structuration, indices des hésitations face à des formes qui n’entrent pas dans les grands genres littéraires : la première version distingue, pour l’ancien français, la littérature didactique avec deux espèces, « œuvres morales et écrits scientifiques » ; pour le moyen français, ce sont les œuvres morales, les écrits scientifiques et techniques. Le dernier supplément, reflétant l’intérêt naissant de la critique pour les textes non littéraires, est beaucoup plus précis à l’intérieur des catégories, les œuvres morales regroupant allégorie, songe, états du monde, question de l’amour courtois, traités d’éducation et d’enseignement, proverbes et dits allégoriques, et les écrits scientifiques distinguant quadrivium, bestiaires, traités encyclopédiques, arts et sciences (architecture, art militaire, droit, géographie, grammaire, glossaires, jeux…) ; pour le moyen français, trois catégories sont indiquées : œuvres morales, œuvres didactiques, écrits scientifiques.

Cette évolution démontre d’abord la meilleure connaissance de ces écrits et de leur étendue entre 1951 et 1991, la spécialisation textuelle qui s’effectue entre ancien et moyen français, où

9 Dominique Boutet, Histoire de la Littérature française du Moyen Âge, Paris, Champion, 2003, p. 99.

10 Pierre-Yves Badel, Introduction à la vie littéraire du Moyen Âge, Paris, Bordas, nouvelle édition, 1984, p.

165.

11 Robert Bossua, Manuel bibliographique de la littérature française du Moyen Age, suivi des suppléments de 1949-1953 et 1954-1960 avec le concours de Jacques Monfrin, Genève-Paris, Slatkine, 1986 ; Françoise Vielliard et Jacques Monfrin, Troisième supplément. 1960-1980, Paris, éd. du CNRS, 1991.

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l’écriture scientifique se détache du didactisme : il s’agit, comme le dit Nicole Oresme, de bailler science en franchois. Cependant, dans tous ces outils de la critique littéraire, le caractère de la catégorie didactique est général et assez flou, car elle est commode pour toute forme qui ne relève ni de l’histoire ni de la fiction ni du lyrisme, mais gomme aussi bien les différences que les zones de confluence ou de porosité entre les genres. Deux volumes du Grundriss der romanischen Literaturen des mittelalters s’intéressent également à ce genre de textes. Si le volume 8 (La littérature française aux XIVe et XVe siècles) distingue nettement ce qui relève du scientifique (médecine, astronomie, alchimie), le volume 6 (La littérature didactique, allégorique et satirique) consacre une partie aux formes du didactique avant le XIVe siècle en la séparant de la littérature religieuse, ce qui n’empêche pourtant pas d’intégrer la didactique religieuse dans cette partie. Quant aux savoirs, ils sont répartis entre différentes catégories tant dans le tome 1 que dans le tome 2 : un chapitre s’intitule arti liberali et regroupe ce qui relève des sept arts, dont l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie avec son versant astrologique et le comput, mais aussi les savoirs moins orthodoxes que sont la géomancie, la didactique « pratique » ; un autre chapitre s’intéresse à la didactique scientifique et comprend les lapidaires, les encyclopédies les compilations géographiques, les traités de médecine et les écrits juridiques. Les bestiaires sont absents dans cette partie, puisqu’ils sont traités dans ce qui suit sous l’intitulé Genèse et structure des genres allégoriques (Entstehung und Strukturwandel der Allegorischen Dichtung, Hans Robert Jauss) dans le cadre de la transformation littéraire du Physiologus.

Ces distinctions, on le voit, posent des difficultés : les encyclopédies en langue vernaculaire relèvent-elles de la « didactique mondaine » où sont claséss les versions du Secret des secrets et les ensenhamens ? On ne saurait dire qu’ils appartiennent exclusivement de la didactique scientifique, sauf à les considérer de manière anachronique, selon un modèle encyclopédique récent, alors qu’ils sont avant tout un exposé d’enseignements pour l’éducation des princes dans la tradition du Secret des secrets. La séparation entre bestiaires et lapidaires n’est pas non plus complètement convaincante, la pensée allégorique imprégnant les deux genres. Ces divisions, cohérentes théoriquement et rationnelles, permettent de donner une bibliographie classée, mais donnent pourtant une vision partielle de l’écriture des savoirs en laissant de côté la distinction entre prose et vers. Dans le volume 8, les traités scientifiques font l’objet d’une partie séparée et développée, mais le « didactique » disparaît ou plutôt est diffus entre le poème allégorique, la traduction et la littérature religieuse. Le contenu prime ainsi sur la forme. Pour terminer cet inventaire, il faut remarquer que dans l’Histoire de la France

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Littéraire12, ces catégories disparaissent en tant que formes, mais resurgissent dans la partie intitulée « Dieu et le monde » (Armand Strubel), à propos du déchiffrement du monde ou de l’allégorie, et dans celle qui a comme titre intitulée « Formes et genres », dans le chapitre « La glose, le commentaire ou l’essai » de Sylvie Lefèvre, où les formes encyclopédiques et allégoriques (Roman de la Rose) sont évoquées. La diffusion du savoir est ainsi réduite aux marges de la littérature, et les modalités d’écriture spécifiques ne sont guère envisagées. Il faut enfin citer l’Inventaire systématique des documents en langue romane13 qui évite la qualification de didactique : on y trouve une partie « Littérature instructive et scientifique », divisée en « Savoirs de base » (comput, bestiaire, lapidaire, proverbes), « Théologie, morale et philosophie », et « Sciences pratiques » (recettes). La classification est donc autre, quoique donnant aussi matière à discussion : l’intérêt est en effet d’établir une hiérarchie des savoirs exposés, mais le comput ne relève-t-il pas du « pratique », plutôt que d’un savoir « de base », puisqu’il repose sur des calculs astronomiques ?

On le voit, la synthèse inévitable de ces manuels et la taxinomie indispensable de ce genre laissent apparaître une certaine perplexité face à ces œuvres qui sont à la frontière des savoirs, ne reproduisent pas les catégories épistémologiques de notre temps, ni non plus complètement celles du Moyen Âge puisque bien des domaines ne sont pas représentés dans ces écrits. Les critères formels ne sont pas non plus, semble-t-il, opératoires, la distinction entre traduction, adaptation et écrits originaux n’est pas mise en avant sauf dans le GRLMA VIII, et la séparation entre forme versifiée et prose n’est jamais évoquée. L’embarras, la difficulté à embrasser l’entier des formes écrites des savoirs, sont évidents, ce qui signale d’ailleurs E.

Baumgartner dans son histoire littéraire14, dans un chapitre intitulé « Enseignements et chastoiements » :

Un trait caractéristique et trop souvent occulté de la littérature médiévale à partir du XIIIe siècle au moins est la multiplication des œuvres qui tentent de « vulgariser », c’est-à-dire de mettre à la portée des laïcs les différentes branches du savoir, de leur donner des éléments d’une morale pratique, mondaine, de les guider enfin sur la voie du salut. Cette production ne présente aucune unité formelle.

S’y côtoient le vers et la prose, les récits brefs et les sommes encyclopédiques, les sermons, les traités, les chansons lyriques les dits narratifs.

12 Histoire de la France littéraire : Naissances, Renaissances, Moyen Âge-XVIe siècle, volume dirigé par Frank Lestringant et Michel Zink, Paris, PUF, 2006.

13 Inventaire systématique des premiers documents des langues romanes, éd. Barbara Frank, Jörg Hartmann et Heike Kürschner, Tübingen, Gunter Narr., 1997, 5 vol. I : Introduction. Bibliographie, Tables. II : Partie documentaire. Enoncés métalinguistiques explicatifs et commémoratifs. Littérature de caractère religieux.

III: Partie documentaire. Littérature instructive et scientifique. Poésie profane. Historiographie. Législation.

IV: Partie documentaire. Chartes (françaises et occitanes). V : Partie documentaire. Chartes (italiennes, sardes, catalanes, espagnoles et portugaises) — Lettres — Documents administratifs.

14 Emmanuèle Baumgartner, Histoire de la Littérature Française, Moyen Âge, 1050-1486, Paris, Bordas, p. 145.

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Évitant le terme didactique, elle préfère distinguer trois groupes en fonction de trois enjeux

« Pour une culture laïque », « Moraliser », « Édifier». L’enjeu prime ainsi sur la forme au moins pour le XIIIe siècle, même si l’adjectif laïque ne rend pas compte de l’importance de l’édification religieuse dans les encyclopédies et de la moralisation du savoir naturel si prégnante au XIIIe siècle et si la question de la culture dans les milieux laïcs est encore de nos jours un point de débats, d’interrogations et de recherches.

La question de la forme, en l’occurrence, n’est pas la préoccupation majeure des études sur le didactisme. Pourtant elle est centrale, comme a pu le montrer J. Cerquiglini-Toulet15 à propos des modèles d’écriture : modèles grammaticaux des Donat, modèles religieux, modèles juridiques auxquels se rattachent les débats et jugements, modèles testamentaires, qui se croisent, se combinent, s’entrelacent pour des formes souvent hybrides et complexes. Il est impossible de parler de modèles savants, même si l’on voit bien que les traductions d’autorités ont des traits communs, avec une importance réelle de la glose, mais l’on voit bien que l’écriture des savoirs, dans sa diversité et sa multiplicité, se cherche une identité et que le vers a une place singulière : l’œuvre d’Evrart de Conty signale cette attention aux niveaux de connaissance et aux formes textuelles: entre la glose de Problèmes et les Echecs amoureux, le savoir est en écho, mais n’est pas du même ordre, l’un étant en relation avec les débats les plus actuels, l’autre conservant des traditions que l’auteur adapte et module16. Le poème qui, semble-t-il, est aussi son œuvre, signale encore un autre niveau, une autre forme d’écriture savante et une modulation évidente.

Le choix du vers paraît ainsi à la fin du XIVe siècle amener à une forme et un contenu de vulgarisation qui ne sont pas les mêmes que pour la prose et c’est ce point que nous allons étudier à partir de quelques œuvres. Il faut cependant préciser ce que l’on entend par savoirs : il ne s’agit pas d’une limitation aux sciences ou aux techniques. L’importance des traités médicaux ou d’astronomie à la fin du Moyen Âge, qu’il s’agisse de traductions ou de traités originaux, ne doit pas réduire la diffusion des savoirs à ces deux domaines. Il s’agit de l’ensemble des connaissances exposées dans des textes d’autorités, de manière plus générale que le strict domaine scientifique, au sens contemporain du terme. Une autre interrogation naît également de ce parcours des manuels : quelles formes en français s’apparentent à la poésie philosophique et scientifique ?

15 Jacqueline Cerquiglini-Toulet dans Jacqueline Cerquiglini-Toulet, Franl Lestringant, Georges Forestier et Emmanuel Bury, La littérature française : dynamique et histoire I, Paris, Folio, 2007, p. 164-172.

16 Voir à ce sujet Traduire au XIVe siècle, Evrart de Conty et la vie intellectuelle à la cour de Charles V, éd. J.

Ducos et M. Goyens, Paris, Champion, 2015, en particulier p. 71-241.

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II. La guerre et la science en vers

A partir de la fin du XIIIe siècle, l’utilisation du vers est un choix possible dans les traductions savantes, et l’on sait les alternances possibles entre version rimée ou prosaïque pour certaines œuvres, encyclopédiques ou scientifiques. Mais il est plus surprenant de transformer une traduction, à l’origine en prose, en un texte versifié, surtout quand il s’agit d’un texte militaire. C’est pourtant ce que fait Priorat de Besançon pour le De re militari de Végèce traduit par Jean de Meun : œuvre à l’origine écrite vraisemblablement entre 383 et 450 à l’époque de Vespasien, c’est un manuel qui traite successivement de la formation des soldats et des exercices militaires (livre I), puis des structures de l’armée romaine (livre II), pour continuer par les préparatifs de guerre (logistique, défense, machines de guerre) et les stratégies avec un long chapitre constitué des regulae belli (livre III) et finir sur les sièges et les batailles navales avec un long descriptif des navires de guerre, il apparaît comme un ensemble synthétique destiné aux chefs de guerre romains et qui a eu une diffusion considérable pendant tout le Moyen Âge, même chez Pétrarque qui l’a utilisé pour des descriptions de bataille17. Mais L’abrejance de l’ordre de chevalerie de Priorat de Besançon18 reste pourtant une tentative singulière, et ce d’autant plus qu’un seul manuscrit (BnF fr 1604) la conserve. Il s’agit, selon l’auteur de « rimer de sa povre escole/… si que meuz le porront entendre/cil qui vuellent d’armes entendre » (v. 192-195), pour les rois, les ducs, les comtes et les chevaliers, c’est-à-dire pour un lectorat laïc et expérimenté à la guerre. Mais, comme le signale l’auteur, c’est moins le texte latin que celui de Jean de Meun qui sert de base, comme on peut le voir à propos des vents, ce qui ne l’empêche pas d’ajouter des gloses relevant visiblement de sa propre expérience19.

Quel intérêt à transposer un texte militaire en vers ? Si l’on confronte théorie et pratiques médiévales tant en latin qu’en français, on ne peut qu’être perplexe tant « les frontières entre ce que nous nommons prose et vers sont poreuses 20». Il semble que le vers paraisse plus aisé,

17 Voir Christopher Allmand, The De re militari of Vegetius. The Reception, Transmission and Legacy of a Roman Text in the Middle Ages, Cambridge University Press, Cambridge, 201, en particulier p. 47-55.

18 Li abrejance de l’ordre de chevalerie, mise en vers de la traduction de Végèce de Jean de Meun par Jean Priorat de Besançon, éd. Ulysse Robert, Paris, Firmin Didot et Cie, 1897. Voir également le manuscrit BnF fr 1604.

19 Sur ces questions, voir notre article, « De l’usage d’une traduction ou l’art militaire en vers : l’adaptation de Végèce par Priorat de Besançon », dans La traduction. Pratiques d’hier et d’aujourd’hui, éd. J. Ducos et J.

Gardes Tamine, Paris, 2016, p. XXX. Priorat de Besançon signale l’utilisation de Jean de Meun à l’occasion de la description des vents, v. 10540-10546.

20 Voir J. Y. Tilliette, op. cit., p. 31.

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et soit un meilleur support à la mémorisation, ce que Jean-Yves Tilliette rapproche des lectures scolaires constituées principalement de poètes21. Question de rythme assurément, de sonorités et de rimes : on le voit nettement dans certains passages de Priorat de Besançon où les effets sont marqués et où l’auteur se livre à une amplification par rapport au texte d’origine, alors que les énumérations des différentes catégories de grades et de soldats ou les descriptions des machines restent proches de l’original. Des topiques littéraires sont employées, comme la tempête en mer, et l’on mesure la différence par rapport à la brièveté informative de Jean de Meun :

Quiconques conquist ost a armes par navie, il doit avant connoistre les signes des estourbeillons, car par tempestes et par flos ont esté souvent peries les nés plus griefment que par la force des anemis. Et en ceste partie doit estre ajoustee toute la sagece de philosophie, car la nature des vens et des tempestes est cueillie de la raison dou ciel.( Jean de Meun, IV, 37)

Quiconque porte per navies Son ost et a voiles dracies

Ainçois doit conoistre les signes des estorbillons en lui meïmmes ; Car per plus sovantes foïes Ont estey les nés perillies per floz et per les perillouses Tempestes, forz et enniouses, Qu’en mer sont molt sovant contraires,

Que per force des adversaires, Ne que per bataillier formant ; Bien verra l’on quant et comant.

Tel peril doivent per maitrie D’art et de grant philosophie Estre eschivey saigemant ; Car vos savez bien vraiement Que des vanz la nature tote La mer corroce et rebote Et est ou ciel prise ou coillie ; Ce set l’on par astronomie. (Priorat de Besançon, v. 10463-10482)

Sans considérer que L’abrejance est une grande œuvre poétique, l’auteur s’est livré à une réflexion sur l’écriture et sur l’usage du vers. Elle apparaît en filigrane et démontre une plasticité du français médiéval, avec une phrase qui est modulée dans le rythme du vers, et acquiert une fluidité parfois absente en prose, en mettant en évidence une prosodie et des accents. On le voit encore plus nettement dans les regulae belli, ces sentences destinées à résumer la quintessence de l’art de la guerre dans l’œuvre de Végèce. La forme rimée permet de mettre en évidence des oppositions (ex. 1 et 2), des chiasmes (ex. 3), des assonances (ex.

4), amplifie et renforce la capacité à être mémorisée :

21 Ibid.

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Végèce Jean de Meun Priorat de Besançon

1. Occasio in bello amplius solet juvare quam virtus.

L’achoison seult plus aidier en batailles que en vertus.

Plus suet en bataille achoison Aidier que de vertuz foison.

2. Amplius juvat virtus quam multitudo.

Plus ayde vertus que multitude.

Plus aide, ce c’on pés ne cuide,

Vertuz que ne fait multitude.

3. Exercitus labore proficit, otio consenescit.

Ost pourfite par travail et devient pereceus par oizeuse.

Li ost profitent per la poinne, Oisivetez a mal les moinne.

4. Subita conterrent hostes, usitata vilescunt.

Soudaines choses espoentent les anemis ; les choses aüseez tiennent pour vils.

Soudeinne chose apaonte Sovant les anemis et donte ; Ne tenir mi en vitance

L’us ne la bonne

acostumance.

L’entreprise de Priorat s’inscrit dans une perspective qui n’est pas seulement la transmission d’une autorité, mais une volonté d’en faire un support didactique et oral. C’est ainsi un document qui prouve la progressive conscience d’une différence entre vers et prose, non seulement dans le domaine strictement littéraire, mais aussi dans ce qui relève du scientifique et du technique.

Elle ne peut qu’être rapprochée des nombreuses utilisations des vers dans les textes savants latins. Ainsi L. Thorndike souligne qu’au XIIIe siècle, la prose est préférée par les auteurs, mais avec des insertions poétiques nombreuses22 toujours introduites par la formule « unde versus ». Astronomie, médecine, alchimie, mathématique, prédictions astrologiques, tous les domaines scientifiques présentent des exemples de ces vers inclus dans les traités ou en marge des manuscrits : les plus connus sont les vers salernitains sur les complexions, au point qu’ils ont été repris par l’auteur du Placides et Timeo, accompagnés d’une traduction française en prose. Ils apparaissent comme les traces d’usages poétiques dans l’enseignement, avec des variations et des recueils dont nous n’avons le plus souvent que des éléments partiels23. Poésie et science ne sont donc pas incompatibles, mais au contraire se répondent, comme on peut le voir par exemple dans les œuvres d’Albert le Grand où les vers de Virgile, d’Ovide et de Lucain renforcent une argumentation, une définition ou une description.

22 Lynn Thorndike, « Unde versus », Traditio, 11, 1955, p. 163-193.

23 Lynn Thorndike, ibid., p. 193 : « Such is some illustration of the quotation of anonymous, but apprently well knoxn and traditional verses, by writers in the fields of astronomy and astrology, weather prediction and cosmography, computus and calendar, music and mathematics, natural history and medicine, human temperaments and sex relations and manners, alchemy and painting. When and how did they originate? In what groupings were they first found and used? The variations of wording and the arrangement of them as repeated by different authors suggest that they had undergone a long process of use in class-rooms, of copying and recopying, of repeating and learning, of forgetting and remembering and revising.

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Aussi une traduction en vers se justifie-t-elle en langue vulgaire, car elle correspond à cet usage universitaire et scolaire du vers comme porte d’accès au savoir. Ainsi le Thesaurus Pauperum24 de Pierre d’Espagne en est l’illustration. Cette œuvre est un ouvrage pratique qui traite des maladies dans un ordre vertical, de la tête au pied. Elle a donné lieu à une traduction au XIVe siècle par Jean Sauvage25, médecin picard installé à Blois, qui en propose une forme versifiée en octosyllabes pour les deux tiers et en prose pour le dernier tiers. Il faut noter que cette adaptation intègre aussi la Fisique rimée, réceptaire conservé dans un manuscrit de Cambridge d’environ 2000 vers et dont l’on a conservé trois manuscrits, ainsi que la Lettre d’Hippocrate à César, autre réceptaire en prose composé au XIIIe siècle. La forme versifiée est donc un choix qui n’est pas constant : quand elle est employée, on peut penser qu’il s’agit, comme le fait Priorat de Besançon, de donner une forme versifiée qui aide à la mémorisation et à une lecture à haute voix ou à la rumination. Les recettes, dont on connaît la forme très codée, intégrant des listes d’ingrédients, grâce aux rimes et au rythme du vers, même s’il s’agit de l’octosyllabe, deviennent ainsi plus faciles à retenir et donc à appliquer.

Doit-on penser cependant que l’écriture poétique des savoirs se limite à une mémorisation ? C’est assurément une dimension importante pour les textes qui diffusent un savoir immédiat, qui le vulgarisent, ce l’est moins dans les formes complexes que prennent la poésie du XIVe siècle où le jeu sur le savoir devient un des thèmes de prédilection. Jean de Meun a ouvert la voie dans le Roman de la Rose par le long discours de Nature, adaptant aussi bien les thèmes d’Alain de Lille que les discours plus récents sur l’optique ou le corpus aristotélicien. Des thématiques reviennent régulièrement : l’ordonnancement du monde et ses éléments, les âges de la vie, les humeurs, les allégories des arts libéraux, les sphères célestes.

Elles sont souvent topiques, mais les auteurs du XIVe siècle peuvent en jouer et les transformer : songeons au Chemin de Longue estude de Christine de Pisan où elle renouvelle l’ascension céleste et la découverte de l’univers par l’évocation très concrète d’une ascension.

C’est aussi l’Ovide Moralisé, à la fois traduction et glose versifiée, où, dans le livre I, l’auteur réécrit la création et l’ordre du monde fondé par Dieu. On ne peut pas non plus passer sous silence le Rosarius, où l’exposé initial de chaque chapitre décrit une « chose » de ce monde (naturel ou non) et ses propriétés avant une interprétation allégorique en relation avec la

24 L’auteur est devenu pape en 1276 sous le nom de Jean XXI (mort en 1277) ; voir l’édition du texte, Thesaurus pauperum, éd. M. H. da Rocha Pereira, Coimbra, 1974.

25 Cette traduction se trouve sous le titre de Novelle fisique. Voir en particulier les travaux de Claude de Tovar,

« Contamination, interférences et tentatives de systématisation dans la tradition manuscrite des réceptaires médicaux français », Revue d’Histoire des Textes, 3 , 1973, p. 115-191 et 4, 1974, p. 239-288.

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Vierge Marie26. Ce texte, issu d’un milieu dominicain, s’inscrit dans la littérature mariale, mais le développement initial en octosyllabe a pu être édité séparément, tant il semblait en rupture de ton et de contenu. Or la forme poétique le fait participer à la litanie et à l’exaltation de la Vierge. Le savoir sur la création contribue aussi à l’éloge marial.

L’écriture poétique du savoir n’est donc pas seulement un outil didactique. C’est plutôt la mise en vers d’une culture savante, traditionnelle ou plus innovante pour une évocation où la transmission des savoirs est désormais au service d’un autre enjeu, moral, religieux, théologique, ou lyrique. Le développement de la littérature allégorique contribue à une poétisation du savoir fréquent, dans une imitation plus ou moins lâche du Roman de la Rose, en particulier dans les récits allégoriques en vers, ce qu’appelle Pierre Yves Badel « les poèmes allégoriques »27. Citons par exemple Guillaume de Digulleville, dont de nombreux développements du Livre de pèlerin de vie humaine rappellent des notions scientifiques parfois complexes, comme le mouvement des planètes, ou des polémiques comme la place contestée de l’astrologie par rapport à l’astronomie28. Mais la notion scientifique peut aussi donner naissance à un ensemble poétique : On peut aussi songer à Jean Dupin dont le livre 8 du Livre de Mandevie, écrit entre 1324 et 1340, propose un exposé poétique de la mélancolie écrit en sizains octosyllabiques, mais inséré dans un voyage allégorique et moral majoritairement en prose. Le livre 7 par contraste utilise essentiellement la prose pour les exposés sur la religion, le salut, la création du monde et des hommes ainsi qu’un développement sur les planètes, les éléments et l’humeur. Le livre suivant en revanche se centre sur les humeurs, avec un exposé en vers, dans un développement du modèle traditionnel versifié de l’école salernitaine :

319. Ou livre des naturiens 2224 Sont registrez des anciens

Quatre fluve en la char humaine.

N'est hons qu'en soit purs ne certain ;

26 Voir notre article J. Ducos, « Ecrire la science en vers et en prose », dans Ecrire en vers, écrire en prose : une poétique de la révélation, op. cit., p. 229-244. Voir également Le poète, la vierge et le prince, PU Saint Etienne, 1994, p. 28-30, Le poème du puy marial. Etude sur le serventois et le chant royal du XIVe siècle à la Renaissance, Paris, 1996 en particulier p. 75-76 et surtout l’article « Du sommaire encyclopédique à la compilation mariale : étude sur la moralisation des choses dans le Rosarius (Paris, BNfr. 12483) », Cahiers Diderot N°6, 1994, p. 181-200 ; Marie-Laure Savoye, « Semis, transplantation et greffe: les techniques de la compilation dans le Rosarius »,Le recueil au Moyen Âge. Le Moyen Âge central, éd. Yasmina Foehr-Janssens et Olivier Collet, Turnhout, Brepols (Texte, codex et contexte, 8), 2010, p. 199-221.

27 Sur cette influence si importante au XIVe siècle, voir Pierre-Yves Badel, Le Roman de la Rose au XIVe siècle, étude de la réception de l’œuvre, Genève, Droz, 1980.

28 Voir sur ces points, l’article de Géraldine Veysseyre et Stéphanie Le Briz : « Sens faire rien, pou vaut li sens » : mise en œuvre et réception didactique de Guillaume de Digulleville et son Pèlerinage de l’âme (ca 1355), La volonté didactique dans la littérature médiévale, Bien dire et bien aprandre, n° 29, tome 1, 2011.

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Deux ou trois en a li plus sains. 2228 Chacsun en tient propre dommene.

320. Fleumatique et melancolique, Li sanguins et li colorique

Sont les noms des quatre figures. 2232

En la science de phisique Ha chascum propre medicine.

A la différence d’autres évocations poétiques de la mélancolie, les attitudes morales, les comportements, la dépravation du siècle ne sont pas l’objet premier. C’est l’humeur qui est à la fois causalité et aboutissement, qui explique tous les défauts de l’époque. Le monde est malade, au sens physique du terme, et mélancolique29. La société évoquée par ce prisme qu’est la mélancolie est recréée et non uniquement dénoncée, dans une vision poétique d’un monde malade de la mélancolie. Le savoir médical devient ainsi un moyen de réinventer la critique sociale dans une poésie allégorique et satirique.

III. Vers une poésie scientifique ?

Peut-on alors parler de poésie scientifique ? Si la définition même de cet objet de recherches repose avant tout sur le qualificatif (scientifique), elle s’insère dans les relations entre littérature et sciences où se pose avant tout la question du contenu plutôt que de la forme. A ce titre, la forme versifiée n’est qu’un avatar parmi d’autres des insertions des savoirs dans la littérature, qu’elle soit romanesque, poétique, épique ou autre. C’est ainsi que Renart le Contrefait, à la lumière de nouveaux travaux, est désormais relu dans une perspective encyclopédique, dans ses deux rédactions, pour montrer l’intérêt et les sources des développements (ou digressions) astronomiques, cosmologiques, astrologiques, magiques, en vers comme en prose ; les relations avec Brunet Latin et Gossouin de Metz y ont été mises en évidence, ainsi qu’une position claire de la rédaction B contre l’astrologie et la magie30. La filiation avec la tradition allégorique, satirique et orale du siècle précédent est évidente. Faut- il pourtant considérer qu’il s’agit d’une littérature « scientifique » ? Le savoir est exposé dans un tableau du monde, mais n’est pas premier dans cette œuvre, pas plus que dans beaucoup d’autres, en prose et en vers, où il apparaît comme contexte ou renfort d’une vision du monde.

D’une certaine manière, c’est en quoi il y a filiation avec le Roman de la Rose de Jean de Meun, où la description du monde naturel contribue à celle d’un monde sublunaire de

29 Voir notre analyse dans « Savoir médical et poésie médiévale : la mélancolie chez Jean de Meun, Jean Dupin et Charles d’Orléans », Littérature et médecine, Eidolon, 50, 1997, p. 49-52.

30 Le miroir de Renart : pour une redécouverte de Renart le contrefait, éd. Craig Baker, Mattia Cavgna, Annick Engelbert et Silvère Menegaldo, Louvain-La-Neuve, Publication de l’Institut d’études médéivales de l’université Catholoqie de Louvain, 2014 ; citons en particulier les contributions de Craig Baker, p. 73-94 ; Catherine Gaullier-Bougassas, p. 95-116 et Silvère Menegaldo, p. 53-70.

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changement, soumis aux lois astronomiques et à Nature, mais sans la régularité du ciel éthéré des astres et des étoiles, et pouvant donner lieu à un regard critique et satirique. Poésie allégorique à interprétation morale d’un côté, vers mnémotechniques de l’autre, dont la poéticité reste malgré tout assez peu marquée et limité à un rythme et des sonorités qui permettent de retenir plus facilement des théories ou des énumérations, la poésie scientifique médiévale ne paraît qu’anecdotique et marginale, et sans commune mesure avec les réalisations antérieures ou avec les définitions ultérieures. Faut-il alors penser que la littérature médiévale l’ignore ?

Pour saisir sa pleine réalisation, il faut revenir aux origines antiques où la poésie est un support reconnu pour la diffusion scientifique, ne serait-ce que parce qu’elle relève du docere et movere, central dans toute rhétorique du savoir. Que ce soit en grec ou en latin, le vers est employé pour les sciences sous leurs aspects les plus techniques : outre Lucrèce et Virgile qui apparaissent comme les références de la poésie latine ou Parménide et Empédocle pour la poésie philosophique grecque, bien d’autres auteurs ont fait œuvre poétique et didactique, comme Aratos et Manilius pour l’astronomie et la météorologie. Un autre auteur moins connu en dehors des cercles de spécialistes mérite aussi d’être cité : il s’agit de Nicandre de Colophon, qui a écrit deux poèmes, les Thériaques sur les bêtes vénéneuses, et les Alexipharmaques sur les poisons31. Ce médecin reprend la tradition poétique de la littérature médicale, mais en associant très étroitement connaissances scientifiques et écriture poétique et épique, tant dans les mètres que dans les images, bien au-delà d’une simple versification d’un texte médical en prose. Ses œuvres, comme celle de la poésie latine, démontrent que l’enjeu didactique, si important dans les vers mnémotechniques, n’est pas seul en cause dans ces textes, ce que souligne Christophe Cusset :

Au-delà de la dimension didactique, il y a lieu de s’interroger sur la poésie elle-même telle qu’elle est proposée par une Musa docta. Même si le poète est au service des mots et en considère pas le langage comme un simple outil utilitaire de communication, mais comme la matière même qu’il travaille, il n’y a sans doute pas lieu, dans le cas précis de la poésie scientifique, de distinguer le mot comme objet poétique et le mot comme porteur de sens et renvoyant à une réalité essentielle extérieure au langage lui-même. Le poète savant cherche en effet à ne pas scinder les deux dimensions du langage : ce faisant, il ne détourne pas la poésie d’elle-même, mais au contraire en rappelle une dimension que l’on a souvent tendance à oublier, à savoir sa capacité inégalable à introduire à la connaissance du monde32.

31 Voir Jean-Marie Jacques, « Nicandre de Colophon, poète et médecin », Musa docta. Recherches sur la poésie sientifique dans l’Antiquité, dir. Christophe Cusset, Saint-Etienne, Publications de l’Université de Saint-Etienne, 2006, p. 19-47 et Christophe Cusset, « les images dans la poésie scientifique alexandrine : les Phénomènes d’Aratos et les Thériaques de Nicandre », ibid., p. 49-104.

32 Christophe Cusset, « Avant-propos », Ibid., p. 10.

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L’intérêt est donc à la fois savant et poétique, dans une perspective qui peut aller au-delà de l’initiation, et relever plutôt d’une « poésie de connivence, écrite d’abord pour un public averti et érudit, qui ne cherche pas à faire de la vulgarisation ni même à aider à la mémorisation d’un contenu grâce aux pouvoirs mnémoniques du vers, mais qui recherche d’abord les plaisirs d’ordre esthétique 33». La poésie n’est donc pas seconde dans la production savante, mais intégrée à elle, pour un mode d’expression qui va au-delà de l’argumentatif et de l’informatif. C’est cette même perspective qui est cherchée à la Renaissance, dans le développement de la poésie philosophique et astronomique, dans une redécouverte de Lucrèce et du néo-platonisme, mais aussi dans une conception poétique qui n’est pas séparée des autres arts libéraux34 et qui domine jusqu’au XIXe siècle, les relations entre science et poésie se déplaçant ensuite, sans disparaître35.

Il n’est pas évident de constater une semblable place de la poésie au Moyen Âge dans les textes savants : les « unde versus », dont L. Thorndike signale la place importante, sont souvent des conclusions sans une intégration véritable à la pensée, et la valeur mémorielle est mise en avant. James Simpson indique d’ailleurs qu’au XIIe siècle, la poésie est généralement considérée comme une aide aux autres disciplines et a une fonction d’abord « ancillaire », en particulier dans la pensée de Hugues de Saint-Victor36, ce qui correspond également à l’ellipse à son sujet dans la plupart des traités médiévaux37. Mais d’autres auteurs, comme Alain de Lille ou Bernard Silvestre, ont mis en avant la poésie comme mode d’accès au savoir38. Il est vrai qu’elle est alors d’abord image, plutôt que mètre, et n’est donc pas liée spécifiquement à la forme en vers.

Poésie seconde comme mode d’accès au savoir, faut-il penser qu’elle est par conséquent la forme privilégiée de la vulgarisation ? Dans un livre récent39, Ruedi Imbach et Catherine König-Pralong s’interrogent sur la place des laïcs dans la philosophie médiévale et

33 Ibid.

34 Voir à ce sujet Isabelle Pantin, La poésie du ciel en France dans la seconde moitié du XVIe siècle, op. cit. en particulier la deuxième partie, p. 171-sqq.

35 L’anthologie réunie sous la direction d’Hugues Marchal est éclairante à ce sujet : Muses et ptérodactyles. La poésie de la science de Chénier à Rimbaud, Paris, Editions du Seuil, 2013.

36 James Simpson, Sciences and the Self in Medieval Poetry: Alan of Lille’s Anticlaudianus and John Gower’s Confessio amantis, Cambridge, Cambridge University Press, 1995, p. 231: « Poetry looks to other disciplines and, implicitly, serves them in an ancillary function. The ubiquity of this conception of poetry (as providing a service for other, superior disciplines) makes it difficult to find coherent, powerful theoretical defences of poetry’s philosophical strength in the twelfth century”.

37 Jean-Yves Tilliette, op. cit.

38 James Simpson, op. cit, p. 235-271 ; voir aussi Pascale Bourgain « La conception de la poésie chez les Chartrains », Aristote, l’école de Chartres et la cathédrale. Actes du colloque des 5 et 7 juillet 1997, Chartres, 1997, p. 165-179.

39 Ruedi Imbach et Catherine König-Pralong, Le défi laïque, Paris, Vrin, 2013.

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spécialement sur ceux qui ne se contentent pas de la lire, mais la pratiquent aussi. Refusant de limiter le statut du laïc à l’illiteratus, ils signalent l’importance des textes philosophiques pour ceux qui ne sont pas clercs, en particulier avec les miroirs des princes ou les traductions. Les auteurs « laïcs », quant à eux, écrivent le plus souvent en langue vernaculaire comme Brunetto Latini, Raymond Lulle, Dante, Christine de Pisan, Pétrarque, sans négliger nécessairement le latin. La question du vers n’est pourtant pas posée dans ce livre, sans doute parce que, comme au XIIe siècle, le plus important est le savoir exposé, ensuite la langue utilisée et la forme n’est que seconde dans la pensée de ses auteurs.

Pourtant une des œuvres les plus diffusées et les plus adaptées en langue vernaculaire est fondamentale sur le choix du vers et de la prose : il s’agit de la Consolation de philosophie de Boèce, dont les traductions en français ne tiennent pas toujours compte de l’alternance prose- vers qui la caractérise. La forme allégorique, elle, a été visiblement un modèle d’exposition savante pour tout le Moyen Âge, ce qu’a renforcé le Roman de la Rose de Jean de Meun. Il est en effet frappant de constater qu’au XIVe siècle, les formes poétiques où les savoirs sont mis en scène sont avant tout des poèmes allégoriques à visée morale : le savoir n’y est pas présenté pour son évocation de la nature, du monde ou de l’homme, mais surtout pour une lecture allégorique40. C’est assurément la différence avec la poésie scientifique de la Renaisssance où le savoir est mis en scène, en tant que tel, dans une évocation du monde et des forces naturelles qui servent une pensée philosophique. A ce titre, l’Ovide moralisé, cette adaptation glosée des Métamorphoses d’Ovide, est révélateur : la philosophie pythagoricienne, le mouvement du monde y sont transformés dans la glose en une lecture d’exégèse ou moralisante plutôt qu’en une poétique élémentaire et du mouvement ; là où Ovide évoque avec une esthétique presque baroque le déluge et la création du monde, la glose insiste sur l’équilibre élémentaire et l’assise du monde. La prégnance du modèle allégorique et moralisant pour la cosmologie s’y signale par ses topoi, quitte à affaiblir la poésie cosmique qui pourrait s’en dégager. Mais, de manière plus positive, on peut penser aussi que ces formes poétiques contribuent à forger une culture littéraire savante, autrement dit des savoirs qui sont l’objet de la création littéraire et poétique, avec des échos des évolutions de la pensée contemporain ou des degrés de complexité plus ou moins marqués. Ainsi si l’on compare l’évocation des cieux dans le Roman de Fauvel, dans Le livre du pèlerin de vie humaine de Guillaume de Diguleville et dans le Chemin de longue estude, on peut constater que

40 Voir Armand Strubel, « Grant senefiance a ». Allégorie et littérature au Moyen Âge, Paris, Champion, 2002, dont le livre démontre l’expansion des formes allégoriques en moyen français.

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Guillaume de Digulleville est le plus complexe, en évoquant la théorie du mouvement planétaire sans éviter la terminologie astronomique la plus poussée. Même différence entre le portrait du mélancolique par Charles d’Orléans et l’évocation par Jean Dupin, qui n’hésite pas à intégrer des notions ou des théories récentes. Le degré de scientificité révèle ainsi la frontière entre poésie scientifique et poème allégorique, le deuxième s’appuyant sur des savoirs pour un enjeu autre que la connaissance, alors que la première expose une pensée vivante, qui dépasse les thèmes répétés à l’envie. Un même texte peut varier dans ses pratiques. Si le Roman de Fauvel se réfère très traditionnellement et très banalement aux développements sur microcosme et macroscosme et à la théorie élémentaire (vers 3888-3948), tels qu’ils sont répétés depuis le XIIe siècle et en donne un exposé assurément versifié, mais sans grand relief, Son évocation des quatre âges de la vie en relation avec les quatre éléments est beaucoup plus originale car il en dégage quatre âges de l’humanité, plutôt que de l’être humain41. Ce jeu sur la scientificité dans un cadre allégorique est sans nul doute ce qui caractérise la forme poétique appliquée aux sciences pour le XIVe siècle, dans l’ensemble qu’est le poème allégorique.

Cette relation si profonde entre vers, sciences et allégorie, qui se dégage du XIVe siècle, laisse penser alors que la poésie scientifique n’est qu’une partie de la création allégorique, ou, si l’on préfère, qu’elle utilise de manière privilégiée l’écriture allégorique, à la différence de la prose où la pensée scientifique peut se développer sans ce support. Ainsi s’expliquent les multiples réalisations où savoir et poésie allégorique à visée morale, philosophique ou amoureuse s’articulent et s’imbriquent : L’orloge amoureus de Jean Froissart42 en est un exemple remarquable, puisqu’il est à la fois exposé du mécanisme horloger et métaphore allégorique du cœur amoureux. Le vers ainsi dit la science, mais l’insère dans la tradition allégorique et lyrique, pour un enseignement subtil, où le lecteur apprécie la finesse de l’analogie, la force de l’image et la plasticité, voire la virtuosité, du vers.

Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que le champ de la poésie scientifique en français apparaisse toujours second pendant cette période et soit si difficile à repérer et à dégager.

Entre jeu mnémotechnique, poids de la forme allégorique, les réalisations poétiques s’insèrent et se manifestent à l’œil curieux dans des ensembles dont l’enjeu n’est pas l’exposé

41 Le Roman de Fauvel, édition, traduction et présentation par Armand Strubel, Paris, Librairie Générale française (Lettres gothiques), 2012, v. 3950-3995, p. 498-500.

42 Jean Froissart, Le paradis d’amour, L’orloge amoureus, éd. Peter F. dembowski, Genève, Droz, 1986, p. 83- 111.

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scientifique tel qu’il apparaît dans les traités. La fonction didactique n’est assurément pas prioritaire : il s’agit bien plutôt de jouer avec le savoir et avec les lecteurs, la forme poétique permettant une circulation entre les niveaux d’interprétation et les évocations figurées ou descriptives pour une vision du monde. Science, allégorie et vers s’associent avant l’émergence d’une nouvelle poésie scientifique et des modèles réinterprétés.

Joëlle Ducos Université de Paris-Sorbonne/EPHE

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