LA NOTION D'OCCIDENT
GUERRE ET PAIX A SARAJEVO
JOVAN DIVJAK
L
f ancien officier de la garde personnelle de Tito, né de parents serbes en 1937, correspond assez à l'idée que l'on se fait du type de caractère de ce que les défuntes Républiques populaires ont pu forger en matière de cadres militaires. Sans préjuger des qualités humaines ou intellectuelles de ces officiers, ni de leurs convictions idéologiques - une instruction militaire n'a jamais coïncidé avec un conditionnement idéolo- gique que dans la cervelle des politiques, il suffit pour s'en convaincre d'observer la diversité des opinions et des ralliements qui se sont exprimés durant la guerre civile yougoslave -, il y a néanmoins dans leur façon d'être avec les soldats l'expression d'une familiarité qui a justement à voir avec l'édification d'une société sans classe. Cette façon d'être, mélange de décontraction et de volubilité typiquement slave, imprègne toutes les fibres de Jovan Divjak ; elle est aux antipodes de ce que son passage par la France, en 1965 à l'École d'état-major, lui a laissé comme impression de l'attitude « aristocratique » de pas mal de représentants du corps des offi- ciers français qui cultivent de vieilles nostalgies et des admirations périlleu- ses, devant le souvenir, par exemple, des gesticulations viriles de l'armée royale serbe en 1914 face à l'Autriche - il saisira des relents de ces affinités quelques années plus tard à Sarajevo chez certains officiers français de la Forpronu. Jovan Divjak est un produit du modèle titiste, ou plus justement d'une idée de la Yougoslavie que Tito a tenté de traduire en actes, et c'est par fidélité opiniâtre à cette idée qu'il combattra à Sarajevo aux côtés deL A N I N
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ses habitants et contre ses prétendus frères de sang. De ceux qui comman- dèrent ces derniers, le criminel de guerre Ratko Mladic par exemple, on peut dire que Jovan Divjak est l'antithèse : après une guerre raciste qui a causé la mort d'au moins 250 000 personnes dans la seule Bosnie- Herzégovine, il continue de se battre, à Sarajevo, pour des convictions qui précisément sont les matériaux avec lesquels cette ville s'est construite.
Patrick de Sinety
~» EVUE DES DEUX MONDES - // semble qu'il y ait eu, dès l'origine
\J de l'agression serbe, une détermination très ferme de la part f \ des officiers de l'armée populaire de Yougoslavie (JNA) en poste à Sarajevo, de former un état-major dans lequel seraient représentées les trois communautés principales de Bosnie- Herzégovine. Cette volonté résulte-t-elle d'une analyse strictement pragmatique de la situation, s'agissait-il par ce biais de rassembler sous une même bannière et le plus largement possible les différentes communautés nationales, ou est-ce l'expression d'une démarche politique, l'affirmation obstinée d'une certaine idée de la
Yougoslavie- celle que Tito a portée ?
JOVAN DIVJAK - La création de l'Armée de défense nationale du territoire de Bosnie-Herzégovine et de son état-major avait d'abord un but défensif, mais elle constituait aussi la seule réponse possible au déshonneur de cette majeure partie de l'armée popu- laire « nettoyée » de ses éléments non serbes et lancée dans une guerre nationaliste panserbe. Les Musulmans (1), les Serbes et les Croates, unis par une langue et une histoire communes composant la population de Bosnie-Herzégovine, il apparaissait évident que les trois nationalités devaient être représentées dans l'état-major.
Cela n'annule évidemment pas la dimension symbolique d'une telle approche. Elle a pris tout son sens lorsque la présidence a exhorté les citoyens de Sarajevo à rallier l'armée de défense natio- nale. À travers la défense de la ville, il s'agissait de défendre notre attachement à cette idée d'une coexistence pacifique des trois confessions. La défense de Sarajevo revêt dès lors un caractère symbolique, de même qu'en détruisant les emblèmes de cette
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coexistence - la bibliothèque, par exemple -, les premières cibles des canons serbes étaient éminemment symboliques. Dans les pre- miers temps de la guerre, la population de Sarajevo se moquait bien des propagandes nationalistes, celles-là mêmes qui valaient à leur ville d'être assiégée, et puis le poison nationaliste s'est immiscé dans les rangs de l'armée de défense nationale, pressant chacun de déclarer son appartenance à telle ou telle communauté. À partir du moment où la politique nationaliste est entrée en scène, l'état- major et l'armée ont perdu tout caractère multinational.
REVUE DES DEUX MONDES - À quoi attribuez-vous cette évolu- tion ? Était-elle en germe ?
JOVAN DIVJAK - Je crois qu'Izetbegovic s'est fourvoyé dès le début en refusant de négocier avec Belgrade. En rejetant les pro- positions de compromis avancées par Milosevic et en préférant engager des discussions avec les nationalistes serbes Mate Boban et Radovan Karadzic, Izetbegovic a en quelque sorte entériné le dépeçage du territoire de Bosnie-Herzégovine. Je m'interroge par- fois sur les véritables motivations d'Alija Izetbegovic. Il me semble qu'il n'avait que faire de la spécificité multinationale de la Yougoslavie et que son seul souhaié - le souhait d'un idéologue, non celui d'un politique responsable - le précipitait dans la créa- tion d'un État musulman. Et je pense même que la paix, qui en l'obligeant à discuter des offres émises par Belgrade aurait com- promis ses aspirations, lui faisait peur.
REVUE DES DEUX MONDES - Cette guerre a des causes nationa- listes, mais quelles raisons attribuez-vous à leur émergence ? De quels fantasmes l'idéologie nationaliste s'est-elle nourrie pour moti- ver les gens et les entraîner dans cette aventure ?
JOVAN DIVJAK - La guerre a été délibérément déclenchée par une succession de provocations soigneusement planifiées. Les lea- ders politiques aux affaires à Belgrade et leurs harangues haineu- ses en sont évidemment les premiers responsables. Mais les médias, dans leur grande majorité, ont également contribué à créer une atmosphère malsaine et propice au déclenchement du pire, non pas tant en servant de relais aux thèses et aux discours xéno- phobes, mais en encourageant la haine par la falsification de la
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réalité. Les faits étaient rapportés de manière tronqués ou carré- ment transformés dans le but de fournir des arguments à la cause qu'ils avaient choisi de servir. Toute provocation par exemple, aussi infime soit-elle, était systématiquement reprise et amplifiée. Il fallait fabriquer une atmosphère de peur irrationnelle et de rancœur, de paranoïa et de repli sur soi. Ils y sont parvenus.
REVUE DES DEUX MONDES - Mais on a l'impression que la mentalité serbe est habitée d'une sorte de paranoïa, en tout cas elle semble être un terreau singulièrement favorable au nationalisme et à ses déchaînements guerriers. Le geste de Gavrilo Princip le 28 juin 1914, directement commandité par les services de rensei- gnements de l'armée serbe, puis l'excitation belliqueuse servie par le petit Royaume serbe en guise de réponse à l'ultimatum de l'Empire habsbourgeois qui venait de perdre son héritier, en est la manifestation la plus connue (2). Selon vous, à quelles causes faut- il imputer cette espèce de pathologie nationaliste ?
JOVAN DIVJAK - II faut en chercher les racines dans l'histoire particulière de la Serbie, et en particulier dans un événement fonda- teur de celle-ci, le Vidovdan (3), abondamment exploité par les nationalistes de tous poils au premier rang desquels Slobodan Milosevic. Son discours de 1989 au Champ-des-Merles pour le six- centième anniversaire de la défaite des Serbes face aux Turcs a cons- titué l'acte de mort d'une Yougoslavie plurinationale. Le nationalisme fait son lit des symboles et de ses dates. Le jour de l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand par un nationaliste qui luttait, déjà au nom de « l'unification de toutes les Serbie » (4), contre l'intégration de la Bosnie à l'Empire autrichien, était précisément celui du Vidovdan. Slobodan Miloseviè ou Radovan Karadzic sont les héri- tiers directs des responsables de ce meurtre. La mémoire et la culture serbe sont très imprégnées de cet événement transformé en mythe et souvent vécue comme la fin d'un âge d'or où l'unité serbe aurait été victime de l'acharnement de voisins plus puissants. Cette façon très fruste et partiale d'envisager son histoire ne concerne évidemment pas les milieux cultivés, mais l'essentiel des combattants nationalistes étaient issus des milieux ruraux, qui puisent dans leur culture frag- mentaire des justifications à leur rôle de prétendue victime. L'histoire personnelle de Ratko Mladic est à ce titre exemplaire. À 15 ans il
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intègre l'École militaire alors qu'il n'avait jamais quitté son village d'Herzégovine, il a peur des autres, de ceux qui viennent de la ville et qui le considèrent comme un plouc à peine dégrossi par son édu- cation militaire. Il a sans doute tiré de cette expérience une profonde rancœur, elle est l'origine d'un parcours qui le mène presque natu- rellement aux atrocités perpétrées à Srebrenica, à Sarajevo, à Gorazde. Mais si on parle de comportement irrationnel, ou pour moi totalement incompréhensible, il faut se pencher sur les prises de positions de certains intellectuels ou écrivains français. Aujourd'hui encore en France, la question des responsabilités de ce désastre se pose et est débattue. Et j'ai entendu des intellectuels soutenir - sou- tien obstiné puisqu'il est apparu avec la guerre et qu'il se poursuit avec la paix - que les premières victimes de la guerre étaient les Serbes. Je ne comprends pas que des intellectuels qui se sont long- temps définis comme des hommes de gauche et dont il me semble que les idées devraient avoir quelque affinité avec celles que Tito a tenté de mettre en œuvre dans son projet d'un État respectueux des différences et des diversités aient pu adhérer à des discours qui n'ex- hortaient qu'au rejet et à la destruction de l'autre.
Propos recueillis par Patrick de Sinety
1. Dans son « Avertissement », Florence La Bruyère rappelle que le terme
« Musulman », écrit avec un M majuscule, se réfère dans la Constitution yougoslave rédigée par Tito, à une communauté nationale de culture musulmane.
2. Ce jour-là, le prince héritier de l'Empire austro-hongrois, François-Ferdinand, est assassiné par un nationaliste serbe. L'événement entraînera quelques semaines plus tard l'Europe dans la guerre. Pour les collusions entre l'organisation nationaliste à laquelle appartenait Gavrilo Princip et l'armée serbe, on peut se référer à l'ouvrage de John Keegan, la Première Guerre mondiale, Perrin /Agnès Viénot, 2003.
3. Le Vidovdan commémore la bataille de Kosovo polje (« champ des merles ») en juin 1389 et la défaite des Serbes face aux Turcs.
4. Tel était le but essentiel de la Main noire, l'organisation clandestine dont Gavrilo Princip était membre.
i Patrick de Sinety est critique littéraire à Valeurs actuelles et au Magazine littéraire.