1940 Revue Médicale Suisse – www.revmed.ch – 5 octobre 2011
actualité, info
Peine de mort : de l’importance de trouver une veine
On va tuer un homme de l’autre côté de l’Atlantique ? On l’a tué ! Et par injection ! Emotion et indignation sur le Vieux Conti
nent. Il en va de même chaque fois que nous apprenons qu’un condamné à mort vient d’être exécuté. Et la réaction est nettement plus vive lorsque cette exécution est effec
tuée sur le sol des EtatsUnis (environ 20 000 cas depuis le XVIIe siècle). Il n’en va pas de même quand il s’agit de la Chine (entre 5000
et 10 000 cas annuels). Il est vrai que ce pays ne fait guère de publicité internationale quant à l’usage qu’il fait de cette forme ex
trême de violence judiciaire.
Troy Davis est donc mort par injection, le 22 septembre, au sein de la prison de Jack
son (Géorgie). Troy Davis ? «Un AfroAmé
ricain de 42 ans», disent les dépêches. Il est mort après le rejet d’un ultime recours par la Cour suprême des EtatsUnis. Il avait été condamné à mort pour le meurtre d’un po
licier survenu en 1989. Sa mise à mort devait initialement avoir lieu le 21 à 19h00, heure locale (23h00 GMT) mais il aura fallu plus de quatre heures à la Cour suprême pour se prononcer. Aussi le condamné n’atil été tué qu’à 23h08 (soit le lendemain à 03h08 GMT).
Des journalistes – il en faut, ne seraitce que pour témoigner – ont rapporté que Troy Davis avait, une nouvelle fois, clamé son innocen ce alors qu’on le conduisait à la chambre d’exé
cution. Il a évoqué une autre nuit, une nuit de l’année 1989. «Je ne suis pas responsable de ce qui s’est passé cette nuitlà. Je n’avais pas d’arme à feu» atil dit. Et aux membres de la famille du policier assassiné, venus as
sister à sa mise à mort : «Ce n’est pas moi qui ai tué votre fils, votre père ou frère. Je suis innocent !»
Peuton encore parler, sans passion, du cas Troy Davis ? Sept des neuf témoins de l’accusation s’étaient rétractés de
puis son procès et les partisans de l’abolition estiment que la justice américaine a exécuté un hom me dont la culpabilité n’était pas cer
taine. De nombreuses personnali
tés (dont Benoît XVI) s’étaient mo
bilisées à travers le monde pour s’opposer à cette exécution. En 2009, la Cour suprême des EtatsUnis avait demandé un autre procès pour examiner les nouveaux élé
ments et témoignages mis en avant par la défense. La justice de Géor
gie avait toutefois confirmé la cul
pabilité de l’accusé un an plus tard.
Peu avant le 22 septembre 2011, le Conseil de l’Europe avait joint sa voix à celle des militants. Sans suc
cès. La Géorgie juge de manière sou
veraine et n’a guère de leçons à re
cevoir de Washington, encore moins de Strasbourg.
En France, précisément, Robert Badinter est un ancien garde des Sceaux qui fut membre du premier gouvernement socialiste de la Ve République. On se souvient peutêtre qu’il fit adopter en 1981 une loi abolissant la peine capitale. Trente ans plus tard il vient de s’ex
primer sur le dossier américain. «Cette af
faire restera comme une tache sur la justice des EtatsUnis, atil affirmé. C’est une très grande défaite, bien audelà des EtatsUnis, pour l’humanité.» Il a toutefois relevé les pro
grès des abolitionnistes : «C’est ça, la marche de l’Histoire. Nous étions le 35e Etat au monde à abolir la peine de mort en 1981. Aujour
d’hui, sur 194 Etats des Nations Unies, 138 sont abolitionnistes.» Robert Badinter repré
sentant vivant de la lignée des militants et théoriciens où figurent Cesare Beccaria (1738
1794), Victor Hugo (18021885) et Albert Ca
mus (19131960). L’humanité en marche vers des jours meilleurs parce que plus humains ?
Seraitce si simple ?
La «peine de mort» ? « Dans son sens juri
dique cette expression renvoie à un châti
ment corporel dont l’exécution consiste en l’anéantissement physique de celui qui le subit» explique, sans rire, Emmanuel Taïeb (Institut d’études politiques de Grenoble) dans le récent Dictionnaire de la violence ;1 un ouvrage collectif qui apparaît d’ores et déjà comme une somme majeure sur ce thème multiforme. M. Taïeb nous rappelle comment nous sommes lentement passés de la mise à mort collective au droit royal/étatique de tuer ; puis les évolutions juridiques et techniques de ce dernier. L’imagination médiévale fran
çaise foisonne pour s’adapter aux criminels : ébouillantement (fauxmonnayeurs), bûcher (sodomites, sorcières), pendaison (membres du clergé), roue, écartèlement (régicides), décapitation (nobles). Puis vient la Révolu
tion française de 1789, et avec elle la démo
cratisation de la mort infligée par le peuple, l’égalité fraternelle imposée par la guillotine.
L’homme cède sa place à la mécanique de la machine.
Aux EtatsUnis d’Amérique, on est passé de la pendaison à la chaise électrique, puis de la chambre à gaz à l’injection létale. Il s’agissait, souligne M. Taïeb, de pouvoir con
tinuer à tuer en se conformant au 8e amen
dement de la Constitution fédérale qui pro
hibe les châtiments «cruels et inhabituels» et non pour supprimer le droit de mettre à mort. L’injection létale occupe ici une place particulièrement intéressante. Sa systémati
sation tient au fait qu’elle est perçue comme un mode clinique et indolore de tuer qui a permis de dépasser le caractère, un instant en marge
D.R.
42_45.indd 3 30.09.11 09:55
Revue Médicale Suisse – www.revmed.ch – 5 octobre 2011 1941 tenu pour être anticonstitutionnel, de la peine
de mort.
«Après une série d’incidents récents (con
damnés agonisant de longues minutes, mé
decins ne trouvant pas les veines pour y en
foncer les seringues), elle est aujourd’hui contestée, peuton lire dans le Dictionnaire de la violence. Mais elle l’est moins dans son principe que dans ses modalités d’applica
tion que l’on améliore en injectant dorénavant des doses massives de produits mortifères (thiopental sodique, bromure de pancuro
nium, chlorure de potassium), pour éviter tout raté. Il faut donc bien saisir les ruses historiques à l’œuvre dans une peine de mort où tout changement de mode d’exécu
tion est gros d’un humanisme paradoxal.»
Paradoxe pour paradoxe, on pourra rap
procher cette analyse de l’évolution contem
poraine des pratiques en œuvre dans l’assis
tance médicale au suicide.
En cette année 2011, l’automne a officiel
lement débuté le vendredi 23 septembre, à 5h05 GMT dans l’hémisphère nord. Cet ins
tant – l’équinoxe d’automne – correspond au moment où le Soleil est au zénith de la ligne équatoriale de la Terre. Troy Davis ne partagera pas notre automne. Et dans trois mois, nous entrerons dans notre hiver.
Jean-Yves Nau [email protected]
1 Marzano M. (sous la direction de). Dictionnaire de la vio- lence. Paris : Presses Universitaires de France, 2011.
ISBN : 978-2-13-057734-8
42_45.indd 4 30.09.11 09:55