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Le salut - possession ou promesse?
ASKANI, Hans-Christoph
ASKANI, Hans-Christoph. Le salut - possession ou promesse? In: Clément, A.-N. Dire le salut, une mission oecuménique. Lyon : Profac Théo, 2012. p. 194-212
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http://archive-ouverte.unige.ch/unige:30490
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Le ou
tant que représentants de diverses Églises nous partageons probablement tous- à des degrés différents peut-être- l'impression que "dire le salut en Jésus-Christ" est "aujourd'hui" particulièrement difficile. Est-ce pourtant vrai qu'à d'autres époques, cela a été fa- cile? Mon hypothèse est la suivante : annoncer l'Évangile de Jé- sus-Christ a toujours été difficile et a toujours été particulièrement difficile. Pourquoi? Parce qu'entre "l'aujourd'hui" de chaque époque et "le salut en Jésus-Christ" existe une tension; je dirais même : une tension extrême doit exister entre les deux. Comment cela ? Parce que le "salut en Jésus-Christ" consiste en une tension extrême en relation avec "l'aujourd'hui" de chaque époque de ce monde1• Le salut en Jésus-Christ consiste en une distance et prise de distance par rapport au "monde" et par rapport à la compréhen- sion du monde qui, elle, fait toujours partie de ce monde même2.
Cela ne veut pas dire que le salut en Jésus-Christ n'ait rien à faire avec le monde. Au contraire. Mais le monde en tant que monde ne comporte pas ce salut et ne s'ouvre même pas à lui. Le monde veut
1 Je ne suis pas le seul à avoir cette vision des choses : voir J. RATZINGER,
La foi chrétienne hier et aujourd'hui, [1ère éd. 1968], trad. de l'allemand par E. Ginder et P. Schouver, Paris, Cerf, 2005, p. 14 s.
2 Entre "le monde" et notre compréhension du monde il y a une proxi- mité profonde ; à vrai dire des concepts tels que "notre monde", "le monde", n'auraient aucun sens sans qu'une conception de ce monde fasse de lui un "monde".
DIRE LE SALUT
rester le monde, c'est-à-dire posséder le tout en · être le tout totale") en Du coup, si il y a, il de l'extérieur du il entre dans le monde, il y entre comme l'autre du monde.
Cependant je me suis avancé trop loin et trop vite. Je suis parti d'une précompréhension du thème selon laquelle il indiquait par rapport au salut en Jésus-Christ une difficulté particulière qui a sa raison d'être dans l'éloignement du monde d'aujourd'hui par rap- port au message de Jésus-Christ. Cet éloignement grandissant de- manderait un effort renforcé de l'annonce de ce salut. ..
Au risque de choquer je voudrais aller un peu plus loin dans l'investigation ou, en d'autres termes, creuser un peu plus profon- dément et poser la question: Ne pourrait-il pas y avoir la possibili- té que l'éloignement de notre monde n'est pas seulement très grand en rapport avec le salut en Jésus-Christ, mais trop grand pour que ce salut soit encore dicible ? Poser la question de cette manière provoque évidemment une réaction:« Comment se pour- rait-il que le salut, s'il est vraiment le salut en Jésus-Christ, c'est-à- dire le salut de Dieu pour le monde, ne soit plus dicible? » Je par- tage cette question. D'un autre côté n'est-il pas vrai que "le monde",
"l'aujourd'hui"- pour une majorité grandissante- n'entend plus la parole de ce salut et ne veut plus l'entendre ?
À cause de l'inquiétude que ma question reflète et qui me tire vers le problème de "l'aujourd'hui", je ne commencerai pas, ce que l'on trouverait peut-être normal, par la question préalable : Qu'entend-on par "le salut en Jésus-Christ" ou: "Rappelons-nous rapidement le sens du salut en Jésus-Christ,- pour que nous puis- sions alors passer à la question de son adaptation !"Je vais, pour la raison indiquée, commencer par l'autre côté et essayer de caracté- riser "l'aujourd'hui". Une telle caractéristique- surtout donnée en peu de temps et se limitant à peu d'aspects (deux) risque d'être superficielle. En effet, il est difficile d'échapper à ce danger. Cela ne peut pas signifier que la tâche nous soit épargnée.
LE SALUT- POSSESSION OU PROMESSE?
" vit vite
La caractéristique la plus évidente monde actuel, est, me semble-t-illa rapidité. Tout ce que nous faisons et peut-être même ce que nous subissons - importe le contenu de ces actions et de ces événements -porte le signe de la vitesse. Faire quelque chose plus rapidement qu'avant apparaît automatiquement comme l'expression d'une réussite, d'un progrès. Je ne me dépêche pas pour arriver plus tôt à l'endroit où je veux aller, mais je me ~é~êche parce que être-rapide est une valeur en soi. Il y a autre chose 1~1 encore : ~e
que j'ai atteint ne suffit jamais; si j'étais rapide ~ier, Il fau~ que Je sois plus rapide aujourd'hui. C'est dans la dynamique de l'etre main qui va toujours vers le plus. La vitesse ne suffit donc pas, elle ne se suffit pas. Elle demande, engendre une vitesse encore pl~s
grande, elle rend désireux du surplus d'elle-même - ~our about~
ainsi à sa propre essence. Non seulement la vitesse, mms l'accélération. L'accélération comme principe. "Principe" signifiant ici : ce qui donne sens.
Probablement que quelqu'un qui viendrait d'une autre époque ou d'une autre culture et observerait notre vie quotidienne, ne comprendrait plus rien du tout. Néanmoins le principe de la vi~esse ou de l'accélération est explicable. La rapidité n'est-elle pas si fas- cinante parce qu'elle est si facilement mesurable et ~alculable_?
«Mon nouvel ordinateur résout un problème mille fms plus vite que mon ancien ! » « Là où j'ai pu organiser un co~loque par an aux vieux temps du courrier postal, je peux en orgamser quatre par an grâce à Internet.» Avec l'aide de la lu_mièr~ artific,ie!le,_ les poules pondent trois œufs en 24 heures, au heu_ d un. « J a1 fmt le bac en 13 ans ma fille le fera en 12 (et mon petit-fils en 10). »Ce-
' .
la va vite, cela va toujours plus vite, et c'est mesurable. Pourqum la mesure est-elle si importante? Parce qu'elle nous donne une sécurité. Ce qui est mesurable est incontestable, on peut le lire noir sur blanc. Que nous soyons plus heureux, plus humains qu'il Y a 195
DIRE LE SALUT
ans, ne le sait ; nous soyons plus ra- pides, nous en avons des preuves ! encore: c'est comme si ces mesures et cette nous suggéraient qu'il doit y avoir un sens. (Qu'on ait terminé sa formation plus rapidement qu'avant, cela serait-en soi! déjà bon!) Car en effet, c'est le sens que nous cherchons. rapidité croissante, la compétition autour de cette rapidité, nous donnent l'impression que c'est ce qu'il faut faire -car tout le monde le fait. Ainsi sommes-nous tous fascinés, attirés, convaincus par un but que nous ne connaissons pas, dont nous ne pourrions même pas indiquer le nom, mais qui doit être présent en cachette quelque part parce que nous courons si vite pour l'atteindre.
Tout ce "système" fonctionne très bien pour autant que tout le monde y adhère, aussi longtemps que tous en partie. À partir du moment où quelqu'un prend distance, une autre optique se dé- gage. Qui voit d'un peu loin, reconnaît que le système a un prix, le prix de son fonctionnement parfait : ce système n'admet pas que quelqu'un vive autrement, il sera puni par l'exclusion la plus ri- goureuse ; la vitesse comprise comme valeur et comme principe ne permet pas que quelqu'unfreine; elle ne laisse pas de place pour une quelconque interruption ; et elle nous renvoie à nous-mêmes dans un cercle qui ne permet aucune extériorité.
"Notre monde" est plat
Ce que nous avons dit sur la rapidité tient à une deuxième ca- ractéristique : la platitude. Je sais que j'emploie le mot dans un sens qui correspond moins à son usage ordinaire qu'à son sens étymologique. Ce qui m'intéresse au fond, c'est le lien entre les deux : la platitude est la caractéristique de quelque chose qui est anodin ; elle se dit par exemple en rapport à un livre superficiel, à une phrase qui manque de contenu, ou pour caractériser une mu- sique trop légère. Cependant, le mot "platitude" vient de la racine
"plat". C'est cette origine qui m'interpelle : notre monde est plat.
Cela ne veut pas
Cela veut tout ce un à un déséquilibre est
pour éviter et écarter ce qui dérange, ce qui va à contresens, ce dépasse le prévu. La mendicité : hors de nos villes ; la maladie : hors de notre vie quotidienne ; la souffrance : hors de notre con- ception d'une vie réussie ; la mort : hors la vue et de la pensée ! En un mot, ce qui ex-cède vraiment n'est pas admis.
On peut faire la preuve en portant l'attention sur ce qui semble être le contre-exemple par excellence : le désir acharné et telle- ment répandu aujourd'hui- d'avoir, de rencontrer des "émotions".
Comme si les émotions étaient à chercher ! Comme si la vie devait devenir plus intéressante, plus convaincante par l'injection de quelques sensations qui nous élèvent au-dessus de l'équilibre et du phlegme de notre quotidien. Un match de foot se termine, l'équipe de France a perdu, le journaliste nous console par ce qui est quand même plus important: « ... Ne soyons pas déçus, nous avons vécu une soirée pleine d'émotions ! » «Une soirée pleine d'émotions»
- alors nous en avons eu au moins quelques unes ! Quelle émission va nous en apporter quelques-unes demain? Autre exemple : deux stars du tennis se disputent la finale d'un grand tournoi (pour un petit, cela fonctionne de la même manière) ; et que nous montrent
3 Cependant : les montagnes sont-elles toujours ce qu'elles étaient au- trefois ? Dans les temps anciens la montagne était une région sauvage, inatteignable, une zone redoutable, qui dépassait tout accès, ou qui nous emmenait vers une sphère dangereuse, trop dangereuse : le siège des dieux (l'Olympe), le lieu d'où vient la foudre, etc. Aujourd'hui qu'est-ce qu'une montagne ? Un élément privilégié des programmes touristiques : pistes rouges, pistes noires ; hôtels 3 étoiles ou 5 étoiles ; pour les sportifs : caté- gorie 6 ou 7. Pour les ministres de la circulation et de l'économie un empê- chement ou l'occasion de creuser un tunnel (c'est-à-dire un empêchement vaincu). En fait, même les montagnes ne sont plus ce qu'elles étaient.
4 Ou tout simplement intégré, ce qui représente une autre forme d'aplatissement.
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DIRE LE SALUT
•vu~v•u~•u sur la "Une" ? Un homme 29 ans - et qui crie comme un lion parce a gagné le
match. Quel en public il y a trente ans
encore ? Il crie parce qu'il a gagné le match, et nous- les specta- teurs, les participants les plus importants - nous avons gagné -une sensation. Laquelle ? Que quelque chose a eu lieu. Or le souhait, le désir que quelque chose doive absolument avoir lieu, témoigne d'un vide qui se cache quelque part. De ce vide, ne sommes-nous pas responsables nous-mêmes parce que nous avons exclu de notre réalité tout ce qui peut nous arriver et dont nous ne serions pas nous-mêmes les auteurs et acteurs ?
Je voudrais donner un tout autre exemple. Récemment j'ai relu une nouvelle de Jeremias Gotthelf: Die schwarze Spinne (L'araignée noire). L'histoire se passe il y a longtemps dans une région montagneuse en Suisse. Les paysans d'un village sont ex- ploités jusqu'au sang par quelques seigneurs qui habitent un châ- teau dans les hauteurs. Un jour ces seigneurs demandent un nou- veau travail, plus dur encore que tous les autres : des quantités d'arbres doivent être déracinés dans la vallée et montés sur la col- line du château pour qu'une allée soit plantée là-haut. Les paysans n'arrivent pas à monter les arbres sur la colline. Malgré tous leurs efforts, ils n'y réussissent pas. Un jour apparaît un personnage étranger et étrange qui leur propose gentiment son aide. Au cours de la conversation, il glisse une petite condition dans sa proposi- tion : que le premier enfant qui va naître lui soit donné ! Les pay- sans résignés, qui n'ont pas d'autre solution, y consentent, et d'un moment à l'autre ils arrivent facilement à transporter les arbres demandés sur la colline. Une fois la tâche accomplie et le soula- gement arrivé, la question terrible, évidemment, (re-)surgit: Quelle femme va la première donner la vie à un enfant ? On essaie de tromper le personnage démonique, diabolique (son caractère devient de plus en plus évident) - en baptisant les enfants avant qu'il ne puisse les récupérer. Mais celui-là ne se laisse pas berner longtemps. D'un jour à l'autre apparaît une araignée noire qui fait terriblement peur parce que tous ceux qu'elle touche sont contami-
LE SALUT- POSSESSION OU PROMESSE?
et destinés à
suite dans tous ses détails, je me contente
giquement, le intéressé : une ce danger, cette catas- trophe terminés, toutes les personnes de la vallée grâce à Dieu du fait les a libérés de cette menace atroce. Mais à au- cun d'entre eux ne vient à l'esprit la question (ou l'accusation):
Pourquoi n'est-il pas intervenu plus pourquoi a-t-il per- mis que les seigneurs exploitent si cruellement les paysans, sans quoi toute l'histoire de contrat à remplir, d'enfant à livrer, de ma- ladies et de mort n'aurait pas eu lieu?
Pour nous aujourd'hui, la question mentionnée se poserait de manière incontournable. Elle deviendrait même prépondérante.
Pour ces paysans, ce n'est pas le cas. Je ne veux pas décider qui a raison ... Ce qui m'intéresse, ce qui me touche, c'est qu'il y avait un temps dans l'histoire de la foi chrétienne où la confiance en Dieu et l'abandon à Dieu (peut-être faudrait-il dire: où l'abandon à Dieu et la confiance en Dieu ?) l'emportaient sur l'exigence de l'équité, de l'équilibre. Peut-être que c'est d'ailleurs là la diffé- rence décisive: pour nous aujourd'hui l'équilibre est un modèle, un schéma, un cadre si évident que même Dieu doit s'y adapter, tandis qu'à l'époque où se passe cette nouvelle, le "schéma", le cadre, le présupposé était d'abord Dieu. La vie humaine, avec ses hauts et ses bas, était une vie en référence à lui. Lui qui dépassait nos aspirations, nos désirs, nos exigences d'équilibre, nos ré- flexions et raisonnements. Or aujourd'hui, le fait que la vie hu- maine ne pourra jamais être comprise comme un équilibre, comme une justice visible, est une idée qui ne nous est plus accessible. La vie humaine : iniquité. La place de l'être humain : une place en dé- séquilibre - non pas pour une raison particulière, mais pour la raison
"simple"- simple(?)- que nous sommes des êtres humains.
Ce qui m'a le plus frappé dans la nouvelle de Jeremias Gotthelf, était la prière d'action de grâce qui réunissait tout le village. Il vaut la peine de nous attarder quelques instants sur cette "thématique" : la prière. Elle occupe une place déterminante dans beaucoup de religions. L'être humain se sert du don du langage non seulement 199
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êtres hmnains, mais aussi une mise en question là où la religion perd son évidence. La prière qui est l'expression la plus spontanée et la plus profonde de la relation avec Dieu apparaît alors comme une pratique superstitieuse et qui n'a aucun sens. La théologie défend la prière et essaie de saisir sa spécificité : « Quels sont les différents types de la prière?»« À quoi sert-elle?»« Va-t- elle être exaucée ? » «De quelle manière va-t-elle être exaucée ? », etc. Toutes ces approches tournent autour de la question « À quoi bon?»« Quel est son sens?». Or peut-être que la question« à quoi bon?», en d'autres termes, la question du sens (de l'équilibre !) n'atteint pas le fond et la spécificité de la prière? Peut-être que la prière est une pratique radicalement différente des autres pratiques que nous exerçons dans notre quotidien? Peut-être que cette pra- tique spécifique est autre chose que, encore une fois, le départ à partir de nos propres présupposés et le retour à eux? Peut-être que la prière découvre et pratique un "usage" du langage tout autre ; tout autre dans un degré d'altérité qui rend inadéquat même le mot
"usage" (du langage) par rapport à elle. Elle parlerait donc autre- ment et avec d'autres intentions - ou éventuellement même sans
"intentions". Ne prions-nous pas au fond- non pas pour atteindre un but, mais tout simplement en réaction, en réponse à la question sous-jacente (toujours sous-jacente): « ... Comment pourrions-nous ne pas prier?» «Que ferions-nous si nous ne priions pas ? » On pourrait rétorquer : « Mais il y a bien d'autres choses à faire : on peut organiser un colloque ; on peut dormir ; on peut apprendre quelque chose ; on peut travailler ; on peut se reposer ... » C'est vrai.
J'ai voulu dire autre chose: La prière -c'est-à-dire la louange, la demande, la plainte - la prière n'est-elle pas tout simplement (de nouveau "simplement" !) le mode de dire qui correspond le mieux à ce que nous sommes ? Des êtres radicalement différents de tous les autres, exposés dans le monde, exposés dans l'univers, exposés à eux-mêmes, exposés à Dieu ... La louange qui a sa caractéristique dans le fait qu'elle ne se justifie pas et ne doit pas se justifier ; la demande qui n'a pas son but dans le retour de quelque chose ; la
LE SALUT- POSSESSION OU PROMESSE?
la prière. prière un type
les autres : un cri, un qui devient se transforme en parole, mais qui reste - toujours au moins dans son fond - cri.
qui s'exprime avant tout raisonnement, avant toute justification, avant toute raison d'être. dans L'araignée noire où la prière d'action de grâce est aussi cri, de soulagement, cri de soulage- ment à cri d'à-Dieu. Ainsi, si j'ai dit que notre situation en tant qu'humains était caractérisée par le fait que nous ne savons jamais pénétrer notre être jusqu'au fond de notre raison d'être, c'est-à-dire par le fait que nous ne saurons jamais sortir du déséquilibre de l'être (!)5, ainsi donc la prière est, me semble-t-il, l'expression précise de cette situation, de cette condition.
Si j'avais à caractériser notre temps théologiquement, je dirais : notre temps a perdu la sensibilité de la prière. Ce qui l'intéresse, ce à quoi il croit, est autre chose, et non seulement autre chose, mais quelque chose comme le contraire de la prière : la sécurité. L'idée que sécurité totale pourrait ou au moins devrait y être (possible).
Notre cadre d'interprétation de nous-mêmes et notre désir le plus profond est, me semble-t-il- et c'est une caractéristique que j'ai déjà abordée plus haut - la sécurité. Ce qui n'est pas certain n'est pas vrai6. Ou, avec d'autres termes, avant d'être là, nous voulons savoir. Ce savoir est d'ailleurs un savoir spécifique. Il est conçu par l'idée que ce qui n'est pas prouvé ou prouvable n'entre pas dans son régime. Et prouvable est ce qui est prouvé par l'expérience et le calcul que nous avons entrepris, établis, conçus.
Sûr, certain est donc ce qui se laisse reconduire à nous. Ce qui part de nous pour retourner à nous. Peut-être que toute la rapidité
5 Du déséquilibre qui vient avec nous, en nous dans l'être.
6 Cf. la formule de G. Vico qui exprime l'esprit de l'homme moderne:
« verum quia factum» ou« verum et ipsumfactum convertuntur »,c'est-à- dire : vrai (connaissable en tant que vrai) est ce que 1 'homme a fait lui- même.
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DIRE LE SALUT
(l'accélération) laquelle notre est tellement
n'est d'autre que tentative nous cacher à nous-mêmes le fait le mouvement de notre existence n'est pas un mouvement en avant, mais qui tourne en rond ; qui va du désir de sécurité vers la preuve de sécurité qui, elle, est construite selon les paramètres de ce désir. Et toujours c'est le nôtre: notre désir, notre preuve, notre sécurité. Si nous voulons vraiment être sûrs - c'est notre conviction la plus profonde, et plus qu'une conviction : presque une structure de notre être-au-monde -, il faut que nous remon- tions jusqu'à nous-mêmes. (Dans ce sens-là, nous sommes vrai- ment cartésiens.)
De temps en temps, je me demande si le fait que nous ne sommes plus prêts à accepter, à subir, à souffrir les hauts et les bas qui dépassent nos attentes au sein de notre existence, en d'autres termes, que nous faisons tout pour aplatir notre monde et nos exis- tences (d'abord la nature et puis nous-mêmes), ne vient pas de ce que nous n'avons pas - plus -un langage pour un tel ex-cès de haut et de bas. Ce langage a été- pendant des millénaires- celui de la prière.
Pourquoi ai-je développé tout cela ? Pour prendre au sérieux la question de savoir, - non seulement : « Comment dire le salut en Jésus-Christ aujourd'hui?», mais :«Est-il possible de dire le salut en Jésus-Christ aujourd'hui?» Pour poursuivre notre réflexion, tournons-nous donc vers l'autre côté et demandons-nous : que comprenons-nous par "le salut en Jésus-Christ"?
« Le salut en Jésus-Christ »
Si on demandait à nos contemporains qui n'ont pas forcément un arrière-fond ecclésial ce qu'ils entendent par "salut", le résultat serait probablement un certain étonnement et une gêne. En fait, ce terme sonne dépassé et inutilement lourd. Et justement dans ce poids, ce pathos, il ne nous parle plus. Il y a d'autres mots, d'autres concepts qui nous sont plus proches et qui disent mieux ce qui nous préoccupe : le bonheur, le bien-être, la réussite, la paix, la
"sauvegarde de la création" ... Le mot "salut" en comparaison avec
LE SALUT- OU PROMESSE?
les autres a une
à nous ne
Dans son caractère accentué, un , ce terme se trouve cependant en parenté avec d'autres que nous avons héri- tés de la religion chrétienne : le Royaume de Dieu, la vie éternelle, le jugement dernier, le pardon, la rédemption, on pourrait même ... Dans tous ces termes, nous avons affaire, en comparaison avec les mesures de notre quotidienneté, à un surplus, un surenchérissement. Est-ce que ce surplus a un sens ?
Partons du concept du "péché". Parmi les termes chrétiens im- portants, il est, me semble-t-il, celui auquel se heurte le plus notre sensibilité moderne. Surtout si on l'entend dans sa forme et fonnu- lation la plus forte : le "péché originel". Nous n'avons pas, au- jourd'hui, l'impression que ce concept couvre une réalité. Une faute qui est liée (pour ainsi dire "collée") à l'humanité et qui dé- passe une infraction bien définie et identifiable. Autre chose donc que tel ou tel délit, mais pas moins grave, au contraire plus grave parce que inséparable de l'être humain et concernant Dieu en même temps. La tradition théologique a voulu donner des explica- tions de ce "phénomène"; pour penser qu'il concerne l'humanité entière, on a imaginé une transmission par héritage et pour situer cette transmission on l'a attribué à l'acte sexuel (qui en effet est à l'origine de chaque être humain). Ces constructions n'ont pas beaucoup aidé à rendre plus accessible ce difficile concept.
Est-ce que cela signifie pour autant qu'il est dépourvu de sens?
Ou est-ce qu'il indique une réalité liée à l'être humain? Laquelle?
Que là où il y a l'être humain, là où il y a des relations entre hu- mains, il y a fragilité et vulnérabilité, et non seulement vulnérabili- té, mais plus : blessure. Blessure inoubliable, offense impardon- nable. Une ombre dans le monde, une ombre sur l'humanité; une ombre dont personne parmi nous ne connaîtrait pas la couleur, le poids : la couleur impénétrable et le poids écrasant. Ce n'est plus seulement que j'aurais commis ceci ou cela ; une perturbation, une douleur sont entrées dans le monde et n'en disparaîtront plus. Et
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DIRE LE SALUT
cette douleur, cette blessure, cet .. sont dissociables -moi.
Nous nous étions demandés si le mot "péché" couvrait une réa- lité ; il me paraît inadéquat de répondre à cette question
ment par une affirmation ou par une négation. Cependant, si "le péché" au sens fort du terme ne couvre pas une réalité, "le pardon"
au sens rigoureux n'en couvrira pas une non plus. Car, comme un philosophe contemporain l'a dit, le pardon ne saura être demandé sérieusement que là où il concerne l'impardonnable.
Les deux "concepts" signifient-ils alors quelque chose ou sont-ils une exagération, un surenchérissement? Ou bien est-ce que juste- ment leur exagération, leur ex-cès, dit quelque chose? Quelque chose sur quoi ? Sur l'être humain ; l'être humain par rapport auquel les deux termes - le péché et le salut- expriment un excès. effet, ni l'un ni l'autre n'entrent dans le schéma de nos concepts et con- ceptions habituels; mais n'est-ce pas justement ainsi, au moyen du
"trop" indiqué par eux, du trop par rapport à notre mesure qu'ils expriment l'incomparable et l'incommensurable enjeu humain? Il est vrai que dans le monde actuel nous ne sommes plus prêts à con- céder une place à un tel "trop". La compréhension que notre monde a de lui-même et que j'ai caractérisée par l'attribut "plat", ou
"plain", "ras", "lisse", a sa particularité dans la non-admission de tout ébranlement qui n'est plus sous son (sous notre) contrôle 7.
Les hauts et les bas dans notre monde, dans notre existence, sont permis, aussi longtemps qu'ils représentent une certaine sti- mulation de nos sensations, mais pas comme événements qui font éclater le système dans lequel nous avons attribué à chaque chose, à chaque événement, sa place bien circonscrite. Surtout à nous- mêmes. À nous-mêmes comme centre d'un monde dont le critère inébranlable est l'équilibre et la sécurité. Trois termes qui se réaf-
7 Cela va de la maîtrise de la naissance jusqu'à la maîtrise de la mort;
et entre les deux il y a bien des occasions de "contrôle", de domination, de maîtrise. Si même la naissance et la mort sont domestiquées, y aura-t-il encore quelque chose qui se soustrait à elle, qui échappe, qui excède ?
LE SALUT- POSSESSION OU PROMESSE?
la le
Les "concepts" si chers à la théologie depuis le Jésus- Christ (nous les avons déjà rencontrés): le Royaume, Dieu, le ché, le pardon, la rédemption, le salut. . . sont des termes sur l'échelle de la "température" humaine, sur l'échelle des mesures
humalmç~s n~ores~;~nu~m une déviation trop forte, trop excessive. Jus- qu'où va-t-elle, cette déviation, et pourquoi la théologie n'a-t-elle jamais voulu y renoncer? Probablement parce qu'elle a depuis tou- jours eu une sensibilité pour ce qui vient - dans les affaires hu- maines-à travers, pour tout ce qui dépasse les dominations et maî- trises ; en d'autres termes encore pour "la transcendance". Cette transcendance est souvent regardée par les autres disciplines et par la théologie elle-même (autrefois avec fierté, aujourd'hui avec gêne) comme son domaine. théologie sait cependant mieux que toute autre science que son domaine n'appartient à personne, et encore moins à elle-même. Pour mieux comprendre ce rapport à la trans- cendance, demandons-nous donc pourquoi la théologie a-t-elle tou- jours refusé de renoncer à la déviation trop grande, à !'"exagération"
de son enjeu, au surenchérissement de ses concepts.
La réponse la plus simple - la plus simple et la plus complexe - est : à cause de la mort. à cause de la vie. De la vie qui va vers la mort, se distingue d'elle, tout en étant contaminée par elle. Cette mort, cette vie, cette relation entre la vie et la mort, est dans la conception habituelle que nous avons de nous-mêmes, la déviation qui n'est plus représentée ni représentable sur la courbe mathéma- tique défmie par les axes des cordonnées. Avec une autre image:
cette déviation n'est plus visible sur l'écran de notre image du monde. Et même si l'écran était aussi grand que le monde entier et l'ordinateur derrière cet écran aussi fort qu'il puisse comporter dans ses calculs tous les événements de l'univers, cet excès ne se- rait pas intégrable en lui. La mort est une déviation encore plus grande, toujours trop grande.
Mon hypothèse est : le péché qui de son côté est aussi une dé- viation trop grande sur notre échelle, un excès trop grand dans
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DIRE LE SALUT
notre vie (les ex negati-
vo) se joint à la mort que deux se confirment et éventuellement s'expliquent mutuellement leur "trop".
Je ne peux pas- au-delà de ce que j'ai déjà dit- entrer dans une interprétation du péché. Je me contente de dire une seule chose qui, comme de loin, donne une indication. Nous avons parlé du péché comme d'une ombre impénétrable et écrasante. Selon une indication temporelle, on pourrait dire : le péché est cette réalité qui fait que
«rien n'est plus comme avant». Quelque chose a été perdu. Une innocence. On peut l'exprimer avec un autre mot: le péché fait en- trer dans le monde l'irrémédiable. Cet irrémédiable du péché se lie à l'irréparable de la mort pour qu'ainsi entre les deux se forme un cercle dans lequel le péché reçoit son cachet, par l'irréparable de la mort, et la mort reçoit son interprétation - et de cette manière aussi son sceau - par l'irrémédiable du péché. «Rien-ne-sera-plus- comme-avant » pour l'éternité, c'est le sens que la mort reçoit du péché, et c'est le sens que le péché reçoit de la mort. La mortalité est alors comprise non pas comme une simple fin, mais comme enjeu infmirnent humain. Infmiment humain cependant dans le cercle dans lequel l'homme est enfermé avec lui-même, éternellement renvoyé à lui-même. Il ne sera jamais autre que celui qu'il est, que celui qu'il a été, que celui qu'il aura été. Saint Paul a exprimé ce rapport entre péché et mort dans son "affirmation" célèbre : « Car le salaire du péché, c'est la mort» (Rm 6,23). Pour banaliser l'enjeu humain- divino-humain (!) - de cet événement, de cette rencontre entre le péché et la mort, on lui a donné une interprétation enfantine, selon laquelle Dieu aurait puni de la mort l'être humain qui aurait péché.
C'est une interprétation qui ne regarde que de très loin - comme à travers un télescope - la "réalité" du péché et ce qui en lui, avec lui, a lieu entre Dieu et l'homme. La mort n'est pas la punition pour le péché, mais elle met en relief sa réalité vraie : il y a dans la vie hu- maine un point de non-retour. Et à cause de ce sans-retour qui y entre, qui y est entré, la vie humaine elle-même est devenue un sans retour. Un sans retour solitaire. Je suis lié à ma mort, non seulement à cause de ma mortalité, mais à cause de l'irrémédiable que je suis.
Ainsi le péché un de la mort. Le
me donne autrement ma seulement comme mais
comme Et la mort me rend autrement mon pé-
ché, comme ce qui ne me quitte plus, faisant de moi celui que j'aurai été pour toujours : moi-même. Entre moi et ma mort il y a donc rien que-m01.
Et le salut? En quoi consiste «le salut en Jésus-Christ»? Je propose une première réponse. Au surenchérissement que la foi chrétienne a opéré en rapport avec le péché et la mort correspond - et répond - un autre : le surenchérissement qui est dit dans le mot
"salut". Là aussi il s'agit d'un surplus (en comparaison par exemple avec le bonheur, la vie réussie, le bien-être). La foi chrétienne partait du fait que la mort- réduite à sa pure et naturelle fmalité - ne suffit pas pour dire l'enjeu de l'existence chrétienne; elle partait fait que la pure faute et même la culpabilité ne suffisent pas non plus pour dire les abîmes de l'existence humaine. Elle part du fait aussi (et peut-être avant tout) que le bien-être non plus ne réussit pas à dire ce qui se passe entre Dieu et l'homme, ni même le bonheur, ou l'idée d'une vie réussie, qui semble réunir en elle tout ce que nous cherchons et voulons. Non, la configuration est autre: le péché et la mort d'un côté le salut de l'autre. C'est comme si des deux côtés de l'équation, on nous proposait de multiplier par un chiffre infmi.
On peut interpréter ce "grossissement à l'infmi" de deux ma- nières : a) si on met un poids infiniment excessif sur la mort et, en rapport avec elle, sur le péché, alors il faut augmenter aussi infini- ment le poids de l'autre côté (ce qui nous conduit au terme du "sa- lut"); ou b) l'"excès" qui est entré dans le monde avec le message chrétien du salut- avec l'Évangile- nous permet de voir la mort et le péché sous une nouvelle lumière qui dévoile l'excès qui est leur vérité. Je ne veux pas trancher entre les deux interprétations a) et b ). À première vue la deuxième semble être plus proche de la véri- té évangélique. Pour deux raisons : 1. elle part du fait que le poids du péché et de la mort est réel, et n'est pas seulement le résultat d'une opération humaine ; 2. elle commence avec le salut et non pas avec le péché et la mort. Ceci dit, il est indéniable que tout 207
DIRE LE SALUT
pourrait se passer de manière plus "modeste", pourrait aussi les choses comme notre temps les
lisse, et ce qui n'est pas lisse est un accident qui pas le système, tant pis pour l'accident. On pourrait donc voir le monde et l'être humain sans "gonfler" l'enjeu de leur être-là inutilement.
Mais peut-être que justement les tennes "inutile" ou "utile" ne parlent pas ici, pas suffisamment. Autrement dit : peut-être que cette "exagération" chrétienne nous découvre, nous dit quelque chose. Car en effet, il s'agit d'un dire. Et tout le surenchérissement dont nous avons parlé de deux côtés repose sur un dire, est un dire.
Mais, au fond, y a-t-il dans l'existence humaine pour mesurer
' '
pour accueillir, pour explorer l'enjeu, son enjeu (et ce qui dépasse le "son" dans cet enjeu) autre chose qu'un dire? La mort sera pour nous ce que nous en disons (ou le fait que nous ne pouvons rien dire par rapport à elle et par rapport à nous en lien avec elle). La faiblesse de l'être humain, sa fragilité, sa précarité sont pour nous ce que nous disons d'elles et de nous. Et, sans ce dire, elles ne se- ront pas. Comment peut-on interpréter ce poids énorme du dire?
J'ose une réponse. Si tout dépend du dire, l'horizon est infini. La mesure que l'homme veut toujours se donner n'est pas pré- mesurée, quand un dire, le dire entre enjeu. Car la parole peut por- ter infiniment loin. C'est ce que la foi chrétienne sait si profondé- ment et ce que - dans son savoir elle ne sait jamais suffisamment profondément. (Ainsi est-elle toujours non seulement savoir, mais aussi abandon, confiance.) Transposée dans la parole que nous pouvons dire d'elle, l'existence humaine se mesurera selon l'exploitation que nous faisons de cette parole, ou de l'exploitation qu'un autre fait pour nous. («La justification du pécheur par Dieu.») Ainsi nous devinons ce que l'affirmation« tout dépend du dire » signifie : Nous devons répondre (avec notre existence qui de cette façon devient elle-même un dire) à la question: jusqu'où nous voulons aller dans l'interprétation de nous-mêmes, ou jus- qu'où nous acceptons qu'un Autre aille pour nous dans son dire?
(La dikaiosunè théou.)
_ _ _ _ _ _ _ _ _ L_E_S_A_L_U___:_:___T- POSSESSION OU PROMESSE?
y a, entre
"péché" et "mort" d'un côté, et "salut" autre, augmentation du poids de deux côtés. Augmentation du poids sans laquelle aucun de ces termes n'auraient d'ailleurs le sens qui est le sien. Augmentation poids, aussi ouverture, élargissement de l'horizon: tout cela aurait été possible à meilleur marché ; mais tout cela est conçu ici à ce prix élevé. On peut le dire très simplement: si on n'avait pas in- troduit dans la vie humaine "l'exagération" du péché, on n'aurait pas dû- et pu- y introduire en elle aussi "l'exagération" du salut.
On peut donc se demander : pourquoi a-t-on introduit cette complication? Une réponse brève serait: on n'a pas introduit le salut et le péché (en rapport avec la mort), ce sont des données réelles entre Dieu et l'homme. Des réalités qui sont d'ailleurs con- frrmées par la révélation divine. Nous ne voulons pas mettre cela en question. Nous voulons seulement mieux comprendre; c'est pour cela que nous proposons une solution plus lente. On a intro- duit cette complication, cet élargissement - pour humaniser la mort. Humaniser la mort ne signifie pas : diminuer son importance ou son poids. Au contraire, nous avons vu que le péché comme interprétation de la mort en rajoute (du poids ... ). "Humaniser"
donc dans un autre sens. Dans le sens que la mort devienne plus humaine, en se différenciant de la disparition "simple" d'un autre être vivant. Et "humaniser" dans le sens d'introduire une parole là où il n'y avait que mutisme et opacité. Car le péché se rajoutant à la mort signifie une aggravation, c'est évident. Tout un imaginaire chrétien parlant du jugement dernier, de l'éternité, de l'enfer, du paradis ... en témoigne. Or le péché se joignant à la mort signifie autre chose encore : à la mort muette, opaque, fmale est donné un deuxième nom; c'est-à-dire une signification. «Le salaire dupé- ché, c'est la mort» c'est, évidemment, un alourdissement, mais- au moins- cela commence à parler. Est-ce que cela veut dire que la mort a maintenant un sens? Non; mais contre toute probabili- té une signification. Laquelle? Tout d'abord celle que le cercle
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DIRE LE SALUT
entre notre et notre mort devient encore fort : notre mort non seulement met inexorablement une à notre vie (c'est le cercle entre nous et la mort), mais il y a plus : cette mort se joint à notre péché pour éterniser notre finitude, notre mortalité. Cercle donc plus étroit encore, mais en même temps - et c'est le deu- xième aspect de cette "signification" - ouverture de ce cercle, au sein de ce cercle, parce qu'un mot, un parler, un signifier y a trou- vé son entrée. Et cela même si cette signification est "la condam- nation". Mais il faut aller plus loin : là où il y a un mot, il y en a un deuxième aussi. En d'autres termes : une réalité autre a commen- cé : ça parle. Ça parle même là où la mort exerce son règne total.
Ce parler a trouvé son déploiement le plus explicite, sa réalisation la plus apparente dans la mort de Jésus-Christ sur la croix.
Essayons de dire en quelques mots ce que cette mort apporte à notre compréhension du salut. En d'autres termes : essayons de dire en quelques mots ce que «le salut en Jésus-Christ» signifie face à la situation, à la condition que nous avons décrites.
Une autre mort entre en scène. La formulation que nous propose le titre de cette contribution l'indique de manière claire et surpre- nante:« Comment dire le salut en Jésus-Christ aujourd'hui?»« Le salut en Jésus-Christ». Notre salut en quelqu'un d'autre.
L'affirmation ne pourrait pas être plus étrange. Sauf si on prend en considération ce qui est dit ici aussi : ce salut est lié à la mort de cet autre. Alors l'affirmation devient plus surprenante encore. Comment la mort d'un autre pourrait-elle être salutaire? Nous sommes trop accoutumés à de telles affirmations pour encore ressentir leur carac- tère choquant. Essayons de prendre un peu de distance ! Comment la mort d'un autre pourrait-elle être salutaire? Première réponse : Parce qu'une mort autre que la mienne entre en jeu. Dédoublement de la mort. De la mort(!) qui justement est toujours unique ; comme nous sommes - au moins là, dans notre mort - irremplaçables. La foi chrétienne confesse, et nombre d'images, nombre d'expressions musicales le confirment : cette mort autre a une signification pour nous. Regardons une représentation de la crucifixion, ou regardons
LE SALUT- POSSESSION OU PROMESSE?
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tout le
s'agit-il dans toutes CeS rPT'IrP<,Pnt<J
Qu'est-ce que cela pour notre question,
frontation avec "l'aujourd'hui"? Nous avons caractérisé notre temps, notre être-au-monde comme quelque chose de plat, de lisse.
La croix n'est ni l'un ni l'autre. Le fait que la croix est érigée con- même si on renonce à toute interprétation plus élaborée, le règne total de l'horizontalité. La forme, la vision plate n'est pas tout. Or cette forme est érigée non seulement dans la mort, en lien avec la mort, mais face à la mort. La croix est l'instrument et le symbole de la mort du Christ.
Il y avait une autre caractéristique : nous avons vu que la spéci- ficité de l'homme de notre époque consiste dans le désir féroce de rapidité, une rapidité qui se referme sur elle-même en forme de cercle, cercle dont le but est d'exclure toute extériorité, toute mise en question, tout ébranlement. Fonne de cercle, en d'autres termes, qui a comme dernier but de chercher la sécurité en nous-mêmes.
La mort de Jésus-Christ, comprise comme mort pour nous, « pour nos péchés », la substitution d'un autre pour nous, est probable- ment l'idée la plus éloignée possible de tout l'idéal d'autonomie qui est le nôtre. Or nous avions compris l'accomplissement, l'apogée de cette autonomie en tant que cercle dans lequel la mort et le péché se renvoient mutuellement l'un à l'autre: l'irrémédiable du péché à l'irréparable de la mort, et l'irréparable de la mort à l'irrémédiable du péché. Le péché rend la mort irréparable en un degré plus haut encore, et la mort rend l'irrémédiable du péché plus irrémédiable encore. La promesse chrétienne, telle que la mort du Christ sur la croix la formule, se résume ainsi : ce cercle qui se referme avec lui-même de la manière la plus étroite, ce cercle su- bit, par le pardon de Dieu, une ouverture infmie. J'aurais pu dire : une "ouverture" (tout simplement), pourquoi une «ouverture infi- nie»? Parce que, s'il y a le pardon, nous n'avons plus le droit de revenir sur notre enfermement en nous. En d'autres mots : s'il y a une autre mort qui a une signification pour nous, nous n'avons plus le droit de chercher une dernière sécurité dans l'enfer du retour 211
DIRE LE SALUT
perpétuel à nous-mêmes ; ce - et l'introduction du
mot la et sa ne peuvent
pas être la dernière référence existence chrétienne. Ouver- ture infinie. Et renoncement aussi, contre toute dynamique natu- relle, contre tout désir humain, à trouver en notre identité un but ultime, une base inébranlable. Non, si, là où il y a notre propre mort, il y a- entre nous et nous -la mort d'un autre, alors il y aura aussi, entre nous et notre vie, un autre.
Mais n'est-ce pas à peu près la dernière chose que l'humanité d'aujourd'hui accepterait? La foi chrétienne cependant le confesse:
«Avec le Christ, je suis un crucifié; je vis, mais ce n'est plus moi, c'est Christ qui vit en moi.» (Gal2,20.) Ou avec un mot de Luther:
« la chair crie "mon", "mon", "mon", "mon salut " - enlève ce
"mon", et tout sera sauvé. » Ce message, est-il audible aujourd'hui pour une société qui est tellement fière de son identité et de ses pro- grès, en un mot de ses mesures de sécurité, et aussi anxieuse face à tout autre ébranlement, toute autre extériorité que les nôtres ?
Si j'insiste sur cette question c'est parce que le "problème" que je vois n'est pas celui d'un message mieux adapté à notre temps, à nos conditions de vie, à nos concepts et "schémas". Le "problème"
que je vois est plutôt: est-ce qu'un dire venant d'ailleurs, un dire trop étranger pour entrer dans des compromis entre nous et lui, un dire rompant le cercle que nous formons avec nous-mêmes, est-ce qu'un tel dire serait encore admis? Le langage est compris au- jourd'hui selon le schéma et selon le critère de l'information et de sa communication. Un cri à Dieu, c'est-à-dire la prière aurait-elle encore une place dans un tel schéma? Une promesse parlant d'un tout autre et qui ne fait partie d'aucune information, est-elle encore - justement - audible ? Ou avons-nous perdu - dans un univers que nous avons rendu si infiniment grand par nos explorations et que nous avons rendu si infiniment petit par notre volonté étouf- fante de rester toujours chez nous- avons-nous perdu la foi en un dire qui pourrait parler de tout autre chose que de ce qui vient de nous, et qui n'est donc peut-être même pas une chose ? Peut-être même pas« le salut».
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